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Le lit de la mort

De
236 pages
Cet ouvrage rend hommage à Saïda Menebhi, jeune femme de vingt-cinq ans morte en prison. L'auteur nous conte la grève de la faim et la lutte pour la reconnaissance du statut de détenu politique de cent trente-huit opposants au régime, jugés lors du célèbre procès de Casablanca de 1977 et enfermés dans le célèbre pénitencier de Kénitra au Maroc.
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PRÉFACE Denis Pryen
La liberté ne s’installe durablement dans la vie des peuples que si ses défenseurs, au-delà des combats qu’ils ont parfois menés au risque de leur vie, témoignent pour la postérité. Donner de sa personne plusieurs années derrière les barreaux pour que triomphe cet idéal, et consentir aux privations d’une extrême dureté sans fléchir, sont des actes héroïques qui singularisent l’engagement politique de Miloudi El Ktaïbi. Passeur de mémoire, le présent ouvrage est un autre versant du combat que l’auteur a mené toute sa vie, notamment au centre de détention Derb Moulay Chérif et dans l’enfer du pénitencier de Kénitra. Le lit de la mort- Chroniques d’une grève de la faim au pénitencier de Kénitra, représente pour les générations présentes et futures, cette indispensable passerelle de mots sans laquelle nos droits et libertés conquis de haute lutte n’auraient guère d’existence pérenne sur la scène incertaine de l’Histoire.

AVANT-PROPOS Patrick Guès
Miloudi El Ktaïbi a publié cet ouvrage en 2002, en langue arabe, à partir de notes prises quotidiennement durant la grève de la faim de quarante-cinq jours, qu’il a suivie au pénitencier de Kénitra en 1977, en compagnie de cent trente-huit militants emprisonnés avec lui. Le manuscrit est sorti clandestinement de la prison, en partie feuille par feuille, entre le plastique et le verre du thermos que lui apportait son épouse lors de ses visites, et de différentes façons plus ou moins licites. L’auteur a fait le choix ensuite d’éditer le texte en le retouchant au minimum, tel qu’il avait été écrit lors de son incarcération. Miloud m’a raconté oralement son histoire. J’ai alors découvert un univers dont j’ignorais tout. Cette aventure, à la fois personnelle et collective, m’a passionné. Il m’a semblé que le témoignage de ce jeune élève qui portait, au plus profond de lui-même, un idéal sincère pour son pays n’était pas dénué d’intérêt pour les générations futures. Éloigné du cercle des responsables qui prenaient les décisions, cet anonyme de base n’a jamais recherché une reconnaissance quelconque ou des honneurs. Ses convictions, ses aspirations d’adolescent et son engagement sans faille lui suffisaient. Cette espérance en l’Homme et cette foi en l’avenir m’ont touché. Cette chronique est comme un album de photographies sépia prises à une époque déjà lointaine mais toutefois encore proche, un recueil de petits événements précis d’une tranche de la Grande Histoire, un reportage d’une extraordinaire précision, un répertoire nostalgique du vocabulaire des révolutionnaires marxistes utilisé par les jeunes gens des années soixante. Mais au delà des faits, le regard lucide et profond que l’auteur porte sur son parcours est étonnant de sincérité et de vérité. Je l’ai reçu comme une leçon. Il y a dans ces pages matière à réfléchir.
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L’écrivain y expose sans détour l’évolution de sa pensée complexe. Le Lit de la Mort aurait pu s’appeler Le Divan de la Mort, comme le confie un de ses proches. À ma demande, Miloud a procédé alors à une traduction sommaire de son livre malgré la difficulté, pour lui, de l’exercice. À toi de faire la traduction de la traduction, m’a-t-il dit en riant. De nombreux échanges oraux et une correspondance soutenue grâce au courrier électronique, entre nous, ont eu lieu au cours de l’année 2008. J’ai adapté et mis en forme les documents qui m’arrivaient progressivement. J’ai complété ce journal par des notes de bas de page, un chapitre historique et un glossaire à la fin de l’ouvrage, compte tenu des nombreuses références, implicites ou non, qui illustrent le texte, comme souvent dans la littérature arabe, afin de faciliter la compréhension du livre par un lecteur originaire d’une autre aire culturelle. Pour la traduction des mots d’origine arabe, noms propres ou communs, en graphie latine, j’ai fait le choix de retenir l’écriture la plus simple parmi différentes possibilités. Il ne s’agit donc pas d’une transposition du texte à l’identique, mais de la production d’une version différente de l’œuvre originale. Par avance, je réclame de l’indulgence pour les erreurs que j’aurais pu commettre. Je ne suis malheureusement pas un spécialiste du Maroc, encore moins des pays de langue arabe. L’objectif de cette publication est de mettre ce témoignage à la disposition d’un public francophone. Il devrait permettre aussi, de façon synthétique, de se faire une idée sur la période appelée les années de plomb marocaines. Que le simple citoyen et tous ceux qui ont des responsabilités dans les gouvernements, les administrations, les partis politiques, les syndicats ou les associations réfléchissent, à partir de ce récit, à la notion de dignité humaine et comprennent une jeunesse qui, de tout temps et en tout lieu, est avide de justice et de liberté. Je veux exprimer ma gratitude chaleureuse et fraternelle à Miloud, pour sa patience durant ce long exercice. Il m’a autorisé à côtoyer son intimité, ce qui n’est pas chose facile. Je tiens à lui demander pardon pour l’avoir ainsi replongé dans un épisode de sa vie, particulièrement douloureux, trente ans après. Je remercie également, très sincèrement, Martine Hochart et Mireille Gavet pour leur persévérant travail de relecture et de correction. À mes amis marocains. Au Maroc. Paris, mai 2009
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PREMIÈRE PARTIE Quand les cellules se mettent à parler
Instantanément, je suis devenu un matricule secret, un nombre indéfini et muet, un numéro parmi d’autres. Depuis mon enlèvement et mon emprisonnement, mon nom n’est plus composé de lettres : je me suis métamorphosé en chiffre codé. Disons que je fais partie, maintenant, d’une sorte d’équation dont je ne possède pas la solution. Mes camarades et moi avons été, brutalement, exclus de la société. Nous n’avons plus d’existence officielle, nous sommes devenus des inconnus, des abstractions sans sens, sans racine… Mais comme nous sommes d’une composition exceptionnelle, que nous avons la foi de la jeunesse, que nous pensons pouvoir transformer le monde, que nous sommes, si nécessaire, volontaires pour le sacrifice suprême, en accord entre nous et avec nous-mêmes, nous nous sommes alors mobilisés, à notre façon, pour nettoyer les cachots, les geôles, les cellules de tous les déchets qui se sont accumulés depuis l’âge du Derb1… Le Derb ! Le Derb était un lieu fantôme, qui n’existait sur aucune carte et à qui le pouvoir avait confié la mission de soumettre les rêves du quartier de la résistance nationale ; une zone non déterminée, un no man’s land, à qui certains avaient abandonné le soin d’égorger le symbole historique de Mohammadi2 et de décapiter l’opposition. C’était un endroit clandestin
Derb Moulay Chérif : nom d’un quartier de Casablanca et d’un centre de détention, illégal et clandestin, où furent incarcérés de nombreux opposants au régime marocain des années 1960 aux années 1990. Le derb veut dire aussi en arabe le chemin. 2 Hay Mohammadi : nom d’un quartier mythique de Casablanca, haut lieu de la résistance marocaine contre l’occupant français, où sont nés de nombreux artistes ; tristement célèbre également par la présence du centre de détention cité ci-dessus. 13
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connu seulement par quelques initiés et qui visait l’élimination des cris de Boujemâa dit Boujemiî3. Durant cette sinistre période, le sommeil nous quitta à jamais. Les nuits transformèrent la lumière du jour en obscurité éternelle et arrachèrent des dictionnaires toutes les lettres et les mots qui faisaient référence à l’Homme. Dans les ténèbres du Derb, tous les prénoms et les noms disparurent. Nous étions devenus des êtres étranges, comme ceux de l’île Wâkwâk4 dont aimait parler le hajj5. Nos patronymes se volatilisèrent immédiatement. Pourtant, bizarrement, ils étaient toujours présents et portaient en eux des décisions et des destins qui seraient à l’origine d’événements plus forts que le Derb lui-même. Nos noms, rejetés et méprisés, seraient, un jour, réhabilités… Des souvenirs anciens mais vivaces, remontant à 1976 et 1977, au cœur des années de plomb6 marocaines, reviennent à ma mémoire… Mes yeux, quoique recouverts d’un bandeau serré et maintenu par des nœuds compliqués, s’interrogeaient sur l’avenir de mon pays. À chaque douche de sueur déclenchée par les violents coups du milg7, l’œil précisait un songe qui devenait réalité. À chaque insulte des gardiens qui nous considéraient comme de pauvres mécréants et qui inventaient pour nous des injures typiquement derbiennes, de jour comme de nuit, durant les repas, dans les toilettes, malgré la mort lente et les tortures quotidiennes, malgré le cliquetis détestable des menottes à chacun de nos gestes, le rêve continuait à croître, à enfler et à s’approfondir. Le Derb couvait, à son insu et en son sein, un mouvement inexorable qui aurait son mot à dire dans la construction d’un Maroc moderne. Malgré lui, il amplifiait un élan qui, quelques années après, participerait à l’installation de la démocratie et de l’État de droit. Mes camarades et moi portions
Boujemiî : nom d’un des fondateurs, au début des années 1960, avec Omar Sayed, Larbi Batma, Abdelrahman Kirouj et Alal Yaala du groupe musical Nass El Ghwane, les Rollings Stones de l’Afrique. Ce groupe révolutionna la chanson marocaine et devint rapidement la voix des opprimés et des contestataires étudiants. 4 Wâkwâk : nom d’une île imaginaire de l’Océan Indien où pousserait l’arbre aux merveilles, selon les légendes des marins arabes. Cet arbre porterait des corps intermédiaires entre les végétaux et les animaux, ressemblant à des femmes. 5 Hajj : la destination de la maison de Dieu, nom donné au pèlerinage de La Mecque, cinquième pilier de l’Islam. Nom des pèlerins se rendant à La Mecque. Nom familier donné par les détenus aux gardiens de prison. 6 Années de plomb : nom de la période de répression exercée par le pouvoir au Maroc, des années 1960 aux années 1990 (voir notes historiques à la fin de l’ouvrage). 7 Milg : mot familier pour désigner un fouet fabriqué à partir des poils d’une queue de taurillon, tressés entre eux. Pourrait être traduit en français par nerf de bœuf ou par alsaotte en arabe littéraire. 14
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cette lueur d’espoir au plus profond de nous et nous avions le sentiment de marcher résolument vers la vérité et la justice, pendant le procès de Casablanca, où régna pourtant la loi du silence, puis dans la prison où nous fûmes enfermés. Cette parodie de justice avait, néanmoins, changé la réalité des numéros inscrits à la craie aux coins des solides portes des cachots. Elle bouleversa aussi la nature des deux quartiers pénitentiaires qui nous étaient réservés, le A1 et le A2, vocabulaire incompréhensible pour le commun des mortels, utilisé par les prisonniers enfermés là depuis des dizaines d’années. Ce simulacre de procès convertit ces chiffres en chapitres de l’Histoire, avec un grand H, et permit de faire reconnaître, enfin, les actes de barbarie du régime. Par la suite, il nous protégea contre de graves atteintes à la dignité humaine, comme les antibiotiques stoppent la prolifération des bactéries. Curieusement, je me rappelle que les cellules qui nous avaient été attribuées gracieusement, possédaient sur leurs murs de nombreux graffitis… Des noms et des dates étaient gravés dans le mortier, comme les titres de propriété d’un patrimoine encerclé de silence. Nos geôles ne s’ouvraient qu’un quart d’heure par demi-journée ! Elles étaient comme un tombeau, un sépulcre, une caverne, un fond sans fond, un espace réduit et sombre qui se changeait, de temps en temps fort heureusement, en univers infini, grâce à la force de l’esprit. Ces sinistres oubliettes s’imposaient dans le cœur du Sebou8, empêchant ses frêles artères de fonctionner naturellement. Elles voisinaient avec le vieux cimetière musulman et la base militaire américaine installée à proximité. Elles réunissaient les soldats yankees, en uniforme kaki, et les morts mahométans, dans leur blanc linceul, les morts-vivants que nous étions et les gardiens gardés. La kasbah de Mehdia9 était le seul témoin de l’aventure qui se déroulait à ses pieds. Ainsi, la Centrale pénitentiaire de Kénitra10, car nous avions été transférés de Casablanca en ce lieu maudit, peu après le procès, contenait, pour ne pas dire possédait, des prisonniers condamnés à perpétuité ou à cinq ans fermes minimum, des détenus politiques ou de droit commun, de nombreux secteurs avec des surveillants spécialisés, un
Sebou : nom d’un fleuve marocain qui prend sa source dans le Moyen-Atlas et qui traverse Kénitra avant de se jeter dans l’Atlantique. 9 Kasbah de Mehdia : le mot arabe kasbah (ou casbah) désigne une forteresse ou une ville fortifiée. À huit kilomètres de la ville de Kénitra, la kasbah de Mehdia est le nom d’une cité historique, abritant un port, construite sous le règne de Moulay Ismail au XVIIe siècle. 10 Kénitra : port fluvial marocain au nord de Rabat. 15
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hammam11, une cuisine, une imprimerie, un atelier… Un endroit spécifique réservé à l’élite des bagnards, de toutes origines, de toutes factions. Un monde sur mesure. Un monde miniature. Un monde de clefs et de miradors. Un monde de dossiers et de cas. Un monde de spectres… Mais nous n’étions pas faits pour nous satisfaire de cet univers clos et malsain. Alors, petit à petit, nous retrouvâmes l’inspiration dans ce cloaque puant et ce mitard miteux. Et nous nous préparâmes à braver les dures règles pénitentiaires, malgré l’isolement, malgré la saturation de ce qu’il était permis de manger ou de ce qu’il était interdit de goûter, malgré les maladies reconnues comme telles par l’administration ou celles jugées comme inventées, malgré le vocabulaire autorisé dans les lettres ou les phrases considérées comme dangereuses. Je me souviens encore que nous ne pouvions rien modifier à la configuration de la cellule où nous étions incarcérés… L’éclairage du cachot était commandé de l’extérieur. La porte avait un œilleton qui permettait le maintien de l’ordre. Par ce trou minuscule, j’apercevais un rayon de soleil qui filtrait quelques brefs instants par jour. Comme moi, cette porte croupissait là ! Les maigres objets de notre environnement carcéral avaient leur propre existence. Comme nous, leur attachement à la vie était plus fort que tout. S’ils avaient eu une bouche, ils auraient pu crier leur douleur et leur révolte à la face du monde. Comme moi ! Les murs étaient d’un nu absolu. Nous ne pouvions même pas y planter un clou. La découverte d’une pointe ou d’une aiguille déclenchait à coup sûr une enquête sur les origines de l’insignifiant ustensile. Ces cloisons vides, inquiétantes et aveugles condensaient et sentaient la mort. Je pense aussi à l’extraordinaire guitare qui rythmait la cadence de notre résistance, de la prodigieuse mélodie qui résonnait dans nos têtes au milieu de cette guerre… Dans cette situation précaire, la seule question essentielle à se poser était la suivante : pouvions-nous exister ? Peu importaient les petits calculs de chaque courant12, les départs ou les démissions, les hésitants ou les aventuriers, les convaincus ou les disciplinés. Peu importait l’utopie qui nous habitait, nous avions besoin d’exister et de revendiquer un statut au sein de cette prison ! Lorsque nous y réfléchissions, il n’y avait pas d’autre issue possible que de mener
Hammam : mot arabe qui veut dire eau chaude. La technique des bains de vapeur, utilisée dans le monde arabe, dérive des thermes romains. 12 Sont incarcérés à Kénitra des militants de gauche représentant de nombreux courants (voir notes historiques à la fin de l’ouvrage). 16
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un combat pour la reconnaissance de notre identité de détenus politiques, sans laquelle nous n’étions rien. Est-ce que j’existe ? Il fallut le prouver à soi-même, mais aussi à autrui, ceux de l’extérieur et ceux qui nous surveillaient. L’Autre n’admettait pas naturellement notre sort funeste. Il le découvrait petit à petit. Certes, quelques hauts responsables de notre mouvement décidèrent pour nous, mais, collectivement, nous tombâmes d’accord sur une position commune et incontournable : nous devions transformer ce camp retranché, sourd et muet, en caisse de résonance, faire entendre notre voix, faire parler de nous, envoyer des messages, qui dépasseraient les frontières du pays. En fait, cet emprisonnement nous aida à nous rassembler, à constituer un lieu d’entraide, de réflexion et de discussion sur notre passé, sur l’expérience et les comportements à avoir dans le Derb, puis à la Centrale, sur le déroulement du procès et des arrestations. Il permit à chaque individu prisonnier de rejoindre un groupe soudé et imaginatif qui nous préserva des épreuves quotidiennes. Comme les insectes, si fragiles individuellement, nous sommes devenus forts grâce à la communauté. Elle produisit ses propres réseaux de communication, se donna des règles capables de gérer ses différences et de combiner la diversité des numéros consignés sur les portes. Notre confrérie mit alors en œuvre la fameuse discipline des combattants, inhérente à chaque révolte. Parce que chaque conflit oblige à la cohésion et à la solidarité, nous décidâmes que celui qui s’opposerait à nous serait considéré comme un traître, allié objectif des réactionnaires, des réformistes ou des révisionnistes et bien entendu du régime ! Notre but devait être partagé par le plus grand nombre. Nous ne pouvions pas nous permettre d’être faibles. Dans la prison, le réel et l’illusion, le merveilleux et le rationnel, le conscient et l’inconscient, forment un tout organisé par la seule logique du milg. Dans tous les pays du monde, la vocation des milices n’est-elle pas de nier l’existence des individus séquestrés ? L’oppression, la solitude, les tortures psychiques, morales et matérielles, sont les armes absolues des tortionnaires. Pour les bourreaux, la rééducation passe obligatoirement par la souffrance… Notre vie pénitentiaire de tous les jours s’organisa donc avec son charme militaire : le centralisme, le règlement, l’obéissance. Pour se protéger et pour ne pas se faire remarquer, il fallut se couler dans le moule imaginé par l’administration. Et notre tribu chanta respect à chaque son produit par les souliers cloutés des chefs de quartier ou ceux, plus élégants, de Monsieur le Directeur. Respect à chaque pas, à chaque
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geste des geôliers. Respect à chaque décision prise et option retenue par notre troupe de rebelles. Respect, exprimé par le cri respect ou par l’ordre qui tombait d’un coup : garde-à-vous ! - Garde-à-vous ! Tout en étant alignés impeccablement, et sans en avoir l’air, nous nous préparâmes, sans bruit, dans le calme qui précéda la tempête. Nous savions que la bourrasque serait terrible, qu’elle purifierait les geôles et les couloirs, qu’elle transformerait les épreuves du passé en une énergie débordante. Nos objectifs étaient clairs et précis. Les feuilles tombées à l’automne 197613 devaient donner naissance à un ciel sans nuage, d’un bleu profond, façonner et cuire un pain sain, sans moisissure, et aboutir à des conditions humaines pour tous les détenus. Oui, mais comment ? Un jour, nous apprîmes, modestes soldats de base que nous étions, que les prisonniers isolés du quartier G, qui étaient pour la plupart les fondateurs des partis marxistes-léninistes au Maroc, que nos trois camarades14 enfermées dans la prison Ghbila15 de Casablanca et que notre camarade Serfaty16, reclus également au même endroit, allaient déclencher une grève de la faim illimitée. Aucune hésitation ! Nous serions de cette bataille ! Notre moral était au plus haut. Nous ne nous arrêterions pas en route. Nous irions jusqu’au bout. Le comité des négociation qui allait se constituer serait seul responsable des pourparlers. Seraient condamnés à mort les éléments subversifs qui s’opposaient à notre entreprise et dévieraient notre marche. Il est vrai que l’extrémisme est issu de l’extrémisme, que l’oppression fait naître l’explosion… Pris dans cette spirale diabolique, nous décidâmes alors, après mûres réflexions, d’assurer notre suicide, consciemment, par le biais de cette grève de la faim, seul moyen en notre possession pour protester contre les décisions implacables de l’État et refuser la lente disparition qu’il avait programmée pour nous. Cette déclaration de guerre, ce conflit était paradoxal : il pouvait se terminer par notre élimination physique tout
Période où ont eu lieu de nombreuses arrestations de militants de gauche après une première vague en 1974 (voir notes historiques à la fin de l’ouvrage). 14 Référence à Saïda Menebhi, Fatima Oukacha et Rabia Ftouch (voir notes historiques à la fin de l’ouvrage). 15 Prison Ghbila : nom d’une prison aujourd’hui désaffectée de Casablanca. 16 Abraham Serfaty : juif marocain né en 1926. Militant communiste, puis d’extrême gauche, il combattit la colonisation française puis s’opposa à Hassan II (voir notes historiques à la fin de l’ouvrage). 18
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en favorisant pourtant une large diffusion de nos idées ; assurer notre autodestruction et donner naissance à un nouveau processus d’évolution. Curieux n’est-ce pas ! Malgré les conséquences qui pouvaient s’avérer fatales, un nouveau parfum se dégagea rapidement des cellules. La composition de l’air changea brutalement. Nous reprîmes promptement goût à la vie. Nous avions envie de protester, de confronter et d’imposer nos opinions. Déjà notre présent pesait plus que notre passé. Un sentiment fort, difficile à définir, qui nous dépassait, nous unit les uns aux autres. Il semblait que nous touchions du doigt des jours meilleurs. La routine et l’habitude commencèrent à perdre leur influence néfaste. Un dynamisme intérieur et une flamme propre à l’esprit, à l’âme, au psychisme, à ce Moi qui devenait progressivement Nous, nous irriguèrent. Ce Nous tellement perdu et que nous retrouvâmes ce jour-là ! Notre démarche, nos attitudes, nos sourires se transformèrent et prirent une autre dimension, surtout pour ceux qui étaient marqués à l’encre rouge depuis leur arrivée à Kénitra. La partie adverse avait, en effet, constaté le retour de quelques irréductibles, se souvenait de leurs numéros, avait reconnu leurs visages, évoquait leurs slogans et leurs discours. Ils étaient particulièrement dans le collimateur de l’administration. Les élèves, dont je faisais partie, et les étudiants lancèrent les premiers la danse de la mort, qui n’était que la face cachée de notre attachement à la vie. Nous allions lutter pour améliorer notre situation et pour faire reconnaître notre statut de détenus politiques que le code pénal marocain ignorait. Avec la fougue qui caractérise l’adolescence, notre logique était imparable. Nous pensions que si nous obtenions des droits au sein des prisons, l’État serait alors obligé de confesser publiquement qu’il y avait des prisonniers enfermés à cause de leurs opinions. Nous voulions aussi arracher la légitimité de l’opposition au régime. Notre action devait aboutir à réformer la loi, sur la base du respect des Droits de l’homme, expression encore peu connue à l’époque. Nous étions convaincus que de ces droits ainsi obtenus découleraient plus largement des droits pour tous les individus. Sans nul doute, ce conflit était le premier du genre dans l’histoire du pays. Nous réclamâmes la possibilité d’être hospitalisés si nécessaire, de communiquer avec l’extérieur, de lire des journaux et d’écouter la radio, de ne plus être isolés, de pouvoir se rassembler, de discuter avec nos familles sans grille au parloir, d’avoir un régime alimentaire équilibré et de faire de longues promenades dans la cour, toute la journée. Nous revendiquâmes l’interdiction des sanctions et la suppression du contrôle
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des lettres. Nous demandâmes de pouvoir retrouver nos épouses dans un espace réservé à cet effet, de s’inscrire dans une formation, d’éclairer en continu la cellule, de posséder des fours électriques pour réchauffer nos repas, de prendre deux douches par semaine et de bénéficier de visites médicales hors de l’infirmerie carcérale. Nous exigeâmes la construction d’un préau pour abriter nos parents ou nos amis qui passaient des heures sous le soleil ou la pluie dans l’attente de nous rencontrer… Bref ! Tout ce qui nous semblait faire partie d’une réclusion digne et humaine, jusqu’à l’obtention définitive de notre statut de prisonnier politique. Des grincheux émirent l’hypothèse, à juste titre, que ce processus risquait de légitimer la répression. Nous avions réfléchi à cet écueil. Cette menace ne nous intimida pas. Notre contestation avait pour objectif de faire stopper les arrestations politiques, de revendiquer la libération des détenus et non d’instaurer un régime de captivité acceptable, malgré la liste de nos demandes. Ces dernières n’avaient pour fonction que de déstabiliser le pouvoir. Pendant ce temps-là, le palmier élancé de la cour administrative qui supervisait, de toute sa hauteur, les quartiers de la Centrale, étreignait les souffles profonds des prisonniers selon la diversité de leurs convictions et les différentes périodes auxquelles ils avaient été jugés. Cet arbre paraissait plus grand que jamais, plus vert et lançait, avec le vent, la nouvelle qui montait du fond de chaque cellule, dans toutes les directions. Personne ne connaissait l’histoire de ce palmier mais elle était devenue, avec les deux quartiers A, l’histoire de nous tous. Notre rêve grandissait et enflait en même temps que le végétal s’accroissait. Il faisait maintenant partie lui aussi de l’équation qui tentait de modéliser les relations entre l’État et ses rouages puissants, d’une part, l’opposition et ses composantes, d’autre part. Celui qui n’est pas un habitué des grèves de la faim doit savoir que, durant ce supplice, le rêve se renforce, se reproduit, s’enracine vigoureusement et condense la colère du silence forcé et de la langue enchaînée du détenu. Il rajeunit puis vieillit pour se reproduire en forme d’arc-en-ciel. Parfois, il prend une forme tragique dans le regard de mes camarades. Dans le vague de leurs yeux vitreux se précise le destin d’une tragédie dont ils ignorent tout… Pendant cette grève, tous nos sens se mobilisèrent. Nous vivions une sollicitation absolue de l’esprit et du corps. Étrangement, tous les organes, pourtant affaiblis, se réveillèrent. Toutes les déchirures et les blessures ressuscitèrent comme par enchantement. Le sommeil a fui. Il nous abandonna définitivement. Il céda la place à la vigilance, au soupçon, à la méfiance. Même la fatigue n’existait plus si elle n’était pas
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entretenue volontairement par les gardiens. Après les deux premières semaines, les paupières refusèrent de se fermer. Elles se mutèrent en adversaires drastiques du repos. Les yeux demeurèrent alors ouverts. Ils observaient, remarquaient, suivaient, lisaient et transmettaient les détails des détails avec une grande précision du réel. Cette douleur journalière était provisoirement calmée dans l’attente des informations écrites qui voyageaient vers la prison, qui s’infiltraient entre les barreaux, qui touchaient avec tendresse les petites fleurs délicates qui poussaient dans cet endroit damné et qui défiaient les grands murs, les tours de contrôle et les souliers des tortionnaires. Combien peut paraître provocant ce lien entre le prisonnier, le papier et le stylo. Cette relation est quasi religieuse. Elle justifie notre destinée. La lettre est un aliment énergétique essentiel pour le bagnard, l’espace vital de sa pensée, l’instrument de ses complicités avec l’extérieur. Le moral du prisonnier est au plus haut tant qu’il peut sauvegarder et maintenir cette communication. Ce rapport étrange agit comme le déluge qui transforme l’obscurité de l’orage en soleil brillant. La lettre est un outil qui permet d’exprimer des préoccupations, de formuler des questions, d’avouer son ignorance. Elle est la seule arme et la seule évasion du détenu. Qu’elle soit écrite sur du papier, gravée avec les ongles sur les menottes ou avec un outil sur les portes métalliques, les plats, le fond des gobelets en zinc ou en acier qui ont disparu de toute la surface de la terre, sauf des lieux clandestins de détention, sculptée sur les murs, les grilles, dans la pierre, sur un arbre, dessinée par gestes dans le ciel, creusée volontairement dans l’âme et la matière ou dans l’âme de la matière, la lettre est sa plus sûre compagne. Quoi qu’il advienne, elle reste dans sa mémoire. Elle n’est pas qu’un dessin hiéroglyphe : elle est une poésie qui dépasse, qui déborde notre propre personne. Bien plus que la grève de la faim, la lettre est le symbole de l’Homme dans sa résistance, son ascension ou sa chute, son hypocrisie et sa faiblesse… Dans un autre monde et un autre temps, celui où nous étions libres, nous nous intéressions aux études et aux recherches économiques, historiques, philosophiques ou sociales. En prison, les récits, la poésie et les romans étaient notre passe-temps favori. Les œuvres disponibles étaient en nombre réduit, mais nous pûmes lire et apprécier celles du Kurde Yaser Kemal17, de l’Américain Steinbeck, de plusieurs Français,
Kemal Sadik Gökceli dit Yaser (ou Yacher) Kemal : écrivain turc, d’origine kurde, né en 1923. Ses poèmes et ses romans évoquent les paysans d'Anatolie. 21
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que nous considérions alors comme des théoriciens de la bourgeoisie, traîtres à la classe ouvrière, après avoir conquis le pouvoir : Zola, Camus, Baudelaire, Hugo, Balzac… Nous redécouvrîmes Naguib Mahfouz18, Abdallah Laroui19, Mohammed Berrada20, Ibrahim Bouallou21, Abdelkrim Ghallab22, des Russes comme Dostoïevski et Tolstoï, et même la célèbre romancière anglaise, Agatha Christie… Tous vivaient avec nous notre souffrance, notre grève de la faim, notre joie de combattant ! Ils étaient nos pairs, nos compères, nos chers complices. Puis, à un moment donné, des cellules de notre corps commencèrent à manger certaines de leurs compagnes. D’autres moururent lentement. Nous étions pourtant toujours satisfaits ! Nous lisions avec soif et passion et relisions sans cesse les mêmes ouvrages, tandis que nous parlions peu. Une théorie était apparue dans nos rangs sur les économies d’énergie que nous devions adopter. Mais, notre horloge interne nous poussait, malgré la fatigue et les maladies qui se manifestaient, à continuer de lire, relire et rerelire, parfois sans réelle concentration, comme si nous nous préparions à raconter aux anciens morts ce qui s’était passé après eux, à relater aux cimetières abandonnés, aux temples inconnus, le déroulement de la chaîne Habil-Kabil23. À un certain moment, en détention la nuance entre le mythe et le logos24 devient presque inexistante. Dans un laps de temps très court, la différence entre le rêve et la réalité paraît absurde. La recherche de la raison, enfin, semble particulièrement extravagante, dans un monde où domine et gouverne l’irrationnel…
Naguib Mahfouz (1911-2006) : romancier égyptien, prix Nobel de littérature en 1988. Il a publié une importante trilogie, saga familiale réaliste, puis des romans de fiction permettant la critique du pouvoir. Nombre de ses romans ont été adaptés au cinéma. 19 Abdallah Laroui : historien et écrivain marocain né en 1933. Il a écrit plusieurs essais comme Islam et la modernité et des romans comme L’Exil. 20 Mohammed Berrada : romancier marocain arabophone, né à Rabat en 1938, chef de file du roman moderne marocain (Le jeu de l’oubli), membre de l’Union socialiste des forces populaires, ancien président de l’Union des écrivains marocains de 1976 à 1983. 21 Mohammed Ibrahim Bouallou : écrivain marocain né en 1934. 22 Abdelkrim Ghallab (1919-2006) : écrivain, journaliste, patron de presse. Il a contribué à la création de l'Union des écrivains marocains, qu'il a présidée de 1968 à 1976. Personnage politique important et reconnu pour ses qualités d’écrivain dans le monde arabe. 23 Habil et Kabil : dans le Coran, nom des fils d’Adam et de sa femme Bibi Hawa. Kabil (Caïn) tua son frère Habil (Abel). 24 Logos : terme de philosophie pour désigner le discours, la raison. 22
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Notre conscience nous amena à conseiller, à ceux qui étaient malades, de ne pas participer à la grève. Certains acceptèrent assez facilement comme Matricule 2102825. D’autres refusèrent comme le courageux camarade Matricule 18056. Il faut savoir encore que la gauche marxiste du procès de 1977 ne formait malheureusement pas une confédération homogène et soudée. L’État nous traitait en tant qu’une entité unique, le groupe Serfaty, mais des désaccords fondamentaux existaient cependant entre nous… En fait, nous n’étions d’accord sur rien. Nous discutions sans fin, comme des pies qui jacassent, sur la construction du parti révolutionnaire, sur l’alliance entre la classe ouvrière et les paysans, sur les positions à avoir vis-à-vis des partis nationalistes, sur le processus démocratique à développer, sur les causes de l’insurrection, de la grève générale ou des guerres de libération populaire… Et le problème du Sahara26 demeurait la pierre angulaire de nos divisions. Ces discordes auraient pu avoir des retombées sur notre résistance, mais le corps du groupe était tellement meurtri que ces oppositions, en vérité, jouèrent peu. De l’intérieur de nos organismes martyrisés et brisés naquit une volonté collective qui dépassa les condamnations de l’inoubliable nuit de février 197727 et nous fournit une énergie plus vigoureuse que nos jugements et nos idées hétéroclites. Malgré nos divergences idéologiques basiques et nos façons de voir disparates, la logique de la communauté, dans cette galère, arbitra seule nos désaccords et orienta nos décisions. Malgré les analyses bigarrées portées sur la crise économique étouffante, l’isolement mortel du régime, la montée des contradictions au sein des compradores28 et des grands propriétaires terriens, l’influence néfaste de l’impérialisme américain, la soumission des dirigeants réformistes, les justes et légitimes doléances syndicales, l’échec de l’interdiction de l’Union nationale des étudiants marocains,
Les numéros des matricules sont inventés et ne sont pas ceux que portaient réellement les détenus. 26 Une partie du Sahara a été colonisée par l’Espagne, puis revendiquée par le Maroc (voir notes historiques à la fin de l’ouvrage). 27 Dans la nuit du 14 au 15 février 1977, les détenus politiques jugés à Casablanca sont inculpés d’atteinte à la sûreté de l’État et sont condamnés à de lourdes peines (voir notes historiques à la fin de l’ouvrage). 28 Compradore : acheteur qui négocie pour le compte des sociétés étrangères. Désigne dans le discours marxiste, les grands propriétaires terriens qui font passer leurs intérêts avant ceux du pays. 23
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