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Le Riz et le Rouge

De
256 pages

Ses études à peine achevées, l'auteur de ce récit de voyage a connu ce privilège d'un autre temps : pouvoir parcourir l'Extrême-Orient durant plusieurs mois sans autres mesures que celles de sa fantaisie et de sa curiosité, sans autre espoir que de s'y passionner, et se donnant pour seule règle d'échapper aux conventions du tourisme stéréotypé.





Ainsi le voit-on en compagnie d'un futur député faisant campagne dans l'île de Kyushu, au sud du Japon, très loin de Tokyo ; à Java et à Sumatra, tout au long des chemins d'un paradis gaspillé ; en plein drame vietnamien, de Saïgon à Vientiane ; de Bangkok à Pnom-Penh, là où la tragédie laisse parfois substituer d'étranges et si fragiles îlots de sérénité ; du nord au sud de la Chine, enfin, au centre même de la Révolution culturelle, à la rencontre de ces gardes rouges omniprésents qu'il a pu voir et interroger longuement, attentif à scruter et à comprendre leur foi, leur orgueil et leurs frénésies.





Japon, Chine, Indonésie, Vietnam, Laos, Thaïlande, Cambodge : c'est ici la chronique d'un voyage en liberté à travers l'Asie indécise, au cœur et aux frontières de ces pays au destin suspendu.


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couverture

« Hommes, gens de poussière et de toutes façons, gens de négoce et de loisir, gens des confins et gens d’ailleurs, ô gens de peu de poids dans la mémoire de ces lieux ; gens des vallées et des plateaux et des plus hautes pentes de ce monde à l’échéance de nos rives ; flaireurs de signes, de semences, et confesseurs de souffles en Ouest ; suiveurs de pistes, de saisons, leveurs de campements dans le petit vent de l’aube ; ô chercheurs de points d’eau sur l’écorce du monde ; ô chercheurs, ô trouveurs de raisons pour s’en aller ailleurs…

« A nos destins promis ce souffle d’autres rives, et, portant au-delà les semences du temps, l’éclat d’un siècle sur sa pointe au fléau des balances… »

Saint-John Perse, Anabase 1.

Avant-propos


De septembre 1966 à février 1967, par la grâce de la Fondation Singer-Polignac, j’ai pu parcourir l’Extrême-Orient à loisir, sans autre règle que celle de ma fantaisie, sans autre devoir que celui de porter à toute chose une attention passionnée.

 

 

 

A travers le Japon, la Chine, l’Indonésie, le Vietnam du Sud, le Laos, la Thaïlande, le Cambodge, j’ai défini peu à peu, au confluent de mes intentions premières, de mes expériences et de mes hasards, le style et la manière de ce voyage en liberté.

Les premiers jours, dans un pays nouveau, sont toujours lents, souvent solitaires. La capitale où l’on débarque se fait lisse aux griffes d’un intrus si étrangement dispensé de toute mission précise — et presque louche, aux yeux de quelques-uns, lorsqu’il explique sa liberté fabuleuse. Il faut guetter les moindres chances d’ouvertures, tirer beaucoup de sonnettes incertaines, multiplier les efforts d’extroversion, solliciter l’attention et le temps de gens pour qui l’on n’est encore qu’une abstraction souvent importune, difficile à insérer dans le cours trop bien organisé des choses.

Le délai de pénitence dure plus ou moins longtemps. La colonie française, souvent, aide chaleureusement à attendre qu’il soit écoulé, à hâter sa fin, mais elle menace quelquefois d’absorber le compatriote de passage dans son domaine trop confortable, à distance bien défendue du pays lui-même : il faut prendre garde de ne pas s’y assoupir.

Soudain, c’est comme un dégel : les portes s’ouvrent, les rendez-vous s’organisent, les découvertes s’accumulent, il faut choisir entre différentes séductions, on goûte mille saveurs nouvelles qu’on a peine à enregistrer toutes, on s’assure les moyens de rayonner en province, loin des circuits détestables des tourismes stéréotypés. La tête tourne un peu, l’image globale du pays prend forme progressivement, comme un grand puzzle idéal dont bien des aspects restent flous, mais dont l’ensemble donne au moins l’illusion d’être complet1.

C’est alors, je crois, qu’il faut partir, s’arracher, résister à des sollicitations amicales qui se sont multipliées ; chacune voudrait faire reporter le départ de vingt-quatre heures. S’attarder serait vite piétiner, puisque la règle du jeu défend de toute façon qu’on change de rythme, qu’on accepte, s’établissant plus longtemps, un ralentissement des découvertes, qu’on renonce aux avantages de la fraîcheur et de la surprise au profit de la recherche calculée, du détail approfondi, de l’enquête scientifique et sur quelque point exhaustive.

Dans chaque pays où j’ai débarqué, j’ai tâché de me consacrer surtout aux choses de la politique. C’était une inclination personnelle spontanée, mais aussi une bonne introduction, et l’espoir d’engranger, en temps limité, de la façon la plus souple, le plus possible d’observations. L’idéal était toujours, de découvrir un personnage que sa situation, sa tâche, ses fonctions mettaient en contact avec différents secteurs d’activité, de s’attacher à ses pas, de le suivre en province. C’est ce que je fis au Japon, chez Bunzei Sato, candidat aux élections, à Sumatra avec le nouvel ambassadeur de France en tournée, en Thaïlande avec la princesse Chumbhot de Nagor-Svarga, au Cambodge avec des ministres et un journaliste. Quand c’était impossible, il fallait au moins dégager quelque thème qui permit de donner un centre à mes intérêts, à mes questions, qui leur fournît à la fois un prétexte et une unité. Au Laos, ce furent les effets multiformes de la guerre voisine, de la pression américaine et des infiltrations communistes. En Chine populaire, la Révolution culturelle et ses troupes de gardes rouges s’imposaient d’elles-mêmes à mon attention, et je ne m’en plaignis pas.

 

 

 

J’ai renoncé, après m’y être essayé, à dresser une liste de tous ceux auprès desquels, au long des jours, mes vagabondages ont trouvé conseils, soutien, sollicitude, une liste de tous ceux dont la rencontre a fourni la texture même de ce voyage. Comment aurais-je pu l’établir et m’en satisfaire ? Courte, elle eût impliqué un tri, une hiérarchie véritablement impossible ; longue, elle aurait été si longue… — et incapable cependant de n’être pas injuste et infidèle. Ma reconnaissance chaleureuse, tout anonyme que je la laisse ici, ne va pas moins très précisément à chacune et chacun de ceux qui m’ont aidé.

Au moins veux-je dire nommément la gratitude que je dois à M. Roger Heim, membre de l’Institut, président de la Fondation Singer-Polignac. Après avoir directement contribué à me faire accorder par son Conseil l’une de ces quatre bourses de voyage que la Fondation octroie tous les deux ans2, il a bien voulu, après mon retour, porter assez d’intérêt à ce récit pour souhaiter qu’il fût publié : il n’aurait pas pu paraître sans ses soins et sans son appui.

Il me faut enfin inscrire respectueusement ici le nom de la princesse Edmond de Polignac, née Winnaretta Singer, puisque c’est d’elle que j’ai reçu, par l’intermédiaire de la Fondation qui prolonge son œuvre et sa générosité, les moyens et la joie de cette aventure de liberté sans égale. Ce livre ne saurait être dédié qu’à sa mémoire.


1.

De Henri Michaux, ces réflexions encourageantes : « La connaissance ne progresse pas avec le temps. On passe sur les différences, on s’en arrange. On s’entend. Mais on ne situe plus. Cette loi fatale fait que les vieux résidents en Asie et les personnes les plus mêlées aux Asiatiques ne sont pas les plus à même d’en garder une vision centrée et qu’un passant aux yeux naïfs peut parfois mettre le doigt sur le centre. » (Un barbare en Asie, nouvelle édition, 1967, p. 101.)

2.

Et qui m’a permis, après l’Asie, de prolonger l’aventure, plusieurs mois durant, en Amérique du Nord.

I

JAPON



Tokyo, septembre 1966

A Tokyo, quelque temps, j’ai piétiné aux portes du Japon.

Cette foule en grandes masses, cette foule de capitale, forte, obnubilée, qui va à ses buts en flots durs, cognant et heurtant, qui laisse s’égrener sur ses marges, aux bords du trottoir, des individus agités, accrochés à tous les téléphones rouges de plein air, qui s’agglutine autour d’incompréhensibles orateurs de plein vent, devant les vitrines de l’électronique raffinée, cette foule qui réapparaît le soir, à Ginza, sous les néons universels, faussement relâchée avec la chaleur, en marche vers des plaisirs orchestrés et sibyllins, cette foule de Tokyo rejette impitoyablement l’étranger qui vient à elle sans but précis et disponible pour tout, elle le rejette à son monde trop organisé d’étranger, c’est-à-dire à sa solitude. Parmi beaucoup de sourires, il n’entre nulle part.

J’ai voulu la politique et la province. Il fallait bien, avant le hasard, tenter les clés ordinaires.

J’ai essayé les diplomates français : ils étaient tout au « rayonnement de la culture française », étonnés et ravis de voir en même temps, au milieu de la douce jalousie des autres, les grands magasins, les rues de la ville, les théâtres, les vastes affluences fêter Napoléon et Vlaminck, Molière et nos couturiers, et même Jean-Paul Sartre, qui passait à grand bruit… Du Japon lui-même, peu de nouvelles. Tant de petites victoires de Tokyo les dispensaient, me sembla-t-il, sauf quelques spécialistes permanents, de s’inquiéter beaucoup des faiblesses de la réciprocité, et de se mêler en profondeur du politique. « N’ayez point d’illusions, mon cher. Ce monde-là n’est pas accessible. »

J’ai cherché des universitaires japonais, des « homologues ». M. Takahashi, historien de l’université de Tokyo, discutait savamment avec le professeur Boutruche, de la Sorbonne, sur l’œuvre de Marc Bloch et les problèmes de la chevalerie au Moyen Age. M. Maeda, grand travailleur sur Pascal, dont il préparait la dixième ou quinzième traduction, avait répandu chez lui, sur des tréteaux, autour de sa table, le Littré, le Robert, le grand dictionnaire de Bayle. Il me montra une édition de la Logique de Port-Royal qu’il se rappelait avec émotion avoir achetée dix francs, avant la guerre, sur les quais de la Seine ; il me présenta une élève qu’il avait voulue la spécialiste japonaise du chevalier de Méré… M. Tushiro sortait à peine de notre Sorbonne. Tous, ils vivaient notre culture avec une émouvante intensité. Mais à peine essayais-je de les faire parler du Japon politique qu’ils couraient sur l’Aventin. Fiers de leur prestige dans la société et de leur rayonnement, tout prêts, grâce à eux, à supporter allégrement les austérités de leur existence matérielle, ils voulaient ignorer systématiquement les choses de l’Etat, ses hommes surtout, le monde des corruptions et des profits faciles. « Eh quoi ! monsieur, vous venez chez nous, au Japon, et vous voulez courir à ce que vous pouvez y trouver de plus bas, de plus misérable ! »

Un mur. Puis j’eus de la chance. J’avais rencontré Takako Godo à l’aéroport de Bangkok. Elle revenait d’Irlande où, catholique, elle était allée rendre visite à des nonnes amies. Elle me convia à dîner chez elle.

Fut-ce très japonais ? Très familial en tout cas, très gai. Il y avait plusieurs filles, des amies. Le salon était meublé à l’occidentale, mais le repas, nous le prîmes sur tatami, les pieds dans un grand trou creusé dans le sol, au milieu d’une cascade de rires féminins que tout faisait naître et se prolonger : les baguettes dont je me servais mal, les surprises de la nourriture, les fausses timidités de la dernière petite fille. Mme Godo prenait un grand plaisir et obtenait un franc succès en me parlant à toute vitesse en japonais et en faisant mine de s’étonner que je n’y comprisse goutte. La petite bonne campagnarde qui apportait les plats pouffait dans mon dos.

Survint le père sans que s’altérât l’atmosphère. Il avait les bras chargés des cadeaux qu’on donne à la fin de tous les repas où l’on a traité d’affaires. Lui s’occupait d’aviation. Il se hâta d’aller se mettre en kimono d’intérieur, sa femme courant l’y aider tandis que ses filles, tendres et irrespectueuses, m’expliquaient que le mâle japonais ne peut rien faire, et pas même se changer, sans son épouse. De vieux films d’un voyage en Europe, rite très nippon, une heure passée à regarder la tour Eiffel et Buckingham Palace achevèrent, en purgatoire, de sceller l’amitié. Et je parlai de mes vaines tentatives vers la politique. M. Godo leva un sourcil intéressé. Et il me dit que, peut-être, il connaissait quelqu’un capable de m’aider… Il verrait ce qu’il pourrait faire.

Je tenais le bout du fil. Il me restait à tirer dessus, prudemment. J’ai conservé, au jour le jour, la chronique de ce qui s’ensuivit.

Jeudi 6 octobre

L’assistant de M. Godo m’annonce au téléphone qu’on va me faire rencontrer M. Nakasone, député, une des personnalités importantes du parti conservateur, dit libéral et démocrate. Il m’en donne, avant que je le rencontre, le curriculum vitae. Yasuhiro Nakasone est né en 1918, il est député depuis 1949, a été ministre de l’Intérieur en 1959, dans le gouvernement Kishi. Il a beaucoup fait parler de lui au début des années soixante, en organisant une campagne pour l’élection du Premier ministre au suffrage universel. Il est l’élu de Gumna, préfecture à une heure de train de Tokyo1.

Son secrétaire vient me chercher, souriant et mesuré. Dans mon allégresse, je l’étourdis un peu et l’effarouche de paroles. Il m’amène au bureau privé de son patron ; un autre, officiel, dans les bâtiments de la Diète, est réservé aux solliciteurs et aux électeurs.

M. Nakasone apparaît, bel homme, grand, cordialement froid. Il me conduit dans un restaurant très japonais, dont il me fait admirer le jardin, le plus grand de ce genre que j’aie vu à Tokyo. Une nuée de kimonos papillonne autour de nous, tout sourires et courbettes. Les chaussettes glissent sur le tatami, le chanvre du sol. On s’assied une minute trente dans une sorte de salon vide sur deux petits coussins ronds autour d’une table basse — puis on passe dans la salle à manger toute semblable, n’était la table plus grande et l’inscription rituelle dans son renfoncement. Mon hôte me fait remarquer qu’il me met dos à elle, c’est-à-dire à l’honneur.

Je retrouve le problème qui me devient ordinaire en ces jours d’extroversion : intéresser mon interlocuteur, pendant le bref temps dont je dispose, mais sans l’indisposer de jactance et en l’écoutant déjà assez pour qu’il ait envie ensuite de me prouver ses dires sur le terrain.

Sur une question concernant la politique française actuelle, je fais un exposé en forme qui me conduit au problème de la réforme constitutionnelle. L’anglais, le français surtout de M. Nakasone sont hésitants. La conversation est donc lente et je n’ose la forcer, ignorant les rites, même rabotés. Il faut parler des plats japonais, d’ailleurs succulents, du saké, du décor. A un moment, voici que Nakasone tousse : une servante se précipite à genoux pour lui masser longuement le dos. A peine paraît-il y prêter attention.

Dans l’auto, au retour, je vais droit au but et demande à l’accompagner dans une de ses tournées en province : il vient de me dire qu’il est sans cesse en voyage pour soutenir des candidats de sa faction. A mon inquiétude, son visage ne bouge pas. Mais peut-être cherche-t-il ses mots en français ou en anglais. Il ne fait pas — c’est un bon signe — le petit sifflement mouillé qui est au Japon le signe du refus ennuyé et poli. En effet : « Eh bien, je pars samedi pour le Kyushu : si vous voulez venir avec moi… ce doit être possible. » Je marque mon enthousiasme. Il me livre à son secrétaire pour les détails. Au bureau, tout est mis sur pied en un tour de main. Puis une petite secrétaire trottinante m’emmène visiter la Diète.

Ses bâtiments, qui datent d’une trentaine d’années, se dressent en haut d’une colline près du Palais impérial. Ils sont flanqués, un peu plus bas, de deux grandes constructions rouges récentes, destinées aux bureaux des parlementaires. Chacun y a au moins deux secrétaires qui lui sont affectées de droit, payées par l’Etat. La Diète elle-même a la tristesse des Assemblées mortes. La session ordinaire ne commence qu’en décembre, le budget étant voté au printemps. Un grand tableau de présence, à l’entrée, montre que trois députés sur 467 sont venus aujourd’hui. Un petit fonctionnaire nous fait les honneurs de la maison. La salle des séances de la Chambre basse a de la dignité, un certain confort cossu de boiseries et de velours vert. L’hémicycle est plus aplati qu’au Palais-Bourbon. Les députés s’y rangent de droite à gauche, à l’occidentale.

Il y a actuellement à la Chambre basse, 279 conservateurs (parti libéral démocrate), 142 socialistes, 23 démocrates socialistes (parti scissionniste de droite), 4 communistes et 2 indépendants2. Le parti socialiste n’ayant aucune chance à court ou moyen terme d’arriver au pouvoir, on parle de « One and one-half parties system ».

L’essentiel de la lutte pour le pouvoir se déroule à l’intérieur du parti conservateur, entre les factions qui le divisent et qui sont un élément permanent, sinon institutionnel, de son fonctionnement.

Nous parlons du système des élections qui joue un rôle important pour modeler la physionomie de la politique japonaise. Dans ce système, les circonscriptions envoient plusieurs députés au Parlement, mais chaque électeur ne vote que pour un seul. Cette invention particulière a de curieuses conséquences. Le problème pour un parti est de répartir le plus harmonieusement possible ses voix entre ses divers candidats. La discipline des électeurs étant médiocre de tous les côtés, un élément essentiel de la stratégie consiste à décider du nombre de candidats que l’on présentera : trop peu, et l’on perd la chance d’un élu supplémentaire, trop nombreux, et la dispersion des voix fera le bonheur de l’autre parti.

On aboutit à certains résultats proches de ceux de la proportionnelle. Quelques positions personnelles sont imprenables, une vague de fond qui pourrait, ailleurs, les briser se dispersant en poudre sur le nom de divers bénéficiaires. D’autre part, il arrive souvent que l’enjeu des élections soit tout autre qu’en apparence. Dans une circonscription qui a quatre élus, si les socialistes s’assurent entre le quart et le tiers des électeurs, le député socialiste sera élu à coup sûr et le problème sera de savoir quelles factions parmi les conservateurs se partageront les trois autres sièges. Entre eux, la lutte sera rude, avec la seule limite du risque, par trop de mésentente, de permettre l’élection d’un deuxième socialiste. Mais comme un clan ne pourra guère espérer s’élargir dans un district où il est implanté — en présentant deux candidats, il disperserait dangereusement entre eux les voix de ses partisans —, il y appellera un candidat d’une autre faction qu’il ne craindra pas ou qui lui procurera un avantage similaire dans une autre circonscription. A l’intérieur même des factions, les différentes personnalités qui s’en disputent la direction tenteront, elles aussi, de renforcer de la même façon le nombre de leurs partisans, tout en craignant de nuire à la faction elle-même. On croirait un jeu de petites poupées russes s’emboîtant les unes dans les autres.

Les règles électorales empêchent de la sorte une faction de dépasser une certaine dimension optimale, tendance qu’un autre élément vient renforcer au niveau national : trop petite — au-dessous de quinze députés —, une faction risque de devenir un soutien trop négligeable pour que le Premier ministre fasse grand effort pour la soutenir ; ses membres, mal nourris, trahiront. Mais au-dessus de quarante-cinq ou cinquante, les députés verront diminuer grandement, étant trop nombreux, les chances d’un portefeuille ou d’une prébende réjouissante pour eux-mêmes ou leurs circonscriptions : la faction se scindera en deux autres plus petites.

Le chef du gouvernement est désigné par tractations entre les différents chefs de faction, et parmi eux. Le vainqueur ne l’emporte naturellement qu’au prix de promesses et de compromis nombreux avec les autres et le risque est grand qu’il soit le plus pâle de tous, partant le moins inquiétant. De l’actuel Premier ministre, Eisaku Sato, ses amis disent qu’il est fort souple, ses ennemis, invertébré.

C’est le sens de la réforme constitutionnelle que propose Nakasone que de dégager enfin un chef de gouvernement à tempérament, qui soit à la mesure des vastes décisions à prendre, des politiques nouvelles à définir.

Pour éviter le risque d’un exécutif trop fort, il voudrait conserver le système naguère cher à Maurice Duverger et à quelques autres, c’est-à-dire doubler cette élection populaire d’une responsabilité maintenue du gouvernement devant la Diète.

Mais il ne croit plus au succès à court terme de sa réforme : elle rencontre trop d’opposition de la part des vieux politiques et aussi des universitaires, « qui, ici, me dit-il en souriant, et je ne sais s’il en va de même en France, sont à la fois très à gauche et très conservateurs… Le principe quieta non movere règne en maître. La réforme ne serait possible qu’en cas de crise grave, et avec un grand homme… »

Après tant de politique, le soir venu, M. Matsumoto, vieux professeur, joyeux drille, que j’ai rencontré à la maison franco-japonaise, se charge de me changer les idées. Il plaisante sur son frère, qui est justement député socialiste dans le Kyushu — « La honte de la famille », me dit-il en souriant — et sur son cousin capitaliste milliardaire. S’appuyant sur sa canne et sur mon épaule, le professeur Matsumoto m’entraîne, à Shinjuku, au bar dit « des bas-fonds » auquel il a déjà initié bien des collègues français. Il y salue joyeusement une bande de ses étudiants de Waseda sans l’ombre des préoccupations puritaines que j’ai vues aux autres universitaires rencontrés.

Samedi 8 octobre

Dans le petit matin gris, un autobus me conduit à l’aéroport. Le paysage prend quelque chose de futuriste, modelé sur fond de port à grands coups puissants de béton. Le détail y est négligé, chose bien rare au Japon, comme si les bouleversements perpétuels de l’ensemble rendaient vain qu’on tentât d’aménager les morceaux. Les autoroutes s’entrecroisent, un train monorail glisse sur son support dont on a lancé l’assurance au-dessus d’un marais grisâtre de bord de mer. Les grues, immobiles encore, laissent comme suspendu le souffle de l’effort qui déploie sur ces bords ses prestiges d’acier et de ciment.

Dans l’avion, je retrouve Yasuhiro Nakasone, vêtu de sombre, l’insigne du Parlement à la boutonnière — soleil d’or sur fond pourpre. La plupart des Japonais affichent ainsi la maison à laquelle ils ont consacré leur vie. Le temps est couvert, mais un soudain émoi dans l’avion me prévient que sur la droite on va apercevoir le Fuji, Monsieur Fuji. Les caméras jaillissent et mitraillent le mont divin quand il apparaît au-dessus des nuages. Malgré le poids dangereux de sa réputation, je le trouve grand et beau.

Après une escale à Osaka, nous survolons la partie méridionale de Honshu, et une poussière d’îles. Partout les plaines cultivables paraissent dévorées par la mer et les montagnes. A l’aéroport de Kita-Kyushu nous accueillent les membres du comité L.D.P. local. Je me surprends à m’associer à leurs courbettes : Oh « tatamisation » ! Une grosse Mercédès blanche nous emporte vers la première ville d’étape et de discours par une route étroite et encombrée, que borde un chapelet presque ininterrompu de maisons. Au-delà règne le vert aigu des rizières. Nakasone me fait remarquer à diverses reprises des affiches qui annoncent sa venue et de grands calicots bleus qui prêchent pour sa chère réforme constitutionnelle.

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