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Les Naufragés et les rescapés du "train fantôme"

De
249 pages
Charles et Louis avaient douze ans en août 1944 et jouaient dans une rue de Sorgues, près d'Avignon, quand une longue colonne de 700 prisonniers hagards, pieds nus, accablés de soif et de chaleur, est passée devant leur porte. 47 ans plus tard, les habitants de la petite ville du Vaucluse découvrirent que ces prisonniers venaient de Toulouse et faisaient partie d'un sinistre convoi appelé "train fantôme". Écrit sous forme d'enquête, ce livre retrouve les traces de ce train errant qui mit 57 jours à traverser une France tantôt bienveillante, tantôt hostile.
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Les naufragés et les rescapés du « Train fantôme »

Collection Mémoires du XXe siècle
Dernières parutions

Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Rochambelle, 2001. Lionel LEMARCHAND,

Marguerite

ou

la

vie

d'une

Guy SERBAT, Le P.C.F. et la lutte armée, 1943-1944, Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible

2001.

Lettres censurées des tranchées, 2001. au revoir, 2001.

Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié, Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres coloniales,. des officiers républicains témoingnent, 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etre jeune en Isère (1939-1945), (dir.), Etrejeune en France (1939-1945),2001. 2001. 2001. Jean-WilliarnDEREYMEZ

Jean SAUVY, Un jeune ingénieur dans la tourmente (1938-1945),

Gérard SESTACQ PINTO, L'usurpateur ou la résurrection de LaZllre, 2001. Madeleine COMTE, Sauvetages et baptêmes - Les Religieuses de Notre-Dame de Sion face à la persécution des juifs en France (1940-1944), 2001.

Hanania Alain AMAR, Unejeunesse juive au Maroc, 2001. Louis DE WIJZE, Rien que ma vie. Récit d'un rescapé, 2001. Constance DIMA, Les petits princes de l'univers, 2002. Max de CECCATY, Valbert ou la vie à demi-mot, 2002. Michaël ADAM, Les enfants du mâchefer, 2002. SaIni DASSA, Vivre, aimer avec Auschwitz au cœur, 2002. Jacqueline WOLF, Récit en hommage aux Français au temps de l'Occupation, 2002. Sous-Lieutenant Etienne GRAPPE, Carnets de guerre (1914-1919), 2002 . Rose GETRAIDA, Avec mes deux enfants dans la tourmente, 2002. Judith HEMMENDINGER, Revenus du néant: cinquante ans après: l'impossible oubli, 2002. Benjamin RAPOPORT, Ma vie et mes camps, 2002. Claude COLLIN, Mon Amérique à moi. Voyage dans l'Amérique noire (1944-2000), 2002. Raoul BOUCHET, Lettres de guerre d'un artilleur de 1914 à 1916, 2002. Jules FAINZANG, Mémoire de déportation, 2002.

Laurent Lutaud

-

Patricia Di Scala

Collection

Mémoires du xxe siècle

Les naufragés du
«

et les rescapés

Train fantôme»

Ont collaboré à cette enquête:
Pour la vallée du Rhône Robert et Edith Silve Charles Teissier
Pour la Haute-Marne

Jean Petit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

<9L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3679-3

1
Ils réclamaient: à boire, à boire, à boire. . .

Au bord de la route, des enfants jouent. C'est le milieu des vacances et, l'on espère, la fin de la guerre. Louis a 12 ans et habite avec ses parents dans l'hospice de Sorgues, au bord de la route nationale qui traverse la petite ville du nord au sud. Charles, son ami de toujours, vit juste en face, au rez-de-chaussée, près du magasin d'électricité de ses parents. À cette époque, en août 1944, le trafic routier est assez faible et les deux enfants jouent souvent sur la route sans se lnéfier des véhicules. Depuis l'occupation, leur vie est mouvementée. Mais dans l'insouciance de leur âge, ils n'hésitent pas à taquiner les soldats allemands installés dans l'école de Sorgues depuis plus d'un an. Ils voient la guerre avec des yeux d'enfant, chaque jour apportant son lot de surprises, d'imprudences, plus rarement de peurs. Les parents n'ont pas cherché à troubler cette quiétude, pensant peut-être que c'était la meilleure des protections. Il fait une chaleur de plomb, la lumière est blanchâtre. poussiéreuse. Le soleil écrase le relief entourant les arbres et les maisons de contours incertains. Les habitants de la petite ville du Vaucluse se terrent, quelques rares téméraires, en quête de fraîcheuc sont assis à la terrasse d'un café et regardent les quelques voitures blindées allemandes qui remontent la Nationale 7 en direction d'Orange, laissant derrière elles une impression de soulagelnent fragile.

Ce jour-là, le 18 août 1944, Louis joue derrière la grille de l'hospice

quand une rumeur sourde attire son attention. Un bruit confus, étouffé, retenu, semble venir du nord du village. Comme un troupeau « à la décize », quand il redescend de transhumance. Il s'arrête de jouer et tend l'oreille. La rumeur est ponctuée de gémissements, de plaintes, secouée parfois par un claquement de volet ou un cri brutal. Louis reste là, bien à l'abri derrière la grille, quand il aperçoit une longue colonne d'hommes et de femmes qui débouchent du virage. Ces êtres semblent venir de nulle part, entourés d'un nuage de poussière. Ils marchent lentement, si lentement qu'on a l'impression qu'ils piétinent. Si leurs pas sont silencieux, étouffés, c'est parce qu'ils traînent leurs pieds endoloris; certains ont emballé leurs chevilles dans des morceaux de chemises pour se protéger de la chaleur du goudron. Ils marchent en rangs serrés, portant des valises, des sacs et, parfois, des caisses de munitions ou de biscuits. Leurs regards sont vides, comme vaincus. Ils sont accablés, maigres, sales et puants. Ils affichent des barbes de plusieurs jours, leurs cheveux sont hirsutes. La plupart portent des vêtements chauds, ce qui ajoute une touche irréelle à cette apparition. Louis remarque un gendarme, dont la tête coiffée d'un képi dépasse de cet amas de corps en mouvement. La colonne s'étire sur plusieurs centaines de mètres. Attiré par le piétinement, Charles tombe nez à nez avec ces visages meurtris. Il a peur, mais il s'approche, au bord du trottoir, et remarque d'abord les femmes, qui marchent en tête, puis il voit lui aussi le gendarme. Un peu plus loin, il aperçoit un curé en soutane, puis un facteur eo tenue. Puis, il entend ces plaintes: «à boire, à boire, à boire. .. » Il reste là, bouche bée, comme d'autres habitants du village, sans savoir quoi faire jusqu'au moment où un soldat alJemand l'oblige à rentrer, le menaçant de la crosse de son fusil. On leur ordonne de fermer leurs volets. Avec sa mère, Charles se cache derrière les persiennes et ne peut s'empêcher de regarder. Le défilé n'en finit pas. Depuis le premier étage, il découvre que de nombreux hommes sont en costumes militaires. Parmi eux, un homme vocifère.

8

Charles remarque que cet homme ne possède qu'un seul bras qu'il agite au-dessus de sa tête. Quant à Louis, il s'est réfugié chez lui, avec son père, et ne rate pas une miette de ce spectacle surprenant. Cent mètres plus loin, du haut de ses dix ans, Jacqueline assiste au même défilé: une soixantaine de femmes ouvrent la marche suivies de cinq ou six cents hommes. En fin de cortège, elle remarque des militaires espagnols habillés en tenue d'hiver, coiffés du béret républicain. Certains sont âgés, d'autres amputés d'une main ou d'un

bras. Un camion ferme la marche, on apprendra plus tard qu'il
transportait des invalides. Jacqueline se replie à son tour dans le magasin de meubles familial. Elle entend des voisins qui parlent de « racaille» en indiquant les prisonniers. Elle ne comprend pas. Qui sont ces êtres affamés qui avancent péniblement sur la Nationale 7 en fin d'après-midi, ce 18 août 1944 ? D'où viennent-ils? Et où vont-ils? Pendant près de cinquante ans, elle ne cessera de se poser ces questions.

Huit jours plus tard, les troupes américainesremontent la même
route dans un tonnerre de cris et d'applaudissements. Charles, Louis, Jacqueline et leurs copains montent sur les Jeeps. Les habitants sortent des drapeaux tricolores. La fête se prolonge dans la nuit enfouissant le souvenir de la colonne de prisonniers hagards. Lavie reprend peu à peu son cours. On ne parlera plus de ce défilé mystérieux. Les enfants ne demanderont pas d'explication à leurs parents. Les parents chercheront à tirer un trait sur cette période pas toujours très glorieuse. Parfois, la nuit, en rêve, cette image reviendra: des dizaines d'hommes et de femmes affamés, pieds nus, écrasés de soleil, traversant le village.À six kilomètres de là, à Châteauneuf-du-Pape, les habitants de la rue principale avaient eu la même vision. Certains les avaient entendus chanter la Marseillaise en arrivant dans le village! On les avait aussi aperçus à Roquemaure, une petite bourgade située

à dix-huit kilomètres à l'est de Sorgues, de l'autre côté du Rhône.
9

Également dans la campagne, au milieu des vignes et des oliviers, et

sur un pont chancelant, ils avaient été remarqués par des
agriculteurs. La chose était encore plus troublante. Les années ont passé, les enfants de Sorgues ont grandi et ont trouvé un métier. Pour certains, comme Charles, Louis ou Jacqueline, le souvenir reste intact. Charles parlera d'une « image à jamais

résolue ». Jacqueline tentera d'en discuter avec son entourage, cherchant à comprendre. On lui répondra: « Pourquoi t'intéresses-tu à ça ? Ce sont de vieilles histoires sans intérêt! » On lui dira aussi que dans cette guerre il s'en passait tous les jours. Bombardements, arrestations, échanges de coups de feu, attentats. . . Alors des gens qui marchent dans la rue, sans doute des prisonniers, qu'est-ce que ça peut bien faire. .. On a beau vouloir apaiser leur curiosité, la question revient toujours et hante l'esprit des jeunes sorguais : pourquoi ces pauvres gens marchaient-ils pieds nus sur la route en plein tnois d'août à quelques jours de la libération de la France? Pourquoi y avait-il des soldats espagnols, un gendarme français, un facteur, un curé? D'où venaient-ils? Où allaient-ils? Pourquoi cette souffrance?

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2
D'où venaient-ils?

- Levez-vous, les Allemands viennent d'occuper le camp!

Les prisonniers des litières « du haut» se dressent, tendent l'oreille, puis le buste pour mieux entendre les voix qui courent tout au long des trente mètres de leur habitation. Il faut aller voir. - Et si c'était vrai? murmurent certains, à moitié endormis. Ceux du bas regardent par les fenêtres, leurs commentaires incitent ceux du haut à se lever plus vite. Il est sept heures du matin ce vendredi 9 juin 1944. Les prisonniers du camp du Vernet d'Ariège sont encore couchés. Dans le baraquement du quartier BI, celui des «politiques », la nouvelle apportée par ce messager de malheur suscite la méfiance: est-ce encore un de ces canulars, chers aux étudiants, et fort répandus au camp? Pour tromper leur ennui, certains passent leur temps à imaginer des fausses nouvelles. On les appelle Radio-tinette, du nOin donné par les prisonniers à l'endroit, généralement peu attirant, où ils satisfont leurs besoins naturels. L'homme qui vient de faire
1 Le calnp était divisé en trois sections: A, B, C. Chaque section était séparée des autres par des barbelés et des tranchées. La section A était réservée aux étrangers condamnés de droit commun. La section Baux condamnés politiques. La section C, à ceux qui n'avaient aucune inculpation définie, mais qui étaient « suspects» soit pour des raisons criminelles, soit pour des raisons politiques. Le quartier T fera ensuite son apparition. Réservé aux détenus en transit, il sera par exelnple une des escales des Juifs vers les camps de la mort.

irruption dans la baraque est assez connu pour sa manie effrénée de passer pour bien renseigné. Déjà assez âgé, il a été toute sa vie journaliste. Déformation professionnelle? Affabulation? Ils sont encore quelques centaines à être détenus dans la cinquantaine de baraques que compte ce camp administré jusqu'à présent par les Français. Jusqu'au mois de mai, ils étaient encore entre quatre et cinq mille. Certains sont là depuis plusieurs années, d'autres depuis quelques semaines ou quelques jours.

Au quartier B, Pedro Vasquezest un des « vieux» du camp. Il est
entré en France en février 1939 après la défaite de l'armée républicaine espagnole. Avant d'arriver ici, il a connu les camps d'Argelès, de Barcarès, puis de Saint Cyprien2.Ensuite il s'est installé à Bagnères-de-Bigorre où il a travaillé jusqu'en 1943. Il est arrêté en décembre 1943 et interné au camp de Noé3,puis au camp du Vernet. Pedro est inquiet: la nouvelle de l'arrivée des Allemands signifie-t-elle un nouveau pas vers le pire? Artime, le grand Asturien, est détenu ici depuis bien plus longtemps. Arrivé en 1941, il a vu défiler au camp l'état-major de la résistance européenne: des résistants allemands, le groupe italien
Garibaldi, tous combattants de la guerre d'Espagne dans les brigades

internationales, des Polonais. Car ici il n'y a pratiquement aucun
Français. Ceux qu'il préfère, les plus gentils, ce sont les Yougoslaves, les Portugais et les Hongrois. Il a même connu l'état-major de la MOI4. Admiratif, il les considère tous comme de grands combattants,
2Lieux d'internement créés sous la IIIème République qui accueillirent à partir de février 1939 l'armée républicaine espagnole vaincue. Agde~ Septfonds, Noé, Gurs, Saint-Sulpice, Brens, Caylus, Montech~ Clairfont. Le Récébédou, Mazeube sont les principaux lieux d'hébergenlent situés dans le Sud-Ouest de la France. 3Situé à 40 km au sud de Toulouse, créé en 1941 sous P appellation officielle de « camp-hôpital ». À partir de l'été 1942~ des centaines de Juifs seront déportés à partir de ce camp. 4Main d'Œuvre Immigrée, résistants étrangers constitués en groupes paramilitaires clandestins, auteurs de nombreux attentats dans toute la France. Le plus célèbre de ces groupes portait le non1 de son chef. Manouchian.

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des gens formidables. Dès son arrivée, il avait été pris en charge dans le groupe espagnol. Bien structuré, ce groupe organise des évasions, quelquefois à la demande de l'extérieur pour la Résistance locale. Des Roumains, un jeune avocat espagnol ont ainsi recouvré la liberté. Ce matin, il parle à ses camarades avec sa fougue habituelle, presque avec violence. Le moignon de son bras droit mutilé dans les derniers combats de la guerre d'Espagne ponctue ses mots. Après la défaite des Républicains, début 1939, il s'est réfugié en France. À Montauban, avec un de ses camarades espagnols, il se retrouve dans la Résistance. C'est une dénonciation qui l'a conduit au camp du Vernet.

L'entrée du camp est dominée par un château d'eau. Au fond, trône

un autre « château», en réalité une maison de maître, habitée par le
chef du camp. Le soleil de ce début juin a déjà fait son apparition sur les vingt hectares du camp. Il fait presque chaud. Il faut dire qu'ici l'été commence tôt: une soixantaine de kilomètres séparent le camp de la grande ville la plus proche, Toulouse. Ce 9 juin 1944, un seul fonctionnaire du camp est resté en service, Monsieur Vernet;. Ce personnage dont le nom est, par une étrange coïncidence, l'homonyme du camp, était sous-chef du Vernet jusqu'à ce matin. Il parle bien l'Allemand, peut-être est-ce la raison pour laquelle les nouveaux Feldgendarmes l'ont laissé en poste, espérant utiliser sa connaissance de leur langue. Les Allemands n'ont pas traîné. Trois jours à peine que le débarquement des Alliésa eu lieu en Normandie, les voilà maîtres du camp. Et dire que depuis trois jours les espoirs les plus fous recommençaient à naître: le débarquement devait sonner le glas pour l'occupant, la libération était toute proche, c'était sûr, les portes du camp devaient s'ouvrir devant eux, enfin. Mais le débarquement des Alliés en Normandie avait suscité des réactions diverses chez les
50' origine autrichienne et seul fonctionnaire français à être resté en contact étroit avec les Allemands après leur prise de pouvoir au Vernet~ il sera emprisonné à la libération puis jugé.

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prisonniers: certains étaient enthousiastes, mais d'autres étaient plus sceptiques, comme Francesco Nitti, qui notait le 6 juin 1944 dans son journal: Les Alliés ont débarqué dans le Nord de la France. Ici, tout est calme. On attend les nouvelles avec anxiété.

Avait-iltort en refusant de se laisser gagner par l'euphorie? Très vite les détails de l'arrivée des Allemands parviennent aux détenus, se répandant comme une traînée de poudre. Les prisonniers du quartier A, les «droit commun» peuvent s'approcher à cinq mètres des barbelés, ceux du quartier B, « les politiques» doivent rester à dix mètres, seuls ceux du quartier C peuvent aller jusqu'aux barbelés6. Les prisonniers peuvent donc, selon leur situation par rapport aux gardes postés à l'extérieur et en fonction de leur compréhension de la langue de leurs geôliers, obtenir des informations plus ou moins précises, de première main, ou rapportées. L'opération de prise de contrôle du camp a été menée par une compagnie de la Landsturm sous le commandement d'un capitaine. Les hommes de cette compagnie sont de vieux soldats inaptes à la vie au front. Réformés jusqu'à quatre ou cinq fois, une dernière visite médicale les a déclarés aptes au service territorial. Les officiers et sous-officiers appartiennent au service actif et portent presque tous l'insigne de la campagne de Russie. Méchants et hargneux, ils terrorisent leurs hommes. Derrière les barbelés, à cent mètres de sa baraque du quartier B, Francesco Nitti les voit, montant la garde, casqués. Presque un an déjà s'est écoulé depuis qu'il est arrivé au Vernet, le 3 juillet 1943.

6Information rapportée par José Menendez, détenu au calllp du Vernet avant d'être transféré au Fort du Hâ à Bordeaux, il s'est installé dans la région après-guerre et a été l'un des principaux initiateurs du 111usée du camp du Vernet. 14

Son ami Jean Cassou a été arrêté avec lui en décembre 1941 à
Toulouse. Il écrira dans la préface du récit de Nittf, publié en 1945 : Nitti était adoré de tous ses compagnons. Sa fen11etéd'âl11e, sa bonne humeur, sa fantaisie répandaient autour de lui une lumière. À tous les coups du sort il opposait la gentillesse de son cœur et de son esprit, une curiosité inlassablement amusée et cette inflexible droiture de l'homme bien né, qui aime mieux rire du grotesque de l'ennemi que de pleurer
sous ses offenses.

Bien né, il l'est en effet. Francesco Fausto Nitti est le neveu du Président du conseil italien Francesco Nitti. Interné par les fascistes aux îles Lipari, il s'en évade en compagnie de Carlo Rosselli et d'Emilio Lussu. Réfugié en France, il devient l'un des dirigeants du Parti Socialiste italien. Journaliste, il combat en Espagne dans la XIIème brigade « Garibaldi» comme officier d'artillerie. Interné à Argelès et à Collioure, il entre ensuite dans la Résistance française dans le réseau Bertaux. Libéré de prison à la fin de sa peine, en 1943, il pensait rejoindre sa famille, qui l'attendait de l'autre côté des barbelés. Mais les gendarmes français l'attendaient aussi et lui remettent les menottes pour l'emmener au camp de Saint-Sulpice. Jean Cassou, français, est libéré, mais Francesco, étranger, est transféré au camp du Vernet. Les uns après les autres, les prisonniers s'habillent rapidement et sortent. Ils apprennent que leurs gardiens français ont été désarmés, à l'aube, par les soldats allemands.
Dépouillés de leurs mousquetons, de leurs revolvers et de quelques fusils-mitrailleurs, les gendarmes ont été internés au quartier B, celui des prisonniers politiques, en compagnie des autres gardiens, fonctionnaires et policiers du camp.8

7Francesco Fausto N itti~ Chevaux 8. Hommes 70~ Editions Chantal Toulouse~ 1945~ unique ouvrage publié juste après-guerre par un
survivant de I épopée du Train fantôme.
~

8Francesco

F. N itti~ Ibid.

15

Les prisonniers politiques du quartier B ont été transférés au
quartier T pour laisser la place aux nouveaux internés en uniforme, à ceux-là même qui jusqu'ici représentaient l'appareil de surveillance du camp. Francesco, Pedro, Raphaël, Artime et les autres sourient à l'idée que leurs geôliers sont maintenant détenus, comme eux, et qu'on les a rangés dans le quartier des « politiques », celui réservé jusqu'alors aux communistes et aux antifascistes. Le camp du Vernet d'Ariège aura fonctionné pendant les quatre premières années de la guerre avant de passer sous l'autorité de l'occupant. En 1939, des gardiens Sénégalais et Malgaches côtoyaient des soldats, des gardes mobiles ou des gendarmes pour encadrer les détenus. Plus tt;lrd,des gardes civils sont venus. Le camp a dépendu du ministère de la Guerre jusqu'au 1er novembre 1940. Puis il est passé sous l'administration civile du ministère de l'Intérieur. Le comportement des gardiens français durant toute l'histoire du calnp est pleine d'ambiguïtés9: dans les archives des Renseignements Généraux, on trouve des notes concernant des blâmes infligés à une dizaine de gardiens du camp du Verneeo. Tous ont été blâmés pour
9Des gens de qualité ont été melllbres du personnel d~encadrement du camp: un professeur de l'Ecole des langues orientales de Paris; un colonel, devenu général, plus tard membre de l'Organisation de résistance ~ de l'armée, déporté par les Allenlands ; un autre, avocat et nob le. s est retrouvé couvert de décorations attestant ses activités de résistant. Certains officiers en poste au Vernet ont eu une attitude favorable aux internés: l'épouse du commandant-adjoint du camp était selon Franz Dahlem, « tout à.fait anti-vichyssoise et afàit tout son possihle pOlir naZIS, les internés. Il y avait - 111ê111e CG/np du Vernet - deux France che:: les au o.fficiers de l'ar/11ée, de la troupe qui .faisait le service d'ordre à l'extérieur du ca/11p. » IOArthur Ponzio ou Pouzis, Enlile Thiéry, Justin Murat, Pierre Triche. Pold Gilette, Monsieur Cazal, M. Langa, Monsieur Schatz ainsi que Messieurs Chaume, brigadier-chef, Royer, chef de camp et Ludmann. commissaire principal de police, Giard, inspecteur. 16

manque de zèle, certains à plusieurs reprises. Par exemple, Monsieur Triche a toléré qu'une personne étrangère donne du ravitaillement à un interné. D'autres ont été trouvés endormis à leur poste de garde! Artime, l'Asturien, raconte même que ses camarades et lui-même avaient des complices dans la garde française du camp. Ainsi un certain Robin, ex officier de la marine de guerre française devenu brigadier-chef au Vernet, avait apporté son aide à l'un de leurs plans d'évasion. Mais le comportement de quelques gardiens bienveillants ne peut faire oublier que ce camp aura été pendant toute la Seconde guerre mondiale le symbole de l'extraordinaire participation française à l'ordre nouveau prôné par l'occupant. Quand les Allemands entrent dans le camp pour succéder aux Français, ils passent sous l'écriteau «République française» qui trônait ici depuis le début de la guerre. On ne peut s'empêcher de penser à la polémique née pendant la présidence de Monsieur Mitterrand autour de la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat français dans l'holocauste. Le président avait répondu que Vichyavait rompu avec la République et, par conséquent, qu'aucun président de la République Française ne pouvait s'excuser pour des fautes commises pendant une période dont la république était absente. On trouve là les limites de ce raisonnement. . .

De nombreux témoignages laissés par ceux qui ont connu
l'enfermement ici ne laissent aucun doute sur les terribles conditions de vie dans le camp. Ernest Langendorf qui a connu l'hiver 1939-1940 au Vernet raconte: C'était un camp terrible, la nourriture était au-dessous de tout, c'était crasseux, ça grouillait de souris, de rats, les baraques étaient surpeuplées, on se gelait, enfin, j'y ai passé des mois affreux.

Au Vernet, pendant ces trois années « noires», on meurt de froid, de faim, de mauvais traitements ou abattu par les gardes, tous Français. Une circulaire du ministre de l'Intérieur de Vichy du 17 janvier 1941 marque bien la spécificité du Vernet: 17

Il n'y a pas lieu de faire régner, dans les camps de Gurs, d'Argelès, de Rivesaltes ou des Milles, une discipline aussi stricte qu'au Vernet où se trouvent des repris de justice et des extrémistes.

L'écrivain Arthur Koestler, interné ici au début de la guerre, a beaucoup écrit sur ce camp, en particulier dans Lalie de la terre:
La première impression était celle d'un fouillis de barbelés, qui entouraient le camp de trois rangs serrés et partaient en diverses directions avec des tranchées parallèles. Le Vernet est au-dessous d'un camp de concentration nazi du point de vue de la nourriture, des installations, de l'hygiène. Comparé à Dachau, c'était encore supportable. Au Vernet, les coups étaient un événement quotidien; à Dachau ils duraient jusqu'à ce.que mort s'ensuive. Au Vernet, les gens étaient tués par manque de soins médicaux; à Dachau, ils étaient tués volontairement. Au Vernet, la moitié des prisonniers dormaient sans couverture, à 20° sous zéro ~ à Dachau. ils étaient enchaînés et exposés au froid.

Sa description est on ne peut plus explicite, traduisant là le sentiment des rescapés des camps nazis des années 1933-1939.... Son propos à cependant besoin d'être précisé: il compare ici l'internement nazi de la période 1933-1939 à l'internement français. L'Allemagne n'en est encore pas à la solution finale. D'autre part, d'autres témoignages le contredisent lorsqu'il évoque l'absence de
couvertures. . .

Si les conditions de vie dans ce camp sont si terribles, n'est-ce pas parce qu'ici sont enfermés des hommes et des femmes particulièrement difficiles à mettre au pas? L'Histoire retient du Vernet qu'il a été un des hauts lieux de la résistance européenne à l'idéologie nazie. Camp d'internement de nombreux dirigeants communistes européens et d'une bonne partie de l'état-tnajor des Brigades internationales venues en aide aux Républicains espagnols,

le Vernet a été le principal centre de diffusion des directives 18

communistes de Moscou. Dès leur arrivée massive en octobre 1939, les communistes allemands avaient élu une direction clandestine et

réorganisé le parti communiste allemand, le

KPDll.

Des dirigeants

communistes d'autres pays sont venus renforcer le groupe allemand: des Italiens12, des Bulgares, des Albanais13, des Grecs, des Hongrois1-t.

Polonais, Roumains, Soviétiques, Tchécoslovaques, Yougoslaves, Autrichiens complètent cette constellation communiste qui s'imposera aux autorités du camp comme interlocuteur privilégié. À l'automne 1940 et au printemps 1941, le camp a 111ême le été théâtre de manifestations et de grèves. Une organisation clandestine, le collectif international, structurait les internés par quartiers et par
baraques15. IISiegfried Raedel, député communiste allemand, sera livré à Hitler et exécuté. À ceux-là s'ajoutent des responsables du KPO : Franz Oahlenl, lorrain devenu ~llemand, député communiste, est le nunléro deux du KPO, membre suppléant de la direction du Kominterm, responsable des Allemands dans les Brigades internationales. Il devient le pOlie-parole des communistes du Vernet. Fait qui n'échappe pas aux services de renseignements puisque le préfet de l'Ariège écrit dans une lettre datée du 26 août 1941 que: « Dahle/n est au CG/l1Pdu Vernet le che.! dl! clan C0/11/11uniste.Très intelligent, idéaliste convaincu, il se contente pOlir le /110/11ent e rester neutre. » d 1200nt Luigi Longo, futur chef du Parti cOlllmuniste italien, Eugenio Reale, futur maire de Naples et futur ministre. 1300nt Méhémet Chehu, qui sera Premier ministre de son pays. 1400nt Laszlo Rajk, futur ministre et victime en 1949 des procès staliniens. 15La tactique de guerre d'usure elnployée par le collectif a entraîné le passage rapide de quatre commandants du camp. Arrive alors un civil, un policier, qui décide d'écraser toute résistance. L'épreuve de force aboutit à la révolte du 26 février 1941. Le deuxièlne anniversaire de l'internement des Brigades internationales en France avait créé une grande effervescence dans le canlp. Le collectif parvint même à 1110biliser les quartiers B (détenus politiques) et C «< suspects» dont le 1110tif d'internement est indéfini) contre les brutalités et contre la tallline. La mobilisation avait lieu également contre la Illenace de déportation en Allemagne ou en Afrique du Nord. Un incident déclencha la révolte au quartier C, puis au B. Les internés refusèrent de travailler et de 111angeret neutralisèrent les gardes. Le préfet de l'Ariège intervint avec des forces

19

Les agents des Renseignements Généraux se sont beaucoup intéressésà l'activitépolitique des détenus du camp du Vernet.Une note, datée de mars 1944 fait état «de l'agitation politique à
l'intérieur du camp du Vernet », et précise que
création de l'Armée Rouge.
»

«

les internés se sont
de la

réunis le 2.3février 1944 pour célébrer le 26ème anniversaire

Dans une autre note, le commissaire des RGsignale que l'envoi, sur son intervention, des principaux meneurs communistes à la prison de Gaillac a complètement désorganisé les plans établis par les internés et a jeté un profond désarroi dans le camp. Pour les historiens, le camp du Vernet reste également « l'une des capitales de la résistance intellectuelle européenne16», certains évoquent même «la diaspora du Vernet ». Des artistes, écrivains, poètes, dramaturges, journalistes, directeurs de théâtre ou de journaux, des compositeurs, des interprètes, des peintres, un architecte. Quel camp de concentration en Europe aura abrité autant de personnalités en vue du monde artistique de l'époque? Quel autre
«

fouillis de barbelés» restera dans l'Histoire comme un des foyers de

la résistance européenne, d'où sortiront une partie de ceux qui dirigeront l'Europe libérée? Francesco a peut-être entendu une conférence, ou plusieurs, peut-être même a-t-ilvisité une exposition dans une baraque voisine, assisté à un cours ou à une lecture publique, ou bien encore a-t-il été le spectateur d'une pièce de théâtre jouée par des prisonniers? Mais à son arrivée en juillet 1943 ils avaient probablement tous quitté le camp. C'est surtout entre 1939 et 1942 que ces hommes et ces femmes, en majorité communistes ou socialistes, ou tout simplement engagés contre le fascisme, sans appartenance politique précise, ont habité le camp.
de l'ordre. Le camp fut pris d'assaut, cent deux arrestations furent opérées. Les principaux meneurs furent jugés à Foix et condall1nés à être emprisonnés. 16Les camps du sud-ouest de la France~ exclusion~ internement et déportation 1939-1944, sous la direction de Monique-Lise Cohen et d'Eric Malo, éditions Privat, 1994. Claude Depla est l'auteur de la partie consacrée au camp du Vernet d'Ariège. 20

Le journaliste et écrivain allemand Louis Emrich, par exemple, était l'un des dirigeants du mouvement séparatiste rhénan, directeur d'un journal pro-français en Sarre, éditeur d'ouvrages antinazis, à Strasbourg. Arrêté en octobre 1939 à Strasbourg, il est envoyé au Vernet. Profondément européen, il écrit, au camp, un ouvrage, L'Europe à l'aube d'une époque nouvelle, où il imagine l'Europe unie de 1950... Un immense gisement d'archives reste pour témoigner de l'extraordinaire richesse de la résistance européenne à la botte
nazie17.

Devenu foyer de résistance à l'occupation nazie, une colonisation, certes très différente, lui avait donné naissance, celle de la France dans son empire d'outre-mer. En 1918, quand le camp avait été créé, c'était pour héberger des soldats venus de terres lointaines pour combattre sous l'uniforme de l'armée française. Des Sénégalais, des Malgaches blessés au front viennent ici pour y être soignés avant de regagner leurs lointaines contrées. Aussitôt repartis, ils sont remplacés par les vaincus de la
17Friedrich Wolf, médecin, poète, dramaturge allelnand, cOlnmuniste, était bien plus célèbre à l'époque que BertoIt Brecht. Ses pièces étaient jouées dans le monde entier. II Y parlait des mutineries de 1918 et dénonçait l' antisém itisme. Il a écrit Beaumarchais, une de ses pièces Inajeures, pendant sa captivité. Il a écrit aussi, comme Francesco Nitti, un récit qu i sera publié après guerre dans lequel il parle de sa vie au Vernet. Rudolf Leonhard, poète célèbre, était le président de la Société des écrivains allemands, en exil. Il correspondait avec Romain Rolland, Roger Martin du Gard et Georges Duhamel. Des vingt mois qu'il a passé au Vernet, il a rapporté plus de deux cents poèmes publiés après la guerre sous le titre Le Vernet. La police du calnp avait traduit ces textes et même tenté, à travers eux, de détecter les pensées secrètes de leur auteur. Le plus célèbre des internés du Vernet, Arthur Koestler, Hongrois, ancien cOlnnluniste, journaliste et romancier, racontera, après-guerre, le récit de son court séjour au camp entre octobre 1939 et janvier 1940 dans La lie de la terre. C'est aussi au Vernet qu' iI a réd igé l' essentie I de son chef d' œuvre, Le zéro et l'infini, premier grand ronlan à avoir analysé les nlécanislnes du Stalinisme.

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Grande guerre: Allemands et Autrichiens prisonniers de guerre séjournent ici en 1918. La paix revenue, le camp du Vernet devient un dépôt de matériel militaire.

En 1938, l'Europe se remet à bouillir. Fin 1938 les étrangers

redeviennent« indésirables» pour le gouvernement Daladier qui
décrète pour eux la création de «centres spéciaux». Puis les
événements se précipitent. Le camp du Vernet d'Ariège va bientôt se remplir de nouveau. Les premiers arrivants sont les vaincus de la guerre d'Espagne. Les combattants de l'armée républicaine espagnole affluent en masse à partir de la chute de Barcelone, en février 1939. Le gouvernement français est débordé: que faire de ces dizaines de milliers d'arrivants, pour la plupart communistes ou anarchistes? Entassés d'abord sur les plages du Languedoc ou du Roussillon, ils sont acheminés vers les camps du sud-ouest, créés pour l'occasion ou « recyclés», comme le camp du Vernet d'Ariège. C'est ainsi que la colonne « Durruti » échoue en ce terrible hiver 1939 au camp du Vernet d'Ariège. Ils sont dix mille, douze mille, on ne sait pas très bien. Hébergés au camp et, à quelques kilomètres de là, à la briqueterie Mazères. Les dix-neuf baraques très délabrées du camp sont plus qu'insuffisantes. Les milliers de miliciens espagnols parqués comme du bétail couchent à même le sol, dans la boue et la neige. Certaines nuits il fait quinze degrés au-dessous de zéro. Ce n'est que deux mois après que d'autres baraques seront édifiées, par les « hébergés» eux-mêmes. Les conditions de vie sont très pénibles. Seule note d'espoir dans ce cauchemar: l'aide d'une partie de la population, d'organisations humanitaires et de militants de partis de gauche sous forme de colis et d'argent. La guerre approche. Les Français sont mobilisés. L'économie nationale commence à manquer de bras. Les républicains espagnols sont libérés pour aller remplacer aux champs, dans les mines ou encore dans les entreprises de bâtiment de la région les Français partis sous les drapeaux.

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Durant l'été 1939, les combattants des brigades internationales viennent prendre les placeslaisséesdans les baraquementsdu camp par les survivantsde l'armée républicaine espagnole. Ces hommes étaient arrivés de tous les coins du monde pour aider la jeune République ibérique. La défaite les jette à leur tour en masse de l'autre côté des Pyrénées, suivant de quelques mois l'armée
républicaine. Ils débarquent de toutes les régions d'Espagne. A la veille de la déclaration de la guerre, il ne reste plus qu'environ deux cents internés espagnols et cent soixante-dix miliciens formant une compagnie de travailleurs chargée des travaux d'aménagement du camp. Le 29 septembre, un dernier contingent de réfugiés espagnols sera transféré vers des Compagnies de travailleurs des
Pyrénées ariégeoises.

Dans le reste de l'Europe la guerre éclate en septembre. Certains

étrangers deviennent pour de bon « indésirables».

En premier lieu

les Allemands et les Autrichiens. En octobre 1939, le gouvernement

françaisfait du camp du Vernetun « camp répressif pour étrangers
suspects ». Jusque-là la France avait accepté, certes du bout des lèvres, d'accueillir les réfugiés venus de l'autre côté de la frontière. La

république va désormais emprisonner des étrangers devenus
«

suspects ». Et ils sont nombreux, les étrangers « suspects» en cette

fin 1939. Après les Allemands et les Autrichiens, tous les communistes deviennent nos ennemis, depuis la signature du pacte germanosoviétique. Parmi eux, les républicains espagnols: beaucoup sont communistes. Les voilà de retour, internés et non plus hébergés, au camp. Avec eux des communistes de tous les pays d'Europe sont entassés au Vernet. En juin 1940, les Italiens entrent en guerre au côté des Allemands. Devenus ennemis de la France, ils viennent grossir les rangs des prisonniers du camp. À partir de 1941, l'internement des étrangers du sud-ouest au camp du Vernet devient quasi systématique. Arrêtés sur le sol français pour des motifs très divers (marché noir, défaut de papiers d'identité, actes de résistance, à partir de 1943 pour refus de répondre à la réquisition du STO), ils sont internés au camp en qualité d' «individus

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dangereux pour l'ordre public et la sécurité nationale», « suspects au point de vue national» ou encore « extrémistes». Des Alsaciens et des Lorrains, pour cause d'annexion allemande\ des Russes blancs confondus avec les bolcheviks, des Polonais, des Hongrois, des Tchécoslovaques, des Roumains, des Yougoslaves, des Grecs, des Mexicains viennent loger dans les baraques sans grand confort du Vernees.

Depuis quatre jours, les Allemands sont arrivés, une nouvelle vie a commencé. Le camp est désorganisé et tous les services ont cessé. Le ravitaillement n'est arrivé qu'aujourd'hui, le 13 juin. Tous les internés restent consignés dans leur quartier respectif, même ceux qui ont l'autorisation de circuler dans les différents secteurs parce qu'ils travaillent en dehors de leur quartier. Les visites des familles continuent à être autorisées. Francesco a ainsi la joie de pouvoir parler encore une fois avec sa femme et ses enfants. Dans la journée, on continue cependant à jouer aux échecs ou aux cartes, entre deux corvées. Comme d'habitude les soirées réunissent tout le monde dans les baraques. Mais toutes les conversations tournent maintenant autour de leur proche avenir: que vont faire d'eux les Allemands? Vont-ils partir avant l'arrivée des Alliés? Personne ne sait. Mais tous s'accordent à reconnaître que depuis le mois de mai, la vie dans le camp a changé: les baraques se sont vidées progressivement. Les Juifs sont partis les premiers, avec les
18L 'arsenal législatif anti-juif mis en place par le gouvernement de Vichy à partir de l'automne 1940 va encore grossir les effectifs du camp du Vernet. À partir de l'été 1942, le Vernet voit arriver massivel11ent les Juifs raflés dans la région. Le 8 août, le premier convoi part pour Ausch\vitz~

suivi d'un deuxième le 1er septembre 1942. D'autres convois
s'échelonneront jusqu'au 19 mai 1944. Pour la seule période du 8 août au 22 octobre 1942, 518 Juifs ont été transférés du Vernet à Drancy d'où ils sont partis pour une « destination inconnue». La traque des Juifs n'est qu'un épisode de l'histoire du call1p, elle n'a jamais constitué un objectif prioritaire. Beaucoup de ces malheureux n'ont fait que transiter par le Vernet d'Ariège, ne figurant nlême pas sur les Iistes des détenus du camp.. .

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