Le Sanglot de l'homme blanc. Tiers monde, culpabilité, haine de soi

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Pascal Bruckner s'attaque avec vigueur au malaise qui consume les sociétés occidentales : le " tiers-mondisme " qui repose surtout, derrière la solidarité affichée, sur la haine de soi. Cette idéologie oppose un Sud radieux, peuplé d'agneaux et de martyrs, à un Nord rapace, habité de loups et de nantis. Une vision trop simpliste et culpabilisante qui trouve ici un lumineux contrepoint.



Né en 1948, Pascal Bruckner a écrit de nombreux romans et essais, dont L a Tentation de l'innocence (prix Médicis de l'essai 1995) et Les Voleurs de beauté (prix Renaudot 1997). Il est également l'auteur de Lunes de fiel et co-auteur de La Plus Belle Histoire de l'amour, disponibles en Points.




" Un styliste qui cogne, un puncheur qui signe des pages étincelantes, servies par une culture historique et philosophique solide. "


La Croix


Publié le : jeudi 25 décembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021227994
Nombre de pages : 350
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L E S A N G L O T D E L ’ H O M M E B L A N C
Pascal Bruckner est né en 1948 à Paris. Il a publié des romans et des essais parmi lesquelsLe Sanglot de l’homme blanc, Parias, La Mélancolie démocratique, La Tentation de l’innocence (prix Médicis de l’essai 1995),Voleurs de beauté(prix Renaudot 1997),L’Euphorie perpétuelleetMisère de la prospérité.
P a s c a l B r u c k n e r
L E S A N G L O T D E L ’ H O M M E B L A N C T i e r s  M o n d e , c u l p a b i l i t é , h a i n e d e s o i
Éditions du Seuil
T E X T E I N T É G R A L
ISBN9782021229905 re (ISBN202006491X, 1 édition re ISBNpublication poche)2020091399, 1
© Éditions du Seuil, mai 1983 et mars 2002 pour la préface
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« Où et quand aije été innocent ? »
Saint Augustin.
À mes parents.
PRÉFACE
Vingt ans me séparent de ce livre écrit dans la fièvre et la jubilation : ses thèmes ne m’ont jamais quitté, ils continuent à travailler en moi comme une interrogation jamais close. Au plaisir de démolir une mythologie régnante s’est ajouté celui d’explorer des univers illi mités. Né d’une intuition ressentie en Inde alors que je découvrais le souscontinent et opposais la réalité entrevue làbas avec les rhétoriques tenues chez nous, Le Sanglot de l’homme blanc– je dois ce titre à mon ami François Samuelson – a connu une genèse diffi cile : tous ceux à qui je soumettais le projet en 1981 me dissuadèrent de l’entreprendre. Tel grand intellectuel parisien, craignant à tort d’être épinglé pour ses enga gements politiques, m’adjurait de ne pas sombrer dans une culture de la dénonciation, tel éditeur de renom, redoutant un texte qui pourrait faire des vagues et le brouiller avec les puissants du jour, me pressait de renoncer et invoquait les mannes de Lévi Strauss, Sartre pour me décourager. Il a fallu toute l’énergie et le courage de JeanClaude Guillebaud, bientôt suivi par Denis Roche et JeanMarc Roberts, pour que l’ouvrage soit accepté au Seuil. Qu’ils en soient remerciés une fois encore. Un jeune auteur n’oublie pas ceux qui lui ont tendu la main dans les
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situations difficiles, surtout quand il s’est heurté au mur des bienpensants. La réception de l’essai fut mouvementée : enthou siasme des uns, fureur des autres, salles hostiles, hur lantes, silence gêné des organes de la gauche officielle, revues, magazines ou quotidiens qui allaient pourtant, un peu plus tard, adopter mon point de vue sans jamais l’admettre. Je dus pendant quelque temps endosser l’habit du félon, accusé d’avoir trahi son camp en piétinant un de ses plus chers tabous, celui du bon sauvage révolu tionnaire, nouveau sujet de l’histoire après le prolétaire, la femme et l’enfant. Tout cela paraît désuet aujourd’hui quand mes pires détracteurs sont devenus ensuite des antitiersmondistes farouches, voire outranciers, confondant une idéologie particulière avec le repli sur les forteresses de la vieille Europe. Les polémiques se sont déplacées et appar tiennent au passé. Ce livre souffre bien sûr de certaines naïvetés de jeunesse : outre l’évaporation du conflit EstOuest, qui a changé la donne, j’avais sousestimé le caractère foncièrement tragique de l’engagement politique, lequel, même juste, entraîne toujours un lot de souffrances et d’abominations difficilement suppor tables. Enfin, j’ai trop gommé la nécessité de la révolte pour certains peuples ou minorités opprimées, et ce tra vail est plein de la grande désillusion qui a suivi les indé pendances après les débâcles de la Chine, du Vietnam, du Cambodge, de l’Éthiopie, de l’Angola, de l’Iran. À la question : qui est coupable ?, au sens métaphy sique du terme, le tiersmondiste répondra sponta nément : l’Occident, et surtout l’Amérique. Ne plus raisonner ainsi, c’est reconnaître que tous les pays par tagent la même responsabilité et ne peuvent se défaus ser de leurs erreurs sur un bouc émissaire, fûtil aussi pratique et plastique que les ÉtatsUnis. À chacun de
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faire son autocritique, quitte à pointer aussi les inéga lités et injustices réelles du système international. Le tiersmondisme comme structure mentale, c’estàdire la raison donnée à son ennemi dans le jugement que l’on porte sur soi, n’a évidemment pas disparu puisqu’il est constitutif de l’esprit européen depuis la Renais sance ; du moins estil présent désormais sous forme plus académique que politique. On en trouve les traces dans le multiculturalisme nordaméricain avec sa haine de l’« homme blanc mâle européen mort » et certains excès de l’afrocentrisme qui se contente de décalquer fidèlement l’eurocentrisme de naguère en l’inversant. En France, dans la révérence portée aux « jeunes de banlieue », exonérés de toute dette morale parce que figures victimaires par excellence, deux fois damnés de la terre car descendants des colonisés et maintenus dans une situation d’exclusion. L’idéeforce selon laquelle nous appartenons à une civilisation maudite, promise à la disparition, à la fois infirme et infâme, demeure l’axe central de nombreuses réflexions et irrigue encore toutes sortes de disciplines, telles la sociologie et l’ethnologie. On voit ainsi d’hono rables retraités de l’Éducation nationale, dûment pen sionnés et jouissant de toutes les garanties de l’État de droit, célébrer à grand fracas, depuis leur confort, la figure du terroriste et se prévaloir d’une posture radi cale. Que dire également de la vague de repentances qui gagne comme une épidémie nos climats, sinon qu’elle est la meilleure des choses à condition d’admettre la réciproque et de s’étendre à la totalité de l’espèce humaine ? Le jour où tous les États, religions, cultures reconnaîtront leurs forfaits sans que cela ne diminue en rien les horreurs spécifiques de l’Europe et de l’Amérique du Nord sera un jour de progrès pour l’humanité entière. La contrition ne saurait être réservée à quelquesuns
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et l’innocence accordée aux autres. Que certains se fla gellent quand beaucoup continuent à se présenter sous les traits candides du persécuté, cela fut particulièrement visible lors de la conférence de Durban contre le racisme en Afrique du Sud à l’automne 2001 qui se ter mina aux cris de « Mort aux Juifs ! » et par l’occulta tion totale de la responsabilité arabe dans la traite des Noirs. L’entrée dans l’Histoire salit nécessairement, Israël en est la preuve. Il n’y a pas de peuples innocents ou élus, il n’y a que des régimes plus ou moins démo cratiques capables de corriger leurs fautes et d’assumer les égarements passés. Reste à penser ce que j’ai appelé en 1995 dans un autre essai laconcurrence victimaire, c’estàdire la course à la reconnaissance engagée depuis un demisiècle par les parias de la planète, brandissant leurs malheurs pour se voir attribuer la clause du peuple le plus défavorisé. Au moment où ce qu’on appelait hier le Sud émerge comme un acteur majeur, je voudrais enfin retenir de ce livre une double ligne : celle de la discorde et de l’éblouissement. Les différentes humanités qui coexistent sur ce globe s’attirent autant qu’elles se repoussent et communient sous les deux espèces de l’allergie et de la fascination. Quiconque oublie l’un des termes pèche par angélisme ou mépris : violence des États ou des nations toujours tentées de s’imposer les unes aux autres par la force, attraction pour des mœurs, des langues, des croyances différentes dans un monde qui ne cesse de se rassembler et de se diversifier. La rencontre avec l’autre se fait toujours dans un contexte de réticence et d’émerveillement. Le pire, c’est de rater la merveille par peur ou paresse et de rester claquemuré en soi, dans le provincialisme de son identité.
Pascal Bruckner
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