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Les miettes de la diplomatie

De
219 pages
Par le plus grands des hasards, l'auteur se trouve invitée à vivre dans le milieu diplomatique du côté du "petit personnel" - dit "d'exécution".
N'ayant aucune connaissance de ce monde, elle nous offre, à travers différents pays - le Mali, le Congo, Djibouti, la Chine, Israël, la Thaïlande ou encore Madagascar - ses réflexions et ses constats.
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LES MIETTES DE LA DIPLOMATIE

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8272-8 EAN: 9782747582728

DELIA MONDART

LES MIETTES DE LA DIPLOMATIE
Une vie au service des ambassadeurs

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALlE

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus

Michel LECLERC, L'astre et la mer, 2005. Béatrice SAGOT, Mission en Guinée. Humanitaire, vertige et poussières, 2005. Joseph YAKETE, Socialisme sans discriminations, 2005. Raymond William RABEMANANJARA, Madagascar, terre de rencontre et d'amitié, 2004. Francine CHRISTOPHE, Guy s'e va. Deux chroniques parallèles, 2004. Raymond CHAIGNE, Burkina Faso. L'Imaginaire du Possible, 2004. Jean-Pierre BIOT, Une vie plus loin..., 2004. J. TAURAND, Le château de nulle part, 2004. Jean MPISI, Jean-Paul II en Afrique (1980-2000), 2004. Emmanuel ROSEAU, Voyage en Ethiopie, 2004. Tolomsè CAMARA, Guinée rumeurs et clameurs, 2004 Raymond TSCHUMI , Aux jeunes désorientés, 2004. SOLVEIG, Linad, 1ère partie, 2004. Roger TINDILIERE, Les génies de la fontaine, 2004. Sylvie COIRAUT-NEUBURGER, Penser l'inaccompli, 2004.

A LA MEMOIRE DE : RENE JUSTICE IVAN BASTOUIL

CHAPITRE

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INTRODUCTION

Vous devriez écrire sUt' les ambassades, me dit un jour un ambassadeur plein d'estime et que j'estimais. Mais il ajouta: «la vie en poste vue du côté du personnel d'exécution)} et je pensais « in petto» : c'est-à-dire du côté des «miettes» qu'ils voulaient bien nous laisser, ces messieurs et dames de la diplomatie. Oui, bien sûr, j'y avais pensé, et souvent, quand, au gré des nominations, je parcourais les postes, voire les continents. Mais par quel bout, moi, secrétaire du «Bout du Quai)} poUt' citer quelqu'un de la Carrière, m'attaquer à cette forteresse si bien protégée, qu'elle en jette encore... Les chasses gardées sont bien gardées. Avez-vous remarqué comme elles en imposent, d'autant qu'elles ne manquent jamais de s'auréoler d'un prestige certain? Peu connues aussi, parce que peu divulguées. A volonté. On en parle, on ne va pas y voir de près, et encore moins y toucher. Elles entretiennent donc, aussi longtemps qu'on ne maîtrise pas leurs illusions, un pouvoir inattaquable et inattaqué.

Les privilèges, le pouvoir pour exercer l'autorité, déviant parfois jusqu'à l'invraisemblance. Osez, osez, qui osera vous contredire? et la non moins négligeable «poudre aux yeux », voilà donc les trois éléments majeurs qui vont tisser la trame de notre vie quotidienne en poste, que l'on se trouve à Copenhague ou à Bamako, dans les froidures ou sous les tropiques, et à partir de ce noyau. Ah ! qu'il est difficile parfois de le faire passer! toutes les inégalités mises en place par la structure même de la hiérarchie diplomatique vont créer au fil des jours les situations ambiguës ou fausses, difficiles à vivre, encore plus à assumer, qui vont sceller le temps du séjour. De cet équilibre bancal, comment se soustraire au..x personnages non moins déséquilibrés qui foisonnent au ministère des Affaires étrangères? A tout seigneur, tout honneur, l'ambassadeur ouvre le ban. « Son Excellence» siège au sommet de la pyramide et le titre peu ou prou bien porté - on y reviendra - lui confère d'emblée une attitude de représentation. Nous voilà au spectacle. Mais sérieux s'il vous plaît. On traite avec de hauts personnages. On brasse des affaires d'Etat, de la plus extrême importance, même si dans le fond on n'y croit pas soi-même. On fait comme si. Le souci de ne pas s'amoindrir et de ne pas crop étaler la légèreté quasi quotidienne des sujets traités, protège ces messieurs dames des incursions des trop curieux. De ceux qui disent: mais enfin que font-ils toute la journée? Chut... Secret... ConfidentieL.. Portes blindées, gardes de sécurité, dispositif de secret de grande envergure pour les concevoir et pour les installer donc. Et qu'y a-t-il à l'intérieur de ce périmètre de sécurité? derrière ces portes closes? Chut... ne le dites pas, je vous confie un secret, strictement rien. Vous voilà donc dans la place. Regardez. Noblesse oblige. A l'égard de leurs collaborateurs directs, la classe privilégiée, les agents avec un grand A et catégorie A

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aussi, ne l'oublions pas, les ambassadeurs sont volontiers paternalistes, voire protecteurs. On est du même bord. Qu'il s'agisse ou non d'un agent fumiste et, ne vous inquiétez pas, il y en a même beaucoup. On se soutient. Conseiller, deuxième conseiller, premier secrétaire, deuxième secrétaire, titres sonnants qui ne veulent rien dire et désignent en réalité de simples rédacteurs. Simples? vous avez dit simples? Ils sont tout sauf simples. La prétention de se croire le dessus du panier, surtout dans la vie de tous les jours, alimente une tendance marquée à traiter les autres, et tous les autres, avec condescendance. On ne fraye qu'avec l'équivalence de situation, de grade, de titres, même si on n'a pas d'affinités particulières. TI va de soi, bien sûr, qu'à l'occasion on fera une causette avec une madame secrétaire, ou un monsieur CAD, initiales du centre d'archives et d'enregistrement du courrier à l'arrivée et au départ. On échangera des impressions, des livres ou même quelques rencontres. Mais ça s'arrêtera là. La barrière hiérarchique très forte, surtout en poste, faussera là aussi les relations les plus banales. Sur ce plan aucune démocratie n'est de mise. Deux mondes vont alors se côtoyer sans se mélanger, ou si peu I Soigneusement mis à l'écart, le personnel dit d'exécution ne sera jamais - à de rares exceptions - traité en collaborateur. Plus ou moins sensible à Paris, au « Département », où les agents sont en quelque sorte logés à la même enseigne, les écarts en poste sont énormes. Ni à l'ambassade, ni parmi les autres Français: professeurs, banquiers, directeurs de sociétés et autres qui forment selon le critère de l'extérieur - le gratin des expatriés, il n'y aura élévation. Quel que soit le travail abattu, les années de présence ou la qualité du professionnalisme, on reste, vis-àvis des autres, des subalternes. A ce titre, nous n'aurons donc droit qu'à des «miettes », toujours les fameuses « miettes ».

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TI faut bien cependant avaler des couleuvres. Comme la raison sociale du mari, ou inversement de la femme, sert obligatoirement de promotion, vous assistez tout au long du séjour, à la distribution des honneurs: galas, dîners, etc,. .. et privilèges: voiture de service, personnel payé sur fonds toujours concentrés sur les mêmes. De ceux qui en ont le plus et qui paient le moins. Parallèlement, une hiérarchie s'installe très vite chez les « épouses», alors qu'elles ne font généralement rien d'autre que suivre leur mari, sans grade ni fonction propre. Mais je serai sage et je ne m'attarderai pas davantage sur ce brillant foyer qui fait parfois des étincelles. . . Epouses d'ambassadeurs, de premier conseiller, de conseiller culturel, commercial, d'attaché de défense... Pensez-y à l'occasion, pourquoi rester « attaché» alors que le gratin est « conseiller» ? conseiller de Défense, voilà qui est mieux, vous le numéro trois dans l'orclxe hiérarchique de l'ambassade. Toutes ces épouses donc, sympathiques ou banales, élégantes ou provinciales, parlant aussi bien le français ou d'autres langues - forcément ils épousent tant d'étrangères - vous passeront allègrement devant. La position du conjoint, encore plus conséquente à l'étranger, garantit une barrière de protection et d'honneurs. Et, là, on enregistre un autre décalage qui permet aux unes de se croire supérieures et aux autres de n'être rien. La carrière de ces agents privilégiés, il serait presque plus logique de dire « protégés », va se dérouler bon gré, mal gré, et ce, jusqu'à l'apothéose. Ils piétinent bien parfois, ils enragent bien quelquefois, ils se vengent bien aussi des fois, mais ils arriveront au poteau: ministre plénipotentiaire hors classe, de 1ère classe, ou de 2ème classe au moins, même ne finir que conseiller pour ceux qui n'ont pas assez «intrigué» car, que feraient-ils sans intrigues? Ce sont en fin de compte des carrières plus que réussies; des voyages dans les meilleU!'es conditions, des honneurs; la sécurité de soldes

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mirobolantes, sans oublier les décorations qui vont automatiquement de pair. A vous faire réfléchir. Méritent-ils un si haut prix? Ne vous vient-il pas à l'idée qu'ils ne brassent que du vent? Car ils ont le vent en poupe les diplomates, jugez un peu: ils dépouillent la presse et les quotidiens du pays et font sur ce fonds des télégrammes: chiffrés, à distribution restreinte ou limitée, ou des dépêches auxquelles on attribue le terme parfois de « secret confidentiel », alors que les secrets, où sont-ils donc? Donc ces dépêches de deux, quatre ou huit pages selon la facilité de la plume ou l'imagination pour doser justement l'atmosphère du pays, sont envoyées au Département, à Paris, qui les exploite. «Notre travail est d'alimenter la chronique» disent-ils, et pour cela, ils sont - suivant le gonflement voulu ou non de l'ambassade - premier conseiller et d'un, premier secrétaire et de deux, deuxième secrétaire et de trois, sans oublier l'ineffable attaché de presse. Encore la presse, décidément que ferions-nous sans elle! Et le documentaliste qui vient à la rescousse. Quant à une autre étiquette savamment floue d' « attaché en relations publiques », comprendra qui veut. Et tous en catégorie A, écrasante de poids et mesures. Passe encore si la plupart n'étaient pas des fumistes en puissance. Travaillant ou faisant semblant, l'illusion est confondante. TI se passe bien sûr beaucoup de temps pour nous, les simples agents qui tapons leurs dépêches et voyons briller ces «étoiles}) du fumament diplomatique, avant d'oser les accuser de prétention. TIn'est pas surprenant alors que le ministère des Affaires étrangères soit entièrement basé sur de l'esbroufe, de qualité bien entendu; là je ne parle que de la section politique qui de loin détient tous les pouvoirs. Car le secteur culturel est un service à part qui fonctionne avec des gens à part. Le service commercial est un service à part et qui fonctionne aussi avec ses propres agents. Le consulat, plus ou moins

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toujours rattaché à la cellule de l'ambassade, est aussi un service à part. On ne dira jamais assez, ou alors on ne l'a jamais dit, que le consulat est une nécessité évidente et le service politique une inutilité, en tout cas en nombre aussi élevé! Mais vous cherchiez encore où étaient les chasses gardées1 ! TI est donc logique que ce ministère attire à tous les niveaux les aventuriers les plus divers. Ils y ont leur place. Ménagée parce qu'ils se la ménagent eux-mêmes avec la dose de culot et d'affairisme nécessaires qui en imposent toujours et longtemps, ou aménagée avec la protection, sinon la complicité, du ou des supérieurs hiérarchiques, ou encore des influents, bien placés pour faire entendre leur voix et faire admettre leur choix. Et là, rien ne les arrête et plus rien ne les arrêtera. C'est la raison pour laquelle on trouvera d'ailleurs des aventuriers à tous les niveaux, à tous les échelons, aussi bien en catégorie A que dans le personnel d'exécution, mais là il est plus aisé de ne pas les laisser faire. Une fois la machine lancée, où trouver le biais pour faire restituer par des personnes qu'on a mises en selle, et le grade et les moyens qui vont avec? il est trop tard, beaucoup trop tard pour arrêter les dégâts. On les case donc, souvent même avec une promotion pour s'en débarrasser, à la charge du suivant ou du prochain poste de supporter. Les poids et mesures... Souvenez-vous, catégorie A avec un grand A ! Et vis-à-vis de leurs subalternes, direz-vous? En quelle faveur nous tiennent-ils? Difficile à cerner. Nous sommes loin d'eux, même s'ils nous usent et nous abusent. Ils aimeraient bien nous ignorer complètement, mais là aussi, c'est difficile. La vie de tous les jours dans une ambassade
1 «Le mal vient du système qui nous incite à des activités en général inutiles. Je mets à part bien entendu les Conseillers culturels et économiques qui font un travail effectif Mais avouons que les Diplomates proprement dits et les Attachés militaires ne servent plus à grand chose». « Les Diplomates» ( Georges SEDIR ), Editions Julliard 1971.

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offre ne serait-ce qu'un problème technique par jour, en voyant les choses au mieux. Coupure d'eau, il faut alerter les autorités locales; un climatiseur tombe en panne, les pluies de mousson s'in@trent dans les plafonds du grand salon, les parquets des chambres d'hôtes sont descellés ou s'effondrent; il faut demander à Paris des crédits. Le cuisinier fait des siennes: il faut le remplacer_ Pour le 14 juillet, il faudrait confectio~ner des petits drapeaux bleu, blanc, rouge, le personnel de la Résidence est débordé, il serait souhaitable que les dames secrétaires viennent tartiner. . . Tout le côté intendance, aux problèmes multipliés suivant les pays vivables ou invivables, repose en grande partie sur les agents d'exécution et le personnel local. Aucun cadre A, et d'ailleurs ils en seraient incapables, car souvent ils sont frappés d'ignorance en face de questions techniques, aucun cadre A n'a donc en charge ces problèmes cruciaux sans lesquels l'ambassade ne peut fonctionner. Donc, comment nous ignorer? Quand il arrive parfois que la révolte gronde, ils deviennent apaisants, promettant sans se compromettre d'en parler en haut lieu, ce qu'ils se gardent bien de faire, ne pensant qu'à leur carrière. Mais le geste est fait, les apparences sont sauves. Pour témoigner de leur bonne volonté, à l'occasion, vous aurez droit à quelques invitations qui n'engagent à rien. Très rares sont les ambassadeurs et leurs collaborateurs directs qui ne feront pas de différence et nous mêlerons aux missions, commissions, particuliers de marque, députés et autres sénateurs. Intentionnellement ou non, il n'y a pas de mélange quand la Résidence reçoit tous ces personnages qui débarquent. Missions qui, elles non plus, ne veulent souvent rien dire et se gardent bien de dire qu'elles ne sont que fictives et dont les membres viennent en réalité faire du tourisme aux moindres frais.

Il

C'est donc une petite voix qui, pour une fois, vous parlera de la diplomatie. Aussi, peut-on la prendre au sérieux? se diront-ils, eux qui se prennent si au sérieux, si facilement au piège de leur vie de privilèges dont ils abuseront sans aucun scrupule, alors qu'elle n'est basée, elle, sur aucun mérite particulier1?

1

«

TIéprouvait quelque honte des privilèges réservés à la Carrière».
( Georges SEDIR ), ouvrage déjà cité.

« Les Diplomates»

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CHAPITRE 2

PHNOM PENH AVANT LA REVOLUTION

Comme il ne faut pas cracher dans sa soupe, est-il besoin de préciser que j'ai bien aimé mes «miettes» quand même. Surtout au début, lorsque les promesses semblaient si majestueuses, si somptueuses et si justement prometteuses de bonheur et de classe. Rompue à la vie étriquée de millions de mes semblables à Paris, j'ai étouffé, comme combien d'autres. Je n'avais donc aucune idée qu'il pouvait y avoir d'autres voies. Et là, j'ouvre une parenthèse importante. Si le hasard ne vous met pas, issus du commun, sur le rail « Ambassades », « Diplomatie », qui vous en parle jamais? Qui attire votre attention sur ces «carrières protégées» tout en étant bien rémunérées? Mais chut. . .Secret Confidentiel. . . L'heureux hasard qui fait soudain dans l'obscurité« que la lumière soit, et la lumière fut », le hasard donc me propulsa à l'autre bout du monde.

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Je venais de loin. Plus ou moins conditionnée par ma vie toute de froidure, confortée de privations et d'économies, je débarquais du jour au lendemain dans une ville ouverte, chaude, bruyante, dont tous les aspects semblaient me faire de l'œil. Dans ce premier contact, l'Asie avait l'air de m'accepter. Fait nouveau. Etre acceptée. Qui vous accepte d'emblée? Dans nos civilisations ponctuées de «Oui... , mais », « Non..., c'est impossible », et d'obstacles inventés à volonté pour vous décourager, l'apparente permissivité dès l'abord de certains pays, et en particulier de ceux du Sud-Est asiatique, a tout de suite quelque chose d~éminem.ment séduisant, même si l'on doit faire ensuite de douloureux retours en surprises et en découvertes. Tout semble permis, ou en tout cas accepté. L'ambassade de France à Phnom Penh avait besoin pour la section consulaire d'une employée, vague appellation de secrétaire qui devait taper à la machine et déchiffrer certaines écritures. Sans mal, je fus acceptée. Je venais de France et ce label d'authenticité servait de passeport à l'époque pour entrer dans un contexte tout fait j'en apprendrai plus tard les lois - de positions locales et bancales. J'avais laissé à Paris mon précédent travail Dans un semi-organisme d'Etat, quitté sans regrets après plusieurs années de bons et loyaux services, j'avais été reconnue comme « agent technique hautement qualifié ». Au ministère des Affaires étrangères, j'ai commencé au consulat de France. Puisque j'ignorais tout de ce nouveau monde, avoir été séduite d'emblée n'est pas peu dire. Les termes même me chantaient: «M. l'Ambassadeur a son bureau dans cette aile, le secrétariat particulier est juste à côté». « Les jardins de la Résidence commencent à ce bosquet ». « M. le Consul de France reçoit les particuliers de 10 h à 11 h ».

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Le décorum majestueux n'empêche pas d'être parfois interloqué de voir que les personnages en question n'emboîtent pas toujours le pas... il reste le cadre dans lequel ils évoluent. Bonjour la classe! Et d'abord, me disaisje effarée, quelle différence entre un ambassadeur et un consul? Là, je sens que je vais éclairer la lanterne de plus d'un. Chargé de représenter son pays dans le pays où il est nommé, l'ambassadeur coiffe tout le monde~ petits et grands, ainsi que tous les services; il a donc le pouvoir pour exercer l'autorité. Son rôle est surtout politique. Les relations politiques entre les deux pays passent par lui, tandis que le consul lui, est en fait M. le maire du coin. En charge de tout ce qui a trait à la vie personnelle et privée des expatriés, tels que: état civil, mariages, divorces, décès, prisonniers, pièces d'identité, procurations, visas et j'en passe... Le travail, la responsabilité du consul sont toujours ingrats, souvent délicats puisqu'ils touchent à la vie privée, et surtout indispensables. C'est la vie réelle, celle qui n'attend pas. Pourtant, les consuls ne sont pas toujours des agents du cadre A, sauf dans les gros postes, mais ils appartiennent à celui tampon du cadre B, à mi-chemin des rédacteurs et des exécutants. il va sans dire que les agents A répugnent autant que faire se peut d'avoir un jour ou l'autre à prendre la charge d'un consulat. Trop de travail, pas assez noble... A Phnom Penh, je me retrouvais cataloguée «agent contractuel ». Là aussi, ce charabia savamment mis au point pour noyer le poisson est difficilement explicable au profane. TIy a des agents contractuels à tous les niveaux: on pou:r:rait les considérer un peu comme des gens à qui le Département octroierait en la circonstance un « visa de courtoisie» pour le temps où ils seraient utilisés. Tout comme d'ailleurs les « chargés de mission », également une étiquette « chère », pour désigner des agents à qui on ne peut définir une place. Agents contractuels ou chargés de mission

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sont en général ceux qui n'ont pas passé de concours d'entrée mais qui prêtent, pour un temps indéterminé, leur concours au ministère. Le niveau du contrat est bien sûr établi à la tête du client Ceux qui sont intelligents ou suffisamment avertis à l'avance, ou encore ont des diplômes sonnants, peuvent négocier d'excellents contrats qui leur assurent, à eux aussi, d'excellents postes. Quant aux autres... ils doivent se contenter de faire partie du troupeau des exécutants. En voilà pour mon grade. Le Département ne tenant aucun compte de votre passé s'il n'est pas sanctionné par des diplômes, vous recommencez à zéro. Encore innocente, mais les sens en éveil, j'ai senti dès l'abord que le s0r41à, me tendait une perche. J'avais tout intérêt à la saisir, mais pourrai-je la garder? La courtoisie réelle des rapports ~ dès le début, scellé mon attachement au « Quai d'Orsay». C'est à elle que je dois d'y être restée, en dépit de beaucoup de choses à redire, d'injustices et de lâchetés qui corrigent très vite l'apparente bienveillance factice, mais en tout cas, toujours de mise. Fidèle et reconnaissante, je le suis encore d'avoir pu continuer mon chemin. Tant pis si je n'ai pu me sortir du lot, j'ai du moins la consolation de savoir plus que les autres que je suis en mesure, sans regrets, de renoncer à tous les avantages de cette vie errante mais, ô combien! déstabilisante. Je me dis aussi que si je n'ai pas attrapé comme beaucoup d'autres le complexe de se croire arrivé, j'ai pu ainsi rester honnêtement à ma place et, surtout, je n'ai rien demandé. Cela en a gêné plus d'un. Le personnel du consulat de France à Phnom-Penh était composé de tout, sauf d'authentiques Français. Re-bonjour les positions bancales et locales. Le grand escogriffe de consul qui me faisait penser dans ses meilleurs jours, à la momie de Ramsès II, était lui, bien français. Sa secrétaire que

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je devais doubler m'apparût du plus beau noir, souvenir vivace de notre lointaine présence dans un des comptoirs de l'Inde. M'en a-t-elle fait découvrir sur les abîmes insondables du ministère cette première collaboratrice de mes tout premiers instants! Le souvenir tenace, encore aujourd'hui, est que, de découverte en découverte, je suis restée ahurie et surtout impuissante. Je ne pouvais seulement que constater. Maîtresse femme, elle dirigeait de main de maître une bonne partie du consulat et le secrétariat particulier était sous sa coupe. Ce qui n'est pas peu dire pour être à même de tirer l'avantage de secrets et là, les secrets, eux, sont bien confidentiels. Grâce à l'impuissance du consul assailli, grâce à sa secrétaire, par tous les Pondichériens du coin, il n'en menait pas à sa guise. Que faire contre la masse? Elle dirigeait de main de maître... Les Pondichériens égarés à Phnom-Penh et savamment mélangés à la population locale, khmère ou vietnamienne, avaient trouvé l'abondance, le refuge de choix. De nationalité française, à l'évidence, ils se retrouvaient avec tous les droits dus aux Français, sans trop en avoir les inconvénients. La plupart n'avaient jamais mis les pieds en métropole et vivaient en rade, dans des pays faciles comme le Cambodge, agréables, sans trop de mal, sans trop de travail, à la limite de l'étranger et du français, tout en ayant bien sûr les avantages sonnants et trébuchants de ces derniers. A l'exception d'une autre Française de France, chargée des immatriculations et qui se trouvait au Cambodge avec son père pilote pour le compte des plantations d'hévéas,

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c'était, à peu de choses près, un consulat de haut métissage. En comptant les Pondichériens qui avaient une place de choix, tous les postes de travail se trouvaient occupés, là pat: un métis vietnamien français, ici par une autre métisse vietnamienne, ailleurs par un Vietnamien naturalisé français et là par un autre Pondichérien, lequel buvait ferme et travaillait toujours entre deux vins. La secrétaire, Pondichérienne aussi, travaillait bien à excuser les énormes défauts de son compatriote qui allaient de la paresse à l'insolence en passant par l'alcoolisme, mais rien n'y faisait. Par égards pour elle, là aussi, le consul passait et nous, on subissait. Le Vietnam déjà en guerre commençait à nous envoyer ses rescapés. Une première étape les dirigeait dans les pays de langue française alentour, avant qu'ils ne se résignent à rentrer un jour dans «le frigidaire », disaient-ils pour désigner la France. Le moins que je pouvais dire est que je me sentais étrangère dans notre propre consulat. Ett:ange atmosphère... En revanche, l'apprentissage de mon nouveau travail ne me semblait pas étrange. L'activité qui régnait à tous les niveaux me convenait, même si je démêlais bien plus de mensonges et de passe-droits que de travail réel. La secrétaire, elle, connaissait tous les droits de tout un chacun. C'était en ce qui me concerne la première fois que j'entendais parler de droits, surtout dans un milieu de controverses. Plus habituée à négocier avec des devoirs, mais des droits? Pas le moins du monde bébête, maintenue au courant et introduite dans le sanctuaire de l'administration française depuis de longues années, c'était à mon avis un agent redoutable et qu'il aurait fallu neutraliser dans un poste sans

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conséquence. Mais, toujours par économie, le Département, n'envoyait pas à ces niveaux des agents de France. La place est à celui qui se présente et dont on pourra tirer parti, avec le moins de frais possible. C'est là qu'interviennent les fameux « agents contractuels ». il y avait donc un état général permissif dans lequel elle excellait pour, très vite, tirer les ficelles qui les unes après les autres lui ouvriraient les portes de l'abondance, et l'abondance était bien là. Le « droit », disait-elle. lis « ont le droit », insistait-elle en voyant mon ahurissement. Je tombais de haut et je me demandais s'il y avait quelque chose auquel les Pondichériens n'avaient pas droit Cela m'aurait été d'un peu de réconfort dans le naufrage de mes idées reçues qui avaient pour nom: ne pas passer outre au règlement, aux principes d'honnêteté et de morale, à l'interdiction de fausses manœuvres. Pourtant, j'en verrai d'autres. Eh bien donc, quels étaient leurs droits? il me reste en mémoire que, de nationalité française, beaucoup de Pondichériens travaillaient dans des entreprises ou des grosses maisons implantées dans le pays. Ces entreprises étaient peu à peu contraintes d'embaucher de plus en plus de nationaux, c'est-à-dire des Cambodgiens. Elles licenciaient donc les autres, petits cadres ou cadres qui, par rapport aux autochtones, avaient des situations privilégiées. Ces cadres se retrouvaient sans travail - si l'on veut, car les combines allaient bon train - avec un certificat de licenciement en bonne et due forme, tamponné et certifié conforme par qui de droit. Vais-je vous dévoiler encore que dans ces pays tout s'achète? en bonne et due forme. .. Ce document indispensable en poche - c'était le «sésame ouvre-toi» - ils venaient au consulat de France pour information, réclamation de leurs droits. . .

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