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Le sérieux et le futile après la guerre

De
169 pages
La vie de Paris, de la France, du monde a changé après la guerre. Depuis la Libération jusqu'aux années 60-62, soit-disant en or. En d'autres termes, de la Renaissance aux Temps Modernes. Assez vieux pour avoir vécu pleinement cette période, mais pas suffisamment pour avoir oublié, Jacques Franck a noté des souvenirs, des témoignages, des anecdotes, des réflexions sur ces temps passionnants. Cet essai parle des chansons et des hôpitaux, des autos et des bureaux de vote, du métro et de la Chine, des avions et de la contraception. Et des gens. Et de l'avenir, entre autres sujets.
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Le sérieux et le futile après la guerre
Récit d'un médecin aviateur militant

Graveurs de mémoire
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Souvenirs de guerre d'un 2e classe (1941-1947),2009.

Jacques Franck

Le sérieux et le futile après la guerre
Récit d'un médecin aviateur militant

L'HARMATTAN

Du même auteur

La Ballade du Généraliste, Le Spermatozolde

L'Harmattan,

2006. 2008.

octogénaire,

L'Harmattan, 2008.

Le Vieux Communiste,

L'Harmattan,

Couverture En 1960, l'auteur s'élance vers l'avenir

@ L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11493-7 EAN : 9782296114937

AVANT -PROPOS

On ne dit plus les vieux mais les personnes âgées. C'est plus respectueux. Au nombre de leurs caractéristiques traditionnelles figurent l'érosion, le démantèlement, voire la perte de la mémoire. Ça va des simples "trous" jusqu'à la sénilité profonde. Le moins atteint se contente d'égarer ses lunettes ou ses clés. Le plus éprouvé est gâteux. C'est dommage. La mémoire est un réservoir où s'accumulent les expériences et les acquis de toute une vie. Il est irremplaçable. Un proverbe africain dit qu'un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. Il importe d'en sauvegarder le contenu avant l'incendie terminal. Le sérieux comme le futile. L'opération consiste à le consigner sur un support, papier ou informatique, qui survivra. On fera appel à ce qui subsiste de mémoire. Il en faut peu, mais suffisamment pour se souvenir et témoigner. J'ai puisé largement dans ce réservoir, lors de mes élucubrations antérieures. Sur le point de récidiver, je mobilise mes neurones résiduels et je m'efforce de raconter d'autres choses que les fois précédentes. Quand Monsieur Chirac était Maire de Paris, il eut la bonne idée de faire appel à la mémoire des Parisiens. Dans un premier temps, ceux d'entre nous qui avaient vécu la période allant de 1919 à 1939 et qui n'étaient ni trop dégradés ni trop jeunes pour être capables d'aligner quelques souvenirs, se virent invités à les écrire. J'y ai participé avec modération. Mon jeune âge, à l'époque considérée, réduisait le nombre de mes références et la profondeur de mes expériences. L'instigateur passa de l'Hôtel de Ville à l'Élysée. Son successeur reprit le flambeau. Ce n'était pas difficile, vu le succès de l'entreprise. La période proposée par les édiles à leurs administrés couvrait à peu près les quinze années qui suivirent la Libération. Les témoignages des citoyens affluèrent sous les 7

formes les plus diverses. Une exposition fut ouverte dans les salons de la maison commune des Parisiens. Elle regorgeait de photos et d'objets les plus divers: vêtements, cartes de rationnement, moulins à café, lettres et documents, meubles. On vit même une 4 CV Renault, une vraie. Les textes furent regroupés dans un album intitulé C'était Paris dans les années cinquante. Nombre de sujets concernant la vie des citadins en ce temps-là étaient traités... Je me suis aperçu, en lisant cet album, qu'il y manquait plusieurs éléments. Des aspects jugés politiquement incorrects par la municipalité étaient "oubliés". Par exemple, les conditions pénibles d'existence des plus défavorisés, les logements misérables, les autres qui faisaient l'objet de spéculations, les affrontements et turbulences politiques. Bref, l'ensemble était attachant, mais un peu trop clean. La plupart de mes contributions personnelles étaient écartées, n'entrant pas dans le consensus. J'avais pensé réunir l'ensemble de mes textes sous le titre De de Gaulle à de Gaulle. C'était logique. Le début de cette période coïncidait avec l'arrivée du Général "aux affaires". Elle se terminait avec la personnalisation accrue du pouvoir. En octobre 1962, par voie référendaire, 62 % des Français votaient pour l'élection du chef de l'Etat au suffrage universel. Ils se dotaient d'un régime présidentiel. Les conséquences en seront lourdes. Puis, j'ai abandonné ce titre. Quels qu'aient été les grands mérites du Général, il n'était pas l'axe autour duquel tournaient la France et le monde. Pas plus qu'aucune autre personnalité, et il n'en manquait pas. À la réflexion, cet essai me sembla trop maigre. J'avais certainement plus à raconter. Je m'y suis employé. Je ne suis ni historien, ni mémorialiste, mais témoin. Témoin d'une époque privilégiée. Après la guerre, le monde n'a certes pas changé de base, malheureusement. Mais il a basculé, dans tous les domaines. À tel point qu'il était difficile d'évoquer la vie d'avant-guerre, en ce temps médiéval où j'avais quatorze ans. En fait, ce n'est pas tellement l'époque qui était privilégiée que ses observateurs, confrontés aux prémisses d'une ère nouvelle. Ils n'en avaient d'ailleurs pas tellement conscience. Beaucoup n'observaient pas. Ils subissaient. 8

Planté à Paris, à mes yeux nombril du monde, je me délectais de ce qui se passait, de ce que je voyais, entendais, apprenais, faisais, lisais, disais, déconnais. Je m'en délecte encore. Mon regard s'étend toutefois au-delà de la capitale. Je vais donc parler de beaucoup de choses. Y figureront, dans le désordre: les sœurs Etienne et Nikita Khrouchtchev, les autobus et les collages d'affiches électorales, l'hôpital Beaujon et la Caravelle, les loges de concierges et les soldats américains, les cinémas de mon quartier et le canal de Suez, la Citroën traction avant et les petites Bretonnes arrivant à la gare Montparnasse, les restrictions de tabac et Luna Park, le prix des loyers et "le Chanteur de Mexico". Liste non limitative. L'ensemble sera très hétéroclite. En apparence du moins. Car entre des évocations aussi diverses il existe un lien. Toutes sont les marqueurs d'une époque. Cette époque que je raconte, Paris après la guerre. Pas seulement Paris, la vie existait aussi ailleurs. Encore une précision. Je ne suis pas et je n'ai jamais été neutre. Il ne faut donc pas s'attendre à trouver dans mes propos la moindre teinture d'impartialité.

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LA CONVALESCENCE

En septembre 1944, nous en avons fini avec quatre années de misère, d'humiliation, de répression, de crimes, de pillages, d'aliénation, de privation de liberté. Quatre années ressenties différemment par nos compatriotes. Peu d'entre eux avaient accueilli le malheur comme une divine surprise. Ceux-là proclamaient déjà avant la guerre "Plutôt Hitler que le Front Populaire". Ils grouillaient dans les associations fascistes et certains conseils d'administration. On les retrouvera dans les journaux asservis, les ministères de Vichy, les bandes de mercenaires à uniformes verts ou noirs et croix gammées (Légion des volontaires français contre le bolchevisme), les assassins de la Milice, les trafiquants et industriels collaborateurs. Pour eux, la Libération ne se présentait pas comme une guérison. Ces affreux constituaient la lie de la terre. Beaucoup de citoyens, les premiers temps du moins, avaient supporté avec résignation l'occupation de leur pays par l'Allemagne nazie, Leurs souffrances étaient surtout d'ordre alimentaire. Ils s'exprimaient par cette phrase-clé: "Ah! Qu'est-ce qu'on en a bavé, avec les restrictions! " Plainte légitime mais réductrice. Les raisons d'en baver étaient plus nombreuses. Leur attachement patriotique s'est développé avec l'évolution de la guerre. Dans leur majorité, les Français, qu'ils aient été résistants ou pas, se réjouirent d'en avoir terminé avec cette abomination. Ils fêtèrent la Libération. Le pays entra alors dans une longue convalescence. Les gens de ma génération sortaient de l'adolescence, et, pour certains d'entre nous, des combats de la Libération, à Paris ou dans les maquis de province. En 1960, nous deviendrons adultes. En quinze années, nous avions assisté à une mutation 11

historique sans précédent. Sous nos yeux et avec notre participation, la société changeait radicalement. Nous avons vécu un changement total. Rien n'y a échappé: la vie des hommes et leurs mœurs, leur approche des événements, l'apparence matérielle des choses. Nous sommes passés d'une ère à une autre. Une ville comme Paris ne pouvait se tenir à l'écart de ce bouleversement. Dans les semaines et les mois qui suivirent la Libération de leur capitale, les Parisiens, du moins certains d'entre eux, présentaient un double visage. Une moitié de nos figures éclatait de joie et s'adonnait à la jubilation: on ne subissait plus l'occupation ennemie, l'oppression faisait place à la liberté. On ne risquait plus l'arrestation brutale dans la rue, une gare, à domicile. Je pouvais prendre le train sans voir surgir dans mon compartiment deux hommes au longs manteaux de cuir, aux nuques rasées sous leurs chapeaux de feutre gris, parlant mal le français, auscultant longuement des faux papiers qui, heureusement, tenaient la route. Expérience désagréable vécue en 1943 à Toulouse. On n'était plus sanctionné, emprisonné, voire torturé, exécuté, déporté pour délit de patriotisme ou d'impureté raciale. On pouvait déambuler tranquillement sans se retourner, dormir sans craindre un réveil tragique, se créditer d'une espérance de vie raisonnable. Pendant l'occupation, à aucun instant je ne m'accordais plus de deux mois de survie. Nul ne cousait plus d'étoile jaune à visée infamante sur sa veste. Après la Libération, je pus sans extravagance envisager une survie hors normes (qui sera le cas). Le deuxième aspect de nos visages gardait l'empreinte des sombres années. On n'effaçait pas d'un coup l'angoisse et le chagrin. On savait bien que, le plus souvent, nos amis et nos proches disparus, ne reviendraient jamais. On n'oubliait pas la faim, le froid, l'incertitude du lendemain ou la certitude de ne pas en avoir. La jeunesse, envolée, ne faisait pas marche arrière. Tout manquait. Nous continuions à avoir faim. Nous savions bien que la Libération ne pourrait pas résoudre les problèmes économiques et alimentaires auxquels les 12

Parisiens étaient confrontés depuis des années. Nous nous demandions si un jour nous mangerions normalement. Pendant des années, la notion de café au lait avec un croissant relevait de la pure mythologie. On ne savait plus ce que d'était. Un désir de bifteck-frites ne se concrétisait que dans des restaurants "parallèles", hors de prix et de toute légalité. Je ne les ai jamais fréquentés. Sauf deux ans plus tôt, à Marseille, ville où la misère alimentaire atteignait des sommets. Pour fêter mon succès au baccalauréat, un cousin de ma mère m'avait invité dans un restaurant "de marché noir". Ce soir-là, j'ai été initié à la pizza, mets dont j'ignorais l'existence et qui ne courait pas les rues de la ville en 1942. À la même époque et dans la même ville, je m'étais rendu au siège de la Société Protectrice des Animaux chercher des tripes de cheval - verdâtres - pour mon chat. Une foule de vieillards au bord de la famine faisait la queue. Pas pour leurs chats. Retour à Paris. Une fois, dans un cinéma, j'ai eu envie d'étrangler un homme qui dévorait un sandwich au jambon à côté de moi afin de lui prendre son bien. Je ne l'ai pas fait. Non que je sois retenu par la rigueur de mes principes, mais les suites de cette espièglerie m'auraient interdit de profiter pleinement du sandwich. Le pain, le lait, les pommes de terre, le vin, la viande, le sucre s'échangeaient contre des tickets que les commerçants ne parvenaient pas toujours à honorer, faute de livraisons. Nous avions oublié le goût, la couleur, la consistance du beurre, du fromage, de la vraie confiture. J'ai souvenir d'une fausse confiture au faux sucre de raisin dont je me régalais faute de mieux au temps de mon adolescence. Par contre, les produits de substitution, d'origine industrielle, de saveur étrange et de valeur nutritionnelle nulle se trouvaient aisément. Au début de mes études de médecine, je fréquentais parfois un restaurant du Quartier Latin où je me nourrissais, à midi, de mou de veau, de fromage artificiel et de gelée de groseilles synthétique à la saccharine. En bas de chez moi, une boucherie chevaline où, je ne sais plus pourquoi, j'étais "persona grata", fabriquait un saucisson sec de canasson qui ne devait pas grand chose aux meilleurs produits de l'élevage. Quand je revenais affamé de la Faculté en 13

fin d'après-midi, j'en achetais à prix d'ami un bon métrage et me faisais les dents dessus. Sans bénéfice pour les dents ni pour le reste de mon organisme. Ça ne me coûtait certes pas cher. Mais ça ne m'engraissait pas beaucoup. À ce régime-là, les jeunes - et les autres - étaient plus efflanqués qu'obèses. Il faudra attendre quatre à cinq ans la suppression de tout rationnement. À ce moment, riche en problèmes sociaux profonds, le rationnement par l'argent se substitua, pour beaucoup, aux cartes d'alimentation. Le tabac occupait une place de choix dans les habitudes et les conversations. Il était "contingenté" depuis le début de l'Occupation. À partir de 18 ans, chaque Français avait droit à deux paquets de cigarettes, ou l'équivalent en tabac gris ou bleu tous les dix jours, ce qui valait à cette ration l'appellation de "décade" Les fumeurs récupéraient leurs mégots - ou ceux d'autrui - et, après les avoir dépiautés, les fumaient dans leurs pipes, accessoires se prêtant bien à cet usage. Ou, les roulant dans des petites machines, ils se confectionnaient des cigarettes supplémentaires, surchargées en nicotine et d'une toxicité à frémir. J'ai pratiqué tout ça : la pipe, le ramassage de mégots, la confection de cigarettes de récupération. Ma santé a résisté. On n'avait pas encore diabolisé l'usage du tabac. Les emballages ne proclamaient pas que "fumer tue". Il faut dire que les occasions de mort prématurée étaient alors plus diversifiées. Pendant une guerre, le tabac n'est pas le danger mortel numéro un. On désignait les cigarettes sous les appellations de "cibiches", ou "pipes", ou "sèches", ou "toutes cousues", termes maintenant frappés d'obsolescence. "Le" clope ne désignait que le mégot. On est passé de la partie au tout en féminisant le mot. On dit maintenant "la" clope pour l'ensemble de la cigarette. Quelques semaines avant la Libération, il y eut une embellie fugitive en ce domaine. Mon appétence pour le tabac connut un semblant de satisfaction. Des avions anglais ayant parachuté une nuit des containers d'armes et d'objets divers sur notre maquis, on m'octroya, comme prime du combattant, quatre ou cinq paquets de cigarettes blondes. Elles ne firent pas long feu. 14

Le prix des "Gauloises bleues", marque la plus populaire et dont je faisais, à mon regret, un usage obligatoirement modéré, était sujet à des augmentations fréquentes. Je les remplaçais alors par des "Elégantes" ou des "Parisiennes", tristes produits de substitution bon marché que la Régie des Tabacs se hâta de supprimer de ses catalogues lorsque la vie se normalisa et que le goût des fumeurs s'affina. On rejeta ces horreurs. Lors d'une amélioration relative de mes moyens matériels, je suis passé aux "Gitanes bleues", d'une plus belle présentation et d'une toxicité égale. Ma fidélité sans faille à ce produit durera environ quarante-cinq ans. J'abjurai en 1989. Conclusion immorale d'une telle persévérance: il n'en résulta aucune pathologie fâcheuse. Exemple à ne pas imiter. La pénurie était universelle. À la faim s'ajouta le froid. L'hiver 44-45 fut un des plus rigoureux de la guerre. Le peu de charbon ne permettait pas de chauffer les appartements parisiens, transformés en glacières. En janvier 45, je travaillais à la préparation d'un examen dans une chambre sans chauffage, en accumulant des couches de vêtements sous lesquels je grelottais. Plus deux paires de chaussettes superposées et un chapeau de feutre sur la tête. La vie manquait de confort. L'électricité était souvent coupée. La pression du gaz, réduite par moment à un mince filet, interdisait aux Parisiens de cuire une nourriture qu'ils ne pouvaient, de toute façon, pas se procurer. On préservait ses calories en se réfugiant dans le métro, qui marchait à peu près convenablement. Principal et presque unique moyen de transport dans la capitale, il tenait une place de choix dans la vie sociale et amoureuse de ses habitants. Lors des virées tardives, à l'issue des pérégrinations nocturnes, quand on voyait filer le dernier métro, on traversait Paris à pied pour rejoindre son domicile. À cette occasion, on nouait quelquefois des relations intéressantes ou agréables avec d'autres piétons forcés, de préférence des piétonnes. On se raccompagnait en échangeant des propos ou des sentiments jusqu'à une heure très avancée. Une nuit, en sortant d'un spectacle à Montparnasse, j'avais escorté une demoiselle présumée ravissante jusqu'au fin fond du vingtième arrondissement avant de rentrer chez moi, à Montmartre. Le 15

lendemain de ce marathon galant, je revis la demoiselle au grand jour. Elle n'était pas si ravissante que ça. Régulièrement, au cours de mes années d'études, la RATP augmentait le prix du ticket de métro. En matière de protestation et dans un but d'économie, je prenais mon vélo, machine du temps de guerre aux équipements rudimentaires et fatigués. Il ne me déplaisait pas de traverser Paris au travers d'une circulation automobile dont la fluidité est actuellement inimaginab le. Les autobus, soumis aux restrictions de carburant, fonctionnaient au gaz, stocké dans d'énormes réservoirs disposés sur leurs toits. Ces véhicules, de hauteur doublée, présentaient une silhouette bizarre, atypique et boursouflée, évoquant, par anticipation, les futurs Boeing 747. C'était le seul élément de comparaison. À l'inverse des transports parisiens, les liaisons avec la province étaient difficiles. Le réseau ferroviaire français avait terriblement souffert des bombardements alliés et des actions de sabotage contre l'occupant. Les ponts étaient détruits, les voies coupées, les dépôts explosés, le matériel roulant volé par l'ennemi ou démoli. Cette situation entravait l'approvisionnement des grandes villes et rendait tout projet de voyage incertain. Souvenir personnel: en octobre 44, je souhaitais visiter ma tante Palmyre, octogénaire restée à Mantes, 60 kilomètres de Paris, pendant toute la guerre. J'étais sa seule famille. Elle avait survécu aux bombardements ravageant son quartier et au port de l'étoile jaune. Il me fallut demander un laissez-passer à la SNCF et attendre 3 ou 4 jours une place dans un des rares trains circulant sur cette ligne. La durée du parcours était très supérieure à un Paris Lyon en TGV de nos Jours. Le réseau a été reconstruit avec une admirable rapidité. En peu de temps, la SNCF a retrouvé, en les améliorant, ses performances du temps de paix. Dès les premiers mois de 1945, les voyages en France cessaient d'être problématiques. À Pâques, je n'avais plus de difficulté pour aller voir ma famille dans la Creuse, et, aux grandes vacances, les premières après la 16