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Les personnages célèbres des Côtes-d'Armor

De
213 pages
Les Côtes-d'Armor ont façonné de riches personnalités qui, par leur courage, leur force de caractère et leur abnégation, ont marqué non seulement leur département, mais aussi la Bretagne et notre pays. De saint Yves, Bertrand du Guesclin, en passant entre autres par Ernest Renan, Théodule Ribot, Fulgence Bienvenuë, seront évoqués aussi Marcel Cachin, Louis Guilloux et René Pleven.
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Remerciements
Nous tenons à remercier particulièrement Alain Huon de Penanster, journaliste et écrivain, ancien cadre du Petit Echo de la Mode et arrière petit-fils de Charles, pour son patient soutien, ses précieux conseils, souvent formulés avec humour, toujours avec gentillesse, et pour les importants éléments biographiques fournis sur la vie de son illustre ancêtre, issus de la mémoire familiale. Nous le remercions également, ainsi que sa sœur Martine Huon de Penanster, correcteur-relecteur, pour le temps passé à relire et corriger notre manuscrit. Selon la formule consacrée, nous restons cependant seuls responsables des éventuelles erreurs qui pourraient subsister. Tout au long de la rédaction de cet ouvrage, nous avons également reçu les encouragements et les conseils de nombreuses personnes que notre projet n’a pas laissé indifférentes. En validant le choix de nos personnages, des connaisseurs avertis du département nous ont évité d’emprunter des chemins qui ne mènent nulle part. Par leur talent et leur passion pour l’Histoire, d’autres ont enrichi nos recherches ou complété notre travail. Plusieurs personnes dévouées et correspondants familiaux ont eu à cœur de répondre avec enthousiasme à nos sollicitations et nous ont fourni des informations complémentaires sur la vie et l’œuvre de nos personnages ainsi que des photographies. Enfin, quelques amis fidèles ont tout simplement permis la réalisation et l’impression de cet ouvrage. Que tous soient cordialement remerciés et trouvent dans ces quelques lignes l’expression de notre profonde gratitude. Nous tenons ainsi à saluer Anne-Cécile Charritat, professeur d’histoire et géographie, Maguy Charritat, ancienne chargée de cours à l’Ecole du Louvre, Régis et Vincent Huon de Penanster, arrières petits-fils de Charles, JeanneFrançoise Hutin, présidente de la Maison de l’Europe, Yannick Kervern, collectionneur d’images, Didier Lechien, délégué départemental de l’UDF des Côtes-d’Armor, Anne Lejeune, directrice des Archives départementales des Côtes-d’Armor, Bernard Le Nail, éditeur des Portes du Large, Florence Pamart, maquettiste, Gil Pellan, directeur Communication, Information et Promotion du conseil général des Côtes-d’Armor, Yann-Ber Piriou, professeur à l’Université de Rennes 2, auteur d’ouvrages renommés sur Anatole Le Braz, Laure Weymouth, petite-fille d’Anatole Le Braz et les équipes du Musée de Bretagne à Rennes et du Musée Mathurin Méheut à Lamballe. AB et DB 5

Préface
Quel jeune costarmoricain prenant le TGV à Guingamp, Saint-Brieuc ou Lamballe pour rejoindre Paris-Montparnasse se souvient que le réseau métropolitain de la capitale a été réalisé par notre brillant ingénieur Fulgence Bienvenüe, né à Uzel-près-l’Oust ? Combien de noms de rues de nos villes et villages évoquent la mémoire de nos illustres ambassadeurs du département en France et souvent à l’étranger ? Parmi eux, le conteur trégorois Anatole Le Braz ; son ami Théodore Botrel dont la devise gravée sur sa tombe est : « J’aime, je chante, je crois » ; les promoteurs de la culture celte Charles Le Goffic et François-Marie Luzel ; le compositeur Joseph-Guy Ropartz de Guingamp ; le dessinateur, peintre et graveur Mathurin Méheut, originaire de Lamballe. Bien d’autres, reconnus au-delà de nos frontières font honneur à notre département tels saint Yves, de Tréguier, patron des avocats ; Ernest Renan, l’historien si controversé, mais aussi brillant philosophe, archéologue et dramaturge. Plus près nous, René Pleven, défenseur passionné de la Bretagne et de l’Europe ; Zénaïde Fleuriot, l’éducatrice généreuse et écrivain prolixe ; Charles Huon de Penanster, repreneur et formidable développeur du Petit Echo de la Mode. On ne peut les citer tous. Ces vingt personnages célèbres aux destins si différents ont fait l’objet d’un choix judicieux. On ne peut que saluer les mérites d’Alexis et Dominique Blanc, de Saint-Quay-Portrieux, qui, dans un style clair et alerte mettent en valeur avec simplicité la profondeur des talents de chacun. Qu’ils soient remerciés de contribuer au rayonnement de notre département. Cet ouvrage intéressera les historiens que nous sommes tous peu ou prou. Souhaitons qu’il soit mis dans les mains de tous nos jeunes. Noël Le Graët

Ancien Maire de Guingamp Président de l’En Avant de Guingamp Vice-Président de la Fédération Française de Football 7

Avant-propos
C’est en parcourant les routes à la découverte des Côtes-d’Armor que nous nous sommes rendu compte combien ce département comptait de personnalités fortes dont les réalisations ont eu un écho bien au-delà de leurs terres. De Belle-Isle-en-Terre (patrie de Lady Mond) à Dinan (Théodore Botrel) en passant par Saint-Brieuc (Zénaïde Fleuriot, Auguste Villiers de L’Isle-Adam et Louis Guilloux) et Lamballe (Mathurin Méheut), et de Tréguier (saint Yves et Ernest Renan) à Uzel (Fulgence Bienvenüe) en passant par Guingamp (Théodule Ribot et Joseph-Guz Ropartz) et Quintin (Alexandre Glais-Bizoin), notre département est riche d’une mémoire collective incarnée par de grands hommes. Il existe de nombreuses biographies sur les plus connus de ces personnages. Mais, à notre grand étonnement, aucun livre ne retrace la vie et l’œuvre de ces « costarmoricains » dans un seul et unique ouvrage. Quant aux dictionnaires faisant autorité, ils retiennent le périmètre de la Bretagne mais non celui d’un département et ne consacrent, par définition, que quelques lignes à la vie et aux œuvres des personnalités retenues 1. C’est ainsi qu’est née l’idée de rassembler dans un seul ouvrage les biographies d’une vingtaine de personnalités originaires du département qui ont marqué non seulement son histoire, mais aussi celle de la Bretagne et de notre pays. Il a fallu faire un choix. Comme tous les choix, le nôtre est arbitraire et prête à discussions. L’idée a été de ne retenir que des personnalités nées dans le département, et qui, même si elles ont ensuite évolué en dehors, y sont toujours restées attachées. C’est le cas de tous, à une exception, René Pleven, qui est né à Rennes. En réalité, c’est le hasard qui l’a voulu. L’ancien Président du Conseil est issu d’une vieille lignée d’origine costarmoricaine et a fait toute sa carrière politique dans les Côtes-du-Nord où il a même créé Le Petit Bleu des Côtes-duNord. Il est né à Rennes parce que son père, militaire de carrière, y était alors affecté au moment de sa naissance. À regret, nous n’avons pas retenu Roger Vercel, écrivain du monde marin, né au Mans. Ni, bien sûr, Pierre Loti, Charentais-Maritime qui a écrit sur les Côtes-d’Armor.

1. On pourra se référer aux ouvrages suivants : Mille Bretons - Dictionnaire biographique, Jean-Loup Avril, 2003, Editions Les Portes du Large, 500 Bretons à connaître, Jean-Loup Avril, 1989, Editions L’Ancre de Marine, et Les Noms qui ont fait l’Histoire de Bretagne - 1 000 Noms pour les Rues de Bretagne, sous la direction d’Emmanuel Salmon-Legagneur, 1997, Coop Breizh et Institut Culturel de Bretagne.

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Le choix a également été fait de ne retenir que des personnages aujourd’hui disparus. Notre département ne manque pas de personnalités célèbres encore en activité (Anne-Marie Idrac, Noël Le Graët, Patrick Le Lay, Mona Ozouf, etc.), mais le regard porté sur elles n’aurait pu être le même. Nous avons conscience de l’approximation historique du titre retenu pour cet ouvrage. D’abord parce que le département s’appelait « Côtes-du-Nord » jusqu’en 1990, mais surtout parce que les départements ont été créés de toutes pièces en 1790 et que leurs frontières ont peu de réalités historiques et géographiques 2. Il est évident que pour des personnages comme Du Guesclin et saint Yves, l’appellation « Côtes-d’Armor » paraît anachronique. Par le titre de l’ouvrage, il faut donc entendre les personnages nés dans un village ou une ville qui appartient aujourd’hui aux Côtes-d’Armor. Sans l’avoir recherché, on constate que ces personnages représentent un large spectre de professions et de catégories sociales. On retrouve ainsi l’évocation de la vie et des œuvres d’un connétable de France, d’un homme d’Eglise, mais aussi d’écrivains, de philosophes, d’artistes, d’ingénieurs, de bâtisseurs et d’hommes politiques. La plupart viennent de milieux simples, voire difficiles ; à notre époque, de Bertrand Du Guesclin à Lady Mond, l’enfance que plusieurs ont vécue aurait provoqué l’intervention des services sociaux. Peut-être est-ce cette enfance difficile, souvent liée à la pauvreté, qui a développé chez eux des qualités de courage, persévérance voire obstination les incitant à rechercher une réussite inespérée quand on connaît leur point de départ ? Le cas de Louis Guilloux n’est pas isolé. Rien ne semble les arrêter, pas plus la fatigue ou la maladie que les intempéries ou les guerres. C’est Fulgence Bienvenüe, amputé du bras gauche à 29 ans suite à un accident ferroviaire, qui poursuit une brillante carrière d’ingénieur de terrain. C’est Théodore Botrel, réformé de l’armée après avoir contracté une pleurésie aiguë, qui chante le pays breton dans toute la France puis hors de nos frontières. C’est encore Charles Le Goffic à la constitution fragile, envoyé suivre les premières cures marines chez son grand père à Roscoff, qui promeut inlassablement l’identité et la culture bretonnes par ses poésies, romans et pièces de théâtre. La plupart ont aussi en commun le goût des voyages, de la découverte et du partage : de saint Yves, qui parcourt la Bretagne à pied, à Mathurin Méheut,
2. À la Révolution française, Jean-Dominique Cassini, astronome et cartographe, proposa une organisation du territoire visant à homogénéiser son découpage tout en conservant une administration locale, mais en retirant les spécificités des provinces, considérées comme provenant essentiellement des privilèges de l’aristocratie locale. La loi du 22 décembre 1789 découpa la France en départements dont le nombre exact et les limites furent fixés le 26 février 1790, leur existence prenant effet le 4 mars 1790.

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composant au Japon et aux États-Unis, en passant par Charles Huon de Penanster en Afrique, Anatole le Braz l’« Américain » et Marcel Cachin en Europe, ces personnages manifestent souvent très tôt l’envie de sortir des frontières du périmètre de leur vie quotidienne. Plusieurs sont dévoués à leurs semblables et participent d’une manière ou d’une autre à instaurer plus de justice et d’égalité autour d’eux selon leurs capacités. Alexandre Glais-Bizoin, le père de la réforme postale, dote de parapluies les marchandes installées près de la cathédrale de Saint Brieuc après s’être battu à l’Assemblée pour la suppression de l’impôt sur le sel. Fidèle à l’esprit de charité de saint Yves, Zénaïde Fleuriot crée une école pour jeunes filles désœuvrées et s’investit beaucoup dans le fonctionnement de l’établissement. Enfin, tous restent très attachés à leur terre natale, même éloignés d’elle par les hasards de la vie. Les défenseurs de la celtitude comme FrançoisMarie Luzel et Anatole Le Braz bien sûr, mais les autres également. Ernest Renan passe ainsi ses derniers étés au manoir de Rosmapamon, à Louannec, et sillonne la Bretagne pour assister à des dîners celtiques ; Joseph-Guy Ropartz s’installe à sa retraite à Lanloup, en pays Goëlo, où il poursuit son œuvre de compositeur ; Lady Mond participe financièrement au développement de Belle-Isle-en-Terre, sa ville natale, tandis que René Pleven, membre actif du Conseil Général pendant plus de trente ans, préside le département jusqu’à l’âge de 75 ans. Sur les vingt personnages retenus, on constate qu’il n’y a que deux femmes : Zénaïde Fleuriot et Lady Mond. Sans doute faut-il voir dans ce déséquilibre la traduction de la place que notre société leur accordait autrefois. Enfin, on notera que les Côtes-d’Armor conservent, car plusieurs sont morts âgés, surtout pour leur époque : René Pleven à 92 ans, Joseph-Guy Ropartz à 91, Marcel Cachin à 89, Fulgence Bienvenüe à 84, Louis Guilloux à 81 et Lady Mond à 80 ans. Alexis et Dominique Blanc Saint-Quay-Portrieux, le 22 septembre 2008

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Saint Yves Hélori de Kermartin (1247(?)-1303)

Un jeune homme studieux et pieux La date exacte de naissance de saint Yves, né Yves Hélori de Kermartin sous le règne de saint Louis, n’est pas certaine. Beaucoup d’historiens retiennent 1253, mais il est plus vraisemblable de la situer avant 1250, aux alentours de 1247, en raison de la durée importante de ses études. Yves Hélori naît au manoir de Kermartin, à proximité de la ville de Tréguier. On ne connaît pas grand-chose de sa famille maternelle, sauf le nom de sa mère, Aude du Quinquis de Pommerit-Jaudy. On sait en revanche que son grand-père paternel, Ganaret de Kermartin, était noble, et que son père est resté toute sa vie le damoiseau Hélori, n’ayant pas été adoubé, soit faute de moyens financiers suffisants, soit en raison d’un manque d’intérêt pour le métier de chevalier. La famille paternelle d’Yves n’est pas fortunée, même si elle possède quelques biens fonciers autour du manoir. Toutefois, Yves semble ne manquer de rien pendant son enfance, ni être contraint de travailler pour subvenir à ses besoins lorsqu’il est étudiant. Il commence ses études à Tréguier grâce à un ami de ses parents, Jean de Kerc’hoz, qui le prend sous son aile et lui enseigne la lecture, l’écriture et un peu de latin. Lorsque le jeune garçon atteint l’âge de quatorze ans, c’est accompagné de son précepteur devenu un ami, qu’il s’installe à Paris. Selon sa date de naissance, on estime qu’il passe entre quinze et vingt ans loin des siens pour étudier, car longtemps il n’y a pas eu d’Université dans le 13

duché de Bretagne, la première ayant été instituée à Nantes par le duc François II au cours de la deuxième moitié du quinzième siècle. À Paris, Yves s’inscrit d’abord à la faculté des Arts où, pendant six ans, il s’initie aux fondements de l’enseignement universitaire de l’époque, avec pour modèles les grands penseurs de l’Antiquité, en particulier Aristote. Ayant obtenu sa Maîtrise ès Arts vers vingt ans, il choisit de poursuivre sa formation intellectuelle et s’inscrit cette fois en Droit canon pour quatre à cinq ans. Puis, toujours en compagnie de Jean de Kerc’hoz, il rejoint Orléans pour étudier le droit civil pendant deux ans. Il retourne ensuite à Paris où il entreprend sa théologie sur trois ans, et enfin, en 1277, il revient à Orléans pour terminer son Droit. À ses débuts à Paris, Yves est un étudiant très studieux, doué et sage, d’une piété classique pour son époque. Il se rend régulièrement à la messe et entend les sermons. Rien ne semble alors le distinguer des autres étudiants. Mais lorsqu’il s’installe à Orléans, ses camarades constatent qu’il s’astreint à un régime d’abstinence, ne mangeant pas de viande et ne buvant pas de vin. Il jeûne un jour par semaine et, outre sa fréquentation des offices religieux, récite quotidiennement Matines ainsi que les Heures de la Vierge Marie. Il s’interdit également de se disputer avec ses compagnons et de jurer en vain le nom du Seigneur. Lorsqu’il retourne à Paris, sa vie spirituelle continue à s’affirmer ; ainsi le voit-on donner aux pauvres sa part de viande ou dormir par terre au pied de son lit vide, sur une mince couche de paille. Yves commence ainsi de très bonne heure à mettre en place les fondements d’ascétisme et de charité de son existence. Un juge ecclésiastique ascétique En 1280, Yves rejoint Rennes où il entre dans une charge d’official, ou juge ecclésiastique, sous la juridiction de l’archidiacre Maurice. C’est l’époque où une grande partie de la justice courante est attribuée aux tribunaux ecclésiastiques placés sous la responsabilité de l’évêque, et où le partage des tâches avec les tribunaux séculiers aux mains des nobles ne se passe pas toujours bien, les uns empiétant parfois sur le territoire des autres. En effet, comme l’Eglise applique le droit canonique, c’est-à-dire des règles de droit religieux qui adoucissent les coutumes d’origine féodale voire barbare, bien des plaideurs préfèrent s’adresser à ses tribunaux. Les obligations de sa charge laissent à Yves suffisamment de temps pour aller écouter au couvent des Franciscains les cours de théologie suivis par les jeunes novices, qui constituent pour eux une partie de leur cursus composé 14

également de philosophie, droit canon et connaissance des Saintes Ecritures. L’étude du quatrième livre des Sentences 1 de Pierre Lombard provoque en lui le choc de sa vie et lui révèle une autre approche de la foi, donnant ainsi une nouvelle orientation à ses actes, renforçant en lui le débat intérieur sur le choix de l’ascétisme et de la raison, à savoir de la voie évangélique, contre celui de la sensualité, c’est-à-dire de la soumission aux pulsions du monde visible. Yves Hélori rentre à Tréguier en 1284, appelé à occuper le même poste d’official qu’à Rennes, sur la demande de l’évêque. Il s’installe alors au manoir de Kermartin. Peu de temps après, l’évêque le charge également de la paroisse de Trédrez, ce qui suppose qu’Yves a été ordonné prêtre, bien qu’on n’ait pas trace des circonstances ni du lieu de son ordination. À Trédrez, Yves se fait très vite remarquer, car il célèbre la messe avec tant de recueillement que les larmes coulent sur son visage, pour la plus grande édification de ses paroissiens. Cela offre un contraste notable avec les usages du temps où il n’est pas rare que les offices soient quelque peu bâclés ou très mécaniques, présidés par un clergé fruste et peu lettré. Huit ans après son retour en Bretagne, le combat intérieur commencé avec la révélation reçue à Rennes prend fin, et Yves fait définitivement le choix de la raison : il commence à prêcher et revêt un habit fait de bure blanche grossière, abandonnant aux pauvres ses confortables vêtements habituels. En 1292, Yves Hélori est transféré et nommé recteur de Louannec, ce qui le rapproche de la cathédrale. Pendant les douze années suivantes, les dernières de sa vie, l’ascèse du futur saint Yves s’amplifie alors et fait de lui le personnage que l’histoire a retenu. Son apparence le rapproche des plus pauvres : sa peau est exposée aux agressions du froid et de la pluie, à la morsure des poux qu’il ne veut pas chasser, à l’irritation des tissus grossiers de ses vêtements, qu’il change lorsqu’ils deviennent trop doux, et à la meurtrissure du cilice de crin, qu’il ne quittera que la dernière semaine de sa vie. Toutes ces mortifications contribuent à lui rappeler le calvaire du Christ et ont pour but de l’aider à marcher sur ce qu’il espère devenir le chemin de la sainteté. Son corps est également soumis à toutes les privations : il ne dort que très peu, consacrant son temps à la prière, l’étude et l’enseignement. Parfois, il dort assis sur sa chaise, devant sa table de travail, ou allongé sur le sol sur un lit de paille ou de branchages, même lorsqu’il voyage et bénéficie de l’hospitalité d’un manoir ou d’un couvent. Il n’est pas rare qu’il prête son lit confortable au domestique qui l’accompagne.
1. Cet ouvrage, qui porte sur l’Eglise et les fins dernières, est un commentaire sur le devenir de l’âme après la mort. Il affirme que l’homme parviendra à l’éternelle béatitude s’il vit en JésusChrist par les sacrements de l’Eglise.

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Il ne se nourrit plus qu’une fois par jour, d’un peu de soupe de légumes et d’un grossier morceau de pain, jeûnant trois fois par semaine ainsi que les veilles de fêtes, acceptant parfois un second repas les jours de grandes fêtes comme Pâques ou Noël, sous forme d’un œuf mollet. Un prédicateur, inlassable avocat des pauvres Ce mépris de l’enveloppe charnelle ne conduit cependant pas Yves Hélori à un mysticisme détaché des contingences de ce monde. Au contraire, il est profondément engagé dans la vie de son siècle, se mettant au service des autres à toute heure du jour ou de la nuit. Ainsi, le manoir de Kermartin est littéralement transformé en asile permanent : les malades, les mendiants, les pèlerins de passage, tout le monde est accueilli à bras ouverts et trouve chez Yves le gîte et le couvert, du feu lorsqu’il fait froid, de l’ombre et de l’eau fraîche l’été. Il fait même ajouter une aile au manoir pour accueillir plus de monde. Ce secours est dispensé gratuitement ou en échange de petits travaux d’entretien de la maison ou du jardin, voire des champs. Il s’occupe également d’enterrer les morts abandonnés, et pratique, lorsque c’est nécessaire, l’exorcisme. À Trédrez et Louannec aussi, Yves nourrit les pauvres. Un jour, il donne le peu de pain qui lui reste au presbytère à un groupe de pauvres rassemblant près de deux cents personnes et on s’aperçoit, une fois qu’il a fini de le couper en morceaux, que tout le monde en reçoit à sa faim. Au grand étonnement du vicaire qui s’est fait mettre de côté, au préalable, un morceau pour lui… Mais Yves veut surtout que tout le monde l’écoute prêcher la parole de Dieu chaque fois que c’est possible. Ainsi, lorsqu’il se déplace, s’il croise un mendiant, il ne se contente pas de l’aider matériellement mais il le réconforte, le conseille, lui parle de Dieu. Il s’adresse aux paysans dans les champs, et aux passants dans les rues de Tréguier ou de Louannec. Il visite les malades pauvres ou riches, leur apportant les derniers sacrements, faisant montre d’une charité inépuisable à l’égard de chacun. Et lorsqu’il parle, il ne fixe pas son interlocuteur dans les yeux, mais s’incline humblement devant lui, marchant tête baissée en signe de modestie. Une modestie d’autant plus remarquable que ses titres universitaires sont nombreux et sa formation religieuse et intellectuelle sans faille. Yves est ainsi imprégné des vies des saints d’Armorique, comme saint Théleau et saint Tugdual (à qui il consacre une chapelle à Kermartin en 1293), premiers évangélisateurs de la région. Il se sent profondément Breton malgré sa triple culture (latino-romaine, française et bretonne), et c’est volontairement qu’il a voulu

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revenir en Bretagne à la fin de ses études, pour travailler à insuffler un esprit plus évangélique à ses compatriotes. Si le dépouillement de saint Yves ressemble à celui de Saint François d’Assise, il est intéressant de noter que son humilité ne le fait pas rompre avec son milieu d’origine. Il est par exemple reçu chez ses pairs, dont il accepte le gîte et le couvert (sans pour autant se départir de ses pratiques ascétiques), et il n’effectue pas de tâches manuelles, confiées à ses domestiques à qui, par ailleurs, il donne son lit confortable, choisissant de dormir à la dure, sur le sol ; il veut ainsi réserver ses forces pour prêcher et enseigner. Enfin, il bénéficie d’un revenu de l’ordre de 100 livres par an, qui lui sert essentiellement à accomplir ses tâches charitables. Cependant ce qui marque le plus ses contemporains, c’est la prédication. En effet, Yves prêche souvent successivement dans plusieurs églises le même jour, se déplaçant à pied sur plusieurs kilomètres de distance entre chaque paroisse, souvent accompagné d’une foule de fidèles, selon un itinéraire qui relie Louannec à Trédrez, Saint-Michel-en-Grève, Trézardrec ou Pleumeur. L’extraordinaire charité d’Yves Hélori fait accourir les foules, non seulement de tout le Trégor, mais des confins de la Bretagne. Tous sont désireux d’entendre cet homme à l’humilité viscérale et au désintéressement matériel absolu, véritable figure du Christ en pauvreté, leur prêcher amour de Dieu et repentir, en cohérence avec son propre exemple. Convaincu de sa propre indignité, il entraîne les auditeurs à pleurer sur leurs fautes et à changer de conduite. Un noble appelé Derrian de Kerbois, qui abusait des femmes et des jeunes filles, les violentant, les tuant parfois, est ainsi amené un jour à un tel repentir par la prédication de Maître Yves, qu’il fait à pied le pèlerinage de Rome en pleurant ses péchés dans la pénitence et, à son retour, se met à faire l’aumône avec grande générosité et à réciter chaque jour les Heures de la Vierge Marie. En tant que juge, Yves possède trois qualités principales : une grande patience pour convaincre les parties de se réconcilier à l’amiable, une justice rapide et un jugement très équitable, ne différenciant jamais les pauvres des riches, essayant de rétablir la concorde. C’est pourquoi sa réputation dépasse vite les frontières de la Bretagne et se répand dans tout l’Ouest. Il arrive aussi que le juge se transforme en avocat pour défendre des justiciables sans le sou, sans leur demander d’honoraires. Il va jusqu’à offrir ses services à ceux qui n’osent pas lui demander son aide, persuadant les greffiers et juges de réduire leurs propres honoraires. Il est ainsi surnommé « l’avocat des pauvres et des misérables », et l’on dit de lui : « Advocatus est sed non latro, res miranda populo ! » (« C’est un avocat qui n’est pas voleur, chose

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étonnante pour les gens ! »), ce qui donne une indication sur la piètre estime dans laquelle sont alors tenus les avocats. Vox populi, vox Dei En 1300, Yves demande à être libéré de sa charge de juge, la trouvant trop astreignante, préférant se consacrer à la dispense d’un enseignement théologique approfondi, donnant à Kermartin des leçons quotidiennes. Mais la maladie le gagne petit à petit, le surmenage intellectuel et les privations très dures qu’il s’est imposées ayant miné sa santé. Il doit s’aliter, continuant malgré un corps épuisé et douloureux à dire la messe et à entendre des confessions jusqu’au 15 mai 1303. Enfin, le 19 mai au matin, après avoir agonisé sereinement depuis la veille, il meurt. Selon un témoignage, « ayant reçu l’Extrême-Onction, monsieur Yves perd la parole ; il reste les yeux fixés sur une croix placée devant lui, les mains jointes, se signant de temps en temps, et quand vient le lendemain qui était dimanche, à l’aurore, il rend l’âme : on eût dit qu’il s’endormait ». À sa mort, Yves laisse une réputation de piété et de sainteté, le souvenir très fort d’un homme juste et attentif à la misère de ses contemporains, mais pas d’écrit. Aucune trace n’est conservée de la vie des Saints (« Les Fleurs des Saints ») qu’il a élaborée pour l’édification de ses ouailles. Le seul écrit de sa main est son testament, sobrement rédigé selon les règles juridiques de son temps, en 1297. En réalité, ce qui permet de connaître la vie de saint Yves, ce sont les actes de son procès de canonisation qui contiennent les dépositions des nombreux témoins (pas moins de deux cent quarante-trois personnes) qui ont parlé de lui et de ses actions vertueuses, vingt-sept ans après sa mort. En effet, la réputation de sainteté de Dom Yves attire beaucoup de monde autour de son corps à l’annonce de sa mort, et les fidèles se pressent pour le toucher et se partager ses vêtements comme des reliques. Une foule immense assiste à son enterrement car toute la population de la région veut l’accompagner à sa dernière demeure. Et puis, sur son tombeau où se rendent les gens pour le prier, les guérisons et miracles ne tardent pas. Aussi, le duc de Bretagne Jean III entreprend-il des démarches pour le faire canoniser par Rome. Il demande au pape Clément V d’ordonner une enquête canonique sur la vie et les miracles d’Yves. Mais le pape meurt en 1314. Aussi, un peu plus tard, une seconde démarche est-elle menée auprès de son successeur Jean XXII, appuyée par le roi de France, Philippe VI de Valois et son épouse, la reine Jeanne de Bourgogne, auxquels l’Université de Paris, les archevêques et évêques joignent leur voix.

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En décembre 1329, comme rien ne se passe, une ambassade est dépêchée auprès du pape, qui réside alors en Avignon. Elle est composée de Gui de Bretagne, comte de Penthièvre et frère du duc Jean III, ainsi que d’Yves de Boisboissel, le bien prénommé, évêque de Tréguier. Le 26 février 1330, une bulle du pape Jean XXII ordonne enfin que soit ouverte une enquête canonique sur la vie, les vertus et les miracles d’Yves Hélori de Kermartin. L’enquête se déroule à Tréguier du 23 juin au 4 août 1330. Les divers témoignages en langue bretonne sont traduits par des interprètes. Plusieurs notaires consignent l’ensemble sur un long rouleau composé de près de cent peaux de vélin (cuir de veau mort-né). Le précieux document est présenté au Souverain Pontife en plein consistoire, le 4 juin 1331. Un grand Saint pour les Barreaux Le procès permet de dénombrer pas moins de dix-huit résurrections de morts (alors que trois sont considérées, au Moyen-Âge, comme un nombre approprié pour « faire » un saint). On peut citer entre autres l’histoire de la mendiante d’Angers, dont le fils de cinq ans est mort un Jeudi saint. La mère et la soeur de l’enfant témoignent, environ trente-cinq ans après, de la façon dont elles ont mendié l’argent du linceul pendant trois jours dans la ville avec le corps de l’enfant mort sur leurs genoux. L’enfant est ressuscité le dimanche de Pâques, après qu’un homme de la ville, Breton d’origine, leur a fait invoquer saint Yves, et le petit garçon a vécu jusqu’au Noël suivant. La liste des guérisons est interminable : paralysies, troubles de l’esprit, recouvrement de la vue, toutes en relation avec une visite au tombeau du Saint dans la cathédrale de Tréguier, une prière ou encore une invocation. Tel cet homme qui redoute de perdre son serviteur et son cheval, tous deux tombés à l’eau depuis une barque, et qui a le bonheur de voir la situation dramatique se retourner subitement après avoir appelé saint Yves à l’aide. Cependant la commission chargée d’établir la sainteté d’Yves ne retient qu’une soixantaine de cas, qui sont déclarés officiels. Le témoin essentiel, pour ce qui est de la vie quotidienne du Saint, est son mentor et ami Jean de Kerc’hoz. Au moment de l’enquête en 1330, il a près de quatre-vingt-dix ans, mais sa mémoire est excellente. Non seulement a-t-il été témoin de l’enfance de saint Yves, mais il a connu ses parents avant même leur mariage. Il rapporte qu’Aude, la mère d’Yves, lui a confié qu’étant enceinte, elle a eu un songe lui révélant la future sainteté de l’enfant qu’elle portait. Il est possible de penser que cela a pu influencer l’éducation qu’Aude a donnée à son fils, et la vocation de ce dernier, qui aurait senti une forme de pression morale pour ne pas faire mentir le songe. Il est certain en tout cas que 19

saint Yves reçoit une éducation très stricte dans le domaine des mœurs car, en dehors de sa propre vocation, il exhorte souvent les fidèles à faire le choix du célibat, qui lui apparaît comme un état plus saint que celui du mariage. Parmi les témoins au procès, la sœur d’Yves, Catherine, alors âgée de quatre-vingts ans, vient raconter un miracle auquel elle a assisté. Mais elle ne semble pas avoir eu beaucoup de sentiments pour son frère, et ce qu’elle en rapporte donne l’impression de relations distantes, voire méfiantes, entre Yves et sa famille. En effet, les proches de saint Yves ne voient pas d’un très bon œil le manoir ancestral entièrement colonisé par des « pouilleux » et des « moins que rien », et considère Yves comme un excentrique. Toutefois, cette distance n’empêche pas plus tard deux neveux du Saint, pour faire carrière dans l’Eglise, de faire état de leur lien de parenté … Il faut attendre 1347 pour que le pape Clément VI, lui aussi résidant en Avignon, proclame la canonisation de saint Yves, réjouissant ainsi tant les fidèles attachés à leur humble prêtre que les juristes. À Rome même, on lui dédie bientôt une église au lieu où se trouve la très ancienne Université dite de la Sapience. Son culte se répand alors avec une incroyable rapidité. En France, en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne et aux États-Unis saint Yves devient le patron des Universités, des juristes et des clercs. Aujourd’hui encore, plus de six siècles après sa canonisation, les Barreaux, organisations professionnelles des avocats, le considèrent comme leur patron ; et au Pardon de saint Yves, le dimanche le plus proche du 19 mai, il y a toujours une délégation de magistrats, parfois même venue de la lointaine Amérique.

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Bertrand Du Guesclin (1320-1380)
Si l’existence du connétable breton Bertrand Du Guesclin est connue de tous grâce à l’histoire de France apprise à l’école primaire dans les manuels scolaires, l’image mythique qui en a été donnée est souvent décalée de la réalité. En effet, sa présence sur le champ de certaines batailles n’est pas attestée et l’histoire de sa vie a parfois été enjolivée. Néanmoins, sa réputation de soldat infatigable et courageux, de chef soucieux de ses troupes et de noble sans morgue est tout-à-fait fondée et repose sur de nombreux témoignages. Une descendance noble de modeste condition Bertrand Du Guesclin est né dans une Bretagne calme et peuplée : environ 1 300 000 personnes habitent villes, villages et hameaux bretons, et aucune famine ni épidémie n’a jamais touché le duché en ce début du XIV e siècle. Des champs cultivés, des élevages de bovins, des moulins à eau ou à vent, de la vigne, des légumes, du textile et de la pêche permettent une économie équilibrée dans un monde féodal où les villes sont administrées par leur seigneur. L’organisation sociale du duché de Bretagne repose sur une place importance de la noblesse, qui est très hiérarchisée. Son chef en est le duc, qui a pour vassaux une centaine de comtes et barons à la tête de puissantes seigneuries. Puis il y a les chevaliers qui se divisent en chevaliers bannerets, servant dans l’armée et sous la bannière, près desquels peuvent s’enrôler d’autres chevaliers. Il y a surtout la petite et moyenne chevalerie dont les plus pauvres ont un revenu qui dépasse à peine le double du salaire d’un maître maçonet dont les châteaux ou manoirs ne sont souvent qu’une grosse ferme flanquée d’une ou 21