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Le moyen âge moderne

De
184 pages
Au moment de partir à la retraite, chacun d'entre nous se retourne sur son passé, histoire de faire le bilan d'une vie. Et il a l'impression d'être né au Moyen Âge, parce que le progrès galope de plus en plus vite. Il s'étonne d'avoir vécu une jeunesse heureuse, dans des conditions qui paraissent inimaginables aujourd'hui. La vie est un éternel mouvement, mais il s'aperçoit que l'évolution des choses, des esprits, des idées, de la société est différente dans le temps et dans l'espace...
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Le Moyen Age moderne
Scènes de la vie quotidienne au XXème siècle

Acteurs de la Science
collection dirigée par Richard Moreau et Roger Teyssou La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les acteurs de l'épopée scientifique moderne; à des inédits et à des réimpressions de mémoires scientifiques anciens; à des textes consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs; à des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la Science. Dans la même collection:

Yvon Houdas, La Médecine arabe aux siècles d'or, 2003
Daniel Penzac, Docteur Adrien Proust, 2003. Richard Moreau, Les deux Pasteur, le père et le fils, Jean-Joseph Louis Pasteur (Dole, Marnoz, Arbois), 2003. Richard Moreau, Louis Pasteur. Besançon et Paris: l'envol, 2003. M. Heyberger, Santé et développement économique en France au XIXème siècle. Essai d'histoire anthropométrique (série médicale), 2003. Jean Boulaine, Richard Moreau, Olivier de Serres et l'évolution de l'agriculture moderne (série Olivier de Serres), 2003. Claude Vermeil, Médecins nantais en Outre-Mer (1962-1985),2002. Richard Moreau, Michel Durand- Delga, Jules Marcou (1824-1898), pré curseur français de la géologie nord-américaine, 2002. Jacqueline Bonhamour, Jean-Marc Boussard (sous la dir. de) Agriculture, régions et organisation administrative. Du global au local. Colloque de l'Académie d'Agriculture de France, 2002. Roger Teyssou, La Médecine à la Renaissance, et évolution des connais sances, de la pensée médicale, du quatorzième siècle au dix-neuvième siècle en Europe, 2002. Pierre Pignot, Les Anglais confrontés à la politique agricole commune ou la longue lutte des Britanniques contre l'Europe des Pères fondateurs, 2002. Michel Cointat, Histoires de fleurs, 2002. Préface de R. Moreau. Serge Nicolas, La mémoire et ses maladies selon Théodule Ribot, 2001. Michel Cointat, Les Couloirs de l'Europe, 2001. Préface de R. Moreau. Paulette Godard, Souvenirs d'une universitaire rangée. Une vocation sous l'éteignoir. 2001. Préface de R. Moreau. Michel Cointat, Rivarol (1753-1801) Un écrivain controversé, 2001. Jean-Pierre Gratia, Les premiers artisans belges de la Microbiologie et les débuts de la Biologie moléculaire, 2001. Préface de R. Moreau. Jean-Pierre Dedet, Histoire des Instituts Pasteur d'Outre-Mer, 2000. Richard Moreau, Préhistoire de Pasteur, 2000.

Michel COINT AT

Le Moyen Age moderne
Scènes de la vie quotidienne au XXème siècle
Préface de Richard Moreau

J'ai plus de souvenirs que sij'avais mille ans. Charles Baudelaire (Spleen)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

2003 ISBN: 2-7475-5719-7 EAN : 9782747557191

@ L'Harmattan,

Préface
Michel Cointat est agronome et forestier; il est aussi un politique et un poète. Ce mélange original en fait un acteur de la Science. Tout l'intéresse, tout le passionne. Historien, il puise ses idées dans le trésor du passé: Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, dit l'Ecclésiaste. Pour lui, la modernité est à juste titre la fille de I'Histoire. Amoureux de la liberté, optimiste impénitent et humoriste sans le savoir, il s'amuse avec sérieux à interpréter les faits en les saupoudrant de poésie dans des ouvrages, dont les trois derniers ont été publiés par L'Harmattan: Rivarol, écrivain controversé (2001), Les couloirs de l'Europe (2001) et Histoire de fleurs (2002). Auparavant, il avait reçu trois prix de l'Académie française pour Tresques en Languedoc (Histoire), Les moments inutiles (Poésie) et Poèmes en fleurs (Littérature). J'aimerais rappeler aussi son beau livre sur Abel Ferry, le neveu du grand Jules, mort pour la France pendant la Grande Guerre alors qu'il était député et secrétaire d'Etat. Dans Le Moyen-âge moderne, Michel Cointat change de registre. La société évolue en permanence grâce au progrès, mais la Science n'est pas le seul facteur de cette évolution. Les gens, prisonniers de leurs habitudes, n'apprécient pas toujours à leur juste valeur les découvertes des savants. C'est pourquoi, comme en politique, deux plus deux ne font jamais quatre. Il a fallu quatre siècles pour faire un porte-bonheur du muguet, fleur naturelle de nos bois. Au début du dix-neuvième siècle, le métier de Jacquard souleva des émeutes. Les OGM sont la source de protestations violentes. Les scientifiques cherchent et trouvent, mais souvent ils ne savent ni expliquer, ni faire comprendre les vertus de leurs trouvailles. C'est pourquoi un fossé d'incompréhension s'est souvent creusé entre le public et les savants depuis que la Science existe. En revanche, des inventions sont immédiatement acceptées

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pour des raisons mal définies, où l'orgueil, la curiosité ou le snobisme ont leur place. L'aviation en fut un exemple typique: chacun rêvait d'être Icare. Il en va de même de l'électronique, d'Internet notamment, ou du téléphone portable, qui permettent de s'affranchir de l'espace, sinon du temps. Dans les scènes de la vie quotidienne au cours de la première moitié du vingtième siècle, que décrit Michel Cointat avec détachement et humour, on observe un décalage entre le progrès, la routine, les traditions, les usages. J'y retrouve des faits que j'ai connus, un peu différents dans la forme, mais semblables au fond parce qu'à quelques années près, l'auteur et moi appartenons à la même génération, celle née entre les deux guerres. L'absence de volonté d'évolution, d'ailleurs inhérente à la nature humaine, équivaut à se complaire dans une sorte de Moyen Age actuel. Les choses se modernisent vite, mais la société évolue beaucoup plus lentement et le conservatisme humain encombrera toujours les clans, les familles, les régions et la Science. C'est finalement un problème de comportement et l'on s'aperçoit que, si la facon de vivre est certainement un art, elle est, pour l'observateur, un domaine scientifique comme un autre. A ce titre, ce nouveau livre de Michel Cointat est le bienvenu. Richard Moreau, professeur honoraire à l'Université de Paris XII

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Introduction
Quand un homme atteint la soixantaine, il s'aperçoit avec étonnement qu'il est né au Moyen Age. La vie évolue tellement vite que sa jeunesse apparaît désuète, surannée, primi tive. Il a l'impression d'être sorti d'un autre monde, et de ressembler à un dinosaure miniature échappé d'un Jurassic park. Il en est sans doute de même pour les femmes avec quelques variantes. Je suis né en 1921, mais je n'ai pas l'impression de faire partie d'une génération particulière vis-à-vis de ce sentiment de rupture entre la vie quotidienne d'hier et celle d'aujourd'hui. Le progrès a pris son élan il y a déjà deux siècles. La génération qui a connu le plus de découvertes fondamentales a été celle de ma belle-mère, née en 1890 et disparue en 1981. A l'exception d.u chemin de fer, du gaz d'éclairage, et des boites de conserve de Nicolas Appert, elle a assisté à toutes les grandes inventions: l'automobile, l'avion, le cinéma, l' électrici té, la radio, la télévision, le nucléaire, etc. Elle a même passé la nuit pour voir l'homme poser le pied sur la lune. Elle s'émerveillait de tout ce qui était nouveau. Raconter aujourd'hui ce qui se passait il n'y a pas si longtemps, paraît incroyable aux jeunes d'aujourd'hui. Des produits ont disparu. Des usages se sont transformés. Les matériels, les outils ont changé. Et pourtant cette vie du Moyen Age moderne à la fois si lointaine et si proche est celle des anciens qui vivent encore. Sa mémoire doit être sauvegardée car, demain, la jeunesse du vingt et unième siècle frissonnera du même étonnement que le nôtre quand elle atteindra la soixantaine. Les jeunes vivent d' espérances et les anciens de souvenirs. C'est l'avantage des grandspères de raconter des histoires, à condition de les graver sur le marbre. 7

Jeune parlementaire en 1967, j'avais été agréablement surpris par une requête des maires de ma circonscription bretonne de Fougères. Ils souhaitaient visiter Paris, l'Assemblée Nationale, le Sénat. Ils désiraient aussi connaître le Parlement européen de Strasbourg. Nous sommes isolés dans nos campagnes et nous ne sortons jamais. Nous ne connaissons rien. Ce n'est pas normal. Nous avons besoin d'un guide, me disaient-ils. Cette volonté m'apparaissait digne d'attention et pendant plus d'un quart de siècle, nous avons chaque année voyagé en France et à l'étranger. Ma surprise commença dès notre première escapade. Une épouse n'avait jamais pris le train. Grâce au service militaire, les hommes connaissaient ce moyen de locomotion. Une dizaine de couples n'avait jamais pris leur baptême de l'air. Certains ignoraient ce qu'était un hôtel. La plupart n'étaient jamais allés à l'étranger. Ma plus grande appréhension me saisit en Belgique. J'avais décidé d'emmener mes maires ruraux dans une boite de nuit réputée de Bruxelles. Il s'agissait de Chez Paul où, à côté d'un spectacle international d'excellente qualité, le rideau s'ouvrait avec une heure de strip-tease. Je me demandais comment les épouses, catholiques pratiquantes, allaient apprécier cette partie du programme. J'attendais les réactions des dames, qui s'étaient assises un peu en arrière autour de moi. Elles étaient étonnées de cette découverte, mais satisfaites. Ce n'est pas cochon, disaient-elles. Ces danses sont fort belles. Nous avons eu raison de venir. J'étais soulagé. Ce modernisme ne choquait pas. Et pourtant, il est difficile de sortir de la routine, et de changer ses habitudes. Quand vers 1980, la ville de Paris a décidé de détruire sur 3,5 hectares, les îlots insalubres des pentes de Belleville et de les remplacer par un parc, le chantier a été retardé à cause d'une brave femme de 93 ans qui ne voulait pas partir de son taudis. Elle avoua qu'elle n'avait jamais quitté son village de Belleville. Elle voulait mourir chez elle. Une fois, quand elle avait vingt ans, elle était descendue jusqu'à la Seine. C'était le seul déplacement qu'elle avait accompli de sa vie. Elle n'a cependant pas regretté le F2 moderne que la ville a mis à sa disposition dans le même quartier. 8

Cette notion de Moyen Age moderne est probablement apparue au début du dix-neuvième siècle, avec le développement des Sciences et l'invention de nouveaux moyens de communication: le train, la voiture, l'avion, mais aussi l'enseignement obligatoire, le cinéma, le télégraphe, la TSF, l'informatique. Le peuple se mettait à voyager et les connaissances circulaient encore plus rapidement. Mais les esprits évoluent moins vite que les choses. C'est pourquoi ce Moyen Age moderne s'est ancré profondément dans la vie quotidienne, comme les suçoirs du gui dans une branche de peuplier. Il est devenu un élément regrettable mais incontournable de la société. Il explique les multiples fossés qui séparent les générations. Quand, avec Edgard Pisani, alors ministre de l'Agriculture, on a créé en 1963, l'indemnité viagère de départ (la fameuse IVD) pour rajeunir les exploitants agricoles, nous nous sommes aperçus que le simple fait de passer du père au fils, augmentait de 25 pour cent l'utilisation des engrais. Le Moyen Age moderne apparaissait dans toute sa splendeur. Toutefois, cette constatation n'est pas spéciale à notre époque. Le même phénomène s'est produit autrefois, ponctuellement, à la suite d'une grande découverte bousculant traditions et préjugés. Pour s'en rendre compte, il suffit de lire le Théâtre d'Agriculture et Mesnage des champs, publié en 1600 par Olivier de Serres. Christophe Colomb avait ouvert la porte d'un nouveau monde. Les navigateurs rapportaient de nouvelles plantes, de nouvelles techniques, et des hommes de talents, comme Olivier de Serres, ont cherché alors à introduire ces nouveautés à une époque où les disettes étaient la règle. Ils se sont heurtés à la routine. Olivier de Serres a même subi les moqueries de son propre fermier. Faute des moyens de communication rapides d'aujourd'hui, il a fallu deux siècles pour faire comprendre l'intérêt des pommes de terre, des tomates ou des topinambours. Olivier de Serres n'a réussi qu'avec le mûrier et les vers à soie, et encore grâce au roi Henri IV, car Sully était contre. Le Moyen Age moderne était autrefois encore plus tenace qu'aujourd'hui. Ce n'est pas peu dire, car on verra dans ce livre combien il résiste dans beaucoup de domaines, mais aussi que, dans certains cas, c'est une faute de le faire disparaître. Il existe 9

des principes fondamentaux qui ne connaissent pas le temps et qui méritent d'être éternels. Le Moyen Age a aussi légué des pratiques et des idées dont la modernité est permanente. Il y a du bon et du mauvais partout et toujours. Il convient de faire le tri. Il serait regrettable d'oublier Molière et La Fontaine. Le modernisme à tout prix s'appelle du snobisme. Les nouvelles pittoresques, amusantes, et parfois sérieuses de ce livre, ont pour but d'appeler l'attention sur le tamisage de ce qu'il faut conserver et de ce qu'il faut rejeter, non pas au nom de la morale, mais à cel ui du bon sens et de l'intérêt général * .

L'auteur adresse ses remerciements * pour la mise en page.

à Marie-Thérèse

Le Fur et à Richard

Moreau

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I La permanence des choses

Les réverbères
Quand vous vous promenez dans les hautes futaies de hêtre de la région parisienne: Villers-Cotterêts ou Lyons-La-Forêt, vous admirez la puissance de ces peuplements cathédrales. Vous vous apercevez que dans la même parcelle, il y a des gros hêtres et des petits hêtres. Et pourtant ces arbres ont tous le même âge. Cela prouve que dans toute société, il y a des vieux jeunes et des jeunes vieux. Malgré mon entrée dans la neuvième décennie, je n'ai pas l'impression d'être un vieillard. Certes, je peine un peu pour monter l'escalier quand l'ascenseur est en panne. Mais la seconde guerre mondiale tonnait hier et mes souvenirs encombrent le grenier de ma mémoire. Le temps ne marche pas, il court. A moins que ce soit moi qui passe trop vite. Cependant, quand je m'interroge sur mes aventures, ma vie quotidienne, à chaque tournant des années, je ne comprends pas comment j'ai pu vivre heureux, dans des conditions si primitives qu'elles paraissent inimaginables aujourd'hui. Parisien, fils de Parisien, j'ai failli voir le jour rue des Boulets (lIe). Mes parents ont eu raison de déménager à temps, car l'expérience m'a donné le dégoût pour ce quartier de la Nation à cause de l'octroi. J'expliquerai pourquoi plus loin. J'ai préféré naître près de la place de la République, dans la rue de l'Entrepôt, qui longe l'arrière de la Garde républicaine. Elle s'appelle aujourd'hui rue Yves Toudic, nom inconnu des habitants, à cause d'un brave type qui s'était fait descendre au coin de la rue pendant la Libération de Paris en 1944. De surcroît, il se disait communiste et comme ce parti commandait la résistance du quartier, on a débaptisé quelques rues pour matérialiser la gloire éphémère des militants malchanceux. 13

Le nom ancien avait une histoire. Dans cette artère modeste, mais spacieuse, on entreposait les cuirs de la capitale. Les rez-dechaussée de chaque immeuble accueillaient un grossiste. Il y en a encore quelques-uns. La rue sentait cette odeur musquée de la peausserie; elle explique peut-être mon amour pour les bibliothèques. La rue de l'Entrepôt n'a guère changé depuis 1921. Une seule construction imposante a complété le paysage vers 1930, « la maison du cheminot», juste en face de nos fenêtres. J'ai pesté contre cet immeuble qui limitait mon panorama et qui m'empêchait de voir mon église paroissiale, Notre Dame des Marais, qui se trouve juste derrière. En revanche, elle était éclairée par des réverbères à gaz, de ces petits réverbères anciens, de cinq mètres de haut, qui n' ill uminaient rien, qui étaient charmants le jour et tristes la nuit. L'allumeur de réverbères passait chaque soir avec sa perche pour ouvrir la fenêtre de la lampe et déclencher la lumière. Il repassait le lendemain matin pour éteindre les becs. Ces humbles lampadaires donnaient un charme particulier au quartier. Ils créaient une certaine intimité par une modernité relative. Cette ambiance familiale donnait confiance aux citadins attardés. Paris, soi-disant ville-lumière à cause de ce progrès, restait une capitale à caractère humain. Dans son roman, Miss Cummins* définit l'ambiance: la petite fille aimait à guetter l'arrivée d'un vieillard qui allumait le réverbère sur le devant de la maison où elle demeurait, à voir briller au souffle du vent la torche brillante qu'il portait... Le réverbère répandait une joyeuse clarté tout alentour. Un rayon de joie tombait sur cette petite fille désolée, auquel le bonheur était inconnu. Et dans la nuit finissante, les chiffonniers avec leurs crochets profitaient des halos blafards des réverbères pour vider les poubelles sur des toiles crasseuses et récupérer ce qu'ils pouvaient: les papiers, les chiffons, et les petites cuillers jetées par mégarde. Le gaz dû à Philippe le Bon éclairait Paris, et aussi l'intérieur des maisons. A chaque étage de notre immeuble, au 26 de la rue de l'Entrepôt, une flamme de gaz éclairait vaguement le palier. Il y a
* Miss Cummins (1920) L'allumeur de réverbères. Paris.

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trente ou quarante ans, il y en avait encore une à la buvette parlementaire du Palais Bourbon. C'était l'allume-cigare des députés. Mon père, toujours en quête de nouveauté, a été le premier locataire à installer l'électricité. La cuisine, le couloir, les WC étaient éclairés avec des ampoules de 50 watts à chapeau-assiette. Un lustre en faux Gallé limitait son faisceau à la table de la salle à manger. On ne voyait pas grand' chose et je me suis toujours demandé comment notre petite bonne bretonne portait les plats le soir depuis la cuisine sans les renverser. Dans les chambres, de minuscules lampes de chevet permettaient juste de se déshabiller. En revanche, dans le salon, un vrai luminaire et des appliques en larmes de cristal illuminaient la pièce lors des réceptions. Dans ce quartier parisien, proche du canal Saint-Martin et du Marais, vivait une population bien élevée de petits bourgeois, où mon père faisait figure de révolutionnaire. Il avait été aussi le premier avant 1930 à équiper l'appartement du chauffage central branché sur la cuisinière à charbon, et surtout à installer une douche encombrant la cuisine, et dans la chambre de mes parents, un lavabo qui gênait pour passer à la chambre des enfants. Le soir, la corvée de charbon agitait la famille: quatre étages à descendre avec celui de la cave, puis à remonter, semaient la terreur. J'obéissais mollement. Je rechignais souvent. Pour ne pas sombrer dans le noir des profondeurs hypogées, j'avais droit à une lampe Pigeon à pétrole, merveille du dix-neuvième siècle; la flamme résistait à tous les courants d'air. C'était déjà çà !* On remplissait le seau avec des boulets pour le chauffage du logement, avec des « têtes de moineaux» pour animer le feu de la cuisine, ou d'anthracite brillant pour les grands froids ou les grands jours. Mon père m'aidait parfois gentiment. Pour ne pas se salir, il enlevait sa veste, mais gardait le gilet, le col cassé et la cravate. En réalité, c'était ma mère qui, discrètement, sans rien dire, se coltinait la majorité du charbon dans la journée. Les soirs de beau temps, j'aimais, par la fenêtre du salon, regarder dormir Paris. La rue sommeillait silencieuse. Quelques
* Le tombeau de M. et Mme Pigeon resques du Cimetière du Montparnasse. représente l'un des monuments les plus pitto-

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rares passants longeaient les murs, évitant les ronds de lumière; et les réverbères immobiles, au garde-à-vous, restaient indifférents. Seule, dans les lanternes, une petite flamme blanche à tête bleue dansait calmement. Comment ai-je pu vivre avec bonheur sans lumière, sans chauffage, sans salle de bains? J'ai oublié. Comme disait Rivarol: C'était le bon temps, on était malheu reux !

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Les sangsues
Mes parents fréquentaient rue Beaurepaire à Paris, la pharmacie Branchu, du nom de son titulaire. Ce brave potard, souvent sur le pas de la porte, était un homme sympathique, corpulent, avec une grosse moustache noire-balai comme les Turcs. Je le saluais avec respect quand je partais pour le lycée, dans les années 30. La devanture me fascinait. Deux immenses cornues de verre, ventripotentes, compliquées, fermées par d'énormes bouchons pointus aussi transparents que le reste, occupaient la vitrine. Rien que de les regarder me faisait peur car elles renfermaient l'enfer. A gauche, I'huile de foie de morue jaune, imbuvable mais acceptable à cause des gifles possibles, et à droite I'huile de foie de morue rouge, I'horreur des horreurs, ni buvable, ni supportable, même pour les parents, fausse huile qu'on appelait Gaduase. Je m'arrêtais quand même devant la boutique, parce qu'on apercevait au fond sur les rayons, des rangées de bocaux de faience décorée, aux noms bizarres. Que renfermaient tous ces récipients agréables à contempler? Je savais que c'étaient des plantes et des produits dont je ne pouvais pas encore traduire les mots latins. Ces mystères m'attiraient. Il paraît que ces herbes, ces ingrédients pilés, mélangés, savamment dosés, offraient la santé. Alors j'imaginais le pouvoir de l'apothicaire. Il détenait la vie, mais M. Branchu ne cadrait pas avec mon rêve. Je ne comprenais pas comment cet homme affable, bien habillé, pouvait dans son laboratoire se transformer en alchimiste d'autrefois, en sorcier redoutable capable de guérir certes, mais aussi d'empoisonner ses ennemis. Par ailleurs, il conservait d'horribles sangsues. En effet, dans un coin de l'officine, une espèce d'aquarium plus ou moins transparent abritait une colonie grouillante, de petits monstres aquatiques aussi laids que les poissons-chats, aussi voraces et résistants que ces derniers. Comment cet aimable M. Branchu 17

pouvait-il vendre ces abominables carnivores, assoiffés de sang? Comment des malades acceptaient-ils de se faire mordre ainsi pour essayer de guérir? Le nom de ces vers signifie suce-sang. Les cauchemars envahissaient mes nuits. Mes sangsues, comme les vampires de la Guyane, ne se détachaient pas de la peau et grossissaient, grossissaient sans cesse, jusqu'à la mort du patient. Et pourtant, malgré ce spectacle vampiresque, la congestion pulmonaire s'apaisait. Quelques années plus tard, à l'époque du bac, mon oncle chirurgien m'apprit à disséquer des bestioles de plus en plus petites depuis la grenouille jusqu'à la guêpe. Dans la série, il m'a présenté une sangsue. Doté d'une loupe, j'ai d'abord confondu la ventouse anale, qui sert à la fixation sur une paroi, avec la ventouse buccale destinée à la succion. Mon oncle s'est moqué de moi. Michel, tu as déjà vu un anus avec des dents? J'étais vexé. Dans la bouche, trois dents plates, disposées en fleur de lis, apparaissaient aussi acérées que les cimeterres sarrasins. Mon adolescence en était effrayée. Ces vers hermaphrodites* jeûnaient dans le bocal du père Branchu. Ils pouvaient tenir sans manger, comme cela, pendant trois à quatre mois. Aussi quel festin quand une peau rougeoyante et sanguine s'offrait à leurs dents coupantes. La sangsue, longue de dix centimètres, se prenait flasque et gluante le plus doucement possible. On l'enroulait dans une carte de visite, pour être certain qu'elle ne mordrait que le malade. Elle suçait sept à huit fois son poids (quelques grammes) et ivre morte, telle une poire molle, verdâtre, striée de roux, elle tombait d'elle-même. Et la plaie saignait, saignait longtemps, à cause de la toxine hémophile dans la salive de la sangsue. Puis le temps a effacé les sangsues de ma mémoire. J'étais persuadé que ces bestiaux n'avaient pas survécu à la guerre. Pas du tout, quand je suis arrivé à Fougères, j'ai appris avec étonnement que les pharmacies ont vendu des sangsues jusqu'en 1962. Il paraît qu' aujourd' hui certains médecins vantent encore la vertu de ces animaux buveurs de sang. Il en est de même des autres procédés pour libérer le corps des congestions sanguines:
* Nom latin: Hirudo medicina/is.

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