Les Derniers Pas

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Depuis la rédaction de ce terrible récit, au début des années 1980, les décennies se sont succédées, et année après année, ma confiance dans les progrès de la science n'a cessé de se renforcer. Le moment est venu, de sortir ce manuscrit du tiroir ou il attend son heure depuis 33 ans. Les atroces souffrances décrites dans ce livre, et l'espoir pratiquement inexistant de sortir vainqueur du combat qui nous opposait à la leucémie, à cette époque, font partie du passé.
Comme Camus a dépeint fictivement la peste d'Oran en 1940, maladie mortelle, complètement éradiquée de nos contrées à ce jour, certes, avec moins de talent, mais de façon réaliste, je décris la leucémie d'un autre âge...la leucémie du siècle dernier. Avec, entre autre, l'avènement des cellules souches, plus jamais le patient atteint de cette pathologie, ne subira avec cette intensité, les affres physiques et psychiques de cette maladie. La recherche scientifique a élaboré des traitements moins contraignants, plus adaptés à la réceptivité humaine, aux effets secondaires plus supportables, assorti d'une mise en œuvre thérapeutique moins douloureuse, et surtout au taux de réussite plus élevé. Il est maintenant, très raisonnablement permis à ce patient, d'espérer un futur et d'entrevoir son avenir. Par extension, la famille entourant le malade, pourra œuvrer à son confort, dans une plus grande sérénité. Le quotidien de cette cellule familiale sera vécu dans une paix intérieure apaisante, au bénéfice de tous.


Publié le : vendredi 28 août 2015
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EAN13 : 9782332958457
Nombre de pages : 264
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ISBN numérique : 978-2-332-95843-3

 

© Edilivre, 2015

Remerciements

Craignant de ne pouvoir comme il convient manifester mon ultime gratitude à ceux et celles qui, journellement m’ont aidée dans l’épreuve par leur gentillesse, leur présence et l’activité qu’ils ont déployée pour assurer mon confort et celui des miens, parfois même au détriment de leur famille, je leur dédie ce livre de tout cœur et notamment à :

Madame Nadine Noël.

Madame Yvette Vincent.

Madame Françoise Rochet.

Madame, Monsieur Pouleur et Sylvie.

Madame Nicole Michaux.

Madame Fernande Lefevre.

Madame Michelle Rogy.

Madame Elga Renz.

Madame et Monsieur Dutilleux.

Madame Krista Lorant.

Madame Muriel Keremans.

Et leur famille respective.

Madame Nadine Dehasque.

Monsieur Jacques Lardinois.

Et leur personnel attentionné.

Monsieur Guy Pollart.

Monsieur Jean-Pierre Rochet

En éternels remerciements.

Hélène.

Avant-propos

Afin que le message de mon récit ne sombre pas dans l’oubli, animée par le profond souhait d’aider, j’ai demandé à mon mari de rédiger le livre relatant l’histoire des deux dernières années de ma vie, en s’inspirant des notes que je lui ai laissées, ma santé déclinante ne m’ayant pas permis d’accomplir cette tâche.

Ce récit est le long cheminement, dans le quotidien, d’une jeune femme face à sa maladie incurable. Le néant ou l’éternité auquel il aboutit est, bien avant, précédé d’une acceptation de l’inéluctable sans tomber dans le travers de la résignation.

Cette façon de faire face à ma maladie, sans repli sur moi-même, sans ignorer la douleur d’autrui, tout en bannissant les vaines lamentations, m’a permis de surmonter l’épreuve jusqu’à parfois oublier que j’étais promise à la mort.

De ne pas régenter l’avenir, de jouir de l’heure présente sans tyrannie, fut bénéfique pour vivre intensément nos derniers moments de couple dans une harmonie pleine de tendresse.

La pleine connaissance de mon état a autorisé des dialogues profonds sans se brûler les lèvres de mensonges. Ceci a permis un choix judicieux au moment des décisions cruciales. De plus, j’en suis persuadée, ils permettront à mon conjoint de poursuivre normalement sa vie, à l’abri des indécisions en égard à mon souvenir, en lui évitant les peines de l’incertitude d’un nouveau foyer s’il le désire.

Cette objectivité d’à-propos doit éviter à tout prix la morbidité. Ce n’est que dans le contexte de ce fragile équilibre qu’il est possible de jouir du sursis accordé par la vie. Y parvenir est découvrir des joies nouvelles, des sensations inconnues. C’est découvrir la nature sous un jour nouveau. En fait, c’est découvrir ce qui nous a échappé jusqu’ici. C’est surtout mettre ce délai à profit pour se reconsidérer, pour prendre toutes les dispositions propres à calmer notre esprit révolté. C’est préparer le souvenir que l’on gardera de nous. C’est préserver la quiétude de nos jeunes enfants. Si leur mémoire fragile se vide progressivement de notre image matérielle, ils garderont de nous un souvenir paisible. Leur confiance en la vie restera intacte.

Une littérature abondante relate les rares cas de malades crus incurables, et notamment de cancéreux qui, pour des raisons inexpliquées, ont retrouvé miraculeusement la santé ; par contre rien ou presque n’est consacré aux malades moins chanceux qui représentent plus de 90 % du groupe.

C’est à eux que je consacre mes dernières forces pour révéler mon histoire.

Ce livre, et les durs passages qu’il contient, n’a pas pour but qu’on puisse me plaindre à travers ce récit.

Il ambitionne de transmettre les revers physiques et moraux possibles que peut connaître le malade et vise à ce que celui-ci puisse les assumer en toute connaissance.

Il révèle la psychologie, parfois déroutante, de certaines personnes de l’entourage ; incapables de vivre ce continuel équilibre instable entre la rémission et la finalité.

Il prévient du désintérêt, parfois du mépris, dont d’autres nous accablent alors que jamais nous n’avons douté de leurs sentiments.

Il rassure par les bonnes volontés désintéressées qui se manifestent en compensation et dont peu de chose aurait pu faire croire à un tel dévouement.

Le plus souvent, la maladie est révélatrice d’indifférence, de haine ou d’amour inattendu et bouleverse notre existence, parce que ces sentiments ne se manifestent pas nécessairement de la part de qui on l’attendait.

Ne pensez pas que certains passages de mon récit soient étalage de rancœur. Non, ils dénoncent, le moment venu, ce que chacun va connaître, en tout ou en partie, dans le bon et le mauvais sens des choses à la fois, forts de mon expérience.

C’est à ce niveau de réalité que chaque malade, averti des déconvenues qui se présenteront, pourra se forger une philosophie adaptée aux circonstances et se prémunir ainsi des secousses émotionnelles.

Cet ouvrage apprend à cohabiter avec la mort et, le moment venu, à l’accepter, sans résignation certes et, sans trop de larmes douloureuses, à nous séparer de la vie.

Ce livre contient le message que je souhaite transmettre aux malades irrémédiables et à leur famille.

Si celui-ci est entendu et réconforte, s’il aide à mourir, à tout quitter, s’il dissipe les regrets, alors mes angoisses, mes peines et mes souffrances sont une offrande et ma tâche en ce monde est achevée.

Chapitre 1

Flétri et décharné, mon corps témoigne des injures d’une longue maladie qu’il a nourrie en son sein. Il repose sans grâce, sans attraits, vaincu, au bord de l’anéantissement, promis à l’éternité, sur ce qui, dans quelques heures, sera sa couche funéraire.

Il arrive au terme d’un voyage aux paysages fameux qui tantôt l’ont conduit sur des cimes éclaboussées d’une vive lumière, baignées d’un air vivifiant ; d’autres fois, au cœur de forêts sombres et touffues, aux taillis de ronces, à l’atmosphère oppressante ; et encore, sur les rivages paisibles et colorés inondés de soleil.

Mes membres lourds, engourdis par l’immense lassitude qui m’envahit, ont cessé de répondre à ma volonté déclinante. Une douleur sourde gronde en moi ; son paroxysme fait tressaillir tout mon être d’une grande souffrance.

Comme une tempête qui déferle et se brise au sein de mes entrailles, je me déchire au rythme des lames.

Dans l’intervalle de ce cycle infernal, mon esprit étonnamment vif, avec fébrilité, comme s’il craignait manquer de temps, déroule le fil de mon existence et me fait revivre les événements heureux ou malheureux qui ont égrené ma vie au chapelet du temps.

La sensibilité décuplée, je m’imprègne intensément des sentiments d’amour ou de haine nés de la succession des tableaux qui ont composé ma vie.

Je revis mon enfance ; je revois l’Afrique multicolore et luxuriante de ma jeunesse, mon premier bal, le premier baiser reçu Je vibre par la douceur des caresses nuptiales ; je suis émue d’entendre le premier mot de notre enfant. Je me réjouis de mes succès et m’attriste de mes échecs.

Mon esprit indocile me conduit, me contraint et s’attarde à ce bel été d’il y a deux ans qui s’étire paresseusement comme s’il ne devait plus finir.

Je nous revois, Daniel mon mari et moi, profitant de ces belles journées, d’une chaleur discrète, que cette saison exceptionnelle daigne nous dispenser.

Un soleil doré nous inonde de ses rayons lumineux bienfaisants. Un silence agréable nous entoure. Les estivants de juillet ont déserté la rue ; tout respire le calme et la paix.

Profitant tous deux de cette quiétude, animés par l’enthousiasme de nos trente ans, nous nous dépensons sans compter pour mener à bien quelques travaux d’entretien et d’aménagements nouveaux prévus de longue date.

Oubliant les aiguilles, dépourvus de tout souci horaire, pris par le feu de l’action, nous travaillons sans relâche, grignotant ici et là quelques denrées frugales en guise de festin.

Rapidement tout fut net, tout fut propre, dans notre foyer qui embaume la peinture et le papier peint frais.

A la veillée, inlassablement, notre conversation ne tarit plus d’éloges réciproques sur la réussite des travaux que nous avons entrepris et du confort dont nous allons jouir durant le long hiver qui, dans quelques mois, s’annoncera à nos portes.

Ces travaux achevés, nous avons retrouvé nos confortables habitudes. Nos soirées se succèdent, animées de nos dialogues ou plus simplement encore, à écouter l’exécution assurée de Bénédicte, notre fille de neuf printemps, qui s’exerce à ses gammes : objet de sa dernière leçon de violon.

Pour Bénédicte nous avons toutes les raisons de pouvoir manifester notre fierté de parents et d’être pleinement satisfaits de son harmonieux développement.

Mère Nature dans sa générosité a doté cette enfant d’yeux fripons, de joues couleur de rose, d’un robuste physique et d’une santé qui ne l’est pas moins.

Seul un léger excès d’antistreptolysines, maintenant jugulé, et qui fait suite, pense-t-on, à une angine à streptocoques passée inaperçue, fut digne d’attention.

Cet excès d’antistreptolysines, jargon incompréhensible et inquiétant, n’est autre, dans le langage du commun des mortels, que la présence dans le sang d’anticorps spécifiques en quantité trop importante.

Les antistreptolysines du sang de Bénédicte étant à nouveau à leur taux normal, il ne nous reste plus, en parents attentifs, qu’à effectuer des contrôles sanguins semestriels.

C’est au cours d’une de ces soirées que rien ne distingue des autres que je fais part à mon mari de la fatigue qui ne me quitte plus depuis quelques jours.

Quoi de plus naturel, après ces deux semaines de travail intensif que nous venons de passer.

Ce propos banal, lancé au hasard d’une conversation, dans le but de faire connaître mon état physique, qui, au demeurant, n’est que le reflet de la fatigue ressentie par mon mari, ne retient pas davantage notre attention. Ne prêtant aucun intérêt particulier à ceci, nous prolongeons cette soirée de juillet 1980 sans la moindre appréhension, et dans une bonne humeur non dissimulée.

Tous deux, nous ignorions encore à ce moment que ce seul mot, fatigue, sera lourd de conséquences et va durement marquer notre avenir.

C’est à la fin de juillet de cette même année qu’un événement familial inattendu vint troubler notre quiétude. Brusquement, sans que rien ne puisse le laisser prévoir, maman perd l’usage d’un œil à la suite d’un décollement inopiné de la rétine, lui-même consécutif à une myopie congénitale.

Dans l’espoir de retrouver la vue, il est nécessaire d’intervenir chirurgicalement dans les délais les plus brefs.

Des soins attentifs sont prodigués à maman durant un mois et demi d’hospitalisation ; sans obtenir le résultat escompté, hélas…

Du fait de résider à proximité de ma famille, contrairement à mes sœurs qui habitent en France et en Allemagne et de mon frère qui habite à une trentaine de kilomètres de chez nous, toujours très occupé lorsque l’on pourrait avoir recours à ses services, il me revient naturellement de droit de prendre en charge les problèmes inhérents à cette situation. Ce que je fais de grand cœur.

Les visites journalières à maman, lessives et repassages, tout en assurant diverses tâches ménagères à la maison de mes parents, pour venir en aide à mon père, sont éprouvants, mais je dois les assurer.

Après un mois et demi à ce régime soutenu, ma fatigue s’est accumulée et se manifeste en une intensité croissante, sans toutefois m’inquiéter.

Je pense que celle-ci est due à ces circonstances exceptionnelles, surajoutées à la fatigue initiale de nos travaux antérieurs.

Cette lassitude persistante me décide, sur les conseils de mon mari, à consulter notre médecin de famille.

Ce dernier, très sûr de lui, se propose de traiter cette pathologie à l’aide de somnifères ; pour aider mon système nerveux et mon sommeil d’une part et de stimulants cardiaques pour me tonifier d’autre part.

Selon son diagnostic, cet état physique s’explique par ces deux paramètres. Le praticien estime superflu de procéder aux analyses sanguines que je lui suggère intuitivement. Mal m’en a pris de ne pas insister.

Dans un premier temps cette médication paraît tenir ses promesses mais je dois rapidement déchanter.

Les semaines se succèdent, la fatigue persiste, une pâleur inhabituelle envahit mon visage. Daniel commence à manifester des signes d’inquiétude que je trouve superflus.

Le moment est venu pour Bénédicte de se soumettre à son contrôle sanguin semestriel.

À la demande de son pédiatre, le Docteur G.P., nous devons, mon mari et moi, satisfaire également à une analyse sanguine. Ceci permettra éventuellement à ce dernier de préciser avec plus d’exactitude l’origine de l’affection dont Bénédicte a souffert.

De ce fait, je prends rendez-vous dans un laboratoire d’une clinique de Charleroi, pour nous soumettre à cette analyse.

Après avoir donné l’identité de ma fille et de mon mari, en tant que titulaire d’un carnet de Mutuelle personnel, je me fais inscrire sous mon nom de jeune fille.

Ce détail, qui risque de paraître superflu, est nécessaire pour la bonne compréhension de ce qui suit, et reflète avec objectivité une succession de circonstances fortuites et de malentendus que j’ai vécus au commencement de ma maladie.

C’est peu de temps après cet examen qu’un phénomène nouveau se manifeste. Brusquement, en l’espace d’une nuit, est apparue sur mon avant-bras gauche ce que je pense être une éruption cutanée d’une surface relativement importante mais tout à fait indolore. Cette éruption peut être décrite comme une multitude de petits points, d’un rouge brunâtre, à la manière d’une infinité de taches de rousseur naissantes compris dans une plaque au bord curviligne bien découpé, sans gonflement.

La parution de cette éruption m’inquiète plus par son aspect disgracieux que par une symptomatologie révélatrice d’une quelconque maladie dont la possibilité ne m’effleure même pas l’esprit.

Pour tenter d’expliquer rationnellement ce phénomène, l’idée m’est venue qu’il est possible que, dans son sommeil, mon mari, suite à une position malencontreuse, ait simplement dormi sur mon bras. Ces traces seraient alors le résultat de cette compression prolongée.

Au bout de quelques jours, une semaine tout au plus, cette éruption cutanée a régressé et pratiquement disparu. Cet incident fut rapidement oublié. Les taches réapparaissent cependant la semaine suivante, au même endroit, plus intenses que la première fois. Je suspecte à nouveau mon mari d’être l’auteur de ces marques.

Dès cet instant nous décidons d’intervertir nos places dans le lit conjugal. Quelle n’est pas notre surprise, le lendemain, de constater que, cette fois, l’avant-bras droit est atteint ! Dès ce moment la suspicion que je nourrissais à l’égard de mon mari se transforme en culpabilité sans appel. De son côté, Daniel ne sait qu’acquiescer devant cet état de fait inexplicable, faute de preuves qui puissent le disculper.

Toutefois quelque chose d’indéfinissable m’inquiète ; mon esprit est envahi de nombreuses questions auxquelles je ne sais répondre. Un pressentiment commence à naître en moi. Non, vraiment, quelque chose ne colle pas dans cette histoire. En effet, il est difficile d’admettre qu’un fait récent se renouvelle à cette fréquence, alors que nous partageons ce lit depuis dix ans sans avoir jamais rien constaté de semblable.

Soucieuse de mettre fin à ce désagrément, par déduction et par élimination, mes investigations me conduisent à notre lit. En l’examinant avec attention, je remarque que le sommier est affaissé d’un côté. Bien sûr… J’aurais dû y penser ! Cette déclivité me fait rouler près de mon mari pendant mon sommeil. Enfin mes questions trouvent une réponse !… Ceci explique cela.

Heureuse de cette découverte, je demande à Daniel d’y remédier. De suite, il surélève légèrement le sommier de son côté, à l’aide de blochets de bois, de telle sorte que je ne puisse plus glisser dans la ruelle du lit.

Durant un certain temps, ces éruptions cessent. Ce répit est de courte durée car, à nouveau, elles se manifestent ; pour disparaître ensuite dans un incessant va-et-vient. Toutefois ces éruptions semblent moins importantes qu’initialement et sont entrecoupées de rémissions qui peuvent parfois aller jusqu’à deux semaines. Je conclus candidement que le système que j’ai préconisé n’est qu’un demi-succès. Ce phénomène reste énigmatique et pour tout dire irréductible, quoi que l’on fasse.

La vie poursuit son cours. Ma santé n’est ni bonne ni vraiment mauvaise. Ma fatigue et ma pâleur sont stabilisées ; peut-être même un peu moins importantes qu’il y a quelques mois.

De plus, les éruptions cutanées qui apparaissent périodiquement sur mes bras ne semblent pas altérer gravement mon état. Pourtant, chaque jour, je m’acquitte de mes tâches ménagères avec certaines difficultés. Je suis obligée d’entrecouper mon travail de pauses. Un effort physique un peu soutenu me donne des essoufflements et des battements de cœur.

Le début de l’après-midi est consacré traditionnellement, du moins je le laisse croire à mon mari, à une sieste réparatrice qu’il m’impose gentiment mais fermement. En fait, celle-ci m’est aussi pénible que bénéfique. En femme ordonnée, j’ai mauvaise conscience à laisser mon travail à la dérive.

Le soir venu, sans me faire prier cette fois, je m’allonge sur le divan entourée de ma fille et de mon mari. Mes soirées se succèdent comme à l’accoutumée, partagées entre le film et nos dialogues. J’y participe avec moins d’intérêt, perturbée par les migraines fréquentes qui m’assaillent en fin de journée.

Les saisons se succèdent. Maintenant, l’hiver et son triste cortège infligent leurs outrages à la nature. Un ciel maussade est notre lot quotidien ; un froid intense nous envahit. Nous sommes au début décembre 1980. C’est aujourd’hui que je dois contacter le pédiatre, par téléphone, pour obtenir les résultats de nos analyses sanguines.

Après avoir échangé quelques banalités d’usage, le docteur me fait part de nouvelles excellentes. Tous les résultats sont négatifs. Du moins, ceux de Bénédicte et de mon mari, car, bizarrement, les miens ne lui sont pas encore parvenus. Avant de raccrocher Monsieur G.P. me promet de faire le nécessaire auprès du laboratoire concerné pour qu’il entreprenne des recherches.

En l’espace d’un instant, je me sens transformée. Rassurée par ces bonnes nouvelles, les craintes involontaires et, dans ce cas, superflues, qu’éprouve une maman pour la santé de son enfant, s’effacent.

D’humeur guillerette, je suis animée d’une vitalité que je pensais ne plus pouvoir connaître. Je me sens en toutes dispositions pour y mettre un grand coup. Je prépare un souper raffiné à ma petite famille.

Le soir, lorsqu’ils sont de retour, ma fille et mon mari n’en reviennent pas. C’est, autant que je m’en souvienne, la dernière journée avant bien longtemps où j’ai pu honorer, pleinement et conjointement, mes rôles d’épouse, de mère et de maîtresse de maison.

C’est bien connu : toutes les roses ont leurs épines ! Cette fois encore, l’adage ne sera pas démenti. Dans la quinzaine qui suit cette journée exceptionnelle un matin, en me levant… Quelle horreur ! Mes bras et le dos des mains sont littéralement couverts d’éruptions comme d’autant de piqûres d’épingle. Celles-ci se présentent en grandes plaques circulaires ou longilignes, de couleur plus vive que d’habitude. Mes jambes n’ont rien à envier aux membres supérieurs et quelques ecchymoses spontanées se développent sur mes cuisses.

C’est vraiment effrayant ! Jamais ce phénomène ne s’est présenté avec une telle intensité. Il est déraisonnable, maintenant, de persister à croire que seuls l’affaissement du sommier et un écrasement mécanique quelconque, puissent engendrer ceci. Une cause plus profonde en est l’origine. Toute cette histoire m’angoisse, je suis apeurée. Cette journée qui n’en finit pas est psychologiquement éprouvante. Je me refuse toutefois à contacter mon mari, au bureau, pour lui épargner des soucis qui, tout compte fait, n’y changeront rien. Je suis cependant décidée à lui en faire part dès son retour.

C’est avec soulagement qu’en fin d’après-midi, j’entends le bruissement des pneus dans l’allée. Je vais enfin pouvoir partager mon inquiétude avec lui. Sans attendre qu’il se soit débarrassé, trop pressée d’obtenir à tout prix un avis rassurant, je lui fais le récit des événements de la journée. Il écoute avec intérêt, sans pouvoir s’empêcher de marquer son étonnement par des exclamations.

Après quelques instants de réflexion, il me fait part de ses conclusions. Elles sont point pour point identiques aux miennes. Quelque chose de plus profond est à l’origine de ces éruptions et mon organisme doit en être la cause. Consécutivement à nos déductions, il ne me reste plus qu’à voir notre médecin de famille ; dans les meilleurs délais.

Le lendemain matin, à la première heure, je me rends à la consultation du Docteur J.D. Malgré cette profusion symptomatologique, il ne m’accorde qu’un intérêt relatif qui se traduit par une consultation traditionnelle, de pure routine. Je profite cependant de l’occasion pour réitérer ma demande avec insistance : à savoir, de procéder à une analyse sanguine. À mon sens, elle serait révélatrice.

Ce dernier ne veut rien entendre et m’assure de l’inutilité de celle-ci. Il conclut, cette fois, suivant ses observations, à une perméabilité des vaisseaux capillaires ; probablement consécutive à une carence en vitamines. Par conséquent, il se propose de traiter cette affection par l’administration d’un complexe vitaminique qui, selon lui, ne manquera pas de résoudre mon problème.

Rétrospectivement je sais, pour avoir reçu les appréciations de ses confrères, que cette consultation est non seulement entachée d’une erreur professionnelle d’importance mais, de plus, que celle-ci traduit une incompétence indiscutable. Je quitte le cabinet de consultation quelque peu rassurée par l’impassibilité de mon médecin, mais déçue de ne pas avoir pu obtenir les investigations médicales que je souhaitais.

Les produits prescrits par le Docteur J.D. contribuent cependant à résorber assez rapidement mes éruptions, sans toutefois ne jamais parvenir à modifier leur fréquence et, moins encore, à faire cesser leur apparition.

Décembre est à sa fin ; Noël est proche. Notre réveillon sera monotone cette année. Le courage me manque à tel point que j’ai renoncé à recevoir mes parents à souper. Je les recevrai pour le café et nous improviserons pour la veillée. Plus animée que nous ne l’aurions espéré, celle-ci se déroule dans une partie de whist, commentée et discutée à souhait. Le tout arrosé d’un cru savoureux.

Les douze coups de minuit retentissent à notre étonnement. Le temps a passé vite et agréablement. Réciproquement., nous nous souhaitons un Joyeux Noël. Alors, le silence se rompt. À l’extérieur, devant chez nous, monte un chant de Noël entonné par des voix anonymes d’adultes et d’enfants. Tout le monde s’interroge, tandis que j’entrouvre les tentures, pour dissiper ce mystère. Oh, surprise… Ce sont des amis. Suzanne et André qui habitent à deux pas de chez nous. Accompagnés de leurs enfants, de ma sœur Cécile et de son mari Jean-Marc, invités chez Suzanne, ils viennent nous présenter leurs bons vœux de Noël.

Nous les recevons joyeusement. Nous leur proposons de s’installer et de prendre un verre en notre compagnie. Ils déclinent notre invitation. Sur un ton autoritaire mais dont l’intonation transpire l’amitié, ils nous laissent trois minutes pour nous vêtir chaudement et nous rendre chez eux, pour passer le reste du réveillon. Au début, réticente, je dois bien vite me rendre à l’avis de la majorité.

Les quelques centaines de mètres qui séparent nos habitations sont une distance trop importante pour que je puisse la parcourir à pied. Je sais que, bien avant d’y arriver, je devrai m’arrêter plusieurs fois en chemin, pour reprendre ma respiration. Il est donc convenu que je me déplacerai en voiture avec les enfants et que le reste de la troupe suivra à pied, en guise de promenade.

Nous avons ri, nous avons chanté, surtout mon mari que nul ne sait plus arrêter depuis qu’il suit ses cours d’art lyrique en dilettante. Nous avons bu jusqu’à l’aube. Ce fut une soirée inoubliable ; tant par l’ambiance que par la fatigue qu’elle m’a engendrée. Mais je remercie nos amis qui, sans autre raison que l’amitié, ont eu une pensée pour moi en ce Noël 1980.

Traditionnellement nous fêtons la Saint-Sylvestre dans ma famille. Un programme préétabli a déjà prévu la succession des hôtes pour les quatre années à venir. Ainsi, je sais déjà que j’organiserai la Saint-Sylvestre 1983. Cette année ces festivités se dérouleront dans le nord de la France, chez Cécile, ma sœur aînée.

D’habitude très affairée aux préparatifs de cette soirée : achat des cadeaux, choix de ma robe ; débordante d’imagination, pour rivaliser d’élégance avec mes sœurs et belles-sœurs ; au contraire, cette année je suis nonchalante, peu soucieuse de mon élégance et, pour tout dire, indécise quant à confirmer notre participation. Le cœur y est mais la forme n’y est pas.

Ce n’est que l’avant-veille, grâce à l’aide et à l’encouragement de mon mari, que je me décide, vaille que vaille. Inconsciemment, dans le fond de moi-même, je suis satisfaite de cette décision. Pourquoi rater cette soirée toujours réussie !… Tout bien réfléchi, ces quelques jours hors de nos habitudes m’aideront certainement, dans cette ambiance de fête, à reconsidérer, à leur juste valeur, les événements des derniers mois. Ma décision de fêter la Saint-Sylvestre est prise, une fois pour toutes et tout me semble facile maintenant.

Le jour venu, c’est avec gaieté que je m’emploie à me préparer. Dix-sept heures viennent de sonner. C’est le 31 décembre. J’en ai fini de mon fard et de mon rouge à lèvres. À peine ai-je franchi la porte du salon que mon mari y va d’un sifflement caractéristique qui en dit long. Bénédicte, plus réservée, se tenant les mains sur la poitrine, dit simplement, avec la candeur d’un enfant : « Que tu es belle, maman ! ».

Et mon mari de poursuivre : « Tu es séduisante ! », avec une lueur dans le regard qui traduit sa pensée. Il est charmant !…

Je profite du moment pour me présenter. Dans mes habits de fête, presque moi-même, si on veut ignorer quelques plaques éruptives incrustées dans les avant-bras et la pâleur de mon visage, dissimulée à grand renfort de fard, j’avoue juste trente ans et réponds au prénom d’Hélène qui, pour reprendre une expression chère à mon mari, est tout un programme.

Ma taille étant plutôt petite, j’y supplée par d’élégants talons de hauteur raisonnable. Mes cheveux châtain clair, d’un naturel ondulé, tombent sur mes épaules. Je porte une robe du soir, de couleur sombre, ajustée au buste avec un décolleté discret ; plus ample à la taille, elle tombe en ondes souples sur des chaussures dorées. La cape longue, de même teinte, attenante à l’ensemble, laisse apparaître les épaules. Largement découpée vers l’avant en une forme évasée, elle est bordée d’un liseré doré. L’ensemble est soutenu, à hauteur de poitrine, par une rose en tissu noir, aux pétales mordorés.

Dans l’ovale du visage se découpent des yeux rieurs d’un bleu profond. Les lèvres bien dessinées ne demandent qu’à s’entrouvrir en un sourire heureux. Femme accomplie, je possède une silhouette agréable très féminine. D’un naturel spontané, je peux être à la fois : tendre et passionnée, expressive et secrète, vive et tolérante.

Durant quelques instants encore, je m’assure devant le miroir qu’aucun détail ne m’a échappé. Mon mari commence à manifester son impatience. En hâte je passe ma fourrure ; nous voilà prêts pour aller au-devant de l’année nouvelle, qui va bientôt naître et avec elle ses joies et ses peines.

Le voyage se passe sans encombre. Tous trois, nous sommes détendus mais quelque peu impatients d’arriver à destination ; ce qui ne saurait tarder, maintenant. La frontière se dessine devant nous.

Nous sommes accueillis par ma sœur, avec le soulagement de la patience récompensée. Une activité débordante règne dans la maison. Chacun s’affaire à sa tâche avec application. Mon beau-frère Jean-Marc se bat avec les rallonges de la table. Pendant ce temps, mon père, décontenancé, s’agite et attend l’hypothétique victoire de son gendre, les bras chargés de vaisselle. Maman tente de calmer les enfants. A la cuisine, mes sœurs et belles-sœurs tranchent, pèlent, égouttent, activent les fourneaux.

Daniel a la mission de confiance de remonter les dives bouteilles du cellier. Moi, je ne suis pas encore sollicitée, mais manifestement j’ai de quoi faire ma B.A. Je choisis de garnir les hors-d’œuvre ; travail agréable qui me permet, en plus, de goûter quelques fruits de mer, à la dérobade. J’ai beau être souffrante, je n’en conserve pas moins une bonne fourchette !… Depuis toujours je peux me permettre de manger n’importe quoi, sans porter préjudice à ma ligne.

Une heure plus tard, la table est dressée. Les cadeaux sont disposés autour du sapin. Le bois crépite dans la cheminée. Ma sœur Véronique et Francis son mari viennent d’arriver, avec mon garnement de filleul. Le dernier couple invité, des amis voisins, se découpe dans l’embrasure de la porte. Ils nous sont présentés.

Elle, Régine, est affable et souriante. Elle préfère, aux formules toutes faites, un langage plus coloré et plus parlant. Lui, Guy, plus taiseux, est cependant à l’aise, dès le premier abord. Mais c’est là sa moindre particularité. On ne peut s’empêcher d’être surpris par son imposante stature. Cet homme grand, massif, est l’incarnation de toutes les forces de la nature : un chêne solide, un roc imbrisable. Et pourtant…

Tout est en place, tout est prêt ; le réveillon peut commencer. Rapidement, Daniel et moi nous sympathisons avec ce couple. Chaleureusement, ils nous invitent à leur rendre visite dès notre prochain voyage en France. L’ambiance s’installe, grandit et se maintient jusqu’à l’aube. Je me détends, je me plais, je m’amuse ; mais bien vite je dois renoncer à la danse. Mes essoufflements me rappellent que quelque chose se passe en moi. Qu’à cela ne tienne… Je profite du moment présent…

Cette soirée, elle aussi, reste inoubliable pour moi et aussi pour ma famille et la belle-famille. Cette année, pour la première fois, physiquement éprouvée, je n’ai pu accomplir la traditionnelle tournée de l’an. Les jours qui suivent ces festivités sont employés à un repos réparateur, bien nécessaire.

Certes, fatiguée, je le suis ; mais heureuse d’avoir aussi joyeusement débuté l’année. Je suis calme, détendue, je me surprends à fredonner les refrains qui m’emplissent encore la tête. Soudain une préoccupation s’impose à mon esprit. Au fait, qu’est-il advenu de mes résultats d’analyse ? Pourquoi le Docteur G.P n’a-t-il pas donné suite à ses investigations, comme convenu ?

Ces deux questions suffisent à me faire décrocher le combiné. Après quelques signaux sonores, j’obtiens la communication avec la personne intéressée. Je me présente « Madame Weyn… « et il s’ensuit un échange de politesses, de circonstance. Celui-ci s’informe, avec la jovialité qui lui est propre, si cette fin d’année s’est déroulée selon nos souhaits, etc, pour en arriver au sujet de ma communication.

– Êtes-vous en mesure de me communiquer les résultats de ma prise de sang ?

Je lui précise, d’une façon tout automatique, mon nom de jeune fille, puisque c’est à ce titre que je me suis inscrite au laboratoire. J’entends à l’autre bout du fil le froissement du papier que l’on consulte, le bruit caractéristique du va-et-vient des tiroirs à dossiers. Au bout de quelques instants, je distingue quelques phrases, en monologue, dont le sens m’échappe.

Ce silence me semble bien long, mais j’attends patiemment, calée confortablement dans un fauteuil. Le timbre de sa voix a changé lorsqu’il reprend la conversation. Il est intime, soyeux. Ses expressions sont délicates et quelque peu embarrassées, mûrement réfléchies avant d’être exprimées. Ce qu’il me dit ne concerne pas Bénédicte, il me parle de moi. Il me dit que, depuis plusieurs semaines, il essaie de mettre un nom connu sur la feuille de résultats qu’il détient depuis longtemps. Qu’il ne connaissait pas mon identité de jeune fille. De mon côté, je ne comprends rien à tout ce verbiage. Je me demande où Monsieur G. P. veut en venir. Qu’il ne connaisse pas mon identité de jeune fille est bien normal. C’est notre fille qui est reprise sur ses tablettes, et non moi.

Ensuite, conscient probablement de la confusion qu’il entretient, ses propos s’éclaircissent. Il s’agit de mon sang et, plus précisément, des résultats d’analyse de ce sang. Ceux-ci ont révélé une formule sanguine anormale.

Il me propose de passer chez lui prendre rapidement possession de mes résultats, de les soumettre à mon médecin traitant et d’exiger une seconde analyse de contrôle.

Ma curiosité aiguisée, j’essaie, mais en vain, d’obtenir davantage de renseignements. Celui-ci élude brillamment les questions que je lui pose et il me rassure d’une façon paternelle. Il termine cette conversation en m’expliquant que l’on doit trouver les causes de la maladie, maintenant jugulée, de sa petite cliente, en dehors du contexte parental. Les analyses pratiquées dans ce sens n’ont rien démontré.

Je raccroche sans émotion, satisfaite de cette fin de communication, sans attacher trop d’importance au contexte de celle-ci.

Je suis impatiente, une seule chose m’importe : accueillir mon mari à son retour du bureau. Mon impatience est bientôt calmée. J’entends le bruit de ses pas résonner sur la terrasse. De mon côté, j’ai préparé des apéritifs comme si le réveillon devait recommencer. Après les petits bisous de la rentrée, nous passons au salon et je lui relate les événements de la journée. Il s’assombrit dès que j’aborde ma communication avec le Docteur G. P. Il décide sans plus attendre de se rendre chez lui pour récupérer ma feuille d’analyse. Dans le fond, je n’en attendais pas moins de mon mari, toujours attentif à ma santé. Malgré tout, je trouve cette démarche instantanée quelque peu surfaite.

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