Les Mots

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Lorsqu'en 1978, à Anvers, un père et une mère voient naître leur premier enfant , la société et le monde médical leur assènent d'une même voix : "Elle ne vivra pas." Lies est née avec un "dos ouvert". "Spina-bifida" disent les médecins. Les mots ne sont pas que des mots : ce sont des armes. Ils peuvent tour à tour voiler, nier, réfuter, condamner. Mais Lies a vécu, et ce récit est bien celui d'un combat : le sien, celui de ses parents, un combat pour le droit à la vie et à la différence.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
Lecture(s) : 178
EAN13 : 9782296376595
Nombre de pages : 164
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Les Mots

Coverture: L'Harmattan photo Cover: Simone Calliauw photo d'auteur: Lieve Blanquaert Traduction: Marianne Mertens Correction: Antoine Maîtreau

(Ç)L'Harmattan.. 2004 ISBN: 2-7475-7267-6 EAN : 9782747572675

PieITe MERTENS

Les Mots
Un pèr'e à la rechel~che de mots pour la naissance et la mort d'un enfant diffélt4ent

L'Harmattan 5-Î.rue de J'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Arristi. 15 10124 Torino ITALIE

Les noms des médecins et infirmières ont été modifiés; ce livre n'a pas été écrit par rancune envers quiconque. Pierre Mertens

Du même auteur: Tulipes en Novembre (Dedalus 1991) ISBN 90 5281 054 0

Titre original. Liesje (Ç)2001 The House of Books Antwerpen /Vianen ISBN 90 443 0333 3 NUGI 662/750 D/2001/8899/126

MOTS

Transcrire mes souvenirs en mots, c'est comme visionner une vidéo des vacances: elle efface plus d'images de la mémoire qu'elle n'en suscite. Heureusement, je n'ai que très peu parlé jusqu'à maintenant de ma fille aînée Lies. Ses photos sont rangées en désordre dans une boite en carton. Après sa mort je ne voulais partager mon chagrin avec personne. J'avais le sentiment qu'à chaque mot je la perdais un peu plus encore. J'ai enterré Lies silencieusement en moi-même. Là, elle s'est confondue avec moi en un tout, sans mots. Il ne naît pratiquement plus d'enfants avec son handicap. Le diagnostic prénatal et l'interruption de grossesse sont proposés aux futurs parents comme la procédure habituelle. Et cela, j'essaie de le comprendre en cherchant les mots pour la naissance et la mort de mon enfant différent. Ces mots forment une histoire colorée selon les moments qui les ont fait naître.

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UN

Les boiseries de la fenêtre partagent la vue sur le jardin en quatre parties égales. Mol est couchée sur le côté, mon ventre épouse la forme creuse de son dos. Ses petites cuisses fermes s'adaptent comme un moule aux rondeurs de mon bassin. Le silence règne. Je regarde les peupliers dans le jardin des voisins, je ferme a moitié les yeux et scrute le mur du dehors à travers mes cils. Je divise ce tableau impressionniste en petits carrés. Le lierre d'un vert délavé forme des créneaux. « Tu dors? », demande Mol. Elle se tourne péniblement et pose son ventre sur mes cuisses. « Tu ne dors pas. » Avec la pointe de ma langue, je trace un sillon humide du front jusqu'au bout de son nez. Il a le goût de sel. « As-tu peur? - Un peu. J'espère pouvoir accoucher normalement. Le radiologue a dit que mon bassin était suffisamment large, même pour un siège. » Mol est petite et gracile. Elle pose sa tête sur mon torse. «J e sens battre ton cœur. » Je caresse ses cheveux noirs, 'Jefke donne des coups de pieds dans ma jambe. « Pose ta main ici. » Mol guide ma main entre ses cuisses. Je touche sa chair humide et chaude et goûte la douceur sucrée du sommeil dans son cou. « Est-ce que tu m'aimeras encore? - Pourquoi me demandes-tu ça ? - Comme ça. - Est-ce que ça n'a vraiment pas d'importance pour toi? - Jefke est une petite fille, je le sens. - Qu'est-ce que tu sens exactement? » 9

Je déplace ma main. Les peupliers nus se dressent immobiles. Leur cime est trop clairsemée pour permettre une division efficace en petits carrés. Sur le mur du jardin tombe avec dureté un rai de lumière blanche. « Quelle heure est-il ? - Sept heures vingt. J'espère que je verrai bien tout. - Et si c'était quand même une césarienne? demande Mol. - Tout ira bien. » Elle se tourne sur le dos. « Mes seins sont tellement lourds. - Tu n'as pas pris beaucoup de poids.
-

Neuf et demi.

- Cela représente le poids d'un bébé en bonne santé, plus celui du placenta. - Pourvu que Jefke pèse assez, je ne voudrais pas qu'il doive passer par le service des prématurés. - Jefke pèse assez. » Mol ferme les yeux. Jefke est le nom provisoire de notre enfant à naître. Jefke est neutre, ludique, espiègle, critique envers la société et drôle. De cela nous sommes sûrs. « Quelle heure est-il maintenant? - Sept heures et demi, nous ne devons y être qu'à dix heures. » Jos est déjà parti. « On attend encore un peu, Greet aura fait du café frais. » Nous habitons une grande et chaleureuse maison bourgeoise, rue Damhouder, dans le centre-ville. Chaque pièce est d'un style différent; du Louis XIV, en passant par le bleu de Delft et le style flamand. Nous partageons l'immeuble avec deux autres couples. C'est ma deuxième maison de vie en communauté. De la première, chacun déménagea après s'être marié. Je restai seul. Cette fois-ci il y avait dès le départ un couple et trois célibataires. Jos et Marleen sont mariés depuis des années et n'ont pas encore d'enfant. Luc et Greet se sont trouvés après quelques mois de cohabitation. Mon amie Mol est arrivée la dernière. Nous habitons le rez-de-chaussée. devait être autrefois la véranda. 10 Notre chambre à coucher

Au premier étage se trouvent les pièces communes: la salle de séjour, la cuisine, un coin salon. Nous fréquentons moins nos colocataires depuis que nous attendons Jefke. Cela me semble être un réflexe familial naturel. Avant, j'aurai trouvé cela petit-bourgeois, conformiste, étriqué, flamand et catholique. Tout ce à quoi j'échapperai avec ma femme et mes enfants. Grâce à Jefke, on nous octroie une chambre supplémentaire, la chambre d'enfant. Elle est située à côté de la véranda et donne sur le jardin commun. Ce qui posait problème à Greet, parce qu'elle devait passer par le sous-sol qui sert aussi de buanderie pour aller dans le jardin. « Si nous voulons nous asseoir dans le jardin avec des invités, nous sommes obligés de passer devant le linge sale. » Elle fmit par s'incliner. Les conflits sont rares. Par ailleurs, nous ne nous apportons plus grand chose. De plus en plus, la cohabitation se limite à l'occupation de trois appartements contigus, avec une cuisine et une salle de bains communes. Nous menons tous une vie très active. Jas est psychiatre en formation, Marleen est psychologue, Greet est assistante sociale et travaille avec d'anciens prisonniers, Luc était presque sociologue. Il n'a jamais terminé sa thèse. Il l'a commencée plusieurs fois. Le sujet en est, « professionnalisme». Un professionnel, afftrmait-il, est quelqu'un qui a obtenu tel diplôme et qui de ce fait peut exercer telle profession. Dès qu'il a le titre, on ne lui demande plus de compte. Il est médecin, juriste, architecte... de par son diplôme, et non par son savoir et ses compétences. Même s'il ne se recycle jamais, qu'il devient résolument dépassé, il gardera quand même son titre, sans en garantir pour autant la valeur dans la durée. Luc n'a jamais obtenu son titre, comme s'il voulait faire honneur à sa thèse inachevée. Les titres sont des mots. Ils recouvrent une charge mais ne la garantissent pas. Je travaille à temps partiel dans un centre de psychothérapie mais à mes yeux, je suis d'abord artiste plasticien. Mol enseigne dans le secondaire. Mol est forte de nature. Pour elle tout est beaucoup plus clair, plus simple que pour moi. Se marier, avoir des enfants, travailler. Je lui demande: «Sais-tu pourquoi je suis tombé amoureux de 11

toi? - Tu ne le sais pas toi-même. - Comment peux-tu dire ça ? - Parce que tu me l'as dit toi-même. - Ah ! Et toi? - Jete l'ai déjà dit. Au début je te trouvais trop petit. » Mol s'étire, un long silence s'installe. La petite valise qui contient les affaires pour la maternité est posée sur la cheminée depuis plusieurs semaines. Mol l'a déjà ouverte des dizaines de fois pour vérifier que rien n'y manquait. Une liste « pratique» est posée dessus: un soutiengorge à bonnets ouvrants, deux chemises de nuit - une longue et une courte - un peignoir, des sous-vêtements trop larges, des mouchoirs. . . « Peut-être que le docteur V erschueren me gardera. - Mais tu n'as pas encore de contractions. - Non... regarde si j'ai déjà une ouverture. » Je me redresse. Mol cale l'oreiller sous ses fesses et, sans gêne, ouvre ses jambes. Je regarde attentivement entre les maigres cuisses. « Un peu, je crois. - Vraiment? Hier tu ne voyais rien encore. » Je scrute avec plus d'attention. C'est comme si je devais lire dans une boulette de papier froissé. Je n'ai aucune idée de ce que je dois y voir, mais comme aujourd'hui Mol se rend de toute façon chez le gynécologue, j'ose dire : « Un peu ». « Captivant, n'est ce pas? » Elle se lève et, une main sur la hanche, va chercher mon peignoir. De dos, on dirait qu'elle n'est pas enceinte. Elle est belle. Dans la cuisine, le café est prêt. Le petit déjeuner des autres est bien rangé sur l'évier. Les consignes sont soigneusement respectées. Mol ne peut rien avaler. Je mange pour deux. L'angoisse augmente mon appétit. Luc a laissé son journal, mais je ne parviens pas même à en lire 12

les titres. Mol téléphone à sa mère, lui dit que j'appellerai tout de suite si elle devait accoucher aujourd'hui. Ma belle-mère sera la marraine, mon frère Paul le parrain. Elle s'occupe des dragées. Elle veut savoir le plus vite possible si c'est un garçon ou une fille pour pouvoir les commander. Ce seront des petits paniers bruns foncés, tressés par des aveugles. Pour les sachets et le nom, il faut attendre les événements: bleu ou rose, Lies ou Maarten. Je demande: « On emporte la valise?
-

Non, on aurait l'air si ridicule si on nous renvoie encore.

- On peut la laisser dans la voiture. » Mol trouve mon idée bonne. Je range le petit-déjeuner.

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DEUX

Comme des élèves exemplaires au premier jour de classe, nous arrivons bien avant l'heure à l'hôpital de la rue Van Hoboken. Une clinique catholique d'où ont disparu presque toutes les bonnes sœurs. Un bâtiment moderne, sans style. La porte d'entrée, toute en verre, s'ouvre automatiquement, sans faire de bruit. Devant l'ascenseur, nous croisons une femme rousse avec sa petite valise. D'un coup d'œil, elle évalue la grossesse de Mol. Mol fait un hochement de tête en guise de bonjour, par solidarité aussi. Mais la femme détourne le regard et fiXele sol à côté de son mari. «On a bien fait de laisser nos affaires dans la voiture» chuchote Mol. «Tout ira bien» lui dis-je, cherchant à me convaincre aussi. «La position de siège est certainement due à la force de caractère de Jefke, qui préfère comme moi aborder la vie à contre-courant. » L'ascenseur s'arrête. De petites pancartes noires à caractères blancs indiquent la direction du service des prématurés et des salles de travail. Dans le long couloir d'un jaune sale, sept portes débouchent sur la gauche, deux sur la droite. Une odeur doucereuse de Dettol flotte dans l'air. Il Y a un lit vide. Une femme blonde, corpulente, d'environ trente ans, avance vers nous. C'est la sage-femme. Je lis «Madame Verbruggen» sur son sein gauche. « Nous avons rendez-vous avec le docteur Verschueren. » Elle nous conduit à la troisième des sept portes. « Voici une salle de travail, c'est ici que ce déroulent les préparatifs. Le moment venu, nous déménageons en face pour l'accouchement. Ceci est un interrupteur et ça, une sonnette. Si vous avez besoin de moi, vous n'avez qu'à sonner. Madame, si vous avez une chemise de nuit courte avec vous, vous pouvez déjà la mettre. Le Docteur peut arriver d'un moment à l'autre. » J'interviens « Mais nous venons pour une simple 15

consultation. Nous avons des radiographies que le docteur Verschueren doit analyser. - Attendez quand même ici, j'appelle le docteur. » La salle de travail ne diffère en rien d'une chambre d'hôpital ordinaire. Des murs couleur pastel, un lit en inox avec pour sommier une planche de contre-plaqué. Un mobilier uniforme, conçu pour inspirer une impression d'hygiène et de qualité. Je regarde par la fenêtre. Elle donne sur un enchevêtrement de toits, de cheminées et d'antennes de maisons particulières. Un ramassis de façades arrière et de bâtiments annexes avec des fenêtres qui ne sont pas conçues pour être regardées, mais pour regarder à travers. Chacun regarde l'arrière de la maison de l'autre. Cette maternité a été construite ici sans tenir compte du voisinage. On dirait que cet immeuble moderne et droit pénètre les vieilles maisons. On n'a pas épargné un centimètre. Mol s'assied sur le lit et regarde autour d'elle. « Belle chambre, hein. C'est agréable ici. » Vingt minutes après, le gynécologue entre. C'est un petit homme qui inspire confiance, la quarantaine bien sonnée. « Bonjour Madame, Monsieur. Toujours rien qui bouge? - Bouger si, mais pas de contractions », répond Mol. Le médecin enfile un gant en latex qu'il glisse entre les cuisses de Mol. Deux doigts disparaissent dans sa chair. Avec sa main courte et boudinée, il pétrit son ventre comme on ferait d'une pâte trop abondante. Pendant qu'il l'examine, Mol me regarde. Le gynécologue retire le gant et le pose retourné dans une petite boîte en carton ovale et verte. «J'ai regardé les radiographies, nous pouvons malgré tout tenter un accouchement normal. Même si je n'arrive pas à tourner l'enfant, ça devrait quand même passer. De fait, vous pouvez rester. Avez-vous apporté une chemise de nuit, et tutti quanti ? - Je vais tout de suite chercher les affaires dans la voiture », disJe. Mol rayonne: malgré tout, accoucher normalement! «Le col n'est pas encore très ouvert: deux centimètres. » Je jette un coup d'œil expert entre ses cuisses. Mol sourit. Elle ne voudrait pas d'une femme médecin. 16

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