Le rêve américain d'un enfant d'Afrique

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Découvrir les Etats-Unis dans la situation d'un intellectuel africain qui n'a pas encore terminé l'analyse de ses rapports avec l'Europe et qui ne sait pas encore ce qu'il fera de ses sentiments ambivalents sur les rapports de la race noire et des autres races, peut précipiter la plus forte et la plus complète des intelligences dans un trouble profond. La société américaine feint d'accepter le métissage, mais la réalité est ailleurs, dans une forme d'apartheid que chaque communauté raciale et chaque groupe culturel vit.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
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EAN13 : 9782296688308
Nombre de pages : 214
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Le rêve américain d’un enfant d’Afrique
Livre II d’une auto biographie en 6 volumes

SHANDA TONME

Le rêve américain d’un enfant d’Afrique
Livre II d’une auto biographie en 6 volumes

DEJA PARUS DU MÊME AUTEUR
DROITS DE L'HOMME ET INTERNATIONALES. juillet 2008. DROITS DES PEUPLES DANS LES RELATIONS

AVANCEZ, NE NOUS ATTENDEZ PAS ! Le constat amer d'un intellectuel africain. juillet 2008. LE CRÉPUSCULE SOMBRE DE LA FIN D'UN SIÈCLE TOURMENTÉ. 1999-2000, juillet 2008. L’ORÉE D'UN NOUVEAU SIÈCLE. 2001, juillet 2008. PENSÉE UNIQUE ET DIPLOMATIE DE GUERRE. 2002, juillet 2008. CES DINOSAURES POLITIQUES QUI BOUCHENT L'HORIZON DE L'AFRIQUE. 2003, juillet 2008 REPENSER LA DIPLOMATIE. 2004, juillet 2008. RÉFLEXIONS SUR L'UNIVERSALISME. 2005, juillet 2008. AFRIQUE L'INÉLUCTABLE EFFONDREMENT DES DICTATURES. 2006, octobre 2008. L’INTELLIGENTSIA CAMEROUNAISE : AUTOPSIE D'UNE DÉCRÉPITUDE. novembre 2008. UN AFRICAIN AU MUSÉE DES ARTS PREMIERS. décembre 2008 RÉFLEXIONS SUR LES CRISES DE LA SOCIÉTÉ CAMEROUNAISE. janvier 2009 LA POLITIQUE AFRICAINE DE LA FRANCE EN QUESTION. janvier 2009 LA CRISE DE L'INTELLIGENTSIA AFRICAINE. janvier 2009. COEXISTENCE CONTENTIEUSE ENTRE LES NATIONS. 1985-1998, janvier 2009 L'AFRIQUE ET LA MONDIALISATION. février 2009 POUVOIR POLITIQUE ET AUTORITARISME EN AFRIQUE. mars 2009 MÉMOIRES D'UN DIPLOMATE AFRICAIN. avril 2009 RÉFLEXIONS SUR L'ÉTAT DU MONDE. 2007, mai 2009 LA FRANCE A-T-ELLE COMMIS UN GÉNOCIDE AU CAMEROUN ? Les Bamiléké accusent. juillet 2009. JEUX ET ENJEUX DES ETATS DANS L'ORDONNANCEMENT GÉOSTRATÉGIQUE PLANÉTAIRE. 2008, juillet 2009. LES TRIBULATIONS D'UN ÉTUDIANT AFRICAIN À PARIS, Livre I d'une autobiographie en 6 volumes. septembre 2009 FONDEMENTS CULTURELS DU RETARD DE L'AFRIQUE NOIRE. septembre 2009 ET SI L'OCCIDENT N'ÉTAIT PAS RESPONSABLE DES PROBLÈMES DE L'AFRIQUE ? De Nicolas Sarkozy à Barack Obama. novembre 2009 ANALYSES CIRCONSTANCIÉES DES RELATIONS INTERNATIONALES. 2009, avril 2010.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanado.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10471-6 EAN : 9782296104716

« A tous les enfants déshérités et tous les enfants pauvres de tous les ghettos du monde qui, condamnés à la misère et à la marginalisation, émergent pour s’élancer vers les horizons de l’intelligence et de la consécration sociale, afin de mener le combat pour la justice et une plus grande solidarité entre tous les êtres humains ».
SHANDA TONME

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Les Etats-Unis comme un mythe

Toute mon adolescence durant, les Etats-Unis représentaient le bout du

monde, une sorte de terre promise hors d’atteinte qui me fascinait par ses nombreux talents, sa créativité, sa puissance, sa domination sur le reste du monde. Nous parlions des Etats-Unis et pensions aux Etats-Unis en des termes qui frisaient une véritable aliénation, pire que l’adoration. Tout ce qui portait l’estampille des Etats-Unis ne pouvait qu’être beau, puissant, modèle, supérieur. Les grandes figures politiques américaines à l’instar de Kennedy, Cassius Clay dit Mohammed Ali, James Brown, Bill Russel, faisaient partie de notre univers immédiat en termes de soumission, d’influence et même de familiarité.

L’assassinat des deux frères Kennedy surtout, avait ainsi constitué un moment fort dans le regard de notre jeunesse sur le monde. Au plan culturel, l’Amérique n’avait pas d’équivalent. Nous n’avions pas appris la littérature américaine à l’école et au collège, mais nous avions eu des cours de géographie dans nos classes du secondaire, avec une magnificence de la puissance américaine. Mon professeur de géographie en première littéraire au lycée Joss de Douala, nous avait présenté les Etats-Unis comme l’autre monde, au-delà du croyable, un berceau de gigantisme inégalé. Ce géant était premier producteur de ceci et de cela, premier consommateur de ceci et de cela, premier inventeur de ceci et de cela, premier en tout. Le sport n’était pas en reste, avec ce que les Etats-Unis produisaient aux Jeux olympiques. Porter un tee-shirt ou des chaussures de sport frappés de la bannière étoilée conférait une certaine fierté. L’aliénation était totale avec une admiration débordante pour Cassius Clay dit Mohamed Ali, notre idole sur lequel des tas d’histoires de bravoure étaient contées. Celui-là justement nous faisait revivre la lutte des Noirs pour leur émancipation. Des noms comme Martin Luther King, Angela Davis, les Black panthers, apportaient à

la fois de l’affection et une certaine confusion assumées dans l’ensemble de façon positive. Nous avions certes conscience des problèmes raciaux, mais nous ne trouvions pas que cela compromettait la beauté et la fierté américaines. Nous pouvions ainsi écouter les belles paroles contestataires des musiciens noirs, sans pour autant tenir forcément rigueur au système ou le dénoncer. Que n’aurions-nous pas donné pour aller en Amérique, pour aller voir le pays de Kennedy, pour devenir Américain ! Plus tard étudiant, les Etats-Unis exerçaient sur nous une fascination tout à fait différente, mais d’une égale pression et d’un égal empressement dans la pensée et dans la curiosité. D’abord réfractaire et très critique pour la politique internationale du pays, nous n’en étions pas pour autant moins captés, corrompus à la rigueur et vassalisés par l’attrait américain. La vision et l’analyse étaient tout de même différentes, dans la mesure où contrairement aux envies naïves et un peu surexcitées de l’adolescence, c’étaient maintenant des adultes renseignés sur la véritable place des EtatsUnis dans le monde, sur leurs méfaits, sur leurs actions contestables, sur les crimes de la CIA, sur la réalité de la discrimination raciale, sur la réalité des luttes et des marches pour les droits civiques. L’étudiant en relations internationales, l’intellectuel de gauche et le militant des grandes causes que je suis devenu après des années de formation et d’information, avait une autre fascination, une fascination critique, une fascination de professionnel qui réalisait bien que sans une maîtrise de la pensée américaine des relations internationales, il était impossible de soutenir que nous étions des internationalistes complets. Comment pouvions-nous combattre valablement et intelligemment les EtatsUnis sur le plan international, sans comprendre les rouages du processus d’élaboration de la politique étrangère de cette grande puissance ? Il fallait donc s’assigner une mission, celle de se rendre effectivement aux Etats-Unis et de travailler sur les sources doctrinales, culturelles, académiques et morales de la conduite stratégique des Etats-Unis. Ce qui renforçait ma conviction dans la programmation d’une telle mission, c’était mon séjour à l’académie de droit international de La Haye, institution située dans l’enceinte même de la Cour internationale de justice de La Haye. L’académie de droit international accueille chaque année aux mois de juillet et d’Août, des étudiants, des enseignants de haut niveau, des professionnels, des diplomates et des spécialistes des relations internationales et du droit
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international provenant des quatre coins du monde. Les échanges d’idées, les débats, les cours, les séminaires et les confrontations verbales qui meublent cette occasion, sont d’une richesse qu’aucune formation universitaire, ni aucune expérience solitaire ne peuvent remplacer. Les spécialistes découvrent et se découvrent, se congratulent et se critiquent, renseignent et se renseignent. J’avais été à deux reprises à l’académie de droit international et j’en étais revenu avec la décision de faire le saut américain. Mes deux séjours dans ce bain doctrinal polyvalent, symbole du plus vaste mixage des courants du droit international moderne, avaient changé ma personnalité et influencé fortement le sens de ma formation. Moi qui aspirais à compter parmi les futurs maîtres planétaires dans la matière des relations internationales, me découvrais tout petit. D’abord que je ne parlais pas un anglais capable de soutenir une conversation dans l’arène internationale, ensuite je mesurais le fossé entre ma culture francophone, parisienne et tiers-mondiste des relations internationales, avec les réalités anglo-saxonnes. Voilà comment je me décidai à consacrer mes recherches de thèse de doctorat sur la politique étrangère des Etats-Unis en rapport avec l’Organisation des nations unies. Le choix était d’une précision et d’une spécification qui rendaient indispensable une émigration temporaire aux Etats-Unis pour effectuer mes recherches sur place, au cœur de la galaxie de la première puissance diplomatique planétaire. J’étais dès lors obligé, pour ne pas dire condamné, à partir pour les Etats-Unis. Il faut dire que dans le contexte des années 1970 dominé par le débat dur l’instauration d’un nouvel ordre économique international et la confrontation ouverte dans toutes les instances internationales entre les pays riches dits du nord et les pays pauvres dits du sud, Paris et plus particulièrement la Sorbonne, apparaissait comme le centre de l’émulation et de la formulation des concepts idéologiques révolutionnaires du droit international. On n’enseignait le droit international qu’avec la contestation virulente du capitalisme et de l’impérialisme en ligne de mire, et on n’envisageait le changement des règles de jeu entre les nations, les Etats et les peuples, qu’à travers le prisme étroit de la conquête de la Maison Blanche, et du secrétariat général de l’Organisation des nations unies. Washington et New York étaient du coup perçues en symboles cruels porteurs de toutes les causes, de toutes les souffrances, de tous les débats, de toutes les espérances, de tous les projets du monde ancien, du monde présent, et du monde nouveau rêvé.
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Quel étudiant sérieux des relations internationales ne rêvait-il pas de se retrouver devant la Maison Blanche et dans les couloirs du secrétariat général de l’ONU ? Ma tendre jeunesse et mon âge de l’accumulation des connaissances académiques, se mélangeaient dans mon projet américain, pour développer un mouvement irrésistible vers l’avant, vers la conquête du nouveau monde, comme si je me prenais pour Christophe Colomb, et comme si j’étais tout d’un coup devenu l’ambassadeur de tous ces camarades d’enfance et de faculté curieux de mettre les pieds sur la terre qui a vu naître les premiers hommes à avoir conquis la lune.

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Un passager dans le brouillard

refermées, laissant la place à une autre ambiance, une ambiance presque routinière pour la plupart des passagers, mais tout à fait spéciale pour moi. Je me rends compte maintenant de ce que je laisse derrière, mais sans avoir la moindre idée de ce que je vais découvrir devant, c'est-à-dire à mon arrivée en terre promise, en Amérique. C’est toujours difficile de partir, de quitter un petit bonheur conquis de haute lutte, un paradis personnel relatif après une vie d’étudiant étranger accompli et même de professionnel enchanté. C’est vrai qu’elle était belle, cette vie à Paris, pleine de surprises, de lumières, de politique. Mais c’est aussi vrai que je m’en vais le cœur décidé et libre, la tête bien sur les épaules et une ambition ferme. Je vais enfin découvrir les Etats-Unis, fréquenter les avenues du pays de celui que je tiens pour le plus grand diplomate depuis que je me suis engagé dans les études des relations internationales. Il s’agit de monsieur Henry Kissinger, stratège des stratèges et éminent tacticien qui a refait les relations sino-américaines et bâti les accords de contrôle puis de limitation des armes nucléaires avec l’Union Soviétique. Ma tête bouge dans tous les sens. Je ne peux pas m’empêcher aussi de parler d’une certaine trahison de mes camarades d’études à la Sorbonne. En effet, nous étions quatre Africains, un Sénégalais, un Malien, un Congolais et moi, qui avions juré d’aller nous enrichir sur place aux Etats-Unis, de la pensée et des rouages américains des relations internationales. Notre détermination avait grandi au fur et à mesure que nous avancions dans nos recherches et surtout après ces fameux passages à l’académie de droit international de La Haye. Mais seulement voilà, je me suis retrouvé seul à la fin à m’obstiner dans cette logique d’aventure pourtant mijotée ensemble.

Paris, c’est vraiment terminé, depuis que les portes de l’avion se sont

D’ailleurs, j’avais toujours ressenti une sorte de mollesse dans la volonté d’au moins deux de mes camarades. Ils estimaient qu’aller aux Etats-Unis pour passer deux, trois ou quatre années, représentait une autre aventure risquée, incertaine, difficile à gérer. Il faut dire qu’après une dizaine d’années passées à Paris, les Africains, particulièrement ceux n’ayant pas de bourse d’études de leur gouvernement ou n’ayant aucun soutien familial, n’osaient pas s’expatrier à nouveau vers un autre pays. Je suis donc plongé dans tous ces calculs, mille regrets, constats, condamnations et dénonciations, alors que les autres passagers autour de moi affichent, en tout cas en apparence, une sérénité presque parfaite. Il faut dire que je suis un peu un habitué des trahisons, des renonciations. Je suis pratiquement toujours seul lorsque de grandes choses doivent arriver dans ma vie. C’est de moi et de moi tout seul, que dépend mon destin ; en fait, la décision de faire ou de ne pas faire, de réaliser ou de ne pas réaliser, de partir ou de ne pas partir. Finalement, mes plus grandes réussites ont jusquelà été solitaires, œuvres de détermination, d’engagement et de passion. Je suis ainsi parti du Cameroun, ma terre natale, tout seul, et après que des amis qui avaient tout concocté avec moi, eurent abandonné le projet. Ce fut la même chose de Dakar à Paris. Pourquoi devrais-je en fait me plaindre ? Mes camarades avaient commencé par me cacher le sujet de leur thèse. En effet, nous avions convenu que nous choisirions tous un sujet axé sur les Etats-Unis dans les relations internationales, que ce soit de science politique pure ou de droit international classique. Mais à ma grande surprise, tous les trois ont changé de cap. Cette seule modification du centre d’intérêt de la recherche était suffisante pour me signifier ma dorénavant solitude dans l’obsession de la maîtrise de l’«american international policy making, thinking and process ». Je suis tellement préoccupé par l’Amérique qui va bientôt se présenter devant moi, que je ne sais plus comment on tient un plateau repas et hop, tout bascule sur le plancher de la cabine. Je crois d’ailleurs que mon voisin de siège a compris que je ne suis pas très en forme, puisqu’il m’a posé clairement la question : « are you ok ? » J’ai répondu d’un geste positif de la tête, avant d’ajouter dans un anglais bien travaillé : « i am allright ». Pauvre de moi, car le monsieur est un vrai renard têtu, jouant de psychologie fine et d’observation pertinente : Listen, if i can be of any help, please just tell me Si vous avez besoin d’une aide quelconque, je suis tout disposé.

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Quand même, me dis-je après la moitié du temps de vol passée : je n’ai pas de souci à me faire pour autant. Je vais découvrir l’Amérique en doctorant, en internationaliste et comme quelqu’un qui a quelque chose à offrir, à faire, à vanter. Ce n’est plus le petit africain tout jeune, à peine sorti de l’adolescence qui tremblait en découvrant Paris. Non, je suis quelqu’un, je suis presque accompli, je suis capable de me défendre et bien. Je ne viens plus en clandestin comme à Paris. Je suis un monsieur nanti d’un visa en bonne et due forme. Le gouvernement américain sait que j’arrive dans le pays, que je suis étudiant en doctorat, que je viens faire des recherches avancées, que je suis Africain du Cameroun. Tout cela, ma demande de visa a mis en exergue. Alors, quelles sont ces histoires d’avoir peur, de penser tout le temps au point de renverser mon plateau repas ? Voici revenu le courageux, l’homme positif, l’homme déterminé et raisonné, l’homme prêt à affronter la grande et puissante Amérique. En tout cas, les Etats-Unis avec tout ce qu’ils ont de célébrités politiques, économiques, diplomatiques et artistiques vont m’entendre. Ce retournement dans ma tête m’a fait avoir un autre regard, un autre visage, et à tel point que mon voisin qui s’inquiétait tantôt, est obligé de faire une remarque tout à fait différente : « Hey, i can see you are find now ». Littéralement je vois que vous allez mieux. En réalité, j’ai fait un tour aux toilettes, après la cinquième heure de vol, pour me rafraîchir, ajuster ma cravate et m’asperger d’un peu de parfum. Il faut que je débarque en Amérique comme un vrai parisien, le gars qui sort de la Sorbonne et qui fréquente les Champs Elysées. C’est ainsi qu’au moment où le commandant de bord annonce le début de la descente sur la ville de destination, je suis comme tout le monde, serein, attentif, rassuré. On peut maintenant vraiment oublier Paris et embrasser New York.

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Voici New York ! Voici l’Amérique !

vue. Du hublot, c’est New York, plongée dans une forêt de hauts bâtiments qui fuient ou se rapprochent de l’avion au fur et à mesure que celui-ci exécute des manœuvres et selon les figures mises en exergue dans cet exercice dont seuls les pilotes ont le secret. Je n’ai plus le temps de me rendre compte que le temps a varié, que quelque chose a changé dans la construction ordinaire de mon quotidien et que le jour va se prolonger ou encore que ma nuit va se raccourcir. Tiens, on a tout simplement changé de fuseau horaire. Ici c’est vraiment un autre monde différent de mon Paris de depuis huit ans. C’est un bruit lourd d’un gros oiseau volant tout en aluminium qui me signale que je viens de fouler le sol américain. L’avion a atterri et ne tarde pas à s’immobiliser, après d’autres scènes et d’autres réglages commandés par tous ces types et toutes ces dames qui gèrent techniquement la sécurité et le contrôle aériens. On est ici à JFK et on peut lire, « wellcome to John Fitzgerald Kennedy International Airport ». Rien qu’à la vue de ce nom, j’ai un pincement au cœur. Kennedy a représenté une énigme dans ma jeunesse. Tout petits, nous savions seulement qu’il était quelqu’un qui avait beaucoup œuvré pour les Noirs, pour la justice, pour les grandes causes humanitaires à travers le monde. Nous étions conditionnés ainsi à partir du drame insoutenable que représentèrent son assassinat brutal et l’onde de choc que cela produisit partout. Evidemment, nous n’avions aucune idée sur la politique internationale, sur ce que l’on désignait alors par impérialisme, sur toutes ces accusations de meurtre et de tentative de meurtre, sur le débarquement sur la Baie des cochons et la tentative d’invasion de l’île révolutionnaire de Cuba.

Soudain, le ciel s’illumine de millions d’étincelles dérangeantes pour la

Quel lieu ! Quel monde ! Quel bruit ! Ici tout bouge à la fois, dans un mouvement à faire perdre la tête aux êtres fragiles. La première impression des Etats-Unis est là, dans l’ordre et le désordre, dans une fresque dynamique et intelligente autour de laquelle on se sent entraîné, noyé, emporté, conquis, soumis. Déjà, je peux constater qu’à la différence de Paris, il y a beaucoup de Noirs parmi les personnes qui commandent, diligentent des instructions dans tous les sens. C’est un premier constat rassurant, même si leur regard me donne l’impression qu’ils seraient encore plus durs et plus stricts que leurs collègues blancs. Quelque chose que je note aussi tout de suite, c’est la taille et la corpulence des gens, bref leur gabarit extravagant. Qu’est-ce qu’ils sont obèses par ici ! Come on, come on, here! Avancez, avancez par ici. C’est à moi que s’adresse cette injonction d’une dame policière. Elle a dû se rendre compte que je traîne un peu les pieds, trop concentré que je suis sur les mouvements autour de moi. Ah! Quel sentiment que celui de franchir la frontière de contrôle avec autant d’aisance ! C’est un policier noir qui a finalement vérifié mon visa, et contrairement à mon impression de tout à l’heure, il a été très sympathique, me conseillant même de bien me couvrir car il fait très froid en cette fin de journée d’hiver à New York. Je suis maintenant confronté à une première réalité. Me voici guidé vers la station des taxis. Dans mon plan, je ne devrais passer que deux jours à New York, à l’hôtel Holiday Inn, situé dans le quartier appelé Village. Ma destination finale c’est Washington, où je compte rencontrer un professeur américain avec lequel j’avais noué un bon contact à l’Académie de droit international de La Haye trois ans plus tôt. Cet enseignant m’avait presque supplié de lui rendre une visite de courtoisie si jamais mon avion était contraint un jour de faire un atterrissage dans la capitale américaine. Pour comprendre cette présentation des choses, il faut noter que le discours d’internationaliste militant, révolutionnaire et résolument anti impérialiste pour ne pas dire anti américain tout court des années 1970, sonnait comme un serment de ne jamais mettre les pieds aux Etats-Unis. Nous avions été formés au droit international à un moment charnière de la contestation de la suprématie de la pensée occidentale sur le monde. C’était l’ère des majorités automatiques bruyantes et anti colonialistes dans les instances internationales, et ce avec une virulence et une constance qui avaient fini par pousser les Etats-Unis à se retirer de l’UNESCO, pour ne citer que cette exemple.
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Le taxi qui m’a pris pour la course est une autre histoire. D’abord que c’est sale, complètement à l’opposé des berlines luxueuses, soignées et propres de Paris. C’est une vraie merde que je ne supporte pas. De couleur jaune et noire, surmonté d’une grosse caisse lumineuse, ce véhicule ressemble franchement plutôt à une trouvaille de brocanteur totalement indigne d’une ville qui héberge le siège de la plus influente, la plus vénérée et la plus prestigieuse organisation internationale de la planète, l’ONU. D’ailleurs, l’intérieur du taxi est compartimenté. Une grille solide à peine transparente sépare le passager du chauffeur. J’ai compris tout de suite et sans que l’on ait besoin de me l’expliquer que cette ville doit être dangereuse et que les mecs au volant des taxis doivent courir des risques permanents. Le mien est un gros monsieur dont la bouche ornée d’une impressionnante moustache tient fermement un majestueux cigare éteint. Depuis que nous sommes partis de l’aéroport, il ne m’a pas du tout adressé la parole, tenant son volant comme s’il n’attendait rien de personne, aucune instruction d’un quelconque patron, aucune prière d’un quelconque messie. Ce type est effrayant à la fin. Alors qu’à Paris, la conversation avec les chauffeurs de taxi fait partie des mœurs, je sens qu’ici seul l’argent constitue le lien, le reste attend le diable silence. Sir, here is your hotel, Holiday Inn. Après avoir prononcé ces mots, le type a tourné son compteur d’un geste sec et puis j’ai entendu : fourty five dollars please ! (Quarante-cinq dollars s’il vous plaît) ! C’est terrible, dans le hall de l’hôtel, je suis accueilli comme un prince. C’est un gaillard noir qui s’est emparé de ma valise en me souriant de toutes ses grandes lèvres. J’ai eu juste à signer sur une fiche qu’il a montée dans ma chambre en même temps que je découvrais mon lit, un superbe petit terrain de jeu. Je m’imagine combien de personnes de combien de nationalités sont déjà passées par ici. Je n’ai pas de question à me poser face à un tel déploiement d’amabilités et de gestes d’assurance. J’ai eu droit, depuis mon débarquement à l’aéroport, à un mélange de courtoisies sublimes qui m’aident à oublier que l’épaisseur de la neige atteint presque 40 centimètres par endroits. Il fait donc manifestement froid, mais sans que ce temps de chien n’enlève rien à la mécanique américaine. Tout roule autour de tout et tout fonctionne à la façon d’une horloge. A travers la fenêtre hermétiquement bloquée de ma chambre située au onzième étage, je peux dévisager New York. La ville donne l’impression la nuit d’une carte postale de Noël enjolivée par des jeux d’enfants indéchiffrables.

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Mais qu’est-ce qui me prend donc ? Comment ai-je pu abandonner mon joli et routinier Paris pour me retrouver ici ? Il faut maintenant recommencer à apprendre et à prendre des habitudes, des codes, des signes, des humours et des gestes. Parmi les papiers qui traînent sous forme de décoration sur la tablette de ma chambre, se trouve un qui vante les offres de service à l’étage, room service. Comme il fallait s’y attendre, le hamburger est en bonne place, à côté des plats dont seules les images au réel m’interpellent et conseillent des choix. Pas question de chercher longtemps, j’appuie sur le bouton correspondant au service approprié et j’ai juste attendu quinze minutes pour voir un autre Noir, encore plus libéré que celui du hall qui m’a accompagné il y a environ une heure dans cette chambre. Hi brother, where are you from? Le monsieur qui parle dans le pur style d’une vieille connaissance a l’air de se réjouir que je sois Africain et produit un régal de gestes affectueux. Seulement, il ne sait pas que dans mon for intérieur, je veux parler le moins que possible, de peur de livrer tout de suite un anglais trop approximatif. I am a Cameroonian, coming from Paris. Haha, haha, good, from Paris ? Yes, from Paris. So you live in Paris, is that it ? I would love to travel to France Don’t worry, you can. Oh yes! I hope it happen one day, then i will really be glad. Ce monsieur qui m’a l’air d’être quinquagénaire m’a fait très forte impression, s’exprimant avec une aisance déroutante, et d’un esprit très ouvert sur l’aventure. Avant de me quitter, il a promis de revenir me voir le matin pour recevoir des conseils pratiques sur la vie à Paris. Il tient vraiment à s’y rendre dans deux ou trois ans pour, dit-il, voir la France, connaître les Français et manger du bon pain français. Il m’a ensuite dit qu’il avait fait l’université pendant deux ans, mais avait dû abandonner faute de moyens pour continuer. Ce que j’ai mangé, l’on n’est pas allé le chercher loin : un big mag accompagné d’une boîte de Coca-Cola. Il faut dire que c’était aussi le conseil de mon frère noir qui me l’a recommandé au cas où je désirais manger vite. Je me suis maintenant blotti dans la couverture, croyant abandonner ou fuir mes mille et une pensées. Dans mon plan initial en partant de Paris, je devais passer juste une nuit à New York et prendre le premier moyen de
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transport le matin pour rejoindre Washington où je compte prendre l’attache du professeur Stephen Kerr, celui qui a été le plus proche de moi à La Haye. Je crois que ce n’est plus possible. J’ai hâte de découvrir le siège de l’ONU. Pour moi ce sera la révélation, d’aller à la rencontre d’un endroit aussi prestigieux, aussi chargé de témoignages et de diversités. Un voyage est toujours une aventure, et un voyage dans un nouveau pays l’est encore beaucoup plus. Moi qui croyais avoir laissé derrière, les incertitudes d’une vie de clandestin à l’image de ma première nuit sur le sol français, je n’arrive pas à fermer l’œil. C’est toujours le même sentiment et la même question. Et si les choses ne marchaient pas comme je le crois ou comme je le souhaite ? Et si mes camarades restés derrière avaient pris la bonne décision ? Et si ma thèse se plantait, embourbée dans mille petites difficultés ? Et si, et si, et si, et si. Les et si me taraudent l’esprit à tel point que je me retrouve à quatre heures du matin les yeux grands ouverts. Je suis certes entré sous les draps épais mais je n’ai pas fermé l’œil. C’et terrible de réaliser ainsi que l’on a eu les yeux fermés en apparence pour se tromper de dormir alors que véritablement la tête vivait le soleil, la lumière, des défilés de scénarii les uns plus rassurants et les autres plus compliqués et plus ennuyeux. Le jour se lève très lentement sur la ville de New York. Je n’ai jamais été aussi pressé de m’habiller et de sortir d’une chambre. Je suis presque enveloppé de sensations contradictoires à l’idée que je vais marcher dans les rues de cette ville mythique. Je commence à imaginer la chose comme un général qui va descendre à pied la principale artère d’une cité qu’il vient de conquérir. Il est sept heures et la nuit n’est toujours pas terminée. Quelle méchante obscurité ? Je ne me doutais pas que l’hiver ici serait comme à Paris. Je la découvre encore plus rude, plus sauvage et quelque peu bouleversante par sa violence induite. Il y a cependant une chose trop différente. Les gens ont l’air de ressentir et de subir moins le froid qu’en Europe. Ici la machine du corps humain semble avoir vaincu la rigueur et les caprices du temps. On bouge, on bouge, on s’active et on presse le pas partout. L’ambiance mortuaire des rues de Paris durant les jours de froid est battue complètement ici par des allures de soldats en formation qu’affichent les habitants. On parle et on s’exprime avec conviction et énergie. Je n’ai même plus pris la peine de penser au petit déjeuner auquel j’ai droit gratuitement, bien que l’on me l’ait rappelé spécialement au réveil. En fait, sortir affronter la rue et admirer la ville est ma première préoccupation.
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Juste un peu d’éclairci dans le ciel et me voici dans le grand manège. J’ai demandé à l’une des réceptionnistes de l’hôtel combien de temps mettrai-je à pied pour parvenir jusqu’au siège de l’ONU. La dame m’a d’abord regardé, interloquée, avant de me faire savoir que c’est très loin. Elle me recommande d’emprunter soit un moyen de transport en commun soit un taxi. Comme je ne l’entends pas de cette oreille, je suis sorti en disant merci. New York, New York, New York! Je m’exclame tout seul et je me mets à penser à tous ceux qui n’ont pas encore vu le spectacle de la rue d’ici. Je marche donc, en direction de la première avenue, pour atteindre United Nations Plaza, la place des Nations Unies où se trouve le fameux siège. C’est amusant de réaliser ainsi que mes soucis de visiteur sont tous balayés par la force de la découverte de la ville. Je fais comme si l’Amérique était vraiment la fin de parcours de ma vie, de mon œuvre, de ma pièce de théâtre. Il fait très froid, ce que je peux lire sur une enseigne lumineuse fixée à quelques dizaines de mètres de hauteur sur la façade d’un grand immeuble qui renseigne sur le temps. La température affichée est de deux degrés. Pour moi, c’est trois fois rien. Je suis le jeune homme qui a fait tous les petits boulots dans Paris, parcourant parfois des kilomètres à pied par temps d’hiver dur pour distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres. Je sens certes mes pieds accuser de la peine par moments, mais tout se joue dans ma tête et sur la tête, dans cette ville où j’ai l’impression de chasser les gratteciel qui s’élancent vers la lune. En fait, je ne sais pas vraiment si j’accepterais d’habiter ou de travailler dans certains de ces immeubles. Mais ils sont fous, ceux qui conçoivent ces bâtiments qui grattent effectivement le ciel. Il faut passer dans une rue dominée par quatre, cinq ou six de ces blocs de métaux, de béton et de verre, pour ne plus apercevoir qu’une lueur très loin dans le ciel, comme si les bâtiments en forme de paquebots debout embrigadaient et détournaient le soleil. Paris, mon Paris que j’aime bien et que j’ai malgré tout quitté l’instant d’une aventure universitaire, a aussi des gratte-ciel, mais de façon civilisée. A New York, il y a un véritable problème d’espace. Les bâtiments sont devenus des objets d’art indescriptibles, mieux des chars de Dieu qui s’affrontent au sol et dans les airs pour gagner plus d’espace. Je comprends les architectes enfin, mais je refuse de comprendre leur logique. Mon cou va se casser à force de regarder là-haut. Ma position d’étranger saute aux yeux, parce que n’ayant pas l’habitude des ces bâtiments, je suis tout le temps
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tenté de lever la tête. Le new yorkais parfait ne marche pas, il court. C’est à peine si les gens se connaissent. J’avoue que je me sens mieux ici dans un anonymat franc. Personne ne s’occupe de personne, pour le vrai, alors qu’à Paris, les regards expriment une sorte d’intrusion dans la vie privée des gens, une espèce d’hypocrisie rampante et cynique qui se cache dans le silence travaillé et enveloppé d’une culture de conservatisme bloquée dans des codes non écrits.

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