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Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu

De
316 pages
Dans la seconde moitié du 19è siècle, l'Europe "découvre" le Ruanda ancien. Sa nature, son peuple, ses rois étonnent et ravissent les explorateurs, voyageurs, missionnaires, administrateurs. La plupart écrivent des récits, rédigent des rapports aux familles, témoignent d'une certaine admiration pour le "Pays des Monts de la Lune". L'auteur a exhumé des archives une sélection inédite d'une centaine de ces visions étrangères couvrant un siècle, de 1862 à 1962, date de la déclaration d'indépendance du Ruanda.
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Collection « Etudes Africaines»

Edité par Jacques DELFORGE

LE RWANDA TEL QU'ILS L'ONT VU
Un siècle de regards européens (1862-1962)

Préface de Filip REYNT JENS

L' Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F -75 005 - PARIS

L.auteur Jacques DELFORGE est né le 13 décembre 1942 à Stembert eVerviers), en Belgique. Il a enseigné le français et I'histoire au Rwanda de 1963 à 1973. Il vit actuellement en France.

Photo (encadrée) de couverture:

Ruanda 1930 - Le Roi Musinga battant le tambour (cliché H. Hegh-Nels)

2008 http///www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Harmattan

ISBN: 978 2 296 04165 3 EAN : 978 2296 04165 3

(Plutôt que d'entendre

« Aho kubw iira urakiibonera » raconter, puisses-tu voir toi-même!)
Abbé NKONGORI Proverbes Laurent

du Rwanda

(Annales du Musée Royal du Congo Belge, Tervuren, 1957)

PRÉFACE
A une époque où l'on parle essentiellement du présent et du passé récent dramatique du Rwanda et où les passions et la polarisation demeurent grandes, cette présentation de documents historiques invite à prendre du recul par rapport à l'actualité quotidienne. Jacques Delforge a travaillé comme enseignant au Rwanda de 1963 à 1973, et l'on sent très bien à travers sa présentation son attachement à ce pays. Confronté à une vision européenne des réalités rwandaises, il s'est posé tout naturellement la question du regard que les uns et les autres se portent. Cette sélection de regards étrangers sur le Rwanda offre des textes d'époque, souvent difficiles d'accès. Leur utilité réside dans l'extraordinaire éventail couvert par ce livre. Le nombre de publications montre l'attrait (et l'exotisme) des « sources du Nil ». D'une part, on voit passer tous les thèmes de l'imaginaire colonial (pays des Monts de la Lune, inaccessible, habité par les « pasteurs watusi de belle prestance », les derniers rois mages, la Suisse africaine). D'autre part, on découvre les épisodes qui ont façonné le Rwanda contemporain (occupation allemande d'abord, belge ensuite, actions de l'administration et des missions, modernisation de l'économie, les soins de santé et l'enseignement, les soubresauts de l'indépendance). L'auteur cadre les thèmes et, à l'intérieur de ceux-ci, les textes par des commentaires neutres, sans le moindre parti pris, qui les mettent en contexte et aident à les comprendre. Il le fait souvent avec une touche d'ironie, et en même temps il jette un regard critique, mais nuancé et même compréhensif, sur l'administration européenne. Puisque les regards qu'il présente sont «étrangers », ils en apprennent autant sur les Européens et leurs fixations que sur les Rwandais. Il faut remercier Jacques Delforge de nous proposer ici un outil pour une compréhension plus nuancée et objective d'un pays et d'un peuple à la fois fascinants et martyrs.
Filip Reyntjens Institut de politique et de gestion du développement Université d'Anvers Février 2008

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AVERTISSEMENT
Dans ce recueil de textes (rapports, témoignages, récits apostoliques, histoires édifiantes, ouvrages de fiction, monographies de missions, articles de revues, lettres,...) publiés pour la plupart d'entre eux, nous nous proposons de mettre à la disposition du lecteur une mosaïque d'images variées d'une contrée de l'Afrique qui a fasciné le visiteur étranger. Ces textes, dans la plus grande diversité en ce qui concerne le point de vue, le but et la nature de la rencontre avec le Rwanda, ont été sélectionnés parmi les plus symptomatiques en vue de montrer la perception de la réalité rwandaise pendant la période coloniale. Les documents du corps de l'ouvrage ont été regroupés en trois grandes parties: l'exploration et les premiers contacts, le Protectorat allemand, le Mandat et la Tutelle belges. Nous nous limiterons donc à la période qui s'écoule de la seconde moitié du XIXOs. à l'indépendance en 1962. Explorateur de l'espace rwandais, nous avons assemblé cet ouvrage comme un de ces manuels de géographie physique et humaine d'autrefois en respectant la chronologie des événements historiques dans un but de cohérence et de compréhension mais en nous déployant dans les domaines et sur des thèmes les plus divers, les plus singuliers de l'activité humaine. Afin d'éviter une lecture anachronique et décontextualisée, les documents rapportés sont accompagnés d'un bref commentaire destiné à préciser le cadre local et temporel: une introduction au texte cité, une information sur les événements qui l'ont provoqué, des explications d'une particularité de ce texte, des résumés de passages non cités,. .. Prendre connaissance de ces différents savoirs sur les réalités rwandaises depuis l'observation directe de modes de vie jusqu'aux travaux de reconstitution scientifique de la société rwandaise, c'est mesurer la difficulté de compréhension d'une autre culture: deux univers qui ont leur cohérence se rencontrent dans le cadre historique de la colonisation. En rassemblant une documentation éparse et d'accès difficile, nous pensons faire un travail utile. Outre une simple information 9

sur le Rwanda de l'époque coloniale, nous mettons le lecteur en situation de suivre un processus historique qui continue encore à produire ses effets. Toujours nous respectons l'orthographe utilisée dans les textes originaux, ainsi l'ancienne écriture Ruanda. La référence bibliographique permettra au lecteur, dont la curiosité aura été aiguisée, de prolonger sa lecture et de le guider vers des informations plus amples.

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CHAPITRE I EXPLORATION ET PREMIERS CONTACTS VERS LES GRANDS LACS, À LA RECHERCHE DES SOURCES DU NIL

L'exploration systématique de l'intérieur du continent africain par les Européens commence au XVlllos.. Engouement pour la Géographie, intérêt croissant centré sur les caractéristiques des populations, la source des fleuves, la situation des lacs et des montagnes. Dans la seconde moitié du XIXos., l'activité européenne se préoccupe de la recherche de matières premières, de débouchés économiques. Graduellement, ces voyages de découvertes, à la fin du siècle, se transforment en expéditions militaires qui s'inscrivent dans un projet colonial. L'élan abolitionniste de l'Occident pousse également les nations colonisatrices à organiser des opérations pour réprimer la traite des esclaves. Parmi les grandes questions géographiques du XIXos., figure l'origine des crues annuelles du Nil, la localisation des sources de ce fleuve mythique. Dans les Monts de la Lune, dans un grand lac central? Les informations sont contradictoires. Des sociétés d'études géographiques sont créées dont la célèbre African Association de Londres constituée en 1788 par Sir Joseph Banks et qui se fond en 1810 dans la Société Royale de Géographie. Ces institutions envoient des explorateurs, souvent des savants aimant l'aventure. Dans la seconde moitié du XIXos., ces explorateurs, qui sontils? Pour les meilleurs d'entre eux, ce sont des esprits cultivés, dotés d'une grande capacité d'adaptation et du don des langues; des voyageurs curieux, méthodiques, organisés, qui observent, décrivent le milieu naturel, commentent l'organisation sociale, politique et religieuse des sociétés rencontrées, dessinent avec talent, rédigent des chroniques,.. . Mais aussi des hommes représentant leur temps. L'idéologie dominante à la fin du XIXOs. défend l'inégalité des races et justifie les ambitions des Européens Il

à prendre le contrôle des régions occupées par des peuples « moins avancés». L'opinion publique, elle, se complaît dans des récits d'exploration de contrées et de peuples exotiques. Marqués par l'environnement culturel de l'époque et de leur milieu, missionnaires du progrès scientifique et technique du XIXos., porteurs de la religion chrétienne, conscients des qualités propres de leur race, de leur nation, ces «visiteurs» systématisent les classifications face à une Afrique complexe et diversifiée. En 1857, la «Société Royale de Géographie de Londres» finance l'expédition de Richard Burton (1821-1890) et de John Speke (1827-1864) qui atteignent le lac Tanganyka en 1858. Alors que Burton se remet de la maladie et se livre aux préparatifs du retour, Speke fait la découverte d'un grand lac appelé par les naturels «Nyanza d'Oukéréoué» et, par notre voyageur, le lac Victoria. Est-ce la vraie source du Nil? En 1860, Speke retourne en Afrique en compagnie de son ami le capitaine James Grant (1827-1892) en vue de résoudre le problème de cette immense nappe d'eau et de prouver qu'il s'agit bien de la source du grand fleuve. Pour compléter les découvertes de ses prédécesseurs, Henry Morton Stanley (1841-1904) traverse l'Afrique d'Est en Ouest (1874-1877). Reçu par Roumanika, roi du Karagwe, il navigue dans le lac Windermere (Ihema) sans pouvoir atterrir sur la rive rwandaise. Les Speke, Grant, Stanley et autres voyageurs européens qui pénètrent dans la « région des Grands Lacs» de l'Afrique CentreOrientale, un ensemble géographique s'étendant du Tanganyka septentrional au lac Edouard, sont frappés par la communauté de langue et de culture, l'organisation des états, les mythes fondateurs des royautés, les pratiques religieuses qui présentent des similitudes. Les récits sur le Rwanda et les populations de ce bastion montagnard non encore ouvert aux explorateurs européens sont bâtis à partir des informations fournies par les accompagnateurs africains: guides, interprètes et autres intermédiaires locaux...

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1. SPEKE A LA RECHERCE DES SOURCES DU NIL: PREMIER REGARD SUR LE RWANDA, PREMIERS PREMIERS MYTHES

RECITS ET

En 1861, Speke séjourne dans le royaume de « Roumanica, le Caragoué» qui « comprenait autrefois, le Roundi, le Rouanda, le Kichacca». Il distingue « les hautes cimes coniques situées dans le Rouanda... qui forment le massif appelé Mfoumbiro ». Il en évalue la hauteur à 3.000 mètres environ (texte A). Speke note les informations qui circulent sur le pays et que lui rapporte Roumanika (texte B). Il étudie « les rapports qui existent entre ces réservoirs des hautes terres et les diverses rivières» et lacs (Cagéra, Kitangoulé, lac Windermere) et se livre à des observations géographiques, physiques et anthropologiques. L'officier anglais termine le récit de son voyage par quelques explications relatives aux diverses races qui peuplent l'Afrique. Frappé par les ressemblances physiques avec les habitants de la corne de l'Afrique, raisonnant en catégories raciales à propos des populations appelées hamitiques, il fonde une théorie sur l'origine éthiopienne des Tutsi et évoque « l'espace historico-mythique » du Kitara (texte C). Texte A

«Un soir, comme nous rentrions d'une de ces chasses, qui n'avait eu d'ailleurs aucun résultat bien satisfaisant, mon attention se tourna vers de hautes cimes coniques situées dans le Rouanda, et qui étincelaient alors sous les feux du soleil couchant. Cette vue me remit en mémoire les récits assez vagues que m'avaient faits les Arabes touchant une montagne merveilleuse, toujours perdue dans les nuages, et sur laquelle la grêle ou la neige tombait abondamment. Ma découverte tout à fait fortuite avait sa valeur, car j'ai vérifié que le principal point de partage des eaux de l'Afrique centrale se trouvait justement sur ces hauteurs. .. Quant aux montagnes coniques du Rouanda, qui forment le massif appelé Mfoumbiro, j'en évalue la hauteur à 3.000 mètres environ,

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et on assure que les «Montagnes de la Lune» n'ont pas de pics plus élevés. Il existe à leur base des mines de sel et des mines de cuivre, avoisinées par des sources thermales. »
(BELIN-DE LAUNAY, J., Les Sources du Nil, Voyage des capitaines Speke et Grant, sixième édition, Librairie Hachette et Cie, 1887, Paris, pp. 122-124) Texte B

« Il existerait au Rwanda des nains vivant dans les arbres mais qui en descendent parfois la nuit, s'arrêtent aux portes des huttes pour écouter jusqu'à ce qu'ils entendent le nom de l'un des occupants. Ils l'appelleraient alors dehors, lui transperceraient le cœur d'une flèche et disparaîtraient de la même façon qu'ils sont venus. Les ogres seraient cependant encore plus horribles: ils ne peuvent s'entendre avec les hommes et ne se montrent jamais, mais lorsqu'une femme passe devant leurs yeux, ils sont saisis d'une excitation toute sensuelle et l'étreignent jusqu'à ce que mort s'en SUIve... Les villages rwandais sont extrêmement étendus et peuplés de grands chasseurs. Ils vont en grands groupes à la chasse au léopard. Ils y emmènent de petits chiens et leur attachent des clochettes au cou tandis qu'eux-mêmes soufflent dans des cors. Ils seraient ainsi très superstitieux et n'autoriseraient aucun étranger à pénétrer dans leur pays car voici quelques années, après la venue de quelques Arabes, éclatèrent une grande sécheresse et la famine qu'ils attribuèrent aux influences malignes que ceux-ci avaient pu exercer. Ils les chassèrent de leur pays et dirent qu'ils ne laisseraient plus jamais leurs semblables y entrer. .. »
(SPEKE, Die Entdeckung der Ni/quel/en. pp. 255 et 264)] Reisetagbuch, Leipzig, 1864,

Dans l'édition française de 1865, ces paragraphes ne sont pas traduits. La présente traduction est de Gudrun Hanke qui la mentionne dans son ouvrage « Au plus profond de l'Afrique », Peter Hammer Verlag, Wuppertal, 1990, p.81. 14

Texte C

«Ensuite, au moins pour la région que j'ai parcourue, je distingue, des autres nègres, ceux qui s'appellent les Vouahouma, ou, suivant notre orthographe, les Roumas. J'ai à leur égard fondé une théorie, qui m'est personnelle, sur les traditions, le physique et les usages des peuples que j'ai pu voir. Je crois les Houmas issus des Gallas ou Abyssiniens, que je regarde comme étant de la même race, bien que les premiers soient surtout des pasteurs et les seconds des agriculteurs; mais chez les deux, le christianisme est fort ancien. A mon avis, un clan pasteur, venu de l'Asie, a fait prévaloir sa domination en Abyssinie, l'a conservée depuis lors, et, tandis que son teint et ses cheveux se modifiaient par un long mélange avec les nègres, conservait toujours l'élévation des parois du nez comme caractère spécial de son origine asiatique. Ce qui s'est passé dans l'Abyssinie s'est répété ailleurs. L'empire abyssinien a pu être considérable, envoyer des essaims coloniser ou conquérir tout autour de lui; puis il s'est démembré. Les descendants des hommes de cette race qui ont formé l'ancien royaume du Kittéra, à l'ouest du lac Victoria, ont pris plusieurs usages des nègres et ont oublié la plupart des traditions de leurs ancêtres. Cependant ils conviennent qu'en dernier lieu ils sont venus de l'est, se séparant d'une puissante tribu établie audelà du Kidi, c'est-à-dire dans le pays où sont ceux que nous nommons les Gallas. Leurs princes s'intitulent les hommes de Vouitou, et, quand nous leur demandons où était situé ce pays, ils indiquaient vaguement le nord, ajoutant, pour répondre à nos questions: « Comment voulez-vous que nous ayons gardé souvenir de choses aussi lointaines?... Mais ce doit être du côté de chez vous.» Ils s'imaginent aussi être un débris d'une race blanche expulsée par les noirs. Enfin plusieurs de leurs rois se figurent que leurs ancêtres avaient le corps mi-partie blanc et noir; sur un côté de la tête, des cheveux droits, et, sur l'autre, des cheveux crépus. Ces imaginations bizarres me semblent être un confus souvenir de l'origine que j'attribue aux Houmas. Tous les Etats démembrés de l'ancien Kittéra, depuis le Kidi jusqu'au Sinza, sont dominés et gouvernés par les Houmas, dont 15

les émigrants font paître leurs troupeaux dans l'Ounyamouési, descendent au sud du lac Roucoua et parviennent, le long de la Malagarazi, sur les rives du lac Tanganyka; là on les nomme des Tousis et des Pocas, mais leurs princes s'intitulent les Hindas comme dans le Caragoué, ce qui revient aux Vouitous du Nyora. Les différences d'appellation ne peuvent donc pas suffire pour refuser d'admettre l'identité des populations qui se ressemblent par leurs caractères physiques. Il en est de même des différences d'usage. Les Houmas du Ganda et du Caragoué conservent les incisives inférieures, que s'arrachent ceux du Nyoro. Ici ils ne se servent que de la lance; au Caragoué, ils sont les plus habiles archers de l'Afrique. Mais ils ont les mêmes traits et leur tempérament phlegmatique, qu'ils doivent à leurs pères, enfants de Sem, domine le naturel excitable et nerveux de la lignée maternelle, celle des enfants de Cham. Ces derniers, les vrais nègres, qui, outre les cheveux crépus et les lèvres saillantes, ont le nez camus, se répartissent assez régulièrement d'un tropique à l'autre, surtout dans le voisinage de l'équateur; mais, nulle part, on ne les trouve réunis en communauté compacte, ainsi que les Houmas, sous une royauté despotique... »
(BELIN-DE-LAUNAY J., Les sources du Nil, voyage des capitaines Speke et Grant, abrégé d'après la traduction de E. D. Forgues, sixième édition, Paris, librairie Hachette et Cie, 1887, pp. 305-308)
2. DES PASTEURS W ATUSI DE BELLE PRESTANCE

Le capitaine Grant demeure à Cazé chez un commerçant indien islamisé, Moosah. Là, il rencontre des pasteurs Watuzi (texte A). Sur le chemin du Karague, « ce superbe payS», Grant fait une rencontre qui le surprend (texte B). Du 25 novembre au 14 avril 1862, en raison de son état de santé, il séjourne à la cour de Rumanika où il recueille des renseignements sur les coutumes du pays, sur les contrées voisines. A propos du Rwanda, il apprend d'un trafiquant de la côte (Joomah) que les « habitants du Ruanda refusaient aux étrangers l'accès de leur pays, dont la population surpassait, selon lui (Joomah), celle même de l'Ouganda.». Il ajoute: « ...le Ruanda envoie (au Karagué) des nattes peintes, des chèvres, du sel et du fil de fer. » 16

Texte A

«Je m'intéressai beaucoup aux vachers de Moossah; d'une taille élevée, ils avaient de beaux traits et formaient un grand contraste avec les autres Africains. C'étaient dix Watusi du Karagué, tant hommes que femmes; tous avaient des cheveux laiteux; les premiers les portant en croissant et le reste de la tête étant rasé. Ils se noircissaient les gencives avec une préparation de graines de tamarin; après avoir fait griller et pulvérisé la graine, on la mêle avec du vitriol bleu jusqu'à ce qu'elle acquière la consistance d'une pâte; on la chauffe pour s'en servir. Ils avaient aux poignets de larges bracelets de cuivre, et à la cheville des quantités d'anneaux de fer. Ils portaient en marchant un arc, des flèches, un bâton et une pipe à long tuyau. Les femmes, à la taille droite et élevée, se faisaient remarquer par un visage d'un ovale parfait; une peau de vache bien apprêtée les couvrait depuis la ceinture jusqu'aux pieds. Leurs cabanes différaient de toutes celles que j'avais vues; faites de branchages et couvertes d'herbe, elles présentaient la forme d'une orange coupée en deux; elles avaient cinq pieds en hauteur, une seule porte et pas de cheminée, la fumée s'échappait à travers les interstices de la toiture d'herbe. Je remarquai à l'intérieur un foyer portatif appelé choolah dans l'Inde. Les Watusi constituent une race distincte, très intéressante sous tous les rapports. Le matin, avant de traire les vaches, ils se lavent eux, leurs dents et les calebasses avec l'urine de la bête, à laquelle ils attribuent une vertu particulière; puis ils emploient de l'eau propre. On leur abandonne la moitié du lait, et tous les matins, à huit heures, Moosah faisait traire sa part dans des vases à lui, soigneusement nettoyés. Une vache valait de quatre à cinq dollars; une race supérieure coûtait le double. Les hommes les trayaient dans la cour et recueillaient le lait dans des vases de bois ou gourdes; une lanière de cuir liait les jambes de derrière l'animal au dessus du jarret; une de leurs plus belles femmes, assise de l'autre côté, chassait les mouches avec une branche; un petit garçon, muni d'un bâton, assistait quelquefois à cette opération; il devait surveiller le veau placé à la tête de la mère. Lorsqu'un veau meurt, on l'empaille grossièrement, puis on pose ce simulacre devant la mère, qui sans cela refuse de se laisser traire. Les Wanyamnezi 17

traitent ces animaux avec beaucoup de considération. Les Wézées joignent les deux mains lorsqu'ils les rencontrent; les Watusi les poussent doucement devant eux ou prononcent quelques paroles à peine intelligibles. La salutation du Watusi, quand il se trouve en présence d'une femme de sa race, plus âgée que lui, est charmante: il place ses mains sur les bras de la femme, au dessous de l'épaule, tandis que celle-ci laisse pendre les siennes. »
(Le capitaine GRANT, A travers l'Afrique, traduit de l'anglais par Mme Léontine Rousseau, 2° édition, Paris, C. Dillet, libraire-éditeur, 1882, pp. 52-53) Texte B

« Un matin, à ma grande surprise, nous tombâmes sur des bestiaux dans une jungle sauvage, puis sur un bomah ou enclos caché sous les ombrages épais d'arbres magnifiques. Deux grands gaillards en sortirent et me prièrent de m'approcher. J'obtins d'eux de l'eau et ils me demandèrent même si je ne préférais pas du lait. Etonné d'une prévenance si rare parmi les Africains, je les suivis. Ils me conduisirent près d'une femme watusi, admirablement belle, assise seule sous un arbre. Elle m'accueillit sans manifester aucun étonnement et d'un grand air de dignité; ayant échangé quelques paroles avec mes guides, elle se leva en souriant et me conduisit à sa cabane. J'eus alors le temps de bien l'examiner: elle portait le costume ordinaire des femmes watusi, savoir une peau de vache, telle que je l'ai décrite, et qui s'enroulait autour de son corps depuis la ceinture jusqu'à la cheville; des morceaux d'étoffe de différentes couleurs entouraient sa taille; des bracelets de fil de cuivre ornaient ses bras et ses poignets, et à son cou pendait un collier de même métal. Je fus frappé de la belle conformation de la tête, des lignes charmantes du cou; les yeux, le nez, la bouche étaient admirables, les pieds et les mains d'une petitesse remarquable; bref, elle réunissait une rare perfection de formes séparée par un seul défaut, que les indigènes regardent comme une beauté, de très grande oreilles. Sa demeure temporaire, construite d'herbes et à toit plat, était tellement basse que je ne pus tenir debout. Le foyer se composait de trois pierres, et des deux côtés 18

étaient rangés avec symétrie des vases à lait en bois, d'une propreté éblouissante. Une femme de bonne mine faisait du beurre en agitant le lait dans une calebasse. Après avoir laissé à ma belle hôtesse le loisir de m'examiner tout à son aise, je lui exprimai mes regrets de n'avoir pas de verroterie à lui offrir. - Cela n'est pas nécessaire, répondit-elle, asseyez-vous, voici du lait et du beurre. Ce dernier m'était offert sur une feuille de bananier. Je lui envoyai plus tard quelques verroteries; elle vint me voir une fois et me demanda divers cadeaux que je ne lui refusai pas; à en juger par l'éclat de ses yeux je pus croire qu'elle était satisfaite. C'est une des rares femmes que j'aie trouvées belles pendant le cours de mon long voyage. »
(Ibid., pp. 106-107)
3. DES W ATOUZI AUX MANIERES SI POLIES

Le récit du voyage de la première caravane de missionnaires catholiques à atteindre Oujiji sur le lac Tanganyka est publié en J884. Fin décembre J879, les prêtres et religieux de la société de Notre-Dame des missions d'Afrique, d'Alger, rencontrent au Sud du Burundi, dans le Buha, des groupes de pasteurs appelés « Watousi» dont ils observent les mœurs. La richesse en troupeaux, les caractères physiques et les « bonnes manières» les distinguent des autres populations.

«Nous passons auprès d'un village peuplé surtout de Watouzi. De beaux troupeaux de bœufs paissent aux alentours. Les Watouzi sont une tribu de pasteurs venus du sud. Ils n'ont pas de territoire particulier, mais se sont répandus dans l'Ounyamouézi, dans l'Ouhha, sur les bords du Nyanza et jusque chez Mtésa; leur seule occupation est partout le soin des troupeaux. Malgré cette diffusion, ils ont gardé leur originalité, leurs mœurs, leurs coutumes et leur type. Ils ont la taille élancée, la figure régulière et intelligente, les lèvres minces, et le teint plus clair que les indigènes chez qui ils vivent. Ils ne se marient qu'entre eux, ce qui explique cette pureté de race qu'ils ont conservée. Ils travaillent parfaitement les peaux et les préfèrent, les femmes surtout, aux étoffes, pour se couvrir. Les Arabes de Tabora leur 19

confient la garde et le soin de leurs troupeaux, et leur donnent en payement la moitié des produits. .. « Les Waouhha sont une belle race. Ils ont la taille élancée, des formes et des traits agréables; on rencontre chez eux une certaine distinction de manières et une fierté naturelle qui manquent aux Wanyamouézi. Ils s'abordent avec beaucoup de politesse. Les hommes s'avancent l'un vers l'autre, se prenant les deux mains en s'inclinant légèrement et en s'adressant de nombreuses salutations. Les femmes reçoivent le salut en présentant les épaules aux hommes, qui y posent les mains. Nulle part, depuis la côte, nous n'avions rencontré entre indigènes des manières si polies. Leur tatouage sur le corps est aussi plus délicat, mieux ornementé, fait avec plus de goût que chez la plupart des nègres. Pour armes, ils semblent mépriser l'arc et les flèches, et se contentent de la lance... »
(ANONYME, A l'assaut du Pays des Nègres, Journal des missionnaires d'Alger dans l'Afrique Equatoriale, Paris, à l' œuvre des Ecoles d'Orient, 1884, pp. 290 et 295)
4. UN PAYS INACCESSIBLE ET CE QUE LES ARABES EN DISENT

Stanley veut compléter les découvertes de Burton, de Speke et de Grant. Dans le but de « révéler le cours de la grande rivière », il rejoint les côtes de l'Afrique en 1874. Après avoir séjourné chez Mtesa, souverain de l'Ouganda, il atteint le Karagoué dont le roi Roumanika est « de la même race et parle la même langue que les gens du Rouannda.» Le journaliste du Telegraph et du Herald ne s'aventure pas dans le Rwanda jugé « peu sûr », il se borne en 1876 à explorer le cours de la Kagéra et recueille diverses informations sur le pays. Texte A

« Le 24 février, nous arrivons à Nakahannga: le lendemain nous entrions à Kafouro. Ce dernier point doit son importance à trois commerçants de Zanzibar qui s'y sont établis: Said ben Saif, Hamed Ibrahim et Said de Mascate. Hamed est riche en esclaves, en bétail et en ivoire; il a une 20

maison spacieuse et confortable, une quantité d'épouses et plusieurs enfants. C'est un bel Arabe de nuance claire, généreux et hospitalier, bon pour ses gens, doux pour ses femmes. Voilà dixhuit ans qu'il est en Afrique, douze qu'il habite le Karagoué. Il est allé souvent chez Mtésa, et a cherché maintes fois à nouer des relations commerciales avec l'impératrice du Rouannda, mais sans y parvenIr. D'après ce que m'a dit Hamed, cette impératrice serait une femme de grande taille, entre deux âges, avec de grands yeux très brillants; elle aurait le teint peu foncé. Hamed est persuadé que tous les membres de cette famille descendent de quelque race du nord, peut-être de sang arabe. A l'appui de cette opinion il ajoute que le roi du Kichaka possède un cimeterre qui passe pour avoir appartenu au fondateur du royaume. « Il n'y a pas moins de différence, me disait-il, entre les gens de cette région et les Vouachennzi (nègres païens) qu'entre eux et moi. Ces gens-là ne sont pas des lâches! Ils ont pris le Kichaka et le Mouvari, ont vaincu dernièrement le Mpororo et forcé les Vouagannda à la retraite. Depuis huit ans, Khamis ben Abdallah, Tipou- Tib, Saïd ben Habib et moi nous avons souvent essayé d'entrer chez eux, où l'ivoire abonde; nous n'avons pas réussi. Les Vouanyammbou eux-mêmes (gens du Karagoué) ne peuvent pas pénétrer au-delà de certaines limites, bien que Roumanika soit de la même race et parle, à peu de chose près, la même langue que les gens du Rouannda »
(STANLEY, Henri Morton, A travers le continent mystérieux: l'Afrique, Grands voyageurs Stock +, 1980, pp. 117-118) Dans le texte suivant rédigé à Oubagouie, Ounyamouézi, Afrique centrale, le 24 avril 1876, le journaliste américain d'origine galloise rapporte l'existence « d'une race à longues jambes à l'ouest d'Ouganda... ».

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Texte B

«On m'apprit que la race à longues jambes qui habite les contrées à l'ouest d'Ouganda, de Karagouie et d'Di, a une aversion mortelle pour les étrangers. La vue même d'un chien qui n'est pas du pays suffit pour les mettre dans une rage insensée, dont ils manifestent le paroxysme en ne cessant de brandir leurs lances ou de bander leurs arcs. Ils sont sous ce rapport très proches parents de ces naturels de Bambireh qui poussaient leur cri de guerre à la seule vue de notre inoffensif bateau d'exploration flottant sur le lac Victoria. Ils ont tellement peur de perdre leur bétail, que si une de leurs vaches vient à mourir de maladie, le pays tout entier est fouillé pour découvrir l'étranger qui a fait périr l'animal en l'ensorcelant, et si l'on trouve cette personne, sa vie est sacrifiée aux préjugés de ces naturels à l'esprit étroit et myope. Les hommes se causent fréquemment les uns aux autres bien des surprises par leurs manies, leurs dadas, par la passion qu'ils manifestent pour l'or, les chevaux, les chiens, les chats, les oiseaux, les beaux vêtements, etc; mais l'amour dont les Ouasongora, les Ouanyankori, les Ouaruanda, les Ouagoufou, les Ouanyamba et les Ouatousi font preuve pour leur bétail est vraiment d'une affection excessive, excentrique et avaricieuse. Un étranger pourrait mourir dans l'un ou l'autre des territoires habités par ces peuples, faute d'une goutte de lait. Bien que généreux et d'un caractère doux - il me le prouvait chaque jour - Roumanika ne m'en a jamais offert une cuillerée pendant le temps que je restai près de lui, et s'il m'en avait donné la valeur d'un seau, son peuple l'aurait écartelé. De cet amour excessif pour leurs bestiaux provient leur hostilité envers les étrangers; ils craignent que ceuxci ne jettent un sort sur leurs vaches. En maintenant une stricte quarantaine, un système d'exclusion, ils espèrent se garantir des maléfices et de désastres soudains. »
(STANLEY, H.M., Lettres racontant ses voyages, ses aventures et ses découvertes à travers l'Afrique équatoriale (nov. 1874-sept.1877), extraites du Daily Telegraph et traduites par H. Bellenger, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, pp. 166-168)

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CHAPITRE II LES PREMIERES EXPEDITIONS EUROPEENNES À L'INTERIEUR DU RWANDA, LA COLONIE ALLEMANDE

La Conférence de Berlin sur le Congo (1884/85) place le Rwanda dans la zone d'influence de l'Empire allemand en Afrique centrale. En 1891 est créé officiellement le protectorat de l'Afrique orientale allemande dont le tracé de la frontière avec l'Etat du Congo est inconnu. Le Docteur Oscar Baumann (1864-1899), philosophe mais aussi géographe, participe à plusieurs campagnes d'exploration de l'Afrique orientale. Cet Autrichien qui traverse le Burundi en septembre-octobre 1892 fait une incursion au Rwanda. Le comte Gustav Adolf von G6tzen (1866-1910), explorateur allemand voyageant de sa propre initiative, organise une expédition scientifique en vue d'améliorer les connaissances des régions limitrophes du protectorat, la partie nord-ouest, le Rwanda. Il séjourne dans ce pays du 2 mai au 24 juin 1894. Au Rwanda, les explorateurs allemands et, à leur suite, les missionnaires, les administrateurs, les voyageurs décrivent la société, collectent des informations, interprètent les sources orales, constituent un ensemble ethnographique, écrivent une histoire locale vue par un regard étranger. Ces perceptions des réalités rwandaises que pouvaient avoir ce petit nombre d'Européens sont marquées par la tradition ethnographique de leur époque. Les récits coloniaux donnent à voir la société rwandaise traditionnelle comme ayant des traits communs avec la féodalité européenne. Le système politique dans le Rwanda Ancien est une « harmonieuse inégalité» pour les uns, une « vassalité pastorale» pour les autres, pour tous d'une complexité indéniable... Ce système étatique présente des caractères guerriers bien affirmés, se distingue par une royauté disposant de prérogatives religieuses, juridiques et économiques, assistée de spécialistes des fonctions sacrées. 23

A la fin du XIXos., la « colline» est l'unité administrative de base. Trois chefs, désignés par le roi, indépendants les uns des autres, opèrent sur un même territoire. Le chef des terres, le chef du bétail, le chef des armées soumettent les populations à un système de redevances et de prestations (corvées, paiement de produits agricoles, de produits d'élevage, de chasse, d'artisanat) au profit du pouvoir royal. Le protectorat allemand est reconnu en 1899 par Yuhi V Musinga, fils et 2ème successeur de Kigeri IV. Pour la puissance coloniale allemande, l'intérêt de ce pays montagneux au climat tempéré et salubre est davantage scientifique et culturel plutôt qu'économique. Travaux géographiques, topographiques, ethnographiques, géologiques, de zoologie et de botanique occupent la poignée d'explorateurs et d'officiers qui s'aventurent dans la région. L'objectif premier des administrateurs allemands sera de marquer leur présence, de pacifier avec l'appui de l'autorité indigène. Puis l'on se préoccupera de la mise en valeur des hauts plateaux rwandais.
5. L'IRRUPTION D'UN BLANC En septembre J892} à I }instigation de la Société de l'Afrique Orientale allemande et équipée par le Comité anti-esclavagiste allemand, l'expédition du Dr Oscar Baumann, préoccupé par la question des sources du Nil}fait une incursion en territoire rwandais. Accueil aimable dans un pays qui lui apparaît plutôt prospère en comparaison avec le Burundi d'où il vient (texte A). Dans son numéro de J893, la revue « Les Nouvelles Géographiques» signale la valeur inestimable des renseignements géographiques, géologiques, économiques} ethnographiques,... fournis par l'explorateur autrichien. Un court paragraphe rend compte plus particulièrement de son passage au Rwanda (texte B). Texte A

« Au matin du Il septembre (1892), nous traversâmes l'Akanyaru. Quittant Intaganda, nous passâmes d'abord par une presqu'île montagneuse, aux petits villages, qui s'étend jusqu'au 24

marais de payrus. Puis nous descendîmes une pente brusque vers l'Akanyaru et nous nous trouvâmes au bord du fleuve sur un sol noir et sec, plein de racines et riche en papyrus de 2 à 3 m. Nous ne réussîmes pas à passer à gué, le premier bras (fleuve) qui avait à peu près 10m de profondeur. Sur la rive gauche, en territoire rwandais, personne ne se montrait et, avec mon équipe, je commençai à chercher une pirogue le long de la rive. Alors, de l'autre côté dans les roseaux, plusieurs Wanyarwanda apparurent armés de lances et de machettes. Les Warundi leur annonçaient la visite du « Mwesi » et demandaient de déposer les lances. Ils obéirent tout de suite, après que le chef eut poussé un cri perçant. 50 hommes apparurent et, sans appel, ils commencèrent à travailler avec zèle. On apporta deux grandes pirogues qui avaient été cachées dans les roseaux et, en employant des rames taillées en creux, la caravane se mit en marche. D'autres tressaient de longues cordes de papyrus qu'ils tendaient au dessus du fleuve en y fixant des paquets de papyrus comme des bûcherons. Ainsi un pont était construit très rapidement, et les porteurs, de même que les vaches et les ânes traversèrent sans être mouillés. Ainsi se faisait notre arrivée, notre arrivée au Rwanda, cependant quand notre équipe des Warundi essaya d'y entrer également, les indigènes l'en empêchèrent; et moi-même, content de me séparer de cette compagnie agitée, je les renvoyai en leur rappelant mon autorité d'un « Mwesi». Ils restèrent en arrière et longtemps encore nous entendîmes leurs «gansa, gansa Mwesi ». Encore une fois nous traversâmes un deuxième bras du fleuve par un pont, puis nous quittâmes les papyrus et suivîmes la route d'une
co Hine raide.

Ici aussi se trouvait une foule de gens; on dansait et criait de joie, et les femmes, dont plusieurs d'une vraie beauté, nous saluaient les bras ouverts et elles entonnaient des chansons mélodieuses en secouant leurs branches de feuillages. Cependant, ce n'était plus ce fanatisme presque fou d'Urundi; ici je n'étais plus le« Mwesi », j'étais tout au plus potentat étranger à qui on accordait une attention plus ou moins de politesse. Nous campâmes en haut d'une colline dans un beau village Mundabi, riche en bananiers et en huttes confortables. Là se présentèrent 25

plusieurs chefs, représentants du roi Kigere, - dont les vIsages montraient le type d'Abyssinie. Même quant à l'approvisionnement, il y avait des différences entre l'Urundi et le Rwanda: on apportait assez de nourriture, mais en même temps on attendait des cadeaux qu'on leur donnait en retour. Pour deux jours nous restâmes à Mundabi et j'essayais d'obtenir des informations sur un lac qui serait au Rwanda; mais la réponse du peuple même était négative. Les indigènes dansaient plus souvent. Le 14 septembre, nous traversâmes un large paysage de collines et vallées vertes, dont le Sud-Ouest montrait de hautes montagnes. Partout on voyait de petits ruisseaux clairs qui arrosaient les champs par des fossés. Après tout, les cultures et les villages du Rwanda étaient en meilleur état qu'en Urundi, ce qui provient certainement de la paix du pays, dont l'Urundi, quoiqu'il s'agît de la même race, manquait. Il y avait de même beaucoup de vaches ornées de cornes énormes. Partout on nous offrait un aimable accueil; les femmes chantaient et leurs chefs nous présentaient des houes ornées de feuillages, signe de paix. Partout on rencontrait des Watussi qui frappaient par leur constitution fine du corps et leur type européen. Plusieurs étaient clairs; peut-être que de là provient la légende du nègre blanc. Ils étaient plus distants que les autres et déclaraient sans cesse, avant que nous nous approchions de la frontière qu'il nous faudrait demander la permission de Kigere pour quitter le pays. Ce qui me frappait: on ne connaissait pas les fusils; c'est pourquoi les indigènes avaient l'impression que nous n'étions pas armés. Le lendemain matin, nous traversâmes plusieurs villages, étant salués toujours avec la même joie, puis nous nous dirigeâmes vers la pente de l'Akanyaru qui fait ici également la frontière d'Urundi. Grâce à ce vaste paysage d'herbes, je pouvais observer la caravane entière, quand soudain je remarquai que l'avant-garde était attaquée par à peu près trente indigènes armés d'arcs. C'était des Watussi qui demandaient à Mkamba de ne pas quitter le Rwanda avant d'obtenir la permission de Kigere. Mkamba ne les prenait pas au sérieux: il ne pouvait pas s'imaginer 26

que trente hommes iraient arrêter toute une caravane; aussi continua-t-il son chemin. Mais les guerriers étaient répartis le long de la route et lâchement nous criblaient de flèches. Bien sûr il a suffi de tirer quelques coups de fusils et ils se sont enfuis, poursuivis par nos Massai qui s'étaient armés de longues lances. Une fois cet incident passé, le village suivant nous saluait comme d'habitude avec des cris de joie et des chansons. Des pentes nous menaient à l'Akanyaru, dans les ravins entourés d'acacias et de feuillages, les eaux bruissaient. Ainsi se montrait ici le courant de l'Akanyaru fleuve rapide et serpenté qui poursuivait ici sa route vers le Nord-Est. Pendant que nous passions à gué le fleuve, on voyait de l'autre côté la foule de gens qui se rassemblait: on entendait le « gansa mwami »...
(BAUMANN, Dr Oscar, Durch Massafland zur Ni/quelle, 1894, pp. 8386, traduction faite par M. l'Abbé Alexis Kagame, reproduite par F. Nahimana dans « Le Blanc est arrivé, le Roi est parti », Printer set, Kigali, 1987, pp. 25-27) Texte B

«Le Rouanda, dont Baumann a traversé quelques districts orientaux, est peuplé d'une race analogue aux Ouaroundi, mais il est gouverné par les Ouahima. Ceux-ci, très sauvages, ressemblent fortement aux Gallas. Tout le Rouanda est sous le gouvernement d'un seul roi Kegeré résidant à Kiségé, à quelques journées au sudest du Mfoumbiro. L'aspect du pays ressemble beaucoup à celui de l'Ouroundi septentrional, avec cette différence que dans le Rouanda il y a de plus beaux champs de sorgho, de patates et de bananes, que les villages sont plus propres et les huttes mieux bâties. Les armes à feu y sont encore inconnues. La caravane du Docteur Baumann put s'y procurer des vivres en abondance. »
(LES NOUVELLES GEOGRAPHIQUES, Imprimerie Lahure, Paris, 1893, p. 155) Librairie Hachette,

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6. ENTREVUE A LA RESIDENCE DE KIGER!

En décembre 1893, le comte von Goetzen entreprend une grande expédition à des fins scientifiques en Afrique. Accompagné du juriste von Prittwitz et du médecin Hermann Kersting, il forme une imposante caravane comprenant porteurs, soldats ou askaris, cuisiniers, guides,... avec femmes et enfants. Le 2 mai 1894, arrivé au bord de la Kagéra, le futur gouverneur de l'Afrique Orientale Allemande pénètre au Rwanda par le sud-est. Guidé jusqu'à la Cour par le prince Sharangabo, ilfait ici le récit de sa rencontre avec le roi Kigeri sur les hauteurs du Kageyo, rés idence royale.

«De notre grande tente, en ouvrant largement les tentures formant nos portes, nous pouvions voir au-dessous de nous une grande vallée couverte de fermes bien tenues et de beaux massifs de bananiers. Il nous semblait bien étrange que Louabougiri eût choisi, pour établir sa nouvelle résidence, l'endroit le plus élevé et le moins hospitalier de son pays. Evidemment nous l'avions surpris au milieu même de son établissement, car tout était encore neuf et en partie inachevé. Les tiges de roseaux avec lesquelles on avait bâti son habitation, étaient encore presque vertes, et le peu d'hommes formant sa suite qu'il avait rassemblé autour de lui, travaillaient à se faire des abris, pendant que nous étions là. Les huttes se tressaient aux endroits mêmes où se trouvaient des roseaux et des bois; puis, quand elles étaient faites, une troupe de 20 à 50 hommes, les soutenant du dedans et du dehors, les transportaient sur la montagne. Vus de loin, ces toits en marche ressemblaient à des gigantesques testacés qui auraient eu d'innombrables pattes. Pour augmenter la confiance de Louabougiri, je résolus de lui faire une nouvelle visite, et cette fois avec une grande suite en costume de fête. Je désirais obtenir sur le pays le plus de renseignements qu'il était possible, mais le roi ne s'intéressait qu'à nos personnes et à nos armes, et on ne pouvait apprendre de lui que peu de chose. Quant il vint à son tour nous rendre visite à notre camp, il montra une curiosité de véritable enfant. Il paraissait faire de l'esprit à nos dépens, ce qui, chaque fois, comme il convient, excitait la bruyante hilarité de sa suite. 28

En cette circonstance, il avait revêtu un autre costume. Il portait une espèce de diadème, bordé d'une broderie de perles, garni en haut de longs poils blancs; du bord inférieur de ce bandeau tombaient une quantité de cordelettes de perles qui pendaient autour du visage, de telle sorte qu'on ne l'apercevait qu'à peine. Ce visage ne paraissait plus si boursouflé et avait quelque chose de la physionomie indienne. La pluie avait recommencé à tomber à torrents, et il protégeait son corps amolli à l'aide d'étoffes qu'il avait sans doute achetée au Karagoué. Pendant cette visite, ses parents, hauts comme des arbres, se montrèrent assez sans gêne. Le plus haut de tous était Kaouaré, dont nous avions traversé la province en longeant le lac Mohazi. Je commençais à trouver notre intimité passablement incommode. Mais bientôt Louabougiri, le roi redouté et sanguinaire, se montra à nous sous un tout autre aspect. En possession d'une souveraineté despotique absolue, de beaucoup supérieure, disait-on à celle même de l'Ouganda, il n'avait pas jugé nécessaire de s'entourer de forces militaires pour se protéger. Il ne se faisait aucune idée de la nature et des effets des armes à feu, et il perdait peu à peu cette première crainte de l'étranger, qu'il avait d'abord éprouvée par suite de son état d'esprit de sauvage absolument fermé à toute culture. Il eut bientôt la pensée de tirer un parti aussi lucratif que possible de ces hôtes étrangers venus ainsi sans en avoir été priés. Des idées commerciales germèrent dans son esprit, et en conséquence il résolut de mettre un temps d'arrêt dans l'envoi de présents qu'il nous faisait. Aussitôt après notre arrivée, on nous avait apporté 7 cruches de pombé et 44 chèvres. Ce n'était pas assez pour notre consommation, et d'ailleurs, en songeant à la puissance du donateur, c'était un cadeau tout à fait misérable. Sur ces hauteurs nues il n'y avait rien à acheter, et si je voulais séjourner plus longtemps auprès de cette intéressante résidence, je devais me tourner vers Kigéri. A plusieurs reprises, j'avais demandé qu'on me livrât des subsistances; il me fit répondre qu'il était habitué à recevoir d'abord et à donner ensuite, principe dont il pouvait d'autant moins se départir qu'il savait par son rejeton Chirangaoué combien de trésors nous avions apporté avec nous. Les allées et venues de parlementaires se prolongèrent toute une 29

journée, si bien que mes gens commençaient à s'agiter. Ils m'envoyèrent une députation de sous-conducteurs, qui cherchèrent, par leurs prières, à m'amener à céder. Naturellement je ne cédai pas et je dis comprendre clairement à la députation que, même au cas de difficultés et de lutte militaire, notre position était tout à fait favorable et supérieure à celle de nos adversaires. Comme l'Arabe Abdallah se montrait des plus craintifs, je dus lui démontrer avec une clarté particulière qu'il était un lamentable poltron. Il fit comme s'il eût pris ce reproche fort à cœur, car plus tard il vint secrètement dans ma tente, pour me déclarer très solennellement et avec une exagération bien arabe: « Je ne suis pas un poltron! Car si tu m'ordonnais, maître, de tenir ma main dans le feu, je le ferais immédiatement!» Le bon Abdallah avait-il jamais entendu parler d'un certain Mucius Scaevola? Je parlai de la possibilité de complications belliqueuses, mais pour le moment elles paraissaient encore éloignées. Une salve tirée par nous sur la résidence, qui était à peine à 500 mètres, aurait suffi pour mettre Kigéri entre nos mains, et qui sait si la population du pays, écrasée sous sa tyrannie, ne nous aurait pas acclamés joyeusement comme des libérateurs! De plus, ce très puissant potentat africain avait encore en lui un côté faible, c'était sa superstition, et, en particulier, l'effroi que lui inspiraient les inquiétantes montagnes de feu de son pays. Il avait souri de compassion lorsque, dans la conversation, j'avais eu l'occasion de lui dire que mon projet était de monter sur cette montagne. Il me sembla que le moment favorable était venu pour lui mettre directement sous les yeux la domination que nous exercions sur cette« Puissance Magique du Feu ». Deux fusées ordinaires, que je fis tirer un soir, suffirent déjà à le rendre plus accommodant. Deux envoyés parurent, pour s'informer, au nom de leur maître, de mes intentions; en même temps ils promettaient de me chercher et de me procurer des porteurs pour le lendemain. Le matin, Chirangaoué me fit visite encore une fois, pour voir quels présents je ferais en échange des subsistances, et vers midi on annonça de nouveaux envoyés avec 2 bœufs, 64 chèvres et 29 porteurs. Les relations furent ainsi renouées, et devinrent encore meilleures lorsque, en échange de mes présents, on envoya en plus deux grandes défenses d'éléphant 30

et une vache laitière. Nous nous apprêtâmes pour le départ. Le volcan, avec ses lueurs de feu qui brillaient tous les soirs, exerçait sur nous, comme on doit le concevoir, sa force d'attraction, et, de plus, sur cette cime de montagne exposée aux vents, mes gens souffraient de I'humidité et du froid. Cependant nous ne quittâmes pas cet endroit sans regrets. Si de nombreux récits, en partie grotesques, qui nous avaient été faits sur le Kigéri, s'étaient évanouis comme de pures fantaisies, la vue de ce puissant potentat dans son originalité entière n'avait pas été sans faire sur nous une forte impression. Louabougiri est un des derniers piliers du vieux despotisme du centre de l'Afrique. Il a conservé sa nature nomade héritée de ses ancêtres; vrai souverain d'un peuple qui jadis conduisait des troupeaux, il erre encore aujourd'hui à travers son royaume, comme les rois allemands dans les temps les plus anciens du moyen âge; il ne vit jamais plus de deux mois au même endroit, et toute l'année il se bâtit de nouvelles résidences. Je ne saurais dire si ce fut à dessein de sa part ou par hasard que nous nous rencontrâmes avec lui dans la haute montagne. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la nature sauvage et romantique de cette région montagneuse formait un cadre extrêmement pittoresque, et la figure gigantesque de ce roi des montagnes y reste dans nos souvenirs féériques et grandioses. »
(Von GOETZEN, Comte, A travers l'Afrique, de l'est à l'ouest (18931894), extrait du livre le Tour du Monde, tome III, nouvelle série, 1° liv. N° 1, 1897,pp.15-20)
7. DANGEREUX TOURISTES ET BA TWA FORESTIERS

De 1907 à 1908, le duc de Mecklembourg dirige une expédition scientifique en Afrique centrale. Au sein de cette équipe, Jan Czekanowski (1882-1965), un jeune ethnologue d'origine polonaise envoyé par le Musée royal de Berlin. Ce chercheur collecte des informations sur les « Pygmées insaisissables». Nous citons un extrait

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