Le prix du silence

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C'est dans la solitude qu'Orélia s'est enfermée avec ses secrets et ses drames, dont certains, parce qu'ils n'on pas été exprimés à temps, ne referont surface que des années après les avoir vécus. Sa vie entière a tourné autour de son passé, la conduisant ainsi aux frontières de la mort via la maladie. Malgré les obstacles qui se dressent sur son chemin, Orélia les fait tomber l'un après l'autre pour enfin découvrir le bonheur d'une vie simple.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296210370
Nombre de pages : 267
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LE PRIX DU SILENCE

Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation", Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Dernières Volet: Histoire de vie

parutions

François CHAPUT, Profession: chercheur d'emploi. Parcours cahoteux d'un« emploi-zoneur »,2009. Paul SECHTER, Venez nous chercher. Deux petites filles juives dans la tourmente nazie, 2009. Monique BLOCQUAUX, La Vie sans toit, 2009. Christian MONTEMONT et Y onida, Curriculum Evitœ. Une écriture biographique accompagnée, 2009. Jean-Pierre MILAN, Aviateur sans moteur, 2008. Roger BOLZONI, Vivre debout malgré la maladie et le handicap, 2008. Zaze ROUX, Les cent papiers de la mariée, ou comment Sarko m'a passé la bague au doigt, 2008. Jacques LADSOUS, Profession: éducateur, De rencontres en rencontres,2008. Claude ROSALES, Journal d'un rappelé d'Algérie, Mainovembre 1956: 200 jours entre Alger et Djelfa, 2008. Philippe BALIN, Voir autrement, 2008. Gérard LEFEBVRE, Récit d'adoption. Du désert à la source, 2008. Aline MARTIN, Le cri de l'âme: après le viol..., 2008.

Orélia

LE PRIX DU SILENCE

L'HARMATTAN

(Q L'HARI\1ATTAI\,

2009

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diftùsion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06740-0 EAN : 9782296067400

« ChaCttn lloit ce que tuparaÙ êlre, ldaÙ pm"que perJo/l/le /le tO/lIlatl ce que lu eJ.
))

Machiaycl - J ,e Prince

Remerciements
Tout d'abord, je tiens à remercier mes parents sans qui je n'aurais jamais pu m'en sortir. En effet, habiter chez eux m'a permis de faire mes démarches avec plus de patience et de sérénité. Je porte en moi leurs gènes et leur force <-luim'ont permis d'affronter les évènements avec ténacité.
Je remercie celles et ceux (lui ne m'ont pas laissé tomber lors(\ue j'étais dans le creux de la vague et plus particulièrement mon amie Tatiana pour l'aide précieuse qu'elle m'a apporté dans la réalisation de ce livre.

SOMMAIRE

INTRODUCTION
lèr"partie: DERACINEE

p. Il
p. 13

2" partie: ENGRENAGES

p. 89

3" partie: RECHERCHE

D'IDENTITE

p.145

4" partie: COI\:IPRENDRE ]\L\ YIE POUR ENFIN L\ VIVRE

p.211

NOTE

DE L'AUTEURE

p.265

INTRODUCTION
J'ai longtemps été emmurée dans le cercle yi cieux du «je yais mal, alors je ne fais rien. Je ne fais rien parce que je yais mal ». J'ai tÏni par comprendre que si je ne faisais rien pour rompre ce cycle, personne ne le ferait à ma place. J'ai donc entrepris une psychanalyse pour m'aider à comprendre ce que je sa\'ais déjà mais qui était enfoui dans les méandres de mon celTeau. Je tenais à témoigner de mon expérience cie \'ie pour dire (Ju'on peut s'en sortir malgré les drames que la vie peut parfois nous réser\'er. Ce récit n'aurait certainement pas existé si mon amie Tatiana n'avait pas été là pour m'encourager à continuer. Plus d'une fois j'ai eu el1\'ie de tout arrêter car plonger dans mon passé n'a pas été chose facile. De plus, elle a pris en charge la partie « techni(lue » du line dont j'aurais été bien incapable de trayailler. A mon tour d'encourager celui ou celle (Jui lira mon histoire en disant (Jue la yie appartient à celui ou celle qui l'a \'it et qu'heureusement rien n'est tÏgé, nous a\'ons tous la possibilité d'agir pour faire de notre ,-ie une belle histoire.

Il

DERACINEE
Première partie

DEMARRAGE

DIFFICILE

I\lon enfance a été perturbée par le déracinement et la différence culturelle que j'ai eue beaucoup de mal à accepter parce que les autres ne l'acceptaient pas. Et à trop vouloir m'identifier à ce que je n'étais pas, je me suis retrouvée éperdue de solitude, sans nulle appartenance culturelle à laquelle me raccrocher. Je suis née au l\faroc, d'un père Marocain et d'une mère Espagnole. J'ai été parachutée en France à l'âge de cinq ans, en plein automne. Je me souviens que je pleurais souvent dans les jupons de ma mère en la suppliant de retourner chez nous parce qu'ici il faisait froid, il pleuvait tout le temps et les gens n'étaient pas très gentils. On vi,oait barricadé dans une cité HLM alors clu'au Maroc, on ,oivait dans une maison entourée d'arbres et d'animaux. Il v faisait beau et les portes des maisons restaient toujours ouvertes. Dans ma cité, on ne sortait pas, nos parents avaient peur de nous laisser dehors.
Nous étions neuf personnes à vivre dans un cluatre pièces. Au début, nous n'étions que quatre: mon frère, mes parents et moi. l\fcs deux frères et ma sœur aînés viendront un peu plus tard, le temps clue leur passeport soit fait là-bas. Quant à mon petit frère et ma petite sn:ur, ils rejoindront la fratrie quelques années plus tarct *

J'ai été scolarisée avec un an de retard par rapport à la moyenne, je n'ai pas connu la maternelle, là où tout est décisif d'après \cs psychologues. Je suis entrée directement en CP à l'âge de sept ans. Le fait d'avoir un père Marocain, une mère Espagnole et d'habiter en France était extrêmement difficile à gérer pour l'enfant clue j'étais. J'étais quoi? Marocaine, Espagnole ou Française? Je ne le savais pas. J'étais née dans un pays étranger clui me prenait pour une étrangère quand j'y mettais les pieds. Mon pays d'adoption me prenait également pour une étrangère et l'été, dans le pays de ma mère, le voisinage m'appelait, pour rire, la mora clui 'Tut dire: l'arabe. Je me sentais rejetée par toutes les communautés. J'avais le 15

désagréable sentiment de n'être de nulle part et surtout de déranger. J'étais bilingue arabe/ espagnol et voilà que je devais apprendre une autre langue au détriment de ma langue d'origine. C'est à ce moment très difficile de ma vie de petite fille que je découvre la méchanceté et l'intolérance.
Une fois, alors que j'étais en train de discuter avec des camarades de classe, j'émets mon désaccord à propos de ce clue venait de dire un garçon dont le nom, prénom et visage sont restés gravés dans ma mémoire. Visiblement, ce garçon n'a pas appri~cié que je le contredise. L'insulte tombe comme un couperet: Espèce pays! de sale arabe, tu n'as rien à faire ici. Retourne dans ton

Quel pays? Où est mon pays? Cette phrase a retenti dans ma tête durant des années. J'ai commencé à me retrancher du groupe puis du monde en général. Je deY<.~naisune enfant triste et solitaire. Il avait raison, je n'étais pas chez moi ici. J'ai porté ma différence culturelle comme un fardeau. J'avais envie d'être Française comme mes camarades de classe, d'être blonde aux \"eux clairs.

J\1algré tout, je continue de travailler à l'école. Je dois prouver que je suis aussi capable que les autres. Je veux clu'on vienne vers moi. Je veux détrÔner de leur rang, les bons élèves. J\1oi, l'arabe, je [ais ce pan. J'ai du retard et j'en suis consciente. Je dois néanmoins travailler dur pour rattraper ce retard mais il est difficile de rattraper le temps perdu car malgré mes efforts, je redouble ma classe de CPo Je me retrOU\T, l'année d'après, encore en CP avec des enfants de six ans alors clue j'en ai huit. Cette différence d'âge me gêne un peu parce que mes lacunes pouvaient se deviner à travers lui. Je dois à tout prix travailler pour me mettre au niveau de la classe. Je travaille deux fois plus clue les autres pour clui tout est d'une facilité évidente. Chez eux, il y a les parents pour leur explicluer les devoirs ou pour leur faire réciter les poésies. l'vfoi,je n'ai personne, je suis seule face à mes difficultés scolaires. Tant pis, je m'acharne 16

au travail tout au long de l'année méritant ainsi mon passage en CEl. Aussi, c'est à cette période là <-luej'entends parler de l'étude. La maîtresse de classe m'explique que l'étude est surtout réservée aux enfants dont les parents travaillent. f\,fa mère ne travaillant pas, je n'ai donc pas droit à l'étude. Je m'inscris quand même en insistant sur le fait que sans cette aide, je n'y arriverai jamais. Mon inscription à l'étude est finalement acceptée et je me promets de travailler comme une forcenée. l'vIes efforts durant toute cette année porteront leurs fruits puis<-lue je passe en CE2 sans trop de difficulté. Là, je fais partie d'un groupe d'enfants, tous Français car je voulais m'intégrer et progresser le plus vite possible. En effet, si je restais avec des étrangers, comme moi, j'avais l'impression de ne pas avancer parce qu'ils restaient entre eux pour parler leur langue d'origine. Mes premières années scolaires se passent sans trop de heurts mais toujours avec ce sentiment d'exclusion qui m'habite. J'arri'T au collège avec, évidemment, deux ans de retard. .l\fes années au collège ne durent que deux ans. Je lâche prise: il y a trop de matières, trop de professeurs, ça va trop vite pour moi. En 5èml', on me dit que je peux passer de justesse en 4èml' ou bien m'orienter vers un CAP. Je choisis le CAP.

Je change d'école et me retrouve dans un Lycée d'Enseignement Professionnel (LEP). La rentrée au LEP se fait en 1980. Le CAP se prépare en trois ans. La prenùère année, les trois sections sont mélangées comptabilit<\ vente et bureau, je m'y perds. En deuxième année, je choisis ma section: employée de bureau, en sachant d'a,-ance que je ne m'arrêterai pas là. Je veux devenir secrétaire juridique et pour cela, outre le CAP, il me faut le Bac et deux ans de droit. Je commence a travailler d'arrache-pied. Je suis toujours volontaire pour faire des exposés oraux. J'améliore ainsi mon expression orale, ce clui arrange tout le monde car peu sont ceux gui veulent se liner à cet exercice périlleux où on est confronté aux questions du prof et aux moqueries, éventuelles, de certains élèves. Les sujets que je choisis sont des sujets graves, tels que:
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l'enfance maltraitée, la délinquance, la peine de mort, l'erreur judiciaire... Je passe tout mon temps libre à la bibliothèque afin de travailler sur mes dossiers. J'obtiens d'excellentes notes parce clue ces dossiers sont préparés et présentés de façon consciencieuse. Juin 1983, je prépare l'examen. i\fin de réviser mes cours, je ne sors plus de chez moi. En fait, c'est une révision sommaire car j'ai bien travaillé durant ces trois années, aussi, je me sens prête sans stresser. Dans le cluartier, on pensera que j'avais fait une fugue. En effet, après être restée cloîtrée, apparemment suffisamment longtemps pour faire jaser le voisinage, je décide de sortir de ma cache. Là, je croise mon voisin de palier qui me dit :
-

T'es là ? T'étais où ? J'ai entendu dire que t'avais fait une fugue.

Voilà un petit échantillon de ce qu'est la vie de cité. Si on 'TOUS voit trop, vous êtes catalogué de pas sérieux et à l'inverse, si on ne vous voit pas assez, c'est douteux.

*
:\ cette même période, un télégramme nous parvient d'Espagne nous annonçant le décès de mon grand-père. l\fa mère part donc en catastrophe me laissant du haut de mes dix-sept ans avec des responsabilités d'adultes. Pendanr trois mois, je prends sa place: je m'occupe de ma petite sœur et mon petit frère. Je veille sur eux comme une mère poule. Je ne les laisse pas traîner ailleurs que de,Tant l'immeuble, je veux pouvoir les voir lorsque je me mets par la fenêtre.

Ma petite sœur, (lui pensait pouvoir faire ce (lu'elle voulait parce que maman n'était pas là, s'est vite rendue compte qu'avec moi c'était encore pire. Je ne la laissais pas sortir le matin car avec le ménage à faire, je ne pouvais pas la surveiller en même temps. Je la laissais sortir uniquement l'après-midi. Elle avait une copine avec qui elle faisait les quatre cenrs coups, il ne se passait pas une journée sans que quelqu'un ne ,Tienne se plaindre de (luelque chose. C'était donc pour cette raison, entre autre, que je voulais avoir un œil sur elle.

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Quant à mon petit frère, il ne m'a causé aucun problème. Il prenait son ballon et descendait jouer avec ses copains. l\falgré tout, heureusement que mon père était resté avec nous pour s'occuper de la cuisine et des courses. Toute seule, je n'aurais pas pu tout gérer. Finalement tout s'est très bien passé. Chacun avait trouvé son rythme et ses habitudes pendant ces trois mois où chacun savait ce qu'il devait faire ou ne pas faire. Tout avait fini par rentrer dans l'ordre après un démarrage difficile. Je racontais à ma mère tout ce qui se passait à la maison pour qu'elle puisse, elle aussi, participer à notre vie, à distance. Elle nous em'oyait des lettres par l'intermédiaire de mes tantes dans lesquelles elle me félicitait de prendre mon rôle au sérieux. Néanmoins, je ne devais pas me détourner de mon objectif: réussir mon CAP. * Le jour de l'examen arrive, un peu trop vite. La première épreuve c'est le droit. C'est l'une de mes matières préférées, ça commençait bien. Je ne me souviens plus du sujet mais je me som'iens très bien de la note: quinze sur vingt. J.cs autres épreuves se sont déroulées sans trop de difficultés. J'obtiens également de bonnes notes en français et en anglais. Juillet: les résultats sont affichés dans le LEP. Je cherche mon nom dans la liste des candidats, je \'ois un A en face. Je ne réagis pas. ~Ies copines me disent que ça signifie « Admis ». Je n'y croyais pas. Je demande confirmation à la surveillante qui me répond la même chose. Je venais de réussir mon CAP. Je papillonne et m'empresse d'em'oyer une lettre à ma mère pour le lui dire. C'est l'été et j'aurais bien aimé partir un peu quelque part, histoire de me remettre du travail que j'avais fourni tout au long de cette année. Mais je dois rester m'occuper des petits et chercher un lycée où je pourrai préparer le Bac car le passage en seconde ne s'est pas fait automatiquement. l'vIalheureusement, je suis confrontée à des lycées où les effectifs sont atteints. Je ne veux pas me retrouver dans la vie active à dLx-sept ans avec, pour seul bagage, un CAP. Je passe donc tout l'été à chercher un lycée où j'obtiens toujours la même réponse:

Désolé, il n'y a plus de place ! 19

J'étais prête à faire un BEP ou à faire un autre C\P, mais je ne voulais surtout pas me retrouver sans rien. Je devais, coûte que coûtt\ trouver un établissement qui veuille bien m'accueillir. Il n'y a pas de seconde spéciale dans tous les lycées (classe dont les élèves viennent d'obtenir un CAP). i\ Drancy, il y en a un. Je prends contact avec le directeur et comme les autres, il me répond:
- Les effectifs sont atteints.

Je retourne dans mon lycée d'origine afin de récupérer mon dossier scolaire. Et là, personne ne comprend pounJuoi je n'ai pas encore trom~é d'école puisque mon dossier comportait Ja meilleure appréciation. Je reprends contact avec le Jycée de Drancy pour présenter mon dossier. ~-\ucune chance, tout est complet. Je me renseigne auprès des élèves de la seconde où l'on me dit que l'effectif n'est pas atteint puisqu'il n'y a que vingt et un élèves sur vingt-quatre de prénls.
A partir de ce moment, je déclare une guerre d'usure au directeur d'établissement. Tous les jours, je lui téléphone, je lui cm' oie des courriers, clui restent sans réponse, je me présente à son bureau. Il finit par craquer. i\ cc petit jeu-là, j'étais déjà très patiente. Je me souviens: c'était un samedi matin, il pleuvait des cordes. J'étais dans son bureau, il a fait mine de regarder le planning mural puis il m'a dit, sans préambule :
-

J ,undi, neuf heures.

La bataille a été dure mais je l'ai gagnée, clue! soulagement! J'avais enfin une école, je commence avec trois semaines de retard. Un travail d'acharnement en perspective pour rattraper de nouveau ce retard.

Je suis dans une classe à majorité féminine et, contrairement à mes classes de CAP, il n'y a pas beaucoup de maghrébine: nous sommes deux. Je retrouve Julie. Que fait-elle ici? Son dossier 20

scolaire n'était pas brillant, pourtant. J'apprends plus tard que son père l'a « pistonnée ». Il était fonctionnaire de police et collègue du mari de la surveillante générale du LEP où nous étions. Et surtout, elle s'appelle DUPONT, mais cela ne suffit pas toujours pour gravir les échelons. En effet, elle abandonne ses études en cours d'année.
L'année se passe tran(juillement, je me sens bien dans cette classe où nous avons, à peu près, tous le même âge: entre dix-sept et dix-neuf ans. Je ne suis plus la plus vieille de la classe mais l'une des plus jeunes, puisque j'ai dix-sept ans et que la majorité a dixneuf ans. Nous venons tous du même milieu scolaire, le LEP. Je suis donc comme tout le monde: même niveau, même âge. La fin d'année approche et nous sommes tous un peu sur 1c quivive: il n'y a pas de redoublement. Soit c'est un très bon dossier et à la clé, le passage en 1''f", soit c'est un dossier médiocre et c'est la porte. Nous attendons que les résultats du conseil de classe nous palYlennen t. Cn soulagement immense s'empare de moi mêlé à un sentiment de fierté, j'avais réussi le plus difficile: le passage en 1l:TC. n'y a eu Il que treize passages sur vingt-quatre élèves: la sélection a été rude mais j'y suis arrivée.

J'entre en Fr" et l'année se passe plutôt bien. L'épreuve de français arrive, je prépare les textes de Molière, Zola, Rabelais... L'épreuve se déroule bien et je passe en Terminale. Bientôt le baccalauréat avec peut être des études dans le domaine de l'éducation. Les années ont passé et mon objectif professionnel a changé également. Je veux devenir éducatrice spécialisée dans la délinquance. Je veux m'occuper des jeunes et leur tendre la main. Leur dire que malgré les difficultés, on peut s'en sortir. Ce n'est pas pour rien si j'ai été déléguée de classe tous les ans et déléguée d'établissement, une année. Cette année-là, il y avait dans ma classe une élè,'e (lui avait été abandonnée à sa naissance par ses parents. Elle était élevée par son oncle et sa tante qui la maltraitaient. Pour avoir préparé un dossier sur la maltraitance des enfants, je n'étais pas insensible à son histoire. Elle me parlait souvent de sa nourrice (lui vivait en Normandie. Elle était très 21

bien chez sa nourrice et rêvait d'y retourner car la vie (lu'elle menait ici était infernale. I~lIe venait de parler à la bonne personne.
Je convoque les autres délégués d'établissement pour leur signaler ce cas et pour voir ce gu'on peut faire ensemble. Nous nous mcttons d'accord sur le fait qu'il faut en parler avec l'assistante sociale du lycée. Nous prenons donc tendez-vous avec elle, puis nous lui racontons tout ce gue cette élève m'avait confié. Cette dernière a été convoquée à son tour par l'assistante sociale et au cours de cette même année, j'apprends que Géraldine part en Normandie chez sa nourrice. Bien sûr, ça ne s'est pas fait du jour au lendemain parce (IU'il fallait d'abord faire une enquête. Nous avons donc été convoqués pour témoigner. Pour moi, c'était facile. Etant dans la même classe gu'clle, je voyais bien (lU'elle n'allait pas bien. J'avais vu des bleus sur les jambes. Une autre fois, une marque de strangulation. Elle m'avait dit (lue cette margue c'i~tait à cause d'un malheureux retard. Son oncle l'avait alors prise par le cou pour lui signifier (IU'dle ne devait plus rentrer en retard de l'école. Et c'était comme ça tous les jours. Son oncle et sa tante ne lui achetaient pas de fournitures scolaires, c'est donc naturellement que toute la classe s'est cotisée afin qu'elle ait ses affaires, comme tout le monde. Elle avait un cousin et une cousine mais ces derniers bénéficiaient d'un traitement de faveur et tout ce (lui n'allait pas dans la maison, c'i,tait à coup sûr de sa faute.

L'école reçoit une lettre à mon nom (lui m'est remise par un de mes professeurs. C'était Géraldine qui m'écrivait pour me dire qu'elle allait bien maintenant (IU'dle était chez sa nourrice. j'en fais part aux autres délél-,'1.1és ui partageaient avec moi le même q enthousiasme d'avoir réussi guelgue chose de bien.
j'ai dix-neuf ans et la vie devant moi. i\vec ce démarrage un peu difficile, ma personnalité s'est affirmée et développée trop ,-ite. Une personnalité ambiguë parce gue la face visible renvoyait la force et l'assurance. La face cachée, (luant à elle, exprimait la souffrance ct le mal être. En effet, mon enfance ayant été bercée par la solitude, le rejet et le manque affectif, je devais maintenant combler tout ca.

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SYNDROME

DE REPETITION

J'allais commencer à adopter un comportement à haut risque pour combler les manques. Et c'est un vrai miracle si je suis encore en vie aujourd'hui. Combien de fois j'ai mis ma ,'ie en péril? Une fois? Deux fois? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est clue j'avais besoin qu'on s'intéresse à moi. Je me sentais enfin exister lorsqu'un homme semblait porter sur moi un peu d'attention. :r-.fais je ne savais pas que certains hommes pouvaient avoir des attentions plutôt douteuses.

En été 1985, mon amie d'enfance part en vacances avec ses parents. Elle me demande si je peux m'occuper des plantes, des oiseaux et du courrier, j'accepte. Un jour, en allant chez elle pour remplir ma mission, je croise un copain que j'aimais bien. Il me demande s'il peut me parler, je lui dis: - Pas de problème, je t'écoute. Il me demande s'il peut m'accompagner chez mon amie. Je lui réponds non. Il insiste car ce qu'il a à me dire est très important. J'accepte sans me méfier. Nous arrivons devant la porte de l'appartement après an>ir monté trois étages. Je l'invite à parler: il n'a rien à me dire. Je prends instinctivement un coussin et le calc contre moi. Je ne savais pas que cette attitude allait attirer la foudre: la peur amène le danger. De but en blanc, il me demande de me déshabiller. Ce que je refuse, évidemment. Il insiste et menace de tout casser dans l'appartement. J'ai peur. Je voyais déjà toute la maison sens dessus dessous. Je cherchais dans ma tête une histoire cohérente à raconter à mon amie et à ses parents pour justifier le désordre quand tout à coup, tout bascule. Il se jette sur moi. Je reste assise sur le fauteuil avec mon armure, le coussin, qui ne m'a pas beaucoup protégée. Je ne peux pas me débarrasser de mon agresseur mais je continue de me débattre jusqu'à ce que je sente la fatigue s'emparer du peu de force clui me restait. Je finis par céder, en larme, sous les insultes clui pleuvent 23

dans tous les sens. Je bascule sur le sol et là je sens toute ma féminité et l'innocence de mes dix-neuf ans me quitter. L'acte terminé, il s'en va comme si rien ne s'était passé, me laissant complètement anéantie. Je suis paralysée par ce qui vient de se produire. Cette agression ne prendra la forme d'un viol que des années plus tard. JI y a eu un tel blocage psychologique que jamais je n'ai prononcé le mot « viol». Cet accident,je le garderai pour moi, personne ne saura. ~fon corps est p(~trifié, glacé de terreur..Je commence à le haïr et à me haïr. J'arrange mes vêtements qui n'ont pas été déchirés (.'t m'assois sur le canapé. ~Ia tête est en feu, je revois toute la scène.
Quelques heures plus tard, je quitte ce lieu maudit. .Je rentre chez moi en rasant les murs, pour ne pas attirer l'attention sur moi. Arrivée à la maison, jt.~cours dans la salle de bains afin de prendre une douche brûlante pour me laver de cette cime. Peu à peu, je plonge dans un état léthargique, dans une (kpression qui va durer cinq ans. Une dépression latente. J'ai dix-neuf ans et j'cn fais dix de plus. Les maladies psychosomatiques vont prcndre lcur place: crise dc spasmophilie, maux de tête, palpitations, anorexic, sciatique, insomnie... Personne ne voit rien. Je me renferme de plus cn plus dans un mutisme maladif. Je ne parle plus, d'ailleurs, je ne sais plus parler. .Je suis incapable de formuler unc phrase cohérente et cc handicap me renferme davantage car je n'ose prendre la parole de peur qu'on se moque de moi.

La nuit, je me recroqueville en position fœtale, le pouce dans la bouchc..Je veux rcde\"cnir le bébé que j'étais dans le ventre de ma maman afin de retrouver la chaleur et la sécurité quc jc ne trouve pas dans ma vico Ma chambre va prendrc la place de ce vcntre, je m'y enferme toute la journée. Je devicns agrcssive et suicidaire, arri\T passer à l'acte. Je vais au quinzième étage de la maison, j'accède au balcon collectif, murct et regarde le vide qui me sépare de et je recule. Je ne peux pas faire ça 24 le jour où je décide de d'une tour, pas très loin je lèvc une jambe sur le la vie terrestrc. J'ai peur à mes parents, ils ne

comprendraient endroit.

pas. Je reprends vite l'ascenseur et m'enfuis de cet

1'1es palpitations me fatiguent beaucoup et j'ai toujours l'impression que mon cœur va s'arrêter de battre. Le soir, j'ai du mal à m'endormir et j'ai la sensation d'étouffer. Si seulement, il pouvait s'arrêter pour de bon! Ce serait ma délivrance, le problème serait réglé. Le plus dramatique, c'est que personne ne se rend compte de mon mal être ou personne n'ose voir que je vais mal. Ma mère a trop à faire avec le reste de la famille pour qu'clle puisse s'attarder sur mon cas. Je n'ose en parler avec qui clue ce soit car j'ai peur qu'on dise ou qu'on pense clue ce qui est arri,.é est unicluement ma faute. Il est vrai clue je n'aurais jamais dû me trouver seule avec un garçon dans un appartement. Je ne comprenais pas pourquoi il s'était acharné sur moi.
Des années après ce drame, je pensais avoir trouvé la réponse. Je pense simplement à un pari clu'il avait dÙ faire avec les copains du cluartier. En effet, à cette époque je fréquentais un garçon qui avait dû se vanter de cette pe~i(mnanœ car je refusais systématiquement les avances des uns et des autres. Peut-être que mon t{~re.r.œur ,.oulait prouver qu'il pouvait, lui aussi, m'avoir. Et il m'a eue! * 1986, c'est l'année En septembre, entreprise clui mal dans cette des réflexions avec les autres,
.

du Bac et je me plante lamentablement.

je trouve un emploi de secrétaire dans une fabrique et vend des appareils photo. Je me sens entreprise où, encore une fois, je suis confrontée à racistes. Cne collègue, lorsqu'elle refaisait le monde disait souvent: je te les foutrai tous dans un four. disait aussi:

Ces bougnoules,

Cette même collègue,

S'il Y avait moins d'étrangers, il y aurait plus de travail pour les Français.

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Elle mettait sur le dos des étrangers, tous les maux de la société. Et moi, j'étais là à me demander si je faisais partie de ces bou.gnrm!eJ qu'elle foutrait au four. Après tout, j'en suis une aussi et je prenais la place d'une Française!

Je ne savais pas s'il fallait réagir ou laisser dire. Je laissais dire car j'étais trop jeune pour affronter des mères de famille qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez. Je n'étais pas chez moi et je n'avais pas mon mot à dire. Je continuais de travailler du mieux que je pouvais pour ne pas attirer la foudre sur moi, pour ne pas donner la possibilité à ces vipères de critiquer mon travail. Je venais toujours à l'heure malgré un trajet long et pénible. Au début, on me faisait faire tout le classement. Puis, petit à petit, j'allais prendre en charge les litiges des clients avec les transporteurs. J,a plupart de ces litiges se réglaient par téléphone interposé. Au téléphone, tout se passait bien: on ne me voyait pas.
Au cours d'une conversation téléphonique, un client me trouve , . ,. . , . trcs agrea ble. J' elals con lente qu en fi que lqu un pUIsse s arreter m ' un instant sur une de mes qualités plutôt que sur mon éternelle différencc d'origine. Il appelle très souvent et demande à me parler directement puisque c'est moi qui ai pris en charge son problème. Au cours d'une de ccs c011\'ersations ano,!ymeJ, il me propose un rendez-vous que j'accepte sans aucune hésitation.

.

Le rendez-vous est fixé un samedi à une station de métro. Il me récupère en voiture et nous \'oilà partis chez lui. Tout est flou, tout ce que je sais, c'est (lue j'ai passé une bonne partie de la journée chez un homme que je ne connaissais même pas. Je rentre chez moi, dans la soirée, complètement déboussolée.
.Je reste dans cette entreprise treize mois en deux contrats successifs et l'argent gagné me permet de m'inscrire, en avril 1987, à une auto-école et en juillet de cette même année, j'obtiens mon permis de conduire. L:n mois plus tôt j'avais déjà acheté une Coccinndle rouge, j'ai eu raison de résister. En octobre 1987, je cluitte l'entreprise.

* 26

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