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Le vieux communiste

De
160 pages
Le Parti Communiste Français a connu et connaît encore bien des péripéties, des jours glorieux et d'autres qui le furent moins. Le vieux militant communiste est une espèce fragile, peut-être en voie de raréfaction. Il importe de le protéger. Il est utile de raconter les "riches heures" de ce personnage. "J'ai voulu, par cet ensemble de récits et d'évocations, contribuer à son écriture. J'ai essayé de lui conserver un caractère souriant et primesautier, qui ôte toute gravité aux choses les plus sérieuses".
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Le vieux communiste
Parcours du militant

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-07020-2 EAN:9782296070202

Jacques FRANCK

Le vieux

communiste

Parcours du militant

L'Harmattan

Du même

auteur:

La Ballade du Généraliste, L'Harmattan 2006 Le Spermatozoide Octogénaire, L'Harmattan 2008

AVANT-PROPOS

J'ai écrit sur les médecins. J'ai évoqué les divers épisodes ayant émaillé le vie d'un vieillard. Je n'aurais pas la conscience (ou ce qui m'en reste) tranquille si je ne consacrais pas quelques pages à l'histoire du militant que ce vieillard ne cessa jamais d'être. Si vous souhaitez connaître le stress, l'angoisse, la colère, l'enthousiasme, la fraternité, adhérez au Parti Communiste. Vous risquez peu d'être déçus. Si ce n'est pas dans vos idées, n'adhérez pas. Mais lisez quand même ces pages. Vous ne tomberez pas dans un piège, et vous apprendrez des choses qui manqueraient à votre culture. Ce serait dommage. On peut probablement vivre intensément sans être communiste. Je le crois mais ne peux l'affirmer. Depuis l'âge de dix-neuf ans, je n'ai pas eu d'autre expérience. Avant, j'étais très jeune et je ne saVaISnen. La vie d'un communiste n'est pas toujours facile. Elle l'est même rarement. Elle est soumise à des heurts, des coups, des interrogations. D'immenses satisfactions aussi. Elle est tout sauf monotone. En outre, les aléas d'une telle existence s'additionnent à ceux d'un parcours professionnel et familial "normal". Le communiste se vautre rarement dans la tranquillité. Mais il déprime peu, ou alors il lui en faut beaucoup. On peut définir le communiste comme un optimiste en décalage avec la réalité. Ou comme un pessimiste qui se raisonne. Dans ces pages, je n'écris pas l'Histoire, ni celle du Parti Communiste Français, ni celle de mon pays. Ni la mienne. Je ne me réfère pas à la philosophie. Je ne me livre à aucun exercice théorique. Je ne fais pas de prosélytisme. Ce texte n'a aucune finalité pédagogique. Il ne vise pas à la propagande. Je ne traite ni de mon métier ni de ma vie en dehors de la politique et ne répète pas ce que j'ai déjà écrit ailleurs.

Je puise des souvenirs dans mon passé de vieux communiste, vieux par l'âge et par l'ancienneté. Ils sont nombreux et je suis contraint de trier. Je m'autorise quelques réflexions. Je raconte surtout des histoires. En une quarantaine de flashes, de courts chapitres, je tente d'illustrer la trajectoire d'un militant "de base". Trajectoire longue de plus de six décennies, aux aspects variés et multiformes. Je n'ai pas tout vu. Dans aucun domaine une vie humaine n'y suffirait. Alors, dans la saga d'un parti comme le mien. .. Je n'ai pas tout compris. Je ne tente pas de faire passer dans la compréhension d'autrui ce qui n'a pas pénétré la mienne. J'ai souvent eu tort mais je ne l'ai jamais vraiment cru, sur le moment du moins. Ce qui caractérisait certains communistes de ma génération, qui ne sont plus si nombreux, c'était la certitude intime d'avoir toujours raison. Ils ont attendu longtemps pour s'avouer le contraire. Je parle de beaucoup de choses. Ça va de mes balbutiements d'apprenti révolutionnaire à une soirée conviviale de vieux cocos exactement soixante-trois ans plus tard. J'évoque entretemps les apprentissages, les erreurs et les illusions, le courage et l'obstination de mes camarades, les luttes justes et celles qui le furent moins. Je m'étends sur les expériences extérieures, les voyages au contact de pays tels que les premières "démocraties populaires", l'Union soviétique, Cuba. Je ne passe pas sous silence les évènements qui ont précédé puis marqué la disparition de ce que nous pensions être le socialisme réel. Ni mes réactions face aux cruelles réalités. Tout est vrai dans ce que je raconte. Je survis à un si long passé sans être béat ni vraiment tourmenté. Une désillusion partielle a succédé à un enthousiasme total. La fidélité n'a jamais désarmé. Quand je me relis, un sentiment submerge le doute: l'espoir.

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L'ACTE FONDATEUR (1944)

Un matin de novembre 1944, j'entre à l'annexe de la Faculté des Sciences de Paris, rue Cuvier. Tout juste sorti de l'occupation et de ses tumultes, je roule un peu les mécaniques, outrageusement fier d'une participation modeste aux combats de la Libération dans le centre de la France. J'ai dix-neuf ans. Je me prépare à devenir médecin. En préambule, le futur toubib, avant même de mettre les pieds dans un hôpital ou d'apprendre le nom de la moindre maladie, reçoit pendant une année universitaire le baptême de la science pure, à savoir la Physique, la Chimie, la Biologie (animale et végétale). D'où le nom de PCB attribué à ce cycle initiatique. Je crois avoir des opinions politiques Ge le croirai encore au cours des six ou sept décennies qui suivront). Pendant la période précédente, je n'ai eu ni l'imagination, ni l'opportunité, ni peut-être le courage de concrétiser mes tendances. Il est temps de me rattraper. Justement, sur un panneau d'affichage, j'aperçois parmi beaucoup d'autres un bout de papier manuscrit (la communication était artisanale). Il y est fait appel aux bonnes volontés désireuses de se constituer en cercle d'étudiants communistes. Je me précipite dans le local de la Fac où je fais connaissance de mes nouveaux camarades, garçons et filles. La première fois, ils ne sont pas très nombreux. Par la suite, ça s'étoffera. Nous ferons un bout de chemin ensemble. Court avec la plupart, qui s'éparpilleront une fois passé l'enthousiasme initial. Un peu plus long avec d'autres: ils attendront, pour nous quitter, une réussite professionnelle rendant moins urgente à leurs yeux la transformation de la société. Enfin, quelques "happy few" ne guériront pas : ils continueront, et moi avec. Dans chaque groupe humain se dégage spontanément un personnage plus hardi, plus avantageux, plus péremptoire. Il s'arroge le rôle de "leader". Rôle que d'ailleurs le groupe lui dénie souvent. Il rentre alors dans le rang et soupire, se jugeant incompris. Ou bien il cherche à s'imposer quand même, d'où

conflit. Quelquefois, on voit émerger plusieurs postulants chefs, qui entrent en compétition. D'où conflit plus complexe. Dans notre cercle balbutiant de nouveaux militants de la révolution, nous avions un ou deux de ces leaders. Mais leur nocivité était heureusement atténuée. Ils ne mettaient pas en danger la cohésion du groupe. Nous ne savions pas très bien comment affirmer nos idées, faire éclater la justesse de nos conceptions à la face du monde ou, tout au moins, de nos condisciples, recruter. Tout commença par des discours (ça continua pareillement). Nous reçûmes nos cartes de la Fédération des Jeunesses Communistes de France. La première, je l'ai malheureusement perdue, mais j'ai conservé la suivante, millésime 1945, signée par la Président des JC, Raymond Guyot, et par la secrétaire de mon cercle. Jeannine 1., une gentille copine, a disparu de mon champ visuel et des milieux que j'ai fréquentés depuis des temps immémoriaux On passa à la distribution des tâches. Je ne sais plus qui décida que j'avais une tête propice à l' "agit-prop" : l'action de masse m'irait comme un gant. J'osais d'autant moins m'y soustraire que la perspective ne me déplaisait pas. Et je n'allais pas entrer dans la vie militante par un lâche refus. En fait, je ne savais pas en quoi ça consistait, mais je brûlais de me rendre indispensable Il importait d'asseoir notre influence sur les quelques centaines d'étudiants fréquentant le PCB et présumés politiquement ignares. Ils l'étaient. Nous ne valions pas beaucoup mieux. Pour les attirer à nous, on résolut de frapper un grand coup. Un matin, avant le cours de Biologie Végétale, je me hissai sur l'estrade magistrale devant 250 jeunes amateurs de savoir. J'avais l'intention de prononcer une petite allocution, enflammée à souhait, mais un regard sur mes condisciples m'en dissuada. Ils étaient assez turbulents, et je pressentais que les propos que j'allais leur tenir ne les calmeraient pas. Ce fut le premier signe d'une sagesse politique - qui ne se développera pas outre mesure. Mais il n'était pas question de capituler devant le peuple. M'emparant d'un morceau de craie rouge (évidemment), je traçai sur le tableau noir la phrase suivante: 8

COMMUNISTES ET SYMPATHISANTS, TOUS A LA RÉUNION... Je n'ai pas eu le temps de préciser l'heure, le lieu, le sujet de cette réunion. La salle ne réagit pas en ma faveur. Ce matin-là, j'ai vraiment connu l'impopularité. Les objets classiques des grands chahuts estudiantins convergèrent vers ma tête (boulettes de papier compactées, chewing-gum consciencieusement mâché, bombes à encre, etc.). Plus les insultes, les allusions à l'or de Moscou, les imputations infamantes à caractère sexuel. J'ai regagné rapidement ma place, sans subir d'autre agression. Mes condisciples me regardaient avec étonnement. Le communiste n'était pas encore une espèce s'affichant au grand jour dans ce genre de milieu. Ils n'y étaient pas habitués. D'ailleurs, la plupart ne s'y habitueront jamais. Mais quelques-uns, à la fin du cours, m'approchèrent en catimini et me manifestèrent de la sympathie. Ils acceptèrent d'assister à la fameuse réunion. Nous ne pûmes pas très longtemps tenir nos assises dans les salles de la Fac. Heureusement, les Etudiants Communistes disposaient d'un local rue de Médicis, près du Luxembourg. Il ne désemplissait pas. En ce temps-là, à nos yeux, l'urgence était quotidienne. Les réunions extraordinaires succédaient aux assemblées générales. La situation en France et dans le monde (la guerre n'était pas terminée) ne prêtait pas à la béatitude. On faisait (par anticipation) mai 68 plusieurs fois par semaine. Nous n'avions pas connu jusqu'alors la pratique de la démocratie: au début de la guerre, nous n'étions âgés que de quatorze ou quinze ans. Nous en profitions donc avec avidité. Je me suis vite trouvé sur une orbite d'enthousiasme, de discussions, d'amitiés, de dogmatisme aussi. Je tourne encore.

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LA CONFIRMATION

(1945)

Au printemps de 1945, un mois avant la capitulation allemande et la fin de la guerre en Europe, les Jeunesses Communistes se sont auto-dissoutes, à tort ou à raison. Elles ont donné naissance à "un vaste mouvement de masse de la jeunesse" (phraséologie de l'époque). L'Union de la Jeunesse Républicaine de France accueillait en son sein tous ceux qui se reconnaissaient dans ses objectifs, qui étaient exactement les mêmes que précédemment, à la dénomination près. Malgré la qualité de ses dirigeants, tous communistes issus de la Résistance, je ne crois pas que l'UJRF ait totalement incarné "la jeunesse ardente qui veut escalader le ciel", comme le proclamait son hymne, un beau poème de Paul Vaillant-Couturier. Avec un recul de plus de soixante ans, je la perçois plutôt comme une gentille association de boys scouts politiques. Je le pensais probablement déjà, mais il eût été blasphématoire de me l'avouer, et hérétique de le dire. Bien sûr, on avait prévu aussi les girls scouts. Afin de ne pas effaroucher les parents et de ne pas porter atteinte à la morale conventionnelle, les filles étaient organisées dans un mouvement parallèle: l'Union des Jeunes Filles de France. La mixité n'était pas à l'ordre du jour. En principe, car, dans la réalité, le mélange des genres était heureusement fréquent. Là comme ailleurs. Je ne me souviens pas avoir énormément participé aux activités de l'UJRF, à part une adhésion formelle à un cercle d'étudiants. Ainsi que la plupart de mes copains, j'avais quitté en cours d'année universitaire la Fac de Sciences à la faveur d'une session spéciale du PCB réservée aux résistants et anciens maquisards. Le passage en Fac de Médecine marquait l'accession à l'âge adulte. Je ne désirais pas jouer, camper, chanter, et me livrer aux joies et aux ris de l'adolescence. Je voulais être communiste. Je ne pouvais le devenir vraiment qu'en adhérant au Parti Communiste Français. La démarche ne me posait aucun problème moral. Je n'avais pas d'état d'âme, bien au contraire.

Personne ne m'avait tendu de bulletin d'adhésion. Aucun militant ne m'avait sollicité. Je me suis rendu spontanément un dimanche matin à la section du Parti du dix-huitième arrondissement G'habitais à Montmartre). Le 48 de la rue Duhesme, non loin du métro Lamarck-Caulaincourt, abritait dès 1945 les communistes de l'arrondissement. Ils y sont toujours. Dans un bureau, un vieux dentiste du quartier de la Chapelle, le camarade Astouin, alors très populaire chez les habitants du dix-huitième, m'a reçu cordialement. Il m'a affecté à la cellule 3705. Je fus sensible à la désignation poétique de ce qui allait devenir pour moi une nouvelle famille. En ce temps, l'organisation du Parti se parait d'appellations plus ou moins militaires. Je pense qu'il faut voir là les séquelles de longues périodes de clandestinité. La numérotation des cellules n'a disparu que vers 1950. On les a alors baptisées du nom de personnalités. Mais le terme de "cellules" persiste, ça fait partie de notre culture, nous n'aimerions pas qu'il subisse une mutation. La cellule 3705 se réunissait tous les mardis à 20 heures 30 dans une cave de la rue Duhesme qui lui était dévolue ce soirlà. La première fois, on me remit ma carte, portant mon nom, le numéro (746.636), les signatures de la secrétaire de cellule, de l'adhérent, du secrétaire général Maurice Thorez. On collait un timbre par quinzaine Ge payais 10 francs par timbre, ce qui n'était pas trop onéreux). La cave, le numéro, l'apparence de discipline (présence indispensable, heure précise) inquiétaient certains. On évoquait la caserne, voire la prison. En réalité, les réunions de cellule comptaient et comptent encore parmi les assemblées les plus amicales, les plus chaleureuses auxquelles j'ai participé. Dans mon "vécu", elles sont nombreuses: à ce jour, cinq à sept cents, en total cumulé approximatif. En 1945, le PCF avait le vent en poupe. Son comportement dans la Résistance, sa présence au gouvernement du général de Gaulle, ses campagnes pour la reconstruction du pays, le rôle de l'URSS dans la défaite du nazisme lui valaient un courant de sympathie énorme. Immanquablement, ça lui attirait un grand nombre d'adhésions d'opportunistes, qui voyaient là une 12

occasion de faire carrière, voire de se blanchir, ou d'innocents, qui n'avaient aucune idée de ce que pouvait être un parti révolutionnaire. J'ai connu, dans cette cave du mardi soir, toutes sortes de gens. Un vieux, ancien radical des années vingt, avait la désagréable manie de me gratter la paume quand nous nous serrions la main. Répondant à ma perplexité, il m'expliqua dans le tuyau de l'oreille la signification de ce signe: il espérait, par ce chatouillement digitopalmaire, me recruter pour sa loge maçonnique. J'ai décliné poliment: je n'étais pas là pour ça. Nous étions impressionnés par l'éloquence et la sincérité d'un jeune barbu, d'aspect romantique en diable, sorti tout droit de la Résistance, où il avait joué un rôle non négligeable. Philippe émouvait. Tous voyaient en lui l'avenir du Parti, sans oser le dire: il eût été mal venu de supposer que nos dirigeants aimés puissent un jour être supplantés. Mais les militants montmartrois se félicitaient de compter dans leurs rangs une telle personnalité. Lui-même posait à l'évidence les premiers jalons d'une ascension politique gratifiante. Un jour, il a disparu sans que l'on s'en aperçoive. On a vite oublié cet oiseau de passage. Le cas n'était pas rare. Philippe a ressurgi après quelques décennies: il était ministre dans un gouvernement sous la houlette de Giscard. Il ne serait certainement pas parvenu à cet honneur insigne par la voie de la cellule 3705 de la section du Haut Montmartre du Parti Communiste Français. Il s'était épaissi, sa barbe avait pris de l'autorité. Mais il avait gardé sa fidélité à la Résistance et ne reniait pas son attachement profond aux valeurs de la démocratie. L'ex camarade Philippe ne s'est jamais perdu dans les bourbiers d'une droite "moderne". Le très vieux camarade Bardet, ancien des luttes ouvrières héroïques de la fin du XIXOsiècle, ne voyait pas grand-chose. Il logeait seul dans un galetas comme on n'en imagine plus, sous les combles d'un immeuble pourri proche de la section. Il ne manquait pas une réunion, participait à la vente de l' "Humanité" chaque dimanche, vivait pratiquement dans la rue, connaissait tout le monde.

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Une douzaine d'années plus tard, le camarade Bardet, complètement aveugle, avait déménagé en banlieue est, à Pantin. Trois ou quatre fois par an, il se débrouillait pour venir me consulter à mon cabinet du dix-septième arrondissement. Et puis, il n'est plus venu. J'avais attiré dans cet antre famille et amis. Notamment mes deux meilleurs copains de fac, Pierre et Maurice. Notre dévergondage (purement verbal), notre conduite parfois turbulente dans des conjonctures exigeant plus de solennité, faisaient tiquer les rigoristes qui foisonnaient dans le Parti. Au cours des vins d'honneur, "goguettes", célébrations diverses, nous ne chantions pas seulement des chants politiquement corrects. Notre statut de futurs toubibs nous incitait à entonner des chansons dites de salle de garde. Ces enfantillages nous valaient des commentaires sévères. Dans ce temps-là, on ne plaisantait pas avec la fesse dans le Parti. La classe ouvrière se devait d'être vertueuse. Il faudra pas mal de temps avant d'en venir à des conceptions plus larges. Avec mes camarades de Montmartre et d'ailleurs, j'ai appris beaucoup. Avant tout, l'amitié. La guerre et l'Occupation avaient constitué le tissu de mon adolescence. Les circonstances qui conditionnaient alors ma survie, les changements de résidence ou d'identité, les voyages, les fuites, les exils successifs ne favorisaient pas l'établissement de liens amicaux autres que fugitifs et superficiels, basés sur le hasard et pas sur l'affinité. En partageant mon existence entre la Faculté de Médecine, l'hôpital, le PCF, j'ai connu des tas de gens. Nombre d'entre eux sont devenus des amis, souvent durables. Honnêtement, dans un autre milieu, les effets auraient été semblables. Mais c'est dans ces milieux-là, et pas ailleurs, que je me trouvais. La profondeur des affinités intensifiait les amitiés. Et puis j'avais vingt ans, ce qui n'était pas rien. J'ai appris aussi l'intolérance. Ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux. Pourquoi ne pas dire ce qui gêne et que \'on regrette? Nous avions la certitude de détenir la vérité révélée. C'était un de nos péchés mignons (pas si mignon que ça). Lorsque nous nous penchons sur nos mentalités d'alors, nous sommes surpris 14

par la compacité de notre dogmatisme. Nous acceptions l'expression de toutes les opinions, à l'exception des autres. Nos thèses et nos explications des choses ne souffraient aucune critique, aucune interprétation. Ce n'était même pas à prendre ou à laisser, c'était à prendre, sans alternative. Nous étions plutôt rigides. Les sujets brûlants, les dogmes intangibles étaient nombreux. La suprématie de l'URSS, l'inéluctabilité du passage au socialisme et au communisme en suivant les préceptes des maîtres du marxisme, la personnalité charismatique du grand Staline, le rôle obligatoirement dirigeant du Parti Communiste Français, l'infaillibilité de nos chefs, rien de tout cela n'était négociable. Nous nous sommes drapés dans de telles allégations pendant bien trop longtemps. Des millions de Français nous ont néanmoins suivis, malgré notre intégrisme. Je m'en étonne. Fallait-il que nous ayons si fortement raison, que nos solutions correspondent aux besoins, et que les autres soient pires que nous! Si ça avait duré un peu plus longtemps, nous serions morts (politiquement). Nous avons progressivement changé. Bien tard, en traînant les pieds. Et nous le payons encore au prix fort. J'ai appris la solidarité, la défense des plus misérables, le combat contre les guerres coloniales et contre la guerre tout court, les manifestations où nous prenions des coups de matraque parce que nous ne voulions pas de la "sale guerre" au Viêt Nam ou que nous dénoncions la bombe atomique. J'ai appris, dans un genre différent, à mieux gérer mes raisonnements, mes réflexions, mon système de pensée. Tout n'était pas à jeter dans l'enseignement doctrinal que nous recevions. Loin de là. La rigueur dialectique, qui n'a rien à voir avec le rigorisme sectaire, autorise une approche plus sereine et plus efficace des problèmes, de quelque nature qu'ils soient. J'ai appris à me lever tôt le dimanche matin, alors que mon naturel ne m'y portait pas, et à me planter à l'entrée du métro Lamarck-Caulaincourt. Un paquet d' "Huma" sur le ventre, je hélais les voyageurs et leur proposais, avec une emphase qui marquait ma volonté de convaincre, le ''journal du Parti des Fusillés, le seul organe de la classe ouvrière". On m'approuvait parfois, on m'insultait souvent, me traitant de sale coco, d'agent 15

de Moscou (ce qui était évidemment faux), ou simplement de petit con (ce qui, du point de vue de la logique pure, s'avérait plus difficile à réfuter). Nous étions plusieurs, ça limitait les risques d'affrontements physiques. En fin de matinée, nous allions ensemble boire un verre à la "République de Montmartre", un troquet bien nommé de la rue Marcadet toute proche. J'ai souvent renouvelé cette opération, plus militante que commerciale, en divers endroits de Paris et de banlieue, avec des fortunes inconstantes. Depuis quelques années, je me calme. Bref, chez les communistes, j'ai appris pas mal de choses. Mais il m'en reste encore beaucoup à apprendre. J'ai intérêt à me dépêcher.

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