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Lémuriens, seigneurs, savants fous et rois aux sagaies

De
373 pages
Dans l'extrême sud de Madagascar, humains et animaux entremêlent leurs histoires dans la réserve naturelle de Berenty. Ce récit est le témoignage d'un passé tumultueux depuis l'esclavage précolonial jusqu'au néocolonialisme de la Banque mondiale. Mais la vraie histoire de Berenty est celle d'une famille obstinée et entêtée: les seigneurs du heaume qui, malgré une mondialisation galopante, tentent de préserver intact leur pacte avec les Tandroy.
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Lémuriens, seigneurs, savants fous et rois aux sagaies
Petite histoire de Berenty à lextrême sud de Madagascar

Alison Jolly

Lémuriens, seigneurs, savants fous et rois aux sagaies
Petite histoire de Berenty à lextrême sud de Madagascar

Traduit par Emmanuelle Grundmann

LHarmattan

Traduction française de Lords and Lemurs (Houghton Mifflin, Boston)

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12933-7 EAN : 9782296129337

Œuvres du même auteur
Lemur Behavior. A Madagascar Field Study. Chicago University Press, Chicago, 1966. The Evolution of Primate Behavior. Macmillan, New York, 1972. German and Japanese editions, 1975. 2nd Edition, 1985. Bruner, J., A. Jolly, K. Sylva, eds. Play: Its Role in Development and Evolution. Penguin, Harmondsworth, Basic Books, New York, 1976. A World Like Our Own: Man and Nature in Madagascar. Yale University Press, New Haven, 1980. Jolly, A., P. Oberle, R. Albignac, eds. Madagascar. Key Environments Series, Pergamon Press, Oxford, 1984. Lucy’s Legacy: Sex and Intelligence in Human Evolution. Harvard University Press, Cambridge, 1999. Korean and Turkish editions, 2004. Lords and Lemurs. Houghton Mifflin, Boston, 2004. Jolly, A., R.W. Sussman, N. Koyama, and H. Rasamimanana, eds. Ringtailed Lemur Biology: Lemur catta in Madagascar. Springer, New York, 2006. Et la série Projet Ako de livres bilingues pour enfants: Textes malgaches : Dr Hantanirina Rasamimanana. Illustrations: Deborah Ross. Graphisme: Melanie McElduff. Ny Aiay Ako (Ako the Aye-Aye). Lemur Conservation Foundation, Miakka, Florida, 2005 Ny Tsididy Bitika (Bitika the Mouselemur). Durrell Wildlife Conservation Trust, Jersey, UK, 2007 Tikitike ilay Maky (Tik-Tik the Ringtailed Lemur). Durrell Wildlife Conservation Trust, Jersey, UK. 2010 Tsambiky Ilay Sifaka Fotsy (Bounce the White Sifaka). Durrell Wildlife Conservation Trust, Jersey, UK. 2010.

MADAGASCAR

AMBOASARY

TOLANARO

TSIVORY

ESIRA

A N D ROY
Mandrare River

A N O SY
BEHARA BERENTY AMBOASARY AMBOVOMBRE M A MANA MANABARO TOLANARO (Fort Dauphin)

RANOPISO

Mandrare River Village of the Lucky Baobab (Anjamahavelo) Bealoka Reserve Sisal Factory Berenty Estate Berenty BERENTY BEHARA

Légendes
Plantation de sisal Forêt tropicale Forêt épineuse

Berenty Reserve

AMBOASARY BEDARAO BEVALA

INDIAN OCEAN

1.1

Carte de Madagascar

Chapitre 1
Des lémuriens dans le jardin

Madagascar, l’île au bout du monde, et tout au bout de Madagascar, ce qu’on nomme « l’extrême sud ». Extrême, il l’est par son éloignement, par son climat des plus arides, et par la réputation de violence de son peuple. S’il vous prend l’idée de venir visiter Madagascar, vous viendrez peutêtre ici. Là, nichée dans le désert épineux, se trouve la réserve naturelle de Berenty, minuscule, mais à sa manière un microcosme de notre planète à elle toute seule. A Berenty, les touristes affublés de téléobjectifs Nikon et de sacs à dos Gucci côtoient des gens qui peuvent s’estimer bien nantis s’ils possèdent ne serait-ce qu’une deuxième chemise. Ici, les touristes ne prennent même pas la peine de verrouiller les portes de leurs bungalows, mais il vaut mieux qu’ils ferment avec soin les volets sous peine de découvrir à l’intérieur un groupe de makis catta fouillant à la recherche de coca-cola et de bananes. Si une vingtaine de lémuriens se promènent devant l’écran de télévision de votre salon et que le soleil nimbe des queues annelées noir et blanc comme des points d’interrogation ondulants, il n’y a pas de doute, vous êtes à Berenty. Si vous apercevez un groupe de sifaka immaculés sautant d’un arbre à l’autre tels les danseurs étoiles d’un ballet aérien ou bondissant sur le sol comme des stars du basket, il n’y a pas de doute, vous êtes à Berenty. Vous ne soupçonnez pas à la télé qu’en arrière-plan, il y a un parking en terre battue où un caméraman s’évertue à exclure du cadre toute influence humaine tandis que les lémuriens sont en train de batifoler. La plupart des visiteurs de passage à Berenty passent une heure captivante au Musée de l’Androy. Debout, sur la pointe des pieds, à travers

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Lémuriens dans le jardin

une ouverture dans le toit, ils découvrent l’intérieur d’une minuscule maison ayant appartenu jadis à une femme de l’ethnie Tandroy, le Peuple des épines. Plus loin on les retrouve bouche bée devant les photographies des funérailles d’un chef de clan tandroy. Parfois aussi, ils gloussent à la vue de talismans sacrés en corne de vache ou en dents de crocodile. Au même moment, dans des villages à moins de dix kilomètres de là, des hommes et des femmes vivent dans ces mêmes maisons et conjurent les esprits malfaisants avec ces mêmes talismans. Lorsqu’un ancien du clan passe de vie à trépas, les zébus parqués dans les enclos sont libérés et s’enfuient à la débandade à travers le village au milieu de coups de feu tirés en l’air, de danses, de réjouissances et de sexe complicite jusqu’à l’apothéose de la fête. Là, un troupeau entier de zébus est transpercé à coups de sagaies par les jeunes hommes du clan, permettant ainsi d’accompagner dignement leur ancêtre dans l’au-delà. Je connais beaucoup de choses sur les makis catta. En ce qui concerne les humains, tout ce que je peux vous raconter, c’est ce qu’ils ont bien voulu me dire. La plupart des faits que je relate ici proviennent de témoignages : c’est la petite histoire et non la grande avec un « H » majuscule. Ces récits parlent d’esclavage puis de colonialisme, de nationalisme et de socialisme pour finir par le néocolonialisme de la Banque mondiale. Je ne m’autorise que peu de jugements à propos de ces doctrines. La vraie histoire de Berenty est celle des naissances, des mariages et des emprisonnements au goût amer. Ici, il y a des combats de sagaies, des batailles puantes et des tombes décorées de crânes de bétail sacrifié. On y rencontre « On ne Peut Mettre à Terre », « N’a Jamais Tété », Robin le jeune esclave anglais, Alison l’Américaine ou encore Hanta la diplômée de Moscou. Et bien sûr, il ne faut pas oublier « Frightful Fan » et « Chou à la Crème ». Mais, par-dessus tout, vous allez rencontrer une famille obstinée et entêtée, tant dans les moments de faste luxueux que dans le désarroi : les seigneurs du heaume, des nobles qui, malgré la mondialisation galopante, tentent de préserver intact leur pacte avec les Tandroy. La première fois que je vis Berenty, tous les autres s’y rendaient en avion privé. Moi, je suis venue dans ma Land-Rover. Cahin-caha, j’avais parcouru 800 kilomètres de soi-disant route en moins d’une semaine. J’avais déjà exploré des forêts dans plusieurs parties de l’île-continent et ne serais jamais venue à Berenty sans ces nombreuses recommandations de

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la part de personnes rencontrées au cours de mes pérégrinations : « vous devez rendre visite à la famille de Heaulme. Ils ont des lémuriens juste derrière leurs maisons. » Des lémuriens derrière leur maison… Cela me semblait un tantinet glauque et lugubre. Quelques misérables animaux captifs sans doute, attachés à la taille par une corde. Cependant, le détour en valait peut-être quand même la peine. Je me dirigeais en tout cas vers l’extrême sud, à la recherche de quelque paradis sauvage où je pourrais enfin m’installer pour étudier la vie privée des lémuriens, des créatures très proches de notre ancêtre commun vivant il y a 50 millions d’années. J’avais alors 25 ans, mon diplôme de thèse fraîchement en poche et un amour-propre gonflé par une bourse de recherche bien américaine. Je pensais tout savoir, ou du moins suffisamment pour m’attaquer à l’île de Madagascar en entier. « Qu’est ce drôle de nom ? » ai-je demandé à mes amis. « De Heaulme ? avec un H aspiré ? e-a-u comme dans eau ? Cela rime plus ou moins avec Stockholm ? Ça y est, j’ai saisi. OK, lorsque j’atteindrai l’extrême sud, j’irai jeter un coup d’œil. » Je pris la route du sud avec Preston Boggess, un étudiant de l’université de Yale, venu pour m’aider à chercher un site pour étudier les lémuriens. Nous avons traversé une multitude de paysages : des villes en brique aux toits pointus cernées de rizières, des plaines d’altitude, ventées et piquetées de montagnes ressemblant à de gros monolithes de granit, des villages démunis aux cases en pisé et enfin de minuscules cabanes faites de planches dans lesquelles un homme ne pouvait se tenir debout qu’au milieu, sous la poutre faîtière, et devait se plier en deux pour sortir en rampant par la petite porte. Des habitations bien peu différentes des poulaillers pour mes yeux naïfs. Tout au long du chemin, des troupeaux de zébus bossus ornés de cornes majestueuses bloquaient parfois la piste ondulée. Des chiens, poules et pintades sauvages s’y prélassaient également, sans se soucier des quelques rares voitures. La Land-Rover atteignit une grande descente. La route s’inclinait en direction de la vaste vallée du fleuve Mandrare. Là, s’étendaient les plantations de sisal. Alignées comme d’immenses figures géométriques tendant vers l’infini, des rangées de feuilles aux extrémités acérées avançaient vers le fleuve, dont la surface étincelait telles les écailles d’un serpent allongé au soleil, au sein d’une vallée aux couleurs affadies par le soleil de midi. Quelque quarante kilomètres plus loin la route remontait

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vers un alignement de montagnes bleutées, aux sommets comme coiffés de crème chantilly vaporeuse. De mon côté, les nuages s’arrêtaient brusquement, cisaillés au niveau de leur rencontre avec l’air limpide du désert. Une voûte céleste d’un bleu aveuglant s’étendait au-dessus de toute cette scène, si bleue que je me demandais comment on pouvait prétendre que le rouge était la couleur la plus criarde. Aucune couleur ne surpasse le ciel azuré de Berenty. Puis, arrivés au centre de la plantation, nous sommes tombés nez à nez avec des clôtures blanchies à la chaux ! Des pierres chaulées confinaient des parterres de fleurs d’aloès et de pervenches malgaches. Ici, on avait nivelé et balayé la piste comme aucune route ne l’avait été ces derniers 800 kilomètres. Les maisons carrées en ciment étaient, elles aussi, peintes en blanc et recouvertes à chacun de leurs angles de cascades de fleurs orange et magenta de bougainvillées. Accolé à la première maison, je vis une sorte de garage, mais au lieu d’une voiture, c’était un Cessna 172, un avion monomoteur vert et blanc immatriculé FOBSO, qui occupait la place. Avais-je par le plus grand des hasards atterri quelque part au Texas ? Jean de Heaulme ouvrit la porte. Il avait dix ans de plus que moi, des cheveux noirs et lisses, des pommettes rondes et un regard des plus joyeux. Je lui ai expliqué que j’étais une scientifique venue observer les lémuriens et que j’avais ouï-dire qu’à Berenty, ils possédaient des lémuriens derrière leur maison. Je présentai ensuite Preston, mon assistant. Jean prévint Aline, sa femme, qu’il y aurait deux invités de plus pour le déjeuner. Apparemment, ils organisaient une fête. Leurs amis n’allaient pas tarder à arriver de Fort-Dauphin, au-delà des montagnes. Je balbutiai : « nous ne sommes pas venus pour vous déranger, nous souhaitons simplement voir les lémuriens. » Ce n’était pas mon français qui faisait défaut : j’avais déjà étudié à Paris et avais même suivi le cours de mon père en littérature française à l’université de Cornell. C’est la première vision que j’eus d’Aline qui me fit bégayer. Aline est une de ces femmes qui restent toujours parfaitement élégantes, même au milieu d’un cyclone. Elle avait d’ailleurs sûrement plus l’expérience des cyclones que la plupart d’entre nous. Je la dévisageais, ses boucles brunes parfaites et ses petites sandales blanches à lanières, bien mal à l’aise dans mon treillis. Soudain, mes bottes si utiles pour les études de terrain semblaient avoir pris à mes pieds la taille de pirogues de mer.

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1.2

Jean de Heaulme ouvrit la porte…

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Lémuriens dans le jardin

Mes protestations tournèrent court avec le bruit de moteurs approchant. Deux petits avions se rangèrent sur la piste herbeuse ; deux couples en sortirent. Il devint évident que nous allions tous nous installer et siroter quelques boissons suivies d’un fastueux repas en 4 actes, arrosé de bon vin. Je me rappelle encore du plat principal : un capitaine entier, pêché à l’aube dans les eaux baignant Fort-Dauphin, poché dans l’heure suivant sa capture, envoyé par le Cessna à Berenty puis décoré de motifs géométriques en mayonnaise maison, le tout sur un lit de radis sculptés en forme de roses. Ce fut une longue journée. Nous allâmes avec les autres invités visiter l’usine de sisal. Puis on ne sait comment, la nuit avait déjà fait son apparition ; il était bien trop tard pour chercher les lémuriens ou pour essayer de rentrer à Amboasary, où la mission luthérienne américaine nous avait prêté à Preston et moi-même une maison inoccupée. Aux côtés d’Aline, Jean nous suggéra d’aller dîner avec son père et son oncle. Alain, l’oncle, frêle et grisonnant, était plein de déférence pour son frère aîné. Monsieur Henry de Heaulme, le père de Jean, lui, me terrifiait. Monsieur de Heaulme, qui avait alors la soixantaine, était un homme carré et râblé, le visage taillé dans le granit. Ses traits étaient d’une grande rectitude : bouche rectiligne et menton fendu. Il choisissait ses phrases et ses idées avec une précision absolue, une nécessité car chaque mot sortant de sa bouche avait valeur de loi. Jamais, du moins jamais ne l’ai-je entendu, il ne haussait la voix. C’est avec une lenteur d’élocution caractéristique, chargée de courtoisie et d’intérêt vis-à-vis de son interlocuteur, qu’il s’adressait aux uns et aux autres, quel que soit leur statut. Tout primatologue sait que lorsque vous voulez décrypter une hiérarchie de dominance, vous ne cherchez pas d’éventuels signes d’agression chez les individus dominants. Vous notez plutôt les signes de crainte observés chez les individus subordonnés. Lorsque Monsieur de Heaulme pénétrait dans une pièce, telle la statue du commandeur dans l’acte final de Don Giovanni, les hommes forts et hardis rassemblaient tout leur courage pour prendre la parole alors que les plus timides auraient bien voulu se cacher sous la table. Le moment était enfin arrivé, le matin suivant, de partir visiter la forêt. Je compris alors que le domaine de Berenty possédait bel et bien une vraie forêt, une réserve naturelle abritant des lémuriens, et que donc nous aurions besoin d’un guide pour nous y mener. Je laçai mes bottes, y fourrai le bas de mon pantalon et passai à mon cou la lanière de mon appareil photo.

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Alors que nous allions franchir la porte, Jean nous interpella : « Euh… Cela vous ennuierait-il d’emmener notre fille Bénédicte avec vous ? Elle adore la forêt. » Bénédicte, le doigt dans la bouche, leva la tête et nous regarda, Preston et moi. C’était une enfant âgée de trois ans, habillée d’un simple bas de maillot de bain bleu turquoise. Mais quelle forêt pouvait convenir à une enfant presque nue me demandai-je. Le guide, visiblement un de ses amis, la souleva, l’installa sur ses épaules et nous partîmes. Je n’avais jamais, ailleurs à Madagascar, vu pareil chemin forestier que celui que nous empruntâmes. J’avais percé les mystères ténébreux de la forêt pluvieuse et j’avais étouffé dans le désert épineux si avare d’ombre. Mais dans cette forêt… d’immenses tamariniers au tronc rugueux que les Malgaches appellent kily déployaient leurs branches horizontalement comme de gigantesques chênes séculaires. Sous le soleil du désert, ils apportaient un halo d’ombre couleur émeraude ; une atmosphère de mois de juin en forêt de Fontainebleau. Dominant les kily se tenaient ici et là des acacias émergents, benono en malgache, un terme qui se traduit par « constellé de mamelons », à cause de la base renflée très évocatrice des épines qui ponctuent leur tronc argenté. Un épais tapis de feuilles recouvrait le sol dans le sous-bois, et des gousses de kily craquaient sous nos pas. Des rais de lumière se déversaient dans de petites clairières herbeuses drapées sur leur pourtour d’un rideau de lianes luisantes descendant de la canopée. De nombreuses rivières malgaches sont bordées d’une rangée étroite de kily. Ici, à Berenty, la forêt est circonscrite entre le Mandrare et l’un de ses anciens bras : deux kilomètres carrés de terres dûment irriguées. C’est une forêt de contes de fées, où le prince se languissant d’amour rencontre la princesse enchantée. En malagasy, le nom de Berenty signifie « nombreuses anguilles » ou « grande anguille ». On raconte que lorsque l’ancien bras du Mandrare inondait les terres après un cyclone, le flux de l’eau faisait s’échouer sur le sol de la forêt de grosses anguilles marbrées bien grasses. Les femelles matures de l’anguille marbrée font deux mètres de long (les mâles sont plus petits). Pendant vingt-cinq à trente ans, ces femelles grandissent et grossissent jusqu’à ce qu’un déclic s’opère alors dans leur cerveau, leur indiquant qu’il est temps de commencer un long voyage en direction de l’océan Indien, un aller simple vers les zones de reproduction. Pas aussi romantiques que les princesses enchantées, certes, mais bien meilleur dans l’assiette !

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Lémuriens dans le jardin

Nous suivîmes le guide qui nous fit quitter le chemin pour arriver dans une zone de forêt résonnant de jacassements et de glapissements. En levant les yeux, nous découvrîmes des cohortes de chauves-souris suspendues aux branches des arbres, des chauves-souris au pelage mordoré et à la tête ornée de deux gros yeux, semblables à ceux de renardeaux : des roussettes géantes de Madagascar. Le guide frappa dans ses mains tandis que Bénédicte, tout excitée, se mit à rire tout en lui tirant les cheveux. Un millier de chauves-souris se mirent alors à tourbillonner dans le ciel. Le soleil illuminait les membranes, à demi transparentes dans la lumière, de leurs ailes déployées d’un mètre vingt, le record d’envergure chez les chauves-souris. Je ne souhaitais pas déranger ces roussettes et, à vrai dire, je ne supportais pas non plus de partager ces moments de découverte dans la forêt. Je murmurai au guide que j’allais rester en arrière afin de chercher les lémuriens. Ce sont les lémuriens qui me trouvèrent. De grands yeux jaune citron m’observaient, au milieu d’un visage ébène en forme de cœur enveloppé d’une fourrure lactée. Un sifaka se tenait cramponné à un petit tronc d’arbre, sa queue enroulée sous lui tel un ressort de montre. Puis, sans prévenir, il sauta. J’eus l’impression que sa taille avait doublé. Ce sont ses pattes arrière, plus longues que tête et corps réunis, qui le projetaient vers l’arrière, à reculons dans l’espace, en décrivant une parabole, le corps tendu comme celui d’un danseur de ballet. Ce faisant, il ne s’enfuya pas, mais sauta dans ma direction ! En plein saut, il se retourna pour atterrir sur ses pattes arrière puis se plia et s’accrocha en position verticale à un autre tronc, sans cesser de m’observer. Un deuxième suivit le même chemin, puis un autre jusqu’à ce qu’un groupe entier de cinq individus se rassemblât de façon incroyable en demi-cercle à moins de cinq mètres de mon téléobjectif. « Hé ! qui observe qui ? » les apostrophai-je sévèrement. (Je n’ai jamais pu m’empêcher de parler aux animaux). L’un d’eux me répondit d’un grognement aux accents de ronflement. « Shi-fakh », me disait-il. « ShiFAKH ! » reprit-il plus fort, la première syllabe glougloutant quelque peu dans les tréfonds de sa gorge et la deuxième résonnant comme le claquement amplifié d’un hoquet. Tous les cinq m’entouraient à moins d’un bond de distance de ma personne. Lorsque vous en êtes arrivés là, disent les Malgaches, le sifaka peut très bien vous sauter dessus et vous

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mordre violemment ; de plus lorsque ces végétariens normalement si placides se battent entre eux, du sang rouge coule sur leur fourrure ivoire. Cependant, je n’eus affaire qu’à un simple chœur d’injures douteuses. Les sifaka s’apprêtèrent à faire demi-tour. Mais leur chemin était maintenant bloqué. Une troupe d’une vingtaine de makis s’était approchée par derrière. Telles de longues chenilles chevelues, leurs queues se balançaient et leurs masques faciaux aux allures de raton laveur captaient les tâches de lumière du sous- bois. Eux aussi rejoignirent le concert et se mirent à jacasser avec les sifaka comme de petits fox-terriers mal élevés. Si j’avais été dans une autre forêt, avec de la chance j’aurais aperçu le bout d’une queue d’un lémurien disparaître en un éclair dans le sous-bois. À cette époque, les réserves de Madagascar étaient peu protégées et les lémuriens considéraient tout homme comme un chasseur potentiel. Ce qu’ils devaient faire s’ils ne voulaient pas finir en ragoût. Je faisais des cauchemars en pensant que si j’arrivais à habituer une troupe de lémuriens à ma présence, je les condamnerais peut-être à finir dans une marmite. Cependant, ici, à Berenty, les lémuriens n’étaient plus chassés depuis vingt-cinq ans, date à laquelle les de Heaulme avait établi la réserve, peut-être même depuis plus longtemps car les lémuriens sont fady – tabous – pour les Tandroy qui ne les chassent pas. J’étais assise, enchantée, dans cette forêt depuis une demiheure, injuriée par les sifaka et apostrophée par les makis mais néanmoins incapable de bouger. J’attendais simplement, comme les Arabes du désert attendent devant une chute d’eau jusqu’à ce qu’elle se tarisse d’elle-même. Finalement ce fut Preston et Bénédicte qui me tirèrent chacun d’une main pour m’obliger à quitter les lieux. Au moment où nous quittions la forêt, mes plans se cristallisèrent. D’une manière ou d’une autre, je trouverais le courage d’affronter l’homme de granit et lui demanderais la permission de passer un an dans sa forêt. Puis je louerais la maison inhabitée des missionnaires à Amboasary afin d’être un peu indépendante de la famille de Heaulme et de ne pas les gêner. Vêtue de mon treillis froissé, transpirant d’émotion, je fis irruption dans le bureau de Monsieur de Heaulme et déversai dans un torrent de mots ma requête et mes espoirs. Il ne prit que quelques secondes pour accepter ma demande. Il ne possédait pas de maison disponible pour moi au sein du domaine, mais je pourrais passer autant de temps que je le désirais dans la réserve forestière.

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Lémuriens dans le jardin

1.3

« Hé ! Qui observe qui ? » demandai-je aux sifaka.

Lémuriens dans le jardin 

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Alors que je roulais en direction de la ville à travers les rangées de sisal, ma tête tournant encore, je commençais à comprendre ce qui venait de se passer et qui était cette famille. Non, je n’étais définitivement pas au Texas. Les de Heaulme étaient des aristocrates qui n’avaient jamais trop remarqué que la Révolution française avait bel et bien eu lieu. Pour eux, il était tout naturel d’accueillir un naturaliste dans leur réserve de faune sauvage tout comme il aurait été naturel d’avoir un conservateur dans leur bibliothèque ou encore un archéologue qui aurait mis sur pied leur musée. Maintenant je n’avais qu’à conduire ma Land-Rover tout droit vers le XVIIIe siècle, me garer sous un kily et me mettre au travail. Bien sûr cela faillit ne jamais se produire. Accompagnée de Preston, nous entrâmes dans la maison que la mission luthérienne nous avait prêtée pour quelques nuits. Pendant notre absence, un autre visiteur était arrivé, un pasteur en provenance de l’intérieur du pays et qui ignorait tout de notre existence. Au moment où nous arrivâmes, il se trouvait dehors, à l’arrière de la maison, s’entretenant d’un ton choqué avec ses catéchistes. Son impeccable valise noire était debout au centre de la pièce principale, une bible noire posée dessus. Même la valise semblait rassembler ses jupes, pétrie d’horreur et essayant de se tenir le plus loin possible des murs. Nous étions partis en coup de vent la veille au matin, laissant les lits défaits, les mégots de Preston dans des boîtes de conserve non lavées et l’évier rempli de bouteilles de bière vides. Heureusement il était question de lits et non de lit. Je n’étais d’ailleurs aucunement intéressée par une quelconque relation avec cet étudiant (et lui non plus par ailleurs). J’avais quelqu’un d’autre à attendre. Oh ! et nous avions laissé un boa d’un mètre cinquante dans le garde-manger. Nous l’avions ramené deux jours auparavant afin de le photographier et il n’y avait pas d’autre endroit adapté pour le garder. Le propriétaire de la valise noire devait très bien savoir que les sorciers malgaches considèrent les boas comme apparentés aux « kokolampo », des esprits païens de la forêt et donc notre serpent n’était pas vraiment l’animal de compagnie approprié pour une maison de missionnaires. Finalement, tout l’assemblé de luthériens américains tint une réunion et pria pour moi. Ils décidèrent alors que me louer leur maison me conduirait peut-être vers le salut.

2.1

Réserve de Berenty, au bord du fleuve Mandrare.

Chapitre 2
Miaou ! Sifaka ! Grognons comme des cochons ! Lémuriens et lemurologistes, de 90 000 000 av. J.-C. jusqu’à l’an 2000

« Disney arrive ! » Jean de Heaulme rayonnait. « Une équipe de journalistes arrive cet après-midi à Berenty ! Bon, ce n’est pas tout à fait Disney, mais des personnes de la télévision qui viennent en voyage de presse pour la promotion de la sortie en France du prochain film des studios Disney : Dinosaure. Il semble, Alison, que le film raconte l’histoire d’un bébé dinosaure, adopté par une famille de lémuriens ! Les journalistes veulent montrer que de vrais lémuriens vivent toujours à Madagascar. Vous vous joindrez à nous pour le dîner, puis vous m’aiderez pour leur faire visiter les alentours ? » Tout cela se passait un jour d’octobre 2000. J’avais alors 40 ans de plus et un certain nombre de kilos de plus que la première fois où j’avais vu Berenty. Je continuais malgré tout mes suivis et observations de troupes de lémuriens, bien que cela ne veuille pas trop dire grand-chose quant à ma condition physique : les makis catta ne se déplacent pas beaucoup plus d’un kilomètre par jour, faisant le plus souvent le tour de leur petit territoire. La forêt compte plus d’un millier de lémuriens par km2 : des minuscules microcèbes aux lépilémurs nocturnes en passant par les makis catta et sifaka diurnes, sans oublier ces intrus prétentieux que sont les lémurs bruns à front roux, dont il sera question plus tard. La réserve de Berenty est extraordinaire. La plupart de mes amis primatologues doivent, pour observer leur sujet d’étude, courir à leur poursuite sur des chemins de montagne escarpés ou bien patauger à travers d’horribles marécages. La plupart des réserves naturelles sont par définition établies dans des zones

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Miaou ! Sifaka ! Grognons comme des cochons !

2.2

À Berenty l’observation des lémuriens est plutôt facile : l’étudiante Vonjy Andrianome se promène avec son groupe.

2.3

Le cameraman Martin Hayward-Smith est interviewé par le vieux mâle surnommé Trépied.

Miaou ! Sifaka ! Grognons comme des cochons !

 21

où personne n’est assez fou pour s’établir et pour cultiver. Berenty est vraiment petit – tout juste 2km2 ou 4km2 si on ajoute les forêts dégradées adjacentes –, mais c’est l’un des derniers refuges de terre de premier ordre, fertile, où la nature est encore reine. Dans les grandes étendues malgaches et leur cortège de réserves bien plus importantes et impressionnantes, Berenty reste malgré tout le lieu où l’observation et l’étude des lémuriens sont les plus faciles. C’est aussi le lieu où les filmer est un jeu d’enfant. J’ai pleuré lorsque j’ai dû quitter Berenty en 1964. Je ne croyais jamais plus y revenir. J’ai caressé, en signe d’adieu, l’écorce rugueuse du plus ancien kily près du fleuve, mes larmes faisant miroiter le paysage fluvial et montagneux s’étendant alors devant moi. Ce n’était pas seulement le fait que je projetais de m’en aller et de vivre heureuse pour toujours par la suite, dans des pays loin de Madagascar ; je savais que Berenty – que n’importe laquelle des réserves naturelles – résultait d’une construction sociale. La forêt était là du fait du pouvoir et de la noblesse de ses propriétaires. Mais elle existait aussi du fait du tabou accepté par les locaux qui n’ont jamais mangé les lémuriens de Berenty, et bien sûr de la contrainte imposée de faire paître leurs zébus non pas à Berenty mais dans des forêts adjacentes. Comment, avec les changements postcoloniaux à venir, la forêt pourraitelle survivre ? En 2000, Berenty et ses lémuriens prospéraient toujours et ce, parce que la famille de Heaulme vivait toujours à leurs côtés. Et vice-versa. La forêt et cette famille se sont protégées mutuellement. C’est arrivé contre toute attente. Ce livre se veut l’histoire de cette forêt, de cette famille et des Tandroy. Ce sont eux les héros. Des héros imparfaits, des colons et des lords tribaux. Même les lémuriens ne sont pas aussi mignons qu’ils en ont l’air. Mais tous ont réussi à coexister face à la guerre, aux révoltes et à l’indifférence ou à la malveillance du monde extérieur. Ils ont survécu aux terribles années où la pluie n’a pas voulu venir. L’extrême sud malgache a toujours été une terre où les gens meurent. Les touristes en visite ne voient jamais aucun de ces problèmes lorsqu’à table, ils saucent le jus d’un rosbif avec un bon morceau de pain français ou cassent les pinces de crabes fraîchement pêchés. L’usine de sisal d’autrefois s’est vu agrandir d’ailes et d’une véranda, un bar s’y est ajouté, ainsi qu’une cuisine en plein air qui s’est vite transformée en restaurant pour une centaine de personnes. Cette nuit d’octobre 2000, Jean de Heaulme s’est assis au milieu d’une longue table, dressée avec des

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nappes blanches pour l’ensemble de l’équipe de Disney : photographes, journalistes, producteur, ingénieur du son, un couple de promoteurs ainsi que l’équipe de scientifiques « en résidence ». Les touristes assis aux autres tables se donnaient des coups de coude tout en murmurant à leur voisin : « c’est le propriétaire. Cela doit être Monsieur de – comment tu le prononce déjà ? Vite, passe-moi le guide touristique ! ». Le personnel en cuisine s’etait surpassé ce soir-là et offrit un dîner remarquable aux hôtes de Monsieur : quiche aux poireaux, ragoût de bœuf à la Malgache accompagné de feuilles de pâquerettes poivrées et d’une montagne de riz puis pour finir, des œufs à la neige dans la plus pure tradition française baignant dans une crème anglaise délicieusement parfumée de vanille de Madagascar et parsemés de filets de caramel. Sur le mur, derrière Monsieur, était accrochée une gigantesque photo en noir et blanc représentant les danseurs de la troupe Antandroy de Berenty en 1960, dansant à l’occasion des fêtes de l’indépendance de Madagascar. Les hommes portaient des pagnes en étoffe, de petits chapeaux de paille, des bracelets en argent autour des poignets et exhibaient de superbes muscles. Les femmes, agenouillées, battaient le rythme de la paume de leurs mains sur des tambours traditionnels. Cette photographie se voulait un témoignage en l’honneur de ces personnes qui avaient accueilli la famille de Heaulme à son arrivée sur ces terres. Des panneaux de bois sculptés provenant de maisons antandroy ornaient les murs du restaurant et dans les coins se tenaient des sculptures, personnages grêles de 2,5 mètres qui n’avaient rien à envier au génie de Giacometti. Rien n’avait été volé dans les tombes des ancêtres comme cela arrive trop souvent, elles avaient été spécialement commandées par les de Heaulme à un sculpteur traditionnel. Au début de ce nouveau millénaire, Jean de Heaulme ressemblait de plus en plus, à s’y méprendre, à son redoutable père, tel qu’il reste gravé dans mes souvenirs, exception faite de sa contenance de granit, aussi curieux que cela puisse paraître. Les yeux de Jean continuaient à scintiller. Il versa le vin à ses invités, en parfait hôte. « Quand suis-je arrivé ici ? répondit-il aux journalistes : Je suis né à Tananarive puis suis arrivé à Fort-Dauphin alors que j’avais 6 mois, dans le side-car accroché à la Harley-Davidson de mon père. Oui, mon père a bel et bien fait le chemin Tananarive – Fort-Dauphin en Harley-Davidson en 1928 et ma mère était assise dans le side-car en me tenant dans ses bras.

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Je vous laisse imaginer l’aventure. Il y avait bien une route, mais ce n’était pas si simple de savoir où exactement se trouvait la route ! « C’est mon père qui a créé cette réserve, la réserve de lémuriens près du fleuve. Il disait « Cette forêt est trop belle pour être abîmée ou détruite. Je ne veux pas que nous la coupions. Personne ne doit la couper. » Alors il a créé la réserve de Berenty, tout simplement parce que la forêt rayonnait de beauté. De la même manière, il ne savait que trop bien que la vie des gens allait changer. Il a dit alors « je me suis renseigné sur l’histoire et les coutumes des antandroy. Leur vie doit changer – nous serons responsables de ces changements, puisque nous allons planter du sisal et installer une fabrique destinée à le transformer. Cependant, ce pays était si fantastique – formidable – lorsque j’y ai pour la première fois mis le pied, que je veux à tout prix laisser un témoignage de ce qu’il était alors. » « Ainsi pensait mon père. C’est pour cette raison d’ailleurs que j’ai créé le musée antandroy que vous verrez demain et où sont exposées différents artefacts concernant les cérémonies funéraires, la sorcellerie et de nombreux tissages. Ce musée était autrefois ma maison et mon avion Cessna était parqué dans le garage adjacent, mais cette pièce a aujourd’hui été transformée pour contenir toute une maison traditionnelle antandroy. Arambelo : tel est le nom du musée. Ce nom est celui de la bénédiction que donne un père antandroy à son fils lorsque ce dernier quitte la région à la recherche de travail. Le père prépare alors avec les cendres du foyer familial et quelques gouttes de sa propre salive une mixture avec laquelle il touche le front et les épaules de son fils. Ainsi il sera protégé et rentrera sauf à la maison. Je vous invite à visiter le musée, même si vous ne trouvez pas assez de temps pour rencontrer les Tandroy. » La mission de l’équipe TV : les lémuriens, les lémuriens, juste les lémuriens ! Ils se gardaient bien de montrer un quelconque intérêt pour les gens. Leur objectif était de tourner un petit vidéo-clip pour montrer ce que Madagascar avait à offrir côté faune : de mignons et adorables petits lémuriens accompagnés de leurs bébés aux allures de peluches, avec quelques scientifiques comme présentateurs, fournissant le scénario de l’histoire. Ainsi, l’objectif du producteur au dîner était de repérer d’éventuels talents pour cette tâche.

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Il n’eut besoin que de très peu de temps pour se focaliser sur Dina, Takayo et Erica. C’est un fait que trois sublimes étudiantes primatologues malgache, japonaise, et anglaise ne peuvent qu’attirer l’attention et les regards d’une équipe de tournage française ! A cinq heures et demie le lendemain matin, Erica était en train d’attacher du ruban fluorescent autour d’un jeune arbre. « Cet arbre sert de borne de marquage, était-elle en train d’expliquer, les mâles creusent des sillons dans l’écorce avec les aiguillons qu’ils possèdent au poignet. Regardez, vous pouvez voir les cicatrices sur le tronc. Mâles et femelles font aussi le poirier contre le tronc appuyant leurs parties génitales sur l’écorce à hauteur de nez. Ainsi, lorsque des lémuriens d’une autre troupe passeront par là, ils ne pourront pas ignorer la signature odoriférante. Mais parfois les mâles s’affrontent aussi directement et là, ils se livrent à des batailles puantes. Tout d’abord, ils enduisent la fourrure de leur queue du produit sécrété par les glandes du poignet, puis agitent la queue au-dessus du dos afin de diriger l’odeur vers les narines ennemies. » Puis elle dut tout répéter et attacher à nouveau le ruban. Après une dizaine de prises, le sourire pourtant lumineux d’Erica commençait à déserter son visage. Finalement, elle put enfin trouver son groupe et marcher à ses côtés à la manière d’une promenade familiale. Il y a longtemps, les lémuriens m’avaient injuriée. Aujourd’hui, ils se déplaçaient comme si de rien n’était, devant les caméras. Big Brother n’a pas de secrets pour ces lémuriens. Les mâles entaillaient de jeunes arbres, les femelles avec leurs bébés accrochés solidement sur leur ventre faisaient le poirier pour marquer leur territoire... exactement comme Erica l’avait décrit aux journalistes. Un mâle immigré reconnaissable à son oreille méchamment déchiquetée fit son apparition et tenta de provoquer en duel puant les mâles résidents. Ceux-ci répondirent de suite, exhibant leurs queues parfumées, tels des plumeaux outrés de voir tant de poussière. Face à face, les protagonistes avaient des allures de blason héraldique. Erica et Dina suivaient un groupe récemment scindé pour voir comment les deux nouvelles hordes se partageraient le territoire. À midi, l’équipe trouva Dina assise avec son groupe. Des taches de soleil filtraient à travers les arbres sur les feuilles mortes couleur bronze tapissant la forêt et se réfléchissaient sur la courbure brun doré des joues de Dina. Ses lémuriens dormaient près d’elle. Il n’y a rien de plus relaxant qu’un maki catta faisant la sieste, sur une liane, la queue et les quatre membres en biais, ou carrément étalé sur le sol. Tout au

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plus ouvraient-ils un œil ambré ou se déplaçaient-ils pour épouiller le bébé de leur amie la plus proche, grattant la fourrure avec leurs dents inférieures de la même forme que celles d’un peigne. Dina avait appris à ne pas les déranger. Lorsqu’elle voulait bouger sur la litière de feuilles, elle leur disait avec sérénité : « ne vous inquiétez pas, c’est simplement moi. » Sa voix douce les assurait que ce n’était pas un prédateur faisant bruisser les feuilles. Simplement leur camarade humaine. Takayo posait avec son propre groupe voisin. Les scientifiques américains et malgaches comparaient les groupes et les espèces mais l’équipe japonaise suivait 150 lémuriens individuels. Takayo, pétillante d’excitation comme un petit ressort, expliquait aux Français que chaque animal avait sa personnalité propre. Elle désignait la femelle dominante du groupe, aux yeux jaune pâle, portant son bébé minuscule. (Cette femellelà joua plus tard le rôle de Jezabel du gang du West Side dans le film de la BBC, Gangland Lemurs). Le cameraman fit un panoramique de Jezabel jusqu’au carnet de Takayo contenant des portraits de chacun accompagnés d’annotations en japonais. Il cadra sa prise avec soin, évitant les photos très explicites des fesses et des parties génitales de chaque animal. Pour être honnête, l’équipe française filma aussi la très digne Anne Millhollen. La frontière entre les lémuriens d’Erica et ceux de Takayo se situait à moins de 5 mètres de celle observée pour les mêmes groupes durant la première étude d’Anne à Berenty en 1975. Certaines frontières datent même de l’époque durant laquelle j’observais leurs ancêtres en 1963. Le groupe de Dina s’était fait exiler de ce territoire, aussi avait-il dû s’emparer d’un autre domaine appartenant à ses voisins. Les frontières semblaient avoir été fixées par une sorte de tradition, celle-ci ne dépendant pas seulement de la mémoire du lémurien mais également d’endroits odoriférants constamment re-parfumés et semblant détenir un record de permanence au vu des anciennes cartes d’Anne. Pour les gens de la télévision, l’intérêt essentiel des scientifiques n’était le fait qu’ils pouvaient leur donner des réponses rapides à toutes les questions qu’ils se posaient. Nous avons après tout erré 25 ans avant de trouver ces réponses. Puis, bien sûr, cette équipe de tournage s’en alla. Au revoir Takayo, Erica, Dina, Anne ! Nous vous enverrons des copies du film ! Nous raconterons partout en France que les vrais lémuriens sont bien plus adorables que tout ce que Disney a pu inventer !

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Aucune équipe de télévision ne se donne la peine de poser des questions profondes sur les habitants de Berenty. En général, ils ne veulent même pas entendre que, derrière ces masques de makis catta noir et blanc, sous la fourrure si douce, c’est une vie de mélodrame perpétuel. Pire, c’est un polar mortel où l’enjeu est de savoir quelle garce perpétuera l’héritage. Frightful Fan se trouvait contrariée. Elle était agacée de façon chronique. Elle se hissait sur un talon, sa queue rayée rougeâtre ondulant derrière elle, ses cuisses dénudées, et entrait alors en action pour donner l’assaut. Jessica leva les yeux. Elle laissa tomber un bout de manioc de sa bouche. Elle poussa un cri aigu de soumission et sauta sur le côté, son petit fermement accroché sur son dos. Elle ne fut pas assez vive. L’une des canines supérieures de Fan ratissa la cuisse de Jessica, tranchant dans le muscle rouge, traversant fourrure et peau. Jessica se sauva en boitant dans les arbres épineux du jardin botanique de Berenty. Fan se retourna pour voir si la plus jeune sœur de Jessica était dans les parages. Elle ignora les miettes de manioc éparpillées près de la hutte du gardien. Elle était bien trop occupée à se montrer malveillante. La sœur de Jessica était à une bonne distance, aussi Fan dirigea-t-elle sa colère sur le mâle alpha du groupe avec un mouvement brusque et symbolique. Ce dernier en retour se recroquevilla et se mit à trembler (mais tous les makis mâles tremblent devant les femelles ! ). C’était en 1994, lorsque Fan émergeait pour devenir la future femelle dominante de sa moitié du groupe A. Je ne veux pas que vous pensiez que Fan est unique ou même que son caractère a quelque chose à voir avec le fait de vivre dans la partie de la réserve de Berenty proche des huttes des gardiens et des bungalows des touristes. Je pense à l’énervée Caféine à la sortie des broussailles, à tante Agathe, la vieille sorcière de mon premier groupe dans l’opulence de la voûte forestière ou à de nombreuses autres femelles soupe au lait. Les femelles dominantes ne sont pas non plus toutes agressives : il y a eu Diva la toute calme, et Shadow (Ombre), au pelage magnifique. Il semble que cela soit une question de tempérament et non d’environnement. Cependant, comme il en va de mauvais caractères, Fan gagne facilement. Fish, la mère de Fan, était une femelle de troisième ordre au sein de la hiérarchie du groupe A en 1990, lorsque sa fille Fan est née. Fish était la dure à cuire du groupe. Les femelles de rang intermédiaire sont parfois les plus agressives, comme si elles propulsaient leur poids à droite, à gauche

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tout en gardant l’œil rivé sur la position au sommet de la hiérarchie. Le capuchon gris et bas de Fish, séparant son front blanc en deux ailes, telle la queue d’un poisson, semblait lui donner un air renfrogné. Cependant, son bébé, Fan, était tout aussi mignon et câlin que tout autre jeune maki catta. Sa tête était comme une petite balle de ping-pong peinte en noir et blanc avec un maquillage de clown blanc autour de ses yeux un peu flous de bébé. Sa queue minuscule était comme une ligne dessinée brusquement au crayon noir et s’enroulait autour de la taille de Fish. Fan s’accrochait à la fourrure du ventre de Fish et tétait presque sans arrêt durant les deux premières semaines. Puis elle commença à grimper sur le dos de sa mère où elle pouvait se tenir en équilibre et avoir une bonne vue sur les manigances du groupe. Lorsqu’elles se reposaient, la mère et la fille s’épouillaient. Elles demeurèrent les meilleures amies et partenaires d’épouillage durant toute leur vie. Les canines supérieures d’un maki catta sont aussi aiguisées que n’importe quel couteau à cran d’arrêt, affûtées sur les prémolaires inférieures tout aussi aiguisées. Leurs canines et incisives inférieures sont disposées côte à côte telles les dents d’un peigne. Les outils d’extrême agression comme de grande prudence se situent donc sur le devant de leur bouche. Alors que la petite Fan grandissait, elle acquit le rythme de l’épouillage, aussi sa tête et celle de sa mère bougeaient simultanément tels des pistons tandis qu’elles se peignaient le pelage. En 1992, à deux ans, Fan était devenue un maki catta agressif. Elle était adulte par la taille, mais il lui faudrait encore un an avant d’avoir son premier bébé. Elle testa sa féminité naissante (l’équivalent de la virilité chez les humains) durant la guerre civile au sein du groupe A. Le terme de « guerre civile » est peut-être un peu fort pour désigner la fission d’un groupe de 9 femelles et leurs filles, mais cela ne s’est pas résumé à une simple prise de bec au sein d’une réunion de broderie. Diva était la femelle alpha dans le groupe A. Son front blanc, large et pointu était semblable à un diadème symbolisant le pouvoir absolu. Elle pourchassait rarement qui que ce soit, les autres s’écartaient simplement de son chemin. (Je ne pouvais m’empêcher de penser à la façon dont les gens se comportaient face à Monsieur Henry de Heaulme). La fille de Diva, « Jessica la très jolie cover-girl en herbe », hérita du même dessin sur le front. Jessica était d’une beauté délicate et elle s’accrochait au flanc de sa mère dominante. Lorsque Fish attaquait quelqu’un, Fan, toujours près

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Le Groupe soudé et ses femelles en 1992, avant de savoir si elles survivraient. Troisième en partant de la gauche, Sly avec son oreille déchirée.

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Frightful Fan était contrariée.

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Sly abandonne son petit.

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Le Groupe soudé faisant face à deux individus du groupe de Fan... La frontière entre les deux territoires sont ces deux petits troncs qui faisaient office de poteaux de buts.

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d’elle, avait toutes les chances de se trouver sur le champ de bataille. En 1992, elles n’osèrent pas s’attaquer à Diva ou à Jessica. En revanche, elles concentrèrent leurs efforts sur le groupe. Séparer pour mieux régner ! Un groupe subalterne au sein du groupe A cheminait derrière Diva, Fish et leurs amis. C’était toujours les derniers à monter sur un arbre nourricier vu leur position au bas de la hiérarchie et ils se contentaient des restes laissés par le groupe de Diva. Diva entrait elle-même rarement en conflit personnel avec ce second groupe. Elle aurait pu être la sœur de la femelle la plus âgée de cette troupe, étant les deux seules de la même époque (je ne prétends pas qu’elles avaient des souvenirs de cette époque, mais peut-être que leur relation était fondée sur une ancienne amitié). Le reste du gang de Diva saisissait cependant toutes les occasions pour mettre les subordonnées sur la touche. Fish les importuna tout au long de trois saisons de naissances successives tandis que les subordonnées encaissaient ce harcèlement. Les femelles visées choisissent rarement, voire jamais, de quitter le groupe. Elles préfèrent presque endurer n’importe quel traitement plutôt que de revendiquer leur droit à l’indépendance. Ce n’est que lors de l’année de sécheresse de 1992 que la moitié des meneuses du groupe A chassa véritablement la moitié des subalternes. Durant plusieurs semaines, les exilées parcoururent le bord de la réserve, traversant les territoires d’au moins cinq autres groupes. Elles pouvaient seulement se nourrir lorsque personne ne les voyait. Si un autre groupe les croisait sur son territoire, elles étaient chassées à toute vitesse. Elles cédaient sans aucune tentative de défi. Leurs pires ennemis étaient leurs propres cousines dans le groupe de Diva. L’une des poursuivantes rattrapa Sly, la femelle alpha des exilées, et lui arracha presque l’oreille droite, tailladant la peau du crâne et laissant pendre le pavillon. Heureusement, les lémuriens cicatrisent comme on referme une fermeture éclair, façon Terminator. En trois jours, la plaie n’était plus rouge mais l’oreille de Sly, depuis, pendouille sur le côté. Je me souviens d’un groupe de touristes suisses roucoulant : « Oh, toi la mignonne ! elle a un petit ! » sans même remarquer l’oreille affreuse de Sly. Au milieu de la bagarre, trois femelles du groupe de Sly et quatre du groupe de Diva réussirent à avoir un bébé. Elles entrèrent dans la mêlée, leurs petits accrochés sur leur dos. J’observais la jolie Shadow donnant naissance à son premier petit tandis que le groupe des subalternes se tenait sur le sol, dans la forêt, à seulement

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vingt mètres de leurs poursuivantes. La poursuite avait continué jusqu’au moment où les groupes, exténués, avaient demandé une pause pour faire la sieste. Le groupe de Sly et Shadow était tellement terrorisé que les femelles se blottissaient sur une ligne étroite pour dormir, enveloppées dans leurs queues. Shadow s’éloigna d’un mètre, sous tension et en silence, puis elle lécha son nouveau-né pendant une demi-heure pour le nettoyer. Lorsque le groupe s’éveilla et commença à bouger, elle n’avait pas tout à fait terminé, mais elle devait néanmoins suivre, miaulant pour rester en contact. Un maki catta ne peut tout simplement pas perdre son groupe, par crainte des prédateurs ou d’autres makis catta. Quand Shadow miaula, son amie Blotch fit demi-tour et revint sur ses pas pour flairer la mère et le nouveau-né. Son petit de deux jours était accroché à sa mamelle. Les deux mères se câlinèrent et léchèrent le minuscule visage du petit. « L’une de vos étudiantes est derrière les bungalows. Elle vous demande. Elle semble pleurer. » C’était une semaine plus tard. M. Rakotomalala, le directeur de la plantation, vint me trouver au restaurant au petit-déjeuner pour me dire cela. J’eu, la vision d’une étudiante de Princeton étalée par terre, une jambe cassée, et d’une évacuation médicale en urgence vers l’Amérique. Pour sûr, personne n’avait attaqué la jeune fille ni ne l’avait violée. Pas à Berenty, un endroit si sûr ! Et de toute façon, pas à l’heure du petit-déjeuner ! Oh, qu’allais-je dire à ses parents ? Le soleil était déjà chaud à 7h du matin tandis que je galopais vers les logements des touristes bordés de bougainvillées. Laura Hood se tenait toute seule dans une clairière. Elle fixait apparemment ses pieds. Les larmes coulaient sur ses joues. « Il gémit encore. Il ne va pas mourir. Blotch vient de s’en aller et l’a laissé et le mâle l’a mordu… et je l’ai vu naître. Oh, je souhaite qu’il meure ! » Le bébé, âgé de neuf jours, était étendu sur le sable, sur le côté gauche. Ses toutes petites mains et pieds noirs s’ouvraient et se fermaient. Le côté droit de son abdomen était entaillé, ouvert en diagonale d’un rein à l’aine. Un anneau d’intestins pendait hors de la blessure. Le petit leva la tête et commença à biper, un son plus proche d’une montre digitale en détresse que d’un animal. Laura frissonna. Je la pris dans mes bras.

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« Raconte-moi exactement ce qui s’est passé tandis que je réfléchis à ce qu’on peut faire. — Il est tombé de Blotch lorsque son groupe se battait avec celui de Diva. Je n’ai pas vu ce qui s’est produit exactement mais après, les deux groupes se tenaient là, se faisant face. Blotch aurait pu le ramasser. Elle avait suffisamment de temps. Puis finalement, les femelles de Diva ont chargé à nouveau et le groupe de Blotch s’est enfui, de suite. Je sais que le bébé allait bien alors car il bougeait tout à fait normalement. Il a commencé alors à piailler très fort et toutes les femelles de Diva sont venues le sentir. Aucune ne l’a saisi. Puis elles sont parties et c’est alors que Geek est arrivé et s’est emparé du bébé. Il s’est comporté comme s’il le battait, le secouant, le tiraillant. Et alors, il l’a tailladé d’un coup de canine et s’est enfui. — Qui appelles-tu Geek ?, lui demandai-je pour qu’elle ne recommence pas à pleurer. — Oh, le mâle qui est toujours si timide et tremblant et qui porte ses oreilles rabattues. Il ressemble à un fou. C’est un immigré. » Cela ne me semblait pas être le moment de mentionner que « Geek » signifiait à l’origine un homme qui tranche d’un coup de dents la tête de poulets vivants dans les exhibitions de monstres au cirque. Je lui dis : « Tu sais que Michael Perreira sera tout simplement ravi – ou du moins tiraillé entre la joie et la jalousie – que ce soit toi qui aies observé cet acte d’infanticide ? — Je sais, dit Laura d’une toute petite voix. » Le petit se débattait à nouveau et soulevait sa tête pour émettre un cri de détresse perçant. « Nous ne pouvons pas le laisser souffrir, je vais devoir le faire. » Je posai mes doigts sur le petit nez tout doux, obturant les narines et la bouche qui criait. Cela fut bref. Je ne comprends pas pourquoi autant de gens qui aiment les animaux veulent devenir vétérinaires. Soudain, Laura redevint une étudiante de Princeton efficace, cheveux blonds au carré sous un chapeau blanc de golf. « Je n’ai pas pour habitude de pleurer sur de telles choses, cela ne me ressemble pas du tout, dit-elle. — Ce dont tu as besoin, c’est d’aller écrire tout cela, chaque détail dont tu te souviens avant que Michael ne te brouille les idées avec ses propres considérations. Tu viens juste d’entrer sur le terrain miné des conflits entre professeurs et si tu crois que les mâles makis

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catta sont dangereux, attends de te trouver au prochain symposium universitaire ! » Laura alla consigner ses observations sur son carnet de notes. Je restais silencieuse avec difficulté. Même lorsque Michael Perreira vint au déjeuner, débordant de nouvelles sur la dernière agression au sein de son propre groupe de lémuriens, je parvins à me retenir de lui raconter que sa théorie sur l’infanticide venait d’être confirmée d’une façon spectaculaire. C’était à Laura de révéler cela. Alors, je l’observais. Un trentenaire passionné, grand et mince, affamé tel Cassius. Ses cheveux et sa barbe noirs descendaient en vague sur ses épaules, comme s’il s’apprêtait à jouer un rôle shakespearien ou bien un page de Vasco de Gama. Il portait des tennis rouge et blanc, un jean coupé, un maillot de corps et un chapeau provenant d’un magasin de papier peint de Durham en Caroline du Nord. C’était l’homme dont les observations montraient comment les femelles makis catta manœuvraient pour prendre l’avantage, jour après jour, sur leurs congénères et qui avait interprété l’attaque des femelles contre les mâles immigrés comme une stratégie de défense des femelles pour parer l’infanticide, bien avant que Laura n’en soit témoin. L’infanticide de Geek fut le seul provoqué par un mâle migrant à être observé à Berenty bien qu’il y ait eu d’autres rares attaques. La querelle des universitaires se poursuivit pour déterminer si l’infanticide avait évolué à l’avantage des mâles lémuriens ou non. Ce qui se produisit le jour suivant fut beaucoup plus commun ; un fait bien plus facile à comprendre au niveau évolutif. Pour se débarrasser d’une rivale, une femelle fit tout pour que son petit meure. Cette fois, c’était celui de Sly. Les bébés makis catta sont coriaces. Le minuscule nouveau-né n’avait que 10 heures, mais il se tortillait et piaillait, le cordon ombilical encore attaché. Normalement, les nouveau-nés s’accrochent fermement au ventre de leur mère tandis qu’elle bondit à travers les arbres. Le petit de Sly se tenait seul, sur le dos, par terre, s’agrippant à la seule chose qu’il avait pu trouver : sa propre queue. Les deux groupes s’étaient affrontés pour la quatrième fois dans la journée. Les makis catta se meuvent si rapidement que je ne peux jamais voir si une femelle arrache en fait le petit d’une autre. Mais durant les mouvements saccadés de la bataille, parfois, un bébé tombe à terre. Des femelles du groupe adverse chargent alors en direction de la mère. Parfois il est évident qu’elles empêchent délibérément une mère de récupérer son bébé. Lorsqu’il tomba, Sly se retira de la bataille et Fish laissa le

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bébé de Sly ramper vers elle, près de son propre petit. Fish s’enfuit en courant avec Diva et son propre groupe. Le bébé s’accrocha pendant vingt minutes, suffisamment longtemps pour être transporté à quelques centaines de mètres de tout endroit où le groupe subalterne était autorisé à pénétrer depuis la scission. La jeune Fan vint s’occuper de ce frère adoptif temporaire, mais cela contraria Fish qui le lui arracha des mains. La réponse de Fish condamnait le bébé de Sly à la mort aussi sûrement que les canines de Geek avaient condamné celui de Blotch. Sly ne pouvait même pas l’entendre pleurer là où il se trouvait, étendu sur le sable rouge. Laura et moi nous penchâmes sur la créature délaissée. « Je ne peux pas le supporter » décidai-je. « Je ne vais pas encore tuer un autre petit. Nous avons parfois ramené des petits qui étaient tombés. Écrivons que celui-ci est mort déjà une fois, laissons à Sly une chance de le récupérer. » Je le ramassai et le posai sur un chiffon propre sur mon bloc note, espérant que cela sentirait moins l’humain que des mains ayant transpiré. Nous portâmes rapidement le petit là où la troupe de Sly récupérait de la bataille et le posâmes sur le sol. Il piaillait encore et encore. Blotch et Sly descendirent en même temps en entendant l’appel. N’importe quelle femelle est supposée accourir lorsque son petit pleure. Habituellement, la vraie mère se précipite vers son rejeton et lui tourne autour afin qu’il puisse se saisir de sa fourrure, même si elle ne l’aide pas avec sa main. Mais Sly se tenait bien en retrait. Elle avait le nez en l’air pour sentir le petit qui criait, comme si elle n’avait jamais humé son odeur auparavant alors qu’elle avait eu 10 heures pour s’en imprégner. Blotch fit de même. En les regardant, il était impossible de dire laquelle des deux était la vraie mère. Elles s’éloignèrent en sautillant, laissant le petit là. Il cria encore. Sly se tenait à deux mètres, se retourna et écouta. Son groupe pénétra plus profondément dans la forêt, parcourant le dernier trajet de la journée en direction du dortoir. Sly fit entendre son miaulement de ralliement et le groupe lui répondit. Elle les suivit dans la pénombre. Une heure plus tard, Michael Perreira se présenta à mon bungalow. « Je me suis efforcé d’enseigner tout ce temps aux étudiants de s’attendre à un comportement moins maternel », me dit-il, « ces femelles du groupe subalterne se battent pour leur survie, aussi cela peut être judicieux d’abandonner la saison de reproduction afin de garder de l’énergie pour les combats. — Vous devenez comme Cassandre. Ces prédictions s’avèrent trop souvent vraies. — Etes-vous sûre que le bébé était bien portant ? Il n’est pas seulement

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tombé parce qu’il ne pouvait tout simplement plus s’accrocher ? Elle l’a vraiment simplement abandonné ? — Sly était une subalterne prise pour cible bien avant d’avoir conçu son petit. Elle a été exclue de son groupe alors qu’elle était gravide, a été pourchassée par tous les autres groupes qu’elle a pu croiser durant un mois et a eu son oreille à moitié arrachée trois jours avant la parturition. Si le stress influe de quelque manière que ce soit sur le comportement de la mère, il a dû atteindre Sly. Mais le petit lui-même semble bien. » Je tendis mon chapeau de paille malgache dans lequel j’avais chiffonné des kleenex doux afin de faire un nid pour le bébé. Il s’était assoupi dans l’obscurité, mais s’était à présent réveillé et attrapait sa queue et piaillait avec une réelle vigueur bien qu’il n’ait pas eu de lait depuis 2 heures. Michael accrocha sa balance qu’il tenait à la main et attrapa doucement le bébé. « Oh, mon dieu, Alison, il ronronne ! » Il n’y a pas beaucoup de monde qui a entendu un maki catta ronronner, un petit bruit agréable, qu’il fait lorsqu’il est heureux, blotti contre la fourrure d’un autre lémurien. Les sauvages, même les semis-sauvages comme ceux que nous avons à Berenty ont rarement assez confiance pour se détendre et ronronner lorsqu’un humain se trouve assez près pour entendre. Dans la chaleur de la main de Michael, le nouveau-né pensa qu’il avait enfin trouvé de l’aide. Mais nous ne pouvions pas le sauver. Le jour suivant, les subalternes changèrent de tactique. Ou plutôt, elles en développèrent une autre, la seule innovation que j’aie observée dans le comportement d’un maki catta. Presque toujours, lorsque les groupes s’affrontent, l’agression est menée par deux individus. Soudain, Shadow, Sly, Blotch et ses amies présentaient désormais un front uni. Tout d’abord elles continuèrent à perdre des combats. Deux jours plus tard, Fish et Fan fanfaronnaient comme toujours. De la poussière se souleva alors que des lémuriens prenaient l’avantage sur d’autres ou s’arrêtaient pour affronter de nouveaux adversaires. (Les morsures sont rares, parades, feintes, empoignades et pauses se succèdent souvent trop vite pour faire des entailles comme sur le crâne de Sly). Les protagonistes s’arrêtaient et s’observaient. Les femelles de Sly sautèrent sur le toit du bungalow. Depuis cette position, leurs visages jetaient des regards furieux, telles cinq gargouilles ornées de canines acérées. L’oreille de Sly était toujours en berne. Fish grimpa dans un flamboyant pour répliquer alors que Shadow se

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hissait depuis le toit. Fish et Fan tirèrent leur épingle du jeu et se retirèrent. À une bonne distance, elles s’éclipsèrent sur le chemin à une douce allure qui ne trompait personne. Shadow conduisit le groupe dans un bosquet d’eucalyptus en fleur qui s’était trouvé hors d’atteinte pour eux depuis la scission du groupe il y a un mois. Ils s’y goinfrèrent encore et encore. Le bosquet bruissait d’abeilles. Les fleurs aux étamines blanches saupoudraient de pollen le nez des lémuriens telles des houppettes de poudre de riz, et les capsules coniques des bourgeons ivoire jonchaient le sol. Le petit survivant, le fils de Shadow, le bébé que j’avais vu naître, jeta un coup d’œil à l’envers depuis son refuge au creux du ventre de sa mère. Le nouveau groupe avait bien mérité sa récompense. Tout autour d’eux, l’air embaumait le miel. Les mâles soumis approchaient du groupe de Shadow composé exclusivement de femelles. Aucun mâle ne se mêla à la nouvelle troupe jusqu’à ce qu’il soit clair que le groupe survivrait. Shadow menait ce que nous commencions à appeler « Le Groupe soudé » via des victoires qui leur donnaient des positions avantageuses au sein de leur ancien territoire, à commencer par le bosquet d’eucalyptus. Quatre mâles les rejoignirent de façon permanente, y compris Geek, le tueur. Les mâles sont soumis aux femelles adultes. Ils ne font jamais valoir leurs droits à la nourriture ou au territoire. Si un mâle souhaite impressionner une femelle, il passe

2.8

Les mâles sont soumis à toutes les femelles mais ils combattent violemment entre eux.

Miaou ! Sifaka ! Grognons comme des cochons !

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sa queue rayée sur les aiguillons qu’il possède sur les avant-bras, tire d’un coup sec par-dessus et fait onduler sa queue dans l’air pour envoyer une bouffée de son odeur. D’autres mâles prennent ceci comme une menace et y répondent en conséquence. Cependant, souvent, la femelle détourne le regard montrant son ennui. Si le mâle insiste, elle lui donne une calotte sur le nez. L’inhibition des mâles makis catta semble contredire tout ce que nous enseignons en première année de biologie à l’université. L’histoire classique que les biologistes racontent dépeint des mâles en compétition les uns avec les autres, armés de griffes, canines et autres attributs et dotés d’un cerveau programmé pour l’agression. Leur pouvoir sur les femelles n’est qu’un sous-produit de tout cela. Chez les humains, bien sûr, en règle générale, les hommes devancent les femmes en poids, en muscles, aussi n’est-ce pas surprenant que l’on puisse croire que la domination du mâle sur la femelle est tout simplement naturelle. Pas juste et certainement pas inévitable, mais naturelle. Les femelles makis catta choisissent de s’accoupler soit avec des mâles dominants soit avec les vainqueurs de combats, ces batailles sérieuses au cours desquelles tout un groupe de mâles saute en l’air, façon kung-fu, et taillade l’adversaire à l’aide de canines aiguisées comme des rasoirs. Ce genre de lutte devrait sélectionner les gènes des mâles les plus grands, les plus méchants et possédant les dents les plus longues mais les mâles restent totalement soumis aux femelles. Je continue à penser qu’un matin, je me réveillerai avec une explication cohérente sur le comportement des mâles mais pour l’instant, je n’en ai pas encore – et j’étais la première scientifique à remarquer la domination des femelles makis catta, il y a 40 ans. Nos études à Berenty expliquent clairement au moins pourquoi les femelles doivent être agressives pour survivre. Elles se battent pour pouvoir s’accaparer des ressources alimentaires sur le long terme. Le groupe de Diva avait fait un bien mauvais calcul en se débarrassant des subalternes. Le « Groupe soudé » réclama les meilleures parties du territoire, commençant dans le bosquet d’eucalyptus et progressant d’arbre en arbre. Le pouvoir de Diva s’effrita et se délita. Épuisée, battue, meurtrie, rejetée à la périphérie de la troupe, elle mourut en 1994. Fan s’empara de la position alpha tandis que la fille de Diva, Jessica, restait au plus bas de l’échelle.