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Les chemins d'Hébron

De
256 pages
Envoyé en 2008 par le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) en Cisjordanie, dans la région d'Hébron, Ghislain Poissonnier a été, un an durant, au contact permanent de la population civile palestinienne et des militaires israéliens. Il décrit les conséquences humanitaires du conflit israélo-palestinien, de la colonisation et des mesures de sécurité prises par l'armée israélienne. Il raconte aussi le quotidien d'un travailleur humanitaire sur le terrain, avec ses frustrations, ses échecs et ses réussites.
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Les chemins d’Hébron

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11642-9 EAN : 9782296116429

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Ghislain Poissonnier

Les chemins d’Hébron
Un an avec le CICR en Cisjordanie

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

François SARINDAR, Lawrence d'Arabie. Thomas Edward, cet inconnu, 2010. Marie-Thérèse OLIVER-SAIDI, Le Liban et la Syrie au miroir français (1946-1991), 2010. André POUPART, Adaptation et immutabilité en droit musulman, 2010. Mohammed GUENAD, Sayyid Qutb. Itinéraire d’un théoricien de l’islamisme politique, 2010. Alireza MANAFZADEH, La construction identitaire en Iran, 2009. Firouzeh NAHAVANDI (dir.), Mouvements islamistes et Politique, 2009. Kazem Khalifé, Le Liban, phœnix à l’épreuve de l’échiquier géopolitique international (1950-2008), 2009. Barah Mikaïl, La Syrie en cinquante mots clés, 2009. Jean-Jacques LUTHI, Lire la presse d’expression française en Égypte, 17982008, 2009. Aurélien TURC, Islamisme et Jeunesse palestinienne, 2009. Christine MILLIMONO, La Secte des Assassins, XIe - XIIIe siècles, 2009. Jérémy SEBBANE, Pierre Mendès France et la question du Proche-Orient (1940-1982), 2009. Rita CHEMALY, Le Printemps 2005 au Liban, 2009. Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN, La France dans les jeux d’influence en Syrie et au Liban, (1940-1946), 2009. May MAALOUF MONNEAU, Les Palestiniens de Jérusalem. L’action de Fayçal Husseini, 2009. Mohamed ABDEL AZIM, Israël et ses deux murs. Les guerres ratées de Tsahal, 2008. Michel CARLIER, Irak. Le mensonge, 2008. Nejatbakhshe Nasrollah, Devenir Ayatollah. Guide spirituel chiite, 2008. Mehdi DADSETAN et Dimitri JAGENEAU, Le Chant des Mollahs : la République islamique et la société iranienne, 2008. Chanfi AHMED, Les conversions à l’islam fondamentaliste en Afrique au sud du Sahara. Le cas de la Tanzanie et du Kenya, 2008. Refaat EL-SAID, La pensée des Lumières en Égypte, 2008. El Hassane MAGHFOUR, Hydropolitique et droit international au ProcheOrient, 2008. Sepideh FARKHONDEH, Société civile en Iran. Mythes et réalités, 2008. Sébastien BOUSSOIS, Israël confronté à son passé, 2007.

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Avertissement : Cet ouvrage est le récit sous la forme d’un « journal de bord » ou d’un « carnet de route » de l’expérience et de la vie quotidienne d’un travailleur humanitaire ayant vécu auprès de la population civile en Cisjordanie entre juin 2008 et juin 2009. Ce récit ne saurait engager le CICR sous quelque forme que ce soit. Par ailleurs, cet ouvrage ne prétend nullement dresser un tableau objectif et impartial (si cela existe) du conflit israélo-palestinien. L’ambition de l’ouvrage se limite à décrire, sous la forme de « témoignages » et de récits collectés, la vie d'une partie de la population civile dans la région d’Hébron entre juin 2008 et juin 2009.

Prologue Je vais maintenant être fixé sur mon sort : enfin ! Me voilà, depuis quinze jours, sur le point de devenir délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Le terme de délégué désigne un « collaborateur » expatrié, qui « représente » le CICR à l’étranger. Quinze jours passés à Versoix, dans la banlieue de Genève, au centre de formation des délégués du CICR, en compagnie d’une vingtaine d’autres débutants en attente du départ pour leur première mission. L’apprentissage des rudiments du métier de travailleur humanitaire et des rouages de « l’institution » s’y fait sous l'autorité bienveillante de Daniel, un délégué d’expérience qui a parcouru le monde pour le CICR pendant de nombreuses années. Quinze jours passés aussi à spéculer sur le lieu d’affectation de ma future mission. En cet après-midi du 30 mai 2008, comme il est de tradition pour les délégués en partance pour leur première mission, une enveloppe vient d’être posée devant moi par un responsable du service des ressources humaines. S’y trouve un document indiquant le lieu que le CICR a choisi pour moi, pour une mission qui durera un an. Une mission de terrain, une mission humanitaire auprès des victimes de guerre et des prisonniers. Je pense que le CICR va m’envoyer en Afrique, peut-être au Soudan, en Érythrée ou en République démocratique du Congo. Il est aussi possible que je sois affecté en Asie, probablement aux Philippines, en Afghanistan ou au Népal. J’ouvre l’enveloppe et me saisis de son contenu. Y figurent les mots suivants : « IL/TO : Hébron ». Sur le moment, je ne comprends pas vraiment. De quoi s’agit-il ? La personne du service de ressources humaines est occupée à répondre aux incessantes questions des autres novices. Je demande au responsable de la formation, Daniel, de m’éclairer. Il m’explique qu’« IL » veut dire Israël, que « TO » correspond à « Territoires Occupés » et qu’Hébron est la ville de Cisjordanie où je vais travailler et vivre. Il paraît ravi pour moi et déclare que j’ai une chance incroyable d’être envoyé pour un an en Palestine, en Cisjordanie. « Un contexte complexe et passionnant ! Et une mission prioritaire pour le CICR ! » s’exclame-t-il. Plus tard, des délégués débutants du groupe ont paru presque envieux en prenant connaissance de ma destination. Hébron ? Je ne connais que de nom. J’ignore à quoi ressemblent la ville et ses environs. Je ne sais même pas où les situer sur une carte de Cisjordanie. J’ai un peu de mal à cacher ma déception. Je rêvais de grands espaces africains, de forêts d’Asie du Sud-est ou de steppes d’Asie centrale. Je rêvais aussi de me retrouver dans une contrée exotique et pauvre, connue seulement de quelques initiés, à couvrir un conflit mystérieux et à aider des

victimes dont on ne parle jamais dans les médias. Me voilà envoyé en Palestine, dans une zone relativement développée, au cœur d’un conflit vieux de 60 ans et dont les médias content tous les jours les moindres incidents et les incessantes négociations diplomatiques visant à y mettre un terme. Comme beaucoup de lecteurs de journaux ou de téléspectateurs en Europe, j’avoue avoir un peu « décroché » et ne plus suivre le conflit israélopalestinien, lassé par ces rebondissements continus qui ne paraissent correspondre à aucune logique. Et je n’ai aucune idée de ce que peut bien y faire un délégué du CICR. Je vois tout de même un aspect positif dans cette affectation : je vais avoir la chance de visiter Jérusalem et les lieux saints des trois religions du Livre mais aussi de voir la mer Morte, la Galilée, le désert de Néguev, la ville de Tel-Aviv etc. Pour leur première mission, les délégués ne peuvent pas choisir ou même négocier leur lieu d’affectation. Le CICR le leur impose et aime bien envoyer ses délégués débutants dans des régions qu’ils ne connaissent pas et où ils n’ont pas d’attache. Cette organisation humanitaire1, basée à Genève et fondée par Henry Dunant en 1863 à la suite de la bataille de Solferino au cours de laquelle tant de combattants blessés avaient péri faute de soins, dispose d’un mandat international prévu par les quatre Conventions de Genève de 19492. Elles lui donnent le droit d’intervenir en temps de conflit armé international comme organe neutre et impartial pour la mise en œuvre et le respect par les belligérants du contenu des Conventions et le droit de proposer ses services en cas de conflit armé interne. Concrètement, le CICR apporte protection et assistance aux victimes de conflits armés et autres situations de violence. Son budget annuel d’un milliard de dollars, financé essentiellement par les États (notamment les États-Unis et les États de l’Union européenne), lui assure une réelle indépendance d’action et lui permet d'être présent sur tous les continents, dans environ 60 pays. Ses délégués y visitent les camps de prisonniers de guerre et les prisons, assurent le fonctionnement d’une Agence centrale de recherche des personnes disparues ou séparées de leurs proches par la guerre, organisent des actions de secours aux blessés et aux malades, distribuent de l’assistance (tentes, couvertures, vivres etc.) aux civils et aux déplacés. Pour pouvoir agir dans des pays où la situation politique et militaire est souvent délicate, le CICR se doit de préserver en toutes circonstances sa
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Le CICR est une organisation non gouvernementale privée de droit suisse, basée à Genève, mais dont le mandat est établi et reconnu par le droit international public. 2 Ces quatre Conventions protègent les blessés de guerre, les naufragés de mer, les prisonniers de guerre et la population civile. Elles ont été ratifiées par l’ensemble des États de la communauté internationale.

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neutralité et son impartialité, qui constituent deux de ses principes fondateurs. C’est la raison pour laquelle « l’institution » veille, dans la mesure du possible, à ce que ces délégués sans expérience soient vierges de tout lien avec le pays dans lequel ils travaillent. C’est plutôt réussi en ce qui me concerne. Je ne me suis jamais rendu au Proche-Orient. Je ne connais personne sur place. Je ne parle ni l’hébreu, ni l’arabe. Je ne suis ni juif, ni musulman. Je ne me suis jamais particulièrement intéressé à cette zone et à ses enjeux. Bref, je me sens entièrement étranger au conflit israélopalestinien. En attendant, il me reste quinze jours supplémentaires de formation à effectuer à Versoix, au cours desquels Daniel continue à nous initier à « l’esprit maison » et aux procédures internes du CICR. D’autres intervenants nous apprennent les bases de droit international humanitaire ou les recettes pour établir un programme d’assistance à une population démunie. Nous étudions aussi les techniques de communication et de négociation, afin d’être mieux préparés lors de nos futures réunions professionnelles sur le terrain. J’en profite pour consulter quelques livres sur le conflit israélopalestinien et la ville d’Hébron. J’ai aussi la chance de rencontrer les différentes personnes qui, au siège du CICR, suivent le conflit israélopalestinien dans sa dimension humanitaire. Tous m’étonnent par leur érudition et par leur connaissance très concrète de ce que vivent au quotidien Israéliens et Palestiniens. Un médecin vient nous donner quelques recommandations. Un exposé nous est fait par un spécialiste sur les risques qui se présentent en mission en termes de sécurité et de stress. Je reçois également mon visa de séjour de l’ambassade de l’État d’Israël et un billet d’avion. Il faut commencer à préparer les bagages. L’heure du départ approche déjà.

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Chapitre 1 : Rue Sheikh Jarrah Le 17 Juin 2008, l’avion d’Air France qui me conduit en Israël atterrit en fin de journée à l’aéroport international Ben Gourion, à quelques kilomètres de Tel-Aviv. Il fait déjà nuit. Un chauffeur du CICR est venu me chercher. Je l’ai reconnu à la pancarte marquée d’une Croix-Rouge qu’il brandissait dans le hall. Nous montons dans un break Peugeot. Au bout de quelques minutes, nous nous engageons sur l’autoroute qui monte vers Jérusalem. Le chauffeur ne semble pas trop enclin à faire la conversation. Heureusement pour moi, car son accent arabe ou israélien (je n’arrive pas encore à distinguer) rend son anglais difficilement compréhensible. Je n’insiste pas et le voyage se déroule en silence. Il me dépose moins d’une heure après mon arrivée dans une résidence du CICR située à Jérusalem. N’ayant jamais mis les pieds de ma vie dans la ville sainte, je ne sais pas où je me trouve. La résidence, plongée dans la pénombre, compte trois chambres mais elle est vide de tout habitant. Je m’endors vite, fatigué par le voyage. Le chant du muezzin me tire d’un sommeil profond. Après une douche rapide, je me mets en marche vers les locaux du CICR, situés à 300 mètres environ de la résidence où j’ai dormi. Le ciel est bleu azur. Il fait déjà chaud malgré l’heure matinale. À 8 heures, j’arrive dans les bureaux du CICR, que j’ai trouvés aisément grâce à un plan de la ville remis la veille par le chauffeur. Les locaux occupés par le CICR se trouvent sur les pentes d’une colline, dans deux bâtiments assez anodins de couleur sable, séparés par un parking sur lequel sont alignés des véhicules blancs frappés de la CroixRouge. Une réceptionniste m’accueille et me conduit dans le bureau de Laurent, un délégué de nationalité suisse. J’apprends vite que c’est un « coordinateur », c’est-à-dire un délégué d’expérience qui a franchi les échelons de la hiérarchie interne et qui maintenant coordonne le travail des délégués sur le terrain. J’ai de la chance. Laurent, qui vit à Jérusalem depuis deux ans, semble avoir une connaissance encyclopédique de la région. Il m’offre un café et, sentant que j’ignore à peu près tout de l’endroit où je me trouve, commence par me rappeler quelques évidences. Jérusalem est une ville dans laquelle on peut circuler librement. La ligne de démarcation de 1949 séparant Jérusalem-Est, la partie arabe de la ville, de JérusalemOuest, sa partie israélienne, avait été établie par les accords d’armistice mettant un terme à la première guerre israélo-arabe de 1947-1948. Cette ligne de démarcation est devenue virtuelle depuis 1967, au terme de la

guerre des Six Jours3. Toutefois, l’Ouest et l’Est ressemblent toujours à deux villes distinctes, l’une juive et moderne, essaimant ses cossus quartiers résidentiels aux murs de pierre blanche, l’autre arabe, avec son urbanisme un peu anarchique et ses terrains vagues. La partie occidentale de la ville, moderne, propre, organisée et prospère, contraste avec sa partie orientale aux rues sales et aux infrastructures vieillissantes, dont la vieille ville protégée par ses remparts demeure toutefois un joyau intact. Laurent me raconte que les locaux du siège du CICR en Palestine sont situés à Jérusalem-Est, dans le quartier arabe historique de Sheikh Jarrah. Leur localisation, le long de la ligne de démarcation fixée en 1949, est en elle-même symbolique du conflit israélo-palestinien. Les deux bâtiments sont entourés de petites maisons basses insalubres, dans lesquelles des familles palestiniennes s’entassent. Des ordures, du verre brisé et des sacs en plastique jonchent la rue et les alentours, révélant la défaillance des services municipaux dans cette partie de la ville peu aménagée. Laurent m’indique qu’il n’est pas rare de voir des poubelles brûler ou des pierres joncher la chaussée, stigmates de manifestations organisées régulièrement le vendredi par des groupes de Palestiniens. Il est aussi possible de voir les efforts déployés par les Israéliens pour coloniser Jérusalem-Est. Au cœur des quartiers arabes, des drapeaux israéliens flottent de plus en plus fréquemment sur les toits de certaines maisons, qui sont gardées par des policiers ou des agents de sécurité. Les bâtiments du CICR sont aussi à quelques centaines de mètres de la très commerçante rue « arabe » Sha Alindin, qui conduit à la vieille ville de Jérusalem, belle et mystérieuse, protégée par ses épais remparts en pierre ocre. La vieille ville abrite en son cœur le Saint-Sépulcre, lieu cher aux chrétiens qui viennent se recueillir sur le tombeau du Christ. Elle y abrite également le Mont du Temple, le lieu saint le plus vénéré par les juifs, appelé aussi l’Esplanade des Mosquées par les musulmans, troisième site le plus sacré de l'Islam. De l’autre côté de la route qui longe les locaux du CICR, se trouve le quartier juif orthodoxe de Mea Shearim puis le boulevard de Jaffna, une des artères commerciales de Jérusalem-Ouest. Plus au Nord, s’étendent des quartiers récemment rénovés de la French Colony, non loin de l’Université hébraïque avec sa vue splendide sur le mont des oliviers. Laurent est rejoint par Monica, une déléguée brésilienne. Tous deux me dressent un panorama général de la structure du CICR en Israël et en Palestine. Ils commencent par m’expliquer qu’une « délégation » du CICR
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Au terme de la guerre des Six Jours ayant opposé Israël à la Syrie, l’Egypte, la Jordanie et l’Irak, Jérusalem-Est, tout comme la Cisjordanie et la bande de Gaza, a été conquise par l'armée israélienne.

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se trouve à Tel-Aviv, tandis que seule une « mission » est implantée à Jérusalem-Est. Pour la communauté internationale, la capitale de l’État d’Israël reste la ville de Tel-Aviv. Il est donc logique qu’une « délégation », qui est un peu l’équivalent d’une ambassade, s’y trouve. La Palestine n’étant pas encore un État et sa future capitale devant être Jérusalem-Est, il est aussi logique qu’une « mission », qui est un peu l’équivalent d’une représentation permanente, y soit implantée. Le CICR suit, en ce sens, la communauté internationale. Il s’agit d’un sujet de désaccord entre cette dernière et l’État d’Israël, qui, par une loi adoptée en 1980, a fait de Jérusalem « réunifiée » sa capitale et n’entend pas renoncer à l’annexion de Jérusalem-Est. L’État d’Israël souhaiterait que les ambassades viennent s’installer à Jérusalem, ce que la communauté internationale refuse pour l’instant. Présent dans soixante pays dans le monde, le CICR emploie environ 1.600 expatriés et 15.000 employés locaux. Israël et la Palestine constituent une des priorités du CICR. Y est donc conduite une des plus grosses « opérations » humanitaires, avec celles qui sont menées en Irak, au Soudan, en Afghanistan et en République démocratique du Congo. 60 millions de dollars y sont dépensés. Près d’une centaine de délégués travaillent en Israël et dans les territoires palestiniens occupés. Ils bénéficient du soutien d’environ 370 employés locaux, israéliens ou palestiniens. En Cisjordanie, territoire d’environ 5.800 km2, le CICR dispose de trois sous-délégations (Ramallah, Naplouse et Hébron) et de plusieurs bureaux (Bethlehem, Jénine, Jérusalem-Est, Qalqiliya, Jéricho, Salfit, Tulkarem, Tubas). Monica me propose un deuxième café que j’accepte bien volontiers. Laurent et Monica évoquent maintenant le contenu du travail que je vais effectuer à Hébron au cours de cette année. La moitié de mon temps sera consacrée à la visite des prisons palestiniennes du Sud de la Cisjordanie. Depuis 1994, date de sa création à la suite des accords d’Oslo4, l’Autorité palestinienne, qui exerce désormais certains pouvoirs de police et de justice, a mis en place des prisons et des centres de détention où sont emprisonnés les auteurs d’infractions de droit commun. Y sont aussi retenues des personnes accusées d’avoir commis des infractions contre « la sûreté de l’État ». Je ne tarde pas à comprendre que des opposants politiques et des membres du Hamas5 y sont emprisonnés et que des mauvais traitements y seraient commis, notamment lors
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Déclaration signée par les Israéliens et les Palestiniens à Washington le 13 septembre 1993, dit accord d’Oslo I, créant une Autorité palestinienne et conférant une autonomie à certaines zones de la Cisjordanie et de Gaza. La déclaration sera complétée par un Accord signé à Washington le 28 septembre 1995, dit accord d’Oslo II. 5 Mouvement islamiste proche des Frères musulmans, fondé en Palestine en 1987. Il ne reconnait pas l’existence de l’Etat d’Israël.

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d’interrogatoires. Si la Cisjordanie demeure sous le contrôle de l’Autorité palestinienne, le Hamas a pris le contrôle politique de la bande de Gaza depuis 2007. Or, dans la bande de Gaza, le Hamas emprisonne également certains de ses opposants, notamment des membres du Fatah6, et le traitement des prisonniers n’y serait pas non plus conforme aux standards internationaux. Mon travail de délégué consistera à visiter les prisons du district d’Hébron, à rencontrer les détenus palestiniens et à négocier avec les autorités pénitentiaires palestiniennes pour tenter de les convaincre d’améliorer les conditions de détention. Je vais avoir un accès direct aux détenus et à leurs gardiens sur une base hebdomadaire. La contrepartie de cet accès réside dans la confidentialité de mes constatations et éventuelles recommandations. Ces dernières ne seront adressées qu’aux autorités pénitentiaires, sans être rendues publiques. La règle de la confidentialité est la même pour mes collègues qui visitent chaque semaine les détenus palestiniens dans les prisons israéliennes. Elle s’applique également dans toutes les prisons que les délégués du CICR visitent dans le monde7. L’autre moitié de mon temps sera consacrée à la « documentation » de cas de violations du droit international humanitaire et du droit international des droits de l’homme dans le Sud de la Cisjordanie. Le droit international humanitaire que les « parties au conflit » sont tenues de respecter en Cisjordanie comme ailleurs est constitué des quatre Conventions de Genève et du droit international humanitaire coutumier. En outre, compte tenu des textes ratifiés par l’État d’Israël, le droit international des droits de l’homme applicable en Cisjordanie est notamment constitué du Pacte des Nations unies relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966, du Pacte des Nations unies relatif aux droits civils et politiques de 1966 et de la Convention internationale sur les droits de l’enfant de 1989. L’ensemble de ces dispositions protège la population civile et oblige la puissante occupante à lui permettre de mener la vie la plus « normale » possible. « Documenter » veut dire, dans le vocabulaire propre au CICR, tout d'abord réunir un ensemble d’informations fiables et de témoignages sur des faits en vue d’en obtenir une vision la plus proche possible de la réalité. Les faits ainsi documentés sont ensuite synthétisés dans une fiche établie par le délégué et entrés dans une base de données pour en assurer le suivi. Ils peuvent enfin être présentés aux autorités militaires ou politiques
6 Organisation politique créée en 1959 par Yasser Arafat et majoritaire au sein de l’OLP. Les principaux responsables de l’Autorité palestinienne sont issus du Fatah. 7 Cette règle m’impose de ne pas décrire dans le présent ouvrage les conditions de détention des prisonniers palestiniens dans les prisons palestiniennes ou celles qu’ils connaissent dans les centres israéliens de détention.

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compétentes, oralement ou par écrit, en vue d’en discuter et de conduire lesdites autorités à prendre les mesures nécessaires pour que les violations constatées ne se reproduisent pas. En Israël et en Palestine, comme dans d’autres pays affectés par des situations de conflit armé, le CICR s’efforce de promouvoir et vérifier le respect et la mise en œuvre du droit international humanitaire par les différents porteurs d’armes. Sur la base des éléments d’informations qu’ils récoltent sur le terrain, ses délégués nouent un dialogue confidentiel « constructif et critique » avec toutes les parties concernées. Indépendant, neutre et impartial, le CICR discute avec tous les porteurs d’armes, que ceux-ci appartiennent à des armées gouvernementales ou des groupes armés non étatiques. C’est exactement ce qui se fait avec les autorités politiques et militaires israéliennes et palestiniennes. Je retiens de la présentation faite par Laurent que le CICR a documenté environ 1.000 allégations de violations du droit international humanitaire ou des droits de l’homme en 2007 en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Cela correspond à près de 1.000 interventions orales8 effectuées par les délégués auprès des autorités compétentes au cours de plus d’une centaine de réunions de travail avec les officiers de Tsahal9, les responsables de l’Autorité palestinienne ou ceux du Hamas. Ces allégations ont aussi donné lieu, pour les plus graves d’entre elles, à quarantaine de démarches écrites du CICR, suscitant autant de réponses des autorités israéliennes et palestiniennes qui ont été ensuite rediscutées. Près d’un tiers des interventions orales effectuées concernait la ville d’Hébron et sa région. J’ai compris que je n’allai pas chômer.

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Ce chiffre est monté à près de 1.600 pour l’année 2008. Nom en hébreu de l’armée israélienne.

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Chapitre 2 : Un Singapourien à Hébron Ce n’est qu’en 1993 que le CICR a décidé d’ouvrir ses portes à des candidats n’ayant pas la nationalité suisse pour occuper les fonctions de délégué. Jusqu’à cette date, il fallait impérativement être suisse pour devenir délégué, la nationalité de ce dernier étant considérée comme le garant de sa neutralité et donc de celle de l’institution. Depuis 1993, avec la fin de la guerre froide, les choses ont bien changé : si le Comité directeur est toujours exclusivement composé de citoyens de la Confédération Helvétique triés sur le volet et cooptés, les Suisses ne constituent plus qu’une minorité des délégués envoyés sur le terrain. La sous-délégation du CICR à Hébron constitue un bel exemple de cette ouverture. À mon arrivée, l’équipe des délégués compte un Italien, une Anglaise, un Somalien, une Kenyane et un Singapourien. L’équipe de la sous-délégation est aussi renforcée régulièrement par Daniel, un délégué chilien, chef du bureau de Bethlehem, et par Rima, une déléguée interprète d’origine libano-suédoise, qui vient nous assister pour les toutes les visites effectuées dans les prisons palestiniennes. Les coordinateurs, qui nous apportent leur soutien technique et logistique depuis Jérusalem, sont, entre autres, de nationalité espagnole, suisse, allemande, française, bosniaque, brésilienne, russe ou australienne. Outre la diversité des nationalités, ce qui frappe, c’est aussi la diversité des parcours. Matteo, l’Italien, était chercheur en relations internationales au ministère de la défense à Rome. Katherin, l’Anglaise, est une ancienne infirmière de l’armée de Sa Majesté et a travaillé au Soudan et en Afghanistan pour l’ONG10 Merlin, l’équivalent britannique de Médecins sans frontières, puis pour l’UNWRA11 dans la bande de Gaza. Mohamed, le Somalien, est vétérinaire de formation et a longtemps travaillé pour la FAO12 en Afrique. Salimah, une Kenyane d’origine indienne qui a fait sa scolarité au lycée français de Nairobi, est diplômée en gestion d’une université française : elle tient donc logiquement dans ses mains les rênes de la partie comptable et administrative de la sous-délégation. Kevin, le Singapourien, a suivi des études de sciences politiques au Canada et en Australie. Daniel, le chef de bureau de Bethlehem, a été maître de conférences à l’Université de

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Acronyme en français d’Organisation Non Gouvernementale. Acronyme en anglais de United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient. 12 Acronyme en anglais de Food and Agricultural Organization of the United Nations, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

Santiago, tandis que Rima, notre interprète, a travaillé plusieurs années pour l’ambassade de Suède à Jérusalem. C’est Kevin que je vais remplacer, au terme de sa mission d’un an. Avant son départ, nous allons passer une quinzaine de jours ensemble, au cours d’une période de « tuilage », que l’on appelle aussi « overlapping » dans le jargon des organisations humanitaires ponctué d’anglicismes. Le CICR organise ses rotations d’expatriés de manière à ce que le délégué « entrant » puisse passer entre une semaine et quinze jours avec le délégué « sortant ». Le but de ce tuilage est de faciliter les débuts toujours difficiles du délégué fraîchement arrivé et ignorant du contexte dans lequel il est plongé. Il a aussi pour but d’assurer une cohérence dans l’action qui est menée sur le terrain, afin que le délégué entrant puisse poursuivre ce que le délégué sortant a accompli pendant un an. Au cours de ce tuilage, le délégué sur le départ transmet à son successeur les consignes, lui fournit le maximum d’informations, l’informe sur le contexte et les programmes menés par le CICR et lui présente ses futurs interlocuteurs. Âgé de 29 ans, Kevin vient d’effectuer sa première mission avec le CICR. Kevin est heureux d’être en Palestine et cela se voit. Il arbore presque constamment un sourire charmeur découvrant des dents d’une blancheur éclatante irréprochablement bien rangées. Il a adopté le code vestimentaire du travailleur humanitaire : un pantalon sombre en toile, une chemise blanche dont le premier bouton est toujours ouvert et dont le deuxième retient une paire de lunettes de soleil. Le corps élancé, entretenu par de régulières séances au club de fitness d’Hébron, il est toujours en mouvement, comme porté par des ressorts sur ses chaussures italiennes à la mode. Il aime plus que tout aller sur le terrain, au contact des habitants : « C’est dans l’action que je m’épanouis » avoue-t-il. Kevin a vécu dans l’île de Singapour jusqu’à l’âge de 20 ans, avant de partir quelques années au Canada, à Vancouver. De retour à Singapour pour son service militaire de deux ans, il sera promu capitaine chargé d’un groupe de pièces d’artillerie. Départ à nouveau, cette fois-ci pour Melbourne en Australie, après un bref passage séjour en Israël pour préparer son mémoire de maîtrise sur le système politique israélien. Kevin était ravi lorsque le CICR l’a désigné pour venir pendant une année exercer ici les fonctions de délégué : comme beaucoup, il est fasciné par la complexité historique, religieuse et politique du conflit israélo-palestinien, qui a fait de sa mission un « moment inoubliable ». Avec ses cheveux noirs de jais toujours en bataille, ses yeux en amande et le teint mat qu’il tient de ses aïeux du Sud de la Chine, il ne passe pas inaperçu. Quand il croise de jeunes Palestiniens dans la rue qui, le voyant, se mettent à le défier au Kung Fu ou au Karaté, maniant le geste à la parole et à

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l’appeler « mister Jackie Chan » ou « Bruce Lee », ses mâchoires se contractent trahissant une certaine lassitude mais il trouve encore le moyen de sourire : « Ils n’ont pas l’habitude de voir des Asiatiques… voilà le résultat des clichés véhiculés par le cinéma ». Si Kevin ne semble jamais perdre son calme, il n’a rien d’un timoré. Il n’hésite pas à rabrouer un militaire israélien impoli et lui raccroche au nez. Il ose remettre en cause un projet défendu par la majorité de l’équipe de la sous-délégation au cours d’une réunion. Il sait entrer dans un restaurant palestinien, aller embrasser le patron pour lui présenter ses salutations et obtenir ainsi un meilleur prix pour son déjeuner. Aussi loquace que séducteur, il ne manque jamais de dire bonjour aux déléguées de passage en les enlaçant tendrement, ni de raconter d’amusantes anecdotes ou de faire des jeux de mots. Il aime jouer de la guitare, chanter, danser et ne craint pas d’être ridicule en public, comme lorsque, au cours d’une soirée d’expatriés, il entonne d’une voix cassée une chanson d’un dessin animé de Walt Disney que personne ne connaît. Son aisance dans les contacts et son rire communicatif lui ouvrent de nombreuses portes mais ne lui facilitent pas toujours la vie. Se déplacer avec Kevin dans la ville d’Hébron, c’est risquer de rater son rendez-vous, car il faudra s’arrêter à de nombreuses reprises pour serrer les mains, embrasser les hommes, saluer à distance respectueuse les femmes, sourire aux enfants, boire le thé. Il mange beaucoup et souvent, mais toujours très lentement, en mâchant longuement pour « mieux savourer », dit-il. Il adore la nourriture et plus que tout il adore en parler… mais avant ou après le repas, et non pendant, l’essentiel de son attention étant alors focalisé sur ce que contient son assiette. Lors des tournées chez l’habitant, il ne refuse jamais une aubergine fourrée, quelques fallafels, une galette tartinée d’humus ou un gâteau au miel, sans oublier de larges rasades de thé sucré ou de jus de fruits… « Ce ne sont que quelques amuse-bouches entre les repas … pour respecter la tradition de l’hospitalité » dit-il tout sourire. Kevin se définit comme un « linguiste ». Il parle mandarin et cantonais. L’anglais est sa langue maternelle et il est le seul de la sous-délégation à comprendre toutes les blagues de Katherin, l’Anglaise. Pour distraire les convives d’un déjeuner, il lui arrive de faire des démonstrations de singlish, cet inimitable anglais de Singapour parlé très vite dans lequel se glissent de nombreux noms chinois et malais et dont la grammaire et l’intonation sont calquées sur le chinois : « C’est notre créole » explique-t-il. Il parle français comme un Français avec moi. Italien comme un italien avec Matteo. Il a appris également l’espagnol et a de solides notions de portugais. Sa petite amie, Andrea, vit à Tel-Aviv : c’est une Roumaine d’origine juive, qui a

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vécu vingt ans en Italie avant de faire son « Alya »13, son retour en Terre promise. Kevin va-t-il apprendre maintenant le roumain ? « Peut-être » admet-il dans un nouveau sourire. Surtout, Kevin parle l’hébreu et l’arabe. Lors d’une conférence portant sur le droit international humanitaire qu’il anime devant des officiers de Tsahal, il propose en hébreu une reformulation d’un concept, aussitôt approuvée par les militaires, et en est remercié par le plus gradé. Les officiers semblent fascinés de voir cet Asiatique maîtriser aussi bien leur langue que leur culture. Dans les prisons palestiniennes, il est plus à l’aise que jamais. Il s’assoit sur les lits des détenus, leur serre vigoureusement la main, partage leurs oranges et leurs biscuits, et réussit à les faire rire en dépit de l’ambiance carcérale oppressante. Un jour, un groupe de détenus lui demande s’il est musulman et lui propose de partager la prière avec eux sur leurs tapis. « Je suis protestant mais je veux bien prier avec vous » répondil, ce qui suscite de nouveaux regards étonnés et des remerciements. Mais comment a-t-il appris toutes ses langues ? Eh bien, comme il le dit avec une simplicité déconcertante dans son français rarement hésitant : « Je suis un autodidacte. Je prends en général un an de cours de base, puis après je pratique tous les jours, soit seul, soit avec des amis. Le français, je l’ai appris à l’Alliance française à Singapour la première année puis avec mes amis québécois qui résidaient à Vancouver ». L’espagnol et l’italien ont été appris de la même manière. Kevin n’a jamais résidé en France, pas plus qu’en Espagne ou en Italie. Son débit verbal est pourtant très rapide, son accent s’entend à peine et il n’hésite pas à utiliser des mots élaborés, placés le plus souvent à propos. Les « jadis » succèdent aux « répréhensible » ou autres « de surcroît », sans oublier les mots plus courants : « en ce moment, je suis un peu fauché » me dit-il à la sortie d’un magasin pour expliquer pourquoi il n’a pas pu acheter un cadeau plus volumineux à Andrea, sa petite amie. Le vocabulaire technique ne lui fait pas peur non plus, lorsqu’il évoque le véhicule à 4 roues motrices (4x4) du CICR qu’il conduit : « enjoliveurs », « embrayage », « carburateur » ou « transmission » semblent des mots naturels. Pour l’hébreu et l’arabe, cela a été un peu plus compliqué, reconnaît-il : « En Australie, j’ai pris l’hébreu en option, puis étudié la littérature hébraïque. Je suis ensuite venu en Israël pendant deux semaines. Plus tard, j’ai appris l’arabe par moi-même, car les deux langues sont assez proches. J’ai été bien aidé par quelques copains libanais et par les chansons de Fairouz et Oum Kalsoum que je connais par cœur ». Soit, tout cela paraît si
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Le terme Alya est un mot hébreu signifiant littéralement « ascension » ou « élévation spirituelle ». Il désigne l’acte d’immigration en Terre sainte par un juif.

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facile présenté de cette manière. Et effectivement, Kevin a toujours un ou deux dictionnaires à portée de main, questionne sans cesse son interlocuteur sur des points de vocabulaire, répète des expressions ou des proverbes appris dès qu’il a un moment de libre et en fait même des chansons qu’il fredonne. Comme il est doté d’une mémoire phénoménale et d’une oreille sûre, l’apprentissage d’une langue semble plus ressembler à un jeu qu’à un laborieux travail de mémorisation. Après quelques semaines de vacances, Kevin partira au Darfour en septembre pour une nouvelle mission d’un an. Il en est ravi. Il va pouvoir pratiquer son arabe.

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Chapitre 3 : H1 et H2 Les premiers jours d’une mission sont généralement consacrés à la découverte de la situation humanitaire du pays et à la rencontre des collègues de travail. Il s’agit d’un temps de découverte progressive qui permet une meilleure adaptation avant d’entrer dans le vif du sujet. Les responsables des différents services de la « mission » du CICR en Palestine (ils portent le titre de « coordinateur ») m’ont tous reçu dans leur bureau pour un « briefing » d’environ une heure chacun. Chaque coordinateur m’a présenté les activités du CICR correspondant à sa spécialité : protection de la population civile, agence de recherches et rétablissement des liens familiaux, santé et soins, eau et habitat, détention, assistance économique et sociale, droit international humanitaire, communication, logistique, coopération avec les sociétés nationales de secours etc. De par son mandat et les moyens dont il dispose, le CICR est en mesure de couvrir une large gamme d’activités humanitaires susceptibles d’avoir un impact positif sur la population civile. Au terme de ces trois jours, Matteo, le chef de la sous-délégation d’Hébron, est venu me chercher, embarquer mes bagages et m’emmener à Hébron. Il m’a déposé à la résidence des expatriés. Il s’agit d’une belle maison blanche construite dans les années 90, située à l’entrée de la ville et signalée par un grand drapeau du CICR. Chaque délégué y dispose d’une chambre spacieuse et d’une salle de bain. Nous en partageons les pièces communes : cuisine, salon et salle à manger. Je découvre avec plaisir que nous y disposons de tout le confort moderne : eau chaude, électricité, ventilateurs, chauffage, machine à laver le linge, frigidaire, four et gazinière, accès à internet, télévision. Une femme de ménage vient même trois fois par semaine nettoyer notre résidence ! Dès le lendemain matin, Matteo me conduit dans les bureaux de la sousdélégation, situés dans le centre-ville dans un bâtiment ayant auparavant accueilli le consulat britannique. Ce bâtiment ancien, situé au fond d’une impasse, se compose de trois pavillons reliés les uns aux autres par un jeu de terrasses, d’escaliers et de passages. L’intérieur est constitué d’une enfilade de pièces aux plafonds voûtés, aux murs épais blanchis à la chaux et au sol recouvert d’un carrelage bleu aux motifs floraux. Durant les chaudes journées, il y règne toujours une température agréable qui évite de recourir à la climatisation. Après m’avoir présenté à l’équipe locale du CICR, Matteo m’entraîne dans son bureau et entame à son tour un exposé, cette fois-ci consacré à la ville d’Hébron et au district qui l’entoure. Kevin complète mon apprentissage dans les jours qui suivent par des visites de terrain. Sur une carte de la Cisjordanie, Hébron est la ville plus méridionale, située à quarantaine de kilomètres au Sud de Jérusalem, à une altitude de

près de 1.000 mètres. Elle compte environ 200.000 habitants palestiniens. Il s’agit de la deuxième ville la plus peuplée de Palestine, après Naplouse. C’est une ville de commerçants, qui a toujours joui d’une certaine prospérité économique, même durant les périodes les plus dures du conflit israélopalestinien. C’est aussi une ville conservatrice et assez religieuse. Elle a majoritairement voté pour le Hamas aux dernières élections organisées en 2006. La plupart des femmes y sont voilées et les distractions nocturnes rares. Aucun de ses magasins ou de ses bars ne sert d’alcool. Il est déconseillé aux expatriés de s’y promener en short et fortement recommandé de conserver en toute circonstance une attitude respectueuse des traditions locales. La population palestinienne y est organisée sur une structure tribale : une douzaine de familles puissantes en constitue l’ossature. Ces familles entrent en conflit de temps à autre, ce qui donne lieu à des poussées de violence aussi subites que courtes. Je ne tarderai pas à le découvrir, en entendant, parfois, le soir notamment, des rafales de mitraillettes. Heureusement, il s’agit la plupart du temps de tirs de sommation visant plus à effrayer l’adversaire qu’à l’éliminer. Surtout, comme aime à le répéter Matteo, en poste depuis deux ans comme chef de sous-délégation et qui pose son doigt sur une carte dès qu’il en a l’occasion pour rendre plus clair son propos, « la ville d’Hébron est très … très particulière ». Elle compte, en effet, environ 6.000 colons israéliens. La population israélienne d’Hébron vit principalement dans Kiryat Arba, une colonie clôturée et inaccessible aux Palestiniens, située en périphérie de la ville. Toutefois, environ 600 colons se sont installés dans la vieille ville d’Hébron. Il s’agit d’une particularité unique en Cisjordanie, car toutes les autres colonies de peuplement y ont été établies autour des villes palestiniennes et jamais en leur cœur. Mais la ville d’Hébron revêt un caractère sacré particulier pour les juifs. Selon la Bible, les patriarches Abraham, Isaac et Jacob séjournèrent à tour de rôle à Hébron et furent ensevelis avec leurs épouses respectives, Sarah, Rébecca et Léa, dans la grotte de Makhpela, sur laquelle une synagogue a été érigée. Le lieu, appelé le « tombeau des patriarches », est également sacré par les musulmans, qui ont construit au même endroit la « mosquée d’Ibrahim », en l’honneur d’Abraham reconnu dans l’Islam comme un grand prophète. L’histoire contemporaine de la ville est ponctuée d’évènements tragiques. En 1929, des émeutes éclatent et la communauté juive de la ville subit des pogroms. Une foule arabe massacre une soixantaine de juifs. En 1994, Baruch Goldstein14, un Israélien ultra orthodoxe partisan de la
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Médecin juif immigré des Etats-Unis, Baruch Goldstein vivait dans une colonie adjacente.

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colonisation, entre dans la mosquée du tombeau des patriarches avec une arme de guerre et vide son chargeur sur les fidèles, tuant vingt-neuf Palestiniens. Cette tuerie est suivie de nombreux accrochages. Pour y mettre un terme, le protocole de la ville d’Hébron est signé en janvier 1997 entre l’Autorité palestinienne, représenté par son chef Yasser Arafat, et le gouvernement israélien, représenté par son Premier ministre Benyamin Netanyahou. En vertu de ce protocole, la ville est divisée en deux zones : H1 (pour Hébron zone 1) et H2 (pour Hébron zone 2). Une sorte de rideau de fer les sépare. H1 est la partie exclusivement palestinienne de la ville, sous contrôle de l’Autorité palestinienne. Elle est relativement étendue, occupant 80% de l’espace urbain. H2, sous contrôle israélien, couvre la partie centrale et historique de la ville, qui compte 30.000 Palestiniens et environ 600 Israéliens. Ces derniers sont protégés par 2.000 soldats de Tsahal. La mission donnée par l’état-major à ces soldats est de protéger les colons et en aucun cas de les empêcher de commettre des infractions contre les Palestiniens ou des actes illégaux, comme l’occupation de maisons appartenant à des Palestiniens. Une force internationale, TIPH15, composée d’observateurs non armés scandinaves, suisses, italiens et turcs, y est déployée depuis 1997. Elle est chargée de rendre compte aux autorités israéliennes et palestiniennes ainsi qu’à la communauté internationale du respect du protocole d’Hébron et de la commission d’éventuels actes de violence entre communautés dans la ville. Ses observateurs ne cessent de constater et de dénoncer le harcèlement et la discrimination dont sont victimes les Palestiniens de la part des colons et de l’armée israélienne dans la zone de H2. L’armée a fait fermer la plupart des commerces. L’accès en voiture, et même à pied parfois, est interdit dans certains tronçons de rues aux Palestiniens résidents. Ils rentrent chez eux par des ruelles latérales et en sautant de toit en toit. Une partie de la vieille ville est fermée aux Palestiniens non résidents. La violence des colons et les différentes mesures administratives prises par l’armée israélienne ont pour effet de provoquer le déclin économique, social et finalement démographique de la population palestinienne de H2, tandis que la zone de H1 connaît au contraire un regain de sécurité et de prospérité. La vieille ville de Hébron se vide petit à petit de ses habitants palestiniens, faisant de la place pour les colons. Matteo me confirme ce qui m’avait déjà été dit à Jérusalem, à savoir que la situation critique de H2 nécessite un suivi par un délégué du CICR plus expérimenté que moi. Katherin, la déléguée britannique qui travaille dans
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Acronyme en anglais de Temporary International Presence in Hebron, Présence internationale temporaire à Hébron.

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