Les aventures de Roberto Rossellini

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Aucune figure de l’histoire du cinéma n’a été à la fois vilipendée et adulée comme Roberto Rossellini (1906-1977). Fondateur du néoréalisme avec Rome ville ouverte, inventeur du cinéma moderne avec Paisà, précurseur de la Nouvelle Vague avec Voyage en Italie, pionnier d’une télévision utopique avec La Prise de pouvoir par Louis XIV, il a été le héros d’un cinéma né de la sensibilité et de l’intelligence de l’individu, indépendant des clichés et de l’industrie.
Cette biographie, la première du cinéaste, fait découvrir un homme de passions, charmeur irrésistible, intellectuel cosmopolite, homme de la Renaissance et du XXe siècle, maître à penser, aventurier romain, qui a le premier affirmé que le cinéma était affaire de morale.
Tag Gallagher a passé quinze ans à enquêter sur la réalisation et la réception – tumultueuses toutes deux – des films de Rossellini, parlant à tous ceux qui l’ont connu. Sa recherche dissipe bien des mythes de l’histoire du cinéma. Rossellini a vécu intensément dans le présent ; sa vie et ses films sont inséparables. Vittorio Mussolini, Anna Magnani, Federico Fellini, Ingrid Bergman, François Truffaut, Jean Rouch et bien d’autres sont parmi les personnages qui croisent son chemin.
Auteur de l’étude critique John Ford, The Man and His Films, saluée comme le meilleur livre sur Ford, Tag Gallagher publie en France dans les revues Trafic et Cinéma.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Coursodon.
Publié le : mercredi 10 juin 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756107745
Nombre de pages : 1026
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couverture

Tag Gallagher

Les Aventures de Roberto Rossellini

 

essai biographique

 

Aucune figure de l’histoire du cinéma n’a été à la fois vilipendée et adulée comme Roberto Rossellini (1906-1977). Fondateur du néoréalisme avec Rome ville ouverte, inventeur du cinéma moderne avec Paisà, précurseur de la Nouvelle Vague avec Voyage en Italie, pionnier d’une télévision utopique avec La Prise de pouvoir par Louis XIV, il a été le héros d’un cinéma né de la sensibilité et de l’intelligence de l’individu, indépendant des clichés et de l’industrie.

Cette biographie, la première du cinéaste, fait découvrir un homme de passions, charmeur irrésistible, intellectuel cosmopolite, homme de la Renaissance et du XXe siècle, maître à penser, aventurier romain, qui a le premier affirmé que le cinéma était affaire de morale.

Tag Gallagher a passé quinze ans à enquêter sur la réalisation et la réception – tumultueuses toutes deux – des films de Rossellini, parlant à tous ceux qui l’ont connu. Sa recherche dissipe bien des mythes de l’histoire du cinéma. Rossellini a vécu intensément dans le présent ; sa vie et ses films sont inséparables. Vittorio Mussolini, Anna Magnani, Federico Fellini, Ingrid Bergman, François Truffaut, Jean Rouch et bien d’autres sont parmi les personnages qui croisent son chemin.

Auteur de l’étude critique John Ford, The Man and His Films, saluée comme le meilleur livre sur Ford, Tag Gallagher publie en France dans les revues Trafic et Cinéma.

 

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Coursodon.

 

Couverture : Roberto Rossellini, tournage de Rome ville ouverte. Collection Rod Geiger.

 

EAN numérique : 978-2-7561-0774-5

 

EAN livre papier : 9782756100173

 

www.leoscheer.com

 
CNL_WEB
 

Roberto Rossellini dirige Sandra Milo et Laurent Terzieff dans Vanina Vanini.

 

Tag Gallagher

 

 

LES AVENTURES DE

ROBERTO ROSSELLINI

 

Essai biographique

 

 

Traduit de l’anglais (États-Unis)

par Jean-Pierre Coursodon

 

 

Cinéma

 

Éditions Léo Scheer

 

Ouvrage publié avec le concours du Centre national du Livre.

Édition coordonnée par Bernard Eisenschitz.

Collection dirigée par Érik Bullot et Bernard Eisenschitz.

 

© Tag Gallagher, 1998.

et pour l’édition en langue française

© Éditions Léo Scheer, 2006.

 

Il aurait pu être ministre, cardinal, banquier…

Sergio Amidei

 

Et ainsi mon frère Roberto partit pour une grande aventure…

Renzo Rossellini

 

Ce livre est pour Phoebe Ann Erb.

Préface

En 1974, passant quelque temps chez un ami à Los Gatos, Californie, et presque sans un sou en poche, j’appris que Pacific Film Archives à Berkeley présentait The Age of the Medici de Rossellini en trois soirées. J’allai à pied jusqu’à l’autoroute et fis du stop. Mon conducteur était un Chicano au volant d’une voiture déglinguée. Il me montra une barre de fer qu’il gardait sous le siège pour les passagers indisciplinés. Afin d’éviter les encombrements il faisait du cent vingt sur le bas-côté de la route. En me déposant, il mentionna qu’il allait se faire interner dans un hôpital psychiatrique.

La première section de The Medici se termina à minuit. J’étais à soixante-dix kilomètres de mon lit sans aucun moyen de l’atteindre. J’essayai de dormir en face dans un salon de la résidence universitaire, mais un gardien m’éjecta. Je trouvai un buisson, et il se mit à pleuvoir.

Le lendemain il plut à torrent toute la journée. Je passai le temps dans un petit musée, vis la deuxième partie de The Medici le soir, me fis tremper après le film, et pour deux dollars trouvai un espace avec quelques autres vagabonds sur le plancher d’un appartement où une lumière de projecteurs et une assourdissante musique rock occupèrent ce qui restait de la nuit, jusqu’à ce qu’on nous mette dehors à sept heures. Il ne pleuvait plus. J’attendis pendant quatorze heures et vis la troisième partie de The Medici.

Je ne saurais imaginer meilleur contexte pour un film de Rossellini : confusion, chaos, prise de risque, obsession. Et le film : ordre, mais quelque chose de plus : providence, grâce étonnante. Jamais la lumière revenant dans une salle de cinéma ne m’a aussi brutalement précipité d’un monde dans l’autre. C’était dévastateur.

Pourquoi ?

 

Plus tard, j’ai appris que la vraie vie de Rossellini, en dehors de la « réalité nouvelle » qu’il créait dans ses films, connaissait une agitation perpétuelle, et non pas à son corps défendant. Pourtant l’homme lui-même faisait preuve d’un calme, d’une confiance, d’un charme et d’un pouvoir de fascination qu’ont remarqués tous ceux qui l’ont connu et qui devraient être présents – mais ne le sont pas – dans chaque page de ce livre, car ils expliquent pourquoi tant de gens ont voulu l’aimer, le servir et être reconnus par lui. Tôt ou tard, inévitablement, ils s’estimaient trahis. La lumière revenait dans la salle. Longtemps avant, Rossellini était parti pour de nouvelles conquêtes, refusant de regarder en arrière, « allant à la rencontre de l’avenir », comme il disait. Une partie de lui-même ne vous quittait jamais ; on ne cessait pas de l’aimer.

Pourquoi Rossellini faisait-il un effet ravageur sur les gens ?

 

Je l’ai rencontré une fois, pour un entretien de deux heures. Il me paya une bière et me dit qu’il était facile d’emprunter tout l’argent dont j’avais besoin pour n’importe quoi. « Les gens n’essayent pas », expliqua-t-il. Je compris ce que les gens voulaient dire quand ils parlaient de lui.

« Ces choses sont à moi, » me dirent sa sœur et sa femme Marcella quand je leur posai des questions, comme si dans l’acte même de parler elles m’abandonnaient une partie d’elles-mêmes. J’avais envie de répondre qu’il était « à moi » aussi. Mon expérience, toutefois, était d’un ordre différent. Le Rossellini que je connaissais était une conscience artistique, presque aussi inconnue d’elles que le souple être humain l’était de moi. Pourtant, pour elles comme pour moi, ce que nous savions était mystère.

 

Le néoréalisme fut un effort, né dans la souffrance et la confusion pendant la guerre et la Résistance, pour faire le point sur ce que les Italiens avaient enduré, pour examiner un mystère, pour élucider. Il se fondait sur la grisante hypothèse que notre vie n’est pas nécessairement gouvernée par la fortune ou le mal, que, si nous voulons bien être intelligents, nous sommes capables d’imposer notre imagination à l’Histoire, de changer notre conception de l’univers et de créer une « nouvelle réalité ».

Tel était le message de Rome ville ouverte, Paisà et des autres films néoréalistes. C’était aussi le message de la Renaissance italienne dépeinte dans The Age of the Medici. En dépit de la confusion, privée et publique, des décennies qui séparent ces films – les années 1940, 1950 et 1960 – Rossellini resta fidèle à la volonté de la Résistance de créer une culture nouvelle. C’était la grande aventure vers l’avenir, le « nouveau ».

 

Gerald Mast m’avait dit quand j’ai commencé ce livre, il y a vingt ans, que la biographie est de la fiction. Je ne le croyais pas alors, je le crois aujourd’hui. Tout ici est fondé soit sur ma propre expérience des films, soit sur ce qu’on m’a dit dans une centaine d’interviews. Les sources écrites ne sont pas plus fiables, souvent moins. Les propres déclarations de Rossellini sont les moins fiables de toutes, même, ou particulièrement, dans les choses les plus simples : en fait, le défendre suppose souvent qu’on attaque ses propos. Les documents officiels étaient rarement disponibles, et ils sont notoirement peu fiables dans un pays qui jusqu’à récemment pratiquait la fictionnalisation des faits comme un des beaux-arts. Je ne pouvais au mieux que suivre l’avis de Croce : essayer de m’insinuer dans le cœur et l’esprit des personnes réelles qui sont devenues mes « personnages », et espérer qu’à tout le moins elles tomberont d’accord que nous avons vu le même film. Les scènes de la vie privée sont relatées dans les termes mêmes des protagonistes.

 
*
 

Cette édition française m’a donné l’occasion de faire mille additions et corrections – pour lesquelles je suis reconnaissant à l’aide toujours vigilante de Jean-Pierre Coursodon et Piero Tortolina.

 

Elettra et les enfants Marcella, Renzo, Roberto en 1910 (L’illustrazione italiana).

 

Angiolo Giuseppe Rossellini, le père.

1. Fantaisie

À une heure moins dix de l’après-midi, le mercredi 8 mai 1906, Roberto Gastone Zeffiro Rossellini commençait une vie d’aventures, fort à propos, dans une des familles les plus riches de Rome. Les Rossellini n’étaient pas seulement débonnaires, gais et dans le vent, mais aussi bohèmes, chimériques, outranciers, et toujours prodigues. C’est à une unique personne que leur fortune était due : le curieusement nommé Zeffiro (« zéphyr ») qui, n’ayant pas d’enfants, avait accueilli son neveu chez lui et dans son commerce, l’avait marié à la ravissante nièce de sa maîtresse, et avait adopté le titre de nonno (« grand-père ») pour leurs enfants. Comme il se doit, on donna son nom au premier-né.

Zeffiro Rossellini était parti de rien. Né en 1848 d’une famille de paysans et orphelin encore jeune, il éleva ses frères Luigi et Ferdinando en travaillant comme maçon près de Pise dans sa Toscane natale. Vers 1870, il alla s’établir à Rome. La ville était encore petite, comptant à peine 200 000 habitants, et elle puait la misère, avec des gens vivant à dix dans une pièce dans certains quartiers. Mais une armée piémontaise, perçant un trou dans les vieilles murailles romaines à la porta Pia, venait de mettre un terme au règne millénaire des papes et d’annoncer la première unification de l’Italie depuis l’Empire antique. Parce que les Romains manquaient d’enthousiasme, considérant les Piémontais comme des occupants étrangers et l’« Italie » comme une invention diabolique, d’un modernisme de mauvais aloi, le nouveau gouvernement, pour gagner leur sympathie, se mit a dépenser de vastes sommes pour la constructions de bâtiments spectaculaires. Il fallait loger quarante mille officiels dans la nouvelle capitale. On construisit une ligne de chemin de fer reliant Rome au Nord prospère, et des masses d’immigrants affluèrent, venus du Sud misérable.

Zeffiro devint entrepreneur, embourgeoisa son nom, Rosellini devenant Rossellini, et tira le meilleur parti du boom économique. Au cours des décennies suivantes, la population de Rome allait tripler, la spéculation immobilière monter en flèche, et les nouvelles constructions enterrer la vieille ville baroque sous une cité neuve. Zeffiro construisit des lignes de chemin de fer dans les Pouilles et des immeubles de bureaux à Rome. Il fut le premier à étendre la ville au-delà des murs d’Aurélien, dans la campagne de Parioli, où vivent aujourd’hui la plupart des Romains de la bourgeoisie. Il était grand, imposant et élégant, avec une magnifique moustache à la Umberto I et possédait une autorité terrifiante.

Mais avec ses « petits-enfants », il était gentil et indulgent. Tous les matins ils entraient en troupe dans sa chambre, l’embrassaient et recevaient en échange une affectueuse tape sur la joue. Il leur inspirait un respect mêlé d’admiration. Nonno avait même été garibaldino. Certes on l’avait ramené à la maison quelques jours seulement après la fugue qu’il avait faite pour rejoindre la campagne de Giuseppe Garibaldi en 1866. Toutefois il avait porté, ne fût-ce que brièvement, la célèbre chemise rouge qui distinguait les partisans de l’homme qui « fit » l’Italie, et cette chemise, pour lui comme plus tard pour Roberto, signifiait gloire et liberté – la liberté républicaine de Garibaldi. La « pacotille », comme Zeffiro appelait les armes royales de la maison de Savoie, brillait par son absence au centre du drapeau tricolore que Zeffiro arbora pendant la Première Guerre mondiale, le laissant se déployer fièrement à bord de la voiture dans laquelle il parcourait Rome, attirant maints regards étonnés. Il avait fait la connaissance de Garibaldi pendant les dernières années du soldat nécessiteux et lui envoyait des chaussettes de laine, des sous-vêtements et de l’argent. Se liant d’amitié également avec les fils, il devint l’exécuteur testamentaire de Menotti Garibaldi. Les souvenirs de Garibaldi formaient un reliquaire dans son studio – lettres, photos, une épée, la fameuse botte percée d’une balle à la bataille d’Aspromonte, et, relique la plus sacrée de toutes, dans son petit cadre rond, un morceau de la barbe du héros. Pendant toute leur enfance, Roberto et son frère Renzo furent fascinés par cette barbe : un jour, s’ils étaient sages, disait Zeffiro, elle serait à eux. La liberté était la religion de Zeffiro et serait le leitmotiv des films de Roberto.

Zeffiro s’était fait construire une vaste résidence au 1 de la via Nerva, sur la piazza Sallustio, où Roberto naquit, suivi par Renzo (2 février 1908) et leur sœur Marcella (9 septembre 1909). Le palazzo marquait à l’époque la limite la plus éloignée de la ville. L’élégante via Veneto passait à quelques pâtés de maison vers l’est, tandis qu’à l’ouest on pouvait apercevoir une piste de terre pour courses cyclistes et au-delà, vers la porta Pia, des vignobles et des champs d’artichauts. « Il y avait des terrains vagues et des jardins tout autour de nous, et de vastes sections du mur d’Aurélien », racontait Roberto. « Sur le Pincio, il y avait encore des troupeaux de chèvres, des vignes, des vaches et des laiteries. Les vieux quartiers avec leurs maisons orange et rouille n’avaient pas encore été abattus1. » Le son caractéristique n’était pas comme aujourd’hui le constant grondement des moteurs que l’on embraie, mais le cliquetis rythmique des sabots des chevaux et des roues de voitures passant à l’occasion dans les rues pavées. Rome était renommée pour son calme.

« Notre maison, a déclaré Roberto, était pleine de bonheur. Et d’imagination. Une fantaisie sans frein. Mes parents n’essayaient pas de la restreindre. Ils l’encourageaient. La fantaisie dans toutes choses, dans les jeux à l’imagination la plus débridée. Nous n’étions pas une famille traditionnelle. Nous n’essayions pas de conserver quoi que ce soit, pas même notre patrimoine. Nous avons tout mangé immédiatement2. »

Rome était une société d’une modestie puritaine. Les Rossellini, ces nouveaux riches, étaient considérés comme des excentriques. Ils aimaient étaler leur richesse, jeter l’argent par les fenêtres dans une ville pleine de miséreux. Ils s’exhibèrent dans une rotogravure où leurs chers enfants, qui avaient gagné un concours de beauté, folâtraient nus sur un lit. Ils adoptèrent les mœurs d’une famille noble. Petit déjeuner, dîner, souper, leur table était toujours ouverte ; des gens de toutes sortes – des princes romains aux peintres faméliques – pouvaient à loisir venir manger même quand la famille était absente. Le père de Roberto, Beppino (né Angiolo Giuseppe) revenait souvent à la maison avec une douzaine d’invités inattendus. Elettra, la mère de Roberto, ne connaissait jamais personne. « Parfois je n’en pouvais plus, disait-elle, et je retournais chez ma mère3. » Pour les enfants, cette vie était très amusante et une merveilleuse formation pour l’avenir. « La maison était toujours pleine d’intellectuels et d’artistes, racontait Roberto. Je n’y ai jamais vu un homme d’affaires. Donc j’ai grandi dans une atmosphère plutôt spéciale4. »

« Roberto avait de la personnalité et de l’agilité, se rappelle Renzo. Comme premier-né, il bénéficiait aussi de la protection, inavouée mais instinctive, de nos parents, en particulier de maman. Il était brun, avec des yeux perçants comme des épingles… très nerveux, agité, agressif, instable. Moi, j’étais juste le contraire : blond, tranquille, soumis, facilement satisfait… Comme ami et comme jouet Roberto m’avait ; moi je l’avais comme compagnon et despote… J’avais pour lui un attachement morbide… C’était comme si je n’avais fait mes premiers pas que pour courir après mon frère5. »

Les deux garçons avaient un champ de bataille dans leur salle de jeu, avec montagnes, ponts, tunnels, massifs, et un chemin de fer tout autour, inauguré en 1911, quand l’Italie entra en guerre contre la Turquie. Roberto avait une magnifique épée ; Renzo, de vingt mois son cadet, se contentait d’un cure-dent, et il fallait qu’il soit turc. Pire encore, Roberto lui tirait dessus avec des balles de plomb dans un gros canon, et Renzo devait riposter avec un pistolet à bouchons.

Roberto obtenait ce qu’il voulait, toujours. Pendant un temps, il refusa de sortir à moins d’être en laisse, car il avait décidé qu’il était un chien. Elettra était sans défense ; le reste de la famille suivait dans le sillage de la soumission maternelle. Un jour, il piqua une colère au retour d’une fête ; il se raidit, se jeta par terre dans la rue, mit en lambeaux ses vêtements tout neufs ; et tout le monde regardait sans savoir quoi faire. (Renzo essaya de faire la même chose, mais Donato, le maître d’hôtel, se contenta de le relever et de le ramener à la maison.) Une autre fois, le désir de Roberto pour un fantastique cheval à bascule vu dans la vitrine du marchand de jouets du coin nécessita une campagne de deux mois. Peut-être pour cette raison, quelques heures après l’avoir reçu, il lui arracha les oreilles et la queue, et transforma son ventre en soupière.

Roberto Rossellini allait devoir son succès à sa ténacité et à son charme. Il retracerait le cours de l’histoire humaine selon notre désir inné de liberté.

« Ma mère était une femme très myope, très timide et très amusante. Il était impossible de ne pas s’entendre avec elle6 », a dit Roberto. Elettra était tendre mais nerveuse, passant rapidement du rire aux larmes et de nouveau au rire. Quand on la provoquait, elle administrait de petites taloches, puis les étouffait sous des baisers. Elle continua à gifler ainsi Roberto bien après qu’il ait atteint l’âge adulte.

« J’étais fortement attaché à mon père et ma mère, mais de façon différente. Pour elle, je ressentais de la tendresse, pour mon père, une très profonde admiration. C’était un homme exceptionnel7. »

C’était le seul à s’opposer à la tyrannie de Roberto. Par exemple, Roberto, afin de coucher au pavillon de chasse de Ladispoli, avait décidé que chaque soir on sortirait et attellerait la voiture ; Tante Fortù montait derrière le cocher, soufflant dans sa trompe de chasse (ta-too, ta-too, ta-too) et ils partaient au galop dans la nuit, sur quoi le petit Roberto, dans les bras de sa mère sur le siège arrière, s’endormait paisiblement. Et tout alla bien jusqu’au soir où Beppino arriva inopinément, fit presque avaler sa trompe à Fortù, et, saisissant et fessant un Roberto tout surpris, l’emmena au lit.

Toutefois, mis à part le rite des baisers matinaux et certaines occasions spéciales, le père de Roberto était rarement présent. Il avait ses affaires, une vie sociale, et des amies. Elettra, qui avait eu Roberto à dix-sept ans, avait huit ans de moins que son mari, demeurait semi-cloîtrée chez elle par les mœurs de l’époque, et était totalement incapable de maîtriser ses enfants. « Nous étions tous beaucoup trop pour elle », explique Marcella8. Roberto était d’accord : « Je me souviens encore de la prière qu’elle faisait réciter en chœur aux enfants. Elle disait : “Ces mères, ces épouses qui ont souffert tant de tourments, Jésus, toi qui les aimes, aide-les dans ta miséricorde9.” »

Leur garde quotidienne était abandonnée à Donato, à la douzaine de domestiques et à une succession de gouvernantes. Les enfants ne partageaient la table des parents que pour le dîner dominical, jusqu’à l’âge de dix ou onze ans. Le père tant admiré était ainsi quelque peu distant, la mère si tendre légèrement lointaine.

Résultat chez un enfant aussi exigeant et indiscipliné que Roberto : insécurité et sentiment de culpabilité. À six ans, il accepta de porter un costume d’ange qu’il détestait pour une procession, à condition que sa mère ne le voie pas, mais quand il l’aperçut cachée derrière une colonne, il courut en pleurs se jeter dans ses bras puis eut un accès de fureur. Il arracha ses ailes, donna des coups de pieds à la ronde, hurla tant et si bien qu’on dut le traîner hors de l’église. Mais il ne fut pas puni. Elettra se reprocha d’avoir manqué à sa parole. À sept ans, il faisait encore pipi au lit (« J’ai transpiré », expliquait-il).

Même quand il avait treize ans : « J’ai un souvenir très vif de ma réaction traumatique le jour où ma mère, une femme très douce, revint à la maison avec ses beaux cheveux [longs] coupés courts10. » Il pleura pendant des heures. La douce Elettra s’était fait enrôler dans le mouvement des suffragettes. Elle avait un esprit ironique et sain et finit pas se refaire une vie en dehors du cloître familial ; elle devait quitter son mari en 1926.

Les enfants, ignorant ses besoins inassouvis, évoqueront leur enfance en termes paradisiaques. Eux-mêmes deviendront des parents notables pour leurs irruptions spasmodiques dans la vie de leurs enfants dont ils étaient généralement absents.

Les gouvernantes représentaient une tapisserie de langages divers. La première, Léontine Niaudeaux, était française, et pour cette raison le français, et non l’italien, fut la première langue qu’apprirent les enfants, et la langue que l’on parlait en famille. « Allez, mes enfants », disait Léontine. Bien qu’elle utilisât l’ascenseur, elle insistait pour que les enfants montent à pied. (Contrairement à tout le monde à Rome, les excentriques Rossellini habitaient les étages supérieurs de leur immense palazzo et louaient les étages inférieurs.)

Puis vint Margaretha, une Allemande. Beppino admirait la culture et la littérature allemandes, mais la langue fut vite oubliée quand la Première Guerre mondiale éclata. « Mademoiselle », une Française, vint ensuite ; puis une gouvernante anglaise, pâle et terriblement maigre après avoir passés six mois à échapper à la révolution russe ; puis peu après une autre Anglaise, Mabel, qui succomba si rapidement au charme de Roberto qu’elle apprit l’italien, mais que personne n’apprit l’anglais. Entre eux, les enfants avaient leur langage « secret ».

Donato, le maître d’hôtel, toscan et ex-soldat, personnifiait la fierté professionnelle et le dévouement intégral, selon Renzo. Aucun Rossellini n’en aurait attendu moins. Donato était payé 25 lires par mois (quatre dollars en 1918) et ne prenait jamais une heure de repos. En habit, il servait l’élégant repas du soir, puis restait raide et impeccable dans le vestibule attendant le retour de Beppino ou Zeffiro – souvent à deux ou trois heures du matin. Autrement il consacrait son temps aux enfants. Il emmenait les garçons à la villa Borghèse où il leur apprit à monter à bicyclette et à faire la course avec passion. Il leur donnait leur bain, les ramenait de l’école Regina Elena sur la via Puglie, leur racontait des histoires, les défendait contre la colère (souvent justifiée) de leurs parents, et surtout, leur apprenait à ne pas prendre trop à cœur les difficultés de la vie – bien que, là encore, il s’agisse de l’opinion de Renzo ; d’autres diraient que les Rossellini réagissaient aux difficultés de la vie avec une hystérie invétérée.

Les bonnes dispositions de Donato en faisaient la proie de l’exubérance des garçons, mais il ne perdait jamais patience – sauf une fois. Ce fut à l’occasion du Derby royal, le plus grand événement social de l’année, qui était d’autant plus spécial que les dames cloîtrées de l’époque avaient peu d’occasions de se montrer. Elettra décida de s’y rendre en auto, choix décidément ostentatoire. Les voitures automobiles étaient coûteuses : un bon mécanicien pouvait gagner 1 500 lires par an, mais une auto coûtait 15 000 lires, plus 10 000 par an d’entretien. Il n’y avait que sept mille automobiles dans toute l’Italie. Bien entendu les Rossellini furent parmi les premiers à en avoir une à Rome, à l’instigation de Beppino. Elettra préférait la voiture à cheval avec son cocher et son laquais, mais pour le jour du derby elle s’avisa que placer Donato en livrée de cocher à côté du chauffeur en uniforme serait d’une grande dignité. Hélas, le cocher était petit, et Donato, après avoir, non sans efforts, revêtu sa livrée, osait à peine bouger de peur d’éclater. Roberto et Renzo le taquinèrent sans pitié au champ de course, tirant sur sa queue-de-pie, faisant tomber son chapeau haut-de-forme et jouant au ballon avec, et Donato, courant après le chapeau, fit craquer son pantalon. Il n’en conserva pas moins la dignité de sa profession et, enfin rentré à la maison, ouvrit la porte pour Elettra avec sa réserve coutumière. Les garçons écartèrent gaiement les pans de sa redingote pour montrer le pantalon déchiré et Donato, mortifié jusqu’aux larmes, arracha le haut-de-forme, les gants de coton blanc et la veste de livrée et les jeta à terre en blasphémant. Les garçons se tordaient de rire. Elettra, comme il faut, distinguée, mais dans sa myopie inconsciente de tout ce qui s’était passé, demanda impérieusement : « Donato ! Expliquez cette conduite vulgaire ! »

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