Le Souffle de l'exil

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Après avoir laissé derrière lui La Mer de Sable dans les confins ensoleillés de cette Afrique du Nord au destin si douloureux, l'auteur franchit la Méditerranée pour revêtir l'habit de l'exilé. Ce nouveau récit relate l'immersion de l'enfant désorienté dans le bain mouvementé de pensées qui agitent la société française et le monde en ce début des sixties, à travers le microcosme d'une petite ville charentaise. Immense choc culturel entre une société figée par la guerre et les traditions et un univers intellectuel bouillonnant.
Publié le : lundi 1 mars 2010
Lecture(s) : 262
EAN13 : 9782336272047
Nombre de pages : 148
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Le Souffle de l’Exil

Jean-Pierre COSTAGLIOLA

Le Souffle de l’Exil
Récit des années France

Du même auteur

La mer de sable. Récit d’une enfance algérienne, L’Harmattan, 2008.

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11375-6 EAN: 9782296113756

Ce livre est dédié à Alain, Patrick, Gérald, Dominique, JeanClaude, Marie-Françoise, Marie-Laurence…et à tous ceux que j’ai croisés en ces temps-là.

Ecrire le monde tel qu’il est, tâcher d’emprisonner une nuance, un parfum ou un son dans des mots, c’est un peu comme jouer du Schubert en présence du compositeur qui ricane dans la salle obscure. Amos Oz - Une histoire d’amour et de ténèbres

Tout cela est si loin, si proche. Une simple paroi fine comme un miroir sépare le monde d’aujourd’hui et le monde d’hier. JMG Le Clézio – L’Africain

Vie non contée n’est qu’un amas de fibres, telle la laine d’un mouton qu’on vient de tondre : mille et mille brins s’y emmêlent en un tas confus ; mais le conteur passe la laine à la carde, démêle chacun des brins et, de chaîne et de trame, en tire un habit. Chet Raymo – Dans les serres du faucon

CHAPITRE I

Un nouvel univers

Le passage d’un état de conscience à un autre se fait quelquefois sans que l’on s’en rende bien compte, sans que l’on sache dire sa nuance. De la désespérance de l’exil et de l’abandon, me voici projeté dans ce pays inconnu investi de cette sorte d’autorité morale sur l’Algérie et par la même sur ma propre personne. La France se devait d’accueillir ce peuple perdu des pieds-noirs. Elle se devait d’ouvrir ses bras et son cœur pour sécher les larmes, calmer les angoisses, panser les plaies, consoler les âmes, redonner cet espoir dont tout ce peuple déraciné avait un besoin insondable. Je passai de l’état confusionnel du départ, de l’inquiétude angoissante des lendemains, de l’incertitude absolue… à une sorte de léthargique flottement transitionnel. Le pied à peine posé sur cette nouvelle terre, j’allais me défaire de ma peau d’exilé pour m’ouvrir à un état de conscience trouble qui féconderait progressivement ma nouvelle lucidité. Quelquefois les jeûnes prolongés vous plongent dans ce monde extrême où l’on entend des silences fracassants, où l’on se repaît de découvertes furtives, où l’on habite les âmes qui vous entourent, où la sensibilité effleure les -9-

émotions, où les paysages deviennent tangibles, où le moindre feuillage agité crée une mélodie. Découverte à 360 degrés. De tous les sens, la vue fut la première mise à contribution. Passage de la lumière flamboyante à la brume ouatée, entourée de hautes fougères. Brume matinale Haleine fluviale Vagues vapeurs Denses moiteurs Dans le jour qui se lève Elle s’enroule et rêve Etouffe et cache Le jeu de la vie… La brume qui flotte Arrache la note Que voudrait la clarté Passage du jardin à la cour dans un appartement aveugle, à l’éclairage ambiant réduit. Passage d’une mer statique à une respiration mystérieuse faite de jusants mourants, de montées d’eau vertigineuses remuant les mystères des profondeurs. Passage d’une pensée unique (l’Algérie) à une tempête d’idées. Dans ce creuset, tout est prêt à entrer en fusion. Les principales influences du temps vont traverser ma vie : guerre régionale ou froide, mouvements pacifistes, idées politiques révolutionnaires, découverte des cultures, école en évolution… - 10 -

Je suis entré dans le froid neigeux de cet hiver 1964 en vélo et caban noir. Je résidais cité Beausoleil, la bien nommée, dans une petite ville de l’ouest de la France, Rochefort-sur-Mer, étape finale de nos pérégrinations. J’avais traversé mon nouveau pays comme un météore dans les vibrations de l’été. Après un bref séjour à Toulon et Bordeaux, chez ma tante Claire, papa nous attendait dans un logement situé en périphérie de la ville. De ma fenêtre je pouvais apercevoir la Charente paresseuse et ses brumes automnales. C’était un pays plat sillonné de canaux pendus à quelques horizons incertains. Plus loin, la mer. L’amère. Cette nouvelle présence liquide avait les reflets d’un cacao matinal, une présence douteuse lorsque l’on s’approchait d’elle. Une mer confondue entre la matière terre et la matière liquide de l’océan tout proche. Une mer étrangère qui ne semblait pas pouvoir se toucher, s’appréhender comme une douce écharpe de soie. Une mer comme lointaine qui ne voulait rien révéler de ses profondeurs cachées, alors que celle que je venais de quitter était complice de mon âme, reflet de mes émotions, creuset de mes pensées en gestation. Celle-là était sans tain : La houle roulante Atteint ce refuge… Noircit l’horizon Un horizon de terre - 11 -

Tout est statue De glaise et de bronze Tout est momifié Sous les bandelettes… Il fallut plusieurs expéditions dans les îles pour discerner que la mer pouvait se transformer en flots impétueux limpides, pour me réconcilier avec la luminosité intense d’un ciel et le bleu profond d’un océan. Il fallut parcourir une côte diverse et surprenante où alternaient forêts agitées, marais pers, plages immenses et blondes, ports refuges, pour ouvrir les yeux sur cet environnement nouveau. L’Aunis et la Saintonge, vieux sites civilisateurs m’ouvraient leurs bras. Je me penchai sur ces nouvelles perspectives pour écouter. Voici ce que me disait alors l’océan dans son langage symbolique : Une foule d’algues me chuchote Un immense cri Une fureur presque humaine Elles élèvent la voix Dans un terrible clapotement Mille petites bulles Sanglotent A la surface polie Mille ébrouements Crèvent Cet océan figé…

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Lorsque je parcourais les quais des ports charentais dans ma fureur d’exister à nouveau, j’entendais la partition des grues en mouvement, le choc des bois du nord que les palans distraits déposaient sans ménagement, les hangars ouverts aux vents et les relents de mazout ou de poisson des morutiers en escale. Des lumières tremblantes Traversent une nuit battante Des coques oscillantes Se penchent et éventent Les quais de Charente Seules quelques ombres passantes Filent la tête penchante Sans voir la mer démente Qui remugle son humeur cinglante Monstrueuse et dévorante Les mouettes s’étaient données rendez-vous au-dessus de moi comme un cortège amical accompagnant mes découvertes. Je me postais parfois au niveau des ponts qui ceinturaient la ville de Rochefort : pont tournant libérateur de navires en partance, pont transbordeur élançant ses filins d’acier par-dessus une Charente lascive, pont levant ouvrant sa gueule dévoreuse vers les étoiles. La ville entourée de ses ponts semblait un château imprenable. Perdue au milieu des marais. Les navires en partance paraissaient voguer sur la terre. Par un effet d’optique trompeur les cargos, chargés de Cognac, de matériaux divers, avançaient au raz des berges sous l’œil atone des bovins en pâture, escortés par le pilote - 13 -

veillant à déjouer les dangers des méandres limoneux du fleuve alangui. Ils donnaient l’impression de naviguer à fleur de terre, empruntant les entrelacs de canaux et de conches, fendant la marne des terres mouillées. Je regardais ainsi passer les bateaux fugitifs et ma pensée en résonance me chuchotait : Au petit jour Si grand jour pour eux Appareillant sans rancune Ils s’en iront Oubliant une pensée Que l’onde un instant transportât Et je laissais à mes pieds sinuer tous les saisissements : L’eau clinquante Au pied de mes pieds Scintille Fixe mon regard Fixement regarde Le lacis des lumières Fêtant les navires La houle roulante Atteint ce refuge Par un clapotis Les formes déformées De ces bouchons de mer Noircissent l’horizon… Les vapeurs hument Et fument Préparant un voyage - 14 -

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