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Le mur de silence

De
140 pages
Installé depuis cinq ans en Basse-Saxe, l'auteur se penche sur le passé de son pays d'adoption, notamment sur la période sombre des années 1933-1945. Son regard de théologien s'est particulièrement attaché aux comportements coupables de l'Eglise, complice du pouvoir nazi, s'égarant tout au long de cette période terrifiante.
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Le mur de silence

petite chronique allemande

André Micaleff

Le mur de silence

petite chronique allemande

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05951-1 EAN : 9782296059511

Le mur de silence

petite chronique allemande

I. II. III. IV. V.

De la basse casbah à la Basse-Saxe La culture du silence La colère de Dieu Nous sommes tous des victimes L' alternative

7 29 49 63 93

I.

De la basse Casbah à la Basse-Saxe
Ce matin j'ai vu un chien sans son maître s'arrêter à un feu rouge.

1.
J'aime à dire : «Je suis un nomade» ! Avec une fierté ridicule, je précise aussitôt: «je ne possède ni port d'attache où je pourrais faire escale, ni une terre où l'on s'enracine, où l'on plante un arbre à chaque naissance et où l'on creusera ma tombe auprès de celle de mes ancêtres. »
Nomade, parce que mes ancêtres, migrants de la faim, analphabètes, ont quitté Gozo et Ibiza pour tenter leur chance en débarquant dans une Algérie qui venait d'être libérée des Turcs. Leur seul espoir: ne plus crever de faim. Leur seul bagage: un catholicisme ruisselant de superstitions. Mes morts bien-aimés sont enterrés aux quatre coins de la France et de cette Algérie qui fut française avant le chaos et le grand gâchis dont les historiens, même ceux qui n'ont pas été à la solde des vainqueurs, n'arrivent pas encore à trouver un sens et une justification qui pèseraient plus lourd que ces centaines de milliers de morts décapités, violés, avilis, trompés... Qui peut endiguer des torrents de haine, et balayer d'un revers de mémoire toutes les contradictions d'une histoire honteuse? D'autres morts bien-aimés, ayant souhaité la crémation, fertilisent les «jardins du souvenir », quand ils n'ont pas préféré savoir leurs cendres dispersées dans la Méditerranée, cette mer de tous les métissages qui ont enfanté des polythéismes ainsi que les trois religions du Livre. Nomade, j'ai voyagé sans être le touriste captif d'une « cible de marketing» proposée par ces agences qui vendent du soleil, du sable et du sexe. J'ai eu le bonheur de rencontrer des personnes qui ont été mes véritables maîtres parce qu'elles ont su me libérer des territoires dans lesquels je m'étais laissé enfermer: le politiquement correct, la norme, le racisme, le convenu, les fausses cambrures, les postures qui prétendent

donner un sens à la connerie, le parler vite, avec cette surabondance de mots, à la surface du langage, exprimant seulement le premier degré d'une pensée approximative. Mais en fin de comptes, je ne sais pas quelle sorte de nomade je suis, balançant entre deux modèles: Ulysse ou Abraham. L'un tourne en rond pour retrouver enfm son foyer, l'autre s'engage dans une aventure ordonnée par Dieu: Va! Quitte le
pqys de tes Pères!

2. Je ne suis pas malade, j'ai l'oeil vif et j'ai bon appétit. Cependant ayant atteint l'âge où les hommes meurent, je me demande, en ce matin gris et froid, qui règne sur Soltau s'il ne serait pas opportun de me préparer à mon ultime voyage? Vais-je farfouiller dans ma mémoire comme l'on cherche dans son grenier ces choses que l'on essaiera de vendre un jour de brocante? Je n'y trouverais pas un Picasso ni même les traces des grands moments de ma vie qui auraient fait ma raison d'être et de mourir en paix ... Je trouverais seulement des babioles inutiles, ces cadeaux peu désirés. Et puis, ma mémoire n'a plus de lieux où se raccrocher: la basse Casbah a été détruite par un tremblement de terre et Bab-el-Oued partiellement anéantie par une inondation.
Vais-je me bichonner une oraison funèbre à la Bossuet? N'est il pas prudent de préparer soi-même le discours qui se dira autour de votre cercueil, ne serait-ce que pour donner du bonheur à ceux qui vous ont aimé s'ils retrouvent le vivant d'autrefois dans le mort d'aujourd'hui ?

Vais-je glaner des morceaux de mémoire heureuse pour que ma postérité me mette en bonne place sur l'arbre généalogique familial déjà émondé de ses mauvaises branches les coquins,

10

les lubriques excessifs, les politiquement de-jardin ...

incorrects,

les nains-

Pourquoi ne pas me préparer à la mort en dévot ?Mais je n'ai pas envie de me laisser aller à une exhibition impudique en soupesant le «bien» ou le «mal» qui ont tissé ma vie. Je préfère inscrire tout cela «pour solde de tous comptes ». J'aurais tort de me culpabiliser de mes «mauvaises œuvres» car le dévot nierait la réalité de cette grâce qui efface les péchés réels et n'a cure des peccadilles. J'aurais tout aussi tort de me réjouir de mes «bonnes œuvres» : penserais-je obtenir un bonus pour mon assurance «vie éternelle»? Peut-on coopérer à sa rédemption? Cette prétention ne ferait- elle pas affront à Celui que j'ai appelé, parfois, «mon Rédempteur» ?
Me préparer à mon ultime voyage alors que je ne suis pas suicidaire et que, dans le secret de mon cœur j'espère toujours la venue du printemps, c'est décidément une fausse bonne id'ée qui m'effleure en ce jour d'hiver glacé, quand mes os craquent et qu'un brin de lucidité me laisse entrevoir que je ne vais pas tarder à ressasser et à m'amenuiser. Le «Paradis» que j'espère n'est pas une surprise-partie avec anges musiciens ou danseuses voluptueuses mais il serait plutôt une disponibilité spirituelle, un état de grâce. Enfer, Purgatoire, Paradis: j'ai entendu dire qu'il fallait traverser beaucoup de détresses pour pénétrer dans ces lieux Tout était simple et merveilleux avec Dante mais un scribouillard du XXIo siècle n'est pas le Dante du XIVo siècle!

3.
La seule possibilité de « mourir vivant », sans vouloir arrêter le temps ni signer un pacte avec le diable pour retrouver une nouvelle jeunesse, n'est-ce pas tout simplement et très modestement, poursuivre, à un autre rythme, ce qui a été le fil conducteur de ma vie? Continuer mon livre, ma partition,

Il

mon tableau, mon action dans la Cité, même si les fonctionnaires du Tribunal ou les méchants du Château se sont acharnés à dévoyer ou paralyser mes possibilités d'agir en toute liberté et efficacité. Actualité de IZafka dans cette Europe frissonnant de peurs où sont si nombreux ceux qui ignorent ou méprisent l'autre, c'est à dire le différent, en rêvant à un Ordre totalitaire ou à une identité refuge et meurtrière. Comme il est difficile de faire le deuil de ce XXc siècle qui a été abominablement cruel! En travaillant inlassablement «l'art de la fugue », Jean Sébastien Bach ne se préparait-il pas à «mourir vivant» dans cet océan de musique qui l'habitait? J'imagine sa joie plus complète encore s'il avait médité aussi cette parole de Ruysbroek: « Le Dieu que tu quittes est moins sûr que Celui qui t'attend ».

4.
Monsieur Bottcher est propriétaire d'un vieil autobus. Depuis des années il organise des voyages. Toute la ville sait que cet unique autobus de la Société Bottcher Reisen tombe souvent en panne. Son propriétaire, qui est aussi l'unique chauffeur de la Société, doit prendre sa retraite anticipée après deux graves infarctus. La semaine dernière, dans un tract glissé dans toutes les boîtes aux lettres, il informait ainsi la population:
Je !JOUS invite à une Journée à Hambourg.

])our !J'Jondernier voyage ily aura des surprises!

Voilà un citoyen qui a compris et voulait faire comprendre la signification de l'expression « mourir vivant» .
« Monsieur E. bien connu dans le canton comme « directeur de personnel féminin» est propriétaire de trois maisons closes ainsi que de neuf camping-cars qui sont autant de bordels ambulants. L'automne dernier, Monsieur E. a fêté son soixantième anniversaire en invitant dans sa somptueuse maison, tout son «personnel féminin» ainsi que deux cents 12

honorables citoyens qui, pour la plupart, ont répondu positivement à cette invitation. Beaucoup, cependant, ont boudé cette garden-party. Erreur esthétique de Monsieur E.: offrir, aujourd'hui, à des individus de l'austère Basse Saxe ce moment qui aurait pu inspirer un conte paillard de Maupassant dans la luxuriante Normandie du XIXo siècle. 5.
Autre erreur esthétique: le I(itsch. Je suis quelquefois moqueur devant ce mauvais goût présent, par petites touches, dans la plupart des appartements tellement accueillants malgré leur propreté clinique. Milan IZundera1 prononce des mots terribles caractérisant cette dégénérescence de toute forme de l'Art née en Bavière au XIXo siècle: Déchet sirupeux du grand siècleromantique
Le mal esthétique suprême L'exhibition impudique dun (XEUr sans cesseému

Je ne suis pas aussi sévère, mais il m'est bien difficile de dire à mes amis, même à ceux qui ont un peu honte de ce Kitsch envahissant, l'étrange malaise que j'éprouve devant une certaine vulgarité. 6.
Je suis citoyen de cette petite ville où l'on peut sourire aux enfants sans inquiéter les mères. Les cours de recréation restent ouvertes: les élèves ne songent pas à s'enfuir et les parents ne redoutent pas un rapt. Les commerçants me connaissent bien. Je n'ai plus à leur demander ce que je souhaite: ils savent le nom du pain que j'aime ou la marque de cigarillos que je préfère... et ils apprécient que je fasse toujours l'appoint pour régler la somme de mes achats.
I

Milan Kundera: "Le Rideau" (Gallimard 2005) 13

Je respecte les feux rouges; je participe, avec les notables aux manifestations culturelles et aux services religieux... Enfin je fais ce qu'il faut pour être un honorable citoyen. Depuis que je vis en Basse-Saxe, la seule action militante que j'ai menée avec un relatif succès, c'est ma participation à la défense de Linda. Linda n'est pas le nom d'une femme étrangère persécutée, mais celui d'une des trente-six sortes de pommes de terre cultivées ici. l'Union Européenne voulait interdire la production de Linda sous prétexte que cette vieille patate était irrégulière dans la qualité que les industriels de la frite et de la purée attendaient d'elle. Les bureaux de Bruxelles ont accordé une survie de deux ans à Linda.

7.
Allez savoir pourquoi j'ai décidé un jour de quitter la France pour poser mon sac si lourd dans cette petite ville de BasseSaxe. Ici je ne serai touché ni par la canicule, ni par le pic d'ozone, ni saisi de vertiges au bord de grands abîmes ... En effet, à perte de vue, tout est plat, très plat, comme avant Galilée. L'ère glacière a raboté les montagnes. Subsistent des moraines, graviers égarés dans le sable et la vase noire. Stendhal, suivant Napoléon vers Moscou, écrivait dans ses «Œuvres intimes» que cette région n'était «qu'un vaste bac à sable entre la F rance et la Russie. » Le terrain offre un champ de manœuvres idéal pour les blindés des troupes de l'OTAN. Anglais, Néerlandais, Allemands, s'entraînent en prévision du prochain conflit. Le long des routes, des panneaux recommandent aux automobilistes de ralentir pour éviter les chars d'assaut ainsi que les cerfs en rut. Une semaine par mois nous vivons alors au son du canon et voilà ébranlés nos rêves de paix universelle! Dans cette vieille 14