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Le voyage d'un gentilhomme d'ambassade d'Utrecht à Constantinople en 1765

De
246 pages
En 1764, Wilem Gerrit Dedel vient d'être nommé ambassadeur des Provinces unies en Turquie et organise son voyage pour rejoindre Constantinople. C'est ce périple entre Utrecht et la capitale de l'empire ottoman que décrit l'auteur de ce manuscrit. C'est aussi un guide touristique avant l'heure, témoignage vivant et coloré, qu'a laissé Meijn van Spanbroek, ce jeune commerçant "gentilhomme d'ambassade".
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LE VOYAGE D'UN GENTILHOMME D'AMBASSADE D'UTRECH À CONSTANTINOPLE EN 1765

Collection Là-bas dirigée par Jérôme MARTIN

Déjà parus: Louis GIGOT, Syracuse, 2006. Aline DUREL, L'imaginaire des épices, 2006. Henri BOURDEREAU,Des hommes, des ports, des femmes, 2006. Gérard PERRIER,Le pays des mille eaux, 2006. Fabien LACOUDRE,Une saison en Bolivie, 2006. Arnaud Nouï, Beijing Baby, 2005.

JAN ABRAHAM

MEIJN V AN SPANBROEK

LE VOYAGE D'UN GENTILHOMME D'AMBASSADE D'UTRECH À CONSTANTINOPLE EN 1765

Présenté et annoté par

Catherine VIGNE

L'Harmattan

@

L'Harmattan,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole

polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.hmmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03893-6 EAN : 97822960378936

Remerciements

Je remenie avec une immense gratitttde Mme Benoit
Mé:;jn, sans qui cet ouvrage n'attrait pu être mené à son terme.

Que soient remerciés également M. le Prrfèsseur Daniel Allard qui a acceptéde se chat;gerde la plupart deJ'reproductions

photographiqueJ~ainsi que le Baron et la Baronne de
Münchhausen qui m'ont autonsée à photographier Baron de Gudenus. lesgratJures du

Ie n'oublie pas la Galerie WeiJ:rert qui a mi.!' à ma disposition les cartOllJ' topographiqueJ' et pmniJ a!Jec une e)(!reJJJe obligeance de photographier les vues servant à illustrer le texte. Et c'est alJec reconnai.!'sance que je cite toutes les personnes qui m'ont aidée:

Mile Mary Bea!, M. I E. A. Boomgaard, M. I acques Boppe, M. Louis Boppe et M. Guillaume Boppe, M. l'van Bourquin, M. I de Bntin, M. Paul DUJlelberge" M. Louis Formery, M. et Mme Antoine Gautier, M. Benoit Girard, M. Frédéric Hitze!, Mme HollanderJ~ M. Volodia Kopats, M. H. E. La Gro, Mlle Claire Lemoine, M. Ingo Martel!, Mme Nezabravka Nigohoryan, Mme Anne-Lise Pitteloud, Mme Eveline Sint Nicolaas, M. Ian Schmidt, M. Paul Iohannès Scholten, le Dr. Oebele Vries, Mme Anna Zablockl~ et mon époux Louis-Marie et mon jils Martin pour son aide informatique.

AVANT-PROPOS

Nous sommes en 1764; Willem Gerrit Dedel vient d'être nommé ambassadeur des Provinces Unies en Turquie et organise son voyage pour rejoindre Constantinople. C'est ce périple entre Utrecht et la capitale de l'empire ottoman que décrit l'auteur de ce manuscrit, qui ne livre pas son nom, mais se désigne par les initiales: «Monsieur M : D: S., gentilhomme d'ambassade ». Originaire de la ville d'Amsterdam, l'homme encore jeune, veut voyager pour se former, vivre une expérience originale à un âge où les rencontres aident à mieux se connaître soi-même. Il trouve refuge à sa réflexion dans la maison de campagne que possède sa famille aux alentours d'Utrecht et, grâce à ses relations, parvient à rencontrer l'ambassadeur Dedel, qui l'accueille avec bienveillance et accepte de le prendre dans sa suite, à titre privé. Le lieu de rendez-vous est fixé à Nimègue le 22 décembre 1764 pour tous les membres de l'ambassade. Cette suite comporte une trentaine de personnes, depuis l'ambassadeur jusqu'aux domestiques, en passant par les gentilshommes, les secrétaires, le médecin, le chef de cuisine, le pâtissier, l'écuyer.

L L'ambassadeur

et sa suite

Willem Gerrit Dedel voit le jour à La Haye le 17 mai 17261. Fils aîné de Jan Hudde Dedel et de Magdalena Antonia Muyssart, il étudie le droit à Leiden puis il accomplit sa carrière à Amsterdam dans différents postes juridiques. Nous le retrouvons en 1764, colonel de la bourgeoisie de cette même ville. C'est à cette date, le 7 mai plus exactement, qu'il est nommé ambassadeur de Hollande à Constantinople où il prend la succession d'Elbert Hongaars, baron de Hochepiedz. Ce poste avait été en fait attribué à Cornelis Calkoen\ qui fut autrefois ambassadeur en Turquie et souhaitait y retourner; une courte maladie l'empêcha de partir et il mourut subitement le 2 mars 1764 à La Haye. C'est ainsi que Dedel reçoit son premier poste diplomatique et qu'un an plus tard, le 12 juillet 1765, il fait son entrée dans Péra, face à la Pointe du Sérail. Son séjour en Turquie débute de manière difficile, puisqu'il arrive en pleine épidémie de peste. Il décide de fermer les portes de l'ambassade et ordonne à tout son entourage de ne point sortir. Après quelques semaines d'isolement, l'ambassadeur part dans sa résidence d'été, à Buyukdéré. Située sur les rives du Bosphore, l'air y est plus respirable. Sa suite y loge également. Des concerts sont

1

O. SC! IU'l"n,: : Repertorium

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buitenland. 1584-1810, Gravenhage, 1976, p. 312. Z Né à Smyrne le 6 janvier 1706, nommé ambassadeur de Hollande à Constantinople en 1747. Il mourut en poste le Il février 1763. (O.
SCHUTTE: op. cit., p. 311.

3 En poste à Constantinople de 1727 à 1744; né le 21 mai 1696, mort à La Haye le 2 mars 1764. Calkoen avait constitué une collection de tableaux orientaux dont la plupart sont du peintre valenciennois JeanBaptiste Van Mour (1671-1737). Cette collection est maintenant conservée au Rijksmuseum d'Amsterdam.

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organisés par l'ambassadeur, ainsi que des promenades en caïque ou des parties de chasse. Sa première audience auprès du Grand Vizir Azem Ibrahim Pacha a lieu le 18 octobre 1765; celle auprès du Sultan Mustapha III se déroule le 22 octobre 1765. Void la relation qu'en donne Johann Raye, qui fait partie de la suite de l'ambassadeur: « .. .Quand le Vizir fut entré dans la Troisième Cour, on vint avertir l'ambassadeur pour être introduit à l'audience: deux capigis Bachi qui sont les Chambellans prirent Son Excellence sous les bras, on en fit autant à nous tous, comme pour nous soutenir... Le sultan affecte ce jour tant de gravité qu'à peine lui voit on remuer les yeux et les lèvres, on dirait que la Grandeur et la Vanité en ont fait une statue; on compte pour une grande faveur si de tems en tems Sa Hautesse daigne jeter les yeux sur ceux qui sont devant lui. Le Grand Vizir se tenait un peu à côté, et plus loin était le Nichangi ou Garde des Sceaux, tous deux dans une posture respectueuse et soumise. L'Ambassadeur lui ayant expliqué succinctement le sujet de son Ambassade, remit sa Lettre de Créance au Vizir qui la mit sur le trône à côté du Sultan qui répondit que nous étions les bienvenus dans sa capitale, après quoi nous nous retirâmes à reculons jusqu'au vestibule faisant de distance en distance trois , ,
reverences. . . »4 .

4 ]. RAYE: V!!yageen Allemagne et en Turquie dans les années 1764, 1765 et 1766, f" 147-154. Ce manuscrit est conservé à la bibliothèque royale de La Haye, inv. 133 M 59-62, 4 tomes. Johann Raye y retrace également son voyage de retour, en 1769, par le sud de l'Europe, l'Italie, la France et la Belgique jusqu'à /\1llSterdam. Il est intéressant de noter que le cérémonial des réceptions d'ambassadeurs ou d'envoyés extraordinaires à la cour du sultan, est directement influencé par le cérémonial de la cour byzantine. Sur ce sujet, voir Jean Ebersolt, « Etudes sur la vie publique et privée de la cour byzantine», Constantinople, recueil d'études, d'archéologieet d'histoire, Paris, 1951. 13

Dès que la peste s'est éloignée, l'ambassadeur peut rendre visite à ses collègues étrangers: il rencontre Monsieur de Penckler5, l'envoyé d'Autriche, dont il a rencontré la sœur à Vienne ou le nouvel internonce de Sa Majesté Impériale, le sieur Brugniard6, sans parler de l'ambassadeur de France, Monsieur de Vergennes7, dont l'influence à la Cour du Sultan est grande et qui veut préserver les avantages accordés par les Capitulations au commerce français au Levant. Il reçoit le sieur Murral, ambassadeur de Grande-Bretagne, arrivé à bord d'une frégate de guerre le 3 juin 1766, ainsi que Monsieur Zegelin9, l'envoyé de Prusse, arrivé également en 1766. Tous les visiteurs qui ont été reçus au Palais de Hollande ont décrit la magnificence des lieux, jouissant de
5 Monsieur de Penckler était réputé pour entretenir des espions dans toutes les ambassades. 6 Monsieur Brugniard sera pris comme cible, le 25 mars 1769, par la population alors qu'il regardait passer l'étendard sacré. Ne supportant pas qu'un infidèle soit au milieu d'eux, l'ambassadeur ne dut la vie sauve qu'à une fuite éperdue, protégé par une troupe de janissaire. Les chrétiens grecs et arméniens du quartier en revanche furent massacrés et leurs magasins pillés. 7 Monsieur de Vergennes, né à Dijon le 28 décembre 1717, mort à Versailles le 13 février 1787, en poste à Constantinople de 1755 à 1768 Il avait été auparavant nommé dans différentes missions diplomatiques au Portugal, à Francfort, à Trêves, dans le Hanovre. Après Constantinople, il est ambassadeur en Suède et achèvera sa carrière à Versailles où il est nommé par Louis XVI secrétaire d'Etat des Affaires étrangères. 8 David Murray (ou Murrey), né en 1727 et mort en 1796, fut ambassadeur d'Angleterre en Turquie, en A.utriche et en France. 9 Johann Christoph von Zegelin avait été nommé vice-commandant de Berlin après l'occupation de cette ville par les troupes russes et autrichiennes en octobre 1760. Il fut envoyé ensuite à Constantinople afin de réaliser un projet d'alliance prusso-turque. A peine était-il arrivé sur les rives du Bosphore qu'il recevait un ordre de Frédéric II lui demandant d'ajourner tout projet d'alliance, car les Turcs s'étaient déjà rapprochés des Russes. Zegelin demeura malgré tout en Turquie avec le titre d'Envoyé du roi de Prusse.

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surcroît d'une vue magnifique sur la Pointe du Sérail, sur Scutari et les Iles des Princes. A peine Dedel commence-t-il son vrai travail d'ambassadeur, favorisant les échanges commerciaux entre la Turquie et les Provinces-Unies, administrant les différentes communautés hollandaises et cherchant à placer son pays dans les jeux d'alliance politique, qu'un immense incendie ravage le quartier des ambassades à Péra. On est au mois de septembre 1767. Le Palais de Hollande est complètement détruit et, malgré l'intervention rapide de la brigade du feu et des marins français de l'ambassadeur Vergennes, rien n'a pu être sauvé, que quelques bouts de bois calcinéslO. L'ambassadeur est à nouveau obligé de vivre à Buyukdéré, mais l'automne arrive, il commence à faire froid et à plusieurs reprises il demande à son ministre des fonds pour reconstruire une ambassade à Constantinople. Les réponses sont claires: Dedel doit trouver des ressources sur place ou louer un palais qui soit digne d'abriter l'ambassade; Dedel revient à la charge, mettant en évidence la difficulté des communications et surtout sa mauvaise santé qui souffre des conditions rigoureuses d'un palais ouvert à tout vent, conçu pour être agréable l'été mais qui est inhabitable l'hiver. Ce n'est pas un caprice de sa part; Dedel est vraiment malade, il se sent attaqué par un mal mystérieux qui finira par l'emporter le 26 janvier 1768, à Buyukdéré : « Le Sieur Dedel, ambassadeur des Etats Généraux des Provinces Unies est mort le 26 du mois de janvier (1768) des suites d'une maladie de langueur dont il était attaqué depuis plusieurs mois et a été enterré le 30 dans le cimetière des Franciscains à Péra. Le Sieur de Weiler11, son

lU Marhes HOENK1\MP-1'vIAZGON, Palais de Hollande in Istanbul, Amsterdam, 2002, p. 74-76. 11M. de Weiler, né à Wezel près de Clèves le 24 avril 1724, fut secrétaire à Paris en 1753-1754, puis secrétaire de Dedel à Constantinople. A la 15

secrétaire d'ambassade a été prié par la nation hollandaise de prendre la direction de ces affaires en attendant qu'il plaise aux Etats Généraux de conftrmer ce choix ou d'en faire un autre et La Porte à laquelle il a fait notifter cette disposition l'a agrée en qualité de chargé d'affaire de Hollande »12. Sept mois après sa mort, le 24 août 1768, le ministre décide d'accorder des subsides pour reconstruire .13 l'ambassade de Hollande à Péra. . Willem Gerrit Dedel n'aura guère eu le temps d'imprimer sa marque dans les rapports traditionnellement riches entre les Provinces Unies et l'Empire ottoman, comme l'ont fait avant lui les Colyer, Calkoen et Hochepied qui, à eux trois, sont restés en place plus de soixante ans. Il aura connu en revanche les épidémies de peste, les tremblements de terre et les incendies qui ravagent Constantinople chaque année. Dedel a laissé un manuscrit de son voyage; il est conservé à la Bibliothèque universitaire d'AmsterdamI4. La suite de l'ambassadeur comporte, nous l'avons vu, plus d'une trentaine de personnes. Frederik Johan Robert de Weiler, son premier secrétaire, est né à Wezel, près de Clèves, le 24 avril 172415. Il est le f1ls du maître des Postes royales de Prusse, Jacob van de Weiler. Après différents postes de secrétaire d'ambassade,
mort de celui-ci, il devient chargé d'affaire. Nommé ambassadeur en Turquie en 1775, il est mort à Constantinople le 8 mai 1776. 12Paris, Archives du ministère des Affaires Etrangères, Correspondance politique, vol. 145, f" 37, Il existe une gravure représentant l'enterrement de l'ambassadeur Dede1 à Péra : « Lykstalrie van de Hollandsche Afgezant den Heer W, G. Dedel te Constantinople den 30 January 1768. B. Mourik excudit ». Elle est reproduite dans l'ouvrage: StichtingAt/as van Sto/k Foundation, Rotterdam.
13 Marlies HOENKAMP-lY:[AZC;ON, op. àt., p. 76.

1+Inv. III* F36 ; 15,5 em x 20 cm; 37 f". 15O. SCTIUn'E, op. àt., p, 312.
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à Paris notamment en 1753, il devient secrétaire de Dedel en 1764 et l'accompagne à Constantinople. A la mort de l'ambassadeur, il le remplace comme chargé d'affaire et c'est à lui que reviendra la charge de mener à bien la reconstruction du Palais de Hollande pour laquelle son prédécesseur avait tant lutté. En récompense de ses travaux, il est nommé en 1775 ambassadeur à la Porte. Le nouvel ambassadeur profite d'une nouvelle période de prospérité pour le commerce hollandais en Levant qui tire tout bénéfice des guerres franco-anglaises et russo-turques. Son destin ressemble étrangement à celui de son prédécesseur puisque, à peine nommé, il meurt a Constantinople le 8 mai 1776. Le second secrétaire est Joost Prederik Tor qui a été engagé, comme le signale Dedel dans son manuscrit16, en présence et sur recommandations de Monsieur de Weiler. A

la mort de ce dernier, Tor est nommé chargé d'affaire

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et le

demeure jusqu'en 1778. A l'arrivée du nouvel ambassadeur, Van Haeften, il est envoyé à l'ambassade de Paris. En 1785, il devient le secrétaire privé du baron van Dedem van de Gelder, nommé ambassadeur en Turquie, avec lequel il signe un contrat de cinq ans. Avec Dedem, il fera le voyage de Constantinople par mer, cette fois-ci, et laissera un vivant résumé de ces cent vingt-six jours de navigation. Viennent ensuite les «gentilshommes d'ambassade» qui n'ont point de fonctions officielles mais qui accompagnent l'ambassadeur à titre personnel. Ils contribuent à donner un certain lustre au cortège.

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A la date du 12 décembre 1764.

17 O. SCHUTTE, op. cit., p. 312. Cette nomination eut lieu le 20 juin 1776. Ief le Il eut sa première audience auprès du Sultan Abd-ul-Hamid 5 octobre 1776. Sur Tor, consulter Marlies Hoenkamp-Mazgon, op. cit., p. SO.

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Le premier nommé est Monsieur Johann Raye de Breukelerwaard. Né à Paramaribo (Surinam) où son père est gouverneur-général, il est envoyé dès son jeune âge en Hollande et étudie le droit18. Sa famille est amie de celle de Dedel et c'est à ce titre qu'il participe à ce voyage. A la mort de son protecteur, Johann Raye rentre à Amsterdam où il arrive le 29 novembre 1769, en faisant un long détour par Malte, le sud de l'Europe et la France. Pendant ce voyage, il a correspondu avec son cousin Henrick Backer dont les lettres se trouvent maintenant aux Archives municipales de la ville d'Amsterdam. Comme son ambassadeur, il a rédigé une relation de ce voyage; son manuscrit est conservé à la Bibliothèque royale de La Haye19. A côté de Johann Raye, sieur de Breukelerwaard, se trouve Jan Abraham Meijn van Spanbroek. Son nom nous est parvenu grâce au manuscrit de l'ambassadeur Dedefo qui nous dévoile ainsi le nom complet de l'auteur de « notre» manuscrit, qui ne voulait se désigner que par ses initiales: Monsieur M: D : S :. Jan Abraham Meijn van Spanbroek est né a Amsterdam et a été baptisé le 15 mars 1744 à l'église réformée hollandaise d'Amstelkerk. Il est le f1ls de Jan Meijn et de Maria Cornelia van Notten21. Jan Abraham est
18 Nieuw Nederlandsch biograflschWoordenboek,Leiden, 1927, VII, p. 10381039. 19 Inv. 133M59-62. En ce qui concerne les lettres écrites à son cousin Backer, consulter Marlies Hoenkamp-Mazgon, op. cit., p. 79. 20 En date du 3 décembre 1764, on lit le nom de Meijn, de même le 22 décembre 1764 et le 2 mai 1765, c'est le nom complet qui est cité: Meijn van Spanbroek. 21 Jan Meijn a acheté la seigneurie de Spanbroek en 1733 pour 15 000 florins. Maria Cornelia vendit cette seigneurie en 1764, après la mort de son mari. Archives de la Ville d'Amsterdam, dtb 124, p.416, baptêmes de l'église réformée néerlandaise et dtb 584 p.324, publication des bans,1741. 18

marchand comme son père. Il est âgé de vingt ans lors de la mort de ce dernier et effectue ce voyage à travers l'Europe. En connaissant la date de ce décès, on comprend mieux le profond désarroi que l'auteur expose au début de son manuscrit. Il semble qu'il ait trouvé le bonheur à Constantinople, puisqu'il se marie à Péra le 15 septembre 1767 avec Mademoiselle Elisabeth Dunand. L'ambassadeur Dedel est , . 22 son temom . Son séjour en Orient dure trois ans, comme Meijn l'indique dans son manuscrit, puis il revient en Hollande. Nous n'avons pu déterminer s'il est rentré à Amsterdam avec Johann Raye, s'il a profité d'un autre retour par bateau ou s'il est rentré par voie terrestre. A Vienne, deux autres gentilshommes d'ambassade se joignent à la petite troupe: il s'agit de Monsieur Lups et de Monsieur le comte de Starhemberg23. Le docteur Jean-Baptiste Cordeil (ou Cordeilles) est le médecin de l'ambassadeur; il sera amené, tout au long du périple, à prodiguer ses soins non seulement à nos voyageurs mais aussi aux autochtones lorsque le besoin s'en fera sentir. L'écuyer Sittig, le maître d'hôtel Pierre Puvy et le pâtissier de l'ambassadeur sont les acteurs d'un événement dramatique au départ de Vienne24: il s'agit du passage de quatre bateaux destinés à recevoir des filles de mauvaise vie et qui sont conduites en exil. Une foule se presse pour voir ces passagères et certains, comme le maître d'hôtel et le pâtissier, prennent une petite barque pour les approcher de plus près. Malheureusement le courant les emporte, Puvy

22 Archives de la Ville d'Amsterdam, dtb 612, p. 197, publications des bans 1767. Sur la famille Dunand, voir note 32. 23Serait-il un parent du comte Georg Adam Starhemberg, (1724-1807) et qui fut ambassadeur à Versailles? 24Cet événement n'est pas relaté dans le manuscrit de J. Raye.
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essaie de s'accrocher à un bateau mais il tombe à l'eau et se noie sous les yeux de celles qu'il voulait admirer. On ne put sauver que le pâtissier. C'était le 5 mai. Dès le 9 mai, Dedel note qu'il a trouvé quelqu'un, choisi par le comte Schonborn, pour être le nouveau maître d'hôtel. Et pour entourer, servir, conduire, nourrir toute cette petite troupe règnent quantité de serviteurs, valets de chambre, cuisiniers, domestiques, en tout une bonne vingtaine de personnes. Leur vie est difficile, c'est sur eux que repose toute l'organisation du voyage: «Les cuisiniers sont toujours obligés de voyager la nuit avec toute la batterie de cuisine pour que le lendemain notre dîner soit prêt à l'heure de notre arrivée, ce qui est . . pour eux. » 25 tres fat1gant L'entente est-elle parfaite entre tous les membres de cette suite? La réponse nous est donnée dans le manuscrit de Meijn van Spanbroek. Près de Bana [pana], en Bulgarie, en date du 19 juin26, ce dernier décide de partir en expédition afin d'admirer les restes de la porte de Trajan: « Un de nos messieurs qui avait craint de se fatiguer par cette course, nous pria à notre retour de lui donner un plan pour l'insérer dans son journal, ce que nous f1mes, mais tout différent, en y ajoutant des ornements et des inscriptions à moitié effacées, afin de lui donner du regret de ne pas l'avoir vue lui-même. Il en envoie copie aujourd'hui en Hollande comme l'ayant vu tel. » Le manuscrit de l'ambassadeur Dedel nous donne les noms des trois excursionnistes: Meijn, Weiler et Starhemberg. Celui qui « avait craint de se fatiguer» ne peut donc être que Johann Raye, lequel prend soin dans son récit de ne jamais citer le nom de Meijn van Spanbroek.

25 Meijn van Spanbroek, 26 Lettre X.

lettre IX.

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Tout sépare ces deux hommes: leur éducation, leurs études, leur caractère. Raye a étudié le droit, son père était gouverneur général, il a trente ans au moment du voyage et ce périple doit lui permettre d'établir une réputation d'homme cultivé, aisé, ayant vécu des expériences enrichis santes. Meijn, lui, a vingt ans, c'est l'un des plus jeunes membres de la suite, il est commerçant et ne veut rien prouver si ce n'est son désir de voir l'Orient, de quitter la tristesse qui l'habite depuis la mort de son père. Peut-être envisage-t-il de prendre quelques contacts commerciaux à Constan tinople. Cette inimitié est cependant la seule que nous avons pu noter et dans l'ensemble les relations entre les voyageurs sont harmonieuses.

II. Un voyage, trois manuscrits
Trois de nos voyageurs, Dedel, Raye et Meijn, ont écrit un récit de ce périple. Il est suffisamment rare de trouver trois relations d'un même voyage pour ne pas avoir la tentation de les mettre en parallèle. Chaque manuscrit reflète le statut de son auteur, chacun mettant en évidence ce qui 27 correspon d a sa propre cu 1 ture . ' L'ambassadeur insiste avec précision sur les rencontres qu'il fait, sur les fortifications des villes, sur le nombre d'hommes en arme; il doit rendre compte et le fait
27 Nous trouvons au XVIIe siècle trois relations du voyage du jean de Gontaut-Biron, baron de Salignac, et ambassadeur de Henri IV à Constantinople en 1604-1605: celle de Henri de Beauvau, gentilhomme d'ambassade, celle de M. Danguze, secrétaire de jean de Gontaut-Biron et celle de julien Bordier, son écuyer. Voir E. Borromeo, V cryageurs oi'i'identaux dans l'Empire ottoman (1600-1644), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, 2. t. 21

consciencieusement. Son manuscrit, écrit en hollandais et intitulé «Brève relation journalière de mon voyage de La Haye à Constantinople que j'ai entamé à la fm de l'année 1764 »28, est un rapport diplomatique destiné au ministère. Outre l'intérêt de sa précision, Dedel cite toutes les personnes rencontrées, ainsi que celles de sa suite et c'est grâce à son manuscrit, nous l'avons vu, qu'ont pu être complétées les initiales M : D : S : du troisième manuscrit par Meijn van Spanbroek. Il dresse également une liste détaillée de tous les courriers reçus et envoyés, ce qui permet de se rendre compte du milieu dans lequel il évolue. Mis à part des lettres de recommandation pour le violoniste Cramer, entendu en concert à Francfort, il s'adresse principalement à sa famille29 et à ses collègues diplomates. Le second manuscrit, celui de Johann Raye, est écrit en français. Son Vtryage en Allemagne et en Turquie dans les années 1764-1765 et 176630 témoigne d'une vaste culture. Comme nous le remarquons souvent dans les récits de voyage de l'époque, l'auteur intègre à la narration de riches descriptions archéologiques, historiques et philosophiques. Le texte est illustré de nombreux dessins, sans doute de la main de Raye lui-même. Lui aussi nomme tous ses compagnons de voyage
28 Conservé à la Bibliothèque universitaire d'Amsterdam, inv. III*F36, 15, 5 cm x 20 cm, 37 f". Il est daté du 30 novembre 1764 au 7 juillet 1765. La date de chaque jour est inscrite dans la marge; à chaque date correspond tout ce qui a été fait pendant la journée. 29 L'une de ses sœurs, Clara Magdalena Bicker (1727-1778), a été portraiturée par le peintre genevois]. E. Liotard en 1756 (Rijksmuseum d'Amsterdam, pastel 53 cm x 43,5 cm, inv. C31). Une autre de ses sœurs, Anna Maria van de Poli (1727-1779), a été représentée par Guillaume de Spinny (Rijksmuseum d'Amsterdam, huile sur toile, 49 cm x 39 cm. Inv. A 1271). 30 Bibliothèque royale de La Haye, inv. 133M59-62; il retrace également son voyage de retour par la Grèce, Malte, l'Italie, la France et la Belgique en 1769. 22

sauf un: Meijn van Spanbroek. Par inimitié ou bien parce que c'était une quantité négligeable? Malgré son vaste savoir, une erreur se glisse subrepticement dans son texte: ce n'est pas Abd-ulHamid le" mais Mustapha III qui est au pouvoir lors de son séjour en Turquie puisqu'il régna de 1757 à 1774. Le fils du gouverneur général du Surinam est un homme de son époque, celle des «Lumières»: tout l'intéresse et il veut le montrer. Ce périple devient le soutien d'une œuvre qui doit l'introduire dans une société aristocratique et savante. Destiné à être publié, ce manuscrit est l'archétype du récit de voyage érudit dont l'exemple le plus proche est le V ~age pittoresque de la Grèce de ChoiseulGouffier31. Le manuscrit que veut présenter cette étude est le troisième, celui de Meijn van Spanbroek32. Rédigé en français, le récit est émaillé de fautes d'orthographe et de tournures de phrases propres au hollandais. Nous avons restitué le texte originel au plus près tout en adaptant l'orthographe et surtout la ponctuation, afin d'offrir une meilleure lisibilité au lecteur. Le sous-titre prévoit de nombreuses illustrations, ainsi qu'une grammaire turque et française. De ce projet, ne subsistent que cinq croquis tandis que le récit lui-même

31 Marie-Gabriel Florent Auguste de Choiseul-Gouffier, né à Paris en 1752, mort à Aix-la-Chapelle en 1817. En 1776, il fit un voyage au Levant dont il publia le récit en trois volumes, intitulé Le V!!)Iage Pittoresquede la Grèœ (1780-1824), qui lui ouvrit les portes de l'Académie Française. Nommé en 1784 ambassadeur à Constantinople, il dut s'enfuir en Russie à l'arrivée du nouveau représentant de la République française. Il fut ministre d'Etat sous la Restauration 32 Il est conservé à Paris dans une collection privée. Ecrit sur du papier de marque Capucini, il comporte quatre-vingt-dix pages écrites rectoverso ainsi que quinze pages sur papier libre, qui est un avant-propos de l'ouvrage. 23

s'interrompt brutalement quelques jours seulement après l'arrivée de l'ambassadeur et de sa suite à Constantinople. Notre jeune commerçant rédige sa relation en style épistolaire, alors à la mode. Quatorze lettres sont écrites à un ami33 au rythme d'une tous les quinze jours, sauf à Vienne, où il reste deux mois sans écrire. Le style est simple, direct, «débarrassé» de toute éloquence encyclopédique et seuls quelques rappels historiques encadrent le récit. Sans prétention littéraire, il gagne en spontanéité et en authenticité. Le texte définitif a été recopié et mis au propre par l'auteur lui-même, sans ajouts ni retraits ultérieurs. Cette narration, qui n'a pas donc été retravaillée, est parfois humoristique et se veut surtout pratique pour les voyageurs qui suivront le même tracé. De manière répétitive, Meijn s'attache à décrire les différentes communautés religieuses des villes traversées, ainsi que leur mode de coexistence. A chaque étape, il nous décrit son logement, la qualité de ce dernier, comment se comportent les habitants à leur égard. La description de l'itinéraire est précise et il n'hésite pas à nous indiquer les passages dangereux, ceux qu'il faut éviter. A la différence des «voyageurs-écrivains» de l'époque qui, choisissant l'empire ottoman comme destination, font de la description de Constantinople le cœur de leur ouvrage, notre gentilhomme d'ambassade s'arrête d'écrire lorsqu'il arrive au terme de son voyage. Bien qu'involontaire, puisque le manuscrit est soudainement interrompu au milieu d'une citation de Tournefort, cet aspect du récit rend toute son importance au voyage lui-même qui souvent n'est qu'un « faire-valoir» du moment tant attendu de l'entrée dans la ville des sultans. Avec Meijn van Spanbroek, le voyage a conservé toute sa finalité. Il s'intéresse à l'autre pour ce qu'il est et non pas
33 Nous n'avons pu déterminer si cet ami existait ou non.

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