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Le salon des berces

De
128 pages


Un livre émouvant, brillant, drôle, poétique et engagé, qui va sans nul doute contribuer à faire de notre plus célèbre paysagiste un écrivain reconnu.










La maison perdue, c'est d'abord l'évocation d'un deuil difficile, celui d'une demeure dans la Creuse où l'auteur ne peut plus aller, chassé, interdit de séjour à cause de déchirures familiales, de remariage du père. On a changé les clefs de la Grange, ce paradis de l'enfance où flotte le souvenir d'une mère très aimée et trahie. La nouvelle maison est une cabane de pierre dans une vallée isolé, " Là-bas ". Dans la Vallée des papillons où, enfant, il allait faire ses premiers pas d'entomologiste non loin de la maison de famille interdite, Gilles Clément construit, avec une petite bande d'amis, une maison de pierres. Dans le rêve post-soixante-huitard des années 1970, il imagine un jardin en mouvement, un observatoire des espèces, un laboratoire de la nature où se retrouvent déjà toutes les préoccupations environnementales qui feront de lui un paysagiste mondialement célèbre et respecté. En retournant dans le pays de son enfance, Gilles Clément pensait trouver la nature. Il trouve d'abord la campagne, un monde paysan violent et bourru qui va bientôt disparaître. À cette occasion, il nous offre une extraordinaire galerie de portraits où la tendresse pour ses voisins se mêle à l'humour quand il raconte, pince-sans-rire, ses démêlés avec les instances bureaucratiques locales pour obtenir les autorisations de construire, d'aménager. Il est moins tendre mais cruellement drôle lorsqu'il décrit, au passage, l'univers étriqué d'une petite- bourgeoisie de notables qui regardent sans bienveillance l'installation du jeune jardinier poète...













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Cover

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Neuf jardins : approche du jardin planétaire, Actes Sud, Arles, 2008.

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Le Belvédère des lichens, J.-P. Huguet éditeur et PNR des Monts d'Ardèche, 2007.

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Le Jardin en mouvement, Sens et Tonka, Paris, 1994, 4e édition augmentée en 2001.

Éloge de la friche, aux huit pointes sèches de François Béalu, Lacourrière et Frélant, 1994.

GILLES CLÉMENT

LE SALON DES BERCES

images

© NiL éditions, Paris, 2009

Dépôt légal : février 2009

ISBN numérique : 978-2-8411-1470-2

Le livre a été imprimé sous les références :
ISBN : 978-2-84111-394-1

Ouvrage composé et converti par Etianne composition

Prologue

LES PLANTES s'exposent, les animaux se nichent, nous, humains, avons besoin d'une maison. Une énorme prothèse sans laquelle nous serions handicapés, malades ou simplement velus.

Cette incongruité fabrique des villes, cancer de la Terre, le plus grave dit-on, celui qui attaque la peau, les plantes, les animaux, les roches, l'eau, l'air, l'eau dans l'air...

Que faire ?

Accepter l'errance, le ciel d'intempéries, l'incertitude ? Vivre sous la toile, en bédouin ? Encore faut-il disposer d'un désert...

Rien de tel en mon pays.

Devant moi la chlorophylle à perte de vue, l'espace ordonné des cultures, les forêts, les routes et leurs injonctions, les mots partout écrits, les limites, le cadastre, les clôtures, les murs...

La propriété.

Cette question douloureuse – être quelque part – je ne l'ai pas résolue.

Toujours en moi cet affrontement : se mouvoir, se poser. J'ai fait le tour du monde, j'ai construit une maison. Pour le reste, il s'agit d'expérience. Ce mot-là, expérience, contient le savoir et son usure : la remise en question. C'est un pluriel. Mais il faut l'écrire ainsi, enveloppé dans le mystère du singulier, non pour annuler la divergence des pistes qui forgent l'expérience même, mais pour souligner sa nécessaire cohérence dans le temps. Elle est une et continue.

Pour ce qui est de la maison mon expérience commence par une mise en demeure.

C'est un jour blanc.

1.

LA CLEF ne passe pas. Je tente le verrou avec la petite plate argentée, si menue pour cette grosse bâtisse. Rien ne cède. Je reste là, stupide, devant les pans de bois ajustés et vernis : l'accès ordinaire, la porte sur le côté. L'accès à la Grange, ma maison.

L'arc désuet et sympathique, le z en contrevent qui arme sa structure, je la connais cette porte. Je peux décrire tous ses détails de fabrication, comme tous les objets, les recoins de la cuisine à laquelle elle conduit, le contour des placards, les deux éviers sous la fenêtre, la salle d'eau, un poème de Musset attribué à George Sand en lettres gothiques sur papier jaune mis sous verre et pendu près du lavabo, les cols-de-cygne au-dessus de la baignoire, les marches grossières de béton lissé qui mènent aux grandes pièces, les rideaux rouges, la toile de Jouy, le vieux cosy autour du divan, le tronc de châtaignier en table basse, l'immense cheminée et son renard oblique, ce dévoiement du conduit pour éviter la pluie, le dallage sombre d'ardoises dégauchies, les loggias symétriques au-dessus du salon – une pièce unique et sans cloison – où flotte un lustre bizarre. C'était une grange, tous les volumes y sont : les créchères usées par le cou des vaches, les deux portes aveugles des écuries, les murs épais.

Je peux décrire la patine des pièces de bois, la grande table piquée de vers, le salpêtre à l'entrée, la horde de bottes et les cannes rangées, le vaisselier inutile, les petits dénivelés, le cri des échelles de meunier pour accéder aux chambres, la lumière sous les tuiles le matin, portée par les reflets du lac – cette danse rose –, le chauffe-peignoir en cuivre, objet de curiosité. Je peux décrire les faiblesses du garde-corps, son barreaudage régulier et tremblant, le faisan empaillé, vénéré paraît-il, les lampes à pétrole transformées en lampes sans pétrole, la descente de croix en plâtre écaillé, la collection d'étains sur le linteau sculpté de la cheminée, l'appareillage d'une louche à eau devenue projecteur devant la niche antique où ternit un miroir, les dernières notes du piano. Les basses faussées par tant d'attente à être jouées, je les entends ; j'entends l'insistance de l'air sous la porte en hiver, le crépitement des flambées ; je sens la chaleur et le froid – comment faire en de si grands volumes ? – le faux bar, l'armoire encastrée où s'alignent les verres, la baie vitrée – pourquoi tant de petits carreaux ? –, le claquement mat des anneaux de bois quand on ouvre les rideaux à l'est.

C'est là que la maison regarde, depuis la terrasse de dalles en terre cuite, vers le soleil levant. Tard en journée, les rayons frappent la rive sitôt franchie la crête enforestée de la côte d'en face. Je le sais, je peux décrire cette lumière montante, les rayons intrusifs qui sectionnent l'espace et s'amenuisent en laissant place à la pénombre où se tiennent en attente les tégénaires aux longues pattes, où se réfugie la poussière, où le bref éclair d'une gravure vitrée – un cheval, une scène de chasse – occupe en permanence un angle vide, où perchés sur le chanfrein des solives en saillie les chapeaux alignés, cabossés et fanés, s'éclairent au fil de la journée, chacun portant les traces d'un voyage. Sur les murs, en cadence, les images accumulées, quelques livres, la pendule arrêtée, la course des lérots le soir... je sais aussi le silence d'octobre, ce rappel enveloppant, le chant de la hulotte, tranquille investiture – la mienne – là, derrière la porte dont je n'ai plus les clefs.

Le travail lent du comptage des nervures aux ailes de libellules, je l'ai fait ; la dissection des pièces génitales des lépidoptères, le dessin des diagrammes floraux qui séparent la moutarde de l'églantine, c'est là-haut, sur le bureau rangé, entre les boîtes à insectes et le microscope, au long de la table filante surplombée d'étagères où s'alignent les ouvrages de la science, la fabrique du monde, l'herbier, l'entassement du savoir, sa mise en dérision, les pinceaux-brosses encore teintés des couleurs choisies, la palette alourdie d'huiles séchées, les pastels, les fusains, le vrac des crayons, la flore de Bonnier, le dictionnaire d'espagnol, le livre des traces d'animaux, les « souvenirs » de Fabre. Tout est là, je le sais, encore vibrant de mes hésitations.

Je n'ai pas d'autre maison, c'est ma maison, celle des questions, des sommeils agités, des rêves érotiques, du corps fatigué après tant d'heures à chercher les asphodèles dans un vallon touffu achevé en clairière, à chercher les mots ajustés aux minuscules circonstances qui ornent ma solitude, à chercher comment s'est creusée la distance entre l'univers assuré de mon enfance et celui, inlassablement, que je découvre pas à pas, avec le seul entêtement du regard me portant à l'effroi ou à l'émerveillement.

C'est la maison sans excuse à ma vie, ayant forgé ma vie, brute et seule avec moi dans les si longues heures de l'adolescence, jamais assez longues pourtant, jamais suffisantes pour dévoiler l'envers des choses. La maison d'une quête intense, la maison unique de l'esprit, sans aucune mesure avec les haltes, les hôtels, les appartements de transition où, pourtant, les séjours duraient dans nos voyages, la maison où se déplie l'univers, mon seul repère, la structure d'un mica, l'antenne d'une abeille, la photo de ma mère...

les mystères

là, derrière la porte tous contenus,

tous enchevêtrés, étincelants,

inaccessibles dans l'instant,

serrés en moi devenu prisonnier du dehors, mis à la porte par la porte têtue : on a changé les serrures.

Un jour blanc ai-je dit.

D'un formidable silence.

Silence en moi et au-dehors. Le lac reflète le ciel blanc, la maison massive mi-posée mi-flottante se tient à distance, elle s'éloigne, je suis déjà parti.

Noire l'ombre du grand châtaignier, la rive d'en face à l'abri des lumières, l'absence de vent, l'absence d'oiseaux, l'absence des couleurs, l'absence nue. J'ai pleuré des jours et des nuits. Le rejet, impossible misère, comment vivre cela, le vide séparant les êtres, l'inaccessible espace de tendresse, les nuits vidées de rêves, les rêves absents parce que morts, le temps délavé par une perte de sens jusqu'au-delà de l'horizon... C'est comme ça un jour blanc, sans durée pendant des mois, indéfiniment, une marche anéantie.

Et puis tout s'est arrêté.

Tout a commencé.

2.

PUISQUE je n'ai plus de maison, puisque la Grange où j'ai toujours vécu s'est refermée sur un monde inconnu et hostile, me voici libre d'inventorier le territoire en y cherchant une place où me tenir.

Je me prépare à l'errance, j'assemble un très petit bagage. Et l'indispensable assistance des cartes routières : un jeu couvrant la totalité du territoire français, numéroté de 51 à 90. Je choisis la carte 78 : par là, sur l'alios infertile des Landes, il doit y avoir quelque chose à vendre. Je cherche un jardin, un terrain. Je le vois en clairière, abrité des vents et des vues, pourvu d'un ruisseau et d'un versant au soleil, éloigné des centres bruyants, des routes officielles, discrètement perdu mais bien assis, clair, accueillant, centré sur les ressauts de la nature. Je cherche les accidents élégants du relief, les herbes libres, le reflet du ciel, les buissons enchevêtrés où les animaux tracent des chemins. Je cherche un lieu à l'écart des rudesses où les seules violences appartiennent à la chaîne des prédations ordinaires : le lézard et la mouche, la taupe et le ver, la fouine et le rat, la chenille et l'églantier et ainsi de la bactérie au plancher des nuages.

Bien sûr il y aurait une maison. De dimension raisonnable, chauffable, commode en tout temps. Mais la maison, dans ce voyage initial, n'est qu'une obligation de toit.

Je cherche un lieu d'équilibre, un belvédère intérieur, d'où je verrai l'ombre et la lumière se partager le temps selon une danse universelle où l'homme, ce pantin maladroit, apparaît en excuse, pour la seule nécessité de son regard étonné. Je cherche un enfant, quelqu'un en moi d'offert à l'étrangeté.

Non loin de la Leyre, le moulin de Bran s'ajuste à une digue d'étang dans l'abandon des ronces. Il doit y avoir des ragondins, de vrais castors et de rares desmans venus des Pyrénées, chassés par les sels de déneigement le long des routes. Il peut s'agir d'un mythe. Quelle importance ? L'animal subaquatique, insectivore, muni d'une trompe, jouit d'un score inégalé : de tous les mammifères d'Europe, il est le seul à n'avoir jamais été photographié. Insaisissable et merveilleux, fossile vivant, cousin éloigné des taupes et des musaraignes, plongeur véloce au pelage soyeux, le desman échappe à l'image. Voilà un projet : noyer dans l'étang de Bran tous les appareils photographiques s'approchant de jour comme de nuit des affluents de la Leyre. Une accumulation de non-images pour conjurer le trop d'images ; évacuer la copie, conserver le rêve. Il pourrait y avoir des desmans masqués et trublions, des desmans roses et puants, des desmans-loutres, joueurs... On ne le verrait jamais mais on saurait que le desman existe. La vie s'installerait autour d'une croyance : il y aurait une chapelle et des pèlerinages à la Saint-Desman, entre Médard et Barnabé. D'ailleurs elle existe déjà cette chapelle. Je l'ai vue émergeant des ajoncs et des arbousiers, serrée par les chênes et les pins, au bout d'une route à elle seule destinée, en attente d'une cérémonie...

Renseignements pris, le moulin de Bran n'est pas à vendre. Promis au classement, l'étang figure parmi les sites protégés au nom de la diversité. On n'y a jamais vu un desman. Je quitte les lieux.

L'été caniculaire de 1976 me pousse à la mer, puis à la montagne. La fourgonnette à tout faire sert d'habitacle : le plancher libéré des outils de jardinage, des sacs de terreau et de graines, reçoit facilement un matelas et le petit matériel que l'on traîne en camping. Entre deux chantiers, je voyage. J'apprends la France et ses complications. Je traverse le Massif central – cet obstacle majeur – autant de fois qu'il le faut. Passer d'ouest en est coûte trois bonnes journées. Parfois le paysage m'arrête et je me dis « c'est là » ; parfois je file sans un regard pour les trop longues plaines où s'agitent les tracteurs. On remembre, on arrache, on retourne, on traite et cela fait mal ici, à quelque chose en moi qui ne m'appartient pas mais que l'on blesse et dont la douleur – par quelle fusionnelle relation ? – me traverse le corps.

Pendant près de deux ans, je sillonne la grande moitié sud de la France, éliminant les pôles touristiques, les côtes venteuses, les climats arides et les sommets glacés. Sur le jeu des cartes numérotées de 51 à 90, je surligne les parcours, m'assurant de ne jamais passer deux fois au même endroit. Je prospecte avec et sans méthode, me fiant aux conseils des amis, aux avis des notaires, à l'impression heureuse d'un cadrage sur un vallon sans importance mais sans laideur, éclairé par une lumière suffisante, une clairière... Je regarde les prix. Je m'enfuis. Je reviens. Je n'ai pas d'argent.

Au bout de quatorze départements et trente-cinq sites, ayant fait le tour du Ventoux, franchi le cirque de Navacelles, traversé les causses de Mende, les vallées de Lozère, les dolines du Lot et bien d'autres merveilles, j'en viens à cette conclusion : les terrains et les maisons existent partout mais on ne les trouve pas ensemble. Or je cherche un jardin. Une seule urgence : le terrain. Pour la maison on verrait bien. S'il faut construire, je construirai...

Commence alors une série de dessins de maisons idéales. Comment imagine-t-on une maison ? Par quoi commence-t-on ? Existe-t-il une pièce plus importante que les autres ? Quelles dimensions donner à chacune d'elles pour être commodes sans être contraignantes ?

Celui qui n'a jamais pratiqué l'exercice ne sait pas combien ces questions – exemplaires de trivialité – atteignent le fond de la conscience en malmenant nos habitudes puisque, soudain, elles interrogent leur bien-fondé.

Faut-il que le salon soit un living-room ou une bibliothèque ? Le lieu où dormir doit-il être clos ? Quelle est la place de l'eau ? Offre-t-on aux toilettes une vue sur le dehors ou l'ombre conventionnelle des réduits ? Le bureau s'enferme-t-il en une pièce réservée ? Peut-il se décliner en chacun des espaces de la maison ? Le savoir a-t-il nécessité d'être tenu à l'écart pour exister ? Où met-on le piano ? – car, bien sûr, il y aurait un piano. Si tout se décidait en rapport à la musique, quelle figure aurait la maison ? Comment pratiquer le dessin, la peinture, la sculpture ? Comment inviter les oiseaux, accepter les mouches, observer les lézards ? Où sera la terrasse ? N'en faut-il pas plusieurs ? Et plusieurs angles d'accès à la nature ? Par quelles ouvertures, seuils, tonnelles et sentiers au-dehors ? Y aura-t-il des ruches ? Quels seront les invités ? Les amis, les habitants ? Combien de personnes en ce lieu, réparties selon les règles aimantées du désir et de l'affinité ou de la distance et du respect ? Pour qui faire cette maison ?

Déplacements et visites s'espacent dans le temps : il y a moins de terrains à vendre qu'il n'y a de maisons. Toujours je reviens vers la Creuse, où se trouvent mes attaches, les personnes susceptibles de me porter conseil, les prix les plus bas. Je cherche dans « mon pays » et finis par trouver une forge avec six hectares dans un hameau isolé. Le notaire rédige l'acte en stipulant que terrain et bâtiment constituent un seul lot. Cette clause me convient. L'administration agit hors la loi, sépare le terrain du lot pour l'offrir au voisin exploitant agricole. J'annule la vente.

La Grange, dont je n'ai plus les clefs, demeure accessible sur décision de l'usufruitier, mon père. Je m'y rends les jours où je le sais absent, je rassemble mes affaires en vue de les évacuer. Je ne viendrai plus jamais l'habiter.

Alentour, je connais toutes les familles et tous les chiens par leur nom.

3.

À LA FERME FRESSIGNAUD, on temporise. Fernande estime que les choses s'arrangeront un jour, Roger comme à son habitude enchaîne les proverbes en faisant ronfler les mots. Il crée ses propres adages : « Tant va la cruche à l'eau – faut se méfier de l'eau qui dort. » Petit, ventru, projetant la tête en arrière, l'abdomen en avant, Roger semble détenir la sagesse absolue. « Attends donc un peu avant d'acheter une maison. » Il cultive l'art du bon sens poussé à l'absurde par d'obscurs raisonnements, entretient des relations de voisinage par des échanges potagers et se construit une infranchissable mais définitive barrière d'ennemis. À l'exception de notre famille et de l'« Amiral » installé plus au loin vers le Grand Moulin, tous les habitants du voisinage, selon lui, veulent sa perte. Litiges, affrontements de limites, déplacements de clôtures, écoulements de lisiers, droits de passage condamnés, cooptations de chemins et autres désastres ruraux me sont contés dans le détail.

J'apprends la transmission des fièvres ovines, certainement criminelle, le piétin, les troubles catarrhaux, le rhume des lapins, le varoa, l'angine aphteuse : une avalanche épizootique à laquelle échappent les cochons, les poules et Miquette, la chienne déclarée « bounne à rin » par Fernande dont la mission consiste à garder les moutons et à raccommoder les chemises. Deux bœufs au rancart, Limousin et Rigolo, longtemps animaux de trait, achèvent leur parcours dans un verger herbeux. Un tracteur d'occasion les remplace. Nommée « Petit Gris » à cause de sa couleur, la machine unique de la ferme Fressignaud cahotera dans les champs jusqu'à la fin. Abrité, entretenu, le Petit Gris fait l'objet de soins particuliers. L'hiver, dans la remise, il reçoit une couverture. Au printemps, Roger fait le plein en grande délicatesse avec l'attention que l'on porte aux liqueurs ; il écarte Miquette d'un coup de pied, profère un juron à l'égard d'un veau rétif et lance le moteur devant lequel, alors, il prend une pose.

Un mariage raté l'astreint au célibat. Après un an de vie commune faisant suite à la cérémonie religieuse où les mécréants du coin remplaçaient les prières par des chants d'animaux, la femme de Roger – dont on ignorait jusqu'au prénom – s'enfuit dans la neige, un bébé dans la poussette, des jumeaux dans le ventre. Nul ne peut tirer gloire d'une telle aventure mais Fernande y trouve son compte, n'ayant jamais supporté sa bru. La mère et le fils font couple, résistant comme ils peuvent à la difficulté d'être paysans en Creuse, au cœur des abusivement nommées « trente glorieuses ». Ils vivent d'une économie de l'extrême où chaque élément dans sa forme la plus minuscule – une miette de pain – porte une valeur, organise le quotidien.

Trois fois l'an je coupe les cheveux de Fernande. Gris, fins, raides et rares, ils tombent sur le sol de granit aux joints irréguliers, devant la cheminée où meurt en permanence un feu sans flamme. Instant de confidences où Fernande raconte ses peurs sur le « chemin des mariages et des enterrements », celui de l'école et des croix disposées à chaque carrefour où l'on faisait une pause. Cinq kilomètres le matin, cinq le soir, c'était l'habitude. Fernande ne marche plus ; elle claudique de la chaise à la cheminée, fourrage dans les cendres, entrebâille la porte pour le tirage, chasse la fumée et les poules impertinentes qui « entrent en maison ». Elle commente l'univers perçu depuis le seuil étroit de l'angle menu laissé par le vantail et le chambranle usé, elle dit la vache a encore laissé un « cachet » en pointant la bouse dans la cour dallée et, sur le même ton chargé de fatalisme et d'apaisement pour les prédictions réussies : « Voilà le facteur, il n'est pas en retard. »

Je l'ai connue plus alerte au temps où elle gardait les ouailles au Petit Commun. Je la rejoignais, j'apprenais le patois, elle récompensait Miquette d'un morceau de pain sec chaque fois que la chienne pourtant « bounne à rin » parvenait à rassembler le troupeau. Fernande lit dans les nuages, redoute les orages et maudit les avions en rase-mottes depuis le jour où, fuyant de terreur, elle avait « jambé la bouchure et craqué sa culotte par le mitan ». Elle ne pourrait jamais pardonner au ciel sa folie et son impertinence.

Aujourd'hui, elle balance son poids d'un pied sur l'autre en traînant les semelles, elle prend soin des « géromiones » achetés bien trop cher à ce voleur de Couillard qui passe le lundi avec son camion plein de tentations. Il n'y a pas de voiture à la ferme Fressignaud. Le Petit Gris a remplacé l'âne et la charrette. De temps en temps, sur la route de Crozant, on peut voir Roger installé au volant, dominant l'univers d'une hauteur de roue : il se rend à la ville.

Cette ferme, c'est mon pays : le résumé d'un paysage fruste et généreux opposant son équilibre et sa méfiance à l'arrogante civilisation. C'est mon repère dans la houle, un scellement ancien insensible aux bourrasques, le centre géographique d'une carte mentale. C'est pourquoi j'y reviens comme un animal, estimant la distance chaque fois plus grande qui m'en éloigne sans jamais parvenir à m'en détacher.

Fernande et Roger sont mes augures. Je les consulte par habitude dans le flot tranquille de la conversation. « Les terrains ne manquent pas, dit Roger, mais ceux qui veulent s'en défaire ne sont pas bien nombreux. » Pourtant il y en a des terres abandonnées, des friches...

Roger brouille les sujets, mêle la politique et les intempéries, revient sur l'âge incertain du curé, discute par avance le prix du grain, se plaint de la paresse des abeilles et du retard de floraison. Lorsqu'il veut être entendu sur l'importance d'un sujet, il tourne le dos à sa mère pour être sûr qu'elle écoute. Là, appuyé au montant de granit, il s'adresse à la nature par la porte ouverte : « J'ai bien une petite ouche, à la ruine là-bas... »

Fernande grommelle, laisse causer son fils ; elle garde les papiers, c'est elle la propriétaire. Rien ne se fera sans son assentiment. Les jours passent.

Depuis toujours, Roger détient les clefs de la Grange. La tâche de gardien l'honore. C'est un métier d'octroi. Quiconque prétend se rendre à la maison passe par chez lui. De cette visite, il prélève un temps de désennui et fait durer la conversation jusqu'à épuisement des poncifs. Il relance les débats, ne livre les clefs qu'en dernière minute. Par lui, je suis tenu au courant des allées et venues. Mon père ne vient guère. Elle, plus du tout. Elle, l'autre : une « maîtresse » comme on disait alors. Sans grandeur fatale. Elle prétendait régler la maison à la mort de ma mère. La maison de ma mère, donc la mienne. Je m'étais opposé. « Fallait pas la chasser, dit Roger, suffisait d'attendre. »

Attendre ? Que signifie attendre sur la place vide où souffle le vent ? Hésiter en première page d'un livre à ouvrir ?

Attendre quoi ? Une permission de liberté ? La mort, un héritage ? Le droit d'user d'un bien qui vous échoit ? Mais à quel âge, cette échéance ? Attendre l'usure et soi-même s'user ? Attendre la rouille conventionnelle, le beau costume à porter les jours de fête, la bienséance, ne pas faire de bruit, attendre en coulisse, ne jamais jouer, de temps à autre montrer sa bonne mine, attendre la fin des repas plombés de beaux sentiments, les repas lents de trop d'évidences répétées où pèse de tout son poids la règle essentielle, la règle d'or : ne pas penser, surtout ne pas penser.

Car tout est en ordre. Le monde à table est fait de certitudes, et le confort lui-même serti de velours et de chintz provenant des meilleurs fournisseurs en est la preuve éclatante. Tout va bien, tout est réglé, tout est dit, il suffit de suivre le chemin. Quel est-il donc ce chemin en marge duquel la société m'a sommairement déposé ? De quel droit arbitraire s'est-il forgé une morale unique ? Et quel est ce silence lorsqu'on pose la question du rêve ?

Je l'ai posée cent fois cette question, elle est morte cent fois dans une brume de politesses. Il me manquait les mots. Il leur manquait l'écoute. Pour moi il n'y a plus d'ombre : ni en arrière dans la confusion des familles, ni au-devant dans l'inconnu. Et j'ai besoin d'un toit. Je sais d'où je viens. Pour cela j'ai dû m'éloigner. C'est ici le voyage, le seul qui vaille, celui qui permet de savoir quel pays on habite.

Alors attendre quoi ?

4.

CE JOUR de novembre, le crépuscule s'annonce à midi. Le brouillard organise l'espace par soustraction des ombres. La ferme flotte autour du grand arbre isolé. Roger parle avec fierté de « l'érab'zygomar » qu'il a planté petit : il accueille les garennes s'approchant du clapier et donne de la fraîcheur aux lapins. Je suis convié au repas, un ragoût mijote sur la cuisinière. Une seule pièce à vivre, une seule fenêtre, la table au centre et, dans l'ombre, le lit massif de la grand-mère disparue. Je l'ai connue ridée, fourbue et résignée, toujours à l'ouvrage entre la bauge aux cochons et le puits, les seaux à bout de bras en traversant la cour. Rien de tel aujourd'hui : l'eau vient du robinet, la soue abrite un extracteur de miel, un téléphone trône à côté de la huche à pain, une ampoule centrale fait luire la toile cirée – elle éclaire les pièges à glu où achèvent de sécher les dernières mouches d'automne.

La télévision, privée de son, diffuse des images en noir et blanc. Fernande propose une grenache, Roger sert. On parle du figuier que « quelqu'un a chié au pignon du poulailler », sans doute Lucien de son vivant, il aimait bien les figues, un arbre comme ça ne vient pas tout seul dans nos pays. Fernande demeure discrète sur « défunt son mari » Lucien, dit « Dessoubré », un cousin proche, son unique amour. C'était l'époque des sobriquets. J'ai connu Dessoubré saoul et rageur, Dessoubré sage et frondeur. Il faisait la loi, dirigeait en stentor. Depuis c'est elle, en douceur, sans en avoir l'air. L'air, elle le donne à son fils, mais il est sans pouvoir.

Fernande approche sa chaise de la mienne. Va-t-elle parler du grand pré qui s'embroussaille ? Ou d'une autre parcelle dont on ne fait plus rien à la ferme, faute d'animaux ? Je connais au moins quatre de ces terrains délaissés : tous ont un avantage – les lumières, la situation en bord de rivière –, tous ont l'inconvénient de se situer auprès de la Grange. Trop près. Fernande me proposerait ses terres, je les refuserais. Comme chaque fois qu'un sujet l'occupe, elle remue ses lèvres avant de parler, le regard fixé sur le contenu de l'assiette où fument les restes d'un jarret.

— Tu-vas-tu toujours là-bas ? demande-t-elle sitôt Roger sorti, appelé par une brebis malade.

« Là-bas » désigne une vallée où court un ruisseau de clairière en clairière. Un climat de paix y règne au long de l'année. Le vent n'y parvient qu'en fin de course, filtré par les lisières. Les insectes volent aux premiers rayons du soleil. Depuis toujours, la « vallée des Papillons », érosion symétrique à celle des « Asphodèles » de l'autre côté du lac, fait l'objet d'une prospection dont l'itinéraire détaillé change constamment. Cet univers sans culture ni clôture n'est guère éloigné des hameaux mais personne ne s'y rend hors des chasses en hiver. Tous ici connaissent mes excursions solitaires, mes observations, mon territoire d'étonnement, ils m'ont vu enfant traverser les champs, courir les bois, disparaître dans les « côtes » : reliefs ensauvagés qui bordent le lac allongé et profond. Aucun ne s'aventure aussi près de l'eau – sauf à la pêche, depuis une barge amarrée à la rive par de solides « fiches ». Les témoins de mes escapades étaient rares et suffisants pour faire connaître alentour mes parcours et mes récoltes : des fleurs, des feuillages, des insectes capturés dans un bocal fixé à la ceinture. De loin, armé d'un filet ou d'une simple canne, on savait où j'allais. Je me rendais « là-bas ».

Fernande oscille sur la chaise grinçante :

— Tu devrais parler à Marcel.

Ainsi me livre-t-elle à son ennemi.

Plus riche, plus grand, mieux équipé en machines agricoles, Marcel symbolise le voisin à combattre selon les règles ancestrales de la lutte territoriale. Cette raison valant toutes les autres. Un héritage de rancœurs accumulées instruit les familles en position de clans. Avec frontières et lignes de défense, passages à vue et chemins couverts, postes de guet : écran bien placé d'une « bouchure » de charmes entre deux champs où s'ouvre un fenestron à hauteur de regard, porte entrebâillée sur la cour où Fernande – et d'autres en chaque maison – peut savoir qui passe et repasse sur le chemin, avec quel outil, pour quelle nécessité ou pour quelle obscure mission. C'est la campagne.

Je connais les terres d'ici, leurs contours et leurs propriétaires. Je sais par où passer sans gêner les cultures, à quelle époque traverser les herbages, comment parler aux vaches limousines. Toujours j'accédais à la vallée des Papillons par la côte de bruyères et la vieille carrière abandonnée. Jusqu'à la fin, j'y rencontrais les dernières vaches de Sylvain. En septembre, arqué dans le fond mouilleux du vallon, Sylvain fauchait lui-même le regain au rythme lent de l'outil, au plus précis de l'herbe déposée en andains.

Fernande sait bien à qui appartiennent les bois, la friche et le pré de « là-bas ». Marcel n'a rien à voir avec ce fond de Boischaut. Pourquoi ce détour ? Je me garde de poser la question, soulagé de n'avoir pas à refuser une offre de l'ouche ou du champ de la ruine, tous deux promis à l'abandon.

Roger entre en faisant claquer les sabots qu'il troque d'un coup sec pour des pantoufles usées. Il pose le biberon vide destiné à l'agneau orphelin, mesure par le silence l'éventuelle tractation, comprend que sa mère gardera ses terres. Il s'assoit dans un angle et rote.

5.

JE N'ATTENDS PAS pour me rendre « là-bas ». Les bruyères tapissent la roche et la brume dissipée laisse voir le lac depuis la carrière. Une minuscule blessure couverte de mousses et de fougères sous un chêne tordu s'achève en replat. La vue vers le sud s'ouvre sur la Creuse sans trace de civilisation, de la rive sombre aux crêtes dentelées d'acacias et de vieux châtaigniers. Comme à l'habitude, je traverse le bosquet aux longs fûts cherchant la lumière dans cette pente incommode, je choisis un layon de chevreuil à mi-hauteur, j'arrive à l'angle bas du terrain sur l'unique érable champêtre de la région. Je refais le chemin abandonné quatorze années plus tôt à la disparition de Sylvain, malicieux et tenace faucheur qui disait en croisant ma mère : « Elle est belle, elle est belle... Quand je la vois, ça me fait une petite chaleur. » Sylvain jouait son dernier tour en mourant à quatre-vingt-dix-neuf ans : il privait la commune aux aguets d'un centenaire heureux.

L'autre façon de se rendre « là-bas » est un chemin communal emprunté par les vaches et les tracteurs sur un segment de desserte entretenu par nécessité. Marcel vient à ma rencontre, lance au-devant ses genoux, règle sa casquette et m'aborde sans préséance :

— Alors ? Tu vas acheter ?

Nous nous connaissons depuis l'enfance. Il passe outre les formes sans risque de blesser. Marcel affirme que cette friche n'intéresse personne, même pas lui, riverain direct.

Haut de corps, le buste penché sur des jambes trop longues, la tête ronde, le souffle écourté par un emphysème chronique, Marcel tempère sa rudesse en empruntant tour à tour l'air ennuyé de celui qui ignore tout et l'air ennobli de celui qui vous laisse passer sur ses terres. Avec moi, il va au plus court : je dois aller voir Guy, l'héritier du pré de Sylvain. Administrateur suprême, investi de pouvoirs implicites dus au seul fait d'appartenir à la famille possédante du hameau, Marcel semble présider au jeu des répartitions de biens. Si je parviens à m'installer « là-bas » c'est parce que Marcel « l'aura bien voulu ».

Dans les années 1970, en Creuse, la déprise agricole – abandon progressif des terres incommodes – n'a pas vingt ans. On voit se boiser les « côtes ». Le paysage roux et rose des landes disparaît lentement sous la venue des jeunes chênes, des charmes et des châtaigniers précédés de bouleaux et de saules cendrés. Maintenant disparus, les chèvres et les moutons ouvraient le paysage le long des flancs abrupts de la Creuse. Venus saisir les tons fauves, l'absence de vert, la lumière sauvage accrochée au granit saillant, les impressionnistes de l'école de Crozant ne reconnaîtraient rien de ce paysage. Le remembrement des plateaux accompagne la déprise des vallées. Les machines nouvelles n'accèdent plus aux pentes, les haies disparaissent, de nouvelles vues s'ouvrent tandis que d'autres se ferment. Sans pouvoir en mesurer l'étendue, parfois même sans en avoir conscience, on assiste à une inversion du paysage en France. Ceux de ma génération vivent cette bascule des pleins et des vides dans l'inconfort de la nostalgie ou dans l'enthousiasme des nouvelles techniques de gestion des terres nues...

... où soufflent les vents, où s'abattent les pluies en emportant les sols, où le ruissellement s'assemble en grande violence dans les thalwegs fragiles. Au fond du pré humide, là-bas, le ruisseau de la Berthonnière ne s'écoule plus selon un débit régulier sur un lit de pierres arrangées par Sylvain. Conduites au plus haut des pentes, les levades répartissant l'eau en douceur pour toutes les saisons ne sont plus que des saignées sèches dont on devine les lèvres par un très discret ressaut du relief. Le ruisseau, gonflé par à-coups, érode le lit. Quatorze années après la mort de Sylvain, ma visite du pré montre une tranchée latérale au tracé d'origine, large de trois mètres et longue de cinquante, profonde d'une hauteur d'homme. Le sable détritique arraché à la terre nourrit une minuscule plage dans la crique du lac, au bout de son parcours, entre des pierres chaotiques où se cachent les écrevisses « américaines » à pied rouge.

Ainsi Fernande avait raison. Par quelle intuition, quelle bizarre science de voisinage en est-elle venue à suggérer une entrevue avec Marcel ? Fallait-il son aval ? À la campagne, les batailles se déroulent en limite, entre les bornes du cadastre : pierres dressées souvent masquées par la végétation, à demi enfoncées dans le sol, parfois absentes ou déplacées de quelques centimètres durant la nuit – c'est toujours ça de gagné ! Fernande se plie aux règles de la terre. Le plus fort édicte sa loi. Elle me « confie » au voisin qu'une haine ancestrale tient à distance. La présence des ennemis aux marges de sa terre lui donne à elle, femme soumise à la régie d'un foyer de misère, le sentiment précieux de l'existence.

C'est une fin d'hiver, les épines noires en toupets nuageux se détachent des haies encore sombres. Les primevères acaules éclairent les talus. Quelques violettes précoces les accompagnent.

Je me rends chez l'héritier de Sylvain. Dans le mois qui suit nous signons. En avril 1977, je deviens propriétaire d'un vallon encombré et d'un petit bois clair, « la Vallée ». Ce nom lui restera.

6.

DÈS LORS je sais où j'habite.

Un vallon de modeste dimension où la balance des ombres et des lumières règle les profondeurs, où l'eau coule en lisière l'été comme l'hiver, où s'assemblent les oiseaux, où volent les insectes, où fleurissent les berces spondyles et la grande valériane dans le fond humide, où le granit affleure en haut des pentes laissant venir les genêts secs, la bruyère et l'ajonc, les ronces dans le plein soleil, les prunelliers, les aubépines, les églantiers, un chevêtre d'épines. J'habite une friche armée.

Ainsi est la « maison » avec ses pièces et ses cloisons : la haie échevelée, relique de clôture ; le chêne antique à la rupture des pentes, pivot de l'édifice ; le bosquet clair et le taillis, une toiture éparse ; le pré de la Grand'Roche en surplomb, un replat où dormir, et partout « l'eau courante » traversant la vallée dans sa longueur jusqu'à la grande baignoire, le lac.

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