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Le rôle de la génération charnière ouest-africaine

De
425 pages
Cet ouvrage est le témoignage de l'auteur sur les événements, les hommes, les écrits, tels qu'il les a vécus personnellement et directement. Il lui a été inspiré par son refus d'avaliser l'historiographie officielle qui veut faire croire qu'en dehors des politiciens, les Etats africains n'ont pas eu, n'ont et n'auront pas de citoyens dignes d'être immortalisés, alors que beaucoup de ces citoyens non politiques ont incontestablement contribué beaucoup plus que les politiciens au développement de ces Etats.
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LE RÔLE DE LA GÉNÉRATION CHARNIÈRE OUEST-AFRICAINE

www.librairieharmattan.com diffusÎon.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00457-1 EAN : 9782296004573

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LE RÔLE DE LA GÉNÉRATION CHARNIÈRE OUEST-AFRICAINE

Indépendance et développement

À notre

petite fille Yvonne, pour qu'elle sache que, ne pas connaître les grands-parents, c'est être un ruisseau sans source, un arbre sans racines.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

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Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Baudoin MUBESALA, La religion traditionnelle africaine, 2006. Ange Ralph GNAHOUA, Aspects politiques et juridiques de la crise du système ivoirien, 2006. Jean-Marc ÉLA, Anne-Sidonie ZOA, Population et sécurité: les nouveaux enjeux de la fécondité et des migrations africaines, 2006. Noël LE COUTOUR, L'Afrique noire à l'époque charnière. 1783, du troc à la découverte, 2006. Frédéric Joël AlVO, Lejuge constitutionnel et l'état de droit en Afrique, 2006. Denise Landria NDEMBI, Le travail des enfants en Afrique subsaharienne : le cas du Bénin, du Gabon et du Togo, 2006. Djibo HAMAN!, Contribution à l'étude de l'histoire des états Ha usa, 2006. Djibo HAMAN!, Le sultanat touareg de l'Ayar, 2006. Pierre NKWENGUE, L'union nationale des étudiants du Kamerun, 2006. Auguste ILOKI, Le droit des successions au Congo (tome I et II),2006. Bernardin MINKO MVE et Stéphanie NKOGHE (sous la direction de), Tourisme au Gabon, 2006. Mohamed Tétémadi BANGOURA, Violence politique et conflits en Afrique: le cas du Tchad, 2006. Nouhoum DIALLO, Le budget du Mali, 2006. Jean-Claude BERTHÉLEMY et Abdoullah COULIBAL Y (sous la dir.), Culture et développement en Afrique, 2006. Huenumadji AFAN, L'évangile Chaka, 2006. Kengne FODOUOP, Le marché de lafriperie vestimentaire au Cameroun,2005 Fortunatus RUDAKEMW A, L'évangélisation du Rwanda, 2005. Mamadou SECK, Les scandales politiques sous la présidence de Abdoulaye Wade,2005.

PRÉFACE INTRODUCTIVE
Dans une de ses formulations lumineuses dont il avait le secret, mon maître Hans Mayer, avec qui le lecteur du présent ouvrage pourra faire connaissance, parla, à propos d'une célèbre maison d'édition allemande, de « l'histoire éditoriale en tant que mission historique» (Verlagsgeschichte aIs geschichtlicher Auftrag). Ce faisant, Mayer a mis en exergue l'importance de l'édition sur le plan historique dans le monde moderne. Bien entendu, pour nos pays en voie de développement et en quête de démocratie et de liberté d'expression, cette importance est encore beaucoup plus grande dans tous les domaines et singulièrement dans celui de l'éducation, de la formation et de la culture. Et pourtant, c'est justement dans ces pays que l'édition pose le plus de problèmes. Que le présent ouvrage ait pu voir le jour, n'allait aucunement de soi. Je me doutais plus ou moins qu'avec son contenu non laudatif pour les politiciens, il ne serait pas facile de trouver un éditeur. D'autant plus

qu'aujourd'hui les politiciens au pouvoir ont assuré leur mainmise
une effronterie doublée d'une incompétence

-

avec

ayant atteint un paroxysme
-

inconnu jusque là dans l'histoire du Sénégal

sur les départements et

institutions culturels, de même que sur les médias nationaux. J'ai d'abord pris l'initiative de contacter des maisons d'édition - comme on dit - authentiquement africaines voire sénégalaises, nationales, sans me faire aucune illusion. La première qui était feu et flamme au début, n'a plus donné signe de vie, dès que son chef - à qui j'avais conseillé de lire d'abord ma biographie sur notre père Abdoulaye Sadji, qu'il ne connaissait pas, pour avoir une idée de ma manière d'écrire - a vu ce qu'il en est de celle-ci. La seconde, après avoir gardé le manuscrit des semaines durant, n'a pas été en mesure de me dire si oui ou non, elle allait le publier. J'ai retiré mon manuscrit. La troisième sise à Paris, qui dès que j'eus l'idée d'écrire l'ouvrage, me demanda de lui réserver le droit de le publier, garda le manuscrit également seulement pour me dire finalement qu'elle ne le publierait plus. Je me suis alors tourné vers les maisons d'édition françaises à Paris, qui publient en général des ouvrages sur l'Afrique - parmi lesquels on compte certains qui n'ont pu à l'évidence l'être que sur recommandation, tellement ils sont médiocres. L'une des maisons n'y alla pas par quatre chemins et me répondit - sur la seule base du titre et du résumé que je lui avais fait parvenir - que le contenu ne pouvait intéresser ses lecteurs. L'autre, également, en partant simplement du titre et du résumé, m'annonça gentiment que mon manuscrit est certes intéressant, mais qu'eux avaient

malheureusement un projet de livre analogue. Je leur propose un manuscrit complet et bouclé, eux me parlent d'un projet qu'ils n'ont même pas commencé à exécuter. Malgré tout, je suis curieux de lire un jour le sosie de mon ouvrage. Je juge inutile de donner les noms des maisons d'édition qui a priori ont choisi délibérément de pratiquer la censure préventive à la place des autorités. Je les laisse avec leur conscience. Ce qui est sûr, c'est que l'avenir ne leur appartient pas et qu'elles ne peuvent pas être classées parmi les maisons que Mayer considérait comme nanties d'une mission historique. En acceptant de publier mon ouvrage simplement sur la base d'une lecture impartiale et d'un jugement objectif - sans que je sois recommandé par personne - les éditions l'Harmattan dont l'une des responsables eut l'amabilité de m'écrire que « c'est un ouvrage fondamental qui mérite d'être publié », illustrent ce que Mayer entendait par « histoire éditoriale en tant que mission historique ». Outre les difficultés à trouver une maison d'édition, il y eut le cassetête de l'aménagement technique formel du manuscrit, du traitement et de l'intégration des photographies, pour le rendre apte à être imprimé. Il s'agit d'un travail très complexe et qui exige une grande maîtrise et une méticulosité non moins grande. N'ayant bien entendu bénéficié d'aucun soutien financier, je tiens ici à formuler expressis verbis toute ma cordiale gratitude à mon jeune collègue Mouhamadou Mansour Faye, maître de conférences à la Faculté des sciences et techniques de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, pour avoir fait ce travail à titre gracieux. Le présent livre est conçu comme un complément à la biographie d'Abdoulaye Sadji, dans laquelle il est ici et là question des relations multiformes ayant existé entre les personnes de sa génération, celle des pères fondateurs Lamine Guèye, Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, Sékou Touré, Mamadou Dia, Fara Sow, celle qui englobe, en même temps que nous-mêmes nés dans les années trente, nos aînés nés dans les années vingt, comme Majhemout Diop, Khalilou SalI, Charles Justin-Carrère, Amath Ba, Cheikh Tidiane Fall, Amadou Mahtar Mbow, Fodéba Keita. Il s'agit d'une génération ayant contribué à la lutte pour l'accession à l'indépendance nationale de nos pays, qui s'est généralement réalisée à partir de 1960, après avoir eu comme signe avant-coureur la libération de l'ancienne colonie britannique Gold Coast devenue indépendante en 1957 sous le nom de Ghana, dans le cadre du Commonwealth, et qui adopta justement trois années plus tard une constitution républicaine. Amadou Booker Sadji

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CARACTÉRISTIQUE GÉNÉRALE DE LA GÉNÉRATION ET DE LA FORMATION: ÉTUDE COMPARATIVE DES NIVEAUX DE L'ENSEIGNEMENT D'HIER ET D'AUJOURD'HUI Le devoir de mémoire s'impose à certaines générations charnières dans I'histoire des peuples et des nations. Cela me paraît surtout être le cas quand il s'agit de nos jeunes nations africaines modernes enracinées dans des civilisations orales, où la non-fixation écrite des faits historiques finit par entraîner leur oubli ou leur mythification. Il faut avouer également que très souvent le devoir de mémoire ne se répercute pas dans nos pays en témoignages écrits par crainte pour les auteurs d'être impliqués dans des polémiques stériles. Mais, comme l'a dit le rhéteur antique Quintilien, « l'histoire est écrite pour raconter, non pour prouver ». L'important est que les jeunes générations présentes et futures soient informées de certains événements majeurs du passé qui peuvent les aider à décrypter nos réalités quotidiennes contemporaines sans que cela soit même sous-tendu par un quelconque but scientifique. Il s'agit très simplement de transmettre des faits, des noms, des pensées qui nous semblent être consciemment ou inconsciemment occultés par I'historiographie officielle, ou qui se veut telle - au demeurant celle du pouvoir, comme celle de l'opposition officielle. La génération des enfants fondateurs dont il est question ici est la nôtre, celle des Africains nés dans les années vingt et trente ou un peu avant. Ce sont les adolescents de l'après-Seconde Guerre mondiale dont certains ont assumé, avec l'accession de nos pays à l'indépendance politique dans les années soixante, de hautes fonctions étatiques et nationales. Génération charnière et complexe! Ne pas essayer de comprendre le rôle joué par cette génération correspond à faire table rase d'une étape importante de l'histoire de l'Afrique occidentale, singulièrement francophone, pour ne parler que de ce que je connais le mieux. L'émergence et l'accomplissement des éléments déterminants de ladite génération, par exemple dans le domaine politique, ne sont pas à dissocier en Afrique Occidentale Française de l' «ouverture de l'enseignement secondaire aux Africains ».1 Dans son livre ainsi cité, qui peut être considéré comme l'un des ouvrages majeurs de référence en la matière, Joseph Roger de Benoist a fait la synthèse des données essentielles de développement de l'enseignement en A.O.F. englobant la période charnière qui nous intéresse. Ce faisant, il met à juste titre en exergue la rentrée scolaire de 1947, comme celle où «le cycle du secondaire fut uniformisé et commença à la classe de 6ème dans tous les
1

Joseph Roger de Benoist, L'Afrique Occidentale Française de 1944 à 1960, Dakar,
Les Nouvelles Editions Africaines, 1982, p. 145.

établissements, lycées, collèges modernes et classiques, cours secondaires et normaux.»2 Dans le cadre de cette évolution, un rôle fondamental fut dévolu particulièrement à certains établissements pionniers comme le lycée Faidherbe et le collège Blanchot de Saint-Louis, le lycée Van Vollenhoven de Dakar, l'école normale William Ponty de Sébikotane, l'école normale de Filles de Rufisque. Dans le sillage des deux seuls établissements secondaires qui existaient déjà officiellement en A.O.F. en 1944, les lycées Faidherbe et Van Vollenhoven, sept nouveaux lycées et collèges classiques furent fondés à partir de 1951, à Dakar, Saint-Louis, Bamako, Abidjan, Niamey, PortoNovo et Conakry. Vinrent s'y ajouter des collèges modernes, des cours normaux et des collèges techniques. On peut pour le Sénégal, en guise d'introduction paradigmatique caractérisant la présence ultérieure des lycées Faidherbe et Van Vollenhoven dans le champ politique officiel, citer quelques noms tels que dans le désordre - Abdou Diouf, premier ministre puis président de la république, Adrien Senghor, Moustapha Niasse, Abd El Kader Fall, Babacar Bâ, Daouda Sow, Habib Thiam, Thierno Diop, Thierno Bâ, Lamine Diack, Ousmane Camara, Djibril Sène, Alioune Sène, qui ont tous exercé avant« l'alternance» politique intervenue au Sénégal le 19 mars 2000 des fonctions gouvernementales ou parlementaires. Ce faisant, l'observateur non informé sera loin d'appréhender que ces noms ne sont en réalité que la partie émergée de l'iceberg; celle immergée est constituée en effet d'un chatoyant bloc de cadres de niveaux gradués de la vie civile et militaire, dont l'implication dans le processus de fondation de nations enclenché par l'indépendance juridique fera l'objet d'un exposé dans le présent ouvrage. Mais il sied dès à présent de mettre en exergue le fait que le facteur déterminant pour l'utilisation post-indépendance de cadres appartenant à la génération caractérisée dans notre précision liminaire a été le choix de collaborateurs effectué par la génération des pères qui se sont retrouvés à partir de 1960 comme gérants d'une indépendance immédiate dont ils n'avaient pourtant pas voulu. Le concept de «père» est donc conçu en l'occurrence en tant qu'exprimant simplement un père d'âge, et non point au sens où certains baptisent facilement tel ou tel homme politique «père de la nation» sans soumettre une telle qualification au crible de la critique. La critique me semble pourtant au moins opportune sinon nécessaire dans la mesure où les systèmes de parti unique, expression euphémique, ne signifiant rien d'autre que le manque de démocratie, qui caractérisent en général les années immédiatement post-indépendance posent le problème de la légitimité d'une
2

Ibid, p.146.

10

telle paternité. En attendant d'y revenir, je dirais que le concept de « père» au sens d'une comparaison entre les classes d'âge fait penser, par exemple pour le Sénégal, à Lamine Guèye, Léopold Sédar Senghor; pour la Côte d'Ivoire, à Félix Houphouët-Boigny, Philippe Yacé et Auguste Denise; pour l'ex-Dahomey, aujourd'hui le Bénin, à Marcellin Sourou Migan ,Apithy, Hubert Maga, Justin Ahomadegbé Tometin ; pour la Guinée-Conakry à Sékou Touré, Saïfoulaye Diallo, Diawandou Barry; pour la Haute-Volta, aujourd'hui le Burkina Faso, à Daniel Ouezzin Coulibaly, Maurice Yaméogo, Joseph Ouédraogo ; pour la Mauritanie à Moctar auld Daddah, Ahmed Saloum auld Haïba, Dey auld Sidi Baba; pour le Soudan, aujourd'hui le Mali, à Modibo Keïta, Mahamane Haïdara et Jean-Marie Koné. La génération des pères, dont certains représentants significatifs viennent ainsi d'être nommés, allait pouvoir, au lendemain de l'indépendance, puiser dans la source des cadres constituée par la génération de ceux nés dans les années vingt et trente, engendrée dans la phase originelle par l'ouverture de l'enseignement secondaire aux Africains. Cette ouverture avait mis fin à l'ancienne discrimination qui s'était exprimée en ce qu'elle confinait les Africains à l'enseignement primaire pour en faire des cadres auxiliaires subalternes. La nouvelle phase dans la scolarisation en Afrique coloniale francophone visait donc l'avènement d'un enseignement supérieur. Une donnée capitale dont notre génération est devenue de plus en plus consciente avec le recul des décennies, c'est le bon niveau en général de l'enseignement comparativement à celui qui existe depuis l'indépendance. On pourrait être tenté de s'imaginer qu'à cause de la vision raciste du Nègre intellectuellement inférieur, inséparable de l'idée coloniale, l'enseignement à nous dispensé fut de qualité inférieure. Pas le moins du monde! Après la Seconde Guerre mondiale et la défaite de l'hitlérisme et du fascisme pris globalement, à laquelle participèrent les «tirailleurs sénégalais », les autorités administratives coloniales françaises tirèrent dans une large mesure des leçons de la faillite de leur politique de promotion scolaire passée, laquelle politique était en corrélation dialectique avec la politique socioéconomique. Joseph Roger de Benoist écrit à juste titre:
Pendant les cinq années qui avaient suivi la guerre mondiale, la physionomie politique et sociale de l'A.D.F. avait été plus profondément modifiée que pendant le demi-siècle de colonisation qui avait précédé. Si les responsables métropolitains (gouvernement et parlement) avaient compris que cette évolution humaine devait être soutenue par un développement économique qui ne soit plus conçu seulement en fonction des intérêts français, s'ils l'avaient traduite dans des institutions qui pennettent aux Africains de prendre en main la responsabilité

Il

réelle de leur promotion, la décennie suivante aurait sans doute été celle d'une plus grande assimilation. 3

Le paramètre de l'assimilation et celui de la nécessité de déléguer des pouvoirs de décision substantiels à des cadres africains compétents acquis aux valeurs de civilisation françaises, expliquent le choix d'une qualité de l'enseignement répondant aux mêmes critères qu'en Métropole. Evidemment, le problème « d'une plus grande assimilation» me semble être beaucoup plus complexe. Dans la mesure où les peuples africains conscientisés par certains de leurs dirigeants - surtout dans les pays anglophones - comme Kwame N' Krumah, Jomo Kenyatta et Julius Nyerere, tenaient de plus en plus à affirmer leur authenticité culturelle, donc leur différence, l'objectif de l'assimilation s'avérait être un miroir aux alouettes. Mais les formateurs français dans les établissements secondaires tels que les lycées Faidherbe et Van Vollenhoven n'en demeurèrent pas moins, souvent, des idéalistes qui nous faisaient profiter de leurs meilleures connaissances pour nous muer en « Français à peau noire ».4 Malgré les arrière-pensées coloniales qui sous-tendaient la définition des programmes d'enseignement, je peux affirmer, comme Léopold Sédar Senghor au sujet de «l'organisation de l'enseignement secondaire en A.O.F., que personne ne saurait nier l'excellence des maîtres et les heureux résultats qu'ils obtenaient ».5 Il faut regretter ce faisant que de toutes les corporations professionnelles l'enseignement soit dans nos pays celle dont les protagonistes méritants jouissent le moins des justes marques de remémoration. Innombrables sont les panégyriques louant les hauts faits et gestes ou prétendus tels d'hommes politiques, de militaires, de hauts fonctionnaires, de diplomates, de médecins, etc., alors que les enseignants sont souvent oubliés, certains pensent à dessein, vu que les enseignants dignes de ce nom seraient sous tous les cieux des non-conformistes. L'ancien chef de l'Etat sénégalais et poète Léopold Sédar Senghor pour sa part, qui avait été enseignant avant de devenir homme politique, insistait toujours sur l'idée de l'enseignement en tant que sacerdoce: Noble conception, en vérité! Mais l'autre grand poète lyrique Pindare exprima une conception pas moins noble quand il dit:« C'est une maxime chez les hommes que, quand un exploit est accompli, il ne faut pas le laisser caché dans le silence. » Car ce sont de véritables exploits qui ont été accomplis sur le plan de la qualité intrinsèque de la formation par nos maîtres français des
3

4 Léopold Sédar Senghor, Vues sur l'Afrique noire ou assimiler, non être assimilés, in Liberté I. Négritude et humanisme, Paris, Seuil, 1964, p. 41.
5

Ibid

Cf. Léopold Séar Senghor, Le problème culturel en A.O.F., in ibid., p. 17-18.

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lycées Faidherbe et Van Vollenhoven, qu'il n'est que justice d'évoquer dans un aperçu historique dont l'urgence de la réalisation s'impose de plus en plus à nous. Cette urgence découle tout bonnement du fait que les membres de notre génération charnière sont tous au moins plus que sexagénaires et n'ont plus tellement de temps à leur disposition pour rendre témoignage, surtout si l'on sait que certains d'entre eux à la personnalité marquante ont déjà quitté ce monde; il sera question de ces derniers dans la présente relation mémorielle. A titre indicatif provisoire, évoquons l'ingénieur de Centrale Abdoul Aziz Wane, le physicien-chimiste El Hadj Yaré Fall, le philosophe Amsata Sarr, la militante panafricaniste Virginie Kamara, le dermatologue Ibrahima Faye, l'helléniste et ancien ministre Abd El Kader Fall, le banquier Tanor Tiendella Fall, l'administrateur civil et magistrat Ahmadou Malick Gaye, les pharmaciens Paul Sayegh et François Gaye, l'instituteur et directeur d'école Amary Diop, les managers et grands militants politiques Fara Ndiaye et Momar Sakho, les officiers supérieurs Victor Barry, Waly Faye et Bounama Fall, le mathématicien Daouda Dia, l'ingénieur formé à l'Ecole Polytechnique allemande de Dresde Pierre Coulibaly, le docteur en médecine Ahmet Kawri Sy, le professeur de littérature française Ferdinand Turpin, le sociologue Mamadou Diallo Denguela. Plus récemment, sont aussi décédés le docteur en médecine Moustapha Diallo, l'avocat Ogo Kâne Diallo, le professeur de lettres Tidiane Baïdy Ly, l'ingénieur des Travaux Publics et grand sportif Papa Gallo Thiam, l'ingénieur Djibril Mbengue. Pour ce qui est des non-Sénégalais, je ne saurais omettre au niveau actuel de mes informations les condisciples maliens que furent Joseph Nègre et Ferdinand Sangaret, disparus l'un en 1990 et l'autre en 1991, à Abidjan. Je reviendrai dans les prochaines lignes sur la brillante contribution de ces deux hommes de sciences au développement de la jeune Afrique indépendante, avant leur disparition prématurée. Et très récemment est venu s'ajouter à la liste des grands disparus le nom de Louis Nègre, le frère aîné de Joseph. Dans le devoir de mémoire qui nous incombe, cela signifie donc nous faire les interprètes de ces compagnons de notre génération dont les voix se sont définitivement tues, pour aménager une sorte de Walhalla à nos maîtres d'autrefois par une citation paradigmatique de certains noms représentatifs qui, comme on dit, méritent bien de nos jeunes nations. Et peut-être est-ce une manière à notre époque de la toute-puissance du secteur multimédia d'envoyer des signes qui réchauffent le coeur des descendants de ces pionniers de l'enseignement en Afrique.

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LE LYCÉE FAIDHERBE DE SAINT-LOUIS A LA QUÊTE DE L'EXCELLENCE PÉDAGOGIQUE
Citation exemplaire de maîtres représentatifs En sciences naturelles et physiques: MM. Piot et Cance Au lycée Faidherbe, certainement le plus impressionnant et probablement le doyen d'âge de ces maîtres d'autrefois fut Monsieur Piot, professeur de sciences naturelles. Il était le seul et unique enseignant de cette matière dans tout le lycée et forçait sur le plan du savoir l'admiration de tous les élèves malgré son nationalisme français, sans exception aucune, aussi inflexible que fût notre opposition naissante à la politique d'assimilation française. Monsieur Piot déterminait le point de départ de chaque cours en s'enquérant dans le cahier d'un élève des derniers termes du cours précédent. Puis il nous entraînait sans aucun document en main dans une envolée magistrale et bien structurée à la découverte des phénomènes biologiques et anatomiques les plus divers et les plus complexes. Et concomitamment à l'exposé, le tableau noir lui servait de support magique à des dessins et croquis d'un grand art tracés avec précision d'une main habile et expérimentée au moyen de la craie blanche et de couleur. Monsieur Piot était un grand dessinateur. J'ai d'ailleurs acquis avec lui la ferme conviction qu'on peut difficilement être un bon naturaliste si on n'est pas un bon dessinateur. Sont restés gravées dans ma mémoire de lycéen comme de véritables chefs-d'œuvre, des vues externes, internes et en coupe de l'oursin, de l'écrevisse ou d'autres animaux à l'anatomie inhabituelle. Evidemment, en bon nationaliste, ce grand maître se plaisait à insister sur la francité de maints savants et chercheurs tels que le physiologiste Claude Bernard, l'anatomiste et physiologiste Xavier Bichat, les zoologistes Georges Cuvier, Frédéric Cuvier, des frères, et Etienne Geoffroy SaintHilaire, le chimiste et biologiste Louis Pasteur, le chirurgien et anthropologiste Paul Broca, le naturaliste Théodore Monod, le spécialiste de chimie organique Victor Grignard, le médecin militaire Alphonse Laveran, qui a découvert l'hématozoaire responsable du paludisme, le biologiste Alexis Carrel, les physiologistes Paul Portier et Charles Richet qui découvrirent ensemble l'anaphylaxie, le bactériologiste Charles Nicolle, etc. Piot nous apprit qu'en l'occurrence certains de ces savants étaient lauréats du prix Nobel et il nous expliqua les tenants et les aboutissants de cette grande distinction. Le leitmotiv était dans tous les cas: « C'est encore un Français qui a découvert. . . ». Il finissait parfois par nous agacer quand c'était répété durant un seul et même cours. Cela aboutit un jour à une altercation entre le professeur et moimême. «Dis-moi, petit Français du Sénégal! Qu'est-ce qui te fait rire? 14

N'es-tu pas fier que ce soit encore un Français qui est l'auteur d'une telle découverte? » «Je m'excuse, Monsieur, je ne suis pas Français! » A la suite de cet incident, je fus envoyé au bureau du censeur, Monsieur André Denat, qui prit la décision de m'exclure trois jours du lycée, de l'internat comme des cours. Je passai les trois jours de bannissement chez mon correspondant Macodou Ndiaye, alors directeur d'école au quartier Sore Bien que partisan d'une discipline scolaire rigoureuse, cet éminent instituteur, devenu député du Sénégal après l'accession du pays à l'indépendance juridique en 1960, ne manqua pas, en tant que nationaliste convaincu, de formuler de vives critiques à l'administration du lycée quant au motif de mon exclusion temporaire. Mais celle-ci resta sur ses positions. Evidemment, il s'agissait d'une de ces punitions trop sévères qui n'étaient point rares dans l'établissement et qui produisaient le contraire de l'effet recherché en faisant de nous des rebelles en herbe dont la contamination par la maladie infantile du révolutionnarisme était facilitée. Force est pourtant de reconnaître qu'en ce temps-là les lycéens ne couraient pas les rues et finissaient le plus souvent, malgré certaines injustices disciplinaires, à ne voir que la quête d'excellence. C'est ce qui explique l'impact multiplicateur de l'enseignement d'un professeur tel que Monsieur Piot, attesté par l'importance des promotions d'élèves de la série « Sciences Expérimentales» ayant ensuite fait de brillantes études de médecine humaine et vétérinaire, d'agronomie. Des représentants de ces professions hautement porteuses des futurs Etats sont passés entre les mains de Monsieur Piot. Et de Monsieur Cance, nécessairement complémentaire de ce dernier, en tant que brillant professeur de physique et chimie. Me viennent à l'esprit quelques noms parmi tant d'autres tels que Serigne Bâ, Ibrahima Faye déjà évoqué plus haut, Emmanuel Bocandé, Fadel Diadhiou, Papa Demba Ndiaye, Pape Maguette Kamara, Abdou Sanokho, Ibra Mamadou Ngom, Papa Fall, Moustapha SalI, Mamadou Souleymane Diallo, Amadou Ndaw dit Baur Tanda, Médoune Diène, Ismaïla Diop, Amadou Makhtar Sow, Amadou Lamine Ndiaye, Djibril Sène. Sans compter d'autres faidherbéens non-sénégalais comme Ferdinand Sangaret, les deux frères guinéens Mamadou Bâ Sabitou, chef de parti réputé à Conakry, et Thiemo Bâ Sabitou, victime de la répression anti-intellectuelle aveugle de Sékou Touré. En lettres: MM. Galet, De Lestang, Denat, Plantin Pour avoir cité en tête les domaines complémentaires que sont les sciences naturelles et la physique/chimie, je n'en oublie pas pour autant la donnée fondamentale consistant en ce que le bon niveau de l'enseignement était sous-tendu de façon déterminante au lycée Faidherbe de l'époque par l'excellence des cours de lettres, c'est-à-dire du français, du latin et du grec. 15

Car ce qui explique aujourd'hui pour une très large part le niveau médiocre général des enseignants et des enseignés dans nos Etats depuis quelques années, c'est la mauvaise qualité des enseignements des lettres et singulièrement du français - le latin et le grec devant mener un combat héroïque pour leur survie. Le rôle primordial était tenu à Faidherbe avec brio et assurance dans le domaine très complexe des lettres par Messieurs Galet, De Lestang, Denat qui devint par la suite censeur des études. Il y avait aussi Monsieur Plantin qui faisait moins l'unanimité en latin et grec, mais montrait une virtuosité indéniable en histoire littéraire, particulièrement dans les spécialités très délicates de la poésie et du théâtre, et de surcroît en explication de texte. Evoquant la poésie et le théâtre, je ne peux m'empêcher de penser à la perspicacité pédagogique de ces anciens maîtres en lettres - mais aussi à celle de leurs collègues en langues vivantes étrangères que nous aurons à nommer et à caractériser - qui tous avaient réservé une place de choix à la récitation. Celle-ci était au demeurant une épreuve hautement prisée à la première partie du baccalauréat. Aujourd'hui plus que sexagénaires, nous nous rendons compte - singulièrement quand on est enseignant comme moi - que cet exercice est l'un des moyens les plus adéquats pour maîtriser une langue et assimiler une culture par la mémorisation et la déclamation. Elles sont probablement nombreuses les personnes de notre génération qui seraient encore aujourd'hui capables de réciter les chefs-d'oeuvre comme Les Eléphants de Charles Marie Leconte dit Leconte de Lisle, Le Lac d'Alphonse de Lamartine que j'eus, parmi d'autres, l'occasion ou la chance de tirer à l'épreuve de récitation du baccalauréat, La Mort du loup d'Alfred de Vigny, Le Pélican d'Alfred de Musset, Les Conquérants de José Maria de Heredia, Waterloo et Après la bataille de Victor Hugo, pour citer un petit nombre, sans compter des fables de La Fontaine et des textes dramatiques de Corneille, de Racine. Evidemment, nous vivions en régime colonial, et pour être des adolescents inexpérimentés nous n'en n'étions pas moins conscients qu'il ne s'agissait pas de notre patrimoine littéraire. Et de surcroît maints textes s'inscrivaient de façon évidente dans l'optique coloniale d'un patriotisme cocorico; ceci était surtout notamment le cas pour les textes de Victor Hugo comme Waterloo, qui quoique très beaux du point de vue esthétique, équivalent à un panégyrique très français de Napoléon 1er. Il ne faut pas occulter la réalité non banale par rapport au contexte colonial que, dans leur quête d'un dépassement ou d'une atténuation du schéma trop artificiel et donc peu convaincant de l'assimilation, certains professeurs de lettres comme De Lestang et Galet, en grands connaisseurs de leur littérature nationale, réussissaient à se démarquer du nationalisme cocardier et à éveiller en nous une vision progressiste de la civilisation de l'universel tout 16

en ne se rebellant pas ouvertement contre les programmes et les auteurs définis par les fonctionnaires tout puissants du ministère de la France d'Outre-mer. Maîtres dans la pédagogie de la lecture et de l'explication textuelle, ils nous proposaient des passages de contenu universaliste, ou interculturel- comme on dit aujourd'hui - qui satisfaisaient en même temps leur quête inlassable de nous initier à l'excellence esthétique en général. Il s'agissait, entre autres, de poèmes qui célébraient des sentiments indivisiblement humains relatifs à la famille, à la mère, au père, à l'enfant et à la patrie, et dont les auteurs auraient pu être de n'importe quel pays, de n'importe quelle religion. Ces poèmes expriment d'une façon tout à fait lumineuse ce que Senghor appelle avec pertinence 1'« humanisme planétaire. »6 et le « besoin de reculer les limites trop étroites des structures matérielles, voire socioculturelles, où s'enferme l'homme.»7 Il est important que les jeunes générations africaines présentes et futures, en s'imprégnant, entre autres, de ces poèmes, deviennent conscientes de la vanité qu'il y a à se replier sur soi-même. L'accès aux textes concernés ne posant aucun problème, il devrait suffire de mentionner ici certains titres pour inciter à la lecture. Ce sont: Lamartine: Quand ton père a parlé,. Théodore de Banville: A ma mère; François Coppé : Intimité; Louis Mercier: Mes ancêtres; Edmond Rostand: Dialogue intérieur sur la patrie. L'émulation créée par la haute qualité de l'enseignement des professeurs de lettres et de français tels que Galet et De Lestang se révéla très féconde en ce qu'un nombre non négligeable de leurs élèves n'hésitèrent pas à les suivre sur le chemin parsemé d'embûches des lettres classiques, certains disaient des lettres pures. Il est vrai que, pour ces disciples, les lettres classiques auront surtout servi à faire leurs humanités avec tout ce que cette expression comporte de connotations contradictoires. En effet, hormis un cas qui relève presque de l'idée d'enfant prodige et que je vais donc évoquer spécialement, on retrouvera lesdits disciples après l'indépendance dans les professions les plus diverses et non intrinsèquement classiques. Je citerai comme exemples Waly Faye qui mourut général de la gendarmerie sénégalaise après en avoir été des années durant, comme on dit, le patron. Abd El Kader Fall dont l'ombre passionnée et passionnante nous accompagnera tout au long des présents Mémoires; décédé en tant qu'ambassadeur du Sénégal au Canada, Kader fut plusieurs fois ministre. Amady Aly Dieng, économiste et politologue très cultivé et actif intellectuellement, vécut à l'écart du pouvoir. Le Sénégalo-Malien Ferdinand Diarra, durant toute sa carrière d'enseignant au Département de
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L. Sédar Senghor, Lafrancophonie

comme contribution

à la civilisation de l'universel,

in Liberté 3, Négritude et civilisation de l'Universel, Paris, Seuil, 1977, p. 188. 7 Ibid 17

Lettres Modernes de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, spécialiste de grammaire française, semble ne s'être jamais intéressé à la politique. Ousmane Camara a effectué un brillant parcours de juriste en terminant dans les fonctions de président du Conseil d'Etat, la plus haute juridiction administrative du pays, après avoir presque tout été dans le Sénégal indépendant: procureur, avocat général, directeur de cabinet ministériel, directeur général de la sûreté nationale, ministre des années durant, ambassadeur à Londres, président de la Cour Suprême, Médiateur de la République. Comme dans le cas de Kader Fall, Qusmane Camara est une figure passionnée et passionnante qui retiendra notre attention. Fadel Diadhiou, un sérieux latiniste helléniste très travailleur devenu professeur de médecine et successeur du grand gynécologue Paul Corréa ; Fadel s'est avéré, tout le temps, un homme apolitique. Les femmes sont bien représentées par Arame Fall, devenue une linguiste de stature mondiale. Il y avait un groupe assez spécifique de condisciples venant de Mauritanie qui optaient systématiquement pour les lettres classiques pures où maints d'entre eux ont d'ailleurs excellé. Il faut souligner que l'enseignement de l'arabe ne semblait pas en ce temps-là avoir les faveurs de l'administration et que cela a dû jouer un rôle important pour le choix du grec comme une sorte d'ersatz de l'arabe classique. Dans la Mauritanie indépendante, presque tous ces condisciples, pour la plupart des Arabo-Berbères, sont devenus de hauts fonctionnaires, même parfois avec rang ministériel, mais aucun d'entre eux n'a emboîté le pas à nos maîtres en devenant enseignant: Moctar QuId HaiDa, Ahmed QuId Bazeïd, Bamba QuId Yézid en furent. La fuite devant l'enseignement enregistre au demeurant du côté mauritanien une exception de taille que je caractérisai plus haut comme relevant de l'idée d'enfant prodige. Et de surcroît, il s'agit du cas d'un Négro-Mauritanien qui a marqué l'histoire de l'émergence de cadres de haut niveau en Afrique, et dont il serait aberrant que la mémoire collective ne retienne pas le nom: Dieydi Diagana, un adolescent frêle et timide, venu de Kaédi, de ses sables mauritaniens, tiraillé entre l'arabité et la négritude. Humbles étaient ses vêtements traditionnels à la mesure de sa grande modestie. Au fil des ans, le nom de cet adolescent était dans toutes les bouches, celles des enseignants, des répétiteurs, des élèves et même des cuisinières et autres serviteurs et plantons du lycée. Tout le monde convenait qu'il était tout simplement génial, surtout en lettres classiques et en français. Et ce ne fut plus tard une surprise pour personne quand Diagana, après avoir brillamment obtenu le baccalauréat, intégra sans coup férir l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm à Paris et devint, avec un très bon classement, le premier agrégé négro-africain dans sa spécialité. 18

En langues vivantes: M. Schowing en allemand, M. Menoux en espagnol, M. Bernard et Mlle Provost en anglais La bonne formation dans l'ex-A.O.F., par rapport à la situation actuelle de nos enseignements, était à Faidherbe également garantie dans un domaine aussi porteur que celui des langues vivantes. Il n'y avait donc pas que le latin, le grec et le français. Tout comme les professeurs de lettres classiques et de français Galet, De Lestang, Denat et autres, ceux des langues vivantes enseignées à l'époque se révélèrent de grands maîtres éveilleurs de talents, d'inlassables pédagogues dans la quête de l'excellence. Il y avait Messieurs Schowing en allemand, Meunoux en espagnol, Bernard en anglais, qui faisaient l'unanimité quant à l'appréciation positive portée par les élèves sur eux. Seul l'anglais pouvait, à notre arrivée au lycée, être choisi comme première langue vivante. La raison en était probablement qu'auparavant, le nombre des élèves ayant choisi l'allemand comme première langue fut très limité. Pour l'enseignement de l'anglais, Bernard était secondé par Mademoiselle Provost, une Métisse saint-Iouisienne, vraisemblablement la première Négro-Africaine francophone professeur d'anglais en A.O.F. L'allemand et le grec ont aussi à l'époque beaucoup souffert du préjugé qui en fait des langues très difficiles comparativement, par exemple, à l'espagnol déprécié parce que prétendument facile pour tout francophone. Cette évaluation, pas nécessairement rationnelle, d'une langue comme l'espagnol à la grammaire très complexe, a fourvoyé maints de nos condisciples enclins à la facilité qui se retrouvaient ensuite en butte à la rigueur du professeur Menoux qui n'avait rien à envier à celle de ses collègues de lettres classiques et d'allemand. Et leur fourvoiement avait finalement pour résultat que ceux qui choisissaient l'espagnol passaient pour être des paresseux alors qu'il y avait parmi eux de très bons élèves, travailleurs et tendus vers la réussite comme les futurs personnalités du Sénégal indépendant Abdou Diouf, Babacar Bâ, Thierno Diop, Tanor Thiendella Fall, Ismaïla Diop, Pathé Diagne, Amadou Ndaw dit Bour Tanda, Médoune Diène, Gnanthio Coly, Papa Mody Konaté, Ndiougou Bâ, Pape Maguette Kamara. Au demeurant, le mythe de l'espagnol en tant que langue des paresseux, alimenté par la grande masse de ceux qui optaient pour cette langue, avait fini par être propagé par la direction même du lycée, peut-être avec l'approbation du professeur Menoux qui devait en avoir assez de constater que les cours d'espagnol étaient le réceptacle de tous ceux, nombreux, qui fuyaient le grec et l'allemand. Lorsqu'à l'occasion du passage en classe de quatrième nous eûmes à choisir une troisième langue, en plus du latin et de l'anglais, le proviseur, Monsieur Sésia, et le censeur, Monsieur Denat, nous rassemblèrent dans la grande salle de permanence:« Que ceux qui 19

choisissent le grec se mettent à gauche, l'allemand à droite, le reste sera le groupe des paresseux, des hispanisants. » Comme souligné plus haut, c'était manifestement injuste pour certains, mais c'était comme cela! En vérité, l'avenir devait démontrer que pour l'immense majorité d'entre nous, paradoxalement à notre refus de 'l'assimilation voulue par le colonisateur, il n'y avait que le français qui comptait; chacune des autres langues n'était qu'un pis-aller destiné à obtenir aux examens une note, autant que possible une bonne note. Très rares sont ceux qui, après le Secondaire, ont eu à se soucier même de l'utilité des langues étrangères vivantes apprises, quoique certains fussent de bons élèves dans telle ou telle autre. Comme le formula un condisciple guinéen, Sana Sylla, on s'appliquait plutôt à désapprendre toutes les autres langues sauf le français. C'est ce qui explique que la plupart des cadres supérieurs des générations concernées perdaient leur assurance dès qu'il s'agissait de quitter le domaine familier du français; et c'était valable aussi pour l'anglais malgré les six années de première langue vivante qui étaient de rigueur. Aujourd'hui un changement appréciable est intervenu dans la mesure où certains jeunes cadres vont faire leurs études en dehors de l'aire francophone. Nous reviendrons sur les problèmes ubuesques d'équivalence de diplômes qui se sont posés même et surtout avec les débuts de l'indépendance et qui bloquèrent l'exploitation judicieuse des langues autres que le français pour les études à l'étranger. Mais, il peut déjà être signalé ici que l'application à désapprendre les langues étrangères enseignées dans le Secondaire autres que le français, la langue officielle, était de surcroît d'autant plus aisée dans un Etat comme le Sénégal, par exemple, qu'il a toujours eu depuis son accession à la souveraineté internationale sous les régimes de Senghor, d'Abdou Diouf et même d'Abdoulaye Wade, une politique de représentation diplomatique pour le moins incompréhensible de prime abord. En général, les ambassadeurs et autres représentants diplomatiques nommés dans les pays non francophones ne connaissaient pas ou assez mal la langue et la culture de ces pays; ou disons qu'il était exceptionnel que lesdites personnes fussent choisies parce qu'elles connaissaient la langue et la culture des pays où elles devaient occuper un poste. Cela est facile à vérifier sans qu'il soit besoin de citer des noms. Aucune explication n'a jamais été officiellement fournie par les politiciens pour tenter de défendre une telle ligne diplomatique fondée manifestement sur une logique de distribution de sinécures et non sur l'intérêt national bien compris. Ce qui est sûr, c'est que le quasimonolinguisme des cadres ayant pris en charge le fonctionnement d'Etats comme le Sénégal a eu une influence négative, et continue de l'avoir, sur l'efficacité de l'action internationale et de la recherche scientifique de haut 20

niveau. Ce quasi-monolinguisme découle du fait que les cadres concernés maîtrisent en général beaucoup mieux le français, la langue officielle, que leur langue maternelle africaine dans laquelle ils n'ont pas été alphabétisés. Ce faisant, il n'est pas dans notre propos d'engager ici un débat, encore moins une polémique très complexe sur la place des langues africaines dans nos jeunes Etats. D'autant plus que plusieurs points de vue exprimés sur ce problème portent souvent la marque du sophisme. Langue nationale africaine par-ci, langue nationale africaine par-là, il apparaît, au vu de ce qui s'est passé par exemple au Sénégal avec les cadres supérieurs ayant pris en charge la gestion gouvernementale et administrative de l'indépendance nationale, y compris l'avènement de « l'alternance» de 2000, que c'est Goethe qui a raison de dire: « Qui ne connaît pas de langues étrangères ne connaît pas la sienne. » Citation exemplaire d'élèves en langues vivantes Maîtriser une ou deux langues étrangères - comme le suggère Goethe en l'occurrence - ne permet pas seulement à partir de l'appréhension comparatiste de mieux posséder la sienne propre. Cela contribue également de façon fondamentale à renforcer l'intellect. Il s'agit en quelque sorte de s'enrichir en frottant sa cervelle à celle d'autrui. Et ce n'est pas un hasard si les cadres supérieurs qui ont participé vigoureusement à la construction nationale ont été de bons élèves, voire des passionnés de langues. En espagnol avec comme spécimen Papa Mody Konaté

Etudiants à Paris dans les années 50, de gauche à droite: Papa Mody Konaté, Yaré Fa1l2, Ndiogou Râ. 21

C'est le cas de Papa Mody Konaté que j'ai cité plus haut parmi les hispanisants d'envergure de Faidherbe et qui est également représentatif de ceux de notre génération dont l'apport à la construction nationale s'est réalisé sans spectacle politicien ou même sans militantisme politique tout court. Il faut même insister sur le cas de Papa Mody qui, bien qu'ayant participé à tous les mouvements progressistes qui ont préparé et accompli l'accession à l'indépendance politique de nos pays, n'a jamais cherché à briguer une quelconque position dans la hiérarchie politique. Il est un modèle de ce qu'on appelle aujourd'hui les membres de la société civile, capables, dans une véritable démocratie, de proposer en toute indépendance des solutions adéquates aux problèmes primordiaux qui se posent à la nation. Inutile de dire que de tels citoyens sont marginalisés par ceux pour qui les compétences n'existent que dans les partis politiques. Papa Mody Konaté est né le 8 septembre 1933 à Saint-Louis. Après avoir obtenu le baccalauréat, il a fait des études à la Faculté de droit de l'Université de Paris dans la spécialité des Sciences économiques. En juin

1962, il fut diplômé de l'Ecole Nationale des impôts de Paris, et nommé le 1er

novembre de la même année inspecteur des impôts du Sénégal. Le 19 mars 1963, il fut promu chef de l'Inspection 5 de Dakar; le 6 octobre 1965, inspecteur rédacteur du Service contentieux des impôts; le 2 janvier 1966 chef de l'inspection régionale des impôts du Sénégal-Oriental; le 19 août 1966, inspecteur rédacteur du Service contentieux des impôts; le 16 janvier 1969, inspecteur rédacteur à l'Inspection centrale des impôts; en 1973, chef du Service de la recette des impôts et taxes indirectes, puis chef de la division du contentieux. Comme autres fonctions annexes, Papa Mody a été en 1982 chargé de l'intérim du directeur des impôts en l'absence de ce dernier, administrateur des crédits, suppléant du directeur des impôts 1988. Les grandes qualités de conscience professionnelle à toute épreuve et d'intégrité morale lui ont valu d'être fait Chevalier de l'Ordre national du Lion sénégalais, décoration généralement décernée à des citoyens dont l'engagement politique progouvernemental est assez avéré. Il faut souligner que Papa Mody a été admis à faire valoir ses droits à une pension de retraite depuis déjà le 30 novembre 1982, à l'âge de 55 ans, conformément à la législation en vigueur avant le triomphe de « l'alternance ». Dans un Etat qui, paradoxalement, vit essentiellement d'impôts et de taxes, son cas est l'une des nombreuses illustrations qui montrent combien les hautes compétences de notre génération ont été sous-employées par un régime pourtant dirigé des décennies durant par des membres de cette génération avec Abdou Diouf à leur tête. Au demeurant, l'exemple de Papa Mody pose le problème de savoir pourquoi de telles 22

compétences, possédant de surcroît de bonnes connaissances de langue, n'ont pas été utilisées après leur mise à la retraite bureaucratique comme conseillers dans des représentations diplomatiques à l'étranger. Lorsque les hommes politiques s'arrogent le droit de pouvoir rester en fonction jusqu'au-delà de soixante-dix ans, au point de devoir parfois être écartés par force du pouvoir pour cause de sénilité, il est évidemment plus que nuisible pour le développement de nos pays, qui manquent de cadres, de ne pas mettre à profit au maximum ceux de haut niveau. Mais essayez d'en convaincre les dirigeants politiques africains qui déjà éliminent des compétitions électorales les membres de la société civile et contre tout bon sens élémentaire proclament haut et fort que ceux qui veulent briguer les suffrages des citoyens n'ont qu'à fonder des partis, et cela dans des pays comme le Sénégal où il y en a de toutes les façons une pléthore dont plusieurs sont de minuscules groupuscules.
En allemand avec comme spécimens Pierre Sarr et François Gaye Pour rester toujours dans la problématique de la formation en langues vivantes étrangères et de l'utilisation des compétences linguistiques, je voudrais aborder le cas de l'allemand, celui que je connais le mieux. Il faut d'emblée souligner que notre professeur d'allemand à Faidherbe, Monsieur Arthur Schowing, inscrivait sa démarche pédagogique dans la même pertinence que celle de ses collègues de lettres classiques, qui consistait à réserver dans l'acquisition linguistique, entre autres, une part importante à la récitation et à la déclamation de poèmes et de textes dramatiques allemands dont ceux de Johann Wolfgang Goethe, Friedrich Schiller, Heinrich Heine, Friedrich Holderlin, Heinrich von Kleist, etc. C'est avec ravissement que nous apprenions par coeur de Goethe Willkommen und Abschied, Ma ilied, Heidenroslein, Wanderers Nachtlied, Gesang der Geister über den Wassern, Grenzen der Menschheit, Mignons Lied tiré du roman Wilhelm Meisters Lehrjahre, Gefunden, Erlkonig, etc. ; de Schiller des poèmes de longueur réduite ou des strophes tirées des grands poèmes tels que Das Miidchen aus der Fremde, Dithyrambe, Die Gotter Griechenlands, Der Ring des Polykrates, Die Kraniche des Ibykus ; de Heine lm wunderschonen Monat Mai, /ch weift nicht, was solI es bedeuten, Leise zieht durch mein Gemüt ; de Holderlin Abendphantasie, Die Heimat, Der Sommer. Plusieurs décennies après le travail réalisé par Schowing à Faidherbe, il m'a été donné, en tant que professeur d'allemand, de vivre une démonstration convaincante de la justesse des voies pédagogiques de nos anciens maîtres, en entendant, environ quarante ans plus tard, un ancien condisciple faidherbien, Pierre Sarr, devenu entre-temps fonctionnaire à la retraite de la Caisse de sécurité sociale sénégalaise, réciter sans ratés et avec émotion le Erlkonig, surtout la dernière strophe où il est dit dans un accent hautement dramatique dont Goethe a le secret: 23

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind, Er h~iltin den Armen das achzende Kind, Erreicht den Hofmit Moo und Not, In seinen Armen das Kind war tot.

Un autre exemple éloquent est celui du pharmacien François Gaye, notre aîné de quelques années, décédé il n'y a pas longtemps; également un ancien de Faidherbe, François trouvait jusqu'à la tin de sa vie de la joie à réciter certains poèmes allemands appris au lycée, entre autres, les célèbres vers du début de Wilhelm Tell (Guillaume Tell) de Schiller:
Es lachelt der See, er ladet zum Bade, Der Knabe schlief ein am grünen Gestade, Da hort er ein Klingen. Wie Floten so sOO. Wie die"Stimmen der Vogel lm Paradies.

Pour la mémoire nationale collective et l'histoire des relations interculturelles germano-sénégalaises, il n'est en l'occurrence point banal de mettre ici en exergue que Cheikh Anta Diop et François Gaye font partie des premiers Sénégalais à avoir appris l'allemand dans le Secondaire. Et dans le cas de François Gaye, beau-frère de l'infatigable femme de culture, Christiane Diop, l'épouse d'Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine, les relations culturelles ainsi évoquées viennent se greffer harmonieusement à la donnée historique que Maria Diop, la mère de Christiane Diop et de Thérèse Gaye, a été la première Négro-Africaine à avoir, en tant que Camerounaise, fait des études en Allemagne, à Berlin, de 1911 à 1914. Analyse comparative exemplaire des méthodes d'enseignement des langues vivantes: le cas de l'allemand L'efficience de la méthode pédagogique de maîtres d'antan, comme par exemple Schowing, a donc laissé chez des cadres comme Pierre Sam et François Gaye - pourtant engagés dans des carrières professionnelles très éloignées de toute corrélation avec l'allemand - des traces indélébiles impensables de nos jours dans le domaine de l'enseignement des langues vivantes étrangères. S'il en est ainsi, c'est que les anciennes méthodes probantes de la récitation, de la dictée, de l'explication de texte style Ecole Normale supérieure de la rue d'Ulm, ont cessé dans nos Etats de constituer des points de repère. Car avec l'accession desdits Etats à l'indépendance, surtout dans un domaine comme celui des langues vivantes étrangères, la pensée cartésienne fait place aux élucubrations les plus invraisemblables. 24

Concernant l'allemand, la question ne se posait désormais plus de savoir s'il fallait, bien qu'étant germanophone - à l'instar des natifs du « Reichsland Alsace-Lorraine» - avoir fait des études germaniques pour pouvoir être professeur d'allemand. L'unique nouveau cri de guerre qui valait était: «Deutschland bezahlt's doch ! » (<< Que diantre, n'est-ce pas l'Allemagne qui paye? ») ; il suffisait d'être allemand ... ou parfois autrichien, et de connaître passablement le français pour être envoyé comme assistant technique enseigner la langue de Goethe aux petits Nègres. C'est ainsi que, par exemple, le poste de lecteur autrichien au Département de Langues et Civilisations Germaniques de l'Université de Dakar fut occupé pendant des années par une maîtresse de travaux manuels de Vienne. Face à cette nouvelle situation née de l'établissement de relations politico-économiques avec l'Allemagne et l'Autriche, l'opportunité me fut offerte, plus de deux décennies après l'accession de nos pays à l'indépendance juridique, d'interpeller Schowing au sujet de la dégradation de la qualité de l'enseignement des langues vivantes et singulièrement de l'allemand dans les anciens territoires de l'ex-A.O.F. C'était durant l'été 1988. Né en 1905 près de Forbach (Lorraine), Arthur Schowing âgé alors de 83 ans jouissait avec son épouse d'une retraite bien méritée en France, à Migennes, dans l'arrondissement d'Auxerre. Ils me firent l'insigne honneur de m'inviter à leur table pour évoquer certains souvenirs datant de l'époque qu'ils avaient vécue au Sénégal. Schowing avait exercé la plus grande partie de sa carrière de professeur d'allemand dans notre pays: d'abord 10 ans au lycée Faidherbe de Saint-Louis, ensuite 12 ans au lycée Van Vollenhoven de Dakar. Je profitai de mon séjour à Migennes pour solliciter, en tant que directeur de publication de la revue Etudes Germano-Africaines, une interview de mon ancien maître. Parmi les questions abordées, deux primordiales démontrent amplement l'accent mis jadis dans l'enseignement - que ce fût d'ailleurs en France dite métropolitaine ou dans nos pays colonisés sur la formation de l'esprit. Comme réaction à l'information de Schowing qui a « débarqué pour la première fois le 15 septembre 1945 » au Sénégal en tant que professeur d'allemand, l'une desdites questions et la réponse furent les suivantes: « Comment expliquez-vous que, juste à la sortie des hostilités de la Seconde Guerre mondiale, les autorités françaises de l'époque aient cru devoir continuer à faire enseigner l'allemand aux jeunes lycéens africains? N'y at-il pas là un paradoxe? Quelle était en l'occurrence l'utilité de l'enseignement de l'allemand dans le contexte historique d'alors? » « L'existence de l'enseignement de l'allemand dans les deux lycées sénégalais s'explique tout simplement: créés par le gouvernement français, les établissements 25

secondaires dans les territoires d'outre-mer et à l'étranger même sont des établissements avec une structure identique à celle des établissements similaires en métropole, avec la même variété de langues vivantes selon les pays ou les régions. L'étude des langues, mortes ou vivantes, dans nos collèges et lycées a pour principale raison d'être la formation de l'esprit, a-ton maintes fois dit au jeune professeur que j'étais. Et c'est vrai, je pense, en dehors de toute considération utilitaire. D'autres matières enseignées en sont d'ailleurs au même point ...à moins que je me trompe. »8 La deuxième question primordiale et la réponse étaient ainsi libellées : «Dans l'état actuel du débat sur l'enseignement de l'allemand, surtout pour étrangers et singulièrement Africains, certains théoriciens européens pensent qu'il suffit d'inculquer aux enseignés un certain parler plus ou moins correct, mais qu'il faut négliger voire supprimer l'enseignement de la littérature, de la mythologie germanique et d'autres aspects de la civilisation passée. D'autre part, les professeurs du Secondaire envoyés au Sénégal par

l'Allemagne après votre départ - qui du reste étaient presque tous des nongermanistes bien qu'Allemands - avaient généralement tendance à négliger
l'enseignement de la grammaire allemande. Pour eux, l'essentiel était que les élèves africains pussent baragouiner un certain allemand pour se faire comprendre, même avec des fautes de grammaire. Que pensez-vous de tout cela?» «Je ne suis pas partisan de ces théories. J'ai pu pratiquer ces méthodes au camp des prisonniers de guerre. Quelques camarades de captivité que j'ai revus m'ont affirmé que les résultats n'étaient pas probants et qu'ils étaient parfois même gênés dans leurs rapports avec les Allemands cultivés. Il me semble imprudent de remplacer les méthodes d'enseignement actuellement en vigueur par quelque autre dite pratique mais vraiment dépourvue de rigueur et à la limite nuisible.» 9 En caractérisant la méthode dite pratique, « dépourvue de rigueur et à la limite même nuisible », Schowing ne se doutait certainement pas combien il touchait juste, lui qui avait entre-temps quitté l'Afrique depuis longtemps et qui n'avait donc pas vécu la baisse sensible du niveau qualitatif de l'enseignement de l'allemand dans nos pays. Et paradoxe apparent, cette baisse de niveau qualitatif est allée de pair avec une augmentation substantielle du niveau quantitatif des apprenants et des enseignants d'allemand de par la grâce de l'assistance technique allemande. En se libérant de la tutelle française datant de la période coloniale et en gagnant beaucoup de terrain grâce au mark allemand, l'enseignement de l'allemand s'est, pour ainsi dire, ravalé au niveau d'une médiocre initiation à un langage familier sans aucune rigueur grammaticale. Vu la rigueur qui caractérisait nos
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Etudes Germano-Africaines 7/1989, p. 143.
Ibid., p. 144.

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professeurs français d'antan, il faut simplement regretter d'un autre côté que dans le domaine des langues vivantes étrangères, par exemple, l'administration coloniale ne prévît aucunement des séjours de bain linguistique dans les pays concernés, de telle sorte que bien sûr cela ne favorisait pas l'émulation pour les langues et encore moins leur revalorisation à long terme pouvant déboucher sur leur bonne maîtrise scientifique et leur exploitation interculturelle. Le regret est d'autant plus fondé qu'à l'antipode de toute idéologie colonialiste et raciste, le jugement de valeur porté par Schowing, en tant que représentant adéquat de ses collègues d'alors, sur les élèves africains est tout à fait positif:« J'ai passé douze ans au lycée Van Vollenhoven. Je crois être arrivé à intéresser bien des élèves de cet établissement, autant que j'ai pu le faire pendant dix ans à Saint-Louis. Je peux même dire que j'ai eu d'excellents élèves africains 10 dans les deux lycées, et que j'en conserve le meilleur souvenir. » Avec ses 83 ans, Schowing avait au moment de notre rencontre une mémoire suffisamment vivace lui permettant de citer nommément certains de ses « excellents élèves africains» de notre génération. Il y avait bien entendu selon lui les deux condisciples qui, avec moi, entreprirent, comme premiers Sénégalais dans l'histoire, des études de germanistique : Birane Wane qui réussit le tour de force d'obtenir la licence ès lettres allemandes à l'Université de Toulouse où le professeur Boyer, chef du département, connu pour son érudition et sa méticulosité, veillait à ce qu'aucun diplôme de complaisance ne fût délivré. Ngansou Sadio quant à lui fit ses études en Suisse dont il a été apparemment fasciné puisqu'il choisit de s'y établir définitivement. Outre le trio de germanistes, Schowing mentionna d'autres anciens élèves dont l'intérêt pour l'allemand ne fut malheureusement pas mis à profit dans leur carrière respective, comme il aurait pu l'être avec une meilleure politique interculturelle. Ce sont Bounama Fall que j'ai déjà évoqué plus haut, général de gendarmerie, Alioune Ndoye, un scientifique de haut rang, ingénieur d'aéronautique, l'un des premiers commandants sénégalais de l'aéroport international de Dakar, Abdoulaye Mbaye, un autre ingénieur d'aéronautique, des professeurs titulaires des universités: Abdou Sanokho et Papa Demba Ndiaye en médecine, Mbaye Guèye en histoire, un docteur vétérinaire comme Mamadou Souleymane Diallo, de hauts fonctionnaires du domaine et de la douane comme Moussa Ndiaye et Mafall Diop, récemment décédés, et d'autres férus d'allemand de façon désintéressée comme David Pierre Coly, Alioune Mbodj, ingénieur des télécommunications, Amadou Sow dit Sow-Peulh, éminent juriste. En l'occurrence, les prises de position d'un maître d'antan comme Schowing sont suffisamment éloquentes pour
10

Ibid. 27

démontrer le crédit qu'on aurait pu tirer de l'exploitation des langues vivantes étrangères pour le développement de nos jeunes Etats. De surcroît, pour ce qui est de l'allemand, les recherches que j'ai pu entreprendre dans les archives du lycée Faidherbe m'ont permis de découvrir qu'il y était en vogue plusieurs promotions avant la nôtre et pouvait - comme déjà signalé plus haut - être choisi comme première langue vivante même si ce ne fut pas la règle. En guise d'exemples citons parmi ces jeunes admirateurs de Goethe desdites promotions des noms point banals pour la mémoire collective des anciens élèves de l'établissement voire de l'Afrique francophone ayant milité pour s'émanciper du régime colonial: Seydou Sarr dit Blaye, frère du défunt professeur de philosophie Amsata Sarr cité plus haut, René Derlin Zinsou, Tidiane Aw, Alioune Bâ dit Badou, Benjamin d'Almeida, Roger Mensah, Henriette Bouchez, Gaston de Souza, Tobias Tévi, Louis Nègre, Oswald Ajavon, Gilbert Grunitsky. Je reviendrai, au fur et à mesure de nouveaux contextes de ma narration, sur le rôle primordial joué par certains d'entre eux, en tout cas au moins par ceux dont le curriculum vitae ne m'est pas inconnu. Paradoxalement, avec l'indépendance, on assista plutôt, dans un premier temps, à une facilitation du refoulement des langues vivantes étrangères autres que le français. Ce phénomène n'était ni plus ni moins que le résultat d'une administration trop territorialisée, coupée des enjeux internationaux qui rendent indispensable l'utilisation fréquente de langues étrangères en plus de la langue officielle. Vint s'y ajouter la politisation à outrance de la fonction publique et surtout des postes de direction durant le long règne de Senghor et d'Abdou Diouf, qui fait qu'on a préféré avoir recours au service d'interprètes et traducteurs, même étrangers, plutôt que de responsabiliser entièrement une personne sénégalaise d'une grande expertise scientifique et possédant la langue étrangère requise mais apolitique ou considérée comme telle par les gouvernants. Ces gouvernants eux-mêmes, dont certains comme Abdou Diouf, en anglais, et surtout en espagnol, avaient pourtant été de très bons élèves en langues durant leur formation secondaire, ont fini par ne plus manier véritablement bien que le français, vu la piètre maîtrise que nous intellectuels africains francophones avons généralement de nos langues africaines. Mais peut-être faut-il se consoler qu'il y eût pour les générations charnières formées avant l'indépendance au moins ce monolinguisme de qualité dans une langue internationale, alors que les générations postérieures - à cause de la dégradation du niveau de l'enseignement dans son ensemble - ne manient correctement ni le français, ni les langues africaines, ni d'autres langues étrangères. S'agissant surtout du français, il faut ajouter que le départ de l'agrégé de grammaire, Senghor, de la tête de l'Etat sénégalais, a contribué à accroître 28

la tendance au bredouillage linguistique à certains hauts niveaux de l'Etat censés être des modèles. Peut-être est-ce ici le lieu de rapporter une rumeur largement répandue dans les milieux intellectuels sénégalais selon laquelle le président Senghor veillait à la correction écrite et orale du français de ses ministres et proches et n'hésitait pas à corriger leurs fautes, incitant ainsi chacun d'entre eux à se perfectionner et à se surpasser même quand le niveau originel se révélait moyen. Le cabinet et le palais présidentiels senghoriens avaient en quelque sorte valeur de véritables bains linguistiques du français. La francophonie par l'exemple pratiquée à partir des plus hautes sphères de l'Etat! Venait s'y ajouter que les ministres de Senghor, à quelques exceptions près, avaient un niveau intellectuel et surtout culturel appréciables même quand ils n'avaient pas fait des études supérieures. Citation exemplaire de maîtres en histoire et géographie: MM. Lorenzini et Brigand Pour revenir à la problématique de la quête de l'excellence caractérisant l'enseignement dispensé au lycée Faidherbe de l'époque préindépendance, il faut surtout dire qu'un professeur comme Monsieur Lorenzini n'avait assurément, en histoire et géographie, rien à envier à ses collègues des autres matières. Bien au contraire, ses cours constituaient également un véritable régal tant du point de vue de l'érudition que de l'approche pédagogique. Tout comme Piot en sciences naturelles, c'était un maître dessinateur dont les cartes et les schémas aux mille couleurs nous remplissaient constamment d'admiration. Et pourtant! Ce professeur devant lequel nous étions en extase était très conservateur voire« réactionnaire» sur le plan idéologique - c'est du moins ce que nous pensions dans nos rêves révolutionnaires juvéniles d'alors. Bien entendu, nous accueillions avec incrédulité son jugement sur la situation en Union soviétique, qui pourtant, allait se révéler, des années plus tard, comme ne constituant pas une contrevérité, et qu'il exprimait dans son style émaillé de phrases chocs comme l'exclamation de rhétorique à l'adresse de l'un ou de l'autre des élèves qui tendaient une oreille ambiguë: «Eh bien, voyez-vous, Touré Abou, ce n'est pas la dictature du prolétariat, mais c'est la dictature sur le prolétariat! » Ayant récemment informé le condisciple concerné, devenu depuis professeur de langue et littérature françaises à l'Ecole Normale Supérieure de Dakar, de mon projet de réaliser les présents mémoires, sa réaction, pas du tout surprenante, a été: « Oui! Nos illusions de jeunesse! » Ces illusions constituent la toile de fond de ma narration qui doit permettre l'établissement d'un bilan et la formulation d'une prospective relatifs à l'évolution dans nos sociétés de l'ère du déclin du communisme et du triomphe de l'économie de marché avec la mondialisation comme corollaire. 29

Les mises en garde contre l'idéologie marxiste-léniniste n'émanaient pas que de Lorenzini, mais également des autres professeurs d'histoire et de géographie, même si leurs prises de position étaient plus timides et leurs discours moins percutants. Il faut dire qu'ils nous apparaissaient moins brillants que leur collègue et donc moins sûrs de pouvoir compter sur notre mansuétude de jeunes contestataires. Ayant atteint l'âge mûr après le baccalauréat nous allions nous rendre compte que nos appréciations d'élèves sur la scientificité des cours de certains de ces enseignants étaient peut-être teintées de présomption, confrontés que nous étions alors à des publications de valeur internationale dont ils étaient les auteurs et qui interdisent qu'on ne leur accorde pas une mention spéciale dans l'évocation du glorieux passé du lycée Faidherbe. Le cas de Félix Brigaud fut assez instructif et typique dans cet ordre d'idées. Né en 1906 à Maringues dans le Puy de Dôme en France, Brigaud fut nommé en 1933 professeur de géographie et de grec au lycée Faidherbe où il exerça sans discontinuité jusqu'en 1967. En 1959, il devint directeur du centre de recherche Institut Français d'Afrique Noire (I.F.A.N.) du Sénégal baptisé finalement après l'indépendance Institut Fondamental d'Afrique Noire. Il a été président de la section saint-Iouisienne de l'Alliance Française entre 1963 et 1967.

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LE LYCÉE FAIDHERBE DE SAINT LOUIS EN TANT QUE CREUSET DE L'EXCELLENCE ET DE LA MUL TICUL TURALITE Citation exemplaire d'élèves des premières promotions après la Seconde Guerre mondiale et tant que spécimens: Fernand Brigaud Il faut reconnaître au demeurant que sans une certaine puérilité qui nous animait en tant que jeunes lycéens, nous aurions mieux appréhendé le rôle positif que pouvait jouer Brigaud au sein du corps enseignant en tant que professeur d'histoire et de géographie ayant des attaches saint-louisiennes. Brigaud se maria à une Saint-Louisienne appartenant à la famille Guillabert, l'une des plus célèbres de l'ancienne capitale sénégalaise. Le fils, Fernand, était un de nos condisciples faidherbiens estimé de tous et qui surprenait plus d'un interlocuteur avec son physique albo-européen et sa maîtrise parfaite de la langue négroafricaine wolof. Plusieurs d'entre nous allaient se retrouver plus tard à Toulouse comme camarades d'études supérieures de Fernand qui y continua à vivre tout naturellement, selon le mot de Senghor, son métissage culturel, réaffirmant ainsi la justesse de l'éducation qu'avaient dû lui donner ses parents. En l'occurrence, il n'est pas nécessaire d'insister outre mesure sur la donnée que la spécificité de la ville de Saint-Louis à l'époque et celle concomitante du recrutement des élèves de Faidherbe originaires de toute l'A.O.F. et du Togo, parmi lesquels de jeunes Métis de bonnes familles, faisaient de cet établissement un creuset par excellence du métissage culturel, où nous côtoyions en toute harmonie et camaraderie, voire parfois dans l'amitié la plus naturelle, des condisciples du même profil génétique que Fernand Brigaud. Il y avait pour nous, à titre d'exemples, et dans le désordre, Christian Valantin, Charles et Claude Legros, Les Pichonier, Louis Audibert, Bernard et Juliette Rieumailhol, Louis, Joseph et Raymond Nègre, Ferdinand Sangaret, Gilbert Grunitsky, Ferdinand Diarra, Euloge et Blaise Rey. Dans l'ensemble, ces condisciples ne se contentèrent point d'être des descendants d'illustres personnalités, mais se hissèrent aussi, à l'issue de leurs études, à de hautes positions, confirmant derechef le niveau d'excellence de l'enseignement reçu au creuset multiculturel du lycée Faidherbe. 31

Fernand Brigaud que je connais bien, pour l'avoir eu comme condisciple aussi bien à Faidherbe qu'à Toulouse, a consacré toute sa carrière professionnelle à l'un des domaines les plus aléatoires des économies de nos jeunes nations, ce qui dénote de sa part une réelle opiniâtreté, à savoir l'aviation commerciale. Il a fait partie de ceux qui ont mis la compagnie multinationale Air Afrique sur la rampe de lancement et qui ont contribué à promouvoir sa splendeur du temps surtout de Cheikh Fall en tant que directeur général, ceux qui sont restés fidèles à la compagnie et ont lutté désespérément pour la sauver quand son existence a été menacée à cause de la gabegie des gouvernants qui en usaient gratuitement comme de leur propriété privée. Né à Saint-Louis en 1934, Fernand a fait ses études primaires et secondaires au lycée Faidherbe dans sa ville natale. Après l'obtention du baccalauréat, il fit des études de mathématiques à Toulouse puis à Paris. De 1962 à 1971 il fut en fonction à la direction de l'exploitation d'Air Afrique où il était responsable des Services Opérations, de la Technique d'utilisation des avions, du Contrôle des vols et de la documentation. De 1971 à 1976, on le retrouve comme directeur général d'Air Sénégal. Puis il revint à Air Afrique en 1976 pour y rester jusqu'en 1994 avec les responsabilités suivantes: 1976-1988, chef de la Division Marketing; 1988-1989, directeur commercial par intérim; 1989-1994, représentant d'Air Afrique pour l'Amérique du Nord. De 1995 à 2001, Fernand a été consultant. Joseph Nègre et Ferdinand Sangaret En guise de paradigmes j'aimerais, à ce stade de mon développement, m'appesantir un peu sur le cas des frères Louis et Joseph Nègre, ainsi que sur celui de Ferdinand Sangaret, tous trois originaires de l'ancien Soudan français devenu la République du Mali. Cet appesantissement est motivé par le profil de ces faidherbiens en tant que grands bâtisseurs de l'Afrique indépendante mais qui, comme de coutume, risquent d'être oubliés par les historiographes officiels qui ne s'intéressent qu'aux faits et gestes des politiques, pour ne pas dire des politiciens. Et en l'occurrence, cette mise en exergue paradigmatique est d'autant plus fondée que Joseph Nègre et Ferdinand Sangaret, qui étaient des cousins, sont déjà décédés, l'un en 1990 et l'autre en 1991 à Abidjan, alors qu'ils se trouvaient pleinement engagés dans la bataille pour le développement de l'Afrique. Louis-Pascal, aîné des frères Nègre, vient tout juste de les rejoindre dans l'au-delà en l'année 2001 du début de millénaire. Il s'était installé à Saint-Louis du Sénégal après sa retraite, où il m'avait reçu dans son appartement sis à l'avenue Blaise Diagne angle Blanchot au Nord, à propos des présents mémoires; il retiendra davantage mon attention. Il est en effet le 32

modèle du haut fonctionnaire africain compétent dont les dirigeants politiques étaient intellectuellement tributaires et que les nécessaires ouvrages de références sur notre continent ardemment désirés ne pourront ignorer. En attendant, retenons de son frère Joseph qu'il fut un brillant scientifique en tant qu'ingénieur de radio-télévision. Il occupa une position de premier plan à Radio France Internationale avant d'aller faire bénéficier Niamey, la capitale du Niger, de son expertise. Le président Houphouët-Boigny, qui avait un bon flair pour les hautes capacités africaines, l'appela sans tarder à Abidjan où il devint un des piliers de la jeune télévision nationale ivoirienne et exerça concomitamment les fonctions de professeur au Centre de formation des techniciens de la télévision. C'est également le président HouphouëtBoigny qui invita personnellement le non moins Joseph Nègre étudiant brillant Ferdinand Sangaret à venir en Côte d'Ivoire à Rennes, 1960. mettre ses grands talents intellectuels au service de l'ambitieuse jeune République des lagunes et du cacao. Féru de mathématiques et de sciences naturelles et physiques, Ferdinand fit des études d'agronomie tropicale, entre autres, à la célèbre « Maison Carrée» algéroise de l'époque, l'Institut d'agronomie tropicale, d'où il sortit comme ingénieur. Il exerça ensuite les fonctions de directeur général de l'institution panafricaine O.C.L.A.L.A.V. (Organisation Commune de Lutte Antiacridienne et Antiaviaire) dont le siège est à Dakar. Une fois à Abidjan comme ingénieur à «Palmivoire », il gravit rapidement les échelons et devint Secrétaire général de la cheville ouvrière de cette grande société d'Etat pour la commercialisation et le traitement des fruits du palmier à huile (production, entre autres. d'huile, de tourteaux, de savon, etc.). Il n'y a aucun doute qu'avec Ferdinand Sangaret et Joseph Nègre la Côte d'Ivoire, mais aussi l'ensemble de l'Afrique, ont perdu d'éminents multiplicateurs d'acteurs de développement dont le remplacement n'a pas dû être aisé si jamais il a même pu avoir lieu au vu de la baisse de niveau constatable dans tous les ordres d'enseignement de nos pays. Et à propos de niveau d'enseignement, l'aîné de Joseph, Louis-Pascal Nègre, a judicieusement attiré mon attention sur le fait qu'à l'époque pré-indépendance où ils furent reçus à Ferdinand Sangaret 33

l'entrée aux grandes écoles et autres concours dont l'agrégation, les candidats de l'A.O.F. passaient les concours dits «A », c'est-à-dire qu'ils composaient exactement dans les mêmes conditions que les Français; ils étaient classés suivant leurs résultats intrinsèques sans prise en compte d'une quelconque liste complémentaire ou d'un quelconque quota en faveur des Africains. Dans le cadre de ce système rigoureux, les premiers faidherbiens qui furent reçus au concours d'entrée à des grandes écoles en France étaient justement, outre Louis Nègre, des condisciples de sa promotion arrivés au lycée en novembre 1940 et ayant obtenu le baccalauréat en 1946-1947. II faut citer Abdoul Aziz Wane qui devint le premier centralien africain avec son admission en 1951 à l'Ecole centrale des arts et manufactures de Paris, après avoir préparé le concours d'entrée au prestigieux lycée Louis-le-Grand; devenu un remarquable ingénieur et rentré au Sénégal, il n'eut malheureusement pas suffisamment de temps pour mettre ses connaissances en pratique puisqu'il disparut prématurément lors d'un stupide accident de la circulation, pour un technicien comme lui, sur une route nationale; la barre de direction de sa voiture s'étant bloquée il heurta le véhicule qu'il était en train de doubler. Khalilou Sali Outre Abdoul Aziz, la promotion compte Khalilou SalI admis à l'Ecole supérieure d'Electricité. La remarque liminaire du présent ouvrage renvoie déjà à la biographie d'Abdoulaye Sadji où la personnalité de Khalilou SalI en tant qu'homme d'action politique dans le combat pour l'obtention de l'indépendance nationale de nos pays est évoquée. Mais, c'est ici le lieu de mettre en exergue que Khal, comme l'appellent ses intimes, a surtout été un homme d'action de développement. Louis Nègre a tenu à porter un témoignage personnel sur ses deux camarades de promotion quand il écrit, entre autres:
Je voudrais seulement dire que j'éprouve pour SalI Khalil une grande admiration et une affectueuse amitié. C'était sans aucun doute, avec le regretté Wane Abdoul Aziz prématurément arraché à mon affection en 1963 (il a été le témoin de mon mariage civil à Paris en 1954), les plus brillants et les plus doués de notre promotion au lycée Faidherbe. Membre fondateur du P.A.I. à une époque où il fallait du courage pour parler d'indépendance politique, SalI a été un grand militant qui n'a pas hésité à sacrifier une bonne partie de sa carrière à ses convictions et à son engagement politiques. Je me devais de lui porter ce témoignage.

Ce témoignage d'une profonde amitié, venant d'un homme de rigueur ayant toute sa vie servi l'Afrique avec une grande compétence, encourage bien entendu à mieux connaître l'homme qui en est l'objet. Par un retour 34

dialectique, il faudra ensuite faire connaissance plus amplement avec la vie de celui qui confesse une telle amitié, conformément à la pensée tirée des Livres de sentences du philosophe chinois Confucius qui conseille: « Ne contractez pas de liaisons d'amitié avec des personnes inférieures à vousmêmes. » Papa Khalilou SalI, comme l'appelle son ami Louis Nègre, est né le 3 octobre 1926 à Saint-Louis du Sénégal. Il avait, ce faisant, de qui tenir puisque son père fut l'un des premiers intellectuels sénégalais d'envergure: Madiaga SalI avait fait partie de la toute première promotion d'instituteurs de l'Ecole Normale de Gorée. Cette promotion avait compté dans ses rangs d'autres normaliens qui ont plus tard marqué de leur empreinte l'histoire de l'Afrique. Il faut citer surtout Fily Dabo Sissoko, originaire de l'ancien Soudan français devenu plus tard la République du Mali, qui a joué un rôle politique de premier ordre dans l'ancienne Afrique Occidentale Française (A.O.F.). Déjà, lors des élections pour l'Assemblée Nationale Constituante française de 1945, il fut élu au deuxième tour député de la circonscription électorale constituée par le Soudan et le Niger. Gabriel D'Arboussier, l'un des premiers camarades de lutte du président Houphouët au Rassemblement Démocratique Africain dont il fut le secrétaire général, a, dans ses Mémoires, tracé un portrait bref et pertinent de l'homme politique malien en écrivant entre autres: «Fily Dabo Sissoko, directeur d'école, chef de canton du cercle de Bafoulabé, passionné d'histoire et de philosophie, avait eu une carrière administrative mouvementée, émaillée d'incidents, car il militait activement pour les droits des Africains, du peuple noir, comme il aimait à le dire [...]. Pendant la guerre, il avait fait partie du mouvement de résistance local comme vice-président de l'Association France-U.R.S.S. ». Il est significatif que Madiaga SalI lui-même ait fait, comme instituteur, carrière au pays de son compagnon d'études Fily Dabo, ayant ainsi contribué à la formation de nombreux futurs cadres maliens et par conséquent à une belle illustration historique de l'unité africaine. Son fils Khalilou obtint la deuxième partie du baccalauréat dans la série Mathématiques Elémentaires en 1947. Cette série enregistra la même année la réussite de Yaré Fall, également d'ascendance saint-louisienne, né le 16 juillet 1925 dans la cité du Nord. Tous deux furent envoyés à Toulouse en classe préparatoire aux grandes écoles. Yaré Fall allait quitter cette préparation pour s'inscrire en chimie à la faculté. Il devint effectivement un bon professeur de lycée en physique-chimie, essentiellement au lycée de Kaolack devenu aujourd'hui lycée Valdiodio Ndiaye, avant de se retrouver finalement dans l'administration comme proviseur et singulièrement du lycée Abdoulaye Sadji de Rufisque et du lycée Malick Sy de Thiès.

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Khalilou, pour sa part, réussit de 1947 à 1949 à Mathématiques Supérieures et Spéciales. En 1948, il obtint le certificat de Mathématiques Générales. Il fut admis au concours d'entrée à l'Ecole Supérieure d'Electricité de Paris précisément en 1950 où il devint ingénieur diplômé en juillet 1952. Arrivé à cette école, il y trouva le Grand Cheikh Fall dont l'histoire retiendra fondamentalement qu'il était devenu par la suite l'un des plus performants et des mieux respectés patrons de la compagnie aérienne multinationale Air Afrique.

De dr. à g: Grand Cheikh Fall, président directeur général d'Air Afrique, Idrissa Seydi, homme d'affaires, Ousmane Noël Mbaye, économiste-banquier.

Après l'obtention du diplôme de fin d'études, Khalilou a passé d'abord une année (1952-1953) comme ingénieur d'étude à la Compagnie Générale de Nancy; ensuite il fut engagé comme ingénieur d'essai (19531956) à la Compagnie Electro-mécanique de Lyon. De 1956 à 1957, il assuma les fonctions de directeur technique adjoint de la Compagnie des Eaux et Electricité de l'Afrique Occidentale à Dakar. Il était le seul ingénieur sorti d'une grande école parmi un groupe constitué de techniciens français qui ne manquaient aucune occasion pour lui manifester leur étroitesse d'esprit. Cela ne dura d'ailleurs qu'une seule et unique année jusqu'en 1957, grâce à l'initiative des syndicalistes africains de la régie des chemins de fer de l'A.O.F. et d' Ibrahima Sarr, héros de la grande et longue 36

grève de la Fédération des cheminots, qui dura 160 jours, du Il octobre 1947 au 19 mars 1948. Sarr était alors secrétaire général desdits syndicalistes. Ils furent en effet quatre ingénieurs africains à être d'un seul coup recrutés en 1957, pour assumer d'abord les fonctions de contremaîtres dans les ateliers, ensuite celles de sous-chefs d'atelier: un Malien du nom de Cissokho, et trois Sénégalais: Birama Fall, Khalilou SalI et Abdoul Aziz Wane. Sur le plan de l'engagement politique, l'année 1957 fut également déterminante pour Khalilou dans la mesure où il participa à Thiès, le centre de la Régie, à la fondation du Parti Africain de l'Indépendance (P.A.I.). Ce fut au départ, avec Abdou Moumouni du Niger, professeur agrégé de sciences physiques, Majhemout Diop et certains militants qui comme lui venaient de l'Union Démocratique Sénégalaise (U.D.S.), section locale du Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A.), après le congrès constitutif de Bamako du 19 au 21 octobre 1946. A la suite du référendum organisé par le général de Gaulle, le 28 septembre 1958, du «non» de la Guinée et de son accession à l'indépendance, Khalilou fit partie des cadres non-guinéens venus à Conakry prêter main forte au gouvernement de Sékou Touré que Paris avait décidé de mettre à genoux en retirant ses fonctionnaires dans un délai de deux mois, et en suspendant les opérations d'équipement «sans aucune initiative nouvelle », conformément à la communication remise dès le 29 septembre 1958 au matin au nouveau Chef d'Etat guinéen par Jean Risterrucci, inspecteur général des affaires administratives de l'A.O.F. arrivé à Conakry le jour même du référendum. Khalilou SalI fut nommé directeur des chemins de fer de Guinée. En réalité, tous les facteurs semblaient être réunis pour que cet ingénieur compétent diplômé de Super. Elec. jouât en Guinée un rôle d'avant-garde. Et le facteur de ses antécédents de militant anticolonialiste n'était pas des moindres. Car la fondation du P.A.I. était l'aboutissement d'un militantisme déterminé dans le mouvement syndical étudiant africain sans que cela portât un quelconque préjudice à ses brillantes études. Quand Khalilou arriva en France, après l'obtention du baccalauréat en 1947, le premier groupement d'étudiants africains était né depuis une année, le 21 juin 1946 ; il s'agit en l'occurrence de l'Association Générale des Etudiants Africains de Paris (A.G.E.A.P.) dont l'histoire retiendra qu'il en devint par la suite vice-président. Avec la naissance du R.D.A. en octobre 1946 était apparue une organisation concurrente de l'A.G.E.A.P., l'Association des Etudiants du R.D.A. à l'orientation politique évidemment plus prononcée. Parmi les principaux ténors de ces étudiants du R.D.A., on pouvait compter Amadou Samb qui occupa aussi le poste de président de l'A.G.E.A.P. au moment où Khalilou en fut vice-président, Cheikh Anta Diop, Babacar 37

Niang, Assane Dia, Seydou Sarr dit Blaye, Sadibou Camara. Mais la spécificité du mouvement étudiant africain noir de cette époque-là résidait en ce qu'il y avait aussi ce qu'on appelait le Groupe de Langues dont les militants étaient en même temps membres du R.D.A. Cette structure était de nature quelque peu étrange voire discriminatoire - diront certains - puisqu'il s'agissait d'une sorte de cellule autonome de marxistes africains au sein du Parti Communiste Français. On y trouvait, entre autres, Khalilou SalI, Abdou Moumouni, Edouard Sankalé, Sadibou Camara, Alioune dit Badou Bâ, Babacar Niang, Ogo Kâne Diallo, Justin Charles Carrère. Il faut souligner que ce Groupe de Langues était assez fort pour pouvoir contrôler l'Association des Etudiants du R.D.A. Face à cette force, un groupe d'étudiants plus modérés, en tout cas apparemment non-marxistes, fit son apparition. Ce fut le Groupe Africain de Recherches Economiques et Politiques (G.A.R.E.P.) dans lequel travaillaient, par exemple, Babacar Bâ, Abdoulaye Ly, Amadou Mahtar Mbow, Abdoul Aziz Wane, le Togolais Amorin, Mouhamed Diawara qui allait plus tard être ministre ivoirien du Plan, Solange Falade, étudiante en médecine originaire du Dahomey, de l'actuel Bénin. Du reste, Solange fut élue présidente du comité exécutif au premier congrès ordinaire fédéral de la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (F.E.A.N.F.) dont les assises eurent lieu les 21 et 22 mars 1951 à Paris. Les autres membres de ce premier comité exécutif étaient: Secrétaire général: Amadou Mahtar Mbow, secrétaire général adjoint: N'Ki Traoré qui, à l'époque, était également secrétaire de l'Association des Etudiants R.D.A., trésorier: Abdou Moumouni Les compositions des différents comités exécutifs de la F.E.A.N.F., jusqu'à celui issu du dixième congrès tenu à Paris du 27 au 31 décembre 1958, sont indiquées dans le livre de Charles Diané intitulé La F.E.A.NF. et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir. Il n'est donc pas question de les reprendre ici. On y trouve d'autre part la présentation, pour les années clefs 1957-1958, des bureaux ou des dirigeants des associations fédérées, fondées aussi bien sur la base des différents territoires de l'A.O.F. et de l'A.E.F. que sur celle des sections académiques. Du reste, mon but n'étant pas de parvenir à une quelconque exhaustivité, mais plutôt de procéder à une sélection qualitative qui tienne également compte de personnes et faits occultés délibérément ou mécaniquement par l'historiographie gouvernementale ou oppositionnelle, toutes deux souvent à caractère politicien, je ne reviendrai sur certaines données évoquées par Charles Diané que dans le cadre ainsi défini. Dans cet ordre d'idées, et toujours en relation avec le rôle d'avantgarde qu'avait pu jouer en Guinée l'un des pionniers de la lutte pour l'indépendance de notre génération, Khalilou SalI, il allait se dégager, 38

comme événement primordial découlant du militantisme initial dans le mouvement syndical étudiant africain noir, que beaucoup de ses protagonistes rejoignirent le Parti Africain de l'Indépendance (P.A.!.) dès sa fondation à Thiès en septembre 1957. Je veux nommer par exemple Babacar Niang, Alioune Badou Bâ, Sadibou Camara, Tidiane Baïdy Ly, Bouna Fall, Djibril Guèye, Amsata Sarre Un indice révélateur de la conscience que les nouvelles autorités gouvernementales guinéennes ont eue du rôle potentiel du membre fondateur du P.A.!. Khalilou, c'est qu'il passa rapidement des fonctions de directeur des chemins de fer de Guinée à celles de directeur de cabinet d'Ismaïla Touré. Celui-ci, le frère du président Sékou Touré, que l'on disait être la puissante éminence grise du chef de l'Etat, était alors ministre des travaux publics et des transports. La collaboration de Khalilou et du gouvernement guinéen, qui semblait promise à générer de grands succès, allait malheureusement connaître un arrêt brusque, mais qui était, à mon sens, largement prévisible. En effet, c'est uniquement sous la haute pression des organisations des travailleurs, de la jeunesse et des étudiants, en un mot des masses populaires, que les dirigeants du Parti Démocratique de Guinée avaient fini par plier et se résoudre à faire voter « non» au référendum du 28 septembre 1958. Il était devenu évident, depuis le fameux «repli tactique» du R.D.A. en 1950, que la nature de celui-ci avait fondamentalement changé et que d'un mouvement révolutionnaire il était devenu un mouvement réformiste. Il n'est pas superflu de rappeler brièvement ici certaines données histo- Khalilou Sali président riques pour les générations qui ne les ont pas des étudiants africains vécues. Et pour ce faire, il suffit simplement de se de Lyon, 1954. référer à un article que dans l'enthousiasme juvénile Mamadou Barry et moi-même avions publié sous le titre Le R.D.A. est-il encore anti-colonialiste ? dans le numéro 13 de juin 1957 de la Nouvelle série de l'Etudiant d'Afrique Noire, l'organe mensuel de la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (F.E.A.N.F.). Nous écrivions entre autres:
Après la victoire commune remportée contre le fascisme hitlérien, tous les peuples hier dépendants aspirent à la liberté et à l'indépendance. C'est ce courant d'émancipation qui a été à l'origine de la naissance du R.D.A., mouvement de masse authentiquement africain et dont les principes fondamentaux énoncés au congrès de Bamako (ont) été repris en octobre 1948 à Dakar par le Comité de coordination présidé par Houphouët-Boigny (...) dans toute l'Afrique Noire [...] 39

les Africains avaient déjà montré qu'ils étaient prêts à mourir pour ce grand idéal qui animait en même temps le peuple vietnamien et les peuples d'Afiique du Nord, la Liberté. [...] Sous la pression de la réaction et des grands tenants du capital financier, les parlementaires R.D.A. pris de panique devant l'ampleur de la répression organisée contre les patriotes africains, dépassés par ce mouvement qu'ils avaient eux-mêmes lancé, décidèrent, sous prétexte d'un « repli tactique », de se désapparenter du groupe parlementaire communiste.[...] En acceptant un compromis avec la droite française, les parlementaires R.D.A. venaient de renier l'un des principes fondamentaux adoptés au Congrès constitutif de Bamako: à savoir, l'alliance des peuples colonisés avec tous les démocrates du monde entier et en particulier avec les forces démocratiques françaises. Pour marquer leur volte-face politique et pour mieux mériter de la réaction, le groupe parlementaire R.D.A. s'abstenait pour la première fois dans un vote concernant la guerre au VietNam. Mais François Mitterrand, alors ministre des colonies, jugea, d'après le témoignage de G. D'Arboussier, que ce vote était insuffisant; et c'est sur un « ton à la fois sarcastique et menaçant» qu'il s'adressa à Houphouët dans les couloirs du Palais Bourbon: « Alors, Monsieur Houphouët, on se rebelle contre le gouvernement. Nous sommes attaqués en Indochine, et vous vous refusez à nous soutenir. » Après ce vote sur la guerre du Viet-Nam, ce fut l'abstention des députés R.D.A. dans le vote sur le réarmement de l'Allemagne revancharde de Bonn. Ainsi d'abstention en abstention, les députés R.D.A. dévalaient la pente qui devait les conduire dans les bras de René

Pleven, le principal responsable de Dien-Bien-Phu.En effet, le 1er décembre

1950, le R.D.A., par la voix de Tchicaya (Jean-Félix, député du Gabon-Moyen Congo), accordait sa confiance à ce grand champion de la réaction qui les remercia en ces termes: « Je suis heureux de constater le ralliement à la thèse nationale que nous a tout à l'heure apporté à cette tribune M. Tchicaya. Je n'en attendais pas moins de lui. » René Pleven avait été investi comme président du conseil des ministres de la France le 12 juillet 1950. Le personnage de Mitterrand ne souffre d'aucune ambiguïté!

Ce qui est constant dans les données ainsi rappelées, c'est que le R.D.A., malgré toutes les dénégations, était devenu une organisation politique de collaboration avec les puissances coloniales françaises, et cela concernait tout aussi bien le bouillant syndicaliste Sékou Touré. Dans un article intitulé Le R.D.A. et la question syndicale, que j'avais publié en décembre 1957 dans le Numéro 16 spécial de l'Etudiant d'Afrique Noire, consacré à son Ille Congrès, je disais que celui-ci
ne fait que confIrmer [...] que les dirigeants du R.D.A. ont cessé d'être véritablement anti-colonialistes. On nous dit, ou plutôt M. Sékou Touré nous dit que « le R.D.A. bénéficiait de la confiance des travailleurs dont la prise de conscience en tant que travailleurs appartenant à des pays dépendants, les amenait naturellement à accorder leur préférence à tout mouvement de lutte anticolonialiste ... » , seulement ce qu'il oublie de préciser dans son rapport, c'est 40

que depuis le fameux « repli tactique» intervenu après le désapparentement du P.C.F., le R.D.A. a en partie perdu la confiance des masses laborieuses. Nous n'en voulons pour preuve que le grand nombre des abstentionnistes lors des dernières élections ayant précédé l'installation des «ministres fantoches ».

Face à la métamorphose du R.D.A. en un parti non-révolutionnaire, c'était certainement une illusion de la part du P.A.I. et des organisations de masses qui avaient opté sans ambiguïté pour l'indépendance nationale, de s'imaginer qu'après ses nombreuses tergiversations Sékou Touré allait gérer avec eux et en toute harmonie et confiance la jeune république guinéenne. Cela d'autant plus que - quoi qu'on en ait dit - le P.A.I. se réclamait bien du marxisme et que Sékou Touré a toujours nourri une méfiance difficilement dissimulable vis-à-vis des intellectuels africains partisans de cette idéologie, même si le chantage du général de Gaulle ne lui avait laissé aucun autre choix que les alliances nouées immédiatement après le triomphe du « non» ! Les divergences fondamentales entre le R.D.A. et ses alliés du P.A.!. avaient du reste été exprimées urbi et orbi lors de l'historique VIlle Congrès de la F.E.A.N.F. réuni à Paris du 27 au 31 décembre, dont la résolution de politique générale stipulait:
Le [u.] Congrès [u.], en présence de l'Union Générale des Travailleurs d'Afrique Noire, [du] Conseil de la Jeunesse d'Afrique, de l'Union Générale des Etudiants d'Afrique Occidentale, 1) Réaffmne les positions fondamentales défmies par le VIle Congrès, à savoir : la lutte pour la conquête de l'INDÉPENDANCE politique et la réalisation de l'UNITE de la PATRIE AFRICAINE. 2) Déclare que, compte tenu de la nature particulière de l'impérialisme français, l'INDEPENDANCE DOIT ÊTRE CONQUISE, non par une addition de réformes illusoires, mais par une LUTTE REVOLUTIONNAIRE DES MASSES POPULAIRES AFRICAINES: La F.E.A.N.F., consciente de ses responsabilités propres, s'engage à redoubler d'efforts pour accélérer la prise de conscience politique de ces masses, à lutter à leurs côtés pour la libération totale des peuples d'Afrique. 3) Salue d'ores et déjà la lutte héroïque du peuple et des patriotes camerounais et s'engage à tout mettre en oeuvre pour qu'un soutien effectif leur soit apporté sur le plan africain comme sur le plan international.

En application conséquente du choix non ambigu pour l'indépendance nationale, le P.A.I. et ses alliés envoyèrent donc plusieurs de leurs cadres en Guinée faire échec à la tentative du général de Gaulle de punir de façon humiliante le peuple guinéen d'avoir bravé son orgueil et osé voter « non» au référendum. Parmi les cadres concernés, il y avait aussi, comme autres Sénégalais, Amsata Sarr, professeur de philosophie, devenu dans un premier temps directeur de cabinet de Diawadou Barry, alors ministre de }'Edu41

cation, et ensuite secrétaire général de l'Assemblée nationale dont le président était Saïfoulaye Diallo, et enfin secrétaire général du gouvernement. Un autre militant clé de l'expédition sénégalaise venue au secours de Sékou Touré, c'était Seyni Niang, professeur de mathématiques et dirigeant du P.A.I. dont les démêlés avec la police politique guinéenne allaient précipiter le départ définitif de Khalilou et de nos camarades du P.A.I., de la Guinée-Conakry. Ce qu'il faut rappeler, c'est que le P.A.I. originel fut un parti fédéral, voire panafricain, ne serait-ce que parce que l'un de ses membres fondateurs était le professeur agrégé de sciences physiques Abdou Moumouni. Il réunissait les membres actifs originaires de tous les territoires de l'A.O.F. et de l'A.E.F. Et lorsqu'intervint soudain l'indépendance de la Guinée, beaucoup de jeunes nouveaux citoyens guinéens en étaient des militants et non point membres du Parti Démocratique de Guinée (P.D.G.) de Sékou Touré. Bien sûr, une telle situation n'était pas faite pour lui plaire; mais les camarades guinéens du P.A.!. de l'époque, singulièrement ceux envoyés dans le camp socialiste - et assez nombreux en République démocratique allemande - pour faire leurs études, rejetaient toute idée d'intégrer inconditionnellement la section guinéenne du R.D.A. Dans Abdoulaye Sadji. Biographie, j'ai déjà rendu compte de l'atmosphère malsaine de prétendus complots et conjurations qui prédominait à Conakry en ce temps-là, pour ne pas avoir à y revenir ici. Je voudrais néanmoins évoquer ici un événement typique de l'agitation à la Gestapo version Sékou Touré, ou plutôt Ismaël Touré. Evénement d'autant plus symptomatique que je l'ai vécu ensemble avec Khalilou SalI, Amsata Sarr, David Diop et d'autres camarades accourus alors pour secourir la Guinée. L'événement aurait dû à l'époque mettre la puce à l'oreille de chacun d'entre nous! Professeur de lettres classiques et poète, David Diop avait accepté, en tant que membre du P.A.I., d'assurer les fonctions de directeur de l'école normale de Kindia. L'occasion lui fut offerte de la présence d'un certain nombre de camarades en Guinée pendant les grandes vacances d'hivernage de 1960 d'organiser durant un week-end une réception amicale dans l'enceinte de son établissement. C'était comme qui dirait une manière de démontrer que les nouveaux assistants techniques africains de la toute jeune République de Guinée s'y trouvaient à l'aise. Et ce fut effectivement une belle fête avec hébergement compris jusqu'au dimanche soir. David Diop, en grand maître de cérémonie, nous tint en haleine par l'improvisation de poèmes dont il avait le secret, Mamadou dit Petit Barry lui prêta une forte main lyrique, Khalilou SalI se révéla un anecdotier averti et humoriste. Chacun de nous apporta sa contribution sous la forme d'une mélopée traditionnelle, ou d'une brève allocution, d'un air révolutionnaire, etc. ; 42