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Le vert et le rouge

De
349 pages
Pierre Fauchon a conquis des mandats électoraux, fait campagne pour lui-même ou pour d'autres, exercé des fonctions importantes, attaché son nom à des textes de loi. Ce faux rêveur n'a cessé de faire preuve de qualités d'homme d'action: dès l'âge de treize ans n'arrachait-il pas les affiches de la collaboration à la barbe de l'occupant? ou encore durant cet épisode marocain, presque seul et sans moyen, où il a tenu tête à une émeute. Tant par son intuition première que par ses initiatives, il est sans aucun doute l'un des artisans du ballotage du général de Gaulle. C'est cet ensemble de souvenirs, que Pierre Fauchon a voulu partager.
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Pierre FAUCHON

Le Vert et le Rouge
Souvenirs

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino
ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa96 12B2260 Ouagadougou 12

Du même

auteur:

L'abbé Edition

Grégoire, le prêtre-citoyen de La Nouvelle République

en Loir-et-Cher, département Edition Hugues de Froberville

1790

La

naissance

d'un

(H.d.F)

@

L'HARMATTAN,

2006 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

L'HARMATTAN, ITALIA s.r.1. Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Konyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa RDC

http://www.librairieharmattan.com harmattan! @wanadoo.fr

ISBN: 2-296-00227-7 EAN : 9782296002272

PRÉFACE
par René Rémond

« Chacun à sa façon à lui d'être comme les autres tout en étant différent ». Cette maxime sur laquelle s'ouvre le recueil de souvenirs de Pierre Fauchon dévoile sans doute une des motivations, peut-être même la principale, qui lui ont inspiré d'écrire ce livre: plus encore que de retracer son itinéraire, ou de témoigner sur les événements auxquels il a été mêlé, le désir de se mieux connaître et de répondre à la question: quel homme suis-je donc? S'il est vrai que chacun porte en soi la forme entière de l'humaine condition, où est cette différence qui compose son irréductible singularité? Cette quête d'identité, exempte de toute prétention, n'est pas l'aspect le moins attachant de ce livre plein de charme. Aussi est-ce celui qui me retiendra en premier, dussé-je surprendre ceux qui auraient attendu que mon intérêt aille d'abord à ce que Pierre Fauchon apporte à la connaissance de notre temps. Si son témoignage sur plusieurs épisodes, et non des moindres, de notre récente histoire politique est loin d'être négligeable, si la description qu'il fait de l'intérieur de la vie parlementaire et du travail des collectivités territoriales est de qualité, ni l'un ni l'autre n'éclipse le charme - je reprends ce mot à dessein - de l'évocation de sa personnalité. Qui y a-t-il de plus attachant qu'une personne, si elle se confie sans arrogance ni fausse humilité? Très personnel, ce livre est un singulier mélange de confidences et de discrétion. À mesure qu'on avance dans sa lecture grandit le sentiment d'un contraste, pour ne pas dire d'une

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discordance, entre ce qu'on devine de la personnalité et l'enchaînement de ses activités. Pierre Fauchon a brigué et conquis des mandats électoraux; il a fait campagne, pour lui-même ou pour d'autres, il a exercé des responsabilités administratives d'importance, conseillé des ministres, pris part aux travaux parlementaires et attaché son nom à des textes de loi. Or il nous confesse que l'ambition n'a jamais été son fort et, ce disant, il est sincère et véridique. De fait, il tient trop à sa liberté pour la sacrifier ou la subordonner à une autre fin que la recherche du bonheur. Ce n'est pas en politique qu'il aurait l'idée de le trouver mais dans la beauté sous toutes ses formes: le spectacle de la nature, les paysages, qu'il décrit avec sensibilité, la découverte de pays étrangers qui lui deviennent amis, l'Italie dont il s'est épris dès le premier instant, l'Allemagne où il a eu la révélation du baroque, mais aussi les rencontres avec des êtres aimés. S'il a ainsi connu toute sorte de bonheurs, il a aussi fait l'expérience du plus grand malheur et je mets au défi tout lecteur qui se sera attaché au fil des pages au récit de Pierre Fauchon de rester insensible à l'évocation, trop discrète, de l'événement qui a brutalement mis fin à un bonheur exceptionnel. Cet individualiste invétéré répugne à toute insertion dans une collectivité: le zèle et la discipline ont toujours fait deux pour lui. L'espièglerie qui avait inspiré ses farces de collégien ne l'a jamais tout à fait quitté: il l'a encore pratiqué de son temps de service militaire. Ce n'est pas un anarchiste: seulement un non confonniste. Comment pourrait-il s'accommoder de la discipline des partis politiques? Il confesse sans s'en excuser un scepticisme amusé. C'est ce détachement distancié qui lui a par exemple pennis de bien s'entendre avec Maître Jacques Isorni, bien que ce jeune stagiaire, qui avait été d'instinct résistant, ne partageât aucune des idées du défenseur du maréchal Pétain. Il est vrai que son goût de la liberté le range naturellement du côté des avocats dont il a aimé et partagé le métier. Bref, il n'y a pas apparemment moins fait pour les joutes politiques ni plus éloigné de s'engager que cet individualiste. Et pourtant, il a pris des risques et accepté des responsabilités. Sans se renier ni contrarier sa nature ni même renoncer à la quête du bonheur: ne confie-t-il pas qu'il en a trouvé une forme inattendue au Palais du Luxembourg? Si chacun garde une part de mystère, le mystère Pauchon est là : avoir su concilier

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sa nature et ses engagements. Car celui qu'on pourrait prendre pour un rêveur a fait preuve de qualités d'homme d'action: courage, sang froid, aptitude à la décision. On ne lira pas sans admiration le récit de l'épisode marocain où Pierre Fauchon,

presque seul, sans moyen pour rétablir l'ordre, a tenu tête à une émeute et fait face à une foule hurlante qui venait de massacrer
malheureux. Dans un registre tout différent, le chapitre à sa direction de l'Institut national de la consommation, où il a vécu une expérience heureuse, révèle ses aptitudes à l'exercice d'une grande responsabilité administrative. quelques consacré

Il Y a plus: cet individualiste qui se présente comme attaché par dessus tout à sa liberté personnelle, a pris plus d'engagements que bien des professionnels avérés de l'engagement. Ce sage qui

aurait dû se tenir à l'écart des affaires du siècle a peut-être
davantage pesé sur le cours de l'histoire que bien des hommes

dont la politique a occupé

toutes

les pensées

et qui lui ont voué

leur existence. On découvre ainsi qu'au début de l'année 1960, au lendemain de la semaine des barricades, où les partisans de l'Algérie française, avec la connivence d'une partie des cadres de l'armée, ont défié l'autorité du gouvernement légal, Pierre Fauchon, a été, avec quelques officiers partageant ses craintes, à l'origine d'un comité de soutien au général de Gaulle, bien qu'il n'eût lui-même de sympathie ni pour l'homme ni pour le gaullisme. L'année suivante, il reprend du service, réactive le comité et participe à la mobilisation civique pour faire échec au putsch d'Alger. Pour susciter la réflexion et concourir à l'éducation du citoyen il lance une publication dont il assume la responsabilité. Pour un individualiste, le bilan n'est point banal. On découvre que le même a joué un peu plus tard un rôle déterminant à l'origine de la candidature à l'élection présidentielle de décembre 1965, de Jean Lecanuet: après l'abandon de Gaston Déferre, il a convaincu le dernier président du :MRP de prendre le relais et nombre de ses amis de se rallier à sa candidature. Il s'engage à fond dans la campagne dont il assure la direction, sans en avoir le titre. Il lui imprime son style qui s'inspire de l'élection de JF Kennedy dont il a médité les leçons et il a contribué ainsi à l'évolution de la vie politique. Tant par son intuition première que par ses initiatives Pierre Fauchon a été un des artisans de la mise en ballottage du général de Gaulle.

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Le voilà dès lors associé à la destinée du Centre démocrate dont la naissance a directement procédé de la candidature Lecanuet. Il restera proche de son Président dont il accompagnera le ralliement à Valéry Giscard d'Estaing en 1974. il mettra sa compétence professionnelle à la disposition du nouveau Garde des sceaux qu'il conseillera pour d'importantes mesures, réforme du divorce, légalisation de l'interruption volontaire de grossesse. Lui-même s'engagera personnellement en politique, se faisant élire au Conseil général du Loir et Cher, accédant à sa vice-présidence avec la responsabilité de la politique culturelle, animant une communauté de communes, avant d'être élu au Sénat et d'exercer la vice-présidence de la prestigieuse Commission des lois. Singulier parcours pour un individualiste impénitent. A vrai dire la politique n'était pas une terre tout à fait inconnue pour l'enfant Fauchon, @s d'un député de la IIIè République siégeant au centre droit, qui avait voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, mais n'avait pas attendu pour prendre ses distances à l'égard du régime de Vichy ni pour en donner publiquement des signes qui ne lui épargnèrent cependant pas d'être frappé d'inéligibilité à la Libération. La tradition familiale a cependant été moins déterminante pour la vocation politique de Pierre Fauchon que ses motivations personnelles. Car cet individualiste est un homme de conviction et qui se sent tenu d'y conformer ses actes. Dans son engagement deux questions, qui ont dominé les débats politiques de ces décennies, ont joué un rôle. La décolonisation d'abord: précocement persuadé du caractère inéluctable de la décolonisation et confirmé dans sa certitude par son expérience de l'administration au Maroc, il a été révolté par la politique des gouvernements de la IVè République: il n'a pas de mots assez forts pour dénoncer et leur aveuglement et leur impéritie. En contre-partie, comme une partie de sa génération, il a été séduit par Pierre Mendès France: ne dit-il pas que la période du gouvernement Mendès fut la seule où il a lu les journaux par plaisir et non par obligation professionnelle? Séduction durable puisqu'il déclare qu'il n'a jamais cessé d'être un demi-solde du mendessisme. Si la formule atteste l'influence profonde exercée par le député de Louviers, elle ne laisse pas de surprendre sous la plume d'un politique dont tous les engagements s'inscrivent dans une tradition qui n'était certes pas celle du rénovateur du parti radical. Mais elle souligne le caractère

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passablement artificiel de certaines oppositions et suggère qu'il existe de discrètes affinités entre tenants de familles politiques censées n'avoir rien en commun. L'autre grande question qui a conduit Pierre Fauchon à s'engager en politique est l'Europe, « la seme capable de l'arracher à son scepticisme naturel». On sera sans doute surpris qu'au moment de s'engager Pierre Fauchon ait pu hésiter sur le lieu de cet engagement, tant ses sympathies comme ses antipathies dessinent clairement son profil politique: c'est un authentique centriste, jusque dans ses réserves à l'égard du gaullisme. il illustre à merveille le désaccord de fond entre les deux composantes principales de la c:ttoite de gouvernement. Hostile à tout projet de formation unique qui rassemblerait toutes les nuances de la c:ttoite, il déplore l'exténuation de la délibération parlementaire. il est attaché à la présence d'une seconde Assemblée équilibrant les impulsions de celle élue au suffrage direct, il est acquis à la décentralisation, et fait davantage confiance à l'initiative des élus qu'à l'intervention autoritaire de l'administration. Il croit profondément à l'intégration européenne. C'est dire que Pierre Fauchon épouse toutes les convictions qui composent la figure idéale de la c:ttoite pluraliste, libérale, européenne. Peut-être le bonheur qu'il a pu parfois rencontrer dans son action de militant ou d'élu s'explique-t-il par l'harmonie entre ses orientations personnelles les plus profondes et ses engagements politiques.

René RÉMOND de l'Académie française

Il

AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR

Ces souvenirs ne sont pas des mémoires. Ecrits au fils des évocations spontanées et sans beaucoup de méthode, ils sont fidèles et sincères, sans prétendre être complets. De là, sans doute, des oublis, des imprécisions et des lacunes. Les seules regrettables sont celles qui concernent tant d'amis ou de collaborateurs qui m'ont beaucoup apporté et que je n'oublie pas dans mon cœur, même si ma plume hasardeuse n'a pas su s'arrêter sur leur nom: Qu'il me le pardonnent et me conservent leur amitié.

à la mémoire de Lili

LIVRE

I

JEUNESSE

CHAPITRE

I

ENFANTINES

Il Y a cinq

mille ans

Voyant un vautour fondre sur lui, un oiseau s'étonnait d'avoir été choisi pour victime précisément ce jour-là. Il Y a cinq mille ans que je te tue aujourd'hui répondit le vautour. Ainsi la sagesse indienne nous invite-t-elle à insérer notre destin personnel dans l'ordre universel. Il Y a donc cinq mille ans que je suis né le 13 juillet 1929 et il y aura cinq mille ans que je mourrai, le jour venu. Entre ces deux « évasions» s'écoule mon existence comme un ruisseau de montagne, sans repos comme sans fatigue, jusqu'à présent du moins, bondissant à son gré ou au gré des circonstances sans beaucoup d'autres soucis que de profiter de ce qu'il rencontre, sans se hâter mais non plus sans s'arrêter durablement, moins soucieux du bruit qu'il fait que de la clarté de son cours, moins inquiet des cascades que des méandres. Sans doute pour la plupart, sommes-nous tous les mêmes, mais chacun a sa façon à lui d'être comme les autres, tout en étant

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différent et c'est ce qui m'encourage à rassembler et coudre ensemble les moments de mon existence dont j'ai pu garder le souvenir afin de sauver, s'il se peut et pour quelque temps du moins, ces lambeaux qui sont mes trésors petits ou grands, spécialement les souvenirs de celles et ceux qui ont accompagné ma vie de leur regard affectueux. Je leur dois tant. V oici donc, non un ouvrage composé, mais une sorte de patchwork où l'intimité côtoie la vie publique au gré des bonnes ou des mauvaises fortunes de ma vie. li s'agit, tout de même, d'une existence ourdie de bien des fils conducteurs, visibles ou secrets. Panni ceux-ci, j'en discerne deux dont les couleurs sont emblématiques. Le rouge pour la joie de vivre et d'agir, un rouge vif, et le vert pour la douceur de vivre et d'aimer, un vert tendre. lis m'ont fourni le titre de ce livre.

Le repaire du corsaire noir et du capitaine Némo Je suis né, j'ai fait mes premiers pas dans une maison de la rue de Lille, à Avranches. Maison modeste mais assez bien bâtie comme elles le sont d'ordinaire dans le sud de la Manche où l'on n'avait pas peur de tailler le granit gris. Il forme l'encadrement des fenêtres, le seuil inusable des portes. Le bleuté de son grain fait valoir la blancheur éclatante des fenêtres et des volets. li confère sa dignité à la plus modeste des façades. Je me souviens du plan de cette maison comme de celui de tous les lieux où j'ai séjourné depuis. À gauche de l'entrée, un garage débouchait sur une cuisine rajoutée en annexe, sur le jardin. Devant l'entrée, la cage d'escalier derrière lequel, une salle à manger. Sur la droite, un couloir longe la rue, il conduit au bureau de mon père en desservant à gauche un salon ou peut-être deux petits salons séparés par une baie. C'est dans l'ombre de ce salon que je devine un décor «modem style» dont le charme ne m'a été sensible que beaucoup plus tard, mes parents eux-même l'ayant rapidement renié en faveur de «l'ancien ». Il y a là un piano autour duquel ils se rejoignaient parfois pour chanter les mélodies des années folles «Mon amour et ton amour se disent tout à tour: je t'aime bien, tu m'aimes bien, le reste n'est plus rien»

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Dans ce même couloir, j'entends les cris de trois enfants qui processionnent en psalmodiant «à diner, Papa ». Ce sont mes deux frères, un plus âgé, l'autre plus jeune. Nous allons, à l'heure du souper, chercher l'occupant du bureau situé à l'extrémité de ce couloir. Mon père, en effet, se tenait dans ce bureau, écrivant à la plume, d'une main rapide et sûre, des quantités de lettres qu'il dispersait, au fur et à mesure, sur le sol autour de lui pour en faire sécher l'encre. Nous revenions ensemble. Il portait l'un ou l'autre d'entre nous sur ses épaules. Sans l'avoir recherchée, j'ai retrouvé la même configuration à La Choupardière et ce sont mes petits-enfants qui ce soir viendront en procession quêter les bonbons du coucher. Pour Cécilou ce sera un bonbon au sapin, pour Arthur un bonbon rose « non piquant », pour Jacko ou Oiseau ou Croco qui sont déjà des anciens, ce sera une Vichy, prise dans la boite inépuisable qui vient du Roncelet et où nous respirons tour à tour les souvenirs quintessenciés de toutes les pastilles Vichy qui s'y sont succédé pour le bonheur de cinq générations de petits Fauchon. Je n'oublie pas notre chambre, dans cette maison de la rue de Lille, où il nous fallait chaque jour faire une sieste suivie d'un bol de lait que je détestais. Je vois encore mieux les rais de lumière à travers les persiennes comme un appel des jeux et de la liberté. C'est dans cette chambre que, décembre venu, mon père installait une grande crèche qui occupait toute la partie inférieure du buffet. C'est surtout là que chaque soir ou presque, quand il n'était pas à Paris, il venait nous lire les «leuleu» qui sont dans ma mémoire parmi les plus clairs de mes souvenirs. C'était, après le Robinson Suisse, un «fondamental », les Naufragés de la Djumna de Salgari, l'Histoire du gamin de Paris de L. Boussenard et surtout des Jules Verne comme lesEnfants du capitaineGrant avec le fameux Paganel, ami personnel de mon père. C'était l'lIe mystérieuse,le chef d'œuvre
de J . Verne à son goût.

Je n'ai

même pas besoin de fermer les yeux

pour entendre les noms de l'admirable Cyrus Smith, du bon Nab et surtout de Pencroff dont mon père accentuait la dernière syllabe, l'aiguisant comme un harpon. Le chapitre de la découverte finale du Nautilus immergé dans sa crypte dont il balaie la voûte de ses phares, hors du monde et du temps, du capitaine Némo vivant ses dernières heures,

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baigné de musique, entouré de ses souvenirs, de ses collections, peut-être de ses remords, était grandiose. Le plus inoubliable fut cependant la rencontre du Corsaire Noir de Salgari, suivant une mise en scène très étudiée. Après avoir annoncé cette lecture, notre père la différait pour des raisons tenant au caractère non irréprochable de notre conduite. Un soir, cependant, il nous quitte, éteignant la lumière en nous l'annonçant pour le lendemain. Nous étions déjà quasiment endormis quand soudain la lumière se fit à nouveau et la fameuse lecture commença avec ce premier chapitre si sombre où le corsaire noir, à Maracaibo et à la barbe des Espagnols, enlève du gibet le cadavre supplicié de son frère pour lui offrir la sewe sépwture digne d'un corsaire : l'océan. Il lisait ce récit dans le Journal des vqyages avait été le compagnon de sa propre jeunesse, qui ce dont témoignait l'extrême usure et les déchirures de la liasse qui semblait, elle aussi, rescapée de maintes escarmouches, de maints abordages. Dans une autre partie de la maison, on découvrait des mansardes délabrées, incertaines, attirantes. Un escalier menait à la cave. Trou noir où nous étions consignés dans les cas de faute grave et dont j'ai conservé la frayeur. Qui nous guettait dans l'ombre? Quelque Mackie sans doute, depuis longtemps refowé dans les galeries inexplorées d'un subconscient dont je ne me suis jamais beaucoup soucié. Qui sait s'il ne reviendra pas un jour se saisir de moi. Je ne m'inquiète guère de ce qui peut m'advenir pourvu que ce ne soit pas dans l'ombre.

L'archange Michel Mais, j'entends un cri, c'est Michel mon plus jeune frère sur la jambe de qui une bassine d'eau bouillante vient de se renverser. S'en suivent des soins avec force pommades et une longue cicatrice blanche. Michel avec ses cheveux blonds et ses manières câlines mais aussi son esprit d'indépendance et d'entreprise, son ingéniosité, son goût pour la musique, (à quatorze ans, il devait acheter par souscription une histoire de la musique publiée par Larousse) avait

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quelque chose d'un ange ou plutôt d'un archange car un esprit de hardiesse l'habitait. N'est-il pas allé jusqu'à organiser un système de liaison par morse lumineux entre notre maison et le mont StMichel, sous les pieds de l'archange précisément? De grands rêves l'habitaient auxquels nous n'avions pas de part et qu'il a emportés avec lui ce 25 juillet 1945, si heureux et si ensoleillé où son canot s'est retourné près de Jullouville. Souvenir de longues veillées autour de son corps, avec les scouts. Souvenir personnel de la recherche fiévreuse de mon père parti ce jour là, par le train, pour plaider en Bretagne, ce qui supposait au retour une nuit passée à Rennes où nous finîmes par le retrouver et où je dus, moi-même, lui apprendre l'atroce nouvelle. Effondré en sanglots, il me parut alors si fragile. Mais revenons aux jours heureux.

Terrasses en surplomb Derrière la maison s'étendait un jardin qui se tenninait par une terrasse dominant d'assez haut, la vallée de la Sée. La rivière argentée serpente entre des bosquets, des haies vives, des allées de peupliers menant au clocher en bâtière d'une église champêtre comme l'indique son nom: « Saint-jean de la Haye ». Au-delà voici d'autres masses de verdure dont le vert, de plus en plus atténué, se fond par degrés dans des lointains bleutés. Ici ou là des fermes avec leurs bâtiments divers qui, vues de haut, animées par le va-etnient quotidien des hommes et des animaux ressemblent à ces villages miniatures que l'on voit, à Noël, dans les vitrines des grands magasins. Assis sur le muret tiédi par le jour, je ne me lassais pas d'observer la vie de l'une d'elles qui paraissait toute proche. Le fermier traversait sa cour allant à l'écurie pour sortir le cheval qu'il menait dans un autre bâtiment, la «chartrie» où se trouvaient rangés la carriole pour se rendre au marché, la voiture à gerbe pour les moissons, le tombereau pour les gros travaux. Voici justement le paysan qui tire le tombereau, porte les « équipages », fait entrer son cheval à reculons entre les brancards après lui avoir passé le collier, sans doute non sans encouragements affectueux que je ne peux entendre, établit les sangles et les traits, puis met l'attelage en route pour charger, à la fourche, le fumier qu'il ira

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ensuite déverser dans les champs, formant de petits tas sombres, espacés et fumants. Cette situation en terrasse dominant la diversité d'un pays, à la manière du Breughel des Chasseurs dans la neige,m'a toujours ému. C'est plus tard ce qui m'a conquis pour un mas en Provence, ou un chalet en Haute-Savoie et qui me manque en Loir-et-Cher. D'abord à cause de la surprise, ensuite par l'effet de découverte d'un paysage nouveau tout différent du lieu où l'on est placé, plus profondément peut-être par le contraste entre la sécurité, l'intimité de ce lieu et les étendues mystérieuses qui font jusqu'à l'infini un appel à la découverte, aux expéditions, à l'inconnu en même temps qu'elles révèlent, aux premiers plans, le fourmillement d'un quotidien de fabliau. Au coin de cette terrasse un figuier près d'un escalier de pierres humides qui semble s'enfoncer dans le sol à la manière du gouffre ouvert par Riquet à la Houpe. TI conduit, non à de fastueuses cuisines, mais à une poterne tenue toujours fermée par crainte, sans doute, d'une attaque surprise. Près du figuier, assis dans son fauteuil de jonc tressé « modern sryle)), mon «oncle Achille », frère de mon grand-père, déclare que mon frère, Jacques, en grandissant a «fondu commeun sucredans un verred'eau )). Il se fait apporter cet article et effectue sous nos yeux une démonstration qui nous laisse admiratifs et pensifs. L'oncle Achille incarnait la branche normande de la famille de ma mère par sa taille et son assurance conquérante. Son frère, mon grandpère était grand et blond mais c'était un Viking doux. Des activités politiques de mon père, député de la Manche, avant la guerre, il ne me reste guère que deux souvenirs: Celui des hommes et des femmes venus de la campagne qui l'attendent chaque samedi matin. Ils sont si nombreux que le fameux couloir ne leur suffit pas et qu'ils s'échelonnent dans l'escalier, assis sur les marches. L'autre souvenir, c'est celui de cette nuit bruissante de va-et-vient, d'éclats de voix et de rumeurs joyeuses qui a dû marquer sa seconde élection en 1934. Dans le jardin, devant la fenêtre du bureau, les bouteilles sont à rafraîchir dans des baquets où des hommes viennent les prendre et les déboucher. Les détonations dans la nuit, la lumière des fenêtres du salon et du bureau, c'était pour nous la gloire de mon père, une gloire qui devait éclore dans ce fameux Doyenné, résidence d'histoire et de

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rêve où nous devions nous retrouver peu après. Une baguette magique avait transformé la citrouille en carrosse. Telles sont les pièces qui subsistent du puzzle de ma petite enfance. Mais comment faire pour le reconstituer tout entier? Il manque, comme pour nos jeux de patience ou de cubes anciens, l'image d'ensemble qui permettrait de s'y retrouver et de combler les vides.

L'insaisissable

Jacques

Le seul être qui aurait pu m'y aider vient de rejoindre les autres personnages dans le caveau de Brécey où je n'ai retrouvé de ce qui fut ma mère et mon frère Michel que de petits amas d'ossements avec des mèches de cheveux. Jacques avait deux ans de plus que moi. TI était peut-être aussi plus proche de nos souvenirs et sa mémoire était meilleure. Après une longue brouille, nous nous étions retrouvés et je lui demandai d'organiser des promenades souvenirs ensemble à Carentan et à Brécey. Le temps nous a manqué. Dans nos derniers entretiens, il m'a aidé à retrouver ou à raccorder certains éléments. La souffrance de son mal et, sans doute, le pressentiment de la fin lui avaient fait retrouver l'humour, la bienveillance, la tendresse et la fantaisie qui faisaient son charme mais peut-être aussi l'avaient découragé de faire tous les efforts dont il eût été capable. Aucun d'entre nous n'oubliera ces derniers moments de grâce au bord de l'abîme. lis rejoignent dans mon cœur ce temps si lointain où, après la perte de Michel, il m'avait offert en trois disques «vinyl », le CasseNoisette de Tchaïkovski avec pour toute adresse: « P'tit Frère)). Faut-il avouer que je n'ai jamais eu le sentiment d'avoir un grand frère? Nous étions trop différents tout en étant sans doute assez proches pour que j'aie ressenti sa mort comme un arrachement physique, une mutilation, en quelque sorte.

Le Doyenné.

arche de granit et de tendresse

Le Doyenné, ce nom résonne en moi comme un titre de noblesse. Ce « sésame» ouvrait un monde de beauté, de tendresse, de dignité. Mes parents s'y établirent peu avant la guerre et il

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échappa de justesse au bombardement
Cl.

qui marqua la fin de celle-

C'était une vaste maison de granit gris dont la noble façade XVIIIe et le toit immense flanqué d'escaliers cachait une origine quasi mythique puisque les caves, voûtées d'arêtes prenant appui sur deux forts piliers étaient toutes féodales. Les murs de ces caves mesuraient plusieurs mètres d'épaisseur, percées d'étroites meurtrières dont l'une avait été élargie à l'époque révolutionnaire lorsqu'elles servirent de prisons. Enterrées vers le sud mais de plein pied vers le nord, ces caves recelaient une source dans un bassin situé en contrebas de quelques marches. C'était le gouffre de l'inconnu, le gouf&e vers lequel Golau mène Pelléas. «Allez jusqu'au bout de ce rocherqui surplombe et penchez vous un peu ))... La façade arrière avait conservé avec ses fenêtres à meneaux le caractère du XV e siècle et la même épaisseur des murs ouverts en ogives vers l'intérieur ce qui, joint à l'absence de refends et d'escalier interne, permet de supposer la destination primitive d'un grand espace formé d'un seul vaisseau. Une église, peut-être. Cet état primitif avait dû prendre fin avec la guerre de Cent Ans qui fut très active dans ce pays du Mont-Saint-Michel demeuré inviolé tandis que l'évêque d'Avranches, Jean de St-Avit, qui avait certainement hanté ces lieux, s'illustrait en refusant de condamner Jeanne d'Arc. L'énorme bâtiment affecté au doyen du chapitre de la cathédrale d'Avranches, toute proche, avait dû être aménagé en résidence, une première fois au XV e d'où vient la façade arrière, une seconde fois au XVIIIe où l'on procéda d'une manière beaucoup plus radicale en créant un ensemble de grandes pièces, salons et chambres lambrissées dans le goût Louis XV avec un vaste escalier, le tout ouvrant sur un grand jardin par d'immenses fenêtres à petits carreaux, percées dans le mur dont l'épaisseur fut réduite de moitié. Certes la plus belle maison du pays, une oasis de granit et de verdure dans la vieille ville, en tout cas la plus riche d'histoire et de mystères puisqu'on peut l'imaginer visitée par tous les personnages de notre histoire ayant dû se rendre au Mont-St-Michel, en particulier, par ce Jean de St-Avit ou ce Daniel Huet, ami de Bossuet, savant érudit et évêque d'Avranches au grand siècle. Ce Daniel Huet avait été nommé évêque d'Avranches en 1692 à plus de soixante ans, après avoir partagé le plus clair de sa vie entre l'érudition et les mondanités de l'hôtel de Rambouillet. À

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Avranches, il passait beaucoup de temps dans sa bibliothèque. Ses visiteurs s'en plaignaient. On leur expliquait qu'il étudiait et eux de s'étonner qu'on leur ait adressé un évêque n'ayant pas achevé ses études. Celles-ci, et les écrits qui s'en suivirent, couvrent un champ des plus variés allant jusqu'à la localisation du paradis terrestre et la navigation de Salomon. Heureux homme! Pour ma mère, son Doyenné était proprement terrestre. le paradis

D'autres ici se seraient sentis et se sentirent effectivement écrasés, ma mère, elle, petite bourgeoise pleine d'allant et de confiance, sans culture mais non sans énergie y régnait très à l'aise. Étant mi-vraie normande, mi-vraie provençale, la grandeur ne lui causait ni peur ni mélancolie et elle devait s'employer toute sa vie à meubler et orner cette demeure, plus grande que tous nos rêves. Le Doyenné était une arche, une arche de granit et de tendresse. Ce n'était au demeurant pas un château ni un lieu de culte ni même une maison mais les trois à la fois. Un château par le portail d'accès, la poterne, la tourelle extérieure contenant l'escalier qui permettait d'accéder à un chemin de ronde et à des escaliers parcourant les deux pignons ce dont je ne connais pas d'exemple. Un lieu de culte par sa grandeur et le trésor de livres et d'objets divers qu'il recélait. Une maison parce qu'en dépit de son ampleur, cette demeure nous était toute familière, accueillante et protectrice, tant mes parents et ma mère surtout avaient su y infuser de tendresse et d'un bonheur de vivre que seuls de trop nombreux malheurs parvinrent à briser. Mes souvenirs les plus heureux sont ceux des nuits de Noël. Nous voici pour la veillée dans le «hall », pièce immense sans utilité définie, un luxe donc, longue galerie peuplée de meubles anciens, de coffres, de livres partout, un lieu pour la lecture, la musique, la rêverie. Un soir de Noël, mon père nous lit le Christmas Carol de Dickens et prononce « S mJoge)) avec une intonation d'orgue. Est-ce cette même nuit que nous allons recevoir ces si beaux trains gris et rose en bois auxquels j'ai tant joué et dont le sobre dessin a commencé de me faire sentir la douce harmonie du style des « années 30 » ?

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L'une des deux immenses chambres ouvrant sur le jardin était destinée aux trois garçons dont les lits étaient cantonnés à des distances respectueuses. A coté, la chambre de nos parents. Nos soirées n'allaient pas quelquefois sans beaucoup d'agitation. Sur l'injonction de notre mère, mon père faisait irruption en chemise, muni d'une canne, qu'il brandissait comme un matamore, et assénait des coups furieux à l'extrémité de nos lits, là où il savait ne pouvoir atteindre nos corps pelotonnés et médiocrement terrorisés. Ce simulacre de répression faisait grand bruit et apaisait ma mère qui avait gardé près d'elle le plus longtemps possible son petit Michel dans un lit spécialement agrandi pour lui. Mais nous étions déjà grands, de plus en plus grands. Il m'arrivait la nuit des cauchemars dans lesquels je me voyais assigner l'obligation de déménager un nombre infini de meubles, ce dont je ne pouvais venir à bout et qui me réveillait en larmes. Le bon docteur Le Moussu qui devait m'initier plus tard aux charmes des jardins, suggéra de me guérir par des tisanes de tilleul et je prolongeai ce traitement le plus longtemps possible. Ce tilleul se prenait dans la chaude quiétude de la chambre de mes parents tandis qu'on entendait parfois, à la radio, la musique si sensible d'un violoncelle dont mon père disait: ((Écoute commec'estbeau, c'est la voix humaine)). Plus tard, ce furent, en dépit des brouillages, les appels d'Ici ùndres: (( les Français parlent aux Français)) avec ces singuliers messages, (( les brigadesblanchissentsous le harnais))..., ((les
sanglots longs des violons )). . ..

Le hall devait être le lieu des plus grands évènements. C'est là que le 13 juillet 1940, alors que l'on fêtait mon anniversaire, j'entendis mon père réuni avec les autres députés de la Manche, Léon Vaur et Joseph Lecacheux déplorer le coup d'état auquel le maréchal Pétain venait de procéder. Ce fut aussi le lieu des veillées funèbres et des derniers adieux, à Michel, à ma mère, à Lili. . . Ma scolarité d'enfant fut un peu singulière, mes parents ayant eu recours aux services d'une religieuse « sécularisée» pour nous enseigner à lire, à écrire et à compter. La sœur Trochon avait appartenu à je ne sais quelle communauté dissoute ou exilée lors de la « Séparation ». Elle avait choisi de rester dans son pays et d'y poursuivre une existence

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autonome, tout en conservant sa tenue vestimentaire de religieuse. Elle vivait dans un bien modeste logis, non loin du Doyenné, donnant à domicile des cours privés qui assuraient sa subsistance. Chaque fin de journée, elle venait passer quelques heures avec les trois garçons Fauchon, surtout les deux aînés. Cet embryon de scolarité prit fin cependant lorsque mes parents décidèrent que nous avions besoin d'un encadrement plus contraignant. Ce fut à l'occasion d'une farce. Nous n'avions rien trouvé de plus intelligent que de glisser sur le siège de la vénérable religieuse, au moment où elle en prenait possession, un morceau de papier enduit de colle de telle sorte qu'à son départ, le papier, restant collé à son ample jupe sans être vu d'elle, ne manquerait pas d'attirer l'attention et les rires. C'est ce qui arriva mais la sœur Trochon qui n'avait renoncé à rien de sa dignité, avertie par un charitable passant, fit irruption le soir même dans la grande cuisine où nous prenions notre repas pour dénoncer l'insolence en exigeant une réparation exemplaire. Mon père -qui devait avoir quelque peu envie de rires'exécuta et nous administra une volée de coups de canne dans le bas du dos. Comme nous levions le pied en arrière pour nous protéger, les coups de canne - comme par hasard - atteignaient surtout les semelles de nos godillots. Mais celles-ci étaient solides et c'est la canne - de bambou - très affectionnée de mon père, qui céda, ce qui finit par le fâcher pour de bon. J'appris ainsi aux dépens de la fameuse canne qu'on pouvait se livrer à des facéties de tout genre à condition de ne pas être pris en flagrant délit. Mon père était tendre. il ne se fâchait pas facilement. Son mécontentement souvent causé par le caractère quelque peu vif de ma chère maman se traduisait seulement par de longues journées de bouderie où il se réfugiait en lui-même et en la compagnie, si affectionnée, de ses livres. Sa bibliothèque, dans le hall, s'agrandit sans cesse par des achats faits au hasard des bouquinistes et qui complétaient un fond surtout littéraire constitué sans doute, à Paris, durant ses premières années d'avocat. Charles Huysmans, Pierre Loti, Paul Bourget, René Bazin, Henry Bordeaux, Maurice Barrès étaient en première ligne et lorsque mon père en trouvait l'occasion il aimait

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à nous lire certaines très belles pages: c'était, le clair de lune dans les ruines de Philae, de Loti, les parfums du Jardin sur l'Oronte de Barrès (dont je me suis souvenu à la commanderie d'Arville), la sombre évocation du bourreau chez Joseph de Maistre. Il s'agissait pour la plupart de livres de lecture, mon père étant peu attiré par les livres illustrés, les tirages de luxe ou les éditions originales, en quoi je me suis découvert des goûts tout différents à l'exception des éditions originales qui me paraissent relever assez souvent d'un certain fétichisme plus que du goût artis tique. Après que la sœur Trochon eut conduit nos premiers pas dans l'art de lire, d'écrire et de compter, notre père nous confia à l'école St-Joseph tenue par les Frères des Écoles chrétiennes. Il avait été leur élève à Caen jusqu'au brevet, tenait d'eux le meilleur de sa formation et appréciait vivement ce mélange de sérieux et de bonhomie qui est leur secret, mélange si rare dans les institutions françaises où, les leçons de La Fontaine non plus que de Montaigne n'ayant jamais été prises au sérieux, on a toujours préféré les têtes bien pleines aux têtes bien faites. Une belle après-midi ensoleillée, le frère directeur faisait irruption dans la classe et déclarait, tout joyeux: ((Mes enfants,ilfait
trop beau pour passer l'après-midi sur les livres, allons ensemble travailler au

jardin )). Telle était l'ambiance de l'école Saint-Joseph où je me plaisais assez, si tant est que j'aie jamais pu me plaire dans une organisation réglée et disciplinée où chaque jour ressemble à la veille comme au lendemain. Je ne me souviens que d'une incartade. Je ne sais sous quelle impulsion je m'enfuis un jour de l'école. Le frère directeur organisa immédiatement les poursuites et lança une ou deux classes à ma recherche parcourant la ville en tous sens, sans parvenir à me retrouver bien sûr. Mon père - alors membre de la Chambre des députés était rarement présent et ma mère avait fort à faire, face à ses trois garçons dont aucun n'était un modèle de sagesse. Elle grondait, promettait au retour du chef de famille en fin de semaine, de sévères corrections, toujours oubliées d'ailleurs.

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Chez maître Nativelle Les dimanches nous allions souvent chez nos grands-mères, à la campagne, mais les vacances donnaient l'occasion de grands déplacements à Carentan chez les parents de ma mère. Lorsque vint la guerre ce ne fut pas une petite affaire que de franchir les 80 kilomètres qui séparent Avranches de Carentan. En l'absence de voiture, car la magnifique Renault de mon père avait été mise sur cales du fait de la pénurie d'essence, il fallait emprunter le train et c'était un véritable festival ferroviaire puisqu'il fallait « changer» deux fois: à Folligny d'abord, à Lison ensuite. Ce dernier changement donnait lieu à un arrêt de quelques heures, ce qui pennettait une visite approfondie des environs de Lison où il n'y a selon mes souvenirs, rien à voir. Cette longue marche dans la campagne ajoutée aux interminables moments de parcours sans cesse interrompus pour de petites gares d'intérêt très local faisait de cette traversée départementale un voyage au long cours en l'honneur duquel le temps paraissait suspendu. TI n'en fallait pas moins pour nous préparer aux délices de l'impasse des Saules où vivaient monsieur et madame Nativelle, mes grandsparents, dans une demeure où l'on n'accédait, dernière épreuve qu'en empruntant un escalier de granit assez élevé pour nous faire sentir que nous ne débarquions pas n'importe où et qu'il s'agissait d'une promotion. Dans cette demeure, cependant, avant la guerre, le temps paraissait arrêté car tout était immuable et quelque fois figé comme ce salon perpétuellement baigné dans l'ombre de ses volets clos. Ici, il ne pouvait rien arriver, si ce n'est, chaque jour, l'heureux évènement des repas dont la préparation comme la consommation étaient les seules affaires sérieuses. Ici, en effet, la cuisine, tour à tour méditée et savourée, était d'un grand raffinement en même temps que d'une grande simplicité car ma grand-mère ne cherchait en rien à donner aux mets un autre goût que le leur. Mais quel goût! Le poisson et les coquillages occupaient une place de choix, depuis le turbot - qui, en ce temps là, avait un vrai goût de turbot - jusqu'aux modestes bulots, appelés «rans ». lis donnaient lieu à

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une exploration minutieuse à l'aide de petits marteaux planchettes pour protéger les nappes brodées.

et de

Mon grand-père était un ancien notaire, un notaire de la grande époque qui avait trouvé le moyen de faire toute se carrière sans s'enrichir, sans même acheter sa propre maison. On disait de lui que, envoyé en inspection confidentielle chez d'autres notaires, comme il est d'usage, il refusait l'invitation à déjeuner, elle-même d'usage et posait sa grosse montre sur la table en disant: ((Nous
sommes là pour travailler, mon cher confrère. Travaillons ».

Ses manières, comme on l'imagine, étaient assez cérémonieuses ce que faisait prévoir son « col cassé ». On disait que pour serrer la main, il tendait le bras avec vigueur afin de vous tenir à distance. C'était au demeurant un homme très bon, un «Viking doux» n'ayant d'autre attachement que sa femme, ses deux filles et leurs familles. Il leur offrait des voyages auxquels il ne participait pas personnellement, ne connaissant pour tout déplacement que sa promenade à pied quotidienne aux environs de Carentan, toujours sur la même route et s'arrêtant au même endroit pour revenir sur ces pas. C'était pour moi l'incarnation même du capitaine Hatteras, lequel à la fin de sa vie, faisant invariablement la même promenade, marchant vers le nord dont le Pôle avait été la passion de sa vie. Ge parle du capitaine, bien sûr).
Maître Nativelle avait en outre la grande sagesse de ne pas s'occuper de nous et de nous laisser une paix royale. Peut-être ne me montrais-je pas des plus faciles, puisqu'il disait de nous: (( Petit Jacques, Maître Pierre ».

La maison de l'impasse des Saules recelait deux grandes attractions: son parc et son grenier. Le parc, très étendu pour une propriété en ville était orné de nombreuses « fabriques », faites de rochers « artistiquement» accumulés pour former des bassins, des grottes et des simulacres de montagnes. Elle offrait des vues sur l'église et son environnement, planté d'arbres qu'une escalade facile permettait de gagner, évasion cependant interdite aux enfants. Un grand perron permettait d'accéder à la maison et une petite porte donnait accès à une rue conduisant au « port» et à ses péniches mélancoliquement échouées, à défaut de bateaux, fort

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rares à l'époque.. Des arbres de toutes tailles étendaient leurs ombrages et enveloppaient les « fabriques », faisant de l'ensemble un décor héroïque digne du Poussin, mais aussi une sorte de jardin de Klingsor auquel ne manquait ni une serre vitrée, lieu particulièrement magique, ni même un chaos de rochers plus magique encore puisqu'en détachant certains de ceux-ci nous parvînmes à découvrir un « passage» secret qui se révéla conduire non aux Enfers mais à la « fosse de graissage)} du garage voisin. Le grenier était un autre royaume d'autant plus enchanté qu'interdit aux enfants. J'y trouvais entassés outre les jouets délicats des demoiselles Nativelle : poupées, berceaux, dînettes, un grand nombre de malles contenant des vêtements de la fin de siècle, depuis des pantalons rouges et des sabres d'ordonnance jusqu'à d'amples manteaux, châles et autres fan&eluches de la Belle Époque. Ni mon grand-père toujours à distance, ni ma grand-mère trop occupée par sa maison n'exerçaient de contrôle sur nos jeux ou expéditions qui se donnaient donc libre cours dans l'insouciance de la montée des périls qui troublaient cependant la quiétude familiale par les échos de la guerre d'Espagne, d'abord, puis des progrès d'Hitler en Allemagne, de Mussolini en Italie, de Franco en Espagne. Par beau temps, notre père embarquait la famille pour la plage de Sainte-Marie-du-Mont où, dans mon souvenir, la mer paraît toujours lointaine. Cela ne décourageait pas mon père de se munir de vieilles chambres à air destinées après gonflage à servir de bouées de sauvetage... pour le cas où! La principale occupation était la recherche des coques, enfouies dans le sable d'où le député de la Manche savait les extraire du bout de ses orteils, avec une dextérité surprenante. C'est à Carentan que je rencontrai la mort pour la première fois, lors du décès de mon arrière grand-mère, Mme Berger, veuve d'un agent placier venu de Provence où il avait laissé sa famille et un lopin de terre parfumée, à Suze-la-Rousse. C'est à lui que nous devons la nostalgie du soleil et le goût des primeurs avec cette particularité de manger les artichauts crus. TIétait connu pour son impiété et ne se gênait pas pour l'affirmer en exigeant de sa

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femme, fort dévote, qu'elle lui prépare un beefsteak, tous les vendredi midi. Il n'en fallait, sans doute, pas moins pour défendre sa liberté dans ce chef-lieu de canton « bien pensant» où la messe du dimanche, dans la jolie église gothique, rassemblait presque toute la population sous la férule d'un suisse drapé dans une toge de velours rouge qui le faisait ressembler à un doge de Venise. Ce décorum le plaçait, dans mon esprit, très au dessus des suisses d'Avranches ou de Fougères (Brécey n'en avait pas) lesquels, en dépit de leur jaquette brodée, de leur bicorne et de leur canne à pommeau d'or n'étaient que des sous-officiers endimanchés, comme je pus le vérifier le jour où je constatai que le suisse d'Avranches occupait durant la semaine, en blouse grise et armé seulement d'un fil à couper le beurre, les fonctions d'épicier, qui plus est dans une épicerie de quartier et non dans l'épicerie « centrale» où sa dignité eût été mieux préservée. La seconde fille de maître Nativelle avait épousé un médecin généraliste de Fougères, le docteur Joseph Poirier, chez qui nous passions une bonne partie de nos vacances, soit à Fougères, soit à la maison de famille de Landean, les deux sœurs comme les deux beaux-frères et les cousins s'entendant à merveille. Ce n'était que bons repas, promenades archéologiques à la recherche des églises ou des manoirs, soirées de lectures, de chansons et de plaisanteries bon enfant. Dans les deux familles, les fêtes traditionnelles étaient particulièrement fastueuses. Chez les Poirier, pour Noël, on établissait une crèche aussi grande que celle des églises, ce qui faisait notre ébahissement. Le homard ou la langouste étaient assez souvent conviés. Les deux sœurs les préparaient ensemble en se racontant des histoires interminables et je me trouvais toujours là pour les aider à grignoter les débris de leur ouvrage! En cuisine comme en amour, l'appétit est-il jamais plus vif que dans les travaux d'approche?

Maladies

et convalescences

Carentan ou Brécey étaient des maisons particulièrement favorables pour les temps de maladie. Avec le développement de la médecine, spécialement des antibiotiques, les enfants de maintenant sont privés de ces temps de répit, de méditation

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somnolente et de douceur que nous offraient alors les maladies avec leur succession rituelle de symptômes et de phases plus ou moins aiguës, enfin de convalescence plus ou moins prolongée mais toujours délicieusement oisive. À Carentan, on était soigné principalement par des chocolats succulents accompagnés de ces biscuits feuilletés et ondulés dénommés «Pailles d'or». C'était mon régal. Le contact dans ma bouche de ces petits tubes fourrés de confiture suivi de la cassure libérant la saveur framboisée, m'enchantait. Avec le chocolat, j'avais droit à un ou deux de ces biscuits. Je les cachais quelques fois sous mon oreiller et me plaignais ensuite: «Bonne maman, tu as oublié de me donner les «Pailles d'or» ! ». À Avranches, les maladies étaient moins bien accueillies, ma mère tenant l'énergie pour le meilleur des remèdes. À Brécey, au contraire le laisser-aller était plutôt une vertu : «Que veux-tu, disait l'autre Bonne maman (celle de Brécey dite aussi « à cou» parce qu'elle nous prenait volontiers dans ses bras),je n'ai )). jamais eu aucune énergie Elle avait toujours été fragile, sensible, délicate et son espérance de vie était très limitée dans l'esprit de son entourage. En définitive, elle a survécu à presque tous et c'est près d'elle que je trouvai le repos après les plus grands malheurs. C'est aussi près d'elle que je vécus la diphtérie qui aurait dû, disait-on (Plus tard), m'emporter. Grand silence de la chambre où les cartonnages enluminés montaient, au chevet du petit garçon fiévreux, la plus vigilante et la plus affectueuse des gardes. Les visiteurs, avertis de la gravité du mal, circulaient sur la pointe des pieds et penchaient sur moi des visages anxieux. En définitive, comme on l'a deviné, je survécus n'étant sans doute pas de ces sujets d'élite dont on déplore qu'ils aient quitté trop tôt ce monde. Je mesurai la gravité du mal aux précautions que l'on prit pour désinfecter ma chambre avec de curieux produits fumigènes après avoir obstrué toutes les issues par des bandes de tissu collées. La convalescence fut princière. Je ne manquais ni de pain grillé, ni de lectures et une fois debout je pus récupérer les jolies boîtes longues, en bois, qui avaient contenu les ampoules médicinales pour en faire une armada de bateaux qui flottaient

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gaiement à la surface d'abreuvoir.

d'une

grande

auge de granit

servant

C'était le paradis. C'était au Roncelet.

Le Roncelet" berceau

des rêves

Reste à dire comment se fit l'éclosion de mon cœur et quelle fut, pour moi, l'école de la tendresse et de la poésie. En dépit de son nom épineux, c'est le Roncelet qui en fut le berceau. Château de mes rêves, de mes secrets, de tout ce qui s'éveillait dans mon cœur et que les accidents de la vie n'ont pu atteindre. C'était la résidence de ma grand-mère, à Brécey. Mon grand-père, Eugène Fauchon, s'était fait bâtir cette vaste demeure dont il était l'architecte, aidé par son @s Maxime, mon père. Il avait mis, dans cette maison, beaucoup de goût personnel avec une pointe de superbe. Un pavillon central de quatre étages, d'une grande pièce chacun donnait à l'ouvrage sa physionomie particulière, non dénuée d'allure il faut l'avouer en regrettant que, construit autour des années 1910-20, il n'ait en rien bénéficié de l'Art nouveau, faute sans doute d'intervention d'un architecte. Ce pavillon était flanqué vers la route d'un plus ancien bâtiment de deux étages de construction classique, origine de la bâtisse et de l'autre d'un bâtiment plus long qui ne fut jamais aménagé, restant à l'état de remise contre laquelle le bon chien Ralph, grand ami de la famille avait son logis particulier. Au Roncelet, vivaient ma grand-mère, sa propre mère, dite la mère Lemardeley, fort âgée mais très vaillante, avec leur employée chargée des soins de la petite ferme réduite à deux vaches sur deux hectares de pâture et d'une basse-cour traditionnelle dont les soins quotidiens valaient, à mon aïeule, le surnom de «maman cocotte» car elle avait toujours quelques graines au fond de ses poches à l'intention de ses protégées. Avec le souvenir partout présent de mon grand-père, tempérament d'artiste pratiquant le bois découpé et la musique enregistrée sur cylindres, avec la mode paysanne de mon arrière grand-mère toujours en bonnet, cotillon et robe jusqu'au chevilles,

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