Le Petit Vélo

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Le Cambodge des Khmers rouges, puis le Viêt Nam. L’exode d’une famille soudée autour d’un petit vélo, qui en est le point de ralliement, est raconté par Chhor Hoa, alors enfant. De la fuite de Phnom Penh, aux temples séculaires et empreints de spiritualités, en passant par les routes poussiéreuses et la jungle, c’est l’histoire d’une fuite pour la survie qui nous est ici rapportée, poignante et bouleversante.


Publié le : mercredi 11 mai 2016
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EAN13 : 9782334152280
Nombre de pages : 148
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ISBN numérique : 978-2-334-15226-6

 

© Edilivre, 2015

 

 

A mes parents qui m’ont sauvé la vie

Ma mère Chu Lan

Mon père Cheng Hai

Le pont de fer

Cambodge, Phnom Penh, le 17 avril 1975

Il fait encore nuit, et elle est silencieuse, encore un peu. Je profite de ce moment privilégié où je flotte entre deux mondes, celui du rêve, et celui de la réalité. Celui-là va reprendre possession du monde dans peu de temps. Allongé sur mon lit, sous la moustiquaire, je me remémore les derniers événements qui ont secoué le pays, et mon quartier.

Hier, les hélicoptères ont envahi le ciel, tout le ciel, en un ballet ininterrompu, dans un bruit assourdissant qui n’a laissé aucun répit à notre quartier. Tous les voisins étaient aux balcons pour assister à la fuite des indésirables, lançant des invectives, ou applaudissant devant leur lâcheté. Les ennemis du pays s’étaient donné rendez-vous dans les airs. Le vent les a emportés loin de nous, dans le ventre des gros hélicoptères.

Puis, la nuit est venue, le calme avant la tempête, l’œil du cyclone qui m’a regardé toute la nuit. Je n’ai pas beaucoup dormi, trop excité par tous ces événements extraordinaires qui se déroulent autour de nous. Nous sommes au cœur de l’action, nous voyons notre pays se transfigurer, et un grand espoir nous soulève l’âme et transporte notre cœur.

Le soleil se lève, et la radio se met à hurler dans tous les appartements. Tout le monde veut avoir les dernières informations. Par le balcon, je vois un hélicoptère, seul, incongru, se poser sur le toit d’un bâtiment. Le pilote en descend à vive allure, et je le reconnais, c’est un voisin de ma professeur de Français.

J’appelle ma mère pour voir ça, c’est moi qui ai une information de première main :

– Maman, viens voir, il y a encore un hélicoptère et on connaît le pilote !

Ma mère accourt pour voir le spectacle. Elle s’arrête derrière moi, et me prend par les épaules :

– Tu as raison ! Chhor Hoa, je l’ai déjà croisé dans la cage d’escalier de cet immeuble en t’amenant chez ta professeur !

La femme du pilote et ses cinq enfants surgissent de nulle part. Ils s’engouffrent dans l’appareil qui reprend aussitôt son vol. Evacuation réussie. Des Cambodgiens, mais des privilégiés.

Le tout dernier hélicoptère. Aujourd’hui, c’est la joie universelle, la liesse populaire, l’espoir fou d’une nation qui se révèle, qui se relève. Hier et avant-hier étaient dévolus aux hélicoptères. Tout le quartier occidental, en deux jours, a été évacué vers les porte-avions américains. Ainsi que les dignitaires cambodgiens, leur famille, leurs amis, leurs relations, politiques, industrielles, intellectuelles.

Aujourd’hui, c’est tout le peuple Khmer qui espère et se reconnaît dans ces nouveaux soldats du peuple qui arborent fièrement le foulard rouge et blanc, l’emblème national. Mon père nous a rejoints, un sourire aux lèvres. Lui aussi partage la joie de tout un peuple, ce suprême élan communicatif. Il nous regarde longuement, et ne peut s’empêcher de rire. Nous rions aussi avec lui, car du balcon, nous les voyons enfin de loin, ces fameux soldats du peuple.

Ce matin, enfin, nous les découvrons. Tous les voisins sont aux balcons, autour de nous, en face de nous, Phnom Penh est aux fenêtres pour voir les glorieux vainqueurs des Américains, les libérateurs du peuple, car c’est pour nous qu’ils se sont battus.

Les Khmers rouges débarquent dans la ruelle, à pied, très nombreux. Ils n’ont de rouge que la couleur politique, car je ne vois que des colonnes noires, on les regarde comme des curiosités d’un autre monde. Mon père, du balcon, nous fait signe d’approcher, pour les voir.

Ils sont tous très jeunes, armés de gros fusils mitrailleurs, des Kalachnikovs me dit mon père, du matériel Russe, habillés de noir, une casquette brune vissée sur la tête. Seul tranche le foulard traditionnel Khmer, à damier rouge et blanc, enroulé autour du cou. Bizarrement, ils ne montrent ni joie ni gaîté, ils ne regardent pas plus en l’air les habitants de la capitale qui les saluent par de grands appels.

Les haut-parleurs diffusent un cri de victoire : « Le pays est libéré, jetez toutes les armes dans les rues, vous n’en avez plus besoin, nous assurons votre sécurité ! ». Je me demande si mon couteau de poche en fait partie. Je décide que non, il me sert trop, et jamais je ne pourrais tuer quelqu’un avec un si petit couteau. De toute manière, je n’ai pas l’intention de tuer quelqu’un…

Nous jetons un coup d’œil dans la ruelle. Nous ne voyons d’abord aucune arme. Puis les objets se mettent à chuter en bas des immeubles, formant des tas disparates d’armes à feu, de machettes, de couteaux. Même en bas du nôtre, il y a un gros tas d’armes blanches, de revolvers, même une arme automatique. Je ne pensais pas que mes voisins étaient aussi bien équipés. Je regarde plus loin dans la ruelle, c’est un véritable arsenal qui se trouve au pied de chaque immeuble.

Les gens aussi, se sont jetés dans les ruelles et les avenues, souriants, riants, heureux d’un espoir nouveau, de la fin des bombardements, de la fin d’une époque, du début d’une ère et d’un nouveau bonheur. Ils applaudissent les Khmers rouges, les libérateurs, les hommes en noir qui défilent dans nos rues, ils s’embrassent entre eux. C’est la fin de mois et de mois de bombardements, Phnom Penh s’est trouvée écrasée sous les bombes, puis les quartiers périphériques de la ville ont suivi. Enfin, ce long martyr est terminé, la ville va pouvoir se relever.

Du balcon du deuxième étage, depuis deux jours, j’attends leur arrivée imminente. On savait qu’ils arrivaient, les rouges. Dans la nuit, les balles traçantes ont dessiné le visage de la mort d’un régime, les tirs d’AK47 ont précipité la fin d’un règne. Pendant que le Vietnam était en train d’être abandonné par les Américains, c’était au tour du Cambodge de sombrer dans le communisme. Après le Roi Norodom Sihanouk, après le Général Lon Nol, voici que s’imposait Saloth Sâr, rebaptisé en ce jour glorieux « Pol Pot » par ses Khmers rouges.

Mon père, descendu voir de plus près, arrive précipitamment. Il ne rit plus du tout, et au contraire, il a la mine soucieuse. Il nous demande de prendre nos affaires, d’en faire un paquet, et de le suivre immédiatement et sans discussion :

– Les Khmers rouges vont faire évacuer la ville, je ne sais pas pourquoi… Devant l’hôtel Phnom, j’ai vu une vingtaine de blindés de l’armée, des chars américains AMI 13. Et puis, un peu plus loin, un partisan Khmer tout seul, vêtu de sa tunique noire. Lentement, il s’est avancé vers le convoi… Alors, j’ai vu les soldats du premier tank hisser un chiffon blanc sur l’antenne. Et puis les autres les ont imités. Un peu ébahi, le petit homme en noir est monté sur le premier char. Les hommes lui ont serré la main, ils ont jeté leurs casques, tout le monde s’est mis à rire, les gens qui observaient la scène en silence se sont mis à applaudir, des gamins sont montés sur les blindés, qui sont partis vers le centre de la ville, comme à la fête… Partout, j’ai vu les mêmes scènes se reproduire. Sur l’avenue Prachei Tipatei, les gens applaudissaient les partisans.

Il se tait soudain, et nous considère d’un air contrarié :

– En revenant, j’ai entendu des tirs et des explosions, il faut faire vite, la ville doit compter encore deux millions d’habitants, on va tous se retrouver dans la rue au même moment…

De la fenêtre de la cuisine restée ouverte, une voix donne raison à mon père, la voix tonitruante des haut-parleurs qui aboie et ordonne : « Toute la population doit évacuer Phnom Penh qui va être bombardée par les Américains. Exécution immédiate », le tout en boucle toutes les cinq minutes.

Mon père nous regarde comme si une vie venait de se briser, celle que nous avions vécue jusque-là. Ma mère semble paralysée. Les voisins du dessus piétinent furieusement et font tomber de gros objets sur le sol. Ceux d’à côté se disputent à propos de ce qu’ils doivent emmener. L’immeuble entier est en pleine effervescence.

Mon père fronce les sourcils, et attrape notre petit vélo blanc. Il nous le montre comme si c’était le dernier de la terre, et il s’adresse à nous d’un ton sans appel :

– Regroupez quelques vêtements et mettez-les dans un petit sac. Ensuite, venez l’accrocher sur le vélo, il nous servira à transporter nos affaires.

Il regarde ma mère, l’air toujours aussi déterminé :

– Prends tout le riz et le poisson séché que tu pourras, de l’eau aussi, et accroche ça au vélo.

Ma mère sort de sa stupeur, et tout le monde s’exécute rapidement. Je prends deux chemises et un short, des sous-vêtements et des chaussettes, que je fourre dans mon cartable après l’avoir retourné pour le vider plus vite. Le vélo disparaît sous les sacs. Mon père l’attrape par le guidon, et se dirige vers la porte. Il jette un œil par le judas, et nous fait signe d’attendre un peu. Apparemment, la cage d’escalier est envahie par nos voisins qui se sont donné le mot pour partir tous en même temps.

Nous entendons des voix familières qui hurlent à cause des Khmers rouges qui sont en train de faire sauter l’entrée de l’immeuble à la grenade. Une sourde explosion fait trembler l’immeuble. J’échappe un instant à la vigilance de mes parents, et je vais jeter un œil par le balcon. Dans la ruelle, je les vois tirer en l’air de joie, ou bien pour créer plus de panique, je ne sais pas exactement.

Nous ne comprenons absolument pas ce qui se passe. Cette journée devait être celle d’une grande libération, d’une joie nationale. Et voilà qu’elle tourne au cauchemar, à l’incompréhensible. Le monde vient de se retourner d’un seul coup contre nous, contre le peuple de la ville, nous les habitants de Phnom Penh. On ne fait pas exploser des grenades dans des immeubles d’un peuple que l’on est censé avoir libéré !

La mine de mon père m’a convaincu que quelque chose de grave se passe. Ma mère prend la peine d’éteindre les bougies qui brûlent devant une petite statuette de Bouddha. Elle attrape celle-ci, et la fourre dans un petit sac qu’elle porte en bandoulière. L’escalier semble plus calme maintenant. Mon père entrouvre la porte, pour trouver un pallier et des marches vides. Toute la famille dévale les escaliers, et se retrouve dans la cour. Nous passons dans les gravas du hall de l’immeuble, complètement démoli par la grenade.

Je ne comprends pas pourquoi nos libérateurs font exploser les immeubles, et nous jettent dehors dans la précipitation et la panique. Dans la ruelle, il règne une pagaille épouvantable. Une foule compacte se presse et se compresse dans les cris et les pleurs. Les familles tentent de rester groupées. Je suis terrifié par ce qu’il se passe, par les visages de mes proches qui reflètent la peur et l’incompréhension.

Mon père nous regarde comme si nous étions les derniers humains sur terre :

– Tenez tous le vélo par une main, comme ça, on restera ensemble, ne lâchez pas le vélo, et si la foule vous arrache la main, criez pour que je vous récupère, ne lâchez pas le vélo !

Nous entrons dans le flot, avec nos petites affaires comme bouées et le vélo comme ancre à laquelle se raccroche notre famille. Nous n’avons pas eu le temps de faire de vraies valises, juste quelques sacs remplis à la hâte. Nous avons emporté quelques vêtements, et un peu de nourriture. Heureusement, il ne pleut pas, il fait même beau, et chaud.

Dans tout ce tumulte et cette panique générale, j’ai peur de perdre ma mère, une peur viscérale. J’ai beau avoir douze ans, d’une main, je tiens le vélo, mais de l’autre, c’est la main de ma mère que je serre de toutes mes forces. Le vélo rassemble mes parents, mon frère Ti Hoa, Leng, ma grande sœur de 21 ans, et son fiancé, Heng.

Moi, Chhor Hoa, je suis le huitième de la fratrie. Je comprends confusément que Heng a perdu la trace de sa famille, et qu’il a aussitôt pensé à retrouver Leng. J’aime bien Heng, ça fait encore un autre frère, et en plus il protège ma sœur. Trois autres de mes sœurs sont déjà parties chez un oncle, à Hong Kong. Au moins, elles sont à l’abri. Deux autres ont été données, selon une coutume ancestrale. Les familles qui avaient trop d’enfants, surtout trop de filles, les donnaient à ceux qui n’en avaient pas. Il n’y avait pas d’état d’âme, c’était la tradition.

Soudain, j’entends Ti Hoa appeler notre père. Je ne vois plus sa main sur le vélo, mais sa voix est proche. Ti Hoa est plus âgé que moi, il est plus fort que moi, mais il a tout de même été happé par la foule. Mon père stoppe la marche, et nous nous arrêtons avec le vélo :

– Ti Hoa, où es-tu ? Reviens, nous sommes là !!!

Toute la famille s’époumone à l’appeler tandis que mon père fend la foule en direction de sa voix. Nous continuons de crier, et nous ne sommes pas les seuls, des gens autour de nous s’interpellent, se perdent et se cherchent désespérément.

Mon père réapparaît avec Ti Hoa dans son sillage, accroché à sa chemise. Mon père est en colère, je crois qu’il a eu très peur :

– Ti Hoa, tu attrapes le guidon du vélo et tu ne le lâches plus, tu entends ?

Mon frère acquiesce en baissant la tête. Je crois qu’il va vraiment se faire mal à la main en serrant le vélo de toutes ses forces !

Les ruelles qui serpentent entre les immeubles sont bondées, la horde disparate des fuyards avance lentement. Aujourd’hui, la ville régurgite son peuple en une seule et grande fois. Je n’ai jamais vu autant de monde à la fois, même pendant les fêtes du nouvel an. Je suis terriblement impressionné par cette foule compacte qui m’oppresse, je n’ai pas l’habitude d’une telle promiscuité.

Mon père interpelle des voisins qui avancent à proximité, des voisins de marche, pour avoir des nouvelles, mais tout le monde est au même niveau d’informations, personne ne sait rien de plus que lui-même. La foule se contente de piétiner lentement dans la même direction, vers le sud de la ville.

Je ne comprends pas ce que veulent les Khmers rouges. Mon père nous explique qu’ils doivent avoir un plan pour nous, un plan d’évacuation et un point de chute où on prendra soin de nous. Car c’est pour nous, le peuple, qu’ils se sont battus contre Lon Nol et les Américains. Et si ces derniers ont l’intention de bombarder massivement la capitale, alors, ils ont raison d’évacuer la ville. Il faut leur faire confiance.

Soudain, mon père nous demande de ne pas regarder à droite, mais c’est trop tard, car trop tentant. Devant un immeuble, un soldat de l’armée régulière gît au sol dans une pause incongrue, une énorme mare de sang sous le corps, des impacts béants dans la poitrine. Il semble dormir. Ce n’est que bien plus tard, en France, que je découvrirai l’admirable poème d’Arthur Rimbaud, et cette image me reviendra alors, comme la preuve de la réalité tangible de ces vers.

Puis, mon père abandonne, il y a des cadavres à chaque coin de rue, beaucoup de soldats de l’armée régulière, mais aussi quelques civils, des femmes aussi, des enfants. Je suis crispé sur la main de ma mère qui semble être la seule chose raisonnable dans ce monde, et le petit vélo blanc que je ne quitte plus des yeux pour ne pas voir le reste.

Leng a la tête contre l’épaule de Heng, les yeux sur sa chemise. Je vois bien qu’elle pleure en silence, que le spectacle qu’elle découvre au fur et à mesure de notre progression la touche profondément.

Ma vie semble basculer irrémédiablement vers quelque chose que je ne maîtrise pas. L’abandon de notre appartement, notre fuite, puis la foule, et enfin les cadavres qui ponctuent notre lente avancée. Nous avançons, certes, mais vers quoi ? Je sens que le reste de la famille, comme tous les gens de cette foule démesurée, se posent les mêmes questions. Mais nous n’avons pas de raisons de douter de la bonne foi des Khmers rouges.

Mon père tente de nous expliquer ce qui arrive. Notre grand-père, qui est d’origine chinoise, s’était installé au Cambodge avec son frère, non pour fuir le régime de Mao, mais plus prosaïquement, pour y faire prospérer son commerce de plantes médicinales entre les deux pays. Il y avait rencontré sa femme, sino-cambodgienne, et nous étions arrivés. Nous parlions d’ailleurs chinois en famille, pas le mandarin, mais le dialecte de notre province d’origine, et le cambodgien était notre seconde langue. Puis, la guerre du Vietnam avait déstabilisé toute la région, le communisme gagnait et les américains fuyaient, abandonnant les populations à leurs nouveaux maîtres.

Et pourtant, le Cambodge avait été un empire puissant, qui avait été capable d’élever des temples fabuleux tel que l’Angkor Vat. Cet empire avait régné sur toute la péninsule d’Indochine du XIème au XIVème siècle. Puis, comme tout empire, il avait connu son déclin, pour finir sous protectorat Français au XIXème siècle.

L’indépendance ne datait que de 1947, tout comme la monarchie constitutionnelle qui avait intronisé roi le prince Norodom Sihanouk. Celui-ci affichera une politique de neutralité face à la guerre du Vietnam. Confronté, à partir de 1967, à une insurrection fomentée par les Khmers rouges, des rebelles communistes d’inspiration maoïste, avec une crise économique qui ne cessait de s’aggraver, Norodom Sihanouk devait se résoudre à confier en 1969 la direction du gouvernement au général Lon Nol, résolument anticommuniste, contre une aide américaine. Il devait fuir ensuite vers Pékin pour créer un gouvernement de coalition avec les Khmers rouges.

En 1970, les Khmers rouges étaient en passe de gagner, mais les Etats-Unis intervinrent massivement, larguant quelques 2,5 millions de bombes, et faisant du Cambodge le pays le plus bombardé au monde. Des bombes au napalm bien sûr, mais aussi des bombes à dépression, qui, par la suppression de l’oxygène ambiant, anéantissait toute créature vivante dans un rayon de 300 à 400 mètres. Malgré cela, dès 1973, les Américains se désengageaient de la région, et les frappes aériennes ne parvinrent pas à stopper la progression des Khmers rouges. Ceux-ci, avec l’appui de la Chine, étaient en train de gagner le pays, et aujourd’hui, sa capitale.

Tout cela, notre père nous l’avait rappelé, pour expliquer les événements que nous vivions. Nous étions toujours dans les ruelles entre les immeubles, cramponnés à notre vélo et moi à la main de ma mère. Il aurait fallu me tuer pour me la faire lâcher. Il y a encore trois jours, la ville semblait calme, assoupie. Elle redoutait et refusait de croire à la réalité des hordes en marche contre elle. Ce matin, c’était apparemment la liesse populaire, et cet après-midi, nous avons peur de les voir, d’être confrontés à ces êtres dont nous ne comprenons pas les convictions.

Mon père entame la discussion avec un vieil homme qui porte difficilement un énorme sac à dos. Lui vient d’arriver à Phnom Penh, et il a pratiquement fait la route aux côtés des Khmers rouges. Il explique lentement :

– Les combattants arrivent des campagnes, ils sont tous très jeunes, il y a même des enfants qui sont enrôlés. Ils suivent une formation rapide et brutale. Ils doivent obéir aveuglément aux règles strictes de l’Angkar, l’Organisation Révolutionnaire dont Pol Pot est le Frère numéro un.

Mon père le regarde d’un air dubitatif :

– Mais pourquoi autant de jeunes ?

– Parce que l’endoctrinement est plus facile à enraciner dans un esprit neuf. Il trouve un terreau idéal dans les esprits frustres et brutaux de la campagne, jaloux des prérogatives et des richesses de la population urbaine, des intellectuels, des scientifiques.

– Je ne comprends pas, on ne leur a rien fait !

– Ils sont animés par la haine et par une soif de revanche sur ceux qui détiennent la richesse et le confort. Le régime du Général Lon Nol, même soutenu par les Américains, n’a pas été capable de stopper cette folie et de sauver la capitale. Lon Nol a d’ailleurs fui il y a quinze jours.

Mon père ne répond pas. Il est sombre et perdu dans ses pensées. Moi, je constate qu’à la place des fleurs, des rires et des chants, c’est la peur et la fuite qui nous animent.

Un mois avant, c’est plus d’une centaine de roquettes qui tombaient sur la ville chaque jour. Nous avions l’interdiction de sortir, mon frère et moi, sauf pour quelques courses. A l’occasion d’une courte sortie, un obus de mortier est tombé à proximité de nous, près d’un cyclo-pousse. L’engin a poursuivi sa route sur sa lancée, mais le conducteur a la tête scalpée, et la figure criblée d’éclats d’obus. Une vision de cauchemar qui nous poursuivra pendant très longtemps.

L’assaut final a été lancé dans la nuit. Après s’être emparés de l’aéroport de Pochentong, seul lien entre Phnom Penh et le monde extérieur pendant le siège, les insurgés ont rapidement progressé vers le centre. A l’aube, la colline de Wat Nom, qui domine la capitale, était prise. A 6 heures, la radio des Khmers rouges annonçait que les forces insurgées avaient pénétré dans Phnom Penh de toutes parts. Et ils avaient en mémoire que l’armée régulière offrait une prime aux soldats qui ramenaient une tête de Khmer rouge. La « glorieuse révolution », les ultra-maoïstes prenaient le pouvoir sans difficultés, un mois et demi avant que les Vietcongs ne prennent Saigon.

De l’armée régulière, il ne reste plus que quelques cadavres au gré des carrefours. Le vieil homme près de mon père continue d’expliquer. Vingt-cinq mille hommes sous-alimentés et impayés depuis des mois, contre plus de quarante mille Khmers rouges parfaitement déterminés et galvanisés par leur doctrine. Les soldats de Lon...

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