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Les Châtaignes Blanches

De
594 pages
Le 21 juin 1435, un acte notarié du Seigneur de Rocheblave accorde à Pierre Rocheblave l'exploitation d'une terre des Cévennes, le Barthas. Plutôt que de rechercher ses aïeux, mais sans les oublier, l'auteur a choisi de parler des vivants, de ses contemporains.
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LES CHÂTAIGNES

BLANCHES

if) L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2008 75005 Paris

polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05718-0 EAN : 9782296057 I 80

ANDRE ROCHEBLA VE

LES CHÂTAIGNES BLANCHES
UNE FAMILLE PROTESTANTE DANS LES CÉVENNES DU

XX

SIECLE

L' Harmattan

REMERCIEMENTS C'est sur la demande de mes nombreux neveux et nièces, et pour permettre de connaître par le détail ce qui fut la vie de ceux qui nous ont précédés, que j'ai entrepris d'écrire ce texte. En ce qui concerne les faits dont je n'ai pas été le témoin direct, ils m'ont été rapportés par ceux qui les ont vécus et ont grandement facilité mon entreprise en sollicitant leur propre mémoire. Ainsi, je dois remercier tout particulièrement mes cousines Anaïs Devaux née Liron et Mireille Langrand née Liron, ainsi que ma belle sœur Marguerite Rocheblave, née Alvernhe. Je suis reconnaissant à Madame Salle, de l'Estréchure, de m'avoir fait bénéficier de ses connaissances du patois local. Il me faut aussi dire ma gratitude à ma femme bien aimée, qui m'a accompagné pendant la rédaction des cents premières pages de cette histoire contemporaine de notre famille. Elle n'a jamais cessé de m'encourager, de me soutenir et de me conseiller tout en peaufinant les phrases et en les tapant sur son ordinateur traitement de texte. Je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance à mes nièces, neveux et cousines, Mireille Langrand, Renée Seidenbinder, Ghislaine Lièvre, Françoise Casper, JeanPierre et Bernard Rocheblave, Jean-Claude Ferrières, qui m'ont donné des indications précieuses sur les dates ou les événements du passé. Je ne me console pas d'avoir dû terminer ce travail, et surtout les dernières pages, sans le concours d'Anne-Marie, et je remercie tout particulièrement notre fille Christine Rocheblave qui a su m'aider à le terminer, ainsi que notre nièce Annie Rocheblave qui m'a si souvent assisté avant sa terminaison.

Dans le désert, tous les hommes honorables se connaissent personnellement; au lieu de livres, ils étudient leur génération. Toute ignorance dans ce domaine vous marque aussitôt comme mal né ou étranger; et les étrangers ne sont pas admis aux conversations familières, aux conseils ou aux confidences.
T. E. Lawrence Les sept piliers de la sagesse

PREAMBULE

Au flanc d'une montagne sauvage et dénudée des Cévennes, caché sur la pente et dominant le vaJlon, se trouve le mas du Barthas, qui, depuis le XVème siècle, paraît avoir été habité par mes ancêtres. Un document sur parchemin, retrouvé aux archives départementales du Gard, et reproduit ci-dessous, en fait foi: Donnation par le Seigneur de Rocheblave « L'an de l'incarnation de notre Seigneur Jésus-Christ 1435 et le 21 du mois de juin a été le seigneur de Rocheblave dans son château de Florac, par le présent acte afait donation à Pierre Rocheblave de la Seigneurie de Rocheblave de terres et cabane situées au lieu de Barre et portant le nom de « Lou Barthas », comprenant terres, prés, bêtes et cabane. Le dit Seigneur de Rocheblave en fait donation au dit Pierre Rocheblave sous la forme de locaterie perpétuelle, sous la cense annuelle de deux perdrix rouges, trois fromages et deux cestierslj de châtaignes blanches, en contrepartie, le dit Pierre Rocheblave promet d'entretenir, labourer, fossoyer les terres. Fait et récité publiquement au Château de Florac en présence de sieur Jean Gleize et Antoine Savajon et de moi notaire. » Depuis déjà de nombreuses années, mon frère René et moi-même nous sommes intéressés à nos racines, à l'origine de notre nom, au mas du Barthas. Sommes-nous des déracinés, nés dans les frimas du nord de l'Europe ou avons-nous été poussés par un certain goût pour la découverte? ou peut-être, plus simplement, souhaitions-nous fixer sur le papier la mémoire orale transmise par ceux qui nous ont précédés, que nous aimions, et qui nous ont parlé de leurs aïeux, mais aussi de leur propre vie, de leurs joies et de leurs espérances?
Sans doute aussi

- pourquoi

ne pas le dire - cherchions

nous à laisser une trace de

notre parcours, marqué par l'histoire de notre famille ainsi que par des événements qui ont bouleversé ce siècle et modifié nos orientations ou nos comportements. Ainsi, pensions-nous, le souvenir ne s'effacera pas. C'est en faisant quelques visites au mas du Barthas que nos cousines Anaïs Devaux et Mireille Langrand (nées Liron), et ensuite René Rocheblave, ont découvert dans une vieille malle abandonnée au grenier des actes notariés qui ont permis dans un premier temps de dresser un tableau de nos ascendants. Il restait à transcrire ces actes en langage moderne, rédigés en vieux français et dans une écriture souvent peu lisible, pour essayer de connaître une partie de leur vie. D'où venaient-ils? Pourquoi retrouve t-on ce patronyme depuis le XVème siècle? J'ai cherché à le savoir en faisant des recherches aux archives départementales de la Lozère, dans la ville de Mende. Après avoir consulté plusieurs ouvrages, je transcris ci-dessous ce que j'ai trouvé: « Les armes de Rocheblave se définissent par un écusson à fond d'azur à trois rocs d'échiquier d'or (début du XIlème siècle). C'est une très ancienne chevalerie, originaire du château de ce nom (à une quinzaine de kilomètres de Florac) appelée anciennement « Agulheta» en raison d'une étrange roche calcaire en forme d'aiguille qui se dresse derrière ses murailles. Cette famille semble s'être éteinte à la
1)

Musée de S.J.G.: le sestier, mesure locale de Florac, équivaut à 155 litres, soit 310 litres de « châtaignes blanches» (séchées et sans leur enveloppe) que Pierre Rocheblave doit tous les ans. Enorme labeur en raison des moyens rudimentaires de l'époque pour écaler les fruits.

fin du XVème siècle, avec Louise de Rocheblave, mariée à noble Aimerie-Jean, Seigneur de Roquelonguel)) « D'après un hommage rendu le 5 mai 1387 par Etienne Léonard, habitant de Rocheblave, à Isabelle de Chalençon (A. Philippe, la baronnie de Tourne! et ses seigneurs au début du Xll1ème siècle, à lafin du XIVème siècle, pp. 127-128), le mas de Rocheblave était délimité par les territoires de La Fage et de Saint-Etienne et par le Bramon. Dans un acte du 22 avril 1281 relatif aux hommages des seigneurs de Tournel, publié par le même auteur (p. 228), nous voyons que dans le tènement du château de Rocheblave se trouvaient les deux mas du Montet, le mas de Mausac, aujourd'hui Mauzat, terroir etjardin sis à proximité et au sud de Saint-Etienne, entre le Bramon et le chemin de Saint-Etienne à Bassy et à La Fage, et le mas de la Sauhète appelé sans doute par le pré de ce nom, sis à proximité de La Fagi). » A propos de l'origine des noms, il peut être intéressant de mentionner quelques remarques figurant dans le dictionnaire encyclopédique Quillet, à l'entrée « nom» (page 4597). Il y est mentionné, entre autres, que « les « noms d'origine» indiquent la propriété ou le lieu de naissance. » Certains sont précédés de la particule « de », qui, ici, n'indique pas une extraction noble. Les autres représentent une simple transposition du nom du lieu habité. Au XIlème siècle, lors de l'attribution des patronymes par les diocèses, il est évident que les habitants des mas mentionnés plus haut furent dénommés Rocheblave. Quant à l'étymologie de ce nom, il est clair que les deux premières syllabes, Roche, signifient « rocher », vraisemblablement celui qui se trouvait derrière le château. Le sens des deux dernières syllabes est plus controversé: en patois cévenol, « blaou » signifie la couleur bleue, ce qui renvoyait peut-être à cette roche blanche derrière le château qui aurait pu prendre des reflets bleutés sous certains éclairages. Une autre interprétation était avancée par mon frère René, qui la trouvait particulièrement attrayante et valorisante : le terme « blave » serait à rattacher au verbe « emblaver» (ensemencer une terre), et notre nom signifierait alors « la roche emblavée.» Cette interprétation, symbolique et poétique, renverrait au dynamisme, à la faculté de surmonter les obstacles et, en même temps, à des facultés « germinatives.» Cette explication est sans doute trop belle pour être vraie, et, même si nous y restons affectivement attachés, il paraît plus honnête de l'abandonner. Seuls le dessin et la peinture nous transmettaient une représentation visuelle de nos lointains ancêtres. Ces procédés faisaient nécessairement appel à des artistes -ou, mieux encore, à des portraitistes, dont le nombre était forcément limité. Seules les classes fortunées ou les personnages célèbres avaient recours à leurs services. Aujourd'hui, la photographie, le film, et plus récemment encore, le caméscope, visages, les attitudes, les mouvements ainsi que les paroles prononcées et le timbre de la voix. Je n'ai retrouvé que peu d'écrits retraçant la vie de notre famille au début de ce siècle. En revanche, notre père Georges Camille faisait des photographies d'amateur ou bien utilisait les services d'un photographe professionnel pour fixer certains moments. Il a laissé un grand nombre de clichés qui, une fois classés par ordre chronologique, permettront non seulement de retrouver ces moments préservés, suspendus, avec des
I) 2) Lescure (Vicomte de) : armorial du Gévaudan, Feuda Gabalorum, Lyon 1929, pp. 726-727. Tome II, 2éme partie, pp. 11-12.

-

moyens

de communication

irremplaçables

-

nous permettent

de retrouver

les

Boulier de Branche, Henri:

10

visages heureux, graves ou soucieux, mais aussi de suivre l'évolution des événements. Il a fallu examiner parfois ces documents à la loupe, étant donné leur petit format ou leur qualité médiocre. Ils m'ont toutefois beaucoup aidé dans ce travail et constituent des archives révélatrices de ce passé. En les regardant, comme cette photo de nos parents, prise au Mont-Dore en novembre 1917, on aimerait sentir sur leurs visages la joie d'être à nouveau ensemble, imaginer la brise caressant leurs joues ou la vibration du vent. Mais à cette époque, la photographie se voulait portrait, il fallait «poser », rester bien immobile et figé devant l'appareil, et les photos trop « composées» manquaient de vie. Plus « vivante» peut-être, quoique écrite peu de temps avant sa mort en 1929, cette pensée de notre père: « Le temps est court pour aimer. L'amour est le principe de toute vie véritable. Il est le mobile de tous nos dévouements, de tous nos sacrifices. Il devrait être l'inspirateur de nos actes, de nos paroles, de nos pensées.)) Alors qu'elle était déjà âgée, notre mère disait souvent que le temps avait passé très vite et que la vie était courte, très courte, et qu'en ce qui la concernait, elle n'avait comporté que quinze ans de bonheur (avant que notre père, gazé à la guerre, ne contractât sa maladie). Parfois - je me souviens -, il Y a bien longtemps, nous regardions le ciel et la lune, et elle avait dit ces paroles, qui m'avaient frappé: « Peut-être unjour les hommes iront là-haut. Peut-être le verras-tu, mais pas moi! )) Jules Verne avait contribué à éveiller les esprits, à faire rêver à cette accélération des découvertes scientifiques; mais qui aurait pu croire, dans les années quarante, que l'homme poserait le pied sur notre satellite le 21 juillet 1969, moins de 30 ans plus tard. Quelques jours avant sa mort, qu'il savait inéluctable, mon frère René me disait avec tristesse: « tu vois, tout s'arrête tout d'un coup! Il ne faut plus prévoir. Ces étagères que j'ai fait préparer pour mes livres ne servent plus à rien! )) Trois réflexions, bien différentes, mais centrées toutes trois sur le temps et sa fugacité. En ce qui me concerne, alors que les jours se succèdent et que les années passent, toujours trop vite à mon gré, le moment n'est-il pas venu de se mettre à l'ouvrage et de rédiger? Toutes choses ont leur saison, et l'automne de la vie est sans doute le moment de la réflexion et du retour sur soi-même, ce qui ne signifie pas l'abandon du goût des choses, des expériences nouvelles, et même de l'aventure et des projets parfois un peu fous. Mais le temps n'est-il pas toujours trop court, et nous savons maintenant qu'il peut nous être subitement enlevé. Même si nous nous sentons encore dynamiques, nous ne connaissons jamais les limites de nos forces. Ne suis-je pas déjà le seul détenteur d'un certain passé, le gardien de souvenirs qu'il est temps de transmettre à ceux qui nous succèdent? J'ai souvent regretté, au cours de ce récit, de n'avoir pas mieux fixé les événements marquants en recueillant les témoignages de mes frères et de ma sœur alors qu'il en était encore temps. Mais ces recherches ont quelque chose de stimulant; la mémoire, qui a tendance à s'estomper, vous revient soudain. Je suis de nouveau avec eux, avec tous ces morts de ma famille disparue, qui était si vivante, souvent passionnée, qui aimait la vie, que j'aimais, et dont le dévouement était sans limites. Plus le temps s'écoule, et plus grand est mon désir de revenir vers eux et de les faire revivre, pour ne pas les laisser dans l'oubli. C'est le dernier témoignage d'affection que je peux leur faire.

Il

Pour

ce travail, la difficulté consistait à restituer les faits aussi exactement que

possible et en respectant leur ordre chronologique, surtout ceux que je n'ai pas vécus. Je pense que la lecture des textes, l'examen des photographies, de certains documents en bibliothèque, ou des archives privées m'ont beaucoup aidé. Je me suis toujours efforcé de « coller» à la réalité et d'éviter les interprétations romanesques. Il est difficile, à l'époque de l'énergie nucléaire, de se replacer au temps de la traction animale. J'ai cherché à le faire dans la mesure du possible, à retrouver les lieux exacts, le mode de vie et l'atmosphère de l'époque, mais je ne suis pas sûr d'y être entièrement parvenu. De toute façon, chacun voit les événements selon sa propre subjectivité et son état d'esprit du moment. J'ai cherché à les raconter avec le maximum d'objectivité, mais mon récit restera nécessairement partiel et partial.

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PREMIERE PARTIE

CEVENNES De 1870 à 1935

1871 Camille

1895 Georges

1986 André

L'ESTRECHURE

Notre grand-père Auguste Camille Rocheblave nous parlait souvent de son enfance et de sa jeunesse, à mon frère René et à moi-même, et comme nous allions parfois le voir dans les Cévennes, sur les lieux où il avait exercé son métier, ces souvenirs sont encore présents dans ma mémoire. Il mourut à l'âge de 84 ans, alors que j'avais 15 ans. 11était le descendant d'une longue lignée de cultivateurs cévenols. Son grand-père Pierre Aldebert, né au XVIIIème siècle, en 1784, avait participé aux campagnes napoléoniennes, et nous possédons encore son passeport, qui le décrit tel qu'il était à 23 ans: il mesurait 1,65 mètre, avec des cheveux châtains, un front petit, une grande bouche, un visage ovale et le teint coloré. Comment ne pas être frappé par la ressemblance de cette description avec l'aspect de certains de ses descendants, six générations plus tard. J'espère qu'en remontant le temps, il sera un jour possible de retracer l'histoire et le mode de vie de ces lointains aïeux, mais pour le moment, revenons à ceux qu'il nous a encore été donné de connaître. Auguste Camille Rocheblave est né le 4 juin 1847 à 12 heures aux Amalènes, une ferme isolée située sur la commune de Moissac, en Lozère, entre Saint-Roman et Bedegu. C'était son père, Auguste, qui exploitait cette ferme, dont il ne reste aujourd'hui que des ruines, mais il mourut prématurément à 52 ans, 8 ans après son mariage avec Julie Mourgues, alors que Camille (en fait Auguste, mais on l'appelait par son second prénom) n'avait que 7 ans, ce qui contraignit sa mère à abandonner l'exploitation agricole. Camille se souvenait du Barthas, près de Barre-des-Cévennes. Ce mas qu'il avait habité était depuis longtemps une propriété familiale exploitée par son grand-père. Mais cette propriété fut vendue, et sa mère retourna auprès de sa famille au Poujol, près de l'Estréchure, dans le Gard. En 1985, nous nous sommes rendus au Barthas, à 7 kilomètres de Barre-des-Cévennes. En arrivant, c'est à peine si l'on aperçoit le bâtiment car il épouse le flanc escarpé de la montagne, et d'en haut, on ne distingue que les larges lauzes qui émergent des rochers environnants. La propriété a une contenance de 38 hectares en terres, bois et prés, mais la plupart des surfaces, très pentues, rendent les cultures très difficiles, et seuls 4 à 5 hectares sont utilisés en pâturages. C'est l'élevage des moutons qui constitue ici la principale activité. 11y en a une centaine au Barthas, et il n'est pas possible d'en avoir plus, étant donné l'exiguïté des bergeries. La construction, sûrement très ancienne, a été plusieurs fois remaniée, mais elle conserve cette authenticité des demeures cévenoles, avec sa vieille cheminée et son four à pain en pierre, qui en font encore un excellent témoignage du passé. C'est à l'école communale de l'Estréchure que Camille accomplit sa scolarité et qu'il prit goût à ces métiers artisanaux exercés à l'époque dans des petites bourgades. La vie était certainement difficile pour lui et pour sa mère, et il fallait se débrouiller pour manger à sa faim. Il m'avait appris à fabriquer des pièges à oiseaux, et j'étais rempli d'admiration pour son habileté. Ces pièges fonctionnaient à merveille, surtout quand il avait neigé. Deux pierres, dont une plate, et quelques baguettes de bois placées en

équilibre suffisaient à réaliser ce dispositif, et l'appât qui y était déposé se révélait fatal pour les oiseaux. Ceux-ci étaient les bienvenus à la maison, où ils constituaient un mets gratuit et savoureux. Comme fils unique de veuve, soutien de famille, il fut exempté du service militaire, et put rapidement s'engager dans la vie active. Il avait choisi de devenir tailleur d'habits, et, comme il avait un esprit entreprenant, il partit à Paris pour apprendre son métier, chez un cévenol dénommé Monsieur Laune. Lorsque nous étions enfants, il nous parlait de la Commune, de ces émeutes qui avaient bouleversé Paris de mars à mai 1871 et qui firent couler tant de sang. A cette époque, les déplacements n'étaient pas faciles pour les parisiens, qui devaient prendre des « autobus à chevaux », et notre grand-père connaissait des habitants de la rive droite qui n'étaient jamais allés sur la rive gauche. Après son apprentissage à Paris, Camille revint à l'Estréchure en 1869, avec la ferme intention d'ouvrir une boutique dans le village où, vraisemblablement, il n'y avait pas encore de tailleur d'habit. Comme tous les jeunes gens de son âge, il allait aux fêtes du village, et c'est ainsi qu'il rencontra, à la fête votive de l'Estréchure, une jeune fille grande et jolie qui avait beaucoup d'allure. En plus, son père Jean Louis Benoît était marchand, tailleur d'habits, et tenait commerce à Saint-Germain de Calberte, le chef-lieu du canton, ce qui peut-être a contribué à renforcer son inclination. Quoiqu'il en soit, elle lui plut beaucoup. On peut même dire que, lors de cette première rencontre, il a eu le « coup de foudre », ce qui va l'inciter à demander très rapidement en mariage cette jeune fille de 19 ans. Le mariage eut lieu le 7 juin 1870, et ils établirent au centre de l'Estréchure une boutique d'habillement, où ils vendirent des tissus et où Camille confectionnait des vêtements sur mesure. A cette époque, les vêtements de confection n'étaient pas encore fabriqués en grande série, et ne pouvaient être trouvés que dans les villes au prix de longs et coûteux déplacements. Camille, qui aimait le commerce, partait souvent dans les campagnes et y proposait des tissus que les autochtones achetaient pour réaliser eux-mêmes différents ouvrages. Il semble que voyager et vendre lui plaisait davantage que de tailler et coudre dans son atelier. Il attachait beaucoup d'importance au choix d'un tissu, et je me souviens encore comment il montrait à notre mère leur qualité, en tirant un fil du tissage, en y mettant le feu et en observant sa façon de se consumer. Il en tirait des conclusions étonnantes sur sa composition, sa solidité et la meilleure façon de l'utiliser. Leur commerce s'était bien implanté à l'Estréchure, mais ils ne firent pas fortune et conservèrent cet esprit d'économie, qui était de rigueur dans la plupart des foyers de cette époque et qui se manifestait jusque dans les détails de la vie quotidienne. Ainsi, j'ai pu conserver jusqu'à ces dernières années une couverture réalisée à la main, qui finit malheureusement par être entamée par les mites. Elle consistait en un « patchwork» que notre grand-mère avait confectionné en assemblant tous les petits morceaux de tissu qui tombaient de la table de coupe, et cette couverture, qu'elle avait d'ailleurs doublée, possédait malgré sa rusticité une certaine beauté. De l'union de Camille et de Rosa naquirent à l' Estréchure, à deux ans d'intervalle, deux enfants: tout d'abord une fille, Clotilde, le 23 mars 1871, puis un garçon, Georges Camille, le 26 juin 1873. Leur boutique, qu'ils avaient louée dans un immeuble appartenant à Monsieur Campredon, comprenait sur la rue le magasin atelier qu'il fallait traverser pour accéder à la cuisine, arrière boutique dont la fenêtre s'ouvrait vers le jardin. Un escalier

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conduisait à l'étage, où se trouvaient la salle à manger, au-dessus de la cuisine, et une chambre, au-dessus de la boutique. C'était loin d'être aussi confortable que les appartements d'aujourd'hui: le soir, il fallait allumer la lampe à pétrole, et c'est à la fontaine qu'on allait faire sa provision d'eau. Les « commodités» se trouvaient au dehors, dans la cour, à côté d'un tas de fumier, car ces lieux malodorants n'avaient pas droit de cité à l'intérieur des maisons. Je revois encore les lieux, car j'y ai passé quelques vacances au cours de mon enfance. Nos grands-parents ne changèrent jamais de résidence, ils élevèrent Clotilde et Georges dans leur village. Ceux-ci allèrent tout d'abord à l'école communale, puis dans le collège de la région. Clotilde, plus âgée et très appliquée, avait été mise en pension au collège de jeunes filles d'Alès, où elle obtint le « brevet simple ». Georges, plus indiscipliné que sa sœur, travai11aitmoins bien. Ses parents, ayant obtenu pour lui les deux tiers d'une bourse, décidèrent de l'inscrire comme interne à l'école Samuel Vincent de Nîmes en septembre 1886, pour qu'il puisse suivre les cours du lycée de garçons de cette ville. La séparation d'avec sa fami11e a certainement été difficile pour lui, car il n'avait que 13 ans. Pendant 4 ans, il restera élève du lycée de Nîmes, sous la tutelle de l'école Samuel Vincent qui contrôlait ses études et appréciait son aptitude à passer son baccalauréat dans les délais prévus. Au vu de ses résultats, Georges est menacé d'être rendu à sa fami11een septembre 1890. Mais l'école accepta de le garder encore car il avait obtenu des notes relativement bonnes à l'examen probatoire du baccalauréat, et il pourra y rester jusqu'à l'examen de la session de novembre. Mais à cette période, il échoua et il fut exclu de l'école Samuel Vincene). Georges a alors 17 ans, et le retour à l'Estréchure après un tel échec n'a pas dû être très réjouissant. Mais le pasteur Tussaud, qui lui avait fait faire son instruction religieuse et le connaissait bien, savait qu'il était intelligent et capable de réussir. Il déclara à ses parents: « Il faut enfaire un pasteur, ilfaut luifaire faire du latin. )) A quoi notre grand-mère aurait répondu: « Du latin? Mais il ne travaille rien! )) Nous ne savons pas exactement comment se déroulèrent ses études pendant les deux ans qui suivirent; mais le pasteur Tussaud le fit travailler activement et lui enseigna surtout le français et le latin. Grâce à quoi, il obtint le 22 mars 1893 son « diplôme de Bachelier ès Lettres. » Il est probable que, après cet effort, et sachant qu'il devrait faire son service militaire l'année suivante, Georges Cami11eait souhaité prendre un peu de repos. Il va avoir 20 ans et s'adonne à une activité qu'il aime: pêcher à la rivière où il lui arrive d'attraper une truite. Il fait également du vélo, ce qui n'est pas courant à l'époque, et une photo le montre juché sur un « vélocipède» très rudimentaire. Comme il est très habile de ses mains, il rend aussi des services à la famille et à des amis. En novembre 1894, il est affecté au 163èmerégiment d'infanterie de Nîmes comme fantassin de 2èmeclasse. Son livret militaire nous apprend qu'il mesure 1,66 m, qu'il a des cheveux bruns, une bouche moyenne, un visage ovale et qu'il est un «nageur ordinaire. » Dans les épreuves de tir au fusil Lebel il est moyen, et il passera fantassin de 1èreclasse en mai 1895, avant d'accomplir une période d'exercice dans une section d'infirmiers militaires à Marseille. Il sera mis en disponibilité en 1895, après 10 mois de service militaire.
1) Photocopie des procès-verbaux nîmois de l'école Samuel Vincent de 1885 à 1897.

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C'est vers la fin de cette année 1895 que sa sœur Clotilde a fait la connaissance d'Emile Liron. Elle a 24 ans, et une cousine du Mas Boyer, à 3 kilomètres de Saumane, l'invite à une petite réception, où elle pourra rencontrer un éventuel prétendant, Emile Liron, qui a fait des études secondaires et est répétiteur, professeur adjoint au lycée de garçons de Nice. C'est un enfant du pays, né à Saumane, et sa famille habite les Cévennes depuis plusieurs générations. Clotilde revient de cette entrevue un peu désappointée, et elle émet un jugement témoignant de son peu d'enthousiasme: « les yeux pétillent et le ventre est gros. » Lucie Liron, la mère d'Emile, était veuve depuis quelques années. Son mari, le forgeron du village, avait sa forge à proximité du pont, sur le Gardon. Elle-même avait travaillé dur toute sa vie pour permettre à ses deux enfants d'acquérir l'instruction qu'elle n'avait pas reçue. Elle ne savait ni lire ni écrire, et en avait beaucoup souffert. Elle venait des Rousses, un petit village de montagne, sans doute trop éloigné de toute école. Elle avait eu la tristesse de perdre sa fille, Anaïs, institutrice à Saumane, qui avait été emportée à l'âge de 30 ans par une fièvre typhoïde compliquée d'une pneumonie. Peu après son retour du service militaire, Georges Camille apprend que sa sœur s'est fiancée avec un jeune homme de Saumane, qui vient de la demander en mariage. Quant à lui, sa résolution est prise: il sera pasteur, et, dès le mois d'octobre de cette même année, il s'inscrit à la facuIté de théologie protestante de Montauban, où il restera interne pendant deux ans. Emile Liron et Clotilde se marièrent à l'Estréchure pendant les vacances scolaires du mois d'août 1896, pour profiter sans doute des quelques jours de liberté avant la rentrée. Ils avaient envie de mieux connaître la France, et ils décidèrent d'aller faire leur voyage de noces à Genève, en passant par Lyon, la première grande ville qu'ils voyaient, puis à Paris. Ils s'arrêtèrent encore à Dijon, dont ils gardèrent un très bon souvenir, puis regagnèrent Nice, où ils rencontrèrent les Cavaille, qui devinrent vite des amIs. Georges Camille retourne à Montauban pour terminer sa dernière année d'études. Nous n'avons que peu de renseignements sur cette période, mais avons trouvé une grande
quantité de ces photos portraits collées sur carton

-

ce qui se faisait beaucoup

à

l'époque -, qui représentent ses « cothurnes» ou des amis. Sur certaines d'entre elles figure une dédicace, ou un nom (Eugène Duffaut, A. Janlurs, Bastide). Le nombre de ces témoignages d'amitié nous fait penser qu'il était ouvert, chaleureux et sociable. Cette année 1896/1897 a certainement été une année laborieuse car il doit suivre des cours et conjointement se consacrer à la préparation de sa thèse (recherches et rédaction). Le sujet qu'il a choisi, et qui est certainement brûlant à cette époque, est: «de l'éducation des enfants.» 11la soutiendra en juillet 1897, et obtiendra le 22 de ce mois le diplôme de bachelier en théologie de l'académie de Toulouse. Ce travail, qui a été publié et dont il nous reste un exemplaire!), peut être résumé de la façon suivante: Dans l'introduction, Georges Rocheblave expose le projet de sa thèse: étudier l'enseignement laïque, qui vise à supprimer les éléments religieux dans l'éducation des enfants, et examiner si un tel enseignement suffit au développement complet de l'individu, du fait qu'il en néglige l'aspect spirituel. Dans une première partie, historique, l'auteur analyse comment, au travers de l'afffontement entre différents courants politiques pour ou contre l'enseignement
I) Rocheblave 1897. Georges, De l'éducation des enfants, Montauban, Imprimerie Générale Marius Bonneville,

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religieux dans les écoles, sont nées les lois du XIXème siècle, qui ont - il le reconnaît vraiment organisé l'enseignement primaire en France et constitué un immense effort pour l'amélioration de l'instruction publique en France. Auparavant, l'ignorance était quasiment générale: en 1790, sur 100 hommes, 53 étaient illettrés, et sur 100 femmes, on en comptait 73 qui ne savaient pas écrire leur nom. La deuxième partie est consacrée à l'école chrétienne et à son rôle. Il s'interroge sur la valeur d'un enseignement considérant la science comme une idole et transmettant une morale sans Dieu. A son avis, l'état n'aurait pas dû s'attribuer le monopole de l'instruction, mais seulement l'organiser et la réglementer. A la page 66, il dit: ((une éducation qui laisserait l'enfant en dehors de toute religion serait non seulement une éducation atrophiée, mais nuirait au bonheur des individus, à celui de la famille et de la société». Enfin, pour lui, la famille est le creuset d'une bonne éducation et la mère le pivot d'une religion en action. Il rêve à une union de tous les chrétiens, de tous les courants protestants, qui se réuniraient dans ce qu'il appelle les « écoles mixtes », quitte à ce que chacun cultive ses différences après la période scolaire. Cette thèse, écrite à la fin du XIXème siècle, fait apparaître les bouleversements que provoquent et vont provoquer dans toutes les sociétés les progrès scientifiques, le machinisme, le développement des moyens de communication, et l'auteur se demande comment combattre les aspects pernicieux de ces influences. A peine sorti des bancs de l'université, Georges Camille pense déjà à exercer son ministère. Par l'intermédiaire du Consistoire de l'Eglise Valleraugue, il va demander une dispense d'âge au garde des Sceaux, ministre de la justice et des cultes, et l'obtient le 10 août 1897. Il fallait en effet avoir 25 ans pour pouvoir être consacré pasteur, et lui-même venait d'en avoir 24. Le journal mensuel « Le Huguenot », consulté à la bibliothèque nationale, relate sa consécration en ces termesl): L'Estréchure - le mardi 7 août, dix-huit pasteurs appartenant aux diverses tendances de l'église réformée se trouvaient réunis dans un modeste village des Cévennes (L'Estréchure, s'il faut l'appeler par son nom) pour imposer les mains à un nouveau collègue, un erifant du pays, M Georges Rocheblave, lequel, récemment sorti de la faculté de Montauban, venait de recevoir vocation de l'église d'Ardaillers. Un nombreux auditoire s'était assemblé, remplissant le temple, débordant même au dehors. Le service liturgique fut commencé par le Pasteur Arnal de Vébron. Après une fervente prière de M Girbal du Vigan, M le pasteur Vincent, de Vébron, chargé de présider la cérémonie, a dit, dans un discours sur 2 Thimothée, fI, 6 : (( il faut que le laboureur travaille avant de recuei!llir les fruits», et montré ainsi aux auditeurs toute l'importance et les difficultés du ministère évangélique et exhorté le récipiendaire à travailler sans relâche à cette œuvre si belle, le mettant en garde à la fois contre l'enthousiasme irréfléchi et le découragement mortel. Après un chant, pendant lequel une collecte a étéfaite enfaveur de la société centrale, M Vincent afait prendre au candidat les engagements d'usage, et M le Pasteur Arnal de Saint-Christol a appelé sur tous ceux qui participaient à la cérémonie et, en particulier. sur l'activité pastorale de M Rocheblave les bénédictions célestes. Pendant que le candidat, après avoir reçu l'accolade fraternelle, monte en chaire, un chœur fait entendre le chant si connu: (( Oh! pendant que pour lui l'Eglise est en prières. » Erifin, M Rocheblave nous raconte en quelques mots les origines de sa vocation pastorale et de sa foi
1) Le Huguenot, journal mensuel douzième année, 1" sept. 1897. des églises réfonnées des Cévennes du sud-est et du centre, 9ème numéro,

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personnelle; il remercie tous ceux qui, parents, amis, pasteurs, professeurs, l'ont aidé à parvenir au but, et il termine en exposant quelle est sa foi et la manière dont il comprend l'exercice du ministère. Après un repas hospitalièrement offert par la famille Rocheblave et où tout le monde, pasteurs et laïques ont fraternisé, tous les assistants se sont retirés, emportant sans aucun doute des impressions bénies et demandant à Dieu de susciter parmi nous de nouvelles vocations, afin que notre église réformée, ayant pu pourvoir tous ses postes vacants, puisse grandir et prospérer à l'honneur de son chef, Jésus-Christ, notre sauveur. Presqu'au même moment, le Il août 1897, il vient de se produire un événement heureux qui a réjoui toute la famille: Clotilde Liron a mis au monde une petite fille à laquelle on a donné le nom d'Anaïs. Née à l'Estréchure, elle a été enregistrée à Saumane, comme le souhaitait son père. La famille profite de cette période de vacances scolaires pour se rencontrer plus souvent, pour aller se baigner dans la rivière et pour lire. On parle beaucoup, dans les gazettes, des frères Lumière qui ont mis au point le cinématographe, et Georges Camille s'est rapidement passionné pour la photographie. Il a un appareil à plaques de verre sensibles et fait quelques clichés qu'il développe lui-même. Julie Mourgue, veuve d'Auguste Camille Rocheblave et grand-mère paternelle de Clotilde et de Georges, qui a 65 ans, habite maintenant chez son fils et sa bru, née Rosa Benoît, avec laquelle elle ne s'entend pas toujours très bien, ce qui peut arriver entre belle-mère et belle- fille. Clotilde Liron, née Rocheblave, se souvenait très bien d'un petit incident dont elle fut témoin et qu'elle a raconté à sa fille Anaïs. Celle-ci me l'a relaté, et je le rapporte cidessous, en essayant de reproduire les termes de son récit: Un jour, au repas, il y avait du saucisson paysan, de ce saucisson des Cévennes qui avait un goût bien particulier, un produit qui n'a rien à voir avec ce qu'on vous vend aujourd'hui: les cochons étaient souvent nourris avec des châtaignes, ce qui donnait à la chair beaucoup de saveur. Quand le plat arriva sur la table, notre grand-mère, Rosa Benoît, s'aperçut qu'il y avait une tranche coupée qui manquait, et elle soupçonna sa belle-mère, Julie Mourgue, qui aimait beaucoup le saucisson, d'être responsable de cette disparition. Alors notre grand-mère s'exclama: « Eh be un masse! disparei-sse gul) » Sans hésiter, sa belle-mère répondit : « Sera Iou cat que la prei) » Au repas suivant, il y avait dans le plat cette fameuse tranche de saucisson, car, sans doute, la belle-mère s'était ravisée et avait remis la tranche. Notre grand-mère était très maligne, elle avait le sens de l 'humour et disait souvent des choses très drôles. Elle commenta la réapparition du saucisson en ces termes: « Eh be, ès un brave cat; abié ben priz reportat tourna3) » Georges Camille n'a pas encore fait son premier sermon en chaire, lorsque le pasteur de l'Estréchure lui demande s'i! peut le remplacer pour un dimanche. Il hésite car, d'une part c'est son village et tout le monde le connaît, et, d'autre part, ce sera la
1) 2) Eh bien. une tranche a disparu et il l'a rapporté

Ce sera le chat qui l'a prise 3) Voilà un brave chat; il a pris ce saucisson

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première fois qu'il aura un aussi long temps de parole, et il devra discipliner sa voix. Le premier sermon était toujours un peu redouté, et, comme nous le raconte notre cousine Anaïs Devaux, née Liron, on l'appelait le « coquinas », c'est-à-dire le « coquin », sans doute parce qu'on risquait de ne pas être à la hauteur et qu'on se disait: « ce méchant sermon, on se moquera de moi si je dis des bêtises.» En définitive, Rosa Benoît ou son mari Camille Rocheblave n'ont pas voulu qu'il prononce son premier sermon à l'Estréchure, et il est allé prêcher son « coquinas» à l'Espérou. Ensuite, en remplacement du pasteur Vincent, il passa quelques semaines à Vébron, où sa sœur Clotilde vint pour l'aider à tenir le ménage et pour tàire ses repas. Après quoi, le poste de l'église réformée d' Ardaillers, dans la vallée de Valleraugue, se trouva vacant, et, au début de 1898, il partit pour assumer sa nouvelle fonction. Quoique toujours dans les Cévennes, il est maintenant coupé de sa famille, qui se trouve dans une autre vallée, celle du Gardon de Saint-Jean du Gard. Ce n'est pas très loin à vol d'oiseau, mais les seuls moyens de transport sont la diligence, qui ne passe pas tous les jours, ou alors la bicyclette. Il lui arrivait aussi, comme il était solide et bien musclé, de passer par la montagne à pied en franchissant plusieurs cols, dont celui de l'Ascher. Cependant il ne s'ennuie pas dans cette vallée de l'Hérault, qui est très vivante; la population des villages est importante, et la sous-préfecture, Le Vigan, est à 20 kilomètres. Son travail de paroisse lui prend beaucoup de temps, car il collabore avec les pasteurs des paroisses proches. Il va donc se consacrer beaucoup à son ministère pendant cette année 1898. Il fait des visites, mais il est aussi invité chez les uns et les autres. Comme il est célibataire et, de plus, bel homme, bien des parents désireraient sans doute l'avoir pour gendre. A cette époque, dans les Cévennes, c'est le rêve de toutes les jeunes filles protestantes d'épouser un pasteur. A leurs yeux c'est sûrement quelqu'un de sérieux, occupant un statut social enviable, et qui n'est pas obligé de s'absenter souvent de la maison. D'ailleurs, Georges ne tient pas à rester célibataire, il pense à se marier, et, dans la situation où il se trouve, il n'a que l'embarras du choix. Le pays camisard, encore sensible aux événements du début du XVIIIème siècle, se voit avant tout comme le lieu où la parole de Dieu doit être portée partout et par tous, et les pasteurs de ce temps se déplacent volontiers pour remplacer des collègues empêchés, ou, tout simplement, pour les seconder dans les tâches de leur église. C'est ainsi que Georges Camille va, un dimanche de cette fin d'année, prêcher au Vigan. A la sortie du culte, il serre la main des fidèles, et le pasteur lui présente les jeunes qui sont moniteurs de l'école du dimanche. Parmi eux, il remarque une grande jeune fille brune, élancée, au regard direct, et qui ne manque pas d'élégance. Renseignements pris auprès de son collègue, il apprend qu'il s'agit de la fille de Madame Louise Blaquière, qui est veuve, et qui habite sur le quai avec sa fille de 22 ans. Vraisemblablement, le pasteur du Vigan, Samuel Marseille, remarqua son penchant naissant et lui dit qu'il pouvait arranger une entrevue, s'il le désirait, et c'est ce qui fut fait. Quelques jours plus tard, ils furent invités chez les Lèques, des amis de la famille Blaquière au Vigan, ce qui permit aux deux jeunes gens de faire plus ample connaissance. Ils continueront à se voir, et Georges Camille apprendra que Rose Marie (qu'on appelle Rose) vit seule avec sa mère depuis plus de dix ans. Elle a perdu son père alors qu'elle avait Il ans, et elle s'est surtout consacrée à ses études: elle a obtenu son brevet élémentaire, qui lui permettait de devenir institutrice. Son père, qui avait été limonadier et avait exploité un café sur le quai, leur avait laissé un peu d'argent,

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suffisamment pour qu'elles puissent vivre sans soucis majeurs. Sa mère, née Guibert, a une sœur, Marie, qui habite au Vigan et a épousé Louis Lieure, négociant en vins et spiritueux. Le couple a deux filles et un fils. Rose Marie n'a pas d'autres parents proches que cette tante et ces cousins germains, les deux filles ayant sensiblement le même âge qu'elle. Georges Camille n'a pas manqué de parler à ses parents de cette rencontre et de leur décrire la jeune fille dont il était tombé amoureux. Mais les parents trouvaient qu'il était bien pressé de prendre femme et qu'il avait encore le temps. Les pasteurs étaient très mal payés, comme aujourd'hui d'ailleurs, mais, à cette époque, les femmes de pasteur n'étaient pas censées travailler à l'extérieur, et l'idéal pour eux était d'épouser une riche héritière. Ainsi, à l'Estréchure, Auguste Vieljeux, qui était pasteur du village depuis 1893, avait épousé une jeune fille fortunée. Les parents de Georges visaient sans doute plus haut et pensaient que leur fils pouvait trouver un meilleur parti. Assurément les dames Blaquière vivaient de leurs rentes et avaient l'air de riches héritières, Madame Blaquière déclarant: «et encore, nous faisons nos charités!» Pourtant, pensaient les parents Rocheblave, ce n'était pas une fortune permettant à un jeune ménage d'aborder une vie de famille sans soucis. Mais Georges tint bon. La veille du mariage, les parents Rocheblave, les futurs époux et Madame Blaquière se réunirent au Vigan, dans la demeure de cette dernière, en présence de témoins et du notaire, Maître Roger Sarran, pour déclarer que les mariés vivraient sous le régime dotal, à l'exclusion de toute communauté. Ils se marièrent le 17 octobre au Vigan, mais nous n'avons aucune relation de cet événement, hormis les deux photographies portraits des époux. Quelques jours avant le mariage, Rose Blaquière, qui ne voulait pas se séparer de sa mère, avait demandé à Georges s'il ne voyait pas d'inconvénient à ce qu'elle vienne vivre avec eux, ce qu'il avait accepté. Mais à l'Estréchure on lui avait demandé: « alors, vous allez en épouser deux? » Ce à quoi il aurait répondu: « oh, j'aime autant la mère que lafille ». Effectivement, cette grand-mère, que j'ai connue dans ma tendre enfance, était très douce, très gentille, et, pendant une partie de leur vie commune, elle constituera bien plus un soutien qu'une gêne dans leur foyer. Mais avant d'aller plus loin dans ce récit, il paraît opportun de situer les personnages dans le contexte du moment: Georges Camille, qui a maintenant 26 ans, exerce son ministère depuis 2 ans. Il vient d'être désigné pour occuper le poste de Valleraugue, chef-lieu du canton, dont la population est en majorité protestante. Il fait preuve de beaucoup d'enthousiasme, est apprécié et aimé par ses paroissiens. Rose Marie, sa jeune femme de 23 ans, est aussi passionnée que lui, elle a une bonne connaissance culturelle, religieuse et pratique, et se sent capable d'affronter sereinement les problèmes qui pourront se poser. Ils sont tous deux de vieille souche cévenole et aiment ce pays rude et sauvage qui fut autrefois le siège de tant de luttes. Louise Blaquière, qui vit avec eux, a 63 ans, mais est encore très alerte, se montre à la fois discrète et efficace. Toutes les conditions sont donc réunies pour qu'il n'y ait pas de frictions et qu'une bonne entente s'installe dans le foyer. Peu de temps après leur mariage, le 25 juillet 1900, va naître Frank Eugène. Ce premier prénom de Frank est celui d'un pasteur très connu et estimé à l'époque, Frank Thomas, alors que le second est celui de son grand-père maternel. Cette naissance apporte une nouvelle vie dans la maison; il faut s'occuper activement de ce quatrième personnage

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qui prend immédiatement beaucoup de place dans leur foyer. Malgré les nombreuses obligations de l'église, le jeune ménage mène une vie calme et heureuse. On retourne souvent à l'Estréchure, surtout quand les Liron reviennent de Nice pour les grandes vacances avec leur petite fille. On observe les progrès des enfants, et Georges Camille, qui aime les livres et les travaux manuels, se consacre à la lecture, ou sculpte des objets en bois et fait du « kerschnitt ». Parfois on va à la rivière, où coule une eau encore pure, riche en poissons et en écrevisses, qui incite à la pêche ou à la baignade. Georges Camille se souvient de chansons un peu lestes de son temps d'étudiant à Montauban et fredonne: « mon pantalon est descendu, et si ça continue on verra l 'bout d'mon pantalon est descendu ... ». Cependant, notre père est d'un tempérament plutôt taciturne et préfère se plonger dans la lecture de Victor Hugo et taquiner le gardon ou la truite, plutôt que de parler et de raconter ses expériences familiales ou pastorales. Frank a déjà deux ans et neuf mois lorsque naît sa petite sœur Georgette, Camille, Rosa, Louise, le 29 avril 1903. Un jour après sa naissance, il découvre sa petite sœur, ce bébé à la peau toute rose, et, sans doute, nue avant d'être langée. Quelques jours auparavant, la famille avait mangé un lapin rôti, ce qui donne une idée à Frank. Alors qu'il est dans la cuisine avec sa grand-mère maternelle, il lui dit: « dis, grand-maman, maintenant que nous sommes seuls, nous pourrions peut-être mettre la petite sœur au four comme le lapin ».

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2 DELFT (PAYS-BAS)

Nos parents ont vraisemblablement appris à cette même époque qu'on cherchait à recruter un pasteur pour assurer d'une façon permanente un ministère dans l'église wallonne de Delft, en HolIande. Ils se montrent intéressés par cette nouvelle perspective qui s'ouvre à eux. En effet, la Ho\lande est une ancienne terre de refuge, et nombreux sont encore les descendants de huguenots qui y ont fait souche. D'autre part, la langue française y étant encore très pratiquée et appréciée, le pasteur devra officier en ftançais. Enfin, bien que les Cévennes soient le berceau familial auquel ils se sentent liés par toutes les fibres de ]eur cœur, ils sont certainement attirés par l'imprévu et des expériences nouvelles. Apporter « la parole» dans un pays inconnu, découvrir des horizons nouveaux, s'engager dans de nouvelles relations ne doit pas manquer de les faire rêver, d'autant plus que le statut de pasteur était plus va]orisé et valorisant en Hollande qu'en France. Ce n'était pas une époque où les déplacements étaient ftéquents et faciles, mais leur jeunesse et leur dynamisme les poussaient à se lancer dans cette nouvelIe vie. Nous ne savons pas s'il y eut une compétition pour occuper ce poste; toujours est-il qu'au mois de juin 1903, Georges Camille se rend à Delft pour comparaître devant la commission chargée de le recevoir et pour fournir les certificats requis, y compris celui de bonne vie et mœurs. La commission pour les affaires des églises wallonnes fait très sérieusement son travail et ne donnera son accord que dans le courant du mois d'août, car aucune opposition n'avait été faite dans les délais prescrits, et toutes les pièces étaient en règle. C'est le 24 septembre 1903 que Georges Camille recevra une lettre de Monsieur L.W.c. Van Den Berg, ancien de l'église de Delft, lui disant qu'il a reçu les pièces officielles, en particulier une lettre du bourgmestre de Delft et l'autorisation royale pour exercer le saint ministère dans les Pays-Bas, et que maintenant le nouveau pasteur pourra entrer en possession de son poste. Il ajoute: ((je vous assure que personnellement je ferai tout mon possible pour vous soutenir dans la tâche, pas facile, de relever un peu notre petite église, dont l'état actuel malheureusement ne répond plus à son glorieux passé. » Passons sur le déménagement, le voyage de Valleraugue à Delft, en octobre 1903, voyage qui a certainement été long et éprouvant avec deux enfants en bas âge. Mais, à Delft, les responsables de l'église ont préparé leur arrivée. Une maison confortable, à rez-de-chaussée et un étage, avec un jo]i jardinet sur l'arrière, les attend au l03, Haagweg. On leur a aussi trouvé une bonne, Marie Van Der Veld, pour les aider. Tout est nouveau et différent pour eux! La maison est plus spacieuse que celle qu'ils viennent de quitter, il faut vite se mettre à parler un peu le hollandais pour se faire comprendre des commerçants, et l'alimentation, à base de poissons, de laitages et de douceurs a de quoi surprendre des méridionaux. Mais cette petite ville, striée de canaux miniatures enjambés par des ponts en dos d'âne, où tout le monde se déplace à pied ou en bicyclette, leur plait beaucoup. Bien sûr, le climat est différent de celui du midi de la

France: il fait déjà froid, mais tout est prévu ici pour se chauffer et donner une ambiance «geseller» (mot difficilement traduisible en français et signifiant une ambiance chaude, douillette, où chacun se sent bien et a envie de communiquer avec les autres). Le travail ne manque pas: il faut aménager la maison, rencontrer les paroissiens, organiser les réunions, préparer la première fête de Noël, et se consacrer aux multiples obligations de cette nouvelle charge, en particulier préparer les sermons et l'allocution que Georges Camille prononcera au moment de sa confirmation dans l'église, le 29 novembre. Quelques jours plus tôt, le 4 novembre 1903, le neveu de Louise Blaquière, Georges Lieure, qui a 26 ans et vient de créer un commerce de spiritueux à Nîmes, vient de se marier avec Léa Martin, mais il n'est évidemment pas question de quitter la Hollande pour assister au mariage. Les sorties ont été rares au cours de ce premier hiver hollandais, car il a fallu faire la connaissance de tous les paroissiens, et aussi consacrer du temps aux enfants, surtout à Georgette, qui n'a que 10 mois et exige plus de soins que Frank. La mode joue un rôle non négligeable à cette époque, et le jeune couple se doit de donner une bonne image de la France, même sur ce plan, plus temporel que spirituel. Notre mère est brune, et ses longs cheveux sont coiffés selon la mode de l'époque: bouftànts et retombant en boucles sur les tempes, façonnés sur le sommet de la tête en une « boule brioche ». Pour sortir, on porte de grands chapeaux à larges bords, et, pour éviter qu'ils ne s'envolent, on les fixe avec une longue épingle à chapeau traversant l'édifice de cheveux. Les robes sont longues et descendent jusqu'aux talons. Lesjupes, également, recouvrent les chevilles et se portent sous des corsages à longues « manches gigot ». Ces vêtements du XIXème siècle dissimulent toutes les parties du corps et ne laissent voir que le visage. Notre père, qui porte une petite barbe et des moustaches, a les cheveux bruns taillés en brosse; sa tenue vestimentaire est très stricte, comme l'exige sa fonction: costume sombre, chemise blanche avec le col dur cassé, et cravate blanche, mais on sent néanmoins chez lui un certain souci d'élégance. Le jeune Frank, qui a près de 4 ans, porte souvent des habits recherchés: pantalons longs, chemises à cols de broderies, cravates, ceintures de cuir, et, pour les sorties, chapeaux à larges bords. Il faut certainement « bien présenter» dans ce milieu, plus bourgeois que celui des Cévennes, composé en partie par les descendants des huguenots qui se sont installés dans les pays du « refuge» au début du XlIIème siècle. Il serait présomptueux de ma part de vouloir décrire en détails ces quatorze années hollandaises, dont je ne puis qu'imaginer le déroulement grâce aux rares écrits en ma possession, à des photographies ou aux témoignages de ceux qui ont vécu cette époque. Aussi me bornerai-je à rapporter certains événements familiaux dont je connais la date avec précision. Ainsi, une photo prise au mois de mai 1904 nous montre notre mère, sans manteau (le temps étant vraisemblablement déjà doux), qui promène les enfants sur la route allant vers La Haye, en suivant le canal jusqu'au pont d'Hoornbruk. Elle pose la main sur l'épaule du petit Franky, vêtu d'un costume élégant (qui n'est pas sans faire penser à celui du « Petit Lord Fountleroy ») et pousse Georgette, qui a 12 mois, dans un grand landau noir, où elle peut être assise. D'autres photos de la même époque représentent, en particulier, la maison, la bonne en tablier blanc, et également la grand-mère Blaquière, qui les a suivis en Hollande.

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Pendant l'hiver, ils ont fait la connaissance de leurs paroissiens, et ils se sont liés avec une personne paralysée depuis de nombreuses années, Mademoiselle Van Heumen. Assez fortunée, elle est assistée par une sœur soignante, ce qui lui permet de se déplacer en chaise roulante. Elle devient très vite une intime de la famille, qu'elle apprécie beaucoup, trouvant les enfants très vivants et mignons. Si bien qu'elle deviendra bientôt pour toute la famille (( Tante Rie )). Ils ont fini d'aménager leur maison, qui, comme toutes les maisons hollandaises, comporte à rez-de-chaussée une vaste pièce éclairée par deux côtés, rue et jardin; ce grand espace d'habitation, très agréable, fait fonction de salon-salle à manger. On accède au jardin par l'intermédiaire d'une véranda, décorée de plantes vertes et très claire, ce qui permet de faire des photographies à l'intérieur. Le jardin n'est pas très grand, mais déjà planté d'arbustes et de fleurs. A l'étage se trouvent les chambres, et au-dessus, encore un grand grenier, si bien que chacun des habitants a son coin bien à lui. Nos parents se plaisent beaucoup dans cet intérieur spacieux, qui leur permet de recevoir et d'organiser des réunions de plusieurs personnes. Même s'ils pensent souvent aux Cévennes, aux montagnes sauvages et ensoleillées qu'ils ont quittées voici déjà huit mois, ils se sont bien habitués à ce «plat pays », et l'accueil a été si chaleureux qu'ils se sentent aussi chez eux ici. Ils caressent cependant le projet de partir à la fin du mois d'août pour passer le mois de septembre à l'Estréchure avec la famille. C'est un long voyage en chemin de fer à vapeur qu'ils vont entreprendre en partant de Delft. La gare la plus proche est La Haye (nous ne savons pas par quel moyen de locomotion ils vont s'y rendre), puis ils passeront par Rotterdam et Bruxelles, arrêtés deux fois par les passages de douane et les contrôles de passeports, avant d'arriver enfin à Paris. De la gare du nord à la gare P.L.M. on peut prendre maintenant le métropolitain, qui fonctionne depuis quatre ans. Tout le monde apprécie ce moyen de transport rapide et économique; pour eux, c'est une découverte extraordinaire et ils sont surtout surpris par la rapidité et par la fermeture automatique des portes. Le voyage se poursuit par Lyon, Avignon, Nîmes, où ils vont changer de nouveau pour prendre la petite ligne qui va jusqu'à Anduze. Enfin, les 27 derniers kilomètres qui restent à faire pour atteindre l'Estréchure seront parcourus en empruntant l'inévitable diligence à chevaux. Heureux d'être avec les leurs, ils vont passer ce mois de septembre 1904 à voir toute la famille, à faire des photos de groupe pour fixer ces retrouvailles; ainsi, sur l'une d'elles, toute la famille pose devant un drap tendu pour que les visages soient plus nets sur un fond blanc. Une visite chez les cousins et cousines Lieure à Nîmes est également immortalisée par une photo représentant la famille posant au Mazet, dans les garrigues. On passe également au Vigan et à Valleraugue pour voir quelques vieux amis. Partout, ils devront raconter leur vie en Hollande, ce voyage et ce séjour dans un pays lointain et inconnu. A l'Estréchure, ce sera la reprise des anciennes activités de vacances: la pêche, les promenades à pied ou en bicyclette, et les baignades. Mais notre père aime toujours autant la lecture, et passera les après-midis chaudes à lire Emile Zola ou Victor Hugo, mais aussi George Sand, Jean Richepin, ainsi que «les mœurs parisiennes» d'Alphonse Daudet. Dès que la chaleur est moins forte, on peut descendre se baigner dans un gouffre, ramasser des fruits de saison sur les arbres, ou, à l'occasion du concours agricole, aller entendre Pastre, le maire de l'Estréchure, faire son discours pour l'inauguration de la

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nouvelle place. Il y a encore beaucoup de monde au village, mais, bien que la vie y soit encore très active, on voit déjà s'amorcer un mouvement d'émigration vers la ville. En 1896, il y avait 580 habitants à l'Estréchure et 502 à Saumane. A la même époque, la population de Saint-Jean-du-Gard est de 3286 habitants. En 1906, la population de Saint-Jean-du-Gard aura sensiblement augmenté, passant à 3582, alors qu'à l'Estréchure on en compte 575 et à Saumane, plus retiré dans la vallée, 4111). C'est sans appréhension qu'ils vont repartir pour Delft, car ils savent que tout un cercle d'amis attend leur retour. Ils se sentent à l'aise là-bas et aiment cette activité où il faut donner beaucoup de soi-même pour organiser et animer cette église, qu'ils connaissent bien maintenant. Les années vont dès lors se succéder, se déroulant suivant ce rythme, et les vacances de septembre en famille, dans les Cévennes, leur permettront toujours de se « ressourcer » et de concilier les deux aspects et aspirations de leur vie: rester proches de la famille et des vieux amis, tout en vivant dans un pays lointain, certes hospitalier, mais aux habitudes et pratiques bien différentes des leurs. Ceci semble d'ailleurs prouver qu'ils avaient de bonnes facultés d'adaptation. Bien que le traitement qu'ils reçoivent en Hollande soit supérieur à celui qu'ils percevaient en France, une certaine économie s'impose, et il faut être attentif aux dépenses. Les lois hollandaises prescrivent le poids de viande quotidien auquel ont droit les servantes, et il n'est pas rare que la famille s'en passe et mange des légumes pour respecter son budget tout en restant dans la légalité. Dans certains foyers, en revanche, les servantes sont soumises à des contrôles qui peuvent paraître excessifs. Notre mère, nous parlant de la propreté des maisons hollandaises, nous racontait la façon de procéder d'une personne de sa connaissance: après que le ménage eut été fait, celle-ci mettait des gants blancs et passait les doigts sur les meubles, les plinthes et les différents objets pour s'assurer de leur propreté impeccable. Si les gants n'étaient pas nets, la bonne devait recommencer son travail. Notre mère n'a évidemment jamais eu recours à de tels moyens de contrôle. Nous ne connaissons pas les raisons du départ de Marie Van Der Veld, qui fut leur bonne en 1904. Peut-être avait-elle été surprise par les habitudes françaises ou s'était-elle mariée. Quoiqu'il en soit, elle fut remplacée par Catherine Vals, qui resta plus longtemps et qui figure sur une photo: on la voit, avec son tablier et sa coiffe sur la plage de Scheweningue, avec les enfants qui jouent dans le sable. Dans la famille Lieure, cette année 1905 est marquée par un heureux événement: le 4 septembre est née au 17, boulevard Sergent Triaire à Nîmes, une petite fille: Germaine, Fanny, Marie, Louise. Georges Lieure s'est associé avec Monsieur Pagès, qui était distillateur depuis 1880, et leur affaire marche bien. Au début du mois de décembre, on ne manque jamais de fêter la Saint-Nicolas. Cette fête donne lieu à un défilé dans les rues de Delft, ce qui amuse beaucoup les enfants. Mais surtout ils vont être gâtés par une multitude de cadeaux, offerts par les parents et des amis. On les expose dans le jardin, sur des tables, par terre, ou on les accroche dans les arbustes, ce qui permet de bien les fixer sur la pellicule. Georgette, qui a maintenant deux ans et huit mois, reçoit plusieurs poupées, un chat sur roulettes, un service à thé, des livres et des gâteaux. Frank a également droit à de nombreux jouets: un chien sur
1)

Chiffres communiqués par l'I.N.E.D. (Institut National d'Etudes Démographiques), qui indique le nombre d'habitants suivant pour les trois communes envisagées en 1990: Saint-Jean-du-Gard: 2657 L'Estréchure: 140 - Saumane : 183. 28

roulettes, une boîte de soldats en plomb, un bateau à voiles, une trompette, et même un revolver à eau, ce qui va bientôt lui donner l'idée de s'en servir pour asperger les gens. Dans ce milieu bourgeois assez riche, il fallait se montrer prudent et réservé, ne pas montrer qu'on ne jouissait que de revenus limités, pour ne pas donner aux paroissiens la tentation de vous combler de cadeaux. Ils offrirent cependant à notre mère une bicyclette, moyen de locomotion très répandu dans ce pays plat, ce qui lui permit de partir en promenade avec les groupes de jeunes de l'église. Frank a maintenant plus de six ans et va à l'école primaire hollandaise, où tous ses petits camarades parlent évidemment leur langue maternelle. A leur contact, il apprendra bientôt cette deuxième langue et la pratiquera avec facilité. Dans leur tendre jeunesse, Georgette et lui fréquenteront les écoles hollandaises, où l'on apprend également le français. Bien plus tard, au moment des mouvements de population entraînés par la seconde guerre mondiale, ils se souviendront encore de certains mots et pourront soutenir une conversation simple en hollandais. En 1906, la famille passera de nouveau le mois de septembre à l'Estréchure, mais repartira sans avoir pu faire la connaissance de Mireille Liron, née à Nice le 29 octobre, et dont notre père sera le parrain. Les activités reprennent à Delft, où notre père passe beaucoup de temps enfermé dans son cabinet, pour lire et pour mettre au point le programme des différentes réunions ainsi que pour préparer le texte des sermons hebdomadaires. Comment les composait-il et quelles étaient leur idée-force? Il ne nous reste pas de documents, à part le texte d'un sermon, reproduit sous le titre: « le temps est court» dans le premier numéro d'un mensuel, « Le Prédicateur », paru en janvier 1930. Dans cette allocution, il commentait un texte tiré de I Corinthien VII, 29. Nous savons, par ailleurs, que lorsqu'il récitait la profession de foi ou le credo, il ne parlait jamais de la « résurrection des corps» ou de la « résurrection de la chair », car il n'y croyait pas, et il remplaçait cette formulation par « la résurrection des morts », qui n'impliquait pas nécessairement l'aspect charnel de la personne. Notre père aimait toujours beaucoup lire et avait une passion pour les beaux livres, bien présentés et reliés en cuir. Il nous en reste d'ailleurs quelques-uns qui datent de cette époque. Un de ses passe-temps favoris était d'aller voir les bouquinistes qui vendaient à un prix abordable des ouvrages brochés écrits par les auteurs qu'il aimait. Illes cachait ensuite dans le coffre du compteur d'eau à l'entrée du jardin et, quand il avait pu réunir assez de florins, il les faisait relier en cuir. Il cherchait ainsi à éviter les reproches de notre mère à propos de dépenses qu'elle aurait jugées inconsidérées, mais elle s'aperçut un jour de ce stratagème, et elle nous raconta souvent cette histoire, qui nous amusa beaucoup. Le mois de janvier 1907 fut particulièrement froid, le houx du jardin était chargé de neige, mais celle-ci ne décourageait pas notre mère, qui partait en promenade avec les enfants bien couverts. Combien de fois nous a t-elle raconté ces hivers lumineux du nord, où un mince manteau de neige recouvrait tout et où le froid sec et vif permettait aux jeunes de descendre sur les canaux, une fois que l'épaisseur et la solidité de la glace qui les recouvrait avaient été vérifiées. Alors les patineurs pouvaient parcourir de grandes distances, par de longues glissades en ligne droite, le haut du corps penché en avant, les bras ballants ou les mains dans le dos. Un peu plus tard, Frank et Georgette s'essayèrent sûrement à ce sport, comme en témoignent les patins hollandais que nous avions ramenés en France: très longs, ils étaient montés sur un socle en bois pourvu de lanières qui permettaient de les fixer sous les chaussures.

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Cet hiver 1907 est marqué par le naufrage d'un bateau allemand, « le Berlin », qui, le 21 février, par gros temps, vint s'échouer devant la jetée à Hoek-Van-Holland. Comme cette catastrophe eut un grand retentissement dans la région, et que le lieu du sinistre était proche de Delft, ce fut l'occasion de faire une promenade en bicyclette en passant par la tour de Lier et de prendre des photographies. Le printemps revint, suivi par J'été. De nouveau, nos parents pensent aux Cévennes, et, malgré la longueur du voyage et son caractère éprouvant, ils vont repartir pour ces vacances de septembre, car ils aiment se retremper dans cette chaude ambiance de la famille, revoir les amis, et aussi leurs montagnes sauvages, les bois et les rivières qui leur manquent sans doute dans ces « plats pays» surpeuplés du nord, aux plaines et aux horizons infinis. Il faut aussi faire la connaissance de cette jeune Mireille, qui a maintenant presque un an et qui viendra aussi à l'Estréchure avec sa sœur et ses parents, comme nous le montrent les photographies prises à cette époque. Puis c'est de nouveau le retour en Hollande, et, le 30 novembre 1907, dans leur maison du 103, Haagweg, va naître le deuxième garçon de la famille: René Georges. Comme ceux qui sont nés précédemment, c'est un beau bébé, solide et joufflu, dont notre mère est fière et auquel s'intéresse très vite Georgette pour laquelle ce petit frère représente une poupée vivante. Au bout d'un certain temps, elle peut le faire réagir en agitant audessus de son berceau un ours en peluche tenu au bout d'un bâton. Il semble pourtant que cette nouvelle naissance n'a pas vraiment réjoui Frank, qui constate qu'on s'occupe maintenant moins de lui. Il commence à faire quelques bêtises, aime jouer avec l'eau et s'amuse même à arroser les passants. Ces jeux de garçon turbulent font l'admiration de Georgette qui n'oserait jamais en faire autant, mais ils commencent à agacer et à inquiéter quelque peu nos parents. Avec cette famille qui s'est agrandie, nos parents vont devenir plus sédentaires, et, malgré le plaisir de revoir les leurs, les séjours annuels en France vont s'interrompre. Ils ont d'ailleurs de nombreux amis, souvent de leur âge, à Delft ou à La Haye, qu'ils voient beaucoup, et certains d'entre eux deviendront des intimes. Nous pouvons citer en particulier quelques-uns des noms de ces familles amies: les Heuyer, Houdins, Saymons-Vader, Blanquis, Choui11et,Van der Meer, Hodenpyl et surtout les Subbert, qui ont deux enfants de l'âge de Frank et de Georgette, Mimie et Willy. Ils jouent ensemble et aiment beaucoup se déguiser. René Georges grandit, et nous pouvons voir sa mère ou sa grand-mère le promenant dans un landau blanc à «Nieuwe Plantage ». Frank et Georgette jouent au cerceau et cette dernière commence sa scolarité à l'école hollandaise. Mais nous n'avons pas d'indications précises sur les déplacements de nos parents à cette époque. Les documents que nous possédons semblent indiquer qu'ils sont restés à Delft en I908 et que, l'année suivante, en I909, ils sont partis pour les vacances de septembre à J'Estréchure. A ce moment, René n'avait pas encore deux ans, et les voyages avec trois jeunes enfants devaient poser de nombreux problèmes et être très fatigants. Mais ils ont vraiment envie de retourner à l'Estréchure, et de s'y retrouver avec toute la famille, et ils partent. Autrefois, ils avertissaient Fernand Sabdel, qui était sur place, et qui les cherchait à Anduze avec son char à bancs, qui allait plus vite que la diligence qui s'arrêtait partout. Anaïs Liron se souvient encore du jour où ils arrivèrent. Elle se trouvait dans la chambre du deuxième étage en face de la boutique, où nos grands parents louaient pour l'été deux chambres à Monsieur Campredon, et elle entendit cette exclamation: « oh le

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beau bébé! ». Se penchant par la fenêtre, elle vit pour la première fois son cousin René Georges, avec sa jolie peau blanche et rose, tout habillé de blanc, vraiment charmant avec ses longs cheveux bruns et bouclés. Nous n'avons pas de documents qui puissent nous renseigner sur ces vacances cévenoles, car le répertoire tenu par notre père et accompagnant les photos s'arrête en 1908. Nous savons toutefois que le voyage pour atteindre l'Estréchure est devenu moins difficile: de nombreux ouvrages d'art ont été construits, dont quatre tunnels, un grand pont métallique, cinq viaducs en maçonnerie. En outre, la ligne de chemin de fer à vapeur d'Anduze à Saint-Jean-du-Gard a été ouverte au public le 26 mai 19091).La durée du trajet d'Anduze à l'Estréchure, qui était de cinq heures avec la diligence à chevaux, a été considérablement réduite. Anaïs Devaux a encore en mémoire un épisode survenu en 1909 ou en 1911. Toute la famille est partie avec les Vieljeux - lui de petite taille, et sa femme le dépassant d'une tête - et s'est rendue par un bel après-midi d'été à la rivière toute proche pour se détendre et permettre aux enfants de jouer au bord de l'eau. Assis à l'ombre, ils surveillent les petits qui s'amusent. Mais Frank n'a pas envie de faire sagement des châteaux de sable. L'étroite planche du château, qui permet de passer d'une rive à l'autre, l'attire. Il a enfin un frère qui marche et doit savoir garder son équilibre, et il va l'entraîner à mieux se débrouiller. D'un pas vacillant, tenu à la main par son aîné, René fait docilement le va-et-vient sur la planche, et le Pasteur Vieljeux qui les surprend, s'exclame: « Val s 'ifoutre! »2). Frank persiste, et René, qui de moins en moins assuré suit son frère, tombe dans l'eau heureusement peu profonde, au milieu du passage. Monsieur Vieljeux conclut alors: « Es 'i es foutu! »3).Personne n'a bougé sauf notre mère, qui déshabille René et le met au soleil pour le faire sécher. Malgré le plaisir de retourner au pays, faire ce voyage chaque année avec les trois enfants représente une grosse fatigue et une lourde dépense. En 1910, il fut donc décidé que la famille viendrait les voir à Delft et ferait la connaissance de cette ville qui les avait adoptés et de la Hollande qu'ils aimaient. Il fut décidé que Camille et Rosa viendraient avec Anaïs passer le mois d'août chez eux à Delft. La boutique de tissus pourrait rester ouverte, leur ouvrier allait y rester, et la surveillance serait assurée par les Liron, qui passeraient leurs vacances à l'Estréchure. Tous trois partirent donc en août 1910, heureux de découvrir ce pays dont ils avaient entendu tant de bien. Le trajet par Paris leur permit de s'arrêter deux jours dans la capitale chez des cousins qui tenaient une blanchisserie près de l'Etoile, puis ils reprirent leur voyage vers Delft, ce qui représentait une aventure pour les sexagénaires qu'ils étaient. Anaïs, qui avait alors 13 ans, a gardé quelques souvenirs de ce séjour. Elle revoit bien la maison de Delft, la dernière de la rue, avec son grand salon, sa véranda et son jardin. Elle-même était logée dans une petite chambre, au grenier, où se trouvait une balançoire dont elle profita largement. Ils visitèrent la ville de Delft, ainsi que La Haye, la plage de Scheveningue, et ils rencontrèrent beaucoup d'amis. En 1912, ce fut de nouveau le retour en France pour des vacances cévenoles. Une photo montre nos grands parents entourés par leurs petits-enfants: René, 4 ans et demi, Mireille, 6 ans, Georgette, 9 ans et demi, Frank, 12 ans, et Anaïs, 15 ans. Les petitsenfants ont grandi et tiennent maintenant beaucoup de place. Mais, pour l'été, on loue
1) 2) 3) Trains à vapeur des Cévennes, Il va s'y foutre I Et il s'y est foutu! Ed. du Cabri, 06540 Breil-surRoya, avril 1991.

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toujours quelques chambres dans la maison Campredon. Cependant, les repas se

prennent en famille, dans la salle à manger du I er étage, au-dessus de la cuisine de la
boutique. On y était évidemment un peu serrés, ce qui, un jour, conduisit les Liron à faire une réflexion exprimant un certain mécontentement. Notre grand-mère, qui était d'un tempérament assez caustique, rétorqua sur-le-champ: « Abes un oustal a Saumane, abes pas qu'a I ana! »1). C'en était fait des rencontres familiales. Vexés, les Liron repartirent à Saumane. Notre grand-mère, travailleuse, économe et rigoriste, supportait mal le laxisme, et même les critiques. Elle avait un caractère entier, et ne pouvait s'empêcher d'exprimer son opinion quand le comportement des autres n'était pas en accord avec ses propres positions. Ce caractère ne s'est d'ailleurs pas adouci avec l'âge, et je me souviens que, bien plus tard, lorsque les grands parents passaient l'hiver chez nous à Montpellier, elle n'hésitait pas à faire des reproches à notre mère parce que, à table, celle-ci cédait trop facilement aux goûts et aux caprices de René. Mais déjà à l'Estréchure, en 1912, elle se soucie de l'avenir de ses petits-enfants, en particulier de Frank, qui est un peu paresseux et renâcle à faire ses devoirs de vacances. Ainsi, elle dit à Anaïs, qui s'en souvient encore: (( toi, Anaïs, qui es un peu plus âgée que lui, va un peu l'aider! ». Ils se retirèrent alors sagement, prétendument pour aller travailler. Mais on les retrouva, perchés sur des chaises qui leur avaient permis de s'emparer des pots de confiture, qu'ils étaient en train de manger à la louche. Nous ne possédons pas beaucoup de renseignements sur les événements familiaux survenus après ces dernières vacances. Nous savons, toutefois, qu'à l'âge de 12 ans, Frank suivra comme interne les cours d'une école de commerce dans le nord de la France. De là, il pourra facilement rentrer à Delft pour les petites vacances. Il est probable qu'en 1913, la famille passa de nouveau le mois de septembre dans les Cévennes. C'est sans doute pendant ces vacances que Franky (diminutif de Frank), qui a maintenant 13 ans, s'illustre par ses espiègleries. Il a un caractère heureux, sait user de son charme, et constitue avec ses cousins Liron et quelques camarades une bande qui se fait bientôt connaître par ses polissonneries. Ainsi, pendant que les femmes du village bavardent à la fontaine, où elles sont venues puiser de l'eau, ils vident subrepticement leurs seaux. Ils décrochent aussi les paniers remplis de truits, suspendus au trais aux volets des maisons et remplacent leur contenu par des cailloux avant de les remettre à leur place. Parmi ces «hauts faits », il en est un qui est encore dans les mémoires. Un soir, vers 22 heures, toute la bande désoeuvrée se promène dans le village. Une réunion de prières se tient à l'église, dont la nef est précédée par le clocher, où pend la corde du sonneur. Franky y pénètre et fait sonner plusieurs fois la cloche. Puis, entr'ouvrant la porte qui donne sur la nef, il crie: (( au feu ! au feu ! », et se sauve à toutes jambes. L'assemblée, tirée brusquement de son recueillement, se précipite dans la rue, à la recherche du foyer d'incendie. Mais aucune trace de feu n'est visible, et il faut bien se rendre à l'évidence: cette alerte est l'oeuvre d'un mauvais plaisantin, qui ne peut être que Frank Rocheblave, le propre fils du pasteur. Franky et son trère René - qui a alors six ans - hésitent à rentrer chez leurs grands parents, qui vont certainement sévir très fort. Après minuit, ils se décident enfin à rentrer et trappent à la boutique du tailleur. Notre grand-mère, qui les attendait, descend de l'étage un bougeoir à la main et ouvre la porte. Très courroucée, elle dit à Franky, qu'elle voit devantelle: (( c'est toi, petit galopin, qui a sonné la cloche!? »Et elle lève
1) Vous avez une maison à Saumane, vous n'avez qu'à y aller!

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la main pour lui donner une claque, mais celle-ci ne rencontre que le noir, car Franky l'a devancée en soufflant la bougie au bon moment. Lui et René montent rapidement l'escalier, laissant la grand-mère clouée sur place dans l'obscurité. Remplie d'imprévus, mais heureuse, cette vie de famille en Hollande va se poursuivre encore jusqu'à ce début du mois d'août 1914, où la déclaration de guerre de la France à l'Allemagne va tout faire basculer. Notre père part dès les premiers jours de la mobilisation pour rejoindre son unité à Marseille, et notre mère reste seule à Delft avec sa mère et les deux plus jeunes enfants, Georgette et René. Frank, qui se trouvait déjà en France, est parti vers Nîmes, où habitent nos cousins Lieure. Bien que faisant partie d'un régiment d'infanterie, notre père, qui a suivi une formation de secouriste brancardier, ne partira pas immédiatement sur le front. Le commandement militaire ne dispose que de très peu de trains sanitaires, et un effort considérable va devoir être fait par la création de trains semi permanents et la réduction de convois improvisésl). C'est certainement la raison pour laquelle il va rester un certain temps à Toulon, à la fois pour parfaire sa formation, et aussi sans doute pour préparer les convois. Nous ne possédons que peu de renseignements sur ces mois de guerre; même par la suite, notre père nous en parla très peu. Jamais devant ses enfants il ne raconta le déroulement des opérations ou les circonstances de ses blessures. Sans doute ce retour en arrière lui aurait fait revivre trop de souvenirs douloureux, et, en plus, il craignait certainement d'impressionner nos jeunes esprits. A cette époque, il arrivait que les cartes postales reproduisent la photographie de personnes éloignées et chères, et nous en possédons deux. Sur la première de ces cartes postales, notre père apparaît en tenue militaire, entouré de six amis. Elle a été écrite à Toulon le 19 octobre 1914, et son texte est reproduit ci-dessous: (( Ma Chère Rose, Voici une carte qui je pense vous fera plaisir, tu me diras comment tu as trouvé ton petit bout d'homme. Je voudrais bien savoir par le même procédé si tu as aussi bonne mine. Quand tu le pourras, tu me donneras des détails sur ta santé et comment tu te trouves. René sera je pense content. Je vais toujours très bien. Je mettrai peut-être Frank à Nîmes à une Ecole Supérieure. Pense beaucoup à toi, ma chérie et grosses caresses à tous. G. Rocheblave » Bien que ces quelques lignes témoignent d'une certaine sérénité, on y sent un peu d'inquiétude au sujet de notre mère - qui est enceinte de trois mois - dans ses questions au sujet de sa santé. Cette carte est adressée 78c Spoorsingel à Delft. Il semblerait donc qu'ils ont déménagé, mais nous ne savons pas pourquoi. La deuxième carte postale, également une photo, a été envoyée par notre mère à notre père. La photo a été prise par un professionnel ou un ami devant la porte du 78c, Spoorsingel. Elle montre notre mère avec Georgette et René à Hof van Delft en novembre 1914. Elle a sûrement été envoyée sous enveloppe, car notre père a écrit, à l'emplacement prévu pour l'adresse: reçue à Dunkerque le 8 décembre 1914. Audessous il a signé et indiqué: train sanitaire 15-4-P.O. Pour suivre la trace de notre père, il faut nous reporter maintenant au « Journal de
marches et opérations du 163ème régiment d'infanterie », établi par un officier, du ] er

I)

Colonel P. Guinard

: organisation

de l'armée

française.

Archives

du Château de Vincennes.

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août 1914 au 31 décembre 19161).Nous apprenons qu'à partir du 6 décembre 1914, son régiment va relever le 6èmebataillon de chasseurs dans le secteur compris entre Voormezele et Saint-Eloi, à 50 kilomètres environ de Dunkerque et à 8 kilomètres environ au sud-ouest d'Ypres, cette ville belge qui résista à tous les assauts jusqu'à la fin de la guerre. Jusqu'en avril 1915, les combats ne sont pas très violents. Le 13 mars 1915, un renfort venant de Nice, composé de 150 hommes, rejoint le régiment. C'est à partir du début avril que la bataille va s'intensifier et que l'on comptera de nombreux morts et blessés, et notre père devra parcourir les champs de bataille pour les relever. C'est également en avril 1915 que les allemands emploient pour la première fois des gaz de combat, précisément dans ce secteur. Ces gaz sont d'abord émis à partir de bouteilles alignées dans les tranchées, puis au moyen d'obus lancés par l'artillerie. Le chlore, choisi à l'origine, alterne ensuite avec le formol et des composés chlorés, dont l'ypérite, à partir de juillet 19172). Pour comprendre la nature des combats, voici un extrait du journal de marche de son régiment, concernant la journée du 14 mai 19153): « A 7 heures 55, une vive fusillade ennemie éclate, les Allemands doutant une attaque attendent baïonnette au canon. Ordre est donné au centre de ne pas attaquer pendant que la droite s'élance en avant, très bravement et occupe les tranchées ennemies qu'elles avaient pour objectif. L'assaut général est alors déclenché: toute la Il ° compagnie et le 1erpeloton de la 9° compagnie se portent en avant et en quelques minutes nous occupons la ligne allemande: les défenseurs s'enfuient sous nos grenades. La tranchée est de suite organisée pourfaire face awe contre-attaques. Les Allemands harcèlent nos sections déjà très éprouvées, à Il heures nous repoussons une violente contre-attaque. A 15 heures nous subissons un violent bombardement suivi d'une forte contre-attaque qui est contenue jusqu'à 17 heures à coups de grenades. Mais devant le flot incessant des Allemands, nos sections, très éprouvées et ayant lutté pendant 9 heures, sont obligées de se replier sur la tranchée Aulois d'où elles étaient parties ce matin. Pertes: Mr. Le Sous-Lieutenant Taddée Tués: 6 sous-officiers, 43 hommes Blessés: 10 sous-officiers, 147 hommes )) Description terrible, qui pourrait se passer de commentaires: une journée sanglante pour revenir au point de départ! Nous pouvons nous imaginer la vie des brancardiers pendant des combats aussi meurtriers. Pour atteindre un blessé - ou un mort - ils devaient souvent s'abriter, quelquefois pendant longtemps, dans un creux ou dans un trou d'obus, rempli d'eau et de boue. C'est précisément dans les fonds que restent accumulés les gaz. Les masques de protection n'existent pas encore, et la seule parade est le tampon appliqué sur le nez et la bouche, associé à des lunettes. Pendant cette fin de l'année 1915, notre père mène une existence très dure sur un front où, par tous les temps, il lui faut aller chercher les morts ou les blessés et les transporter jusqu'aux ambulances. Cette exposition continuelle aux gaz, qui s'infiltrent jusque dans les poumons,
1) 2) 3) Service historique Colonel P. Guinard Service historique des armées de terre. Archives : organisation de l'année du Château de Vincennes. archives du Château de Vincennes.

française,

des armées de terre, archives du Château de Vincennes.

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ruineront de façon irrémédiable la santé de notre père. Il a vraisemblablement été soigné pendant un certain temps dans un hôpital militaire, mais nous n'en avons aucune trace. Il est ensuite envoyé en Normandie pour se présenter devant la commission de réforme de Falaise, qui le réformera temporairement le 17 janvier 1916, en portant sur son livret militaire le diagnostic suivant: « laryngite chronique avec lésion du sommet droit ». Mais revenons à Delft, où notre mère, notre grand-mère et les deux enfants ont passé l'hiver, bloqués par les hostilités (la Belgique est occupée par les Allemands, alors que la Hollande est neutre), et également par la proximité d'un accouchement en ce printemps 1915. Le 5 mai 1915, ma mère me met au monde, et je vais porter le nom d'André, et aussi, en souvenir de ma marraine, Mademoiselle Elisabeth Van Heumen, le deuxième prénom d'Elie. De nombreuses photos me représentent à l'aube de ma vie, et je suis un peu confus d'avoir été l'objet de tant d'honneur. Prise dès le 17 mai, une grande photo montre ma mère, allongée dans son lit d'accouchée, en compagnie de sa mère, de ma marraine qui me regarde alors que sœur Dina me soulève afm que je n'échappe pas à l'objectif. A cette date, tout est incertain: on attend que cette guerre, dont on espère encore la fm prochaine, se termine, que notre père revienne et puisse réintégrer son poste. Cependant, l'atmosphère en Hollande est plus lourde, différente de celle qui régnait avant la déclaration de guerre. De nombreux Hollandais sont germanophiles et le font parfois ressentir à notre mère. Elle, qui avait si souvent déclaré qu'elle considérait la Hollande comme sa seconde patrie, en ressent de l'amertume, d'autant plus que, dans ce pays qu'elle a du mal à reconnaître, elle est maintenant isolée, coupée de la famille et des amis cévenols. Il nous faut aussi parler ici du triste destin de notre cousine Paultine, qui perdit son mari en 1914. Elle était en parenté avec nous de par sa mère. En effet, notre grand-mère maternelle, Rosa Rocheblave, née Benoît, avait une sœur plus jeune, Clotilde, née aux alentours de 1856, qui, s'étant mariée avec un certain Monsieur Benoît, n'avait donc pas changé de nom. De ce mariage était née une fille, Paultine, qui était la bonté même et qui s'était mariée, sans doute en 1888, avec Paul Liotard, contrôleur receveur des marchés à Vierzon. Celui-ci fut mobilisé dans un régiment d'infanterie au début de la guerre, mais, pour rejoindre le ITont,il dut accomplir de très longues marches, si dures qu'il mourut d'épuisement. Paultine resta ainsi seule (ils n'avaient pas eu d'enfants) et reprit l'occupation de son mari sur les marchés de Vierzon. J'ai bien connu cette sympathique cousine, qui m'avait invité dans cette ville lorsque j'étais militaire à Versailles. Plus tard, comme elle avait des connaissances de comptabilité, elle fut engagée par un cirque comme caissière, et Ghislaine Lièvre se souvient encore de son passage avec son cirque à Auxerre. Georges Lieure, le cousin germain de notre mère, a lui aussi, été mobilisé au début de la guerre. Il appartenait au 8èmeescadron du train des équipages et, comme chauffeur d'un camion, il approvisionnait le ITontdes Vosges, dans les secteurs de Bitschwiller et de Bussang. Il reviendra à Nîmes après l'armistice de 1918, le 19janvier 1919. Fin janvier 1916, notre père, qui vient d'être réformé temporairement, se rend dans le midi de la France, où se trouve une partie de sa famille, sans doute à Nîmes, puis à l'Estréchure, et enfin à Nice, où il sera proche du dépôt de la section d'infirmiers et où il pourra être suivi médicalement. Il envoie à ses parents à l'Estréchure une carte postale de Nice, qui est datée du 23 avril

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1916 et sur laquelle il est photographié avec Frank. Bleur écrit qu'il s'est promené du côté de Cimiez et qu'il a tout à fait bonne mine. Il est certain que le corps médical militaire cherche à le guérir de son affection respiratoire puisqu'il sera envoyé pour une cure au Mont-Dore. Une longue attente commence pour la famille. Notre père, encore sous surveillance médicale, n'a aucun moyen pour faire revenir les siens en France, et nous resterons séparés jusqu'en novembre 1917. Son état de santé s'est probablement amélioré, puisque l'autorité militaire va lui proposer de prendre la direction d'un Foyer du Soldat proche de Saint-Raphaël, établi dans l'hôtel du golf de la commune de Valescure réquisitionné pour cet usage. Les blessés français et américains pourront venir y passer quelques jours de convalescence. En raison des combats, il est impossible, à partir de la Hollande, de rejoindre la France par voie terrestre. C'est pourquoi, toute la famille restée là-bas embarque en novembre 1917 sur un cargo hollandais partant de Rotterdam et se rendant à Bordeaux. Je n'ai aucun souvenir de ce voyage, qui a certainement dû ravir René et Georgette, mais qui était dangereux à cause des mines f10ttantes posées par les allemands dans la Manche. Arrivés en France, nous partîmes pour Grasse, où nous serons logés dans la villa MarieMaurice en attendant que l'hôtel du golf de Valescure soit mis en état de recevoir des militaires. Notre mère nous laissa quelques jours à la garde de notre grand-mère pour aller revoir mon père au Mont-Dore. De ce séjour, il nous reste cette photo, belle mais trop posée, dont j'ai parlé dans le préambule. Nous étions proches de Nice, où se trouvaient nos parents Liron, ce qui nous pennettait de nous rencontrer. Anaïs était partie à Paris, où elle tenninait à la Sorbonne sa licence d'anglais. C'est au lycée de jeunes filles de Nice qu'Anaïs et Mireille ont fait toutes leurs études secondaires, qui, à cette époque, étaient payantes, sauf pour les enfants d'enseignants. Anaïs avait passé la première partie du baccalauréat en 1914 et la seconde en 1915. Pendant les grandes vacances, elle venait rejoindre la famille à Saumane, mais allait également faire des séjours linguistiques en Angleterre. Pendant que Frank, en pension à Nîmes, poursuit ses études de commerce, Georgette et René passent de l'école hollandaise au collège de Grasse, ce qui a certainement représenté un grand changement et a dû les surprendre. Après quelques mois d'attente à Grasse, la famille put rejoindre Valescure, après l'achèvement des travaux d'aménagement de l'hôtel du golf et la nomination officielle de notre père comme directeur français du Foyer du Soldat de Valescure, fonction qu'il partagera avec un directeur américain, Monsieur ABridge. Nous ne possédons pas de renseignements précis sur la période qui va suivre, mais certaines photos, rassemblant toute la famille, montrent que nous sommes restés au Foyer du Soldat jusqu'en juillet 1919. Pendant ce temps, Frankya sans doute poursuivi ses études, mais peut-être aussi est-il revenu pour aider ses parents. Tout ce que nous savons est que, pendant l'été, il a fait un stage comme serveur dans un grand hôtel d'une ville d'eau. C'est maintenant un grand adolescent, mais son caractère n'a pas changé. Avec son jeune frère René, il se livre à des exercices périlleux qui mettent parfois la famille en émoi, comme en témoigne cette scène mémorable: un jour, nos parents, occupés au premier étage de la maison, voient passer devant la fenêtre leur fils René, suspendu dans le vide au bout d'une corde. Affolés, ils se précipitent à l'étage supérieur où se trouve la chambre des garçons, mais ils trouvent la porte fennée à clé. Ils tempêtent et enjoignent à Franky d'ouvrir immédiatement. Mais celui-ci, coincé entre le lit et l'allège de la fenêtre, a du mal à se dégager pour aller ouvrir. Après avoir

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attaché René à la corde, il a pensé qu'il ne serait peut-être pas assez fort pour le maintenir dans la descente. C'est pourquoi il avait attaché l'autre extrémité de la corde au pied du lit en fer. Mais, comme celui-ci était sur roulettes, il a été entraîné vers la fenêtre, empêchant Franky de bouger. Heureusement, cette initiative intempestive n'eut pas de suites dramatiques! A peu près à la même époque, Franky est tombé très amoureux d'une jeune fille de Grasse. Ses horaires, devenus très fantaisistes, provoquaient la colère de notre père, qui en apprit la raison et interdit à son fils de revoir sa dulcinée. Il ne s'attendait certainement pas à la réaction de Franky, toujours aussi violent et impulsif: désespéré de ne plus être en mesure de voir sa bien-aimée, il tenta de se suicider en avalant le contenu d'un encrier rempli d'encre noire ou violette. Les parents, très inquiets, appelèrent d'urgence un médecin, qui lui fit prendre un vomitif. Cette fois encore, tout se termina bien, mais les parents avaient eu chaud. L'activité à ce Foyer constitua certainement une très bonne période de transition pour nos parents, qui avaient vécu en Hollande des années heureuses et faciles, et devaient maintenant rechercher en France un travail compatible avec l'état de santé de notre père. Il leur fut proposé de reprendre à Montpellier une pension de famille pour lycéens et étudiants, tenue précédemment par la famille Bourguet. Mon père n'allait pas mieux, et cette solution offrait un double avantage: ma mère aurait une activité rémunérée, et mon père pourrait repartir pour se faire soigner. Il était en effet passé le 2 décembre 1919 devant la commission de réforme de Montpellier, qui l'avait proposé pour une pension temporaire de 60%, avec le diagnostic suivant: « induration des deux sommets fibreux à droite ». Nous sommes donc partis pour ce Montpellier, qui devait me faire rêver, car, paraît-il, pendant ce long voyage, je demandai presque endormi à ma mère: « nous y serons bientôt à notre Pelier (sic) ? » Cette ville jouissait d'un grand prestige, et René rapportait que, avant de repartir se faire soigner au Mont-Dore, son père lui avait dit: « nous sommes maintenant dans une ville universitaire, etje vais pouvoir vous fairefaire des études».

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3 MONTPELLIER ( 8, rue Montcalm)

René, qui a 12 ans, va rentrer au lycée. Georgette, quant à elle, qui a maintenant plus de 17 ans, et a fréquenté jusque là l'école hollandaise, qui ne lui donne sans doute pas d'équivalence en France, sera inscrite à l'école des Beaux-Arts. Moi-même, j'ai 4 ans, et bientôt je rentrerai à l'école maternelle. Franky, lui, est âgé de 19 ans et demi, et nous ne savons pas exactement ce qu'il fait à cette époque. Quoiqu'il en soit, nous nous retrouvons tous en vacances au Lazaret protestant de Cette (ancienne orthographe de Sète) en juillet 1920, comme en témoigne la photo qui nous représente sur la plage en maillots de bain de l'époque. C'est sans doute au cours de ce séjour que je faillis me noyer. Le fils Leenhardt me fit basculer de son radeau, et je coulai jusqu'au fond (2 à 3 mètres) avant qu'il ne plongeât pour me rechercher. Je me souviens encore de cet épisode, ainsi que de la frayeur et de la colère de ma mère. Ce n'est qu'au moment de l'adolescence que je réussis à sunnonter l'appréhension de l'eau provoquée par cet incident et à apprendre à nager. La pension que tenait mes parents à Montpellier se trouvait 7, rue de la Merci. Bien qu'ils aient considérablement changé, je revois encore parfaitement les lieux, car je suis retourné sur place en 1992. L'ensemble des locaux était accessible à la fois par ce numéro, qui desservait notre appartement, et par le numéro 8 de la rue Montcalm, par où tout le monde passait et qui pennettait d'aller dans la cour, vers la salle d'études et la salle à manger, ou dans les chambres. Le groupe des internes se composait d'une vingtaine d'étudiants et de lycéens, ces derniers partant dès le matin sous la conduite d'un répétiteur. Seuls Georgette et René suivaient les horaires de la maison, en particulier René, qui en tant que fils du directeur, devait travailler sérieusement et donner le bon exemple. Dans la pension régnait une ambiance de travail, avec des études surveillées le soir, qui ne laissaient que peu de temps aux lycéens pour se détendre dans la cour. Les repas, que présidait notre mère, rassemblaient grands et petits autour d'une grande table. Je me rends compte maintenant du changement de vie que cette charge avait dû représenter pour elle: en plus de ses devoirs familiaux, il lui fallut faire face, toute seule, à de nombreux problèmes nouveaux de direction, de gestion, mais aussi de relations avec le personnel (3 ou 4 personnes de service). Les vacances nous pennettaient de quitter Montpellier, de nous retrouver à l'Estréchure, mais aussi de faire des séjours au bord de la mer, au Lazaret, ce qui ne me plaisait pas beaucoup car la chaleur y était insupportable, et on nous obligeait à faire la sieste l'après-midi. Bien plus tard, mon frère René me raconta que c'était là qu'il avait connu ses premiers amours avec Lili Leenhardt, la fille du pasteur qui dirigeait le Lazaret. Notre mère nous parlait souvent avec admiration de notre cousine Anaïs Liron, qui avait fait de bonnes études d'anglais et venait, à 23 ans, de réussir l'agrégation d'anglais, ce qui constituait un exploit à cette époque, car on admettait à ce concours douze hommes mais seulement cinq femmes. Auparavant, elle avait fait plusieurs séjours en Angleterre, y passant en tout environ deux ans: elle avait été lectrice au Lady's College, puis était retournée à Oxford pour y préparer le diplôme d'études

supérieures. Après avoir été professeur à Nice, el1e est al1ée passer un an en Amérique, séjour dont el1e garde un excellent souvenir. C'était en Virginie, dans un collège non loin de Washington, dont le nom « Sweet Briar College» évoquait pour elle des scènes romantiques d'autrefois. Elle enseignait le tTançais à des jeunes fil1es fortunées qui faisaient quelques études avant de se marier. Elles étaient charmantes, mais ne travaillaient pas beaucoup. L'établissement était très luxueux, situé en pleine campagne, et Anaïs avait même le temps de faire du cheval. Notre père n'avait pas obtenu les résultats espérés du Mont-Dore, et il partit se faire soigner en Suisse, à Leysin, dont les établissements étaient réputés pour la guérison des lésions pulmonaires par la cure. Notre mère alla souvent le voir, et c'est alors une amie qui venait diriger la maison et s'occuper des enfants. Elle ne restait jamais très longtemps absente et, quand elle revenait, elle nous rapportait les traditionnels chocolats suisses dont nous raffolions. Notre grand-mère maternel1e, Louise Blaquière, s'était cassé le col du fémur et ne se déplaçait plus que très lentement. A cette époque, on ne connaissait pas encore les techniques opératoires, et les seuls soins consistaient à maintenir les os en position en espérant qu'ils se ressoudent. Je la revois encore, son clopinement stabilisé par une canne à trois pieds caoutchoutés (tripode), qu'elle tenait à deux mains et qu'elle poussait devant elle pour se déplacer. Cette façon de marcher devait m'apitoyer profondément, et, comme je me déplaçais le plus souvent à quatre pattes, je ne manquais pas de ramasser promptement les objets que je la voyais laisser tomber. Elle mourut le 3 novembre 1921 à l'âge de 85 ans, et fut inhumée dans le caveau familial au cimetière du Vigan. Lorsqu'il eut vingt ans, Franky fut appelé pour un service militaire d'un an, qu'il accomplit dans un régiment d'artillerie de la région, mais nous ne possédons que peu de renseignements sur cette période de sa vie. En revanche, certains événements de la vie familiale sont restés très présents à ma mémoire, en particulier la manière dont on se débarrassait des rats qui infestaient le quartier après l'incendie d'un dépôt de bois. Notre chat Siki (ainsi nommée d'après un boxeur noir de l'époque) en avait très peur, et il fal1ut recourir à des moyens plus radicaux. On les capturait d'abord dans une nasse à treillis métal1ique, puis on aspergeait cel1e-ci de pétrole, et les rats étaient alors brûlés vifs. Il me semble voir à nouveau ces bêtes immondes se précipiter en flammes contre la cage, avant de se tordre dans les dernières convulsions de l'agonie. Plus agréable est le souvenir de ces soirs du début de l'été, succédant à la chaleur accablante de la journée. Après le dîner, les jeunes de la pension partaient ensemble jusqu'à la promenade basse du Peyrou. Je me joignais à eux, et nous remontions la rue Montcalm en nous lançant la balle, avec laquelle ils allaient jouer sous les branches des platanes taillés en parasols. Moi, pendant ce temps, je rêvais, et j'entends encore les cris des martinets et des hirondel1es qui rasaient le sol. Je revois leur vol impétueux dont le contrôle m'émerveillait. Plus vague est le souvenir de la « visite guidée» de Montpellier, qu'un étudiant m'emmena faire en agrémentant notre promenade de références historiques, qui ne manquèrent pas de m'impressionner. C'est sans doute vers cette époque que je rentrai à l'école maternelle de la rue Bruyes. En 1922, Franky trouva un emploi stable dans une compagnie commerciale, dont le siège était à Marseille et qui avait des représentants en AtTique noire. Il devait partir pour Abidjan, en Côte d'Ivoire, où il serait chargé des lots de café et de cacao et de les expédier vers Marseille. Il restera pendant trois longues années en AtTique avant de

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pouvoirrevenir en France pour un congé de trois mois.
Avant son départ, notre mère réunit dans la grande salle à manger de la pension les étudiants qui s'y trouvaient, pour un goûter d'adieu. Tous formulèrent des vœux chaleureux pour ce jeune homme qui allait prendre la mer pour un si long voyage. A cette époque, en effet, les bateaux qui partaient de Marseille mettaient trois semaines pour atteindre la Côte d'Ivoire. Je me souviens vaguement de cette scène, mais surtout de la vive émotion de ma mère dont je fus, bien involontairement, l'origine. Comme je chantais très bien, d'une voix particulièrement juste, elle m'avait demandé: « eh bien, Dédé, chante-nous quelque chose! ». Et moi, avec toute la candeur de mes six ans, j'entonnai sans hésiter: Quand les enfants sont grands Qu'ils vont quitter leur maman Sur leur cœur elle les presse Leur disant avec tendresse « tu seras pour ta maman Toujours son petit enfant» En entendant cette chanson, notre mère n'arriva plus à retenir ses sanglots, et je fus très étonné de l'effet produit. Vers les années 1923, nous passions souvent quelques jours de vacances à l' Estréchure, où nous pouvions tous, les niçois ainsi que les montpelliérains, nous rencontrer avec nos grands parents, qui tenaient encore leur commerce. Je revois encore, avec mes yeux d'enfant, la boutique, la cheminée et le feu où notre grand-mère faisait griller sur des braises les saucisses du pays que notre mère adorait. Georgette, Mireille et René, avec d'autres jeunes du village, s'amusaient de tout, à la rivière et dans les bois. René, cultivant ses amours d'adolescent, m'avait montré l'endroit où la jeune fille dont il était amoureux lui avait annoncé qu'elle partait le lendemain, ce qui lui avait brisé le cœur. Je n'avais alors que 8 ans et les confidences que me faisait mon frère m'avaient laissé quelque peu songeur quant à ses activités. Nos cousines poursuivaient de brillantes études, encouragées par leurs parents, qui avaient eu la chance de ne pas subir les conséquences de la guerre, puisque Emile Liron n'avait pas fait de service militaire, en tant que fils unique soutien d'une veuve et que, en 1914, il fut exempté car il avait plus de 50 ans. Mireille venait maintenant de passer son deuxième baccalauréat, lisait beaucoup et faisait déjà preuve d'esprit critique, jugeant que Victor Hugo était un auteur vraiment dépassé. Ses parents l'avaient inscrite comme interne au lycée de jeunes filles de Grenoble en vue de la préparation du concours d'entrée à l'école normale supérieure de Sèvres. Elle eut des professeurs excellents mais qui ne faisaient pas travailler les élèves dans l'optique du concours. De ce fait, elle n'obtint pas la bourse pour Sèvres, et commença en 1924 une licence de philosophie à Aix-en-Provence, où elle ne resta qu'un an. De 1922 à 1924, notre père restera surtout en cure à Leysin, faisant encore quelques séjours au Mont-Dore pour soigner sa gorge, ainsi que de rapides passages à Montpellier afin d'y régler certaines affaires. Comme il était contagieux, il ne pouvait pas rester longtemps avec nous, et je n'ai gardé aucun souvenir de sa présence à la pension. Pendant ces trois années, la vie quotidienne va se poursuivre au même rythme, mais avec de nouvelles perspectives d'avenir. Nos parents envisagent, en effet, de se retirer à la campagne et d'acheter un terrain à proximité de Montpellier. Leur choix se porte sur un grand terrain de 50 à 60 ares, comportant déjà une petite bâtisse d'une

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pièce cuisine, très bien située à flanc de coteau, avec une vue dégagée vers le sud, pennettant de voir un grand terrain de manœuvres, et au loin, la mer. Pendant cette époque si calme, il se produisit toutefois un événement inattendu. Un jour, sans avoir prévenu, un sénégalais du nom de Vansu, qui avait été employé autrefois au Foyer du Soldat de Valescure, arrive à la pension de la rue Montcalm et demande à voir ((papa et maman ». Notre mère le reçoit, et il se met à lui raconter toutes ses mésaventures - réelles ou inventées -, ainsi que la misère dans laquelle il se trouve. Notre mère, qu'il s'obstine à appeler (( maman », saisie de compassion, cherche et trouve le moyen de le secourir. Comme le terrain récemment acheté comporte déjà une petite habitation, elle lui propose de s'y installer en échange de quelques travaux. Au comble de la joie, Vansu veut maintenant prouver sa reconnaissance: me voyant jouer dans la cour, il me prend par la main et m'entraîne dans la rue du Courreau, à l'extrémité de laquelle il trouve le bistrot qu'il cherchait. Nous voici attablés en face l'un de l'autre. J'ai devant moi un grand demi de bière, qui ne m'inspire que de la répugnance et auquel je ne toucherai pas. Vansu boit sa bière à grandes gorgées, il a l'air très content. N'a t-il pas bien remercié (( maman» en honorant ainsi son fils? Pendant ce temps, on s'est rendu compte de ma disparition et de celle de Vansu, et les recherches commencent. Ma sœur m'a souvent raconté cet épisode. Bien qu'à cette époque les enlèvements d'enfants fussent rares, tous étaient assez inquiets et se demandaient ce que Vansu pouvait bien avoir fait de moi. C'est, je crois, Georgette qui nous découvrit tous deux, attablés au bistrot devant nos bières. Vansu va prendre ses fonctions de gardien et de jardinier sur la propriété achetée route de Font Carrade. Il aura pour mission de planter quelques légumes pour sa consommation personnelle, d'entretenir la vigne existante, et surtout d'élever des lapins, qui, grâce à ses bons soins, pourront enrichir les menus de la pension. Il vient assez régulièrement rendre compte de son activité et repart avec une gamelle contenant quelques restes. Pendant quelques mois, il n'y eut aucun problème, et nous pûmes savourer les premiers lapins adultes de l'élevage. Mais bientôt la maladie commença à décimer la colonie, et Vansu se montrait de plus en plus soucieux. Quand mes parents allèrent le voir à la propriété pour examiner ce problème, il leur montra les nombreuses peaux de lapin qu'il avait pu récupérer, puis il les amena sur les tombes dans lesquelles il avait dû enterrer les pauvres bêtes. Ce faisant, il pleurait et se lamentait, sans doute un peu trop, car notre père, soupçonneux, lui demanda de prendre une pioche et d'en déterrer un ou deux. Ce fut une épreuve rédhibitoire: les « tombes» ne contenaient pas un seul lapin, et Vansu, confondu, avoua qu'il les avait tous vendus. Bien entendu, il fut renvoyé sur-le-champ, et nos parents firent les démarches nécessaires pour qu'il soit rapatrié.
Georgette et René - qui ont respectivement 20 et 16 ans

- travaillent

assidûment

l'un et

l'autre. Georgette a énonnément progressé en dessin: sur de grandes feuilles de papier ingres, elle fait des dessins au fusain de modèles qu'elle nous montre. Elle travaille aussi la terre glaise pour réaliser des modelages, et se familiarise avec les couleurs en utilisant l'aquarelle ou la gouache. Je suis encore en admiration devant la dextérité avec laquelle elle dessinait une poule ou un lapin, lorsque j'étais petit. René et moi logions dans la même chambre, au 2émeétage, mais il était pris dans de nombreuses activités, auxquelles je ne pouvais encore participer, et je ne me souviens pas bien de lui à cette époque. Il avait ses études, ses copains, et aussi les éclaireurs. Il fit son instruction religieuse avec le pasteur Faivre, et notre père lui adressa de Leysin la lettre reproduite ci-dessous:

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Le 29 mars 1923 Mon Cher René, Mon intention a toujours été de t'envoyer quelques mots cette semaine, car je n'étais pas très dispos la semaine dernière, me trouvant un peu souffrant d'un malaise général, heureusement passager et à peu près passé à cette heure. Maman me disant dans sa dernière lettre qu'elle écrirait dimanche ou lundi, je pensais attendre sa lettre pour vous écrire à tous. Je viens de la recevoir et me mets sans retard à causer un peu avec toi, espérant que ma causerie te parviendra précisément le jour où tu prendras pour la première fois la communion. Tu comprends que pendant ces jours des Rameaux et de Pâques, j'aurai été avec vous de cœur et de pensée, et avec toi en particulier, pendant ces moments émotionnants que tu as à traverser. Je ne veux pas te redire en un discours plus ou moins long ce que Monsieur Faivre t'a enseigné. Je veux simplement t'exprimer ce que mon cœur désire et souhaite pour toi. Tu es arrivé à un âge où tu réfléchis certainement sur bien des choses, et où tu dois comprendre que la vie n'est pas un amusement, mais une chose sérieuse. S'il en est qui la prennent à la légère, je pense que tu n'es pas de ce nombre: et qu'en présence de tant d'inconnus et de mystères qui nous enveloppent, tu as instinctivement attaché tes regards et ton espérance. à l'auteur de toutes choses. à ce Dieu, révélé par J.-Christ d'où tout vient et à qui tout va. Je suppose donc que nourri, instruit des vérités de l'Evangile, tu as, à cette heure, embrassé la foi chrétienne, qu'elle est bien née en toi, qu'elle n'a plus qu'à grandir et à se fortifier. Eh bien mon cher petit, je désire qu'avec les jours que Dieu t'accordera, tu restes toujours dans lafoi. Dans cette foi chrétienne qui embrasse toute la révélationjàite par Dieu en J.-Christ, que nous partageons avec toi, que j'avais plaisir autrefois à annoncer aux autres, dont il ne m'a pas été donné de pouvoir te parler comme je l'aurais voulu, et dont tu as toujours vu au foyer l'exemple et le rayonnement. Tu as fait ces jours-ci, mon cher René, de très sérieuses promesses. Je suis persuadé que tu en as compris la valeur et la portée, etje demande à Dieu de te donner, au jour le jour, la force nécessaire pour que tu sois et que tu restes toute ta vie, ce que tu as promis d'être, un chrétien. c'est-à-dire un homme dans le vrai sens du mot. Et puisque tu fais du latin, tu comprendras si je te dis que je désire que tu sois non pas un homo (humus - friable, etc...) mais un l10 c'est-à-dire quelqu'un de fort dans la vie. Or la vraie force, permets-moi de te le dire, avec tout l'amour que mon cœur de père a pour toi, tu la trouveras toujours dans la foi, auprès de Celui dont on t'a parlé et dans le Livre que notre affection a voulu te donner. Puisses-tu apprendre toujours plus à le connaÎtre, en te rappelant que maman et papa te l'ont donné pour que tu y puises, durant toute ta vie, lumière et réconfort. Tu es, mon cher erifant, à un âge où la vie paraÎt charmante, où le ciel est presque toujours bleu, où le cœur est rempli de vastes espoirs, et certes je souhaite ardemment que la vie te soit toujours bonne et douce. Mais pourtant il n'en est pas toujours ainsi et tu n'as pas à aller chercher bien loin un exemple de cette vérité. Tu te rappelles les jours heureux d'autrefois où tous réunis, nous goûtions les joies du home, sous le ciel brumeux de la Hollande, mais dans la douce atmosphère des gentilles maisons bien aménagées et confortables de ce pays. Puis l'épreuve est venue, brusquement sans qu'on s y attende - d'abord la séparation, ensuite la maladie. et depuis des années nous avons beau vivre sous le beau ciel de France, il n'en reste pas moins obscur. Cela peut changer Dieu Voulant et nous l'espérons tous, mais le vent d'orage aura laissé des traces ineffaçables. Eh bien, mon cher petit, le vœu le plus ardent de mon cœur

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c'est que Dieu te donne, en ce monde, le plus de bonheur possible. Mais ce que je désire aussi vivement, c'est que dans les jours de joie et dans les jours de tristesse, sous le ciel serein comme sous le ciel sombre, tu gardes toujours la foi et que Dieu soit toujours pour toi lumière, force et vie. Qu'il te garde durant toute ta vie de tout mal, qu'il te permette de rester fidèle aux engagements que tu as pris, qu'il te donne santé, joie et bonheur, qu'il permette que ces jours des Rameaux et de Pâques 1923, où reçu dans l'Eglise, tu t'es approché pour la première fois de la Table Sainte, soient pour toi des jours mémorables et bénis. Qu'il bénisse toute ta vie et qu'il puisse donner à nos cœurs - car je suis sûr que maman s'associe aussi à tous mes vœux - la joie de voir notre René grandir et demeurer dans la foi, bon chrétien et bon fils. Que Dieu exauce toutes les prières montées vers lui pour toi. Gros baisers de papa G. Rocheblavel) Pendant l'été de cette même année, René partit avec sa troupe d'éclaireurs faire un camp dans les Pyrénées, dans la vallée du Lys. Par inadvertance, ils iTanchirent la iTontière, et se firent cueillir par les carabiniers, qui les amenèrent au poste de police. Après une nuit d'angoisse, ils furent reconduits en territoire iTançais par les autorités espagnoles. Georgette, elle aussi, était éclaireuse, et resta d'ailleurs longtemps dans ce mouvement, puisque, à 22 ans, elle participait encore à des camps d'été, sans doute en tant que cheftaine. Les réunions avaient lieu à La Gerbe, rue Chaptal, milieu dynamique et très ouvert, qui accueillait tous les jeunes, même s'ils n'étaient pas protestants. Ainsi, mon ami Nguyen-Duy Huon avait été admis sans difficultés aux éclaireurs unionistes, après avoir été refusé aux scouts de France, où l'on acceptait seulement des catholiques. A la Gerbe, les jeunes disposaient de nombreuses surfaces, couvertes ou en plein air, où ils pouvaient se livrer à de multiples activités. Le local des éclaireuses, en bois, se trouvait un peu à l'écart, au fond de la cour, entre le mur mitoyen et le court de tennis. Aux alentours de cette année 1923, je suis depuis deux ou trois ans élève de l'école protestante, et la fille aînée du pasteur Ponsoye, Micheline, qui, pour aller à la grande école, emprunte aussi le cours Gambetta, vient me chercher et me ramener. J'ai dû rester assez peu de temps à J'école maternelle avec Mademoiselle Causse, l'institutrice, et mes souvenirs commencent un peu plus tard, lorsque je me trouve dans la classe de Monsieur Benoît, qui s'occupe de trois classes à la fois: CP, CEl et CE2, ce qui fait que nous formions un groupe d'une soixantaine de garçons. Au début de la journée, on nous réunissait tous, garçons et filles, autour du piano pour faire un peu de solfège et chanter un cantique, puis nous devions regagner nos classes respectives. Comme beaucoup d'enfants, j'étais plus porté au jeu qu'à l'étude, d'un tempérament sans doute rêveur et nonchalant, et nous étions plus nombreux à nous amuser au fond de la classe qu'à nous placer dans les premiers rangs pour écouter un instituteur qui avait certainement du mal à venir à bout d'une classe aussi nombreuse et disparate. Par la suite, je me suis rendu compte combien ces premières années scolaires de « piétinement» avaient pesé sur la suite de mon évolution. Ma mère, absorbée par des charges et des occupations trop lourdes et nombreuses, ne pouvait suivre mes études
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La photocopie de cette lettre m'a été communiquée en 1988 par le fils aîné de René Rocheblave, JeanPierre, qui décéda le 2 novembre 1990 à Aix-en-Provence. On ne peut manquer de rester saisi par la force et la chaleur de cette lettre, dans laquelle notre père cherche à donner les clefs de la foi et de la vie chrétienne.

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d'un œil attentif. Quand elle découvrait une faute, elle avait recours à la punition la plus répandue alors - et dont je ne lui tiens pas rigueur - : une bonne fessée à fesses nues, à plat ventre sur ses genoux. Comme elle avait les mains sèches, ces corrections étaient particulièrement douloureuses, mais j'avais déjà un caractère assez indépendant, et elles ne semblent pas avoir eu beaucoup d'effet sur mon comportement. Comme à mon frère et à ma sœur, on me fit faire du scoutisme, ce mouvement alors nouveau, sain pour le corps et l'esprit, créé par un général anglais: Baden Powell. Je fus inscrit aux louveteaux (8 à 12 ans), dans la meute de la cheftaine Edmée de Labouchère. Nous partions en sortie le jeudi, à proximité de la ville, dans de grandes propriétés viticoles protestantes, aux parcs plantés de pins ou de platanes, pour jouer ou nous livrer à diverses activités dirigées. Nous avions même campé 2 ou 3 jours sous la tente, mais j'avais trouvé le sol bien dur. Ce fut aux louveteaux, vers 9- IOans, que je pris ma première « cuite ». Nous étions dans une des ces grandes propriétés à la périphérie de la ville; il faisait une chaleur torride et, avec quelques camarades, nous nous sommes rendus à la fontaine pour boire. Le « payre » (métayer) qui lui aussi avait chaud, nous dit qu'il y avait au fond du bassin une bouteille de vin qui nous désaltérerait certainement mieux que l'eau. Nous nous laissâmes convaincre et, pour ma part, j'en bus bien 2 ou 3 grands verres, qui, effectivement, passaient bien. Assez rapidement cependant, je sentis ma tête tourner, et un curieux malaise m'envahit. Je compris ce qui m'arrivait et, tout honteux, je n'osai plus rejoindre ma meute. Je partis donc tout seul vers Montpellier - heureusement sans me tromper de chemin - et annonçai à ma mère, stupéfaite: «maman, je me suis saoulé ». Notre cheftaine, très inquiète en constatant ma disparition, ne tarda pas à venir chez nous aux renseignements. Après I924, notre père, dont l'état de santé ne s'est pas amélioré à Leyzin, souhaite retrouver sa famille et venir habiter la campagne à Montpellier, puisque nous y avons acheté une propriété. Il n'était pas possible d'utiliser la construction déjà existante, car elle était trop petite et mal implantée. C'est pourquoi mes parents envisagèrent de la démolir et de construire une villa un peu plus loin sur le terrain pour dégager à l'avant un jardin d'agrément. Ils gardaient encore présent à l'esprit le souvenir des agréables maisons hollandaises, avec leur grand salon-salle à manger à double vue, et ils demandèrent à un architecte d'élaborer un avant-projet dans ce sens. Mais il se révéla qu'une telle construction serait trop onéreuse, et ils durent se résoudre à adopter un modèle de type régional, plus simple, plus facile à construire et plus économique. L'architecte E. Leenhardt put leur fournir un plan-type, ce qui abaissa encore un peu les frais d'étude. Nos parents avaient pu faire des économies, car ils disposaient à cette époque de plusieurs sources de revenus (outre les économies que leur avait permis de faire la gestion de la pension, ils bénéficiaient d'une subvention ou retraite servie par l'église Wallonne de Hollande ainsi que d'une pension d'invalide de guerre). Dès la fin de l'année scolaire, nos parents vont abandonner la gérance de la rue Montcalm, devenue trop dure à assumer. Ils loueront une maison proche de leur future résidence dont ils pourront même suivre la réalisation. Jusqu'à la fin des travaux, nous habiterons ainsi route de Font Carrade, dans une maison située dans la propriété « le chinois ». J'avais alors 9 ans, et je me souviens très bien du chantier, qui m'intéressait beaucoup et que je visitais assez souvent. J'ai toujours été très sensible aux odeurs, et celles de la construction étaient toutes nouvelles pour moi: le mortier de chaux frais, en particulier, dégageait une odeur un peu acide, pas désagréable, que j'ai retrouvée bien longtemps plus tard. Au fur et à mesure de l'avancement de l'ouvrage, les odeurs

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changeaient avec les nouveaux matériaux: odeur du plâtre, des briques, du zinc, et enfin du bois. C'était une maison assez simple, sans sous-sol, avec quatre pièces au rez-de-chaussée et quatre pièces à l'étage pour les chambres; il n'y avait pas d'électricité, car la distribution n'était pas encore arrivée dans ce quartier éloigné du centre; le chauffage n'était assuré que dans les pièces habitables, qui étaient équipées de cheminées. La maison ne comportait pas non plus de salle de bains, dont le coût avait été jugé trop élevé, et si un WC avait été prévu, il n'était pas en fonction, car il devait se déverser dans une fosse étanche, trop coûteuse à vidanger. En été 1924, la compagnie Import/Export pour laquelle travaillait Franky lui accorda un congé de 3 mois, et il arriva à notre maison « le chinois », chargé de souvenirs de l'art africain: masques en ébène, arcs, flèches et carquois, sagaies, pagnes, peaux de bêtes sauvages - mais aussi de bananes séchées, qui étaient emballées dans de ravissantes petites boîtes en acajou et que nous trouvions délicieuses -. Franky, qui gagnait bien sa vie aux colonies, tenait à passer en France des vacances agréables et bien remplies. Aussi décida t-il de recourir à un moyen de locomotion lui permettant de circuler plus rapidement: il acheta une motocyclette, mais je ne me souviens plus que très vaguement de sa forme et de sa marque. Il nous racontait des histoires terrifiantes sur les mœurs des tribus noires, encore cannibales, et sur ses chasses à la panthère, accompagné de quelques noirs. Il nous fit part de son projet d'abandonner la compagnie qui l'avait engagé pour se mettre à son compte, car il était possible d'obtenir des concessions foncières et, la main d'œuvre n'étant pas chère, il comptait bien avoir ses propres plantations de café et de cacao. Il repartit au mois d'octobre et ne comptait revenir en métropole qu'en été 1927. Entre temps, il nous donnera des nouvelles: nous apprendrons ainsi qu'il avait effectivement quitté son emploi pour s'établir à son compte à Adzopé, une localité située à 50 kilomètres d'Abidjan à l'intérieur des terres.

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4 MONTPELLIER (Villa « Mon perchoir »)

C'est sans doute au début de 1925 que nous pûmes nous installer dans la maison nouvellement construite, pour laquelle il ne s'agissait plus que de trouver un nom: comme elle jouissait d'une situation dominante et que, du premier étage, on pouvait même apercevoir la mer, elle fut appelée «mon perchoir ». En bas se trouvaient le salon, avec le piano de Georgette, la salle à manger, la cuisine, et une cave qui servira bientôt à stocker notre production vinicole. A l'étage, nous avions nos chambres, mes parents au-dessus de la salle à manger, Georgette au-dessus de la cuisine, alors que René et moi logions au-dessus du salon, la dernière chambre étant une « chambre à donner », qu'occupaient parfois nos grands parents. Nous étions tout contents de posséder une maison à nous, d'avoir des terrains cultivables et même la possibilité de faire un peu d'élevage, et nous nous mîmes au travail. Mais bientôt, surtout après le premier hiver où nous souffrîmes du froid, il apparut qu'il manquait encore beaucoup de choses et que, pour avoir un minimum de confort et la possibilité de mieux vivre à la campagne, de nouveaux travaux s'imposaient. A l'Ecole Régionale des Beaux-Arts de Montpellier, Georgette a acquis de bonnes connaissances en dessin, en modelage et en peinture. Mais les structures de l'école ne lui permettent pas de pousser sa formation plus loin. Si elle reste sur place, il ne lui sera pas possible de se préparer au professorat de dessin ou à une carrière des métiers d'art. Comme elle était à la fois douée et appliquée, ses professeurs lui conseillèrent de poursuivre ses études à Paris. Nous ne pouvons savoir quels furent les sentiments de nos parents à la perspective de laisser partir leur fille. En tout cas, ils décidèrent qu'il y avait un risque pour une jeune fille (elle avait alors 22 ans) d'aller vivre dans la capitale et qu'il valait mieux qu'elle restât à Montpellier. Georgette fut sans doute un peu déçue, mais, n'étant pas de nature à s'opposer et à prendre elle-même son destin en main, elle se soumit. Plus tard, avec René, nous nous sommes demandé dans quelle mesure cette décision parentale n'avait pas hypothéqué l'avenir de notre sœur, si douée, qui aurait pu accéder à une profession qui lui plaisait et l'aurait rendue indépendante. L'attitude de nos parents nous semblait d'autant plus étonnante qu'eux-mêmes n'avaient pas hésité à s'expatrier dans leur jeunesse. En plus, ils avaient sous les yeux l'exemple de leur nièce Anaïs, qui avait fait ses études à Paris, en Angleterre et aux Etats-Unis et qui pourtant apparaissait à tous comme une «jeune fille sérieuse ». N'est-il pas inévitable que, parvenus à l'âge adulte, les enfants soient amenés à se poser des questions sur l'éducation reçue et à juger le comportement de leurs parents? Dans un premier temps, nous avons pensé que leur attitude s'expliquait par le fait qu'ils accordaient une plus grande importance aux valeurs religieuses et morales qu'à la réussite sociale et matérielle. Mais cette interprétation ne nous satisfaisait pas entièrement, car elle était contredite par d'autres faits: ainsi, nos parents nous citaient souvent en exemple, sans doute pour nous stimuler dans nos études, le cas de certains camarades qui réussissaient mieux que nous et semblaient promis à un avenir brillant. En outre, notre mère admirait beaucoup les femmes qui avaient pu aller jusqu'au bout de leurs études, obtenir un diplôme, et qui, grâce à l'exercice d'une profession,

pouvaient être indépendantes et faire face aux imprévus de la vie. Les difficultés auxquelles elle eut à faire face après la guerre ne sont certainement pas étrangères à cette opinion. Est-ce la crainte des tentations auxquelles pouvait être exposée une jeune fille seule dans une grande ville qui motiva leur décision? Ou bien l'idée, communément répandue à cette époque, qu'une jeune fille n'a pas à vouloir gagner une certaine autonomie, mais à se préparer pour son futur rôle d'épouse et de mère? Ou peut-être disposaient-ils de ressources financières insuffisantes pour pouvoir permettre à leur fille de faire des études à Paris? Notre frère Franky avançait, non sans impudence, une autre explication, celle qui, au XIXème siècle, correspondait aux idées de certains sur la famille: «un enfant pour l'Eglise, un enfant pour la Patrie, un enfant pour la perpétuation du nom, et un enfant pour la famille ». S'il en avait été ainsi, Georgette aurait évidemment été toute désignée pour rester à la maison. Nous n'avons évidemment jamais cru à une telle explication, mais nous n'avons jamais cessé de nous interroger à ce sujet. Me demandant comment j'avais pu venir au monde, j'interrogeai un jour ma mère sur le mystère de ma naissance. Elle me montra alors une image placée sur la commode de sa chambre, qui représentait un ange, et elle me dit que c'était lui qui m'avait porté sur la terre. Elle ajouta que je tenais dans ma main une petite boîte en argent, qu'elle me montra, sans doute pour me donner une preuve matérielle et irréfutable de ma descente du ciel. Ne trouvant pas cette explication à ma convenance, j'avais alors demandé à René, qui me descendait jusqu'à mon école sur le cadre de son vélo, comment naissaient les bébés. Il m'expliqua que les filles n'étaient pas faites comme les garçons, que les enfants grandissaient dans le ventre de leur mère, et que, au moment de la naissance, celui-ci s'ouvrait par une large fente qui se refermait ensuite. Et, dans le but d'illustrer pour moi ce phénomène, il mit dans la bouche ses deux doigts avec lesquels il écarta démesurément les commissures des lèvres, créant ainsi une ouverture longue et étroite. C'est ainsi qu'à 17 ans, et plus encore à 10 ans, nous continuions à tâtonner, même si, à un détail près, nous n'étions pas loin de la réalité. A cette époque, tout ce qui touchait à la conception et au sexe en général était tabou, scrupuleusement caché, aussi bien par la famille que par les organismes auxquels nous appartenions. Il appartenait donc à chacun de se faire sa propre idée sur ces choses jugées «sales» et dont il était inconvenant de parler. Notre mère avait certainement été élevée dans le même esprit et ne soupçonnait même pas que d'autres pussent employer des expressions crues ou vulgaires, comme en témoigne cette petite anecdote: Un jour, alors que je descendais avec elle le faubourg Figuerolle, quartier populaire et mal famé de Montpellier, un jeune garçon laissa échapper le cerceau avec lequel il jouait et qui atterrit dans les jambes de ma mère. Il se précipita pour le récupérer, et s'exclama (( oh putan ! ». Entendant cela, ma mère me dit: (( Tiens, ce garçon est bien élevé, il s'est excusé! )). A table, elle raconta ce petit incident, et dit que le garçon s'était excusé en disant (( oh pourtant! )). Moi qui avais bien compris (( oh putain! )),je m'empressai d'en faire part à René. Cela nous amusa, mais nous n'avons évidemment pas cherché à détromper notre mère. Dès le début de l'année 1926, nos parents entreprennent d'améliorer notre vie au « Perchoir» par la mise en place d'un chauffage central à eau chaude, avec une chaudière au charbon. Dans la cave, on construit aussi une cuve en béton pour la fermentation des 5 ou 6 hectolitres de raisins que fournit notre vigne, et, également, un

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« tristet », plancher haut où nous aménagerons avec quelques rideaux un petit laboratoire photo que nous utiliserons, René et moi. Après avoir couvert un espace inoccupé derrière la maison, on organise un débarras et un poulailler, tout en complétant la lapinière par des clapiers supplémentaires. C'est vraiment la vie à la campagne qui commence maintenant. D'autant plus que des amis cévenols ont offert à nos parents un chien, croisé de berger allemand, qui s'appellera Black -bien qu'il ne soit pas très noir- et que j'aurai la satisfaction d'avoir un jeune chat blanc et noir, Mimi, qui s'entendra très bien avec Black. Mais cette vie au grand air, proche de la nature, comporte aussi des désagréments. D'abord, René et moi devons mettre la table, et nous le faisons par ce que nous appelons une « embardée» afin de nous débarrasser au plus vite de cette corvée. Mais nous sommes aussi chargés de trouver et de ramasser de l'herbe pour les lapins, d'arracher les mauvaises herbes dans le jardin potager et d'arroser les légumes quand il fait trop chaud et sec. Nous n'allons pas apprécier beaucoup toutes ces activités, qui vont nous prendre beaucoup de temps, surtout à René qui, plus âgé, sera en outre sollicité pour des travaux plus pénibles, telle sulfatage des vignes. Ce sont surtout les lapins qui nous accaparent. Ils n'arrêtent pas de manger, et pas n'importe quelle herbe, ce qui nous oblige souvent à partir au loin, car il n'en reste pas assez à côté de la propriété. Au début de cette année, nous apprendrons que notre cousine, Germaine Lieure, va bientôt se marier. Elle a 21 ans, et ses parents ont fait la connaissance, dans le train, des parents d'un jeune homme de 29 ans, officier de réserve, ingénieur de l'école des Mines, qui, au cours de la conversation, leur dirent que celui-ci aimerait bien se marier. Ils pensent évidemment à leur fille, et une rencontre est organisée: Louis Mariaud, distingué et beau garçon, plait beaucoup à Germaine qui, elle aussi, a conquis le cœur du jeune homme. Bref, c'est un couple bien assorti. Ils se rencontrent encore plusieurs fois par la suite, et leur mariage, auquel assista Georgette, est célébré le 6 juin 1926. Louis travaille pour le compte d'une société minière et doit se rendre en Indochine pour diriger l'exploitation des mines de Cho-Dien. Leur voyage de noces va tout naturellement se dérouler sur le bateau, car, le 18 juin, ils s'embarquent à bord du Metzinger pour rejoindre Hanoï en 26 jours, avec des escales à Djibouti, Colombo et Singapour. Nous aurons souvent de leurs nouvelles par nos cousins. La chambre que je partageais avec René était le lieu des jeux, des discussions, des confidences, mais aussi des examens détaillés et comparatifs de nos anatomies. Ces derniers étaient facilités par le mobilier rudimentaire particulier à cette époque: une table de toilette avec cuvette et broc, un seau hygiénique, et, entre nos deux lits, une table de nuit contenant un pot de chambre, que nous posions sur la porte rabattante pour uriner. Cette disposition était, bien entendu, idéale pour observer l'évolution de nos sexes respectifs, dont nous commentions tous les soirs la forme et les proportions. Je devais être un peu jaloux de celui de mon frère qui, non seulement était plus volumineux que le mien, mais qui, en plus, se paraît d'une garniture frisée de poils bruns, dont le mien était absolument dépourvu. Des camarades de l'école m'avaient fait part de leurs expériences à ce sujet: ils prétendaient que l'application de jus de figues, blanc et laiteux sur la peau autour du sexe constituait un remède infaillible pour faire pousser les poils. Je me mis sans tarder à mettre en œuvre cette thérapeutique, mais n'obtins que des résultats médiocres, et ce ne fut sans doute qu'à une évolution naturelle que je dus l'acquisition de cette toison tant enviée. René me parlait beaucoup des jeunes filles qu'il avait rencontrées - il commençait sa 49

première année de licence à la Faculté de Droit -, et me décrivait leur beauté et leur charme. Il me racontait qu'il avait du succès auprès des filles et me dit même que, un soir pendant que je dormirai, il sortirait pour aller en retrouver une. Ces propos ne manquaient pas de me faire beaucoup d'effet, et j'avais hâte de devenir grand pour être moi aussi étudiant et indépendant. Mais il me fallait encore grandir, et tous les matins au réveil, ma mère venait me donner une cuillérée d'huile de foie de morue, que j'absorbais avec dégoût. René avait réussi à« couper» à ce fortifiant en prétextant qu'il était sujet à des aigreurs d'estomac. Certains soirs, avant de nous coucher, nous nous livrions à des exercices de catapultage pour lesquels nos lits, disposés parallèlement l'un par rapport à l'autre, étaient particulièrement bien appropriés. Comme, à Il ans, j'étais assez léger, je me plaçais à plat ventre sur les pieds de mon frère allongé à plat dos sur son lit. Par une vive poussée, il me faisait alors décrire une courbe qui, bien calculée, me permettait d'arriver sans encombre sur mon lit. Un jour, la détente fut un peu trop forte, ce qui me fit atterrir, sans dommage pour moi, au-delà du lit, dans le seau hygiénique, heureusement vide, ce qui provoqua un fracas inhabituel dans la nuit. Notre mère apparut quelques instants plus tard, mais nous étions sagement couchés dans nos lits, comme si rien ne s'était passé. Elle ne fit aucune remarque, mais nous soupçonna certainement d'avoir fait quelque bêtise. Les descentes en bicyclette sur le cadre de vélo de mon frère n'avaient duré qu'un temps, et bientôt on m'acheta une bicyclette d'enfant, que j'appris vite à monter et dont je me servis alors pour aller à l'école. Ce fut à peu près au même moment que nous avons appris la mort, à Delft, de ma marraine hollandaise, qui m'avait légué la contre-valeur de 10 000 francs par l'intermédiaire de la Tas Bank. C'était un beau cadeau, qui fut placé à la Caisse d'Epargne, mais qui, au lieu de me stimuler, me troubla dans mes études, car, en classe, je passais mon temps à dessiner le chèque de banque que j'avais vu. Notre instituteur, Monsieur Benoît, chez qui je prenais maintenant les repas de midi pour éviter de remonter au « Perchoir », nous faisait très souvent des leçons de morale, qui portaient essentiellement sur les dangers de l'alcool, de l'eau-de-vie, et de l'absinthe qu'il appelait eau-de-mort. Il nous montrait une grande affiche, que je revois encore, représentant un aiguilleur ivre devant sa guérite, une bouteille vide sur la table, et, un peu plus loin, un train qui déraillait. A part cela, je n'ai aucun souvenir de son enseignement, qui, s'adressant sans doute aux quelques élèves les plus âgés et les meilleurs, ne m'a pas fait notablement progresser. Les récréations ne semblaient pas très surveillées, et nous étions sous la domination d'un grand, un peu fou, Bancilhon, qui devait avoir 12 ou 13 ans et qui rudoyait les petits. Finalement il disparut, et nous apprîmes qu'il s'était suicidé en se jetant sous un train. Moins conforme à la morale était l'éducation que nous offrait ce que nous voyions dans la rue. Ainsi, un jour en rentrant de l'école - nous devions être trois ou quatre gamins -, un homme, qui travaillait sous un porche, nous dit de venir le voir. Nous approchant sans méfiance, nous le vîmes se placer devant un mur, ouvrir sa braguette, sortir son sexe et se mettre à se masturber en nous regardant. Ce comportement nous étonnait, d'autant plus que, après un moment de ce manège, il éjacula en aspergeant le mur. Sans aucune explication, il rentra alors son sexe, et nous repartîmes pensifs, sans avoir très bien compris ce qui s'était passé. En septembre, nous fîmes la première vendange dans une cave rénovée et moderne. Les grands, avec quelques amis, coupaient et portaient le raisin dans des seaux qu'ils

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vidaient dans une grande comporte, où je m'activais à fouler les grappes que je vidais ensuite dans la cuve. Ma mère me faisait soigneusement laver les pieds avant de commencer cette opération, et je «trouillais» ainsi toute la journée. Le soir même, toute la récolte était rentrée, et il n'y avait plus à y toucher jusqu'à la fin du processus de fermentation. Huit jours plus tard environ, nous soutirions le vin nouveau par un robinet en cuivre adapté au bas de la cuve, et, avec une mesure d'un décalitre et un entonnoir, nous remplissions les barriques en chênes de 125 ou 150 litres, qu'il fallait ensuite mécher et boucher hermétiquement. Ainsi se trouvait constituée notre provision pour l'hiver. Parfois, quand la récolte était insuffisante, nous faisions encore 100 litres de « piquette» en ajoutant de l'eau et un peu de sucre au marc qui restait dans la cuve. Au bout de quelques jours, nous remplissions un tonneau de ce liquide et y ajoutions quelques grappillons pour le rendre pétillant. Notre père avait toujours de gros problèmes de santé. Il continuait à faire des séjours de cure en Suisse, mais passait aussi quelques courts moments avec nous au Perchoir, et également à Barre-des-Cévennes, où nous allions en vacances pendant les grosses chaleurs de l'été. Au sanatorium, les médecins lui avaient proposé de pratiquer une « thoracoplastie », qui pourrait sans doute le guérir. Cette opération commençait seulement à être pratiquée, et on en parlait comme d'une véritable boucherie. Mais il refusa de recourir à une telle extrémité, sans doute, en partie, parce qu'il était très sensible à tout ce qui était soufftance ou mutilation physique, aussi bien pour lui-même que pour les autres. Ainsi, notre mère nous a souvent raconté qu'au début de leur mariage, ils avaient eu l'occasion de visiter ensemble un musée Dupuytren, dans lequel étaient exposées des reconstitutions en couleur du corps humain - sain ou malade - très réalistes. Notre père, incapable de soutenir cette vision et se sentant mal, demanda à ma mère de sortir, ce qu'elle fit avec regret car elle-même regardait tout avec intérêt. Ce côté hypersensible se retrouve encore chez certains membres de notre famille, en particulier chez moi. Nous sommes en 1926 et, depuis quelques mois déjà, Georgette a été engagée comme secrétaire sténodactylo aux pépinières Richter, ce qui fait qu'elle part toute la journée pour aller travailler à son bureau. Comme elle arrive tard le soir par le tramway qui remonte l'avenue de Lodève et que la route de Fontcarrade est déserte, j'ai l'habitude d'aller à sa rencontre avec le chien. Un soir d'automne, à la tombée du crépuscule, il me semble voir dans la demi-obscurité deux silhouettes qui se séparent. Je m'avance, intrigué, et Black, reconnaissant Georgette, se précipite en avant. Ma sœur ne me dit rien, mais je ne puis m'empêcher de l'interroger. Elle me répond qu'effectivement elle était accompagnée par un garçon, et qu'il ne fallait surtout pas que j'en parle à nos parents. Bien entendu, fier d'être le détenteur d'un secret, je ne leur en dis rien. A quelques temps de là, Georgette raconta à nos parents qu'elle avait rencontré un jeune ingénieur sympathique, qui avait l'intention de venir la leur demander en mariage. Ceux-ci refusèrent de rencontrer le jeune homme, mais nous ne savons pas pourquoi. Sans doute le fait qu'il soit catholique a t-il pesé sur leur décision, et notre sœur, sans doute déçue, accepta de ne plus le rencontrer. Ils prirent conscience du fait
que Georgette

- qui,

au demeurant,

était très jolie

- avait

maintenant

23 ans et était en

âge de se marier. A cette époque, il était assez courant que les parents recherchent pour leur fille un parti possédant les qualités qu'ils souhaitaient, ainsi que l'avaient d'ailleurs fait nos cousins de Nîmes. Par l'intermédiaire du pasteur Faivre, ils entendirent parler d'un jeune homme protestant de 27 ans, sérieux et intègre, Paul Ferrières, viticulteur, qui habitait avec sa mère, divorcée, et sa sœur benjamine à Vinaigre, une petite localité

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près de Mèze, à 30 kilomètres de Montpellier. Des contacts furent alors pris, et je revois encore, avec mes yeux d'enfant, cette première rencontre à laquelle j'assistais avec eux. Je ne voulais rien perdre de ce jour, qui me paraissait exceptionnel. Nous avions pris l'autocar jusqu'à Mèze, où nous attendaient Paul Ferrières et sa mère, avec une calèche attelée d'un beau cheval alezan. Il faisait une de ces belles journées lumineuse et ensoleillée, avec un ciel bleu sans nuage, comme on en voit parfois au début du printemps. Après les présentations d'usage, nous prîmes la route bordée de platanes qui devait nous conduire à leur maison, située à quelques kilomètres de là. Paul faisait claquer son fouet au-dessus de la tête de l'animal, sans le toucher, tout en lui disant quelques mots pour qu'il soutienne son allure, et nous étions charmés par la façon aimable et sensible avec laquelle il le faisait obéir. Nous arrivâmes devant leur maison de ferme à Vinaigre et prîmes place sous le vaste porche où la table avait été dressée. Je ne me souviens pas du repas, mais peut-être nous servit-on des pigeons, car on en voyait tout proches, dans des nids accrochés aux saillies du mur. Paul nous expliqua que cet élevage était fort pratique, puisque les pigeons vivaient en liberté, et que lorsqu'ils étaient en surnombre, il était facile de prélever quelques petits pour le repas. Nous étions au grand air, à l'abri des ardeurs du soleil, dans un cadre rustique et champêtre. Les parents, installés dans des chaises longues, bavardaient, tandis que les jeunes, assis dans le foin, faisaient connaissance au son d'un gramophone à paviIJon que Paul remontait de temps en temps. Je n'en avais encore jamais vu, et c'était aussi la première fois que j'entendais les airs d'opéra qu'il fallait passer - en particulier « la damnation de Faust », «Rigoletto », « la Traviata» - et qui restèrent gravés dans ma mémoire. Par la suite, je reprenais ces airs et transformais les paroles pour en faire des chansons pour mon chat, ce qui ne manquait pas de surprendre et d'amuser ma sœur et mon ftère. Le soir, nous reprîmes la calèche pour rejoindre l'autocar à Mèze, heureux de cette rencontre et de cette journée paisible au grand air. Jusqu'à leur transformation en civet, nos chers lapins, que nous n'arrêtions pas de nourrir, vivaient dans une petite maison située en haut de nos plantations de vignes. Elle comportait trois clapiers suspendus au-dessus d'un parterre où les plus jeunes vivaient en liberté. Pour avoir de belles bêtes, bien en chair, mes parents avaient fait venir un beau mâle de la race « géant des Flandres ». Il trônait dans la cage centrale, dans laquelle on introduisait parfois l'une ou l'autre des lapines des cages adjacentes. A ce moment, le « géant des Flandres» se livrait à un manège qui m'intriguait au plus haut point. Un jour que mon ami Emmanuel Ponsoye était venu nous voir, je voulus lui permettre d'observer également le spectacle. Je pris donc une des lapines et la plaçai dans la cage du «géant des Flandres », qui se mit à adopter cette même conduite incompréhensible, bondissant et sautant sur la lapine. Aucun de nous deux n'ayant réussi à trouver une explication à cette scène, je remis la bête dans son clapier. Plusieurs semaines après, ma mère alla voir ses lapins et, constatant avec plaisir qu'une des lapines avait bien grossi, elle décida de la prendre le lendemain pour la sacrifier en vue d'un repas. Le jour suivant, en allant la chercher, sa stupéfaction fut plus grande encore que sa déception: la lapine avait mis bas et la cage contenait également toute une portée de petits lapins. Notre mère revint à la maison et s'exclama: «c'est vraiment extraordinaire! la lapine a mis bas! je ne sais vraiment pas ce qui a pu se passer ». En entendant cela, la lumière se fit dans mon esprit, et je compris la relation qui existait entre les «galipettes» du «géant des Flandres» et la naissance des

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lapereaux. On ne me posa aucune question sur la transformation magique de la lapine, et ce n'est que bien des années plus tard que j'avouai à ma mère mon intervention, sans doute irréfléchie, mais dans un certain sens, éducative. En 1927, Franky, qui travaillait depuis trois ans à son compte, nous écrivit qu'il viendrait passer trois mois de vacances en France dès le printemps. Il nous avait souvent donné des nouvelles depuis son départ, nous racontant les épisodes de sa vie en Côte d'Ivoire, en particulier les fameuses chasses à la panthère. Cela durait plusieurs jours. La nuit, il couchait sous la tente avec les noirs et entendait les félins qui rôdaient à proximité. Une photo le montre devant sa maison entourée de peaux de panthère, qui ont été tannées et sont en train de sécher. Notre mère disait toujours qu'elle préférait ignorer ce qu'il faisait, car sinon, elle se ferait un souci terrible. Il arriva à la fin du mois d'avril 1927, apportant de nouveau quelques souvenirs d'AfTique, parmi lesquels figuraient évidemment de belles peaux de panthères, que nous utiliserons en descentes de lit. Il découvrait le Perchoir et son organisation, et, grâce à lui, nous changeâmes la façon de nous éclairer. En effet, voyant que nous nous servions de lampes à pétrole, il nous indiqua qu'à Adzopé il avait été confTonté au même problème, et il nous fit découvrir les lampes à manchon et à vapeur d'essence, qui donnaient une lumière plus blanche et plus forte. Nous ne tardâmes pas à adopter ce système d'éclairage au Perchoir. En 1927, Franky avait 27 ans et René 20. Tous deux étaient beaux garçons et cherchaient à faire la conquête de jeunes filles de leur âge. A cette époque, il existait une stricte ségrégation entre les sexes, et nos parents, comme d'autres, l'appliquaient avec rigueur. De ce fait, nous ne connaissions qu'un nombre très limité de jeunes filles, et encore, ce terme « connaître» signifiait tout simplement que le dimanche, il nous était permis de voir les jeunes filles sortant de l'église. Pendant la semaine, René allait aux cours de droit ou bien aidait à la maison et s'occupait des travaux du jardin, mais le dimanche il était libre. Franky et lui en profitaient et allaient alors se baigner à Palavas-les-Flots. Il y avait à cette époque un train à vapeur, avec des wagons à plate-forme qui se balançaient un peu sur la voie. 11 ressemblait ainsi aux premiers trains du Far West. De Montpellier à Palavas (JO kilomètres), le trajet durait 30 à 40 minutes, étant donné sa lenteur et les quelques arrêts. Les wagons étaient parfois tellement surchargés qu'il fallait que les voyageurs installés sur les marchepieds descendent du train pour le pousser. Un dimanche du mois de juin, ils étaient tous deux dans le train, assis en face de deux jeunes filles mignonnes et sympathiques. Ils les moquaient gentiment, mais elles ne répondaient pas et gardèrent un visage impassible jusqu'au moment où l'humour d'une remarque les fit rire. Mais comme elles ne tenaient pas à être importunées par ces deux garçons, elles profitèrent de l'arrêt du train en gare pour en descendre et les semer. Sans doute Franky et René avaient-ils le sentiment que les deux jeunes rieuses n'étaient pas restées insensibles à leur charme, car ils cherchèrent à les revoir. Ils les retrouvèrent le dimanche suivant dans le train rentrant de Palavas et les invitèrent à boire quelque chose au café de l'Esplanade à Montpellier. Nul ne sait si c'est à ce moment qu'ils échangèrent leurs noms et prénoms. Toujours est-il qu'il s'agissait de Marguerite Alvemhe et de son amie Germaine, qui toutes deux travaillaient à Cluny-Dentelles, un joli magasin de la Grand-Rue. Avant le départ de Franky pour l'AfTique, ils se revirent plusieurs fois, ce qui leur permit de faire plus ample connaissance. Depuis qu'il était à son compte, Franky ne pouvait faire autrement que d'avoir une voiture pour travai11er. Il nous parlait de sa Chevrolet américaine, qui lui rendait

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beaucoup de services et était, selon lui, ce qui se faisait de mieux. Il décida d'acquérir un véhicule d'occasion dont il pourrait disposer pendant ses vacances et qu'il revendrait ensuite. Il fit ainsi l'acquisition d'une voiture de la marque Franson, qui devait figurer parmi les premiers modèles accessibles à cette époque. Elle était décapotable, avait deux portes et comportait, en plus de deux places, un spider dans lequel pouvait encore se glisser un passager ou trouver place des bagages. Je me souviens de quelques autres de ses caractéristiques: la carrosserie en forme de bateau inversé - l'arrière figurant l'étrave et l'avant, c'est-à-dire le radiateur, constituant la poupe -, les ailes et les marche-pieds appliqués sur cette carrosserie, un phareprojecteur extérieur à gauche du pare-brise inclinable, deux klaxons à droite

- l'un

à

poire, l'autre à manivelle -, un fixe-bidon d'huile Toneline sur le marche-pied. Elle ne devait pas dépasser les 30 km/heure et je crois qu'elle servait davantage au plaisir des yeux et à la photo qu'aux longues promenades. Nos cousines, Augustine et Madeleine Lieure, qui travaillaient ensemble aux asiles John Bost, de la Force, venaient nous rendre visite, et nous étions toujours à la fois étonnés et amusés de les voir se tenir à table. Elles étaient assises très droites et maintenaient leur serviette sur la poitrine en la tenant serrée, les coudes plaqués au corps. Pour porter la nourriture à la bouche, seuls les avant-bras et les mains bougeaient avec dextérité. Cette façon de manger, qui empêchait évidemment toute velléité de poser les coudes sur la table, leur donnait un air particulièrement digne. C'est sans doute pour cette raison que Franky, toujours aussi espiègle malgré ses 27 ans, imagina de leur faire une farce. Il glissa sous l'assiette à soupe de l'une d'elle une petite poche plate reliée sous la nappe à une poire remplie d'air qu'il actionnait de façon à soulever l'assiette. Quand elle finit par s'apercevoir des soubresauts de son assiette, notre cousine eut un mouvement de recul et sa serviette ondula. En nous entendant pouffer, elle comprit, et malgré leur imperturbable air de dignité, les cousines joignirent leurs rires aux nôtres. En cette même année 1927, nous fûmes invités par la famille Ferrières au mariage de Benjamine, la sœur de Paul, plus jeune que lui de un an, qui épousa le 6 juillet un jeune contrôleur des Contributions Indirectes, Raymond Leclerc. Comme Franky n'avait pas encore repris le bateau pour la Côte d'Ivoire, toute la famille était réunie à Vinaigre, et, dans un décor champêtre, entre la meule de foin et l'âne, autour d'une joyeuse table, nous fimes un succulent repas. Par la suite, Raymond Leclerc fut nommé à Montagnac, puis à Pezenas. Le couple eut trois enfants: Christiane en 1928, Jean-Paul en 1930 et Samuel en 1933. A la fin du mois de juillet, Franky repartit, car les voyages et séjours en métropole coûtaient cher. Il lui fallait faire attention à ses dépenses, car il tenait à ce que son entreprise marche bien et fasse des bénéfices. Notre père, quant à lui, avait pris la décision de ne plus repartir pour la Suisse, mais de rester à la maison. Comme il était toujours contagieux, il valait mieux pour moi ne pas rester avec lui. La décision de m'éloigner entraînait pour moi également un changement d'établissement scolaire, ce qui ne pouvait qu'être salutaire car l'école protestante ne m'avait pas permis d'acquérir beaucoup de connaissances. Après notre voyage à Mèze, Georgette et Paul s'étaient souvent revus, et, comme ils se plaisaient l'un à l'autre, ils décidèrent de ne pas attendre pour se marier. Ils furent unis par le pasteur Faivre, à la Chapelle de la rue Bruyes à Montpellier, le Il août 1927. Pour commémorer cet événement et honorer les invités, on fit appel à un photographe et à un cuisinier. La photo figure dans les archives privées familiales. Pour le repas, je

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ne me souviens plus du menu, mais il fut certainement très bon et à la hauteur des circonstances. Le soir même, les nouveaux mariés partirent en voyage de noces dans les Gorges du Tarn. Ils revinrent quinze jours plus tard, heureux de tout ce qu'ils avaient découvert. Ils nous racontèrent comment ils avaient circulé dans la forêt d'immenses stalactites à ailettes de l'Aven Armand, qui les avaient impressionnés par leur taille et par leur âge (plusieurs millions d'années). Ils avaient trouvé la descente des gorges en barque à la fois envoûtante et angoissante. Paul alla alors à Vinaigre chercher le cheval et une charrette afin d'y ramener non seulement sa femme mais aussi le trousseau et différents objets lui appartenant. Je revois encore ce moment pénible de la séparation où, heureuse mais le cœur un peu serré, elle nous quitta. De la terrasse, d'où la vue s'étendait jusqu'à la route de Lodève, et qu'ils allaient emprunter pour aller vers Mèze, nous guettions leur passage. Enfin, nous les aperçûmes, juchés sur leur siège, avançant au pas lent et régulier du cheval. Nous agitâmes tous nos mouchoirs et, tout tristes, nous les vîmes disparaître à l'horizon. Au mois d'octobre 1927, mes parents m'amenèrent à Nîmes, à la pension Samuel Vincent. J'y serai interne et pourrai ainsi fréquenter une école laïque située à proximité. Nous avions rendu visite à l'instituteur, qui devait me prendre dans sa classe du certificat d'études. Nos cousins Lieure, qui habitaient tout près de la pension, 17 boulevard Sergent Triaire, seraient mes correspondants. J'éprouvai assez rapidement une sensation d'isolement dans ce milieu de pensionnaires soumis à des horaires rigoureux et à une discipline stricte. Le pire était le sentiment d'être rejeté et mis à l'écart de la part de ma famille, car ces garçons allaient tous ensemble au lycée, en sixième, alors que moi, retardé dans mes études, j'étais le seul dans mon cas à fréquenter l'école primaire. Les premiers jours furent très pénibles, aussi bien à l'école qu'à la pension. J'étais souvent au bord des larmes, et rares furent les moments qui me trouvèrent décontracté et bien dans ma peau. La classe de Monsieur Bourdon devait comprendre une trentaine d'élèves, tous du même âge, bien alignés sur des bancs pupitres à deux places, ce qui me changeait de la classe surpeuplée que je venais de quitter. La première dictée avait été déplorable, et j'avais dû faire un nombre de tàutes impressionnant. Monsieur Bourdon me fit venir au tableau, ce qui ne m'était jamais arrivé dans mon ancienne école. Il me dit: « tu vas écrire (( huile» au tableau ». J'écrivis (( uile », et toute la classe s'esclaffa. J'étais cramoisi, prêt à pleurer. Mais l'instituteur réclama le silence, et, sentant ma détresse, il m'expliqua calmement l'orthographe correcte, c'est-à-dire l'aspiration de la lettre « h » devant le mot «huile ». Pourtant, les dictées restaient ma bête noire, et, même si je progressais, je continuais à faire beaucoup de fautes. J'avais heureusement de meilleurs résultats en calcul et en arithmétique, oùje me sentais beaucoup plus à mon aise. Quelques mois plus tard, il fit dessiner l'encrier qui se trouvait devant nous, encastré dans le pupitre, en nous demandant de le reproduire en plan, en coupe et en élévation. Je me tirai assez rapidement de cet exercice, et, lorsqu'il vit mon travail, il me dit: (( c'est bien et c'est juste. Tu vas te lever et tu vas corriger tous tes petits camarades ». C'était bien sûr le meilleur moyen pour que je me sente revalorisé et reconnu par les autres. A partir de ce moment, je repris confiance en moi, et je fis des progrès. Heureusement, les cousins Lieure étaient proches. Ils me prenaient souvent chez eux le dimanche, et me régalaient avec les plats que j'aimais, en particulier les petites pommes de terre rondes cuites à la cocotte dont je raffolais. Les Lieure, que j'appelais

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«mon oncle» et «ma tante », avaient eu deux enfants: tout d'abord, en 1905, Germaine, qui était alors en Indochine avec son mari, et plus tard, en 1911, un garçon, René Charles, qu'ils perdirent alors qu'il avait Il mois. Ce deuil, que j'ignorais à l'époque, avait sûrement été très douloureux pour eux. Leur fils aurait eu quatre ans de plus que moi s'il avait vécu, et je pense qu'ils reportaient un peu sur moi cette affection qu'ils n'avaient pu lui donner. Toujours est-il que, lorsque je passais une journée avec eux, mon oncle m'emmenait visiter la ville, en particulier la maison carrée ou la tour Magne. Parfois, nous allions au cinéma, où j'ai vu avec lui «le Napoléon» d'Abel Gance, qui m'avait fait une vive impression. Nous avons aussi pris le train de Nîmes à Tarascon, pour aller voir le Jardin des Alyscamps avec ses tombeaux de pierre. Pendant les repas, il corrigeait mes mauvaises habitudes et m'apprenait comment bien me tenir à table. Ses réflexions me donnèrent à penser qu'il trouvait qu'on m'avait un peu « laissé en friche» chez moi. Malheureusement, je ne pouvais pas passer chez eux autant de temps que je l'aurais souhaité. Non seulement je me rendais pour les vacances plus longues, de Pâques et de Noël, à Montpellier, mais encore il me fallait sortir certains jours avec la troupe d'éclaireurs de la pension. J'avais déjà fait partie des louveteaux, qui ne m'avaient guère enthousiasmé, mais la troupe Samuel Vincent me parut carrément insipide, caractérisée par le manque d'imagination, la discipline et l'excès de réglementation. Nous retrouvions comme « chefs» les « pions» qui nous surveillaient au réfectoire, au dortoir ou en études. Pour aller jouer dans la garrigue, il nous fallait traverser la ville en rang, marchant au pas et fanion au vent. Mes camarades, eux aussi, devaient y ressentir le même embrigadement et les mêmes contraintes qu'à la pension, car ils ne paraissaient pas plus enthousiastes que moi. Avant le repas du soir, nous passions une ou deux heures en étude, sous la surveillance du Directeur, qui faisait réviser aux lycéens leurs leçons de latin. Là, je me sentais encore davantage exclu: les autres me paraissaient former une élite, capable d'assimiler un enseignement savant et d'être l'objet de la sollicitude du Directeur, alors que mes devoirs à moi ne semblaient intéresser personne. Après quelque temps, je décidais de sortir de cette situation de «laissé pour compte» et d'être comme les autres. Je pris moi-même en charge l'organisation de mes travaux: leçons, devoirs et révisions. Ma relative solitude me rendait sans doute encore plus sensible aux histoires romanesques ou extraordinaires qui ont toujours attiré les jeunes garçons. Ainsi, j'ai encore en mémoire ce que me raconta un grand élève, nommé Couton, âgé de 14 à 15 ans alors que je n'en avais que 12. Il était taillé en athlète, sans doute éclaireur comme moi, et voilà ce qu'il me confia après le repas du soir, alors que nous passions la soirée de printemps dans la cour, avant de rejoindre nos dortoirs: Sa familIe avait une propriété de vignobles, proche de la Camargue. Il montait à cheval depuis son jeune âge et avait fait, peu de temps auparavant, une rencontre avec des gardians. Il les revit, sympathisa avec eux, et, un jour, ils lui demandèrent s'il voulait être des leurs. Très honoré par la demande de ces brillants cavaliers, il accepta leur proposition. Ils le flTent alors venir à un endroit précis à la tombée de la nuit, et il dut faire la démonstration de ses qualités de cavalier. Après quoi, ils lui incisèrent l'avantbras et lui demandèrent de boire son sang. Pour achever son initiation et sceller à jamais son intronisation, chaque gardian but aussi un peu de son sang. Il me montra sa cicatrice en forme de croix au-dessus de son poignet, preuve irréfutable de son appartenance au groupe des gardians. Faut-il que ce témoignage m'ait

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impressionné pour que j'en garde jusqu'à aujourd'hui un souvenir si vivace! A la fin de cette année, j'avais fait des progrès notables. Nous passâmes en classe un «examen blanc» qui permettrait de désigner ceux qui pourraient être présentés au Certificat d'Etudes. L'épreuve de dictée était très importante, et il fallait y faire moins de 5 fautes, ce qui ne fut malheureusement pas mon cas et m'empêcha de passer le Certificat cette année. En ce début d'été 1928, nous étions à la fin de l'année scolaire, et, pour nous divertir, nous fûmes tous emmenés aux Arènes Romaines, pour assister à une course de taureaux. Il ne devait pas y avoir de mise à mort, mais nous pûmes admirer ces véritables bêtes de Camargue, vigoureuses et sauvages. Dans un des jeux, le « toréador» excitait l'animal pour l'amener à s'élancer sur lui, cornes baissées, mais lorsque celui-ci n'était plus qu'à quelques mètres de lui, il sautait par-dessus son dos à l'aide d'une perche, laissant la piste vide et j'animal dépité. Mais l'un des taureaux, sans doute plus malin, évita le piège: au moment où le sauteur se trouvait à l'horizontale au-dessus de lui, il releva la tête et lui planta ses cornes dans les fesses, puis se retourna et commença à bourrer de coups de cornes le malheureux, qui était tombé à terre. Il fut vite détourné de sa victime qui, perdant son sang, fut emportée sur un brancard. Cet incident contribua certainement à me détourner de la tauromachie. Ma mère vint me chercher pour les grandes vacances, et je lui dis que je ne voulais plus revenir à Nîmes. Sans doute la même décision avait-elle été prise par mes parents, car elle fut tout de suite d'accord. Nous rendîmes une dernière visite à Monsieur Bourdon et rentrâmes à Montpellier, oùje pus de nouveau plonger dans le bain familial. J'appris ainsi que ma sœur Georgette venait de donner naissance, le 21 juin, à une petite fille dont mon frère était le parrain, et qui s'appelait Renée. Ma mère me dit que nous irions bientôt la voir, car notre père avait fait J'acquisition d'une voiture, de marque Peugeot, qui faciliterait les déplacements. A cette même époque, en 1928, Anaïs Liron, revenue d'Amérique, était retournée à Nice, où elle enseigna encore quelque temps. Puis elle alla à Paris, car elle avait été nommée professeur d'anglais au lycée de jeunes filles Jules Ferry, place de Clichy. Elle retrouva Léonce Devaux, qui avait été son condisciple à la Sorbonne et avec lequel elle allait assister à des concerts. Ils décidèrent alors de se marier. Leur union fut célébrée le 26 juin 1928, et, bien que Léonce ne fut pas protestant, ils se rendirent, après la Mairie, au Temple des Batignolles, où le père d'une élève d'Anaïs était pasteur. Léonce, qui était né le 19 janvier 1889 à Saint-Brice (commune située au nord de Paris), avait fait des études de philosophie. Admissible à l'agrégation, il avait échoué à l'oral et n'avait pas voulu poursuivre dans cette voie, car sa grande passion était la musique. Il passait beaucoup de temps, même pendant les vacances scolaires à Saumane, à transposer pour instruments à vent les grands classiques composés pour instruments à cordes. A Paris, il avait constitué avec un petit groupe d'amis musiciens un orchestre de chambre. C'est ainsi que, dans leur appartement, ils exécutaient des quatuors et des quintettes, une
demoiselle
er 1 prix du Conservatoire

tenant le piano et lui-même jouant du basson.

Intéressé par toutes ces nouvelles familiales, j'étais aussi heureux de retrouver les habitudes du« perchoir », ainsi que mon frère René, dont je me sentais de plus en plus proche. Je partageais avec lui les corvées du jardin, et il me parlait de ses goûts, de ses études et aussi de ses aventures amoureuses. Je retrouvais aussi notre chien et notre chat, les vignes et les raisins, les arbres et les fruits. Nous avions, en particulier, deux néfliers, deux figuiers, des cerisiers et des abricotiers, dont les fruits faisaient nos délices. Derrière le mur de clôture, chez notre voisin, il y avait même un jujubier, que

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nous visitions de temps à autre. Je retrouvai également les habitudes culinaires de la maison. Ma mère, bonne cuisinière, nous servait une nourriture variée, mais qui ne correspondait pas toujours à nos goûts. Ainsi, René et moi-même détestions les plats de navets provenant du jardin. René prenait alors un air dolent et, disant qu'il avait mal à l'estomac, demandait s'il ne pourrait pas avoir plutôt un œuf au plat (il aimait beaucoup les œufs). En général, ma mère se laissait apitoyer par les prétendues douleurs de son fils, et, pendant que j'avalais tristement mes navets, René se régalait et, se cachant derrière sa serviette, me faisait des grimaces pour me « faire bisquer ». En Hollande, les abats étaient peu appréciés et leur prix peu élevé. Ainsi, ma mère pouvait souvent confectionner des beignets de cervelle, dont elle raffolait, mais que nous n'apprécions qu'à moitié. En revanche, nous nous régalions avec la blanquette de veau, qu'elle préparait à merveille et présentait au centre d'un plat rond, entourée d'une couronne de riz blanc. Nos grands parents nous apportaient de l'Estréchure les produits du terroir: fricandeaux, saucisses d'herbes, miel et châtaignes blanches. Reparaissant ainsi dans mon récit, ces châtaignes blanches, appelées aussi « châtaignons », étaient dures comme du bois. Leur préparation et leur cuisson étaient fort laborieuses: cuites dans du lait, elles devenaient une soupe légèrement sucrée, nourriture robuste et simple que nous ne dédaignions pas. Nous étions déjà à la fin juillet, et il avait été décidé de partir au mois d'août à Barredes-Cévennes, en laissant les bêtes que nous n'avions pu manger avant notre départ aux bons soins du régisseur de nos voisins. Mais, avant ces vacances, nous sommes allés à Vinaigre, dans la petite Peugeot, pour voir Georgette, Paul et le bébé. Je me souviens encore de ce premier voyage en voiture automobile. L'habitacle, carré comme une boîte à savon, comportait 4 places et 2 portes. J'étais seul, enfermé à l'arrière, prisonnier de ce petit volume dont je ne pouvais pas m'échapper, et je m'ennuyais. A un moment, mon père, tout content, constat que nous roulions à 30 kilomètres à l'heure, et que de ce fait, nous ne mettrions pas plus d'une heure pour arriver à Mèze. A part cette expérience, je n'ai plus aucun souvenir de cette journée et ne fus sans doute pas très intéressé par ma petite nièce. Nos parents partirent à Barre-des-Cévennes avec la Peugeot, chargée de tous les bagages, et c'est en autocar que René et moi les rejoignîmes. Nous habitions dans un hôtel situé à la sortie du bourg, avec une vue plongeante sur la vallée de Saint-Croix. Nous aimions beaucoup ce village, accroché au flanc de la montagne et dominé par le Castelas, groupe de rochers polis par l'érosion, que nous avions plaisir à escalader, René et moi. Nous partions souvent à la pêche dans le ruisseau qui bordait la route de Vergougnoux, soulevant les pierres pour attraper des écrevisses, découvrant aussi parfois un serpent lové qui, menaçant, se dressait soudain. Nous avions d'ailleurs plus de chance avec les écrevisses, que nous prenions à la main ou à la balance, qu'avec les truites agiles qui peuplaient des goufftes aux eaux claires. A ma grande surprise, j'en pris une un jour, et je tirais si fort sur ma ligne que mon poisson alla se percher dans un arbre. Je grimpai pour le décrocher, et m'en emparai, mais la branche cassa sous mon pied, et je tombai sur le bord du gouffte, à la grande frayeur de René, mais heureusement indemne. Au-dessus d'une terrasse proche de l'hôtel, j'avais repéré dans un jardin potager d'énormes courges qui pourraient constituer de belles cibles pour ma fronde à élastique, et je m'amusai à les cribler de pierres. S'apercevant de l'état de ses légumes,

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le propriétaire, furieux, vint se plaindre à l'hôtelier, qui n'eut pas de mal à trouver le coupable. Mon père me punit en m'envoyant coucher sans dîner, mais René, compatissant, vint en cachette m'apporter deux pommes pour calmer ma faim. I! arrivait aussi que, par quelque belle après-midi, René, qui avait son permis de conduire, prenne la Peugeot et nous emmène, notre mère et moi, sur le Causse. Nous partions par le Rey et le Col de Fraisses, sur la route droite et déserte de la Can de l'Hospitalet. Là, René cédait le volant à ma mère, qui souhaitait apprendre à conduire. Commençaient alors pour les occupants de la voiture les secousses, les hoquets du moteur, les arrêts brusques et intempestifs qu'ont connus tous les débutants. Assis sagement à l'arrière, j'étais le témoin des reproches de mon frère, des jérémiades de ma mère et des disputes éclatant entre eux. Nous reprenions alors, maussades, le chemin du retour, et après quelques leçons de conduite, toujours aussi houleuses, notre mère, visiblement peinée par ces essais infructueux, abandonna définitivement la conduite automobile. A notre retour au « Perchoir », en ce mois de septembre 1928, les travaux reprirent comme à l'accoutumée. Il nous fallait de nouveau ramasser de l'herbe, faire les vendanges (en plus des nôtres, je m'étais engagé comme « coupeur» dans la vigne des Navas afin d'acquérir un vélo), arroser les légumes et effectuer diverses tâches ménagères. Nous passions plus de temps avec notre père que par le passé et apprenions à mieux le connaître. Je le trouvais sévère et distant, et avais beaucoup de mal à éprouver envers lui des sentiments d'affection filiale. Avec le recul du temps, je me dis que j'étais trop jeune pour engager le dialogue qui nous aurait rapprochés, et lui certainement trop malade pour le désirer vraiment. Un de ses amis de Faculté était venu nous voir à Barre-des-Cévennes et s'était intéressé à moi. I! m'avait questionné sur mon travail, et m'avait réconforté en me disant qu'il valait mieux être bon en calcul qu'en orthographe. Mais mon père, se sachant perdu, avait-il vraiment envie de me diriger vers des études dont il ne verrait jamais l'accomplissement? René avait pu profiter plus tôt et plus longtemps de la présence de notre père, qui n'avait pas quitté sa famille à Delft jusqu'au début de la guerre, puisqu'il venait de le retrouver à Montpellier. I! me racontait qu'autrefois il avait plus de contact avec lui. Il me décrivait un père différent de celui que je connaissais, surtout généreux, et très différent de notre mère, qui, souvent, choisissait les magasins les plus économiques, dont l'enseigne s'ornait de l'appellation: « Au gagne petit» ou « Au bon marché ». Nous étions toujours très gênés lorsque nous sortions avec elle pour aller acheter un vêtement, car elle n'hésitait pas à marchander, ou même à sortir sans rien acheter. Son sens de l'économie s'est peut-être développé au cours de son enfance, passée dans une petite ville des Cévennes, et privée du soutien économique paternel. Ce trait de caractère n'a pu que se renforcer pendant les temps difficiles de l'après-guerre, où elle assumait les fonctions d'économe (ce terme étant ici doublement justifié !) au foyer du soldat ou à la pension. Nous avons certainement été très marqués par ce trait maternel, et, tout au long de notre vie, René et moi garderons ce souci d'économie. En cette fin d'été 1928, nous avions de nouveau« trouillé» les grappes de notre vigne, et la cuve à raisins était pleine. Notre père, très intéressé par les techniques de vinification, avait découvert dans l'une des revues que nous recevions à la maison

- «La

Vie à la campagne»

ou «L'almanach

Vermot»

- une

recette infaillible pour

faire du Champagne. I! fallait soutirer du jus de raisin avant la fermentation, ajouter les produits indiqués, et mettre dans des bouteilles qui, après avoir été bien bouchées,

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