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Les pèlerins d'Halicarnasse

De
142 pages
Un petit groupe de touristes, quelque peu "altermondialistes", part visiter les ruines du Mausolée, à Halicarnasse. Ils y découvrent un message de mesure et de philosophie de la nature. Nos "pèlerins" sont ressaisis par les interrogations essentielles de l'Humanité : existe-t-il une Harmonie que nous enseignerait la Nature ? La critique des religions dispense-t-elle de chercher un sens mystique à cet étrange phénomène que nous appelons l'Univers ? Un autre monde est-il possible si les peuples ne s'accordent pas d'abord sur la dimension spirituelle de l'aventure humaine.
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Les Pèlerins d'Halicarnasse

J ean- Pierre
François

Alain FAYE
BRUNE

avec la complicité de

Les Pèlerins d'Halicarnasse
Une aventure philosophique

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2007
75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: EAN 978-2-296-04610-8 : 9782296046108

Prologue Destination : l'Antiquité

Une destination est toujours un destin. y compris lorsqu'elle mène sur la voie de la Liberté. Mais par d'étranges méandres, il est vrai... Nous voguions vers l'Orient. Vers l'origine du monde. Vers la genèse des Temps. Par quel moyen? Un beau voilier, nommé «La Galante ». Sur quelle mer? La Méditerranée, l'éternelle Méditerranée! Combien étions-nous? Six êtres humains: trois femmes, trois hommes. Qui? Et d'abord, pourquoi? Le savions-nous vraiment? Simplement, par un beau matin de juillet, nous étions partis de Saint Raphaël, portés par le mistral, cap au Sud, toutes voiles dehors. J'avais convaincu mes amis les plus chers de m'accompagner dans ce périple dont j'avais longtemps rêvé. Nous nous rendions en Anatolie du Sud, dans cette province turque que les Anciens nommaient 1'«Ionie », et plus précisément la «Carie »1. 7

C'est là qu'avait régné le satrape Mausole, contemporain de Périclès. Là que s'était élevée l'une des Sept merveilles du monde, dont je désirais tant contempler les traces: le Mausolée d'Halicarnasse! À l'étroit dans nos cabines, nous nous sentions pourtant au large dans l'air marin, baignés de soleil, et flottant en douceur sur le miroir des eaux. C'était un plaisir que de s'adonner aux menues tâches de la navigation. C'en était un plus grand encore, au gré de ces tâches et de conversations anodines, de nous livrer ensemble à la plus passionnante des activités ludiques: nous faisions... connaissance! Non sans débattre de quelques grands sujets de notre temps comme la terre en péril, la mer polluée ou le dérèglement climatique, que semblait pourtant nier la sérénité de l'atmosphère. Il arrive que sommeillent les volcans du réel. Il Y avait là Michaela, mon amie de toujours, quelque peu journaliste, et profondément écolo. Elle avait confiance en la Vie, ce qui ne lui avait pas épargné quelques blessures inévitables. Mais la Vie avait confiance en elle, d'où bien des joies supérieures à ses maux. L'une d'elle était la présence de sa fille, la terrible Lena. Lena était l'une de ces adolescentes éprises d'idéal, comme il en existe encore. Elle venait de passer son bac philo. Elle aspirait à la paix, à la joie, à la passion, aux grands espaces, à la liberté d'aimer et de construire, à la connaissance des mystères du monde aussi bien qu'à la révolte contre la misère des hommes, et ne perdait jamais

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une occasion de faire entendre sa voix rebelle contre ce que j'appelais, avec d'autres, le « désordre établi ». Annick et Georges, propriétaires de la Galante et navigateurs d'expérience, m'étaient moins familiers. Ils sillonnaient depuis trois ans les mers du monde, après avoir vendu leur entreprise plutôt que de devoir « délocaliser» en Turquie. Leur objectif était d'enquêter sur ce qui fait vivre les hommes... C'est au cours d'un séjour à la Guadeloupe qu'ils avaient eu l'idée de baptiser leur esquif «La Galante ». Signe particulier: ils avaient dans leur jeunesse milité au sein de l'association Frèresdes Hommes, à une époque où l'Occident croyait à ce qu'il nommait« développement ». Markos était un ami de longue date, un grec habile en toute chose, spécialisé dans l'import export d'antiquités orientales, non dénué de culture donc, et parlant un français sans accent. Je l'avais connu... comme client, ayant dû lui arracher plusieurs dents. Quant à moi, «jeune» retraité, j'avais décidé de contempler enfin les merveilles de ce monde. Et pour commencer, celles qui portaient déjà ce nom au cours de l'Antiquité. Car, dentiste de profession, j'avais toujours voulu aller à la racine des choses. . . Restait Paul, septième pèlerin, qui devait nous rejoindre trois semaines plus tard, en avion - ne pouvant pas abandonner au pied levé l'usine dont il était patron. Patron social, d'ailleurs; mais patron tout de même, ce qui m'insupportait parfois. Cependant, à l'idée de ce voyage - qu'il avait en partie financé - il avait immédiatement donné son accord. J'ignorais alors qu'il se plaisait à lire les philosophes les plus ardus. 9

Quelques jours nous avaient suffi, avec des vents favorables, pour doubler la pointe sud de la Sardaigne et nous retrouver longeant la si jolie côte Ouest de la Sicile, où nous fimes escale à plusieurs reprises. Marcher dans ces contrées parsemées de temples grecs (Agrigente, Ségeste I) nous donnait le sentiment d'être déjà en Grèce. Nous plongions peu à peu dans un passé vivant, dont le mystère nous rendait silencieux. Une fois franchi le cap Pasero, nous entrâmes dans la mer Ionienne, dont le spectacle heure par heure nous enchantait. Notre navire devenait une sorte d'île flottante, et la grande paix des soirs nous faisait oublier provisoirement nos discours alarmistes sur la planète agonisante. L'agitation factice des métropoles civilisées avait-elle encore un sens face à ce continuel bruissement des eaux qui clapotent doucement le long de la carène? La contemplation de cette mer transparente, dont l'infini redouble l'azur du ciel, nous avait fait entrer dans cet espace intemporel qui ne paraît étrange qu'aux drogués de la ville... - Nous voguons peut-être vers l'Alter-Monde, suggéra Michaela. - À moins que ce ne soit vers l'Alter-Temps, répondis-je. Mais déjà, après vingt jours de rêve marin, un crochet par Corfou, et une escale sur l'île de Cythère, nous fûmes en vue des côtes turques, et nous nous dirigeâmes vers le site de Bodrum, où j'avais prévu que nous devions camper. .. au« Club Med » 1

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Première

partie
.

L'aventure..

-1Pourquoi Halicarnasse?
que le « Club Med » possède un village à Bodrum, qui se situe précisément sur les ruines d'Halicarnasse, cité antique. Il m'avait paru commode de choisir ce lieu, tel un sas temporel, pour mieux entrer en harmonie avec la Grèce antique, non sans nous adonner aux joies de la plongée maritime dans le cadre du Club, ainsi qu'aux jeux les plus divers, sans parler des soirées dansantes qu'aurait dû apprécier Lena. A la vérité, celle-ci commença par vigoureusement protester: pour elle, le Club Med, symbole de la consommation touristique, était incompatible avec une approche à la fois écologique et philosophique de la civilisation grecque. J'eus le plus grand mal à la convaincre qu'il n'y avait là qu'une commodité pratique, qui ne compromettait pas l'objectif culturel de notre voyage. Mais l'arrivée dans la baie de Bodrum, face au château Saint Pierre construit par les Chevaliers de Rhodes, tout rayonnant des derniers feux du soleil couchant, l'impressionna tant qu'elle en perdit ses réticences.

Il se trouve

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La « Galante» une fois mise en lieu sûr dans le port, et les divers bagages installés dans nos bungalows respectifs, nous nous retrouvâmes à dîner en compagnie de Paul, qui nous attendait. Table heureuse, fort vin turc, ouvertures et taquineries réciproques: Paul s'intégra sans peine à notre petite communauté d'argonautes en mal de toison d'or. J'appris alors que mon très cher patron d'usine avait eu des parents professeurs de philosophie, d'où il lui était resté une étonnante finesse intellectuelle, et bien des attentes inassouvies. Notre septième larron était certes un industriel, mais un industriel en mal de spiritualité. Aussi ne fus-je pas étonné de l'entendre soudain, en fin de soirée, poser la question cruciale propre à nous enthousiasmer - ou à nous dégriser: Au fait, que venons-nous faire ici, à Halicarnasse? - Visiter le « Mausolée », tu le sais bien. - Oui, mais dans quelle optique? D'où t'est venu ce projet? Quelle question? Je me sentis incapable de répondre sur le coup. Nous venions en effet visiter le tombeau du « roi» Mausole, ou plus exactement ses ruines fantomatiques, comme tant de touristes l'avaient fait avant nous. Nous venions nous immerger dans l'univers méditerranéen, comme tant de voyageurs fuyant les métropoles européennes pour des cieux plus cléments. Nous venions plonger dans la vivante antiquité, comme tant d'amateurs lettrés en quête d'héritage culturel. Certes. Mais quoi encore? Et pourquoi « Halicarnasse» ? 14

Des Sept merveilles du monde, il demeurait ailleurs des traces bien plus monumentales, notamment en Égypte, où de plus vastes tombeaux avaient poussé pendant des siècles comme des champignons du désert, je veux parler des Pyramides... Pourquoi avais-je fixé mon dévolu sur cet autre palais funèbre, devenu quasi inexistant, le «Mausolée d'Halicarnasse» dont il ne semblait rester que le nom? Eh bien, précisément, à cause de ce nom luimême! Dans ma représentation d'enfant rêveur, cette étrange expression avait quelque chose de somptueux et désolé qui m'intriguait. J'y voyais à la fois la figure d'un monstre fabuleux, dangereux mais fascinant Halicarnasse! -, et je trouvais bien surprenant qu'on ait pu ériger en merveille la demeure d'un mort, à une époque où tant d'édifices magnifiques étaient construits pour y faire rayonner les plus glorieux des vivants. Étaitce le caractère tragique des édifices funéraires qui les rendait plus grandioses et plus beaux? Ou bien encore, par-delà le désir d'immortalité des puissants, fallait-il penser que la Nature, se jouant des peurs humaines autant que de leurs mesquines espérances, avait le grand art de transformer sans cesse la mort en vie, le néant en beauté, et l'apparent non sens de l'existence en harmonie suprême? C'est de tout cela, je crois, que dès mes premières heures de petit d'homme interrogeant le monde, je voulais avoir le cœur net. Naturellement, je n'en dis rien à mes comparses. Je me contentais de faire état d'une assez basse curiosité, que j'entendais plus ou moins leur faire partager: - Je trouve surprenant, dis-je, que Mausole, ce simple roi-gouverneur d'un petit État d'Asie mineure, ait 15

réussi à se faire aimer à la fois de sa sœur et de sa femme, et ce, au point qu'elles lui fassent construire ensemble un tombeau d'une si grande renommée. En outre, lorsque j'ai appris que cette sœur et cette épouse ne faisaient qu'une seule et même personne, j'en ai été si ahuri que je me suis promis d'aller voir cela de plus près. Et voici pourquoi nous irons tous les sept, dès demain, enquêter ensemble sur cette étrange fable, et sur le monument qui en témoigne. La fermeté de mon discours, qu'un grand silence avait espéré, sembla édifier mes amis, qui m'applaudirent. Rendez-vous fut pris pour l'escapade prometteuse sur les ruines de la merveille. La nuit serait propice à tous les rêves.

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