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Le jeune Français de Vienne

De
360 pages
A 23 ans, il est requis pour le service du travail obligatoire. Fuir dans le maquis ? Fernand Duruisseau lui demande d'accepter le départ en Allemagne avec une mission : y organiser la résistance de jeunes français. Le jeune homme se retrouve en Autriche, à Vienne, avec les noms de trois contacts. Mais rien ne se passe comme prévu. Les contacts sont inutilisables, il se retrouve seul en pays ennemi. Comment créer alors un mouvement de résistance ? A qui parler ? A qui se fier ?
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Le jeune Français de Vienne 1943 - 1945

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Bernard LETONDU, Fonctionnaire moyen, 2009. Claude-Alain SARRE, Un manager dans la France des Trente Glorieuses. Le plaisir d'être utile, 2009. Robert WEINSTEIN et Stéphanie KRUG, Vent printanier. 3945, la vérité qui dérange, 2009. Alexandre TIKHOMIROFF, Une caserne au soleil. SP 88469, 2009 Henri BARTOLI, La vie, dévoilement de la personne, foi profane, foi en Dieu personne, 2009. Véronique KLAUSNER-AZOULA Y, Le manuscrit de Rose, 2009. Madeleine TOURIA GODARD, Mémoire de l'ombre. Une famille française en Algérie (1868-1944), 2009. Jean-Baptiste ROSSI, Aventures vécues. Vie d'un itinérant en Afrique 1949-1987, 2008. Michèle MALDONADO, Les Beauxjours de l'Ecole Normale, 2008. Claude CHAMINAS, Un Nîmois en banlieue rouge (Val-deMarne 1987-1996) suivi de Retour à Nîmes (1996-1999), 2008. Judith HEMMENDINGER, La vie d'unejuive errante, 2008. Édouard BAILBY, Samambaia. Aventures latino-américaines, 2008. Renée DAVID, Traces indélébiles. Mémoires incertaines, 2008. Jocelyne I. STRAUZ, Les Enfants de Lublin, 2008. Jacques ARRIGNON, Des volcans malgaches aux oueds algériens, 2008. André BROT, Des étoiles dans les yeux, 2008. Joël DINE, Chroniques tchadiennes. Journal d'un coopérant (1974-1978),2008. Noël LE COUTOUR, Le Trouville de la mère Ozerais, 2008. Gilles TCHERNIAK, Derrière la scène. Les chansons de la vie, 2008. Claude CHAMINAS, Une si gentille petite ville de Bagneux 1985-1986 ou le Crépuscule d'un demi-dieu, 2008.

Charles Joyon

Le jeune Français de Vienne 1943 - 1945

L'Harmattan

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L'HARMATTAN,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07429-3 EAN : 9782296074293

Présentation de Anne Kraft
Ce livre est un témoignage sur la Résistance à Vienne en Autriche et sur le camp de concentration de Dachau. Un de plus, pourrait-on dire. Oui un de plus. Mais en le lisant, écrit dans une langue simple, parfois un peu romancée, on découvre d'autres aspects peu connus des événements de cette époque, en France ainsi qu'à Vienne dans l'Autriche annexée. En 1939, Charles loyon, le narrateur, a 19 ans. Il a 23 ans en 1943 quand il est requis pour le Service du travail obligatoire (STO) comme des milliers d'autres. A cette époque, il travaille dans la petite entreprise de bâtiment de son père. Assez mollement, il faut le dire, car cet insouciant jeune homme, féru de musique, de poésie, de théâtre, se destine à la composition musicale. Toutefois, il participe activement à la vie associative de son village, Sancoins dans le Berry. En même temps, le jeune Charles prend part à la naissance d'un mouvement de Résistance avec la constitution du groupe Duruisseau, fondé par le Parti clandestin d'action socialiste, rattaché au mouvement de résistance Libération Sud. Partir au STO ? Fuir dans le maquis? Fernand Duruisseau, son chef, lui propose d'accepter le départ en Allemagne avec une mission: y organiser la résistance des jeunes Français. Charles loyon accepte et se retrouve dans l'Autriche occupée après l'Anschluss. Alors commence son «aventure» (ainsi nomme-t-il cette période pourtant dramatique de sa vie). Mais rien ne se passe comme prévu. En effet les trois contacts que lui a donnés Duruisseau se révèlent inutilisables. Il apprend, peu après son arrivée, que les membres du groupe Duruisseau ont été arrêtés et exécutés pour la plupart. Il réalise tout d'abord que la mission confiée lui a sauvé la vie. Mais surtout il se retrouve seul, en pays ennemi, sans autres directives, avec cette obsession: comment créer à Vienne un mouvement de résistance selon les instructions de Duruisseau ? A qui parler? A qui se fier? Les « amis» se révèlent souvent des mouchards, d'autres sont utilisés par les nazis, mais prétendent jouer double jeu. Peut-être jouent-ils même triple jeu? Vienne est un panier de crabes, lieu de trafics multiples, de prostitution, de trahisons. Toutefois l'atmosphère que Charles décrit peut surprendre. Toutes les nationalités d'Europe occupée se côtoient dans les camps de travail autrichiens. Les tensions entre jeunes gens de différentes
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nationalités sont fortes, débouchant même sur des rixes mortelles. Les conditions de travail sont extrêmement dures, les rémunérations très faibles, contrairement à ce que la propagande allemande promettait lors des recrutements en France. Pourtant, lors de ses rares moments de repos, cette jeunesse se retrouve dans des cabarets, des spectacles. Au Prater, le grand parc de Vienne, l'ambiance semble même gaie, malgré les restrictions: on y danse, on y boit, on y va au manège, on y croise de jeunes Viennoises rieuses... Les relations entre les femmes allemandes et les jeunes travailleurs étrangers sont interdites et sanctionnées par l' enfermement en camp de concentration. Il n'empêche. Beaucoup de femmes sont seules, les hommes étant partis à la guerre. Charles loyon, jeune homme de 24 ans, qui vivait en France sous le contrôle social et parental, devient un jeune adulte et découvre la passion. Pourtant, il n'oublie jamais sa mission et poursuit inlassablement sa quête. Il est arrêté plusieurs fois, mais s'en tire plutôt bien. Sa dernière arrestation le mène cependant à Elisabeth Promenade, la prison de Vienne. La description qu'il fait de son séjour est effroyable. Puis il est enfermé à Dachau. Si Charles loyon a vécu cette histoire si singulière comme une « aventure », il n'est pas un héros, et ne prétend pas l'être. C'est un jeune homme de son époque, un peu insouciant, « inconscient », dit-il, poète, sentimental et sensible au charme des femmes. Il a des projets, des rêves comme tout jeune homme. Puis il se trouve projeté dans les déchaînements de la seconde guerre mondiale. Pourtant, quoi qu'il en dise, il fait montre de courage, de conviction et de détermination. La force de son témoignage vient justement de cela: un jeune homme ordinaire, pris dans ces terribles événements, mêle son destin individuel au cours chaotique de I'Histoire. Et toute histoire étant singulière, je l'ai encouragé à écrire à nouveaul ce qu'il me racontait et que j'écoutais avec beaucoup d'attention et de respect.

Anne Kraft

I

A son retour en France, Charles layon, d'abord atteint d'amnésie, retrouve peu à

peu sa mémoire et écrit d'un jet Qu'as-tu fait de ta jeunesse ?, où il raconte cette période de sa vie. L'ouvrage a été publié en 1957 chez Renée Lacoste. 6

Remerciements
Tous m'ont apporté par lettres ou rencontres, des informations sur des périodes vécues, entre mon départ pour l'Allemagne et mon retour en France. Merci à : Georges MORIN, rescapé du Groupe Vengeance, Président du Comité de Libération de Sancoins Maxime CHEVALlER, survivant du Groupe Fernand Duruisseau Maurice BLANC, membre du Groupe Duruisseau Gaëtan AUTIER, André CONTRESTY, Jacques MAIGNAN, Jean SCALVINO, Yves SOUSTAN, Jules VERDIER: travailleurs forcés à Vienne (Autriche) Pierre DARD, Pierre DUBOIS, André FONTAINE, Jean FERRE, Marc VIGOUROUX, travailleurs forcés dans Vienne et sa région et particulièrement Paul DUCHAUFFOUR pour ses renseignements sur Wiener Neustad Joseph CAPELLA, Jean-Pierre LEHMANN, José ORTEGA, déportés à Dachau et... Anne KRAFT qui m'incita, me décida, me soutint pour écrire ce livre et en fit la présentation Magali BEDEL, la précieuse, dévouée et efficace, assistante de mes travaux littéraires depuis une décennie.

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1. Enfance et adolescence à Sancoins
Au lendemain de la Grande Guerre

Je suis né à Sancoins, dans le Berry, un beau jour de juillet, à midi. Dans la petite maison située en retrait de la rue de la CroixBlanche, derrière une cour fleurie, où habitaient mes parents depuis leur mariage, l'année qui suivit la Grande Guerre, je fus aussitôt l'objet de l'affection de tous. Dans ma famille, il y avait surtout des femmes, grands-mères, tantes, cousines, et très peu d'hommes: mon père, trois oncles, mais pas de grands-pères. Mon père ne se souvenait pas du sien, mort à 27 ans, «de la poitrine », disait-on, alors qu'il n'était qu'un enfant de deux ans. On n'en parlait jamais. Le père de ma mère était décédé lui aussi; sa disparition fut toujours entourée d'un grand mystère. J'appris bien plus tard qu'il avait mis fin à ses jours pour d'obscures raisons (problèmes familiaux, conjugaux, financiers ou autre). Son épouse, ma grand-mère Marie, exploita son commerce, avec son fils Marcel, puis alla vivre à Paris avec son autre fils Charles. Notre grand-mère paternelle, Ernestine, veuve à 25 ans, avec un garçon, notre père, et une fille de deux mois, Marie-Louise, ne s'était pas remariée. Pourtant, elle avait eu un enfant, demi-frère de mon père, notre oncle Auguste, né d'un homme dont on ne nous a jamais rien dit. A cette époque logeait chez elle un homme qui nous paraissait âgé, Pierre Alègre, qu'on appelait Monsieur Pierre. On nous disait qu'il était « le pensionnaire ». Après le décès de ma grand-mère et de ma tante Marie-Louise, il vint habiter chez mes parents. Quant à ma grand-tante Rose, la sœur de ma grand-mère, dont on disait, en aparté, que, jeune, elle avait été «gourgandine », elle était la servante maîtresse de Joseph Touraton, artisan plâtrier, comme Pierre Alègre. Les deux sœurs, Ernestine et Rose, vivaient donc en concubinage (une honte à l'époque). Leur frère, mon grand-oncle Eugène, en était furieux. Mais s'il ne leur parlait pas, c'était aussi pour des histoires d'intérêt après le décès de leurs parents. Monsieur Pierre et Monsieur Touraton, deux hommes bourrus, mais à leur manière cordiaux, ne remplacèrent pas nos grands-pères, tout en en apportant parfois l'image. Tous ces hommes, de la même génération, étaient nés dans les années 1860.
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A ma naissance, mon arrière-grand-père, Louis Dagobert Ferry, vivait encore. Il était le père d'Ernestine, de Rose et d'Eugène. Il mourut lorsque j'avais deux ans. Je revois encore mon arrièregrand-mère Jeanne, son épouse, avec son bonnet blanc à brides, dans sa petite cuisine où elle me gardait, confié par ma mère. Elle faisait cuire, pour un cousin et moi, des pommes caramélisées dans un poêle à deux marmites. Le seul document que je possède sur mes arrière-grandsparents est une photographie jaunie et presque effacée, représentant un groupe de personnages en uniforme, sur la place d'Armes. En arrièreplan, l'église Saint-Martin: le cliché a été saisi pour l'inauguration du bâtiment en 1860. La seule femme y figurant en costume de cantinière (garde national ou sapeur pompier) est mon arrière-grand-mère. Elle avait environ 18 ans, et on disait qu'elle avait été la plus jeune cantinière de France. Elle aurait même pris place à la tribune d'honneur, lors de la venue à Bourges de l'empereur Napoléon III. Je suis né alors que les canons de la Grande Guerre venaient de se taire. Mon père avait fait tout 14-18, et ma jeunesse fut bercée par les récits glorieux et les anecdotes contés le soir aux veillées, autour d'une table, devant une bonne bouteille, par les anciens combattants, anciens poilus, la plupart camarades d'enfance. A cette époque de l'entre-deux-guerres, alors que la télévision n'existait pas et que la radio avait fait une timide apparition dans quelques foyers, la tradition voulait que, dans les campagnes comme dans les villes, on se rassemble le soir pour passer un moment de détente. Hommes, femmes et enfants se retrouvaient tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et les anciens combattants encore jeunes des années 1920 et 1930 revivaient alors leurs souvenirs. Ainsi je connus les événements évoqués lors de ces veillées: Verdun, le Chemin des Dames, la Marne, l' Artmanvillerskopf, les Dardanelles, l'Alsace et la Lorraine, les Prussiens, les casques à pointe, le Kaiser, le Kronprinz, le coq gaulois, les Tommies qui buvaient du thé en plein combat sous la mitraille, les tranchées et leurs boyaux, les maréchaux Joffre, Foch, Pétain, Gallieni et ses taxis et les Américains déguisés en cow-boys, toutes ces images, tous ces noms de bataille et de héros, ces syllabes mystérieuses ronronnaient dans ma mémoire. J'étais issu d'une vieille famille de souche paysanne, à la fois ouvrière et bourgeoise, en fonction des alliances. Il y avait parmi mes ancêtres des laboureurs, des meuniers, des maréchaux-ferrants, des taillandiers et beaucoup de jardiniers et de métayers. Mon arrière10

grand-père paternel, décédé avant ma naissance, avait été postillon sur une diligence qui reliait Moulins à Bourges. A la moitié du chemin, au relais de Sancoins, il avait rencontré une douce et jolie fille dont il avait fait sa femme. Ils avaient ouvert une auberge à l'entrée de la ville, sur la rue de la Guerche. Cette belle demeure carrée à étages, bâtie en 1842 par un médecin qui ne l'avait jamais occupée, recevait les voyageurs de la gare proche et les paysans, marchands de chevaux et de bestiaux venus de très loin. Un autre couple remplaça mes aïeux, en 1926, puis mes parents reprirent l'exploitation de l'auberge hôtel-restaurant. Je devais y grandir dans un environnement assez bruyant, mais riche en apprentissage de la vie, à travers celle des personnes que l'on y côtoyait. Les hommes et les femmes des années 1919 à 1939 n'eurent que vingt années pour bâtir un foyer et une famille, alors que l'Histoire, avec son cortège de misères, de souffrances et d'horreurs, était déjà en marche à travers l'Europe. Sortant d'une période de guerre, ils avaient comme principal objectif de jouir d'une paix retrouvée. Les six ans passés dans la petite maison de la rue de la CroixBlanche ne me laissèrent que des souvenirs confus: quelques jeux dans le jardin ou dans celui d'un enfant voisin, ainsi que quelques goûters chez une dame bourgeoise du quartier, dont la fille me cajolait. De mon séjour à l'école maternelle, je conservai les images des institutrices madame Noire et mademoiselle Blanche, nommées ainsi en raison de la couleur de leurs robes et aussi, me souvient-il, de la rigidité de l'une et de la gentillesse de l'autre. Après notre déménagement pour le quartier du Coinchaud, de l'autre côté du village, nous étions accueillis pour la journée, mon frère et moi, chez ma grand-mère Ernestine. l'aimais cette halte car la boutique exposait des trésors de nourriture, de légumes et de fruits et même de friandises dont nous pouvions nous servir à volonté. Le nouveau café-hôtel avait une grande cour, un hangar, des écuries, un jardin potager où poussaient des fleurs, des œillets surtout, pour le plaisir de ma mère. Il y avait aussi un poulailler, un pigeonnier, des cabanes à lapins où s'ébattaient les animaux dont la plupart terminaient leur courte existence dans les casseroles du restaurant. Le premier mercredi du mois, jour de marché et de foire, les paysans venus vendre volaille, œufs et beurre ou faire leurs achats 11

chez les forains et commerçants locaux, garaient leur voiture dans la grande cour, cet espace où nous jouions le reste de la semaine. Henry, le garçon d'écurie, un mutilé de la Grande Guerre, dételait les chevaux ou les ânes et les menait à leur auge et bac à eau. Des marchands de bestiaux et de chevaux dont certains venus du fin fond de la Bretagne dormaient les nuits du mardi et du mercredi dans les quatre chambres du premier étage et dans la mansarde du grenier. Les lits étaient équipés d'un sommier de paille et d'un matelas de plumes. Une cuvette, un broc d'eau et un seau hygiénique étaient à la disposition des voyageurs, les cabinets d'aisance étant dans la cour près du poulailler. A midi, le mercredi, la salle commune s'emplissait de convives bruyants qui mangeaient en buvant force chopines de vin, leur portion de viande en sauce que cuisinait la mère Blanchard, une vieille femme analphabète, mais excellente cuisinière. La clientèle du café, ouvert le reste de la semaine, du matin jusqu'à une heure tardive, était composée d'habitués et, plus rarement, de gens de passage. Il n'y avait que lorsqu'un convoi mortuaire se dirigeait vers le cimetière, situé au bout d'une rue voisine, que des personnes s'arrêtaient en revenant pour boire un verre et trinquer en souvenir du défunt. Le soir, surtout le samedi, ainsi que le dimanche après-midi, les joueurs de cartes du quartier s'y retrouvaient pour la manille, la coinchée ou la belote. Il m'arrivait de jouer dans l'attente ou pour remplacer le quatrième partenaire. Ma mère était assistée de Lucienne, la bonne, une grande fille un peu niaise, d'une femme de ménage, d'une serveuse, d'une aide cuisinière les mercredis auprès de la mère Blanchard. Elle avait peu de temps à nous consacrer, mais elle suivait malgré tout les études de ses trois enfants. J'aimais bien travailler, installé sur une table près de la glacière et de la porte de la cuisine. C'est là que je complétais mes études au long des classes, de l'école primaire et du cours supérieur après le certificat d'études. Mon père dirigeait une petite entreprise de bâtiment: ses ouvriers étaient plâtriers, peintres, vitriers, fumistes et tapissiers. Luimême excellait dans la décoration, le faux bois, le faux marbre, les lettres... Quelques années avant 1939, il développait ses activités, effectuant des travaux dans tous les cantons et même au-delà jusqu'à Bourges notamment dans des constructions neuves.

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Mes apprentissages

Je faisais partie des bons élèves, calmes, plutôt studieux. l'avais beaucoup d'imagination et un certain don d'observation. Aussi j'obtenais de bons résultats en composition française. Le goût d'écrire me vient de cette époque. Dès l'âge de dix ans, je me mis à écrire des poèmes ou des plans de romans.. Toutefois, après le certificat d'études primaires, à quatorze ans, au grand regret du directeur de l'école, je dus abandonner les bienfaits de l'enseignement, car, il fallait quitter mon village et mes parents pour le collège ou le lycée, et partir à Nevers ou à Bourges. Mes parents auraient sans doute fait l'effort financier. Mais ma mère acceptait mal cette séparation. Quant à mon père, il voyait en moi le successeur de sa petite entreprise de plâtrerie peinture. l'y fis donc un apprentissage, sans avoir le goût du métier, bien décidé à réaliser, dès que possible, des objectifs bien différents. Ce n'était pas évident pour l'autodidacte touche-à-tout que j'étais, curieux d'apprendre tout en m'employant dans tous les domaines de ce métier imposé, mais pourtant accepté. Je progressais dans le maniement de la truelle, du pinceau, de la tapisserie, de la vitrerie et même dans la décoration d'intérieur, des rechampis, des filets, du faux marbre et du faux bois. Mais je m'intéressais surtout à la musique, au théâtre, à la poésie et à la lecture à laquelle je m'adonnais dès que j'avais un moment de libre. Je lisais tout ce qui me tombait sous les yeux. Heureusement, dans cette petite ville de Sancoins, comme à cette époque dans d'autres chefs-lieux de canton, les associations étaient actives et nombreuses, depuis la fin du XIXe siècle. La musique y occupait une place importante grâce à des sociétés de musiciens amateurs dont les qualités d'exécutants n'avaient rien à envier aux professionnels. En effet, après la Grande Guerre, les soldats qui avaient été membres d'une harmonie ou d'une fanfare militaire, parfois durant près de sept ans, étaient des musiciens chevronnés. A leur retour dans leur village, ils s'intégrèrent dans ces formations civiles et se produisirent dans des concerts de belle qualité. A Sancoins, l'Union musicale, forte de soixante exécutants et d'une fanfare de clairons, trompettes et tambours, était l'une des plus renommées des départements du Centre. Les cours de solfège et la pratique instrumentale des bois et des cuivres apportaient la même qualité d'enseignement que celle donnée dans les écoles des grandes villes de province. l'y fus un élève motivé et attentionné, dès l'âge de 13

dix ans, présent deux ou trois fois par semaine aux cours collectifs de solfège, puis de pratique instrumentale. Après l'apprentissage du solfège, je suivis un cours individuel d'un enseignement supérieur des clés, des accords, qui me permettrait plus tard d'aborder l'harmonie et l'orchestration. J'avais enfin en main un saxophone dont je m'appliquais à jouer, sous la direction d'un professeur des plus exigeants. A seize ans, je fus «mis sur les rangs », expression consacrée pour indiquer mon intégration au pupitre des saxophones. Pourtant, je désirais jouer de la flûte traversière. Dès que mon père me fit cadeau de cet instrument, je reçus l'enseignement d'un professeur, flûtiste ancien prix de Conservatoire, installé à Sancoins. Le professeur avait tout quitté pour une gamine, sa cadette de vingt-cinq ans. Dans son appartement situé derrière son magasin de partitions, il donnait des

cours de nombreux instruments. Il nous arrivait de l'y attendre - il enseignait dans une ville voisine - et de patienter en compagnie de la
belle fille dont nous étions tous un peu amoureux. Sous sa direction, j'entrepris simultanément l'étude de la flûte et de I'harmonie. Puis il me mit en rapport avec un ancien chef de musique militaire, directeur de l'harmonie municipale et de l'école de musique de Vichy. Je m'y rendais tous les mois pour que mon professeur puisse m'enseigner en sa présence et sous son contrôle. J'ignore où mes études musicales m'auraient mené si la guerre n'avait pas soudain empêché la réalisation d'un projet que je tenais secret: devancer l'appel et m'engager dans l'année. J'espérais ainsi, dans une musique militaire, suivre en parallèle les cours d'un conservatoire et tenter de passer le concours de sous-chef, en espérant mieux plus tard. Evidemment, mes parents ne connaissaient rien de mes intentions.

Petite histoire de Sancoins « Sancoins, chef-lieu de canton de quatre mille âmes, n'est pas tout à fait dans la plaine; de timides ondulations l'entourent. A une dizaine de kilomètres à l'ouest, de la hauteur de Saint-Aignan, on découvre, à droite, la jolie vallée de l'Aubois et sur la gauche, la forêt de Tronçais qui drape l'horizon d'un manteau mauve ou d'un beau bleu velouté, selon le temps. (...) Le canal du Berry et deux petites rivières traversent le damier des champs et des prés, ainsi qu'un chemin de fer d'intérêt local s'arrêtant dans les petits villages roses, aux clochers romans, qui portent des noms qu'on a toujours connus. » 14

Ainsi écrivait dans les premières pages d'un livre de souvenirs Hugues Lapaire2, enfant du pays, écrivain, poète et romancier. Cette description du cadre, peint comme une aquarelle, permet de comprendre l'intérêt que je garde pour cette petite cité berrichonne. Déjà, entre 1000 et 150 ans avant Jésus-Christ, à l'emplacement de la ville actuelle, vivait une communauté gauloise appartenant au peuple des Bituriges, les «Rois du Monde », dont Bourges, «A varicum », était la capitale. Les armées romaines de César occupèrent toute la région. La 12e légion romaine du général Sextius cantonna très longtemps à Jouy, à quelques kilomètres. Il est vraisemblable que les premiers combats entre les troupes de Vercingétorix, fortes de près de 50000 hommes, et l'armée romaine eurent lieu sur les rives de l'Allier, en 52 avant Jésus-Christ. Durant la période gallo-romaine, le village prit le nom de Tincontium. Situé sur la voie romaine allant de Lyon à Nantes, il fut un lieu de croisements et de rencontres important avec les routes qui allaient du nord au sud. De là, plus tard, la tenue de foires, de marchés et de fêtes qui animent encore la ville et sa région, comme ils le firent à travers les siècles. Les grandes invasions n'épargnèrent pas le Berry: pillages, incendies, mises à sac, destructions, massacres furent le lot de la population depuis le IVe siècle. Tincontium, qui devait devenir Cenquoing, s'entoura au Moyen Age de fortifications, doublées d'un fossé de 15 mètres de large. Cenquoing subit de nombreux sièges et attaques, particulièrement ceux du redouté Prince noir. Les enceintes ne furent abattues qu'à la fin du XVIIIe siècle. Il n'en reste que trois tours, maintenues en bon état, et quelques pIgnons. En 1422, Charles VII, roi de Bourges, monta sur le trône, alors que la plus grande partie de la France était occupée par les Anglais. La venue de Jeanne d'Arc, décidée à «bouter les Anglais hors de France », et ses hommes d'armes, permit au jeune roi de consolider son pouvoir. La Pucelle, qui allait conquérir Orléans, fit halte à Cenquoing, avant de reprendre SaintPierre-le-Moutiers et La Charité. Elle dormit dans une demeure qui fut nommée « Tour Jeanne d'Arc ». Au cours des siècles, la vieille cité connut une permanente activité commerciale et artisanale avant de bénéficier d'une riche période industrielle. Sa position géographique, à la jonction de trois provinces, le Berry, le Bourbonnais et le Nivernais, à moins de 50 kilomètres de trois grandes villes, Bourges, Moulins et Nevers, en faisait un lieu de passage, un endroit de transit, au centre d'une région d'agriculture et d'élevage. Au XIXe siècle, la création du canal du Berry fut un bienfait pour la ville. Les péniches assuraient le transport jusqu'à la Loire de la majeure partie de la production des tuileries-briqueteries et des ateliers d'artisans implantés dans la cité. Ces transbordements étaient également assurés par la
2 Hugues Lapaire, La Maison au perron, Crépin-Leblond, 15 1933.

création d'un chemin de fer dit économique, permettant aux habitants de gagner les grandes lignes et ainsi toute la France. Au cours des vingt années de paix qui s'écoulèrent entre les deux guerres, grâce à un début de progrès technique et à l'aménagement du temps de travail en 1936, dans une ambiance d'insouciance, les habitants de mon village natal connurent des moments heureux. Le commerce de produits alimentaires, ménagers et autres, l'activité des hôtels, restaurants et cafés prospérant grâce aux marchés et aux foires, animaient et enrichissaient la commune et les couches supérieures de la population, moins le peuple. La profusion d'artisans de toutes les disciplines, menuisiers, charpentiers, ébénistes, serruriers, taillandiers, ferblantiers, couvreurs zingueurs, maréchaux -ferrands, bourreliers, charrons, matelassiers. .., bénéficiait à la vie économique et sociale de toute la région. La plupart de ces professions survécurent à la guerre et ce n'est qu'au fil des années qu'elles disparurent, ne laissant de nos jours que de rares ateliers survivants. La venue de l'automobile et l'utilisation des transports par camions sur le réseau routier amélioré aboutirent peu à peu à une exploitation insuffisante des voies d'eau et du rail. C'en fut terminé des troupeaux qui traversaient la ville pour gagner la gare et des pittoresques attelages de carrioles amenant les paysans à la foire du mercredi. Des cars allaient dans les communes et au bord des routes chercher les fermiers qui venaient vendre volaille, lapins, beurre, œufs et fromages sur les places de Sancoins. Néanmoins, l'utilisation des bateaux et des trains perdura jusque dans les années 1950, quand cessèrent la circulation des wagons et les déplacements des péniches sur le canal, qui devint un lieu privilégié pour les pêcheurs à la ligne.

* * * Par ailleurs, j'étais désireux d'apprendre dans d'autres domaines. Je m'essayais à l'imitation de voix et de mimiques, à la ventriloquie, à la prestidigitation et à d'autres fantaisies. Mais ce qui détermina mon orientation vers une occupation artistique fut ma participation à un groupe théâtral. Répondant à une annonce dans le journal local, à 17 ans, j'avais timidement tenu quelques petits rôles dans de courtes pièces de théâtre. Sur les conseils d'un comédien juif réfugié à Sancoins, qui avait, me dit-il, remarqué mes dispositions, je pris des cours de diction, de maintien et de jeu corporel d'une façon intermittente, entre le travail dans l'entreprise de mon père et mes études musicales. J'y prenais de plus en plus de plaisir avec l'intention de jouer la comédie.
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Ainsi grâce à l'aide de mes parents, je progressais dans ces arts difficiles du concert et du spectacle. Ces années d'apprentissage et de travail acharné dans plusieurs disciplines artistiques me permirent, les années suivantes, et surtout beaucoup plus tard, de participer à bien des aventures dans ce monde où je fis des rencontres de personnages attachants au fil des décennies...

Le défilé du Front populaire

Presque tous les soubresauts de I'histoire de la France, des événements survenus à Paris suscitèrent en province des réactions de soutien ou de rejet. En Berry, ainsi qu'à Sancoins, bien que, jusqu'au XXe siècle, les paysans et en grande partie les ouvriers fussent analphabètes, il y eut quelques contrecoups (manifestations sur les marchés). Les événements parisiens, émeutes, révolutions, avaient quelques résonances amoindries, rarement brutales, dans une population majoritairement fidèle aux régimes en place. Le ralliement à la démocratie et à la république ne fut réel qu'après la guerre de 1870 et la Commune. Ainsi, en réplique à la tentative de prise de pouvoir par l'extrême droite, le 6 février 1934, une manifestation eut lieu. Afin de fêter sa défaite et la victoire du Front populaire, un défilé fut organisé en 1936. Mon père appartenait depuis la scission de 1920 au parti socialiste SFIO (section française de l'Internationale ouvrière). Je devais moi-même rejoindre, après la Libération, les activités de la gauche française, non marxiste-léniniste. Sur la place d'Armes, les gens s'assemblaient. Il y avait là les ouvriers des tuileries briqueteries, les «jaunes» comme on les appelait parce qu'ils manipulaient à mains nues la terre glaise, gluante et jaunâtre que l'on modelait, moulait et faisait cuire dans les fours. Ils étaient venus en famille, plus ou moins endimanchés, femme au bras, enfants tenus par la main. Ces mains calleuses, crevassées, gercées par l'acidité de la terre, dix heures par jour, et plus parfois, depuis qu'enfant, à douze ans, ils travaillaient durement. Ces mains étaient leur gloire, leur honneur, elles étaient aussi leur brevet de bons et loyaux services pour un patron souvent paternaliste, dans ces usines de briques utilisées pour la construction de bâtiments, d'immeubles et de maisons du Centre de la France et bien au-delà. Cet après-midi de juillet 1936, ils se mêlaient, ces rustres venus du quartier des Ponts, où coulaient parallèlement le canal,
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l'Arcueil et le puant contre-fossé, aux autres couches du prolétariat de Sancoins. Il y avait là les ouvriers employés dans ce qui restait de carrosseries, d'ateliers d'artisans, d'anciens employés, petits retraités ainsi que quelques ouvriers agricoles ou bûcherons regroupés dans un syndicat contrôlé par le Parti communiste. La fonction publique était représentée par des employés des diverses administrations, et particulièrement du corps enseignant et du Trésor public. Certains éléments de l'Union musicale et de la Clique, bravant l'interdiction des dirigeants bourgeois de ces associations, s'étaient groupés pour entraîner le défilé. J'y participais, sur les conseils de mon père qui manifestait lui aussi, comme de rares patrons artisans et commerçants. Puis, lorsque tous les gens qui exprimaient leur solidarité avec les dirigeants nationaux du Front populaire furent assemblés, sur un roulement de tambour et une sonnerie de clairon, le cortège se mit en marche. Et ces hommes et ces quelques femmes, probablement presque tous pacifistes et antimilitaristes, se mirent en marche guidés par les musiques militaires. Par la Grande Rue et la route de Bourges, le défilé monta la pente qui mène à la colonne des Fédérés, comme nous nous y rendions chaque année pour le 14 Juillet. Cette colonne était dressée depuis les commémorations de la fête de la Fédération en 1790, là où les Fédérés de Sancoins avaient juré de «vivre libres ou de mourir ». Ce jour de 1936, on y joua la Marseillaise, cet hymne national, lui aussi chant révolutionnaire, ainsi que, pour la première et dernière fois sans doute, le refrain de l'Internationale.
* * *

A cette époque, les informations concernant les événements régionaux, nationaux ou mondiaux n'étaient transmises que par la presse écrite. Très peu de foyers possédaient un poste de TSF, ainsi qu'ont désignait la radio. Nous n'avons acquis un poste qu'en 1937. Auparavant, les nouvelles nous parvenaient par les quotidiens de Nevers et de Bourges. Le journal, distribué par porteur, arrivait à la maison au tout début de la matinée. Dans les grandes circonstances, pour les événements exceptionnels, ma mère ouvrait la porte de la chambre, nous réveillant mon frère et moi pour nous en informer: «Le président de la République, Paul Doumer, a été assassiné par un dénommé 18

Gorgouloff ». On était en 1931. « Le roi Alexandre de Yougoslavie et le ministre des Affaires étrangères Barthoux ont été tués à Marseille par un Oustachi ». C'était en 1934. Puis il y eut la montée du fascisme en Italie, l'occupation de l'Ethiopie, la prise du pouvoir par Adolf Hitler en Allemagne, la renaissance de l'armée allemande, la réoccupation de la Rhénanie, celle des Sudètes après l'annexion de l'Autriche, et tout ce bouillonnement, ce feu qui couvait, couronné par la révolution et la guerre d'Espagne qui attirèrent un flot de réfugiés à Sancoins. L'adolescent inconscient que j'étais poursuivait, à l'approche du conflit mondial, ses activités, en marge de ses occupations de moins en moins prenantes dans l'entreprise de son père. Ma participation aux concerts de l'Union musicale, les études de solfège et d'hannonie (la science des accords), la pratique du saxophone et de la flûte, mes voyages à Vichy pour les cours privés me laissaient encore un peu de temps pour m'initier au théâtre et à l'art dramatique. Je prenais de plus en plus d'importance dans les distributions de pièces, envié par quelques autres comédiens amateurs. Je m'étais pourtant fait quelques bons camarades et je découvris avec un sentiment de bonheur les premières amourettes avec des filles de mon âge. Il m'arrivait, après la répétition, d'en raccompagner une jusque chez elle. N'est-ce pas Rose, Eliane, Suzanne, Paulette! En tout bien tout honneur, comme on disait alors. Car, en ce temps-là, on se vouvoyait et, en se quittant, on s'embrassait sur les deux joues. Le besoin d'écrire, ma période poétique y tenant une grande place, me tenaillait. Je m'inspirais de la nature, des animaux, de la calme vie paysanne ou villageoise et, sans le leur remettre, j'écrivais des poèmes pour les filles de la troupe. Par ailleurs, troublé par les événements graves qui agitaient l'Europe et par le sort malheureux des premiers pays frappés, j'avais commencé un long poème en alexandrins. Je promettais, en vers, à ces peuples martyrs une vie lumineuse, après leur libération. Littérature utopique, néanmoins sincèrement visionnaire pour l'Allemagne, l'Autriche et la Tchécoslovaquie aux mains des nazis. Ces envolées lyriques, pâle inspiration du style de Victor Hugo et autres romantiques, ne me faisaient pas ignorer la beauté des poètes symbolistes. Mes livres de chevet étaient des œuvres de Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et Verhaeren, ainsi que quelques poètes patoisant berrichons. Contrairement à la plupart des garçons de mon âge, je ne fréquentais pas les cafés pour y jouer au billard, ni le bal des jardins de Tivoli, où j'aurais pu rencontrer une tendre âme sœur. Ce temps 19

viendrait à son heure. Pourtant, avec l'Union musicale, alors que nous allions donner concert dans les villages des environs, pour la fête locale, il m'arriva de pénétrer dans un parquet de bal. J'y étais plus intéressé par l'orchestre que par les danseuses. L'année 1939 vint mais, comme beaucoup d'autres, je baignais, malgré mon intérêt pour l'actualité, dans une insouciante quiétude. Le 1el' septembre, les troupes allemandes entrèrent en Pologne. En vertu des accords d'assistance et des alliances passées, l'Angleterre puis la France déclarèrent la guerre à l'Etat nazi. Le lendemain, le gouvernement français décrétait la mobilisation générale.

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2. La mobilisation générale
Mobilisation générale! Ces mots dramatiques, annonciateurs de souffrances, frappaient le regard en haut de l'affiche apposée sur tous les murs de France. A Sancoins, comme partout ailleurs, on s'assemblait pour la lire. Les hommes avaient en main leur livret militaire et vérifiaient avec inquiétude, et un certain fatalisme, sur le petit fascicule la date à laquelle ils devaient rejoindre leur unité de mobilisation. Pour la plupart, le rendez-vous était fixé aux deux ou trois jours qui suivaient l'annonce. Les armées devaient être sur le pied de guerre en moins d'une semaine. Les femmes cherchaient à se réconforter entre voisines et amies, pleurant, reniflant leurs larmes. Leurs petits enfants, qu'elles portaient au cou ou tenaient par la main, criaient; certains braillaient, sans bien comprendre ce qui se passait. Peut-être avaient-ils l'intuition qu'ils ne reverraient jamais leur papa. Le mien, qui avait juste cinquante ans, devait rejoindre avec quelques amis de son âge, à Bourges, une compagnie chargée de la défense passive, organisme assurant la protection des populations, en cas d'attaque aérienne. Les éclairages publics restaient éteints, les fenêtres des maisons, obstruées par d'épais rideaux, les carreaux peints en noir, ne laissaient filtrer aucune lumière. La France passait ses nuits dans une profonde obscurité. La police y veillait et, dans les villages, la gendarmerie patrouillait pour vérifier. Son rôle principal était de repérer et d'arrêter tout saboteur et tout espion, agents ennemis que l'on désignait comme des membres de la« Cinquième Colonne ». Les jours qui suivirent, la presse et la radio répétaient inlassablement ce qu'on pouvait lire sur de nouvelles affiches:
« TAISONS-NOUS, MEFIONS-NOUS. Des oreilles ennemies nous écoutent ».

La méfiance et la crainte s'installèrent dans les esprits. On voyait des espions partout. Les dénonciations se succédèrent. Ce fut le lot quotidien durant les années noires qui suivirent. Toute la semaine, l'avenue de la gare fut le lieu de passage des familles accompagnant au train les réservistes mobilisés. Sur le quai, les adieux étaient graves, angoissés et souvent larmoyants.

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Ceux qui avaient combattu pendant la gueITe de 14-18 revivaient leur départ vingt-cinq ans auparavant, la fleur au fusil, en chantant, alors qu'ils étaient persuadés d'occuper Berlin le mois suivant. Hélas! La Grande GueITe avait duré cinq longues années terribles et un million cinq cent mille poilus étaient tombés sur les champs de bataille. La plupart des survivants étaient revenus mutilés, amputés, défigurés, malades ou gazés et moralement atteints. Les hommes partis, la jeunesse ne fréquentant plus ni les bals interdits ni les cafés à billards où seuls quelques vieillards poussaient les boules, le village s'installa dans une sorte d'ankylose. Sancoins s'organisait pour que la vie quotidienne se poursuive dans ses moindres activités quoi qu'il advienne. Pourtant l'inquiétude était réelle dans l'attente des événements. Certains animaux étaient également réquisitionnés. De toutes les fermes, des paysans attristés menaient leurs chevaux qui convergeaient par centaines vers les places et champs de foire de la ville. Des réservistes non mobilisés étaient chargés de les conduire par la route à Bourges où ils étaient rassemblés pour être affectés à divers régiments. En deux jours, marchant toute une nuit sans aITêt, percherons, chevaux de labour, de trait ou d'attelage, destinés aux transports de pièces d'artillerie, de munitions et autres matériels militaires parvinrent au chef-lieu du département, l'armée française n'étant que partiellement mécanisée, ce qui n'était pas le cas de l'adversaire, comme on devait l'apprendre par la suite. Le commerce en boutique, l'artisanat dans les ateliers, l'agriculture et l'élevage dans les fermes s'organisèrent à un autre rythme, pris en charge par les femmes en l'absence des pères, maris, ffères ou autres parents. Comme l'avaient fait, dans des circonstances identiques, leurs grand-mères et leurs mères, elles assumèrent le travail habituellement effectué par les hommes. Les marchés et les foires se poursuivirent dans une ambiance morose. Venus de la campagne, des vieillards qui en avaient perdu l'habitude livraient aux chalands veaux, moutons, porcs, chevreaux et volailles, après les avoir transportés dans des carrioles. Les vaches, comme à l'accoutumée, étaient acheminées sur les routes, sous les aboiements des chiens. Les acheteurs, maquignons, chevillards et autres coquetiers appartenaient à une génération plus âgée que celle qui fféquentait d'ordinaire le foirail. La France s'installait dans la nouvelle gueITe avec résignation, mais aussi avec espoir. Les garçons de mon âge attendaient la convocation qui les inviterait à passer le conseil de révision, qui, sans nul doute, les 22

déclarerait «bons pour le service ». Les ouvriers de l'entreprise de mon père, non mobilisables car âgés, avaient repris le travail, poursuivant et achevant les chantiers en cours sous la direction de Pierre Alègre, le compagnon de ma grand-mère décédée. Il était lui aussi, comme tous les hommes de mon entourage, plâtrier peintre en bâtiment. Mon père revint avant l'hiver, ce qui me libéra d'une partie importante du temps que j'avais dû consacrer à l'entreprise à la fin de l'année 1939.

« Bon pour le service» Les garçons de la classe 1940, nés en 1920, avaient été convoqués au conseil de révision'. Cette obligation déciderait de leur affectation en vue du service militaire, ce qui, à cette époque, allait entraîner leur participation à la guerre, d'une manière ou d'une autre. Dans la salle du conseil municipal, au premier étage de la mairie, il faisait froid ce matin d'un rude hiver. Nus et anxieux, nous fûmes pesés, mesurés, auscultés, interrogés sur les maladies de notre enfance. Le sous-préfet en uniforme présidait. Les médecins militaires s'affairaient. Je connaissais la plupart des jeunes gens qui avaient été des camarades d'école. Les autres venaient des communes du canton. « Bon pour le service », cette décision me fut communiquée ainsi qu'à la quasi-totalité des conscrits de ce jour. En cette période de conflit armé, peu d'hommes étaient dispensés de l'honneur de servir la France. La tradition voulait que, décorés de cocardes et de rubans tricolores où s'inscrivait «1940 », nous fêtions joyeusement l'événement, en défilant et criant «Vive la classe ». Nous devions aussi nous retrouver autour d'une bonne table, afin de prendre en commun un amical repas. Fraternellement, verre en main, chansons aux lèvres, nous trinquions à un avenir inconnu, très incertain.

La drôle de guerre et la vie au village: premiers spectacles La «drôle de guerre» s'étirait dans l'attente; les troupes françaises avaient combattu en Norvège où Narvick avait été le siège
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La numérotation

des classes est faite en ajoutant 20 à l'année de naissance.

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de sanglants combats. En France, cette guerre immobile avait pourtant fait quelques victimes au cours d'escarmouches, le long de la frontière entre les deux lignes de fortifications. Plusieurs enfants de Sancoins y avaient perdu la vie. On déplora la mort du fils Perriot, le coiffeur, dont le père était un grand mutilé de la Grande Guerre, de Prévost, dit La Sauterelle, avant-centre de l'équipe de football, et de mon camarade clarinettiste Dutourd qui avait devancé l'appel pour devenir un jour musicien professionnel. Quelques garçons moins connus du canton avaient, eux aussi, été fauchés dans la « fleur de l'âge ». De moins en moins absorbé par le travail que j'effectuais chez mon père, je ne restai pas inactif. Quelques amis et moi avions pris l'initiative d'organiser des concerts et des spectacles sous le patronage de la Croix-Rouge et d'associations paroissiales, au bénéfice de l'Œuvre créée pour le colis du soldat. Nous nous y dépensions avec toute la fougue et la disponibilité de la jeunesse. Cela me permettait de me perfectionner en art dramatique auprès d'un ancien comédien Jean Jeudi, réfugié de l'Est, qui était aussi un extraordinaire ventriloque. Sur ses conseils, j'avais préparé un répertoire de monologues et de chansons d'humour, particulièrement de comique troupier. En uniforme de «pioupiou », auprès de mon camarade René Avril, excellent chanteur de tyroliennes, à l'entracte du cinéma Le Parisien, nous présentions nos numéros. Je faisais reprendre en chœur « L'ami Bidasse », «La caissière du grand café », et bien d'autres chansons, ainsi qu'« Au pays du Berry», « Le cornemuseux de Marrignole » et divers retrains berrichons populaires. Puis, nous descendions dans la salle afin d'y recueillir les oboles remises généreusement par les spectateurs. Je me voyais déjà en artiste professionnel, ignorant alors totalement le travail à fournir et les difficultés à surmonter pour y parvenir. Je poursuivais également l'étude de la musique, la pratique des instruments, me rendant encore à Vichy pour les cours d'harmonisation et d'orchestration.

La déroute et la débâcle

La « drôle de guerre» mettait le pays en état de somnolence, beaucoup de soldats bénéficiaient de permissions. Les Français et leur gouvernement se sentaient protégés à l'abri des fortifications de la ligne Maginot. Ils attendaient sans grande inquiétude une offensive de
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l'ennemi, forcément vouée à l'échec, après un hiver particulièrement ngoureux. Aussi, l'offensive éclair de l'année allemande, à partir du la mai 1940, prit de court le gouvernement français et son état-major. La Belgique, malgré l'héroïsme de sa petite année, fut rapidement traversée, en violation de tous les accords internationaux. Sous le déferlement des blindés, des bombardements de l'artillerie et de l'aviation ennemie, malgré sa résistance et de durs combats, l'année française fut contrainte au repli. L'année allemande parvint à la Loire qu'elle franchit. Ensuite, ce fut la retraite puis la débâcle. Les soldats se trouvaient mêlés aux milliers de réfugiés de Belgique et du Nord de la France qui fuyaient sous l'avance allemande. Alors 125 000 combattants français trouvèrent la mort, 350000 furent blessés, dont beaucoup mutilés à vie, 1 850000 furent faits prisonniers, puis transférés dans les Stalag d'Allemagne et détenus de 1940 à 1945. Sancoins, chef-lieu de canton de 3 500 habitants, au sud du département du Cher, encastré entre les départements de l'Allier et de la Nièvre, vit passer l'année en débâcle et les colonnes de réfugiés, apeurés par de possibles représailles allemandes.
« Le 17 juin 1940, des éléments avancés allemands pénétrèrent dans Sancoins et y stationnèrent, l'occupant jusqu'au 7 juillet (...) le temps nécessaire à l'aménagement de la ligne de démarcation qui passait à moins de 10 kilomètres »2.

Cette ligne, que contrôlaient des miradors, partageait la France en deux zones, des Pyrénées jusqu'en Suisse: au nord, la «zone occupée» et, au sud, la « zone libre ».
« En se dirigeant vers la frontière suisse, elle engloba les villes de Nevers, Bourges et Besançon et de nombreuses cités (...). Le département du Cher était partagé en deux par la ligne frontière. L'aITondissement de SaintAmand-Montrond, sous-préfecture, dont Sancoins est un des chefs-lieux de canton, est entièrement situé en zone libre »3.

2 Georges Morin, L 'erifant de Boisbelle, Editions de l'Université, 1981. 3 Alain Rafesthain, La Résistance aux mains nues, Editions Royer/Passé simple, 1997. 25

Les troupes du Ille Reich ne stoppèrent leur marche triomphale qu'avec la proclamation de l'Armistice demandée par le maréchal Pétain, nouveau président du Conseil des ministres. Fuyant devant l'avancée allemande, souvent dépassé par elle, un flot incontrôlable de Français, hommes et femmes de tous âges et de toutes conditions, enfants jusqu'aux plus petits, mêlés à l'armée en déroute, encombrait les routes. Les réfugiés gênaient et empêchaient même un éventuel regroupement des soldats français qui aurait peutêtre pu freiner la poussée ennemie. La guerre psychologique, avec ses faux bruits et ses infonnations alarmantes, menée par des agents de la «Cinquième Colonne », avait jeté sur tout le pays une véritable panique qui contribua à démoraliser sans raisons, sans buts et à lancer dans la nature avec des transports de fortune, une foule qui se mit à errer, fuyant un danger que très peu rencontrèrent. Véhicules motorisés utilisant leurs derniers litres de carburant avant de se garer tout au bord d'un fossé, voitures attelées de chevaux fourbus, cyclistes, piétons épuisés poussant chariots, brouettes, voitures d'enfant chargées de bagages inutiles, venus du Nord et de l'Est de la France, ces gens n'avaient qu'un objectif, gagner le Sud, où ils croyaient être en sûreté. Des habitants de Sancoins se joignirent à la débâcle, alors que beaucoup de fuyards s'y arrêtaient, croyant y avoir trouvé un refuge sûr. Ecoutant les conseils de gens se disant avisés que suivit mon père, en compagnie de mon frère, de mon cousin Maurice et d'un camarade, André Fontaine, enfourchant mon vélo, je partis à mon tour. Mon frère s'arrêta chez notre oncle Marcel à Saint-Amand-Montrond. Nous poursuivîmes tous les trois notre route. Je m'accrochai à un camion pour gravir une côte et je perdis mes compagnons poursuivant seul ce chemin qui ne menait nulle part. En cette journée de juin 1940, la vraie guerre avait éclaté, et je pédalais sur mon vélo moderne, à dérailleur et guidon surbaissé sur une route du centre de la France. Ayant laissé mon frère chez notre oncle et perdu mes deux camarades, je roulais seul, en roue libre, accroché d'une main à l'arrière d'un camion militaire. Nous croisions des convois de soldats qui remontaient pour éventuellement combattre ou, plus probablement, être faits prisonniers dans les heures à venir.

A Bessines, sur la route de Limoges, des avions italiens - leur pays venait de nous déclarer la guerre - inaugurèrent leur participation
en volant très bas, bombardant, mitraillant les colonnes de fuyards. Les balles sifflaient, des gens hurlaient, tombaient, blessés ou morts,
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des bombes explosaient. Un éclat me griffa un poignet. De vagues secours s'organisèrent, des ambulances passant opportunément ramassèrent pêle-mêle, vivants ensanglantés et cadavres. Non loin de moi, un bébé, dans les bras de sa mère, qui ne comprenait pas, avait reçu une balle en plein front. Une jeune fille blonde, presque une enfant, agonisait sur le bas-côté, dans 1'herbe haute. Les avions repassèrent et tirèrent une dernière salve. Pâle et peu fier de ce baptême du feu, je ne me sentais pas du tout militariste. Je repris la route au sein d'un nouveau troupeau en transhumance. Dans l'épicerie buvette de l'unique rue d'un petit bourg, j'achetai de quoi faire un copieux casse-croûte, espéré depuis des heures par un estomac affamé. Je trouvai ensuite asile pour la nuit dans la grange d'une ferme. Un poste de TSF émettait le discours à la nation du maréchal Pétain. Ce glorieux militaire promu président du Conseil des ministres faisait part d'une voix chevrotante de sa décision de demander l'armistice. La France avait capitulé mettant bas les armes d'une armée en débandade. Je dormis près de gens inconnus sur la paille, pour la première fois, ne faisant pourtant pas la différence avec la douceur de mon lit. Je parvins à Limoges le lendemain matin. Renseigné par un gendarme, je me rendis à la caserne du 20e régiment de dragons. On m'accueillit sans aucune difficulté parce que j'étais de la classe 1940. Sans véritable incorporation, j'y séjournai trois ou quatre jours rendant souvent visite aux chevaux qui piaffaient dans les écuries. On découvrit tout à coup que je n'étais pas du contingent mobilisable. Reprenant mon vélo, bien garé, je cherchai un autre asile dans Limoges grouillant de réfugiés, que les troupes allemandes n'avaient pas atteint. Comme beaucoup, je pris des repas gratuits au garage Citroën réquisitionné pour cet usage et je dormis au garage Renault. Je patientai ainsi quelques jours. Nous étions dans les premiers jours de juillet. J'avais appris à la Préfecture que Sancoins était occupé. Je décidai de rentrer ou tout au moins de me rapprocher. Il n'y avait presque plus personne sur la route. Je traversai La Chatre, puis j'entrai à Saint-Amand-Montrond. Ma tante et mon oncle furent heureux de me voir sain et sauf. Ils m'apprirent que les Allemands avaient quitté ma ville natale. La ligne de démarcation entre les deux zones avait été déplacée de quelques kilomètres. Un peu penaud de ma mésaventure et du temps que j'avais mis pour revenir, je regagnai la maison familiale où l'accueil fut chaleureux et joyeux. Une vie nouvelle commençait, différente de
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celle que j'avais connue depuis mon enfance; elle allait tout transformer. L'adolescence s'effilochait dans une ambiance morne faite d'incertitude et d'inquiétude. Je ne me rendais pas compte que je devenais un homme.

Les Français font confiance au maréchal Pétain

Je repris très vite mes habitudes sans autres projets que ceux que j'avais déjà envisagé de réaliser. Sancoins, en bordure de la séparation de la France en deux zones, était situé dans le sud, concédé à l'autorité de l'Etat français présidé par le maréchal Pétain, célèbre pour son rôle dans la bataille de Verdun en 1916. A partir de ce moment, par la présence de ce personnage quasiment vénéré par une énorme majorité d'anciens combattants de la Grande Guerre, s'établit dans la pire ambiguïté le système qui allait régler le sort des Français de la zone sud durant plusieurs années. Rares étaient ceux qui ne faisaient pas confiance au Maréchal. Seuls ceux qui le considéraient comme un homme d'extrême droite à tendance monarchiste furent réticents envers ce chef imposé. Les Français réalisèrent par la suite que la politique qui allait gouverner la France serait ultra-nationaliste, raciste, xénophobe et bientôt antisémite. Ceux qui furent pleinement abusés, les anciens poilus de 14-18, s'étaient spontanément ralliés à celui qu'ils considéraient comme un « vieux renard» qui tromperait sans peine « les Boches» et qui très vite obtiendrait l'arrêt de l'occupation et le retour dans leur pays des troupes de l'ennemi pourtant vainqueur. Ainsi, des centaines de milliers de soldats se regroupèrent sous la bannière de la Légion française des combattants qui allait bientôt apporter tant de misères et de souffrances. Mon père, comme presque tous les autres camarades des tranchées et frères de malheur du million cinq cent mille jeunes hommes fauchés durant ces cinq terribles années, adhéra, comme s'il devait devoir et obéissance. Il comprit plus tard, devant la tournure regrettable que prirent le mouvement et les organismes qui s'y étaient greffés, et démissionna, avec toute la section. Sur le plan national, dans les grandes villes, ce fut prétexte à rassemblements patriotiques, de surcroît régionalistes et traditionalistes. Aucun de ces Français, si amoureux de la paix et de la liberté, ne pouvait supposer que la France pactiserait avec l'Allemagne nazie et que Philippe Pétain serrerait un jour la main d'Hitler, ce simple 28

petit caporal. Personne ne pouvait supposer que Pierre Laval, futur président du Conseil, déclarerait: «Je souhaite la victoire de l'Allemagne ». Personne ne pensait, au début de 1941, que le vieillard qui présidait aux destinées du pays ferait le jeu de l'occupant. Personne n'aurait cru imaginable que l'on traquerait et raflerait les juifs français, les antifascistes et tous les démocrates courageux qui s'élevaient contre le nazisme, et cela sur le sol de la France. Pourtant, déjà, certains, mesurant l'importance du danger qu'apportait la Révolution nationale, dans les villes et les villages, prenaient conscience de la réalité et se groupaient pour tenter d'organiser une opposition. La population, mal informée par la presse et la radiodiffusion (la TSF) contrôlée par les services vichyssois, malgré les premières restrictions alimentaires et les premières arrestations, ne semblait pas se soucier de ce qui l'attendait et même de ce qu'elle vivait. La devise proclamée aux frontons des édifices publics « TRAVAIL - FAMILLE - PATRIE» engourdissait les esprits. Elle convenait bien à cette France attentiste dans sa quasi-majorité. Déjà, mûrs pour s'adapter à l'Ordre nouveau, se créaient des partis et des organisations se ralliant aux idées et aux activités fascistes, nazies et totalitaires. Le culte de la personnalité envers le maréchal Pétain s'amplifiait. On prêtait serment de fidélité au vieux militaire, à celui qui « avait fait don» de sa personne à la France. Durant ces longs mois d'incertitude, le régime avait mis en place une hiérarchie dans tous les domaines de l'administration au sein de laquelle la délation était à l'œuvre. L'organisation de la vie, grâce à l'endoctrinement de la jeunesse - «Une âme pure dans un corps pur» -, la glorification de la famille avec la mise à l'honneur des mamans et des nombreuses naissances, masquaient la réalité. On endormait la nation en lui faisant croire à une nouvelle France et à une vie simple, pure et heureuse: une massive et tenace inconscience se développa jusqu'au début de 1942. On portait aux nues les héros de l'histoire de France, depuis Vercingétorix, le fier chef gaulois, aux maréchaux de l'Empire, en passant par ceux des anciens régimes; on encensait particulièrement Jeanne d'Arc, cette pure jeune fille qui fut sanctifiée, et le chevalier Bayard. La hiérarchie catholique ralliée à la Révolution nationale multipliait les offices, messes et processions à la gloire du Seigneur et pour remercier Dieu d'avoir confié la France à Philippe Pétain. Heureusement, dans les plus humbles paroisses, comme dans les
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cathédrales, des prêtres prêchaient mot liberté avait encore un sens.

pour de plus nobles causes où le

Un début de résistance

Puis des informations clandestines arrivèrent de Londres où des gens qui n'étaient pas d'accord avec Vichy et l'occupant étaient dirigés par un général français inconnu, le général de Gaulle. Les nouvelles de la zone occupée ne filtraient que grâce aux frontaliers qui s'y rendaient avec un laissez-passer. Le courrier censuré ne circulait que par des cartes postales interzones. Les familles étaient souvent privées de toute relation durant des mois. J'ignorais en ce début 1941 que ce qui allait devenir «la Résistance» prenait naissance dans mon village même. Travaillant aux côtés de mon père, je participais dans tous mes temps libres aux activités de l'Union musicale et aux représentations de la troupe théâtrale, où je figurais dans des rôles de plus en plus importants. Au sein de cette compagnie d'amateurs s'était constituée une solide camaraderie des filles et des garçons. Nous présentions des spectacles au bénéfice du « colis du prisonnier », en place du « colis du soldat ». Avec René Avril et ses tyroliennes, je débitais mes chansons et monologues comiques d'apprenti comédien. A l'entracte des séances de cinéma, nous quêtions dans la salle pour l'Œuvre du prisonnier. Tous pensaient alors à ces centaines de milliers de jeunes Français enfermés dans les stalags. Il n'y avait pas une famille qui ne comptât un absent. Dans notre compagnie d'artistes en herbe, deux sœurs, Suzanne et Germaine Duruisseau, travaillaient dans le salon de leurs parents. Nous fîmes rapidement appel à leurs compétences et surtout à celles de leur père pour coiffer et maquiller les personnages que nous interprétions. Fernand Duruisseau devint notre maquilleur attitré et il participait à la réalisation de tous nos spectacles. Toujours gai et plein d'humour, il était un précieux conseiller sur les plans les plus divers, même dans les soucis ou questions de la vie quotidienne. Humaniste et altruiste, il savait écouter et apaiser inquiétudes et angoisses. Il m'accorda très vite sa généreuse sympathie et je passais souvent le saluer dans son salon de coiffure avant la fermeture. J'aimais échanger avec lui des avis, des réflexions et lui demander conseil sur mes projets. Je ne réalisais pas encore, à cette période, la grande influence qu'il avait déjà sur mon comportement.
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Outre l'aide précieuse qu'il apportait à notre compagnie de comédiens, il était le moniteur de la section gymnique de l'Etoile sportive de Sancoins. Sous sa direction, des enfants et des jeunes gens s'exerçaient à la barre fixe, au trapèze, aux anneaux, au cheval d'arçon, aux barres parallèles et autre matériel sportif, les aidant à développer leurs muscles, leur endurance et leurs réflexes. La salle d'entraînement était située au pied du château d'eau, dans une ancienne écurie. Notre action auprès de la jeunesse nous avait valu d'être choisis pour créer à Sancoins une section des Compagnons de France, organisation proche du scoutisme. Destinée à encadrer des adolescents errants, presque tous réfugiés de la zone occupée, et à les intégrer dans la vie sociale, elle s'avéra très utile à nos activités, dans les mois suivants. A Sancoins, elle regroupait presque exclusivement des adolescents de la région qui n'avaient rien à voir avec les premiers objectifs des Compagnons de France. Ce mouvement avait suscité ma méfiance, mais, sur les conseils et l'insistance de Fernand Duruisseau, j'acceptai d'être le responsable de cette compagnie pour Sancoins et son canton. Nos activités furent surtout sportives et culturelles. Je ne compris que beaucoup plus tard ce que Duruisseau et ses amis attendaient de cet organisme. Pour homologuer ma désignation officielle de chef compagnon, j'avais effectué un stage de formation dans un camp à Randan, près de Vichy. Je devais y retourner plusieurs fois en allant à mes cours d'harmonie. J'eus l'occasion d'y croiser ceux qui allaient devenir les Frères Jacques et surtout les Compagnons de la chanson. Je reviendrai sur les Compagnons de France, mais en mars 1943, je devais d'abord répondre à une convocation pour accomplir un service civil dans les Chantiers de jeunesse. Cette obligation concernant tous les garçons de ma classe et des suivantes venait d'être décrétée par le gouvernement français.

La vie d'un village frontière en zone libre La France fut donc coupée en deux par la ligne de démarcation et Sancoins était situé dans la zone libre juste sur cette ligne. « Ville frontière, Sancoins devint un centre de passage de juifs, de patriotes pourchassés par la redoutable Gestapo, de soldats en déroute, de prisonniers évadés qui traversèrent par centaines, entre 1940 et novembre 31

1942. Les principaux points de passage proches étaient Germigny, Apremont et Mornay. La rivière l'Allier était la limite naturelle de la ligne de démarcation dans cette partie de la zone Sud »4.

La population de Sancoins avait l'impression d'être vraiment en France, comme avant. Enfin presque, car y cantonnaient des soldats

du I el' régiment d'infanterie de l'armée d'Armistice, unité tolérée par
l'Allemagne et uniquement chargée du contrôle de la frontière. Franchir la zone de démarcation sans risque d'arrestation ou d'un tir mortel d'un factionnaire allemand était réservé à des privilégiés: certains industriels ou commerçants, médecins, fonctionnaires ayant leur circonscription dans les deux zones... Panni ces derniers, quelques-uns firent acte de courage et d'une forme de résistance, et facilitèrent considérablement la liaison entre les deux France et la réussite de nombreuses évasions. De par sa situation géographique, Sancoins, lieu de passage clandestin, fut doté d'un commissariat de police de l'Etat français, service de renseignements et d'espionnage de Vichy. Cet organisme fit arrêter de nombreuses personnes traversant illégalement la ligne, les livrant à la justice française et à la Gestapo. Des « passeurs» aidaient les personnes fuyant la zone occupée à traverser la ligne. Il y avait, parmi ces guides de quelques heures, de véritables patriotes, résistant à l'occupant. Mais d'autres exploitaient le «filon », faisant chèrement payer leur aide, dépouillant parfois leurs passagers, les abandonnant même quand ils ne les livraient pas aux autorités allemandes ou à la police française. Presque toujours trafiquants de marché noir, revendeurs de viande d'abattage clandestin, de vivres et d'articles de première nécessité, ces voyous se dénonçaient parfois entre eux. Quelques-uns furent même arrêtés par la Gestapo et déportés en Allemagne sous le qualificatif de « droit commun ». A la Libération, beaucoup tombèrent aux mains des résistants des maquis et furent fusillés sans procès. La vie n'avait pas beaucoup d'importance à cette époque.

L'Etat français instaure la Révolution nationale:

Milice et Légion

Tout d'abord, les habitants de Sancoins ne souffrirent pas de l'Ordre nouveau. En revanche, ils ressentirent bien vite les effets de la
4 Georges Morin, op. cÎt. 32

Révolution nationale. Le maire et certains conseillers municipaux furent révoqués. Des fonctionnaires furent limogés pour leurs idées. Les partis politiques, les syndicats furent dissous de même que toutes les associations d'anciens mutilés et combattants de 14-18. Après cette dissolution fut instituée la Légion française des combattants. L'Etat français mit en place un nouveau conseil municipal en février 1941. Irénée Trouvain, notaire, devint maire. Gaston Delouche, agriculteur, et Albert Romanet, architecte, furent nommés adjoints. Fut également nommée par Vichy madame Madeleine Tissier née Boucher, alors que les femmes n'avaient pas le droit de vote et étaient donc inéligibles: un geste de Pétain en faveur des mères. Parmi les conseillers légionnaires figuraient Georges Deneuvy, Pierre Joyon, mon père, deux prisonniers de guerre, les mêmes qu'à la Commission de la Légion, Maurice Dumazeau et Pierre Maurice, et un milicien, Paul Vigier, le frère du chef de la Milice. Dès 1943, la plupart des conseillers allaient délaisser le conseil municipal et, comme Pierre Joyon, ne plus assister aux réunions. Puis, au sein de la Légion fut créée une section policière, le Service d'ordre légionnaire (SOL). Elle devint la Milice française en janvier 1943. Tout cela je l'apprendrai plus tard. Pour l'heure, depuis novembre 1942, la France entière était occupée. Il n'y avait plus de zone libre. Le danger était partout maintenant.

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