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Le pays des mille eaux

De
220 pages
Cet ouvrage est une chronique personnelle de ce que l'auteur, amoureux fou de ce territoire, a découvert en Guyane lors de son séjour de 2000 à 2005. Il questionne la mosaïque des populations, des personnalités, l'enseignement, la vie politique, la création artistique... Il rêve en Amazonie. On y découvrira l'immensité des fleuves qu'il parcourt en pirogue, la forêt troublante, la rencontre du monde des Bushi Nengé, descendants des esclaves, etc.
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Le pays des mille eaux
Guyane 2000-2005

Collection Là-bas
dirigée par Jérôme MARTIN

Déjà parus:
Fabien LACOUDRE,Une saison en Bolivie, 2006. Arnaud NoUÏ, Beijing Baby, 2005.

Gérard

PERRIER

Le pays des mille eaux
Guyane 2000-2005

L'HARMA TT AN

@ L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, L'HARMATTAN L'HARMATTAN ITALIA s.r.1. HONGRIE BURKINA FASO

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino Konyvesbolt; Kossuth L. u. 14-16; 1053 Budapest 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA

Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives

BP243, KIN XI ; Universitéde Kinshasa - RDC
http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 2-296-00504-7 EAN: 9782296005044

Pour Dominique,

ma compagne.

Pour Aurélien, mon fils. Pour les Guyanais de cœur ou d'origine qui m'ont donné leur amitié.

(( La vie est un entrelacement de certitudes, d'idées .folles, d'idées sages et de paris ))

Jean Duvignaud
(Le Pandémonium du présen~

(( Un long sfjour dans une société exotique engendre presque automatiquement une sorte de retour sur soi aux iffets paradoxaux.' en prenant de la distance par rapport aux modes de vie et aux institutions qui nous ont fafonnés, ceux-ci révèlent rapidement leur l'arattère relatif; cette certitude renouvelée de ce que notre regard est domestiqué par un substrat culturel bien particulier nous évite de considérer aver condescendance l'égale relativité des valeurs de ce que nous faisons prrfession d'observer»

Philippe Descola (Les lances du rrépusrule.Relations Jivaros, Haute Amazonie)

REMERCIEMENTS
Ma reconnaissance va à toutes celles et ceux qui, en Guyane, en me confiant leur savoir, leur point de vue, leur témoignage m'ont bien aidé:

Evelyne ALLARD Gustave HO FONG CHOY Julien BENS Antoine KARAM Gérard BERTHE Apinaliso KWASIBA Chantal BERTHELOT Jean-Philippe LANQUETIN Sébastien BOILEAU Valérie LARIVIERE François BOURLIER Michel LAUNEY Arsène BOUYER D'ANGOMA Jean MOOMOU Alain et Christiane BRAVO Alain MOUËZA Myriam BURKE Paul NEMAN Patrick CHAPOT Kindy OPOYA Michel CLEMENT Sawanie PINAS Marie FLEURY Anne ROCHE Yvan GINESTA Marion RODET Gérard GUILLAUMOT dit Gé Paul SIFFERT Stéphanie GUYON Rinadoo TERGIE Myriam TOULEMONDE Brigitte WYNGAARDE Avertissement
Les noms des personnes, des lieux cités sont tous authentiques. Il a été nécessaire de modifier les noms et lieux de deux chapitres polémiques: les chapitres 9 et 15 dont les propos et faits sont rigoureusement exacts.

Je dois beaucoup à l'attention de ma compagne, Dominique HELIES, lectrice intransigeante, ainsi qu'à la vigilance de mes amis qui ont bien voulu relire le manuscrit, et celle de mon fils pour ses conseils juridiques.

Nicole BRIEND Fanny FOUIlLADE Philippe GRASSO Stéphanie GUYON , Francois GUYOT

Didier LECONTE Anne-Marie PICHARD-LIBERT Eric POURCHIER
Une mention spéciale pour la compétence et la patience d'Annick ZINDSTEIN, Stéphane DESMAISON et André HARRIS, qui ont su tout faire avec l'informatique que je maîtrise mal.

PROLOGUE CINQ ANS EN GUYANE
J'ai commencé ce livre quand j'ai réalisé qu'un jour je devrai partir. Que je ne reverrai plus jamais la brume se lever le matin sur les grands arbres, devant notre maison au bord de la forêt amazonienne, ni le soleil dans sa gloire de cuivres et d'ors sur le Maroni, là-bas vers le Surinam. Je me suis mis alors à tout photographier, du regard malicieux de mes élèves à la vieille maison créole. J'ai rassemblé des meubles en bois précieux, des sculptures de notre atelier, des travaux d'artistes du Brésil, ceux des Noirs Marrons (Les populations Bushinenge ou Noirs Marrons ou encore Marrons, soit environ trente sept mille personnes en Guyane (20 % de la population), sont les descendants des esclaves emmenés d'Afrique lors de la traite négrière en Guyane hollandaise à partir de 1651 pour l'exploitation de la canne à sucre. Ils se sont battus, ont fuit et se sont réfugiés dans les forêts le long du Maroni et du Tapanahoni au Surinam. L'appellation «Marrons» vient de l'espagnol « Cimarron », «mot dérivé de la langue indienne Tainos des Grandes Antilles. Le mot désignait à l'origine le bétail échappé dans les collines d'Hispaniola (Haïti - St Domingue). Puis il a servi à qualifier les esclaves amérindiens qui fuyaient les Espagnols. A la fin des années 1530, il a commencé à s'appliquer exclusivement aux fugitifs afro-américains et s'est teinté d'une forte connotation de courage et de caractère indomptable (.. .). Les Marrons ne forment pas un seul peuple. Ils sont membres de six sociétés distinctes dont les territoires sont souvent éloignés les uns des autres et qui présentent des différences importantes quant à la langue, l'histoire, la religion, la culture et l'organisation sociale (.. .). Quatorze mille cinq cents Saramaka, quatorze mille NcfJuka, cinq mille neuf cents Aluku, deux mille huit cents Paramaka, et deux petits groupes de quelques centaines tout au plus: Kwinti, Matawai:» Richard et Sally Price, Les Marrons, Editions Vents d'Ailleurs, 2003, ChateauneufLe Rouge).

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(( Bushinenge)) est un terme lié au hollandais « Boschnegers» ou « Bosnegers» et à l'anglais «Bush negroes» (Nègre des bois). Les Bushinenge sont connus aussi sous le nom de «Maawina Nengué» (Les nègres du Maroni) ou encore les Le «Liba Piking» (enfants du fleuve)>> a ean Moomou, Monde des marrons du Maroni en Gl!)'ane 1772 - 1860 - La naissance d'un peuple: les Boni. Ibis Rouge Editions, 2004, Guyane-). Je voulais emporter la Guyane avec moi quand je compris que, cherchant les mots de ma vie ici, ils allaient devenir bonbons de l'oubli et de la mémoire. Nous avons habité, Dominique et moi, Saint Laurent du Maroni, sur la route de Saint Jean, cinq années durant. Une tranche de vie, une grande rupture, un renouveau. J'étais venu en touriste un été en Guyane, huit ans auparavant, pour une remontée de fleuve, le Tampock, près de la frontière du Brésil et du Surinam. Si je n'avais pas connu le principal du collège de Maripasoula, je n'aurais jamais eu l'idée de venir en Guyane. La Guyane? Un petit territoire autour des fusées de Kourou, le souvenir du bagne... comme tout le monde! Je ne savais pas la puissance de cette nature édénique, les fleuves immenses, les peuples si divers, l'ambiguïté profonde des relations entre la France et la Guyane, entre les «métro» comme on les appelle poliment et les Guyanais.

Cet ami m'invite à pêcher et chasser avec des Amérindiens en Amazonie... Qui aime la découverte ne peut résister à pareille proposition. Je fus fasciné. J'avais alors quarante cinq ans. L'idée d'y venir finir ma carrière

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professionnelle ne me quitta plus. Une fois mon fils indépendant, je rêvais d'une vie nouvelle pour la dernière étape. Le cours d'une vie est imprévisible. Six ans plus tard, je quitte ma femme... Il n'en fallait pas plus pour larguer les amarres. La Guyane revient comme un désir de vivre tout autrement. Avant l'autre grand départ, celui de la vieillesse. Ces cinq années comptent plus que tant d'autres dont je n'arrive même pas à me souvenir! Ce livre en porte trace.

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LES STEREOTYPES NOUS GUETTENT ARRIVANT
Jerne suis aperçu l'histoire coloniale avaient guère.. .

EN

en arrivant que les vieilleries de la vie dure. Je ne m'y attendais

Quand nous sommes partis de Vitrolles, Dominique et moi, le discours de fIn d'année du proviseur du lycée P. MendesFrance était conforme à la mythologie sur la Guyane: terre du bagne et de l'enfer vert, largement médiatisée par le livre et le f1lm «Papillon ».. Nous pensions être à distance des stéréotypes coloniaux. Pourtant, au détour d'un bruit, la nuit, sur notre toiture de tôles, dans la « lenteur» des manipulations des guichetiers de la Poste ou la bonne humeur des Noirs Marrons, je me suis aperçu que les lieux communs véhiculés en France par deux siècles de colonisation persistaient. Certes, je n'ai jamais senti venir au bord de mes lèvres le «Y'a bon Banania» dans la robuste énergie de mes élèves, en majorité descendants des esclaves réfugiés sur la rive guyanaise du Maroni. Ni pensé une seconde que la vie urbaine en Europe avait fait de nous des êtres cultivés quand « eux », les créoles guyanais, raffolant du carnaval (de Cayenne) n'étaient au fond que de sympathiques sous-développés culturels. Ces fantômes, cependant, m'ont frôlé. Parce que j'appartiens à un pays qui a colonisé des peuples, participé à la traite négrière. C'est parce que, dès l'âge de quatorze ans, j'ai manifesté avec mon père et la CGT contre la guerre en Algérie, que j'ai pu puiser dans cet itinéraire, celui de ma conscience politique, qui a commencé de se développer à ce moment-là, que je n'ai pas glissé dans les schémas «culturels» qui ont justifié la politique coloniale.

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Combien de fois n'ai-je pas entendu comme pour {(expliquer» tout ce qui coince, dérape, se dérobe, s'enlise... « C'est la Guyane! « Pitoyable fatalisme exotique qui excuse tous les abus, les gaspillages, impérities, incuries. Combien de fois n'ai-je pas constaté que certains gendarmes (surtout ceux en tee-shirts noirs, les {(mobiles» qui séjournent trois mois, touchent une belle prime et s'en vont, les mêmes qui ont traîné Dominique dans la boue quand nous occupions pacifiquement un collège de la ville lors de la grande grève contre la réforme des retraites en 2003) s'adressaient aux guyanais {(comme à la belle époque coloniale », en aboyant, comme certains surveillants de mon collège, ou encore quand des gendarmes de Saint Laurent refusaient de prendre la plainte des Haïtiens victimes des exactions d'un notable cf. chapitre 9 : «Tout le monde l'appelle Paul ici... » ? Combien de fois n'ai-je pas enragé contre la suffisance de notables guyanais à l'égard de toutes les marges sociales, ceux des rives des fleuves, ceux des lisières de forêt, ceux des baraques de fortune autour de Cayenne, tous ceux qu'ils ne rencontrent le plus souvent que dans leurs peurs? Pour ne rien dire de certains chefs d'entreprise peu soucieux du droit du travail qui ne se privent pas de surexploiter cette main d'œuvre malléable et de la dénigrer... Ce qui m'a sauvé du paternalisme tiers-mondiste ou de la supériorité blanche, c'est ma conscience politique et mon appétit de connaissance. Je me suis tenu constamment à l'écoute de ce que je ne comprenais pas, chez les adultes comme chez mes élèves, en forêt, sur les fleuves, les villages, dans les réunions politiques. .. Cette ouverture et ma curiosité m'ont vacciné contre les poncifs. Enfin, si j'ai sillonné ce pays et ce continent, je n'ai

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jamais vu la Guyane comme un terrain d'aventures exotiques. Je me suis senti « guyanais» en ce que j'ai participé par mon travail d'enseignant, de syndicaliste et de politique à un petit moment de l'histoire de la Guyane. N'en déplaise à tous les inquisiteurs des « origines» excluant de fait ceux qui ne sont pas nés ici de la «guyanité» La Guyane, vieille terre d'immigrations, ne peut se construire par le soupçon sur « l'autre» Dans tous les sens. De la morgue affichée par un cadre blanc rencontré un jour dans l'avion Cayenne-Paris qui, pour une histoire de place, conclut sa dispute avec un guyanais

par ces mots venimeux:

«

C'est ça maintenant, réponds-moi en
«

créole, ça sera mieux que ton français boiteux» Comme dans

l'autre sens la dévalorisation contenue dans ce jugement:

Ce

qu'il dit ne compte pas, il n'est pas guyanais» Ce sous-entendu est présent dans le monde politique en permanence.
L'espace guyanais est immense. La Guyane a besoin de tous les talents d'où qu'ils soient pour se construire. Ce que reconnaît Léon-Gontran Damas, écrivain guyanais, dans les années trente: «Le guyanais reste une synthèse d'influences diverses associées aux influences permanentes d'un milieu donné» « Retour de Guyane» par Léon-Gontran Damas, éditions Jean-Michel Place, Paris, 2003

De son côté, Frédéric Nietzsche écrivait dans une lettre à sa sœur: « Ne me parlez plus de cette fumisterie des races! «
Déchirons les rideaux de fumée! A bas
«

les prêcheurs de haine»

(Titre d'un ouvrage récent de P. A. Taguieff) ... de toutes peaux! N'est-ce pas un défi humaniste que celui de penser qu'un jour , peut-être, on parviendra à faire disparaître des , ." mœurs cet etat d espnt resume par cette formu Ie : « L ' h omme qui a une seule goutte de sang noir restera un nègre» (LéonGontran Damas, Op. cit). 10

Il est vrai que la participation à la vie politique locale m'a aidé. Je me suis trouvé, comme militant socialiste, dans une fédération du PS totalement immobile. J'ai donc participé à la vie politique guyanaise en créant structures militantes et réseaux sur place, aux municipales de 2001, à la présidentielle de 2002 aux côtés d'une guyanaise, Chantal Berthelot, qui présidait en Guyane le comité de soutien à Lionel Jospin, et qui me demande ensuite d'être son suppléant aux législatives. Deux ans plus tard je joue un rôle actif dans l'élection régionale de 2004 aux côtés du Parti Socialiste Guyanais (p. S. G). d'Antoine Karam en créant un club politique dans l'ouest guyanais: «A gauche en Guyane », enfin en publiant avec des militants Verts, PSG, PS, PCF et syndicalistes, un bulletin périodique de l'opposition de gauche municipale à Saint Laurent: «Paroles d'Ouest» qui a eu un succès facile: c'est la première publication régulière de gauche depuis longtemps dans la ville. Je dois à Chantal de ne pas être resté étranger à la Guyane, comme ces fonctionnaires de passage qui vivent entre eux. Elle est agricultrice, fondatrice d'un syndicalisme agricole lié à la Confédération paysanne, le GRAGE (Groupement Régional des Agriculteurs de Guyane), devenue en mars 2004 première vice-présidente du Conseil Régional (à majorité Parti socialiste guyanais). Ce fut, grâce à elle, une entrée dans la société guyanaise. J'ai pu mesurer en entendant certains de mes collègues, combien toutes les strates enfouies de l'époque coloniale étaient toujours là. Souvent à leur insu. Ainsi la passivité devant l'inadaptation criante des contenus et méthodes d'enseignement, mille fois constatée dans de nombreux rapports officiels, jamais remise en chantier, qui n'est qu'une des variantes de l'indifférence de l'état et des gouvernements pour ce petit territoire d'Amazonie. Ainsi la condescendance pour des difficultés qui n'avaient rien d'ethniques mais qui étaient tout simplement sociales: l'extraordinaire poussée démographique (Mille sept cent quatorze naissances en 2004 à Saint Laurent du Maroni, ville de vingt mille habitants), n'est rien d'autre que

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l'usage sans modération de la redistribution sociale par l'état qui achète ainsi la paix sociale en Guyane et non une quelconque fécondité exubérante des corps noirs... lesquels ne sont appréciés sur les stades ou dans la danse que comme des corps en mouvement! Des natures à l'état brut en fait. Frantz Fanon montre bien cela dans un passage de son livre qui n'a pas vieilli en cinquante ans: (( Peau noire, masques blancs )), lorsqu'il étudie en psychiatre et en militant anti-colonialiste, l'attirance de certaines femmes blanches pour les corps noirs. Et vice versa. Mon histoire militante m'a donc servi de «Sésame »... Toute ma vie, mon fonds le plus solide aura été ce que je découvre autour de mes vingt ans: des guerres coloniales au séisme de 68. Paradoxalement c'est de Guyane que j'ai pu mesurer combien les stéréotypes coloniaux sont encore vivaces en France hexagonale et peuvent être les claviers d'une musique terrible dont savent jouer le Front National et, désormais, une partie importante de la droite classique. En Guyane, des politiciens se servent des «épouvantails» brésiliens, haïtiens, surinamiens, soit les plus pauvres toujours... pour spéculer sur les angoisses sociales des électeurs. La mise en sommeil de la conscience critique (<< Le sommeil de la raison engendre des monstres» écrit Goya dans la série des eaux-fortes: ((Los caprichos)), (( Les caprices») accompagne la montée de la contre-révolution libérale. Surtout auprès des jeunes qui n'ont connu ces vingt dernières années qu'une gauche molle, consensuelle, sans production intellectuelle novatrice, quelques parenthèses de mobilisations sociales et politiques, des reculs sociaux permanents, un développement inouï de l'individualisme, la pression constante des media, la tyrannie de la consommation de masse. Et le corollaire de ce train d'enfer: la dépréciation des idées, morales et politiques, qui ont fondé la gauche et la République depuis la

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Révolution

de 1789.

J'ai très mal supporté, toutes ces vingt dernières années, la débâcle intellectuelle qui a accompagné en Europe «la fin du prolétariat », rabâchée à l'infini, par les griots des appareils de propagande idéologique que sont les industries de la mode, du spectacle et de l'information, parfois fusionnés. J'ai très mal supporté l'adoption par le principal parti de gauche, le PS, d'une orientation social-libérale depuis 1983. A partir de cette date, puis après celle de la chute du mur de Berlin, s'installe «la pensée unique »... Dès lors les clivages politiques sont surtout présentés comme des affrontements électoraux entre des personnes. Le champ médiatique n'est plus «qu'un livre d'images », l'actualité sociale, « un prêche aux foules priées de s'agenouiller devant «cette croyance diffuse »... du credo libéral comme le note P. Delvaux sur l'excellent site Internet, critique, très argumenté, des informations diffusées par les media, animé par Jacques Cotta:« info-impartiale. net» Plus manifeste encore, ce cours libéral dans les plus anciens foyers de la sociale démocratie européenne : l'Allemagne et la GrandeBretagne. Voir le SPD allemand en train de démanteler le système des retraites, rallonger la durée légale du travail... Le Labour anglais réprimer l'action syndicale qui l'a fait naître et pourchasser les chômeurs! La faillite au-delà de l'imaginable de la social-démocratie! Comme celle de la révolution bolchevique qui a enthousiasmé ma jeunesse quand je constate en même temps les ravages du stalinisme qui lui succède. Un auteur qui sait de quoi il parle, Daniel Bensaïd, écrit dans un beau livre de mémoire, à propos de sa matrice historique, la Révolution française: «Elle est devenue le nom propre des vieux rêves d'avenir meilleur. Promue «locomotive de l'histoire », elle fonçait vers le futur de toute sa puissance métallique, jusqu'à ce que sa ruée machinique s'abîme dans le déraillement des wagons à bestiaux» ((( Une lente impatience )), Daniel Bensaïd, Stock, 2004).

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Pendant ces temps d'interrogation et de doute, le catéchisme de la contre réforme libérale s'applique partout. Faut-il donc faire le deuil définitif d'un projet politique de transformation sociale qui a toujours pour moi le vieux et beau nom de socialisme? Se cramponner à la seule défense des acquis sociaux et des services publics qui ne sont souvent déjà plus que les ombres d'eux-mêmes? Je ne m'y suis jamais résigné. En 1993, la gauche touche le fond. A Marseille, B. Tapie est son seul espoir pour les municipales de 1995. La confusion est à son comble: le foot, TF1, la politique.. .Guy Hermier, député PCF (refondateur), Philippe Sanmarco, ancien député PS, Frédéric Rosmini, conseiller régional PS, quelques syndicalistes et moi fondons en février 1995 une revue: « Région Citqyenne )), dans la foulée des Assises Régionales pour la Citoyenneté de novembre 94 qui ont eu un succès d'audience inattendu. L'été précédent, j'avais rencontré, lors de l'Université d'été de « Démocratie et Socialisme », les représentants de la Gauche Socialiste: Julien Dray, député PS et Jean-Luc Mélenchon, sénateur PS. Nous parlons de B. Tapie. J.Dray me dit qu'il l'a apprécié comme ministre de la Ville, tandis que JL Mélenchon et moi pensons qu'il s'agit d'un aventurier sans principe. Depuis, Jean-Luc et moi, sommes devenus amis.

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CHAPITRE PREMIER MES ELEVES!
C'est par eux que je découvris la Guyane. Au« collège 3 » dans des baraquements provisoires, la dernière année devenu « Paul Jean Louis» avec son installation modernissime, chemin des Vampires ( ! ). Mes élèves sont Bushinenge à plus de 80 % et ne parlent, pour la plupart, le français qu'à l'école. Ceux que j'ai connus sont nés, en majorité, dans les camps de réfugiés de Saint Laurent, durant la guerre civile au Surinam. Ils viennent des «quartiers ethniques» (l'urbanisme municipal crée des ghettos, sans aucun équipement sportif, social, culturel; dans le quartier de mon collège, il n'y a même pas d'éclairage public !), des Sables Blancs, de la Charbonnière. Ils sont presque tous Ncfyuka. Etonnement, incompréhension et fatigue dominèrent mes premières semaines, comme mes collègues mutés de métropole dans ce département français d'Amérique latine, sans aucune préparation didactique, linguistique ou anthropologique. Il fallut tout improviser pour mal enseigner. Quelques collègues plus anciens me prêtèrent leurs fiches pédagogiques et des copies de manuels pour non francophones. Au bout de quinze jours dans des classes hétérogènes, à ce moment-là, mêlant des non-lecteurs à des élèves de toute la palette des difficultés scolaires, je commençai à réaliser que l'inadaptation totale de notre enseignement métropolitain ne pouvait engendrer que de l'inefficacité et de la souffrance pour les jeunes. Par tâtonnements, je bâtis des cours où alternent lectures de contes traditionnels, usage du dictionnaire, retour basique sur la grammaire et l'orthographe, mots croisés... Je suis professeur de français dans un collège, en fait, je suis devenu instituteur rural comme mes aînés après les lois de Jules Ferry, quand on parle encore les langues régionales dans la campagne française. A travers ces difficultés émergea en moi ce qui n'allait plus me 15

quitter en Guyane: une curiosité avivée par l'inconnu. Ce choc pédagogique de l'improvisation se transforma en plaisir de l'invention. Mes bouillants élèves aux voix sonores, désordonnés, oublieux de leurs manuels, sortant de leur sac des cahiers détrempés par la pluie durant leurs trajets pédestres, sont de bonnes natures. Pas des anges, prompts au mensonge pratiqué comme un art social G'appris des anthropologues que les Bushinenge usaient du secret comme une protection, liée à leur fuite de l'esclavage) ou à la querelle violente, mais en recherche affective et en demande de relations personnelles avec l'enseignant, respectueux des adultes, sauf exception. Cette exception, le plus souvent, devant être contextualisée : quelques professeurs ont été insultés, parfois bousculés. . . On ne peut à partir de faits limités en conclure que ces élèves soient, par nature, violents. Il n'y a qu'un pas que je ne franchirai pas. Non pas à cause du nombre faible de ce qu'on appelle des « agressions », rapporté au nombre d'élèves, mais plutôt par façon de voir: on ne saurait oublier le contexte social qui appelle des réponses plus complexes que la sanction. . . La plupart a eu une scolarité chaotique, lacunaire, liée aux déplacements familiaux d'une rive à l'autre du fleuve Maroni, et, bien souvent placée chez un membre du lignage maternel ~es familles sont organisées sur le modèle matrilinéaire), et parfois chez de « grands» frères ou sœurs. Sans aucun appui familial en fait, ils doivent se débrouiller seuls, avec des ressources limitées quand il n'y a pas d'allocations familiales et que les fonds sociaux doivent faire face à des besoins excédant les possibilités financières, chaque année revues à la baisse par les gouvernements de droite. Il y a même eu des cas d'adolescents du collège vivant dans un « squat »... Ils sont encore trop nombreux ceux qui ne prennent qu'un repas le soir et des chips de manioc à midi... C'est la première génération scolarisée: les familles n'ont pas connu l'école dans leur immense majorité. Les écoles publiques sur le Maroni n'ont

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commencé à êtte construites qu'au début des années soixantedix. Les conditions de l'enseignement en Guyane, c'est-à-dire en France, sont parfois ttès en deçà de ce que notte pays pourrait faire, même si ces conditions n'ont rien à voir avec celles des pays voisins où l'enseignement secondaire demeure le parc privé des classes moyennes et dominantes. En Guyane, la majorité des jeunes va maintenant à l'école, au moins jusqu'au collège, un nombre plus limité en lycée professionnel ou général. Demeure un nombre non comptabilisé de jeunes non scolarisés. On l'estime à quelques milliers. Les conditions culturelles et psychologiques des jeunes Bushinenge m'étaient totalement inconnues à mon arrivée et il a fallu qu'une psychologue scolaire, pionnière dans les écoles primaires du Maroni, Marie-Claude Citeau, donne deux conférences au collège pour que s'éclairent bien des zones d'ombres. Par conviction républicaine, j'avais tendance au début à vouloir faire entter mes élèves dans le moule des programmes. J'ai maintenu ce cap ensuite en le relativisant à la lumière des découvertes de Madame Citeau dont je synthétise les notes que j'ai prises et publiées en document de ttavail au collège, relues par Mme Cite au, après ses deux conférences des 15 et 28 octobre 2000. Elle distingue quatte savoirs fondamentaux chez les Bushinenge : «Le savoir fondamental sur les origines, les savoirfaire, le savoir-êtte en société, le savoir sacré secret et ttansmis par initiation (...) L'école appartient au domaine du savoir-faire lequel est évidemment moins important que le savoir sacré «j'ai alors découvert que mes élèves Bushinenge, même ceux qui suivent les modes vestimentaires américaines, habitent en ville, ont la télévision... sont animistes, même quand ils fréquentent telle ou telle église, ils croient dur comme fer à la pensée magique. Cela enttaîne de nombreuses difficultés pour les collègues enseignant les sciences puisque:« ni le doute, ni la question du comment, ni la dimension rationnelle, n'existent

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dans la pensée magique. Ce qui est plausible et ce qui est vrai se superposent. Par exemple si un conte parle des sirènes du fleuve, c'est qu'elles existent vraiment et qu'on peut les voir. (...) Le temps est aboli: deux événements fortuits concomitants sont pris pour une relation de cause à effet... » Autre difficulté encore, celle de projets professionnels qui, en fin de classe de troisième au moins, sont inscrits dans les questions d'orientation scolaire et sont à la base du travail d'incitation et de stimulation pédagogique. Cette fois c'est au rapport au temps qu'on est confrontés. Mme Citeau poursuit:« Dans la culture Noir Marron, l'entrée dans l'initiation sacrée commence, à la puberté, avec la période d'enterrements d'aïeuls. L'expérience de la mort, c'est aussi celle du rapport au temps. Dans cette culture, les rituels qui entourent la mort sont très importants, c'est un moment dangereux: l'esprit du mort va-t-il rester dans ou autour du village? Les fêtes, longues, sont destinées à évacuer la dépression mais aussi à chasser les esprits des morts. Les esprits en effet peuvent réapparaître sous une autre forme, se réincarner dans une autre personne. Ceci a une conséquence importante: l'irréversibilité du temps n'est pas acquise (la conscience du début et de la fin de la vie) » On a donc des adolescents pour qui le temps n'a ni début ni fIn (la réincarnation l'implique) et il en résulte une difficulté: celle de se représenter que ce qu'on fait aujourd'hui a des conséquences pour demain. On comprend, dans ces conditions, que les élèves en collège aient, plus encore que les jeunes français de métropole, des difficultés à concevoir quelles études ils pourraient suivre au lycée pour parvenir à tel ou tel diplôme, à tel ou tel métier. Quoiqu'on en dise à Cayenne, la culture traditionnelle en ville s'étiole dans l'ouest guyanais mais ne disparaît pas. Pourtant un collègue créole au titre des lieux communs, qu'il y du réel. Ici comme ailleurs. Ainsi, sont plus, selon lui, puisqu'ils sont Laurent du Maroni, ville que leurs guyanais m'a fait remarquer, a les fausses représentations les «élèves du fleuve» n'en élevés en zone urbaine à St parents ne connaissent que

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