Les miettes d'Epulon

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Après le lancement pionnier des histoires de vie au début années 1980, Franco Ferrarotti réalise ce qu'il a théorisé. Il met en culture autobiographique sa riche existence, quoi qu'il en dise. La traductrice de l'ouvrage Antonella De Vincenti, influencée par les travaux de Franco Ferrati lors de ses études en sociologie, a été heureuse de compléter sa connaissance de cet auteur.
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782336272320
Nombre de pages : 490
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Les Miettes d'Epulon
Récit initiatique d'un pionnier des histoires de vie

Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Dernières

parutions

Volet: Formation Isabelle GRAITSON, L'Intervention Narrative en Travail Social. Essai méthodologique à partir des récits de vie, avec la collaboration d'Elisabeth Neuforge, 2008. Danielle NOLIN, L'art comme processus de formation de soi, 2008. Elizeu Clementino de Souza (coord.), (Auto)biographie. Ecrits de soi etformation au brésil, 2008. Ronald MÜLLER, Jean Rouppert, un dessinateur dans la tourmente de la Grande Guerre, 2007. Christian GÉRARD, Une histoire de prise de conscience. Modélisation d'une intelligence en action, 2006. Josette LAYEC, Auto-orientation tout au long de la vie: le portfolio réflexif, 2006. Ha Vinh Tho, De la transformation de soi. L'éducation des adultes au défi des histoires de vie, 2006. Martine LANI-BA YLE (dir.) et Marie-Anne MALLET (coord.), Evénements etformation de la personne, 2006. Anne MONEYRON (coord.), La Méthode Jean Moneyron, 2006. Jean-Yves ROBIN, Un tournant épistémologique, 2006. Christophe GAIGNON, De la relation d'aide à la relation d'êtres. La réciprocité transformatrice, 2006.

Franco Ferrarotti

Les Miettes

d'Epulon

R£cit initiatique d'un pionnier des histoires de vie

Pr{face de Gaston Pineau Tradudion et Présentation

d'Antonella Marcuai De Vincenti
DeJJ-ins d'Alberto Sughi

L'HARMA Tfi\N

Les dessins et l'illustration de couverture d'Alberto Sughi sont sous le copyright d'Alberto Sughi. Nous remercions l'auteur pour l'autorisation de leur publication. Alberto Sughi, né à Cesena en 1928, s'est formé artistiquement à Rome, où il vit et travaille. Ses œuvres sont présentes dans toutes les plus importantes expositions d'art contemporain, de la « Quadriennale» de Rome à la « Biennale» de Venise, aussi bien que dans plusieurs des expositions qui ont proposé hors d'Italie le parcours de l'art italien depuis les années soixante à aujourd'hui.

@

L'HARMATTAN,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-07758-4 EAN : 9782296077584

Table des Matières

Préface par Gaston Pineau

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Avant-propos. Les miettes d'Epulon
Voyage à la recherche Vomissement Connaître paternel des identités un baptême perdues anormal d'eau lustrale

21 23
25 29 33 35 37 43 45 49 51 55 61 regard du père 63 67 69

par la peau

La valeur des mots « Rara avis» dans un clan d'irascibles Dystonies neurovégétatives..

Le cousin Monseigneur. Bon sang ne ment pas Cadavres en bateau et oiseaux peintres

Routes et marais.. Le silence paternel L'incompréhensible

La culture est agriculture Avantages de la maladie

Foudroyé par l' opéra L'industrie du ciment blesse les collines

73 75

5

Découvertes S'endormir

en première

vacance

77 79

et poser des questions

Simplifications de la famille élargie L'épiphanie de la marée basse Le Piémont périphérique Le Pô s'amuse
Dans le monde Avant l'asphalte de l'oralité paysanne

81 83 85 89
93 95

Un mythe sacrificieL Rêve.
Enseignements paternels

97 99
101 103 107 109 111

La maladie du souffle Oiseaux, rides et visages Arbres Instituteurs Des moments fondateurs

113 115 ans 117 119 123 125 127 129

Les mots exacts Le souffle froid des quatre-vingt-dix Gymnastique La masnà Fuite et sens de la culpabilité La planète inconnue Et in Padania ego mentale

anti-artériosclérose

6

L'odeur

du bois

131 133 137 143 151 le sens de la vie, dans un geste minime, 155 159 163 au cimetière 169 171 173 175 179 183 187 189 191 193 195 197

Oublier pour se souvenir Renseignements sur les années difficiles

Un noir nuage d'été Quatre frères... Dans les plis insignifiants, le caractère Un père, pas un ami L'incongruité La promenade Coïncidences Questions de statut de l'enfant et résonances

sans réponse

Messages à l'outre-tombe Il ne faut pas blesser la terre Semer à la main est un geste de salut à la terre La lumière diffuse Ombres Souvenirs Protection chinoises, des abondantes chutes de neige

sons prémonitoires

d'enfance... textile

Une dent pour la Pâque H ypermnésie

Mémoires utérines
Ecrire comme activité substitutive du vivre

199
201

7

Trino, Tridinum, Rigomago Un antifascisme par la peau
Le cochon va mourir Le cochon hissé comme un drapeau Vacances au Monferrato

203 205
207 209 211 215

La tristesse du cochon

Présentation du trajet et des œuvres d'un pionnier génial par Antonella MarcucciDe Vincenti Références bibliographiques

217 239

8

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PRÉFACE

FRANCO FERRAROTII ET LE GAI SAVOIR DE L'AMOUR DE LA VIE

Il faut rendre grâce à Antonella Marcucci De Vincenti de cette traduction et présentation des « Miettes d'Épulon », un des derniers livres de Franco Ferrarotti. Elle rend un grand service au monde francophone. En effet elle réactualise, enracine et éclaire, à la fois une œuvre et un auteur d'exception. Elle rend présente la dynamique bio-cognitive d'un créateur, pionnier majeur en sciences sociales et dans l'émergence des histoires de vie dans les années 1980. Connaître joyeusement in vivo, par la peau et les mots

Les Miettes d'Épulon révèlent un homme « consumé. .. par la flamme intérieure que la passion pour la connaissance allume dans certains êtres humains - quelques dizaines en un siècle - et qui s'avère dévorantejusqu'à la mort». Une première lecture m'amène à oser penser que Franco Ferrarotti fait partie de ces quelques dizaines d'auteurs qui, au cours d'un siècle, réussissent à théoriser socialement la flamme de leur passion pour la vie, et à la communiquer. Ils contribuent ainsi à construire in vivo et

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en confrontation socio-théorique, malgré tout, un savoir joyeux de la vie qui enchante ou ré-enchante les vivants. Les miettes que nous livre Franco Ferrarotti de sa vie font entrevoir un singulier universel fascinant. Au summum de sa culture, Franco opère et fait opérer des épiphanies biocognitives avec la moindre poussière, la plus imperceptible odeur ou saveur, le plus léger pli de paysage, le geste le plus insignifiant ou même le plus repoussant: témoin la scène inaugurale du vomissement paternel instauré en baptême initiatique. Elle restera un passage anthologique d'une ontogénèse intergénérationnelle. Culture incarnée mariant superbement connaissance par la peau et poids des mots. En re-suscitant les sources et terreaux humains de sa formation expérientielle initiale, la raison dialectique fait réaliser à Ferrarotti ce qu'il a théorisé. Rare tour de force qui féconde vie et théorie, épreuve, cœur et intelligence de la vie pour produire un gai savoir. Un savoir in-vivo qui d'abord réussit à ne pas être triste, désabusé, cynique ou désespéré tout en étant réaliste. Et malgré les verdicts d'impossibilités décrétés par de savants et suffisants docteurs en vrais savoirs, in-vitro. Un gai savoir ou une gaie science, poursuivie de façon plus ou moins connue et reconnue depuis des siècles par des amants tenaces de la vie, malgré ces docteurs et surtout malgré la mort, et en raison même de la mort. Relier le mouvement anthropoformateur des histoires de vie à ce courant bimillénaire d'un gai savoir vital en construction n'est peut-être que prendre conscience de sa profondeur et de son enjeu historique (Pineau, 2009).

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Franco est un de ces rares hérauts qui - quelques-uns par siècle - réussissent héroïquement à percer les frontières délimitant les luttes de pouvoirs entre constructions de savoirs légitimes. Luttes à l'histoire politiquement refoulée et méconnue. Il est un des rares auteurs-acteurs modernes-et plus justement postmodernes - qui porte le mouvement socio-formateur des histoires de vie à l'ampleur historique d'une révolution bio-cognitive et bio-politique, entre autres en visant à réaliser une nouvelle division sociale du travail intellectuel avec la vie... avec sa vie. Il vit la triple révolution autobiographique - psychologique, politique et épistémologique - développée par Philippe Lejeune dans Signes de vie (2005). A la question de son père: « Que disent tes livres at!jourd'hui ? )), Franco pourrait répondre « Lis celui-là ». Ou mieux il le lui lirait ou le lui raconterait. Ce livre continue et accomplit l'immense et infmi dialogue vital intergénérationnel amorcé dans l'enfance et butant au seuil des mots, des sexes, des âges et des morts. Il fait partie d'une anthropo-formation intergénérative où les êtres s'enfantent les uns les autres, réciproquement, entre vies, naissances et morts. Peu importe de préjuger la réception du père. On peut imaginer qu'il lise, entende et comprenne. Sans doute à l'insu du f1ls, dans son for intérieur. Ce livre-là le ressuscite. La relation intergénérative fait son œuvre. Elle fait parler franco, performe en articulant simplement et puissamment expérience et expression, selon la construction d'une identité dialogique en travail. Travail de retournement bio-réflexif selon des boucles étranges créatrices paradoxales de nouvelles formes de vie et de communication. « Lorsque je me sens

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véritablement vieux et décrépit, je me découvre enfant. Je rentre dans la terre enchantée de l'enfance éternelle» .

Et Franco nous y fait rentrer avec lui. Rentrée qui ne déploie tout son sens qu'à l'éclairage de son long et complexe parcours, transdisciplinaire, transprofessionnel et transocéanique. Antonella Marcucci le présente en un précieux et inédit texte complémentaire à ces miettes.

Le paradoxe Ferrarotti
Pour cette introduction, sont utiles, je pense, les grandes lignes de son œuvre et de sa vie que trace sa collègue la plus proche, Madame Macioti, dans un tout récent ouvrage en anglais (Ferrarottt~ 2007) qui reprend ses textes de 1976 à 2005 :
« De toute évtdence, dit-elle, il y a un paradoxe Ferrarotti. .. Il se dit et se veut solitaire, franc-tireur - outsider - et en même temps il a mené plusieurs cam"ères et est omniprésent non seulement en sciences sociales, mais aussi dans la vie sociale, les arts, les médias )).

Homme et œuvres sont d'une vitalité paradoxale, stimulante, éblouissante, rafraîchissante mais pas facile à saisir, à comprendre et à analyser. Heureusement, Madame Macioti nous y aide en proposant quatre sources d'intérêt majeur qui façonnent et sculptent l'œuvre du paradoxal Ferrarotti : - le destin de la raison dans une société techniquement avancée; - le temps et la mémoire dans la formation l'histoire humaine, aussi bien à partir de l'initiative de des

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élites que de la pression d'en-bas; - la recherche par la rupture institutionnelle; - la production

des acteurs de base, venant

de sens et l'émergence de la violence de communication interpersonnelle et sociale du sacré. à rassembler les prmc1paux

Et dans l'ouvrage, elle réussit textes de l'œuvre en 3 secteurs:

- anciennes et nouvelles modernités - théories sociales et méthodologies - le sacré et les modalités séculières. Histoire et Histoires de vie

La contribution pionnière sur les Histoires de vie se situe principalement dans le deuxième secteur, théories sociales et méthodologie, mais en transactions directes avec les deux autres. En 1981, est édité en Italie, avec parution en France en 1983, un des premiers livres européens sur l'approche biographique en sciences sociales. Il est titré « Histoire et Histoires de vie)) pour deux raisons: - bien afficher la matière première spécifique qui constitue l'approche biographique: la ou les temporalités à conjuguer, individuelles et collectives, courtes et longues, passées, présentes et futures; - ne pas réduire l'approche à une simple méthodologie qualitative de recueil de données.

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Pour lui, l'approche biographique « ouvre une nouvellephase de la rechercheen sciences sociales)) (p. 30). Et il argumente pour une double ouverture: - épistémologique d'abord: appel à la raison dialectique pour éviter l'appauvrissement épistémologique de la raison positiviste instrumentale; - méthodologique en prônant une recherche participative remettant en cause la division disciplinaire classique du travail entre théoriciens et praticiens. Il s'identifie lui-même comme co-chercheur. Et Antonella Marcucci De Vincenti évoque un mot italien spécifique «ricercato» pour nommer cette recherche participative. Un des derniers ouvrages s'intitule d'ailleurs: Identité Dialogique. Ces Miettes d'Épulon constituent donc un précieux point d'orgue mettant en résonance plus de trente ans de recherches et d'actions sociales et plus de quatre-vingt d'auto formation vitale inter- et transdisciplinaire. Et ce n'est pas fini. «J'adore renaître» ! Rencontres Personnellement, je n'ai pas rencontré souvent Franco Ferrarotti, même s'il m'a beaucoup inspiré et accompagné depuis le début des années quatre-vingt. Quatre fois seulement, mais quatre fois marquantes: - une première fois à Paris en 1985, lors du lancement du premier numéro de la revue Education Permanente (1984. n° 72-73) sur les histoires de vie entre laformation et la

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recherche. Il m'a fait prendre conscience alors de la nécessité éthique et épistémologique de rechercher une parité de relation même avec une disparité de positions pour accompagner la construction d'historicités individuelles et collectives autonomisantes. - une deuxième fois à Genève, en 1988, à la soutenance de thèse de Christine] osso intitulée «le s1!jet en ftrmation» et publiée en 1991 sous le titre « Cheminer vers soi ». Le paradigme du singulier pluriel que Christine développe pour comprendre la spécificité de la formation existentielle expérientielle «exprime bien les tensions dialectiques dans lesquelles la vie prend vie, s'invente et seperpétue» cr osso, 2008, p. 9). - et enfin les deux dernières fois à Rome, en 2007 et 2008, en dialogues directs préparés et enregistrés grâce aux bons soins d'Antonella Marcucci et de Maria lmmacolata Macioti. Ce livre et la réédition de Histoire et histoires de vie résultent de ces deux rencontres dialoguées. Un DVD Ferrarotti/Pineau Rome 2008 garde les traces de cet entretien extrêmement dense avec, entre autres, de grands moments sur le sacré comme réalité méta-humaine nécessaire à la co-existence humaine.
« Rfduit à l'essentiel, ceparadoxe plus du sacré est que le méta-humain (Le paradoxe est le

nécessaire à la co-existence humaine))

du sacré.

1985- p. 91)... « La genèse du sacré est dans le besoin de communauté)) (p. 106)... « Ce qui est profond aime le déguisement. Le sacré, c'est la blessure, le coup de lime quotidien qui nous retient

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l'histoire) la fin de l'histoire) la béatitude ou l'échec de l'accomplissement )) (p. 16).

d'oublie0 tout en faisant

Les emballements et enthousiasmes de Franco suscités par le travail de cet intérêt me font prolonger un de ses retournements verbaux. Il transforme la « fin» souvent annoncée du sacré en «faim» inhérente et ambivalente de l'humain pour le sacré, faim formatrice ou dé formatrice. Son ambiguïté satanique du sacré développée en 1985 préfigure la montée des intégrismes mortifères actuels. Et cette montée ne peut être enrayée par de simples condamnations ou dénégations primaires. Le sacré est à former autant qu'il forme et déforme. Oser réfléchir cette hiéro-formation complexe, ambivalente, contradictorielle, transhumaine et transociale est un défi vital pour construire un avenir durable. Franco Ferrarotti est un affamé de sacré. Et le travail que ce sociologue accomplit pour combler cette faim est extrêmement éclairant et stimulant pour renouveler les visions de la formation du social, de l'individu et du sacré. Il m'a fait comprendre alors l'heuristique de la co-existence tensionnelle, dans mon périple formateur autour de la Méditerranée, entre le François d'Assise et le Franco de Rome. Tour et détour de la ruse hiéroformatrice.

Gaston Pineau, Université François Rabelais de Tours

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Références

Ferrarotti

Franco, 2007, Social TheoryfOr old and new modernities. Lanham, Lexington

Emrys on Socie!} and Culture 1976-2006, Books.

Josso

Marie-Christine, 2008, Préface à Elizeu Clementino de

Souza, (coord.), (Auto)biographie. Écrits de soi et fOrmation au
Brésil, Paris, L'Harmattan, Lejeune Philippe, Paris, Seuil. p. 7-15.

2005, Signes de vie. Le pacte autobiographique 2,

Macioti Maria L, 2007, Introduction: Ferrarotti In Ferrarotti, 2007, p. xi-xiii

A Portrait of Franco

Pineau Gaston, 2009, Le gai savoir de l'amour de la vie ln Bachelart, Dominique (coord.), Le biographique,la réflexivité et
langues, cultures et fOrmation. Paris,

les temporalités. Articuler L'Harmattan (à paraître).

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AVANT-PROPOS

Miettes de vie? Non, cela n'a pas été le festin somptueux du riche Epulonl. A y réfléchir, cela n'a pas été grand-chose. Et c'est passé plutôt rapidement. La vieillesse m'est tombée dessus à l'improviste. Aucun préavis, aucune prémonition ne m'avait annoncé l'arrivée de cette hôte incommode. Non, cela n'a pas été le repas lucullien du riche Epulon. Toutefois, sous la table, j' ai pu en saisir quelques miettes. Je les offre, en réfléchissant cette fois à mon enfance, sans prétention et sans en attendre grand-chose, au lecteur de bonne volonté. J'espère qu'il ne fera pas la Bne bouche.

Augustin de Thagaste, devenu, après avoir atteint la paix des sens, l'illustre évêque d'Hippone, parlait avec Dieu. Le sage Montaigne, dans l'épaisse tour au sommet de la colline dont était issu le nom de sa lignée, parlait avec lui-même. Rousseau parlait avec le monde, insouciant de surprises et de scandales.

1 Epulon: ce nom, qui dans l'ancienne Rome désignait un magistrat chargé d'organiser les banquets publics, est utilisé par les Italiens comme prénom du riche festoyant dans la parabole de Lazare de l'Evangile de Luc.

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Moi, je parle avec mon père. C'est lui mon interlocuteur Il est antagoniste. J'ai pris, bien entendu, mes précautions. mort depuis un bon moment. Rome, 11 janvier 2005

P.s. : En donnant remercier Antonio

congé à ces pages, je me sens obligé de Castronovo dont l'amitié ne voile pas Macioti, sévère épura-

l'acuité critique, et Maria lmmacolata trice des passages controversés.

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LES MIETTES D'ÉPULON

« Homo quidam erat dives et induebatur purpura et bisso et epulabatur cotidie splendide et erat quidam mendicus nomine Lazarus ad januam qui jacebat eius ulceribus plenus caPiens saturari de micis quae cadebant

de mensa divis... )) (secundum

Lucam, 16 :19-21).

« Il était une fois un homme riche habillé de pourpre et de soie qui prenait chaque jour des repas magnifiques, et il y avait à sa porte un mendiant nommé Lazare, couvert de plaies, désirant se nourrir des miettes qui tombaient de la table du riche... »(Luc, 16: 19-21).

Mon problème Épulon.

est que Je SulS à la fois Lazare

et le riche

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VOYAGE À LA RECHERCHE DES IDENTITÉS PERDUES

Ceci n'est pas l'histoire de ma vie. Aujourd'hui, il est probable que ma vie, comme celle de beaucoup, n'ait d'histoire. Il existe des traces, des miettes, des tronçons. vie en miettes, mais peut-être n'est-elle plus ou n'est-elle encore une Vle.

fort pas Une plus

Il Y manque un projet. Dans ma vie on peut retrouver des tentatives de projet, des propos, des livres qui sont des listes de propositions, pas trop différentes de celles que les jeunes hommes rangés rédigeaient autrefois le premier jour de l'an. La beauté des intentions du nouvel an réside dans la nostalgie et dans le sentiment de culpabilité pour ne pas les avoir tenues. Aujourd'hui un projet de vie est difficile, peut-être impossible à concevoir. Il faut se contenter de fragments de phrases morcelées, d'aphorismes, de sensations livrées, de quelques vers pas toujours bien réussis, de souvenirs. Bribes de vie, miettes ramassées par hasard, sans aucune attention à l'ordre chronologique. Seulement des bribes, poussière au vent. Je débute par l'enfance. Autrefois on m'a reproché de ne pas en avoir parlé (par exemple, Stefania Rossini de l'Espresso, lors

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de la présentation de mon livre Pain et travail. Mémoires de l'outsider). Mais c'était évident que j'en aurais parlé, même trop. Je débute donc par l'enfance. Comment pourrais-je faire autrement? Par quoi d'autre pourrais-je commencer? Ce n'est pas parce que «the child is father to the man », mais simplement parce qu'elle arrive avant, même pour celui qui ne croit pas à l'ordre chronologique et qui ne voudrait jamais devenir le notaire de lui-même. Qui peut nier avoir été un enfant? Seulement un rhéteur décidé à se convertir et à passer de l'athéisme militant au catholicisme tartufe pour vendre l'histoire du Christ et en faire un best-seller international, comme Giovanni Papini, qui put afftrmer n'avoir jamais été un enfant. De plus, on ne risque pas d'offenser quelqu'un: qui pourrait se sentir offensé par les souvenirs d'un enfant? D'ailleurs - une autre raison non négligeable en parlant de mon enfance je parle de personnes qui sont mortes, pour la plupart. Et, si elles vivent encore, elles sont trop âgées pour réagir. Elles ont atteint la quiétude, la lunaire « mare tranquillitatis ». Ou alors elles sont trop faibles en général, et faibles des yeux en particulier, pour lire et faire un recours éventuellement auprès des avocats. Autobiographie, donc, débutant par l'enfance. Entreprise incommode, apte toutefois à exprimer ces mouvements prudents de rapprochement circonspect au sujet, qui peuvent faire penser au repas du tigre, au goûter d'avance, au « whetting appetite ». Une autobiographie ou une autobiologie? Un voyage, tout de même, à la recherche des identités perdues. Le désir - impudique par déftnition - de parler et écrire sur moi-même me touche au moment en apparence le moins opportun, lorsque le soma vacille sous le poids des différents aliments, de la prostate à l'hypertension, tout en passant par

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une pointe de hernie, la fièvre paludéenne, une occasionnelle colique des reins, et l'identité psychologique se fait diaphane et tend à s'effacer. Autobiographie ou de la vanité. Vraiment? N'est-ce pas plutôt un affaissement masochiste? S'auto-ausculter est aussi un moyen comme un autre, probablement le moins élégant, de se plaindre. Autobiographie, auto biologie : auto chirurgie ? Pendant des années, dès ma première enfance, j'ai griffonné des cahiers, des agendas, des feuilles éparses - je me suis mis en récit, j'ai cherché ainsi à vivre deux fois. Pouvoir réunir l'expérience directe et la conscience réfléchie. Nous sommes seulement ce que nous avons été. Nous sommes des souvenirs plus ou moins effacés. Je les ai déposés sur des centaines de cahiers. Par chance, l'écriture en est illisible, même pour moi. Ils demeureront abandonnés, livrés à la poussière et à la critique la plus dure et définitive, celle des rats. Je suis né à la campagne, enfant d'une pauvreté récente, pas encore bien assumée, et dans l'isolement social. Une belle chance. Je n'ai pas été gâté. J'ai vu naître les petits veaux dans l'étable quand moi, je pense, j'avais trois ans. Le jour de ma naissance était un vendredi, un vendredi d'avril, le sept avril pour être précis. Ma mère fait un récit de ma naissance qui est probablement le fruit de l'amour maternel: il s'agissait du vendredi de la passion du Christ et l'enfant naissait au moment où éclataient les feux d'artifice de la semaine sainte. Il devait être environ trois heures de l'après- midi, mais ce

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n'était pas le Christ qui mourait sur le Golgotha, qui naissais en ce jour et à cette heure-là2.

c'était moi

On m'a dit que je suis né à Palazzolo Vercellese, à trois, peutêtre quatre kilomètres de Trino Vercellese, arrivé à la notoriété publique en raison de la centrale nucléaire « Enrico Fermi », mais déjà connu à l'époque comme la «Lipsia Italiana3» en raison de ses célèbres typographes. Dans la réalité je suis né en dehors du village dans une ferme proche du fleuve Pô, dans la localité dite «la Fomace », localité audessous du niveau du fleuve. Donc, et non par hasard, la patrie idéale de l'humidité et des affections pulmonaires. Une situation d'urbanisme que j'ai retrouvée un demi-siècle après, au cours de mes recherches sociologiques dans le quartier Magliana de Rome, quartier bâti au-dessous du niveau du Tibre par les palazzjnari et fruit de la spéculation sauvage de l'industrie du bâtiment4.

2 En réalité, le calendrier de l'année 1926 dit que le sept avril était un mercredi, jour de Saint Ermanno, mais dans l'histoire populaire la précision chronologique n'est pas importante. Ce qui compte est l'imaginaire individuel et la conscience transfigurée de la collectivité, le monde tel qu'il est perçu, l'expérience vécue. 3 « Leipzig italienne ».

4 Franco Ferrarotti avec la collaboration de Paola O. Bertelli, J'vIarina D'Amato, Maria Immacolata Macioti, Mondadori, Milano, 1981. Maria Michetti, Laura Tini, Vite di Perijeria,

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VOMISSEMENT PATERNEL UN BAPTÊME ANORMAL D'EAU LUSTRALE

Ma rencontre

avec le père - moment

de très grande intensité

- a été le moment dans lequel les rôles se sont mystérieusement renversés et moi, le f1ls dépendant et indigent, je suis devenu le «caretaker» à la place du nourricier; je me substituais au pourvoyeur, à celui qui repère les moyens de subsistance. Peut-être n'avais-je pas encore dépassé huit ans. J'allais à l'école primaire de Turin, école dédiée à la princesse du Piémont, à l'entrée d'une allée de vieux platanes qui conduisait en direction de Marano Po. Mon père avait été reconduit à la maison vers le soir. Le ciel s'assombrissait. L'amenaient, en le soutenant des deux cotés, deux de ses amis, camarades de libations mémorables. Ils l'amenaient sur leurs épaules; les pieds seulement le terrain pavé de cailloux d'une façon irrégulière. effleuraient

Mon père paraissait se bercer et presque danser. De loin il faisait penser à un chiffon gris - la couleur de son gilet à l'ancienne - tendu dans le vent, faiblement agité comme un drapeau fatigué. Mais ce mouvement oscillatoire et l'allure incertaine faisaient penser au singe, à un orang-outang qui essaie un pas de danse. Mon père s'était évanoui. Les copains le soutenaient avec fatigue parce qu'ils étaient également ivres. Ils l'amenaient du

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bistrot à la maison parce qu'ils craignaient le pire. Ils ne voulaient pas créer de problèmes ou donner des soucis au patron du bistrot. D'ailleurs chez nous on meurt toujours à la maison. Même lorsqu'on se trouve à l'hôpital ou dans une clinique, lorsque la situation du malade s'avère désespérée, on revient chez soi. Ma mère s'était enfermée dans la chambre à coucher. Elle ne voulait pas le voir. Elle voulait le punir. Elle ne voulait plus de lui. Elle ronchonnait: «Il doit avoir bu, mangé et fumé comme d'habitude, plus que d'habitude, selon sa coutume ». Les hommes le déposèrent - c'est le mot exact, je me souviens très bien de la scène - comme s'il s'agissait d'un sac demi-vide, inerte, sur une chaise longue délabrée dans le couloir sombre du vieux palais délabré qu'on habitait dans la contrée nommée« La fusa ».

Je m'agenouillai face à mon père inconscient, face à un père évanoui et pâle comme un chiffon délavé, comme un torchon de cuisine. Et je commençai, plutôt mécaniquement, à lui caresser le sternum, après lui avoir enlevé le gilet et ouvert la chemise. A lui frotter la poitrine poilue, à lui faire ce que j'avais vu faire par les mères pour aider les nourrissons à digérer après la tétée. Je lui frottais le sternum avec les deux mains, comme je pouvais, essayant de le réveiller. Je massais rythmiquement. Je n'avais aucune crainte. Je procédais comme un professionnel de l'urgence en culotte courte.
Au bout d'environ une heure, si je me souviens bien, mon père parut reprendre connaissance. Il tourna la tête vers moi, qui maintenant étais à côté de lui. A l'improviste, sortit de sa bouche, avec violence, un flot de liquide couleur violet

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noirâtre, assez semblable à la couleur des chaussettes d'un skieur que j'avais aperçu par hasard en passant par Suse au nord de Turin. Le liquide chaud du vomissement de mon père se déversait sur moi, d'abord avec une certaine violence, après plus calmement, tranquillement. J'en étais inondé comme pour un baptême. Mais la puanteur, l'odeur âcre étaient insupportables. Ma mère punissait mon père. Inaccessible comme un rocher de haute montagne, en silence, immobile, elle le regardait souffrir. Des années plus tard, elle n'avait pas appelé le médecin pour lui appliquer un cathéter lorsqu'il ne réussissait pas à uriner. Elle l'avait laissé souffrir pendant des heures. Pour le punir d'avoir bu malgré tout. Toutefois ma mère pense à sa mort et à être enterrée avec lui. C'est son unique préoccupation. Comme si mourir était seulement un changement d'adresse. A mon père je parle aujourd'hui qu'il est mort plus que quand il était vivant. Ma mère est heureuse de la niche qui l'attend auprès de celle de son mari, avec la petite photo ronde du père. La mort chez nous était une hôte plutôt familière, on parlait d'elle sans angoisse, presque avec une sympathie distraite. Le vomissement paternel était donc l'eau lustrale qui m'introduisit dans le monde des adultes, une émergence qui confIrmait ma sortie - certainement précoce - du monde fabuleux de l'enfance. Mais s'agissait-il véritablement d'une sortie? Une sortie ou bien un retour ? Un souvenir vif: le vomissement paternel, couleur violet comme l'étole du prêtre la semaine sainte, me baigne, tiède ruisselet tourbillonnant. J'y perçois l'âpre odeur du pain et du

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salami; du salami façonné récemment qui garde encore bien distinctes les odeurs de l'ail et du fenouil, du poivre noir pour bien désinfecter le tout - et encore le goût équivoque du vin nouveau et de celui, terreux, du Barbera de Cocconato. De petits morceaux de nourriture encore solide me caressent la joue dans la descente, sortant de la bouche inerte, résidus d'un repas entre amis, un goûter hors de l'horaire, une pause, une parenthèse conviviale qui va interrompre la séquence grise des travaux quotidiens. Des années après: je viens de rentrer du Piémont - c'est le soir. Petite brume gris-azur sur les champs d'automne. Les tracteurs qui labourent, résolus, cinq sillons à la fois, me font penser à la charrue tirée par un seul cheval et dirigée par la main ferme du père. Mon enfance... est-ce que j'ai eu une enfance? C'est possible. Même une véritable enfance. Malgré tout, oui. Je crois avoir eu une enfance solitaire, pauvre, désespérée et magnifique. Le retour à l'enfance est la tentative de récupérer les expériences naturelles, pré-culturelles, qui par la suite, au cours de la vie, sont obscurcies et défigurées par la culture. Mais seulement jusqu'à un certain point. Comme dans certains fleuves africains, l'enfance garde son existence de manière souterraine. De zéro à dix ans tout est décidé, les jeux sont faits. Lorsque je me sens véritablement vieux, décrépit, je me découvre enfant. Je rentre dans la terre enchantée de l'enfance éternelle.

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CONNAÎTRE

PAR LA PEAU

Les pétroliers se brisent sur les côtes de Galice et de Bretagne. Le pétrole qui en sort forme des taches noirâtres sur l'écume blanchâtre des ondes. Je me souviens de la « Mari Ana» qui me faisait engloutir le pétrole contre les vers. Un remède draconien mais efficace. Epreuves d'enfance d'autopollution. L'avantage des lourdes maladies de l'enfance. Un bon viatique pour le reste de la vie. La sensation de vivre un temps supplémentaire, immérité, un temps emprunté. L'inavouable bonheur de survivre. Mon père n'aimait pas les livres. Moi, je les adorais. Je ne sais pas pourquoi. Les raisons de mon père étaient exprimées de temps en temps, lorsque je n'y songeais pas. Elles me tombaient dessus comme une tempête d'été, imprévue et désastreuse. Mon père faisait la distinction entre la connaissance et connaître. Les livres représentaient, peut-être, pour lui, une connaissance figée, morte, devenue de marbre. D'où l'arrogance du savoir des livres, un savoir sans saveur, tout et rien en même temps. il Y a eu un Ferrarotti de Robella qui est mort à vingt ans environ «par trop d'études », disait-on. Un jeune consumé littéralement par l'étude, par la flamme intérieure que la passion pour la connaissance allume dans certains êtres Toutefois

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humains - quelques dizaines dévorante jusqu'à la mort.

en un siècle - et qui s'avère

Mon père croyait exclusivement à la connaissance à travers l'expérience personnelle, directe, sans médiation d'aucun genre. Sur ce point je me rendis bientôt compte qu'il n'y avait aucune possibilité de compromis ou d'entente, même partielle, entre lui et moi. Le contraste entre mon frère aîné et mon père était, si on peut le dire, plus simple, physique. Mon frère avait une puissante vocation esthétique; il ne tolérait pas de disproportions, d'irrégularités, n'importe quelle offense à l'harmonie d'une beauté primordiale, par laquelle il se sentait saisi. Avec mon père c'étaient des luttes quotidiennes. Ils se battaient, même les après-midis du dimanche. C'était l'heure à laquelle mon frère, tiré à quatre épingles, avec le pli du pantalon parfait, bien rasé, coiffé et parfumé, se préparait à rendre visite à sa fiancée. Mais, juste à ce moment-là, comme dans une scène d'opéra, comme dans Cavalleria rusticana, au moment où il sortait de la maison, voilà arriver le père, le regard de travers, le pas qui trébuchait légèrement, le chapeau Borsalino sur l'oreille... Le frère: «Nous y revoilà. T'as encore levé le coude. »Le père: «Tais-toi. Qui es-tu pour me parler en pontifiant?» Le dialogue ne se poursuivait pas longtemps. On en venait tout de suite aux voies de fait. Le père cherchait dans la cuisine un coutelas (mais il le cherchait toujours sans le trouver). L'autre le retenait par les épaules. Personne ne pouvait ou n'osait intervenir. La scène semblait un mélodrame; elle avait quelque chose de comique et d'épique à la fois: la mise en scène du complexe d'Œdipe. Un duel. La grande épreuve de l'aîné.

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LA VALEUR DES MOTS

Mon père parlait peu, parlait très peu avec les gens, piémontais, même en ceci, jusqu'au bout. Il parlait suffisamment avec les chevaux, certainement tous les matins quand il les dressait, en brossant leur dos brillant avec une étrille, satisfait du sourd hennissement de remerciement que l'animal lui envoyait. Je n'ai jamais écrit de lettres à mon père. Ni n'en ai jamais reçu de sa part. Il n'était pas analphabète. Il tenait bien ses papiers. Mais les comptes et les impôts à payer, «ai bzïti», c'est-à-dire les billets, les odieux billets couleur jaune et rose, les feuilles d'impôts, c'était ma mère qui s'en occupait. Tel un PC portable. Maintenant qu'il est mort depuis un bon moment, que mon père, comme lui-même le dirait, est en train de «produire du terreau» depuis un demi-siècle, si jamais il y avait un service postal pour l'outre-tombe, je voudrais lui écrire, m'expliquer, me montrer pour ce que je suis et que, malgré tout, contre ses désirs peut-être, j'ai cherché à devenir. Mais aujourd'hui ceci n'est plus possible. Et je dois me contenter de ces souvenirs qui, comme des gravures gardées trop longtemps en vitrine, deviennent de plus en plus ternes. Je garde l'image, très claire, de son regard. Il semble me dire à chaque instant: mais

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qu'est-ce que vous avez dans les veines? Qu'est-ce qui y court dedans? Vous avez du sang ou de l'eau de vaisselle? Il n'était pas analphabète. Mais il croyait à l'ancienne sagesse sapientiale des analphabètes. Comme Socrate, il croyait à la valeur des mots. En raison de ceci il parlait très peu. Les mots étaient pour lui trop précieux pour être jetés au vent, au hasard. Il fallait les mériter.

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« RARA AVIS

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DANS UN CLAN D'IRASCIBLES

La «Mari Ana », ou mère Anna, parce que dans le clan Ferrarotti, à l'époque, chacun pouvait compter sur plusieurs pères et mères, avait un tempérament gai, naturellement joyeux, insouciant. Cette allégresse elle la gardait toute la journée, depuis cinq heures du matin, qui était l'heure de la « levée» comme elle l'appelait, jusqu'à onze heures du soir, lorsqu'elle se retirait pour «s'enfiler dans l'enveloppe» ou « frapper le sac », expression que j'ai retrouvée mot à mot, des années après, dans le nord de l'Amérique: hitting the sack. Le temps pouvait changer comme il lui plaisait, du beau au mauvais ou comme ci comme ça, soleil ou pluie, humidité jusqu'à la moelle ou brouillard que l'on pouvait couper au couteau, rien, la gaîté de la Mari Ana surmontait tout, transversale, et en sortait gagnante avec gloire. Le mari, le «Pari Pinot », était paralysé depuis plusieurs années et ceci n'avait pas arrangé son caractère, déjà par nature irascible et imprévisible. Le ftls, mon père, était sur le seuil de la faillite, obligé à vendre toutes les propriétés au moment le moins

5 Rara avis: les Italiens utilisent ces mots latins qui signifient« oiseau rare» pour indiquer quelqu'un de très différent des autres personnes de son milieu.

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opportun pour les ventes, avec une déflation féroce et une rareté de l'argent liquide à faire peur. Ma grand-mère, la « Mari Ana» souriait, elle trouvait que la situation n'était pas aussi mauvaise. Comme toujours, elle était gaie, indomptable, depuis cinq heures du matin. Elle était la seule, dans la famille étendue des Ferrarotti, à ne pas porter le nom de Ferrarotti, l'unique à ne pas avoir besoin de la dispense de l'église pour se marier. Son nom de jeune fllle était Isacco. Personne ne savait avec exactitude d'où elle venait. On pensait, à voix basse, de l'Autriche. Elle était une anomalie dans le clan des Ferrarotti, une exception splendide aux caractères ombrageux, aux litiges inattendus, aux colères noires et à l' opprimante tristesse de la famille. Que faisait-elle, la «Mari Ana », debout à cinq heures du matin? Rien d'exceptionnel. Elle commençait à cuisiner. La cuisine énorme, aux murs enfumés, à la cheminée toujours allumée et aux hauts plafonds d'où pendaient, avec un air triste et résigné de pendus, des colliers d'ail, des épis de maïs très bien tressés et surtout des rangées, des rosaires inflnis de lard, jambons et saucisses, était son règne. Elle y passait toute la journée. C'était son domaine incontesté. Moi, je n'avais que quelque mois, mais je garde encore dans les muqueuses l'odeur chaude, une sorte d'haleine maternelle, de la polenta, le parfum aigu de l'ail et du romarin, le goût aigre des anchois et du merlan fumé, l'odeur tranquille, réconfortante, de la panissa, c'est-à-dire du riz sec cuit «al dente », lorsqu'il laisse un voile de grains rôtis, la fameuse, la très recherchée « crusta » (croûte), au fond du chaudron.

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Contrairement aux femmes grandes, robustes et quelquefois costaudes des Ferrarotti, la «Mari Ana» n'était pas grande. Elle était petite et pleine, rondelette, caracolant, mais elle était douée d'une force physique et d'une énergie que, en la rencontrant, au premier abord on ne pouvait pas soupçonner. Jusqu'à sa mort, elle continua à faire les mêmes choses, tous les jours elle vaqua aux mêmes occupations. Allumer le feu. En réalité, le rallumer, attiser la braise encore chaude et vivante sous les cendres de la veille et faire à manger, gouverner d'énormes casseroles, toujours sur le point de bouillir - riz, pommes de terre, lard, viandes de tout type, saucisses gré sillante s sur la braise, pain grillé, potages multicolores -le tout scandé par des rires homériques. Faire à manger, pour qui ? Pour tous. Pour tous ceux qui venaient. Sans distinction. Nourricière du monde. Chef de cuisine de l'histoire. La «Mari Ana» était aux antipodes de ma mère, qui était grande et maigre, un sismographe parfait qui enregistrait les crises économiques sur le mètre infaillible de l'humeur noire de mon père. Souverainement indifférente, la «Mari Ana », poursuivait imperturbable ses activités culinaires comme si elle devait faire à manger pour un régiment. Elle observait, avec un air de reproche, inutilement, ma mère. En effet, la porte de la grande cuisine, qui donnait directement sur la haie, était grand' ouverte. Il en sortait, comme une invitation permanente, des fumées et des odeurs délicieuses de nourriture chaude, prête à être dévorée. Telle une généreuse vivandière, la « Mari Ana» subvenait aux besoins de tous les hôtes de passage, des alentours et même de plus loin. Des inconnus de tout type ne résistaient pas longtemps aux mille parfums de cette gastronomie paysanne, raffmée et gratuite.

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Comme une ombre ou un lutin, penchée sur les fourneaux et brandissant louches et grandes fourchettes, la «Mari Ana» était mobile et hilare comme toujours, insensible au monde extérieur. «Extra cucinam nulla sa/us ». Ma mère, avertie économiquement jusqu'aux affres, en souffrait. Elle trouvait tout cela un gaspillage ruineux. Et elle prononçait le mot « gâchis» comme un coup de fusil. Maintenant, en y réfléchissant, il me semble évident que mon père tenait de sa mère. Il accueillait tout le monde avec une prédilection particulière et mystérieuse pour les criminels, les ex-détenus, les banqueroutiers en fuite, les cambrioleurs et les voleurs. Comme caractère il était très différent de ma mère. Il cédait à toutes les tentations corporelles. Manger et boire étaient pour lui des activités qui étaient supérieures aux autres, elles étaient presque divines. Choses d'Olympe. Comme la «Mari Ana », dès les premières lumières de l'aube, commençait à cuisiner pour l'hôte inconnu, le convive étranger, mais pour cela encore plus bienvenu des gens de la famille, mon père accueillait de même tout le monde pour une halte, « a sosta », sous le poutrage, s'il pleuvait, ou bien sur les grandes aires, s'il faisait beau. La nuit, sous la lune, c'était amusant de grignoter tous ensemble les épis frais de maïs. Les enfants utilisaient la barbe pour en faire des petites moustaches. Les plus grands l'enroulaient dans du papier de soie pour en faire d'étranges cigarettes. La même douce gaîté, peut-être encore plus tendre, je l'ai rencontrée, quelques années après, chez les Indiens de l'Amazonie, qui, la nuit, accroupis en groupe autour du feu, se palpent en fredonnant. A chaque saison, les étrangers, « ifrusté )), arrivaient en masse. Mon père ne demandait pas leur nom, moins encore d'où ils venaient. Détachés les chevaux et rangées les caravanes en

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épi, ils se dirigeaient sans retard ni perplexité vers la grande cuisine d'où sortaient des parfums de blocs de polenta jaune, de fritures, des grésillements de poissons et d'aubergines à la poêle, des bouffées de risotto couvert d'oignons et de safran. Je crois n'avoir jamais compris mon père et avoir toujours pensé que la «Mari Ana» était un peu folle - perception partagée par plusieurs. De temps en temps, mon père me jetait un coup d'œil. Moi, je me promenais dans les alentours avec une certaine curiosité, entre une caravane et l'autre, gardant mon attention plus profonde pour le livre que j'emmenais toujours sous le bras comme une arme de défense contre ce bruyant micmac de chars et chevaux. Mon père me regardait de bas en haut. Entre nous il existait plus de ressentiment que de compréhension. Depuis le jour où, immergé dans la lecture, je ne répondis pas aux questions de ma grand-mère et j'avais reçu de lui une pêche plutôt énergique qui avait fait voler mon livre et saigner mon nez, l'incompréhension s'était accrue entre nous. Je ne comprenais pas qu'il se méfiait des livres, non parce qu'ils étaient des outils de culture, mais parce qu'il en craignait l'effet d'appauvrissement de la compréhension. De sorte qu'il était orgueilleux de mes succès d'élève à l'école primaire et en même temps craintif. Ce savoir qui n'était étayé que sur les livres, où m'amènerait-il? Plus près de la vie ou plus loin ? Ceci était son amour paternel. Et son souci, peut-être. Mais je ne le comprenais pas. J'étais trop effronté et arrogant pour le comprendre. Je lui ressemblais trop pour m'en rendre compte. Et lui, il ne parlait pas, sinon très rarement, et toujours avec de courtes affirmations sèches, comme des éclats de colère longtemps refoulée.

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DYSTONIES

NEUROVÉGÉTATIVES

On dit que ce sont les parents qui devraient apprendre à lire à leurs enfants. Mes parents ne l'ont jamais fait. Mon père se méfiait des livres qui t'apprennent tant de choses sans te les faire expérimenter. Ma mère devait se soigner d'une dépression nerveuse. Il faut de la concentration. Du silence. De la solitude. J'avais tout ceci. J'étais forcément abandonné à moi-même. Personne, par ailleurs, ne croyait que je m'en sortirais. La mortalité infantile, à l'époque, n'était pas considérée comme une grande perte. L'individu disparaissait sans faire trop d'histoires et avant d'être devenu un grand fardeau f111ancier pour la famille. Ç'a été ma chance. Dans la solitude, aux toilettes, en déféquant parfois avec difficulté, entre les draps, tandis que la neige s'accumulait par petits flocons tendres sur le rebord de la fenêtre, j'ai découvert la lecture comme une activité furtive, délicieuse, splendide: un fruit interdit. Je suis donc entré sur la pointe des pieds, plus mort que vivant, dans le jardin magique des livres. Avant quarante ans j'ai eu une maison comblée de livre et un jardin comblé de fleurs. Après tout, j'ai été chanceux; j'ai réalisé le rêve du sage chinois d'une vieillesse heureuse.

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Le conseil de M. est bien fondé. Je devrais suivre ma veine autobiographique sans m'obliger à aucune forme de sérieux, sans succomber à la déformation professionnelle du vieux professeur émérite. Avec, au contraire, une bonne dose d'auto-ironie. Je trouve même intéressantes les observations sur ma «so called Bildung» ou formation psychopédagogique, en supposant qu'un objet aussi mystérieux ait pu avoir un poids quelconque dans mes vicissitudes. Je me suis toujours rappelé plutôt clairement mes quatre frères aînés: Cesare Pavese, Felice Balbo, Nicola Abbagnano, Adriano Olivetti. Mais, en règle générale, par une étrange forme d'inhibition, croyant quasiment que les choses importantes doivent être protégées par une zone d'ombre, on se tait sur les premières influences, peut-être les plus importantes.

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LE COUSIN MONSEIGNEUR

Dans mon cas, il y eut le rôle providentiel de mon cousin maternel, monseigneur Leopoldo Ferrarotti, grand linguiste, qui fut, dans un premier temps, enseignant à l'institut de Moncrivello, à Cigliano, non loin de Livorno Ferraris, patrie du célèbre inventeur du champ magnétique rotatif. L'institut aujourd'hui n'existe plus. Leopoldo fut bientôt appelé à l'université « Gregoriana» de Rome. Il étudia les Capitolart" de Attone, évêque de Verceil aux « siècles sombres ». Il en établit le texte critique, la lectio ne varietur, il les traduisit pour ensuite devenir membre de la Curie, superviseur, au niveau mondial, des statuts de toutes les écoles catholiques existantes.

A l'époque, vers neuf, dix ans, je n'ai pas une bonne santé. Je suis maigrichon, malingre. Je tousse et je transpire comme une éponge. Les médecins disent que je souffre de « dystonie neurovégétative ». La méthode formatrice de mon tuteur Leopoldo Ferrarotti est simple et cruelle. Analyse grammaticale et analyse logique. Consecutio temporum. Syntaxe. Construction de la phrase. Sujet, prédicat nominal ou verbal, complément. Poésie, littérature, mathématiques. Rien de formel. On démarre des racines. Ne jamais lire un commen-

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taire des classiques. On va directement aux textes des classiques. Je ne lui donne pas de répit. Je ne reste pas assis plus de trois minutes. Cela énerve Leopoldo. Il décide une recette simple et infaillible: un chant de la Divine Comédie par jour, tout par cœur, assigné le soir vers 18 heures et à réciter debout devant lui le lendemain matin vers 10 heures.

Donc, toujours par cœur, j'apprends toutes les Vies des hommes illustres de Cornelius Nepos, naturellement dans l'original latin, une par semaine. Ceci ne me suffit pas. Je reste toujours inquiet. Je souffre de pollutions nocturnes. Je lis avec voracité le roman polonais Par le fer et par le feu de Mankiewicz, les romans hongrois, Molnar, Kormendi qui, à l'époque, dans les années trente, font fureur.

J'ai dix ans. J'écris une poésie intitulée La minute dans laquelle j'imagine tout ce qui peut arriver en soixante secondes, du naufrage dans l'océan à la naissance d'un petit veau. Je réinvente ainsi, pour mon compte et sans m'en rendre compte, le « catalogue» de Walt Whitman, le célèbre auteur de Leaves of grass.

Leopoldo est préoccupé: il doit me tenir par la bride mais moi, je ronge mon frein. Je lis Dostoïevski, Les souvenirsde la maison desmorts. Ceci ne me suffit pas. Je tombe malade de la énième pneumonie, mais double, cette fois. La sensation d'étouffer. Le souffle court. L'étouffement qui précède et

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prépare le plaisir le plus profond. Entre les draps je découvre les Dialogues de Platon et je les lis avec avidité comme des romans policiers, des livres d'aventures, un inédit d'Emilio Salgari. Ceci ne me suffit pas. Leopoldo tranche. Il y a toujours la Vulgate de St] érôme. On démarre par la Genèse. Même ceci, tout par cœur. «ln principio creavit Deus cœlum et terram... et spiritus Dei ferebatur super aquas». Je peux dire que c'est la Bible qui m'a sauvé.

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BON SANG NE MENT PAS

Je n'ai pas encore quatre ans révolus et je suis très curieux. A Robella, où j'habite chez les arrière-grands-parents «pari Batista» et «mari Jusa », il n'arrive jamais rien. Mais à la maison, depuis que le fils est arrivé, mon grand-père Cichin, l'arrière-grand-père Batista est très occupé, il fouille dans les tiroirs, il a ouvert le coffre qui en général est fermé à clé, gardé comme un sarcophage. Je sais qu'ils partiront demain à l'aube lorsqu'il fait encore frais et que les merles mêmes dorment enfm. Je les ai suivis, j'ai descendu le petit, long escalier en pierre grise. Personne ne me voit. Je les suis à quatre pattes. Je me cache dans la partie antérieure de la calèche qui est là avec ses limons en l'air si bien que je puis entrer sans être aperçu, dans l'attente du Mascarin, le beau cheval toujours en retard. Les deux partent, presque au galop, ne se rendant pas compte du bagage non déclaré que je suis. Ils vont à la chasse. Des cailles, des perdrix. Mais il y a aussi un gros sanglier qui rôde dans les alentours et qui a déjà fait des massacres de poules. Lorsqu'ils s'aperçoivent que je suis présent il est trop tard pour revenir en arrière. «Bon sang ne ment pas» marmonne l'arrière-grand-père. Et, au contraire, il mentait. Je n'aime pas la chasse. Je suis un pacifiste, un antimilitariste, les armes de guerre que, adulte, j'ai trouvées en

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