Le jour qui s'enfuit

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Ce récit évoque la région française du Quercy. Portrait d'un pays qui émerge au fil des pages, occupant progressivement l'espace, donnant toute sa mesure d'éternité et laissant deviner, en creux, la place qu'il a tenu dans la vie de l'auteur.

Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782296171114
Nombre de pages : 243
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Le jour qui s'enfuit

Catherine Didon

Le jour qui s'enfuit
Récit

L'Harmattan

cg L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2007 75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03112-8 EAN : 9782296031128

« Comme l'eau à la mer et le vent au désert Un jour parmi les jours s'est distrait de mes jours Mais je veux ignorer tant que je veille et vis Le jour qui va venir et celui qui s'enfuit.» Claude Roy

" Le j our qui va venir...

Elle avait dit quelque chose dans le genre: "Ce n'est pas mal ici, mais Cahors, c'est vraiment mieux". J'entends encore sa voix, plus exactement, je perçois, malgré la distance des années, la certitude du ton qui ne souffrait aucune discussion. "Ici" quand même, c'était Strasbourg et je ne pensais pas qu'il puisse exister quelque part une ville comparable, encore moins supérieure. Cet avis, qui tenait lieu d'évidence, ne souffrait lui aussi aucune contradiction, mais à seize ans on campe sur ses positions avec l'aplomb d'une ingénue. Cahors? C'était bien la première fois que j'entendais ce nom. L'existence de ce chef-lieu, jusqu'alors, ne m'avait pas sauté aux yeux sur les cartes de France. On était pourtant censés les connaître par cœur, tous, sans exception, mais l'époque où les principes géographiques de base laisseraient à désirer avait débuté. Les numéros faisaient main basse sur les noms des départements reléguant au rang d'une nomenclature obsolète l'évocation de ces cours d'eau qui avaient régi durant un siècle et demi la cartographie administrative du pays. La sécheresse des chiffres balayait sans état d'âme la petite musique des rivières. Cahors était donc un nom qui ne me disait rien. D'ailleurs la fille non plus, pour être franche. Elle venait d'arriver en cours d'année dans ce pensionnat où j'hésitais, depuis la rentrée, entre l'envie de fuir à l'autre bout du monde et celle de faire la révolution. Mai 68 surgit opportunément avant les grandes vacances, envahissant la rue, rationnant l'essence, stoppant les trains et les cours, bouleversant plus d'une certitude sur son passage; cela régla le dilemme en me confinant loin de l'agitation. Cahors. Si j'avais voulu faire une rime facile ou un semblant de trait d'esprit, j'aurais pu lui dire dans un sourire "un nom à coucher dehors !", mais la fille n'était pas du genre à prendre les choses à la légère. Elle semblait n'être qu'un bloc de douleur, consumée par le regret de sa ville natale, incapable de 7

déserter sa mélancolie. Ne l'ayant jamais revue, je n'ai jamais su si son désir de repartir vers le paradis perdu avait été exaucé. Elle était rousse, de la tête aux pieds si l'on peut dire, tant sa rousseur, de style flamboyant, irradiait sa personne. C'est bien, au demeurant, la seule chose dont je me souvienne, étant incapable, après toutes ces années, de recomposer les traits de son visage ou de me rappeler son prénom, non que celui-ci ait été singulier ou exotique mais au contraire parce qu'il était vraisemblablement sans relief, vieillot et répandu. Plus de deux décennies passaient, j'oubliais l'anecdote. Mais le hasard d'une mutation professionnelle allait me permettre de faire connaissance avec cette ville dont je n'avais retenu que le regret exprimé d'une voix si chagrine. Connaissance sur le terrain j'entends car, mes connaissances géographiques s'étant quand même un peu améliorées depuis les bancs de l'école, j'étais devenue tout à fait capable de la situer sans hésiter sur une carte, quelque part vers le sud du côté de l'ouest! Entre-temps, il y avait eu pour me parler de Cahors, un peu, du Quercy, beaucoup et mieux que personne, la voix de Georges Borgeaud. La voix, autrement dit son écriture, son style, son regard, sa passion, mais j'aurai l'occasion d'y revenir plus loin. Et cette ville inconnue où l'ennui, la solitude et un vague mais perceptible sentiment d'exil auraient pu scander les heures et les jours ainsi qu'il en va sur les terres provinciales, je la découvre un jour de canicule. C'est une façon radicale de faire connaissance que celle d'être aussitôt confronté à ce qui constitue son phénomène saisonnier le plus éprouvant: la fournaise. Comme toutes les villes encastrées au fond d'une cuvette et ceintes de paysages en relief, l'été peut s'y révéler torride. Autant aborder sans retard le mauvais côté des choses, on en est que plus reconnaissant ensuite, quand elles se décident à prendre un tour plus supportable. Le premier contact avec la préfecture du Lot, en juillet 1992, est donc brûlant. Une chaleur extrême donnait d'emblée une idée de ce que peut être le supplice dispensé sous le ciel d'un désert africain. La lumière aveuglante que réfléchit la pierre pâle, l'air sec qui braise les poumons et ce soleil omniprésent cognant de tous ses rayons contre les volets clos de l'aube au 8

crépuscule, se liguent, quelques semaines par an, pour rendre redoutable une cité ordinairement très paisible. Vingt mille habitants environ sur quelques hectares de terres et de roches: on peut dire de Cahors qu'elle est une ville moyenne comme on dirait d'un individu qu'il est un Français moyen. Il ne faut pas lui demander plus que ce qu'elle peut donner. Si vous prisez l'espace, le grand large, des avenues amples, des jardins publics où flâner le nez au vent et l'esprit en baguenaude, des trottoirs propres, des façades entretenues, des musées à foison et des commerces variés, il est à craindre que cette ville ne vous pose quelques problèmes existentiels. En outre, si vous manifestez un penchant irrésistible pour l'anonymat, heureux de voir sans être regardé, alors Cahors, je vous le dis tout net, n'est pas l'endroit rêvé pour votre nature. Lovée dans le méandre voluptueux de son cours d'eau, repliée frileusement sur elle-même comme ces hippocampes momifiés des bazars méditerranéens, petite sans être minuscule, capitale sans prétention particulière, la cité pourrait vous sembler terne et pour tout dire ensommeillée. Au premier abord, vous n'auriez pas tort. Au second, vous ne vous tromperiez qu'à moitié. Mais laissez au temps le temps de faire son œuvre et un sentiment nouveau s'insinuera petit à petit dans vos veines, repoussant cette impression pénible qui accablait les premiers jours et à laquelle vous n'osiez donner un nom de crainte qu'il ne devînt insupportable. Il faut vivre au rythme de la ville, à l'unisson de ses battements de cœur, pour que prenne forme, imperceptiblement, avec cette lenteur sensuelle qui caractérise la vie sous les latitudes méridionales, la sensation d'un bien-être inattendu. Une chose, toutefois, paraissait incontestable: Cahors cultivait l'esthétisme avec retenue. Sauf dans l'étalage de ses inventions florales où le trop plein côtoyait le grotesque. Mais la bouteille d'œillets d'Inde, la bicyclette de bégonias et l'incontournable horloge de pétunias et de sauges, ne sont pas, loin de là, une spécialité cadurcienne. Cette mièvrerie prospère dans tout l'hexagone, particulièrement dans les communes qui aspirent à décrocher le label "villes fleuries". Les jardiniers poètes ont depuis longtemps cédé la place aux techniciens paysagistes, espèce en voie de croissance rapide qui sévit partout et 9

s'emploie, avec méthode, à uniformiser la décoration florale des villes et des villages par des compositions identiques et convenues. Je pouvais constater aussi - mais cela ne faisait-il pas partie de son charme? - qu'il fallait de la persévérance pour débusquer dans les rues de la cité, enfouies sous les couches de cet enduit solide et ravageur recouvrant les façades, la grâce d'une demeure, la fmesse d'une sculpture, l'invention d'une ciselure. Un crépi morne et grisâtre que j'aurais vu tomber sans regret avait eu, ici, son heure de gloire, colmatant les misères du temps, dissimulant la beauté des matériaux. Mais, de ces rues étroites chargées d'années et d'Histoire, bordées de maisons trop souvent réduites à l'ombre d' ellesmêmes par un abandon désinvolte ou, ce qui est pire, une réfection iconoclaste, sourdait néanmoins la plainte du passé. J'aimais la suivre du bout des pas à travers le dédale des vieux quartiers, en quête de vestiges obstinés à survivre. La fenêtre Renaissance de l'hôtel Lemozi, par exemple, invisible aux passants peu soucieux de lever la tête. Quand on finit par la découvrir, au détour d'une ruelle humide où s'alignent avec régularité des maisons devenues lépreuses à force d'enduits multiples, elle semble comme un joyau enchâssé par erreur au centre d'une parure sans intérêt. La cour de la Chartreuse, elle aussi, m'enchantait. Une enclave singulière à l'ombre des frondaisons d'arbres séculaires. Une place dont l'ordonnance n'avait pas varié depuis que les chartreux s'étaient installés dans les lieux, succédant aux templiers après la chute de ces derniers. Je la traversais parfois, au début, rien que pour le plaisir, puis, plus souvent par la suite, pour me rendre aux archives départementales. Un beau jour, je crois rêver: tout a été mis sens dessus dessous, et cette cour, pleine de charme dans son abandon désinvolte, se retrouve hérissée de murets en béton et de portails en fer. L'ensemble des propriétaires n'avait rien trouvé de plus accablant, pour empêcher les automobilistes de se garer devant chez eux, que ce subterfuge misérable. Et voilà comment la voiture, qui avait déjà défiguré le lieu, l'a fmalement tué sous prétexte de l'épargner. 10

N'aurait-il pas été possible, plus simplement, d'interdire toute circulation et de recréer, à l'intérieur de l'espace, des jardins semblables à ceux d'autrefois? Un site classé pourtant, cette cour, dont on imaginait, bien naïvement, que les riverains prendraient à cœur la sauvegarde de son originalité. Ils choisirent l'interdit, cela était plus pratique et apaisait sans doute leur psychose obsidionale. Quant aux services du Patrimoine, ils ne se distinguèrent que par un silence prudent. Qui se souviendrait seulement, dans un futur pas si lointain, qu'entre ces murs stagnait hier encore un morceau de poésie? Seuls les arbres, des platanes noueux comme des vieillards défaits, sauraient le murmurer dans le frisson des vents. Rescapés, c'était un miracle, du massacre accompli, je tremblais pour eux, devinant sans peine ce qui leur adviendrait si certains s'avisaient qu'ils donnent décidément trop d'ombre, trop d'humidité, trop de feuilles mortes ou Dieu sait quelle absolue calamité susceptible d'éveiller l'ire du voisinage. Dès que le désastre s'était installé, j'avais déserté les lieux. Rien ne m'attirait plus, le charme était rompu. Désormais, je contournais la place, préférant ne pas regarder que voir laid. Quelque temps plus tard, la cathédrale, opportunément, rappelait son existence aux simples mortels, comblant de la sorte la déception causée par la "modernisation" de la Chartreuse. L'imposant portail nord, en restauration depuis si longtemps qu'il en était oublié, enfin débarrassé des palissades qui l'obturaient, réapparaissait dans toute sa beauté. Dédiée à saint Etienne, cette cathédrale à l'allure d'une grosse église composite n'est pas, c'est un fait, des plus remarquables quoique la silhouette en ronde bosse de ses coupoles lui octroie un certain exotisme. Cependant, traverser sa nef et accéder par une porte discrète sur le cloître offrent un de ces petits plaisirs anachroniques qu'on aurait tort de dédaigner. L'abandon paresseux du jardin intérieur donne l'impression d'entrer par erreur là où personne n'est attendu. On peut alors déambuler sous les voûtes décrépites en toute sérénité, suivre le sillage des chanoines disparus et même surprendre, entre deux silences, comme chuchoté du bout des siècles, l'imperceptible

Il

bruissement des bures dont le froissement feutré scandait la méditation. C'est presque à regret qu'on quitte cette clôture en empruntant le passage voûté de l'archidiaconé. Quelques pas dans les rues et l'on retrouve le bruit habituel de la cité en débouchant boulevard Gambetta. Impossible de se tromper, c'est le seul. Et bruyant, il l'est, autant qu'il est possible de l'être et même audelà. Presque d'un bruyant de capitale, mais dans le genre méridional avec ses terrasses de cafés qui ne désemplissent pas de l'été. C'est le cœur de Cahors, toute une vie s'y résume: la mairie, le lycée, le palais de justice, le théâtre, les banques, le monument aux morts, les pompes funèbres. Il ne manque que le cimetière, relégué plus haut derrière les remparts, à l'abri du monde, pour que le cycle de la condition humaine soit parfait. La merveille de la ville, elle, se tient à l'écart du tohu-bohu. A l'ouest, au pied des falaises calcaires, le pont Valentré et ses trois tours carrées s'élancent au-dessus du Lot dans un élan calculé qui défie la pesanteur. Un ouvrage d'art harmonieux autant qu'utilitaire reliant, jadis, la ville à la campagne. Emprunté durant des décennies par les voitures, ce qui causait l'unique embouteillage urbain, il a fmi par être interdit à la circulation et rendu aux piétons. Enfm, j'allais oublier, dans ce tour d'horizon cadurcien, le fleuve. N'importe quel écolier point trop ignare, a fortiori un distingué géographe, me reprendrait aussitôt: point de fleuve à Cahors, juste la rivière Lot prenant sa source sur le grand causse du mont Lozère et se jetant, quatre cent quatre-vingts kilomètres plus loin, dans la Garonne. Certes, certes, mais ce Lot est bien trop large, trop impétueux, trop puissant, trop, tout simplement, pour être assimilé à une rivière, confondu avec un cours d'eau de bas étage. Ce sera pour moi "le fleuve" dès le premier regard. Un fleuve qui charrie ses eaux troubles dans un grand emportement de flots, de boue et de tourbillons. C'est son côté peu aimable, inquiétant même, parfois, quand il devient rouge comme sang de bœuf. Déjà Marot, le poète, avait chanté dans des vers mélancoliques "Le fleuve Lot (qui) coule son eau peu claire". Les eaux limpides, je vous rassure, ne manquent pas en Quercy. Le Vers, par exemple, dont la transparence se joue des 12

tours et détours de son parcours, le Célé aux rivages étonnants, l'Ouysse, d'un vert plus troublant que l'émeraude et, tout au nord du département, la belle, la nonchalante, l'imprévisible Dordogne. Sa vallée, creusée d'hésitations et de repentirs, d'arabesques et de désordres, enchante le regard. Ses eaux, claires et filantes sur les galets polis, évoquent à jamais un souvenir de vacances heureuses et de fous rires enfantins. Nous séjournions alors au château de Blanat, déniché à la dernière minute avant les vacances, au hasard d'une annonce parue dans la presse. Abandonnant aussitôt l'effervescence parisienne, délaissant les chemins trop parcourus des Alpes, dédaignant les plages surpeuplées d'une Côte d'Azur défigurée, nous nous étions installés dans la vie de château avec une facilité de vétéran. Cela avait été un moment de grâce pure sous un soleil constant et la découverte d'un pays ignoré. J'étais loin de supposer qu'un jour le hasard se mêlerait une fois encore de nous envoyer sur ces terres. Ce hasard inconcevable qui offre parfois une opportunité inattendue qu'il faut saisir au vol et, quoi qu'il arrive, ne jamais lâcher. Dix ans plus tard, j'aurais l'occasion de retourner à Blanat pour le photographier, un jour d'orage menaçant, dans l'atmosphère lourde d'un été repu. Le château avait perdu l'allure bohème que son ancien propriétaire, artiste à ses heures, avait amoureusement entretenue. Le bâtiment était devenu brillant comme un sou neuf. Les chevaux, qui hantaient naguère les sous-bois et frottaient leurs naseaux contre nos épaules à la vue d'un morceau de pain, ne batifolaient plus dans le parc. Les mauvaises herbes s'étaient volatilisées vers d'autres friches pour faire place nette à des pelouses rases et moussues. Je ne franchis pas le seuil de l'entrée: tout était modifié de la grande salle où, pendant les guerres de Religion, le seigneur et sa dame avaient été massacrés. Les murs gardent à jamais l'écho de leur effroi. C'était du moins ce que nous avait affIrmé le propriétaire quand nous avions posé bagages et, bien sûr, à part les enfants, qui l'avait cru ? Néanmoins, chaque soir, à l'heure tremblée entre chien et loup, une sorte de trouble s'insinuait dans l'air au moment où les ombres du crépuscule vacillaient des armures aux grands tableaux poussiéreux. Vite, on faisait 13

la lumière, l'émoi s'évanouissait alors dans nos sourtres confus. Non, je n'ai pas franchi, ce jour de retrouvailles, la porte d'entrée. Il faut savoir résister aux glissements nostalgiques, laisser les souvenirs à la lisière du souvenir. Rien ne peut se revivre et l'ignorer n'apporte que désillusions. Je suis restée immobile sur le bord de la mémoire, déjà intruse d'un passé retrouvant le présent. Parcourir une fois encore ce jardin suspendu, jouir, du haut de la terrasse, d'un horizon drapé dans ses voilures bleutées, me semblait suffisamment miraculeux pour ne pas chercher en outre ce qui n'était plus dans Blanat : son âme. Et soyons honnête, n'embellissons pas les choses outre mesure, ne passons pas sous silence, par exemple, certains désagréments de notre éphémère vie châtelaine. N'avait-on pas souffert d'entendre, chaque nuit, dans la chambre de la tour ronde, la sarabande infernale que menait derrière les minces cloisons une famille de souris déchaînée? Rien que l'évocation de ce monde trotte-menu devrait calmer l'intensité d'un spleen insidieux autant qu'inutile. Quand viendrait le temps des découvertes et des recherches pour établir, peu de temps après notre arrivée en Quercy, un inventaire des châteaux, aventure dans laquelle je n'hésitai pas à me lancer malgré mon inexpérience, une chose m'inquiéterait quelque peu: la route. En clair, la voiture. En plus clair encore, le risque d'accident. Par les temps qui courent et sur les routes du Lot, c'est une hantise non dénuée de fondement. Camus trouvait qu'il n'y a pas de mort plus absurde si tant est qu'il puisse exister une mort qui ne le soit pas. Et sa vie s'arrêta contre un platane, dans un fracas de tôles écrasées. Ce destin amputé me poursuivra sans cesse, des années plus tard, à la lecture de son œuvre. Lorsque je conduis, l'accident, je n'y pense que si les circonstances l'obligent. Il me faut reconnaître que ce n'est pas du tout avec la même sérénité que j'envisage la chose quand je suis passagère d'un véhicule. Je fais partie de l'espèce, détestable, je vous l'accorde d'emblée, qui se cramponne à la portière dans le plus anodin virage, freine à la place du conducteur en appuyant sur 14

une pédale imaginaire, tremble de peur dans le moindre virage descendant, perçoit un infmitésimal bruit suspect dans le ronronnement paisible du moteur, et j'en passe. Dans ces situations inconfortables, brusquement, mon indifférence religieuse disparaît. Je prie intérieurement Dieu, quelle que soit sa religion et, pendant que j'y suis, tous les saints du Paradis, afm qu'ils m'accordent la vie sauve. Ce comportement exaspérant, que je ne supporterais pas trois minutes de la part de quiconque lorsque je suis au volant, ne relève pas pour autant d'une attitude théâtrale dont le tempo serait réglé une fois pour toutes dans sa version comique, non. Je souffre réellement, le cœur en désordre, les mains moites, le cerveau en ébullition, plus proche d'une crise cardiaque que d'un hypothétique accident. Bref, je suis de celles qu'un conducteur avisé préfère ignorer ou ... laisser en plan sur le bord de la route! Eh bien, malgré ce handicap, un sursis peut survenir et chasser la peur comme fétu de paille au vent. Pas le moindre syndrome de panique ni le plus petit frémissement de crainte n'ont perturbé mes pérégrinations cinq ans durant. J'ai évité le pire ou le pire m'a épargnée selon le point de vue adopté, car les routes lotoises ne sont pas, loin de là, les plus tranquilles de France. Tout en virages artistiques, semées de pièges inopinés, agrémentées de surprises imprévues, jalonnées de chefsd'œuvre à ne pas rater, affublées d'une qualité de bitume souvent médiocres, elles ondulent à travers des paysages si prégnants qu'ils vous feraient oublier l'essentiel: avoir l'œil rivé devant soi, seul moyen d'éviter le pire. C'est-à-dire l'autre. En ai-je croisé de ces adeptes de la conduite haute compétition qui se sont octroyé une fois pour toutes le droit de rouler comme leurs champions de formule 1 ! Et que dire de ceux qui s'imaginent être seuls au monde sur les petites routes bucoliques? Je vois encore très bien une intrépide sexagénaire croisée un matin du côté de Gignac. Agrippée au volant de sa voiture, elle manqua de si peu la pulvérisation de la mienne que je suivis dans le rétroviseur, avec un étonnement admiratif mais soucieux, l'esthétique zigzag qu'elle négocia au mépris de toute logique afm d'éviter la chute dans un ravin. Et ce grand-père distrait, tassé dans une deux chevaux couturée de 15

partout, qui dut se demander s'il n'avait pas rêvé quand son épave me frôla plus que la décence ne l'autorise au sortir d'un chemin creux des environs de Luzech. Un phénomène plus banal ne tardait pas à se manifester bruyamment lors de ces périples et ce n'était pas vraiment une surprise: la succession de face-à-face menaçants avec divers représentants plus ou moins hargneux de la race canine. Ces vieux compagnons de l'homme ne sont pas toujours conscients des devoirs que commande la plus élémentaire civilité. Trop souvent mal élevés par des maîtres plus soucieux de stimuler leur méfiance instinctive de l'espèce homo sapiens que d'encourager leur naturelle bonhomie, ils s'évertuent à paraître plus méchants qu'ils ne le sont. Je serais donc accueillie trop souvent par des aboiements rageurs destinés à décourager toute tentative de fouler les lieux dont ils sont les pauvres cerbères. Madame X***, par exemple, jeune et ravissante détentrice d'une imposante forteresse, possédait un redoutable molosse dressé à faire déguerpir les touristes imprudents qui, de façon inconsidérée, osaient gravir le chemin menant à son domaine. La mise en garde émise d'un ton pertinent n'avait pas l'air d'une blague ce matin de septembre où, bien que n'étant pas touriste, j'avais l'outrecuidance d'en adopter le comportement. En réalité, elle connaissait la raison de ma venue, ayant été contactée la veille au téléphone. Mais elle avait changé d'avis et ne voulait plus que je photographie son château. La cour où nous devisions si aimablement était fermée par un portail monumental. J'étais prise au piège et voyais avec inquiétude se décomposer le visage de mon fils cadet qui, tout à fait exceptionnellement, m'accompagnait. Pourtant, la seule vue d'un chien ou d'un chat lui donnait habituellement l'occasion de manifester un amour débordant pour le genre animal. La dynamique châtelaine ne plaisantait pas ou alors elle aurait pu décrocher le premier prix du Conservatoire. Son discours oscillait entre l'incohérence et la revendication. Elle s'en prenait à tous ces historiens qui conseraient des archives sur sa forteresse et ne les lui rendaient pas, se plaignait de l'état de ses mains aux ongles cassés par les travaux de restauration, affmnait avoir alerté le Président de la République "en 16

personne" de ses difficultés, menaçait de poursuites judiciaires tout porteur d'appareils en bandoulière déambulant sans raison aux abords de ses murs, et même ceux qui se trouveraient nettement plus loin. En fm de compte, elle acceptait du bout des lèvres l'idée de réaliser quelques clichés en contre-partie d'une rétribution de l'éditeur et d'un droit de regard sur le texte. Je déclinai l'offre froidement. Ce qui eut le don de l'irriter plus encore. Et inutile d'aller en face pour prendre des photos: le chemin aussi était sa propriété, m'assura-t-elle. C'était douteux, mais les crocs du dogue me titillaient le coude et les excentriques agressifs me lassent rapidement. Ayant ramassé mes affaires en douceur - surtout ne pas affoler la bête ou mon fils que j'incitai à me suivre d'un ton ferme - je quittai ce lieu inhospitalier sans un regard en arrière. Quel soupir de soulagement une fois dans la voiture, à l'abri des représailles envisagées par une voix furieuse! Encore éberluée par cette rencontre hystérique, je pris la direction de ce prétendu chemin "privé", lequel était, en réalité, une pittoresque route vicinale déroulant ses volutes à travers bois. Au zoom, je me débarrassai de mon accumulation d'adrénaline en mitraillant l'objet de la controverse. Le contrechamp, plongeant entre des rideaux de verdure, offrait une vue saisissante sur l'édifice, comme l'épure d'un dessin adouci au pastel. C'était le genre de château moyenâgeux, je n'invente rien, qui fait rêver, à mâchicoulis et poivrières, courtines à demi effondrées et petites tourelles percées d'archères derrière lesquelles semblait passer l'ombre attardée d'un seigneur fantomatique. Un vieux barbon misanthrope et hargneux, comme il se doit, juste bon à semer la terreur parmi les enfants du voisinage. Vous hésitez à le croire? Pourtant, le vicomte La Tour de Montclavet, dernier du nom à l'aube du vingtième siècle, était si craint et si repoussant que les villageois mirent un certain temps à réaliser qu'il ne donnait plus signe de vie. Quand ils se décidèrent enfm, peureusement, à franchir le seuil du logis, ils ne virent qu'un cadavre momifié qui les attendait assis droit dans son fauteuil, l'œil ouvert, le fusil sur les genoux, prêt à tirer, le drôle, sur le premier qui oserait lui demander des comptes. 17

Les prises de vue terminées, je n'avais plus qu'une idée en tête: partir et le plus vite possible. Je voyais déjà le molosse fondre sur nous malgré la distance! Un peu plus, pourtant, et nous restions coincés car la voiture faillit s'embourber lors d'un demi-tour, disons, délicat. Vraiment, un jour béni des dieux! Nous nous remettrons de nos émotions à la terrasse d'une auberge des environs, soulagés mais encore sous le choc. Madame X*** avait des mains parfaitement soignées, aux ongles vernis. Mon fils resterait longtemps persuadé d'avoir rencontré son premier spécimen de psychopathe. Je pencherais plutôt pour celui, autrement répandu, de femme malheureuse. Depuis cette entrevue, je n'ai plus peur des chiens. Les conseillers en communication, puissante confrérie qui s'évertue, depuis quelques décennies, à nous faire croire que communiquer n'est pas chose innée et exige la réflexion, le savoir et les honoraires d'une armada de spécialistes, ont défmi le Lot comme "Une surprise à chaque pas". Fort satisfaits de leur trouvaille, ils ont truffé le pays de pancartes qui affichent ce slogan, le hissant de la sorte au rang d'une devise incontournable. Sans aller jusqu'à faire mienne cette vision un peu sibylline, je reconnais volontiers qu'elle comporte une part de vérité. Mais cette part va bien au-delà de la formule publicitaire destinée aux touristes. J'ai parcouru ce pays pendant cinq années qui ont déroulé leurs jours à un rythme rapide entrecoupé, dans des intermittences capricieuses, de lenteurs anachroniques. J'ai scruté ses paysages, emprunté ses routes, suivi ses chemins, recherché ses vestiges, tenté de percer quelques-uns de ses secrets: la surprise, oui, venait parfois des pierres, parfois aussi de ses habitants. Plus rarement, mais c'était alors un plaisir indicible, elle naissait des uns et des autres. Le slogan, pourtant, ne me plaît guère. Son côté racoleur fleure le bon mot facile qui veut tout dire sans rien exprimer. Une expression à l'emporte-pièce et à double tranchant, car les surprises, sait-on jamais, peuvent produire le contraire de ce que l'on attend. Je préférerais un mot plus suggestif, plus poétique, plus imaginatif. Plus intimiste. Des sentiments divers autant que contradictoires m'ont accompagnée sur les terres du 18

Quercy. Et quand est arrivé le temps de l'avant et de l'après, cette pointe imprévue qui survient, dilatant le cœur au hasard d'une rencontre, d'un paysage, d'une consonance, d'un sourire même, comme une réminiscence accourue du lointain et qu'on tait, je suis tentée de lui donner son nom: émotion. Seulement voilà, je me méfie des mots. Ils peuvent piéger dans une posture qui n'est pas la bonne, figer une idée qui ne demanderait qu'à glisser vers des horizons plus vastes, être pris pour ce qu'ils ne sont pas, glisser comme une anguille avant d'avoir eu le temps de donner un sens. Sans doute est-il préférable d'abandonner celui-ci, tant galvaudé qu'il en donne la nausée. Ce mot que j'aimerais trouver sans le chercher, que je cherche sans le trouver, n'a peut-être jamais existé ou bien est-il de ceux qu'on évite, qu'on remise dans les greniers de l'inconscient au milieu d'un bric-à-brac de souvenirs inutiles. Ce doit être un mot ayant rendu l'âme depuis si longtemps qu'il a déserté jusqu'à la mémoire.

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Un petit prince

Heureusement pour moi, madame X***n'avait pas transmis son caractère virulent à l'ensemble de ses semblables. Il existe des châtelains qui cultivent l'art de recevoir des inconnus avec courtoisie, entrain et bonne humeur. Plus nombreux qu'on ne l'imagine, j'aurais la chance d'en rencontrer quelques-uns, une centaine, à la réflexion, qui m'ouvriront leurs portes, leur histoire, leur passé et parfois même leur cœur. Les premiers seraient d'une gentillesse et d'une simplicité réconfortantes. Et j'avais bien besoin de ces qualités réunies pour faire mes premiers pas dans cette démarche un peu particulière. Monsieur et madame Cantelauze vivaient entre des murs austères mais cette particularité n'avait nullement entamé leur affabilité naturelle. L'accueil chaleureux et simple qu'ils m'accordèrent me mit aussitôt à l'aise. Par la suite, et chaque fois que je pousserai une porte, les revoir en pensée me donnera du courage. Monsieur Cantelauze était un homme âgé dont le visage reflétait bonté et tolérance. Sa femme, un peu plus jeune, secouait avec vivacité et bonne humeur les strates poussiéreuses de leur sévère demeure. L'ancien médecin du canton avait épousé sur le tard une infmnière qui dispensait au château sa joie de vivre communicative. Une autre femme avait longtemps été la maîtresse incontestée des lieux: la mère. Celle de monsieur. Femme délaissée d'un officier des colonies, elle avait supporté, avec bien du mérite comme on disait alors de celles dont on louait l'endurance et la vertu, les frasques d'un époux inconséquent. Le jour où elle hérita d'un petit pécule, elle choisit à distance, par-delà les mers et l'entremise d'un notaire, sans le voir et sans savoir ce qui l'attendait, ce vieux château qui n'avait plus de "château" qu'un restant de prétention. Devenu adulte, mon hôte, dont je devinais qu'il avait été longtemps un fils respectueux et attentif, revint vivre auprès de sa mère et sut être, pour tout le monde alentour, le médecin de campagne. Il devint aussi le premier magistrat du village à une 20

époque où la fonction municipale requérait, avant toute chose, honnêteté, probité et amour du prochain. Les mœurs actuelles qui privilégient la nouveauté, l'entreprise et la dépense, fmirent par l'emporter dans le cœur des électeurs et monsieur Cantelauze, battu, retourna à ses livres et à ses chères études historiques. Il dut méditer plus d'une fois sur l'ingratitude humaine, mais je ne le vis pas se lamenter ni se plaindre. L'amertume était élégamment cachée, sa mansuétude faisait le reste. Il avait gardé, malgré l'âge et les rides bleuissant la peau diaphane, un air de jeunesse où s'éternisait la candeur d'une âme sensible et droite, celle d'un petit garçon au regard ébloui, emmitouflé sous des couvertures dans la charrette tirée par un cheval placide qui le menait, une matinée d'hiver froide et translucide, vers ce château retiré. Nimbée d'une fme toison neigeuse, la demeure l'attendait avec ses tours découronnées et son damier de mâchicoulis réguliers, à l'orée d'un village tenu éloigné de tout et du monde par des chemins précaires. L'électricité comme l'eau courante n'étaient pas encore arrivées jusque-là, l'austère bâtisse, négligée, rébarbative, n'offrait aucun confort. Le vent s'engouffrait partout entre les pierres disjointes, sous les portes et les fenêtres, insidieux, sifflant sa plainte aiguë jusque dans les moindres recoins. Qu'importait, le petit prince avait trouvé son Paradis.

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Maîtresse des lieux

La silhouette déchiquetée des ruines de Pechmèges s'intercale, au gré des virages et des bois, dans le paysage vallonné ceinturant la nationale vingt au nord de Cahors. La R.N. 20, si peu nationale mais si parfaitement meurtrière! L'une des routes les plus dangereuses de France. Il en est de fâcheuses, de traîtres, d'imprévisibles, de cabossées et même de charmantes. Celle-ci était la plus radicale dans le genre assassin et le resterait tant que l'autoroute reliant Brive à Montauban ne serait pas achevée. On avait du mal à imaginer que cette voie sinueuse, étroite, surchargée de camions derrière lesquels on pouvait rester piégé des heures avant de se risquer à les doubler sans redouter un choc aux conséquences calamiteuses pour la tôle et les individus, avait la prétention de mener à Paris. C'était pourtant irréfutable tout autant que scandaleux. Le long de ses lacets, chaque conducteur frôlait en permanence le principe de la roulette russe: nul n'était certain de s'en tirer à bon compte. Des autres routes non plus, j'en conviens, mais celle-ci battait tous les records d'accidents et lire le joumallocal, chaque matin, n'apportait pas forcément de bonnes nouvelles sur le sujet. Les ruines sont le plus souvent pathétiques et romantiques. Pechmèges n'échappait pas à la règle, je dirais même qu'il la surpassait. J'avoue ressentir une attraction irrésistible pour les demeures ruinées où se mêle peut-être une répulsion qui ne veut pas dire son nom. Les psychologues auraient sans doute une idée sur la question, me dit un jour Serge Engelmann, un spécialiste qui les fréquente abondamment. Les ruines, pas les médecins de l'âme. C'est fort possible, chacun sait depuis longtemps que les différents représentants de la profession ont toujours à portée de main la docte explication de nos faits et gestes. Dans l'éventail de leurs connaissances, coincé entre les fiches "rumination mentale" et "sadisme, manifestations" existerait-il un minuscule alinéa indiquant: "ruines, attraits et répulsions" ? Cette hypothèse, il faut en convenir, étant des 22

plus improbables, je l'abandonne sans autre forme de procès aux esprits tourmentés. Les ruines sont innombrables dans le paysage français. Je me souviens comme si c'était hier d'une bâtisse abandonnée dans la forêt de l'Isle-Adam. Elle surgit fortuitement de la brume un matin d'hiver où le givre constellait la nature d'un scintillement glacé. C'était vers 1980, il y a quelques minutes en somme, et j'ai toujours, fixée à la rétine comme un négatif indélébile, la vision de ce château, vaisseau à la dérive dont la carcasse vide brandissait ses vestiges dans un sursaut de dignité. Il a disparu depuis cette époque, rasé en deux temps, trois mouvements pour faire place à un projet immobilier quelconque, et son nom a suivi le même sort: impossible de le retrouver. "C'est l'âge", me dirait encore Serge déjà cité qui a toujours le mot pour réconforter. Les noms, trop souvent, s'effilochent à la lisière de la mémoire, nous obligeant, pour les retrouver, à ravauder les souvenirs. Pourtant, que de promenades arpentées dans ces lieux proches de notre maison! Juste sur la ligne de front entre la forêt de Montmorency, haut-lieu du châtaignier et celle de l'Isle-Adam où triomphe le chêne. Cette différence d'essences arboricoles est fondamentale. Les forêts de chênes, de haute futaie, diffusent une grandeur toute royale, intimident le promeneur. L'espace y est vaste, les arbres s'y épanouissent avec volupté

et semblent contempler avec un rien de condescendance le
monde et ses lilliputiens acteurs, tandis que des forêts comme celle de Montmorency, où se côtoient d'innombrables espèces aussi différentes que le bouleau et le châtaignier, semblent plus modestes, plus accessibles. Quant aux sombres forêts des montagnes, royaumes incontestés des conifères et de la résine, ce sont les plus chargées d'odeurs lourdes et tenaces que traverse, dans un bruissement aigrelet, l'eau vive des ruIsseaux. Ce "château des brouillards", découvert au détour d'un chemin pris par hasard, avait subi les aléas du temps et des hommes. Les façades aux ouvertures éventrées pouvaient faire illusion, de loin, mais, sitôt franchi le seuil du domaine, l'étendue des dégâts donnait un coup de spleen. La bêtise humaine s'y était 23

distinguée sans retenue, saccageant le passé, vandalisant les biens, pillant jusqu'au dernier vestige. Arrachés les planchers, détachées les boiseries, démontées les cheminées, décollées des murs les céramiques azurées, dérobées les portes, disparues les cloisons, ôtée ou envolée l'ardoise des toitures, déchirés par lambeaux les papiers peints aux motifs fleuris! L'empreinte de leurs dessins sur les murs dénudés, comme un lavis usé qui résiste avant l'effacement défmitif, suscitait un de ces regrets teintés de mélancolie qu'on éprouve à la vue d'un objet délaissé. En somme, c'était l'avant-première d'un spectacle que j'aurai parfois l'occasion de revoir, plus tard, en Quercy. Différents facteurs s'accumulent ou se combinent pour aboutir à ces vestiges en déshérence: l'indigence des derniers propriétaires, les querelles interminables entre héritiers procéduriers, les guerres, le désintérêt pour un patrimoine passé de mode, trop dispendieux, ou Dieu sait quoi. Il en va des maisons comme des hommes, certaines ont de la chance, d'autres pas. Les ruines de l'ancienne forteresse de Pechmèges, pour revenir à nos moutons, se dressent à l'extrémité d'un éperon rocheux. Les fondations originelles en ont épousé le contour avec application. Jamais, à contempler de loin ces tours ruinées, on n'imaginerait qu'elles sont toujours habitées. Et moins encore que le touriste audacieux, original et téméraire, spécialité anglo-saxonne par défmition, puisse y trouver le confort d'un logis classé. C'était pourtant la réalité que je découvris en me rendant sur les lieux à l'invitation de leur propriétaire. Madame Bellefont était d'une simplicité que sa nature entière rendait un peu abrupte dans ses paroles. Femme de caractère, la maîtresse de Pechmèges, je n'ai pas eu besoin de longues minutes pour m'en rendre compte. Et du caractère, il lui en fallait pour assumer son destin entre ces murs complètement ruinés. Depuis plus de trente ans, elle se battait pour survivre contre le sort et l'infortune afm que le château fût sauvé du désastre des lieux abandonnés. Un combat quotidien mené sans relâche contre l'envahissement de la végétation, l'écroulement des pierres, le vandalisme ordinaire. Un travail de titan qui aurait découragé plus d'un courageux et fait fuir tous les 24

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