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Les pieds dans le vide

De
101 pages
"Comment ai-je pu te laisser tomber ?" se demande cette célibataire coupée en deux par la mort de son fils unique, adopté au Sénégal à l'âge de quatre mois et qui s'est défenestré vingt-cinq ans plus tard. Ce récit poignant, empreint d'humanité, livre l'introspection douloureuse d'une mère qui veut essayer de comprendre, pour avancer, pour accepter. Elle souhaite faire entendre ce témoignage sur la difficulté à se construire que rencontrent certains enfants nés sous le secret et adoptés dans un pays d'une autre culture.
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A toi, mon fils A tes amis : Jarod, Nike, Doc-dimac, Ross/juju, Doblar, Mobi one, Ketut, Horia, Leila, Fatiha, et tous les autres

«Ma vie, c’est ma vie. A chacun sa vie !» Christophe, 4 ans

Prologue Il y a plus de trente ans, j’ai voulu écrire un livre qui commençait ainsi : une jeune femme, au volant de sa Renault 5, tourne depuis des heures sur le périphérique parisien, enfermée dans sa bulle, sans penser, sans rien voir, dans un ronronnement sans fin. Illustrations assez fidèles de mon état d’esprit depuis l’adolescence, cette distanciation, ce désenchantement me valaient, dans les enquêtes de personnalité chères aux magazines féminins, le conseil de ne pas passer trop près d’un étang à la nuit tombée de peur que je m’y jette dedans. Le livre n’est jamais sorti… du périphérique. Pas assez d’imagination, ni de talent. Je ne suis pas un écrivain. Cela, on le découvre tout petit, on l’a dans la tête tout le temps, on ne le devient pas. Pourquoi, alors, ce livre aujourd’hui ? Je devais exorciser le terrible, l’impensable, la mort de mon fils unique adoré. Un jour, on m’a mis dans les bras un petit être tout chaud, bien noir, vif et potelé de quatre mois. Vingt-cinq ans plus tard, il s’est laissé, je l’ai laissé, tomber sur le maudit pavé d’une courette triste. Un immense gâchis. Et alors, de quoi est-ce que je me plains ? Ne l’ai-je pas voulu sa mort, peut-être, quand je me répétais, au bout du rouleau : 7

« Ah ! S’il pouvait passer sous un autobus !… » ? Comme cela, fini d’un coup, plus de peur, plus d’angoisse, ni pour l’un ni pour l’autre, plus de culpabilité, ni pour l’un ni pour l’autre. Pas le temps de se rendre compte. Le destin qui décide pour nous. La fatalité. Mais pas ça ! Pas qu’il se laisse tomber ainsi. Des mois à s’y préparer peut-être, des heures à chercher une autre solution, et cette petite seconde avant de choisir de basculer dans le vide, cette effroyable solitude. A cela il me faudra survivre. Y arriverai-je ? Comment moi, sa mère, n’ai-je pas su le protéger, pas réussi à le comprendre ? Pourquoi suis-je restée campée sur mes certitudes, mes références, mes réflexes de fille de bonne famille, bonne élève, inconnue des services de police, ouverte, tolérante, et tout et tout, mais jamais au diapason d’un gamin hypersensible, buté et paumé ? Pourquoi ai-je attaché tant d’importance à des choses pour lui secondaires et suis-je passée à côté de ce qui, pour lui, était sans doute essentiel ? Je n’étais pas préparée, on ne m’avait pas donné les codes. L’amour n’a pas suffi. Pourtant il en avait, mon fils, des possibilités d’avenir, des chances de réussir, des atouts pour plaire ! Cela me désespère de penser qu’entre nous deux il y a eu maldonne au départ, que nous nous sommes rencontrés mais jamais vraiment trouvés. Et de me dire qu’il aurait pu, qu’il aurait mérité de tomber sur une famille capable de le comprendre. Christophe détesterait que l’on parle ainsi de lui à tout le monde, mais j’avais besoin de mettre des mots pour continuer à le faire vivre, pour ne plus souffrir dans le vide. Ce livre, je l’ai écrit avant tout pour tenter de m’expliquer ce qui s’est passé, pour avancer, pour accepter. Mais aussi pour témoigner. Tout ce qui se dit plus loin ressort tel que gravé dans mon souvenir. Les personnes qui ont côtoyé 8

mon fils de près ne le reconnaitront pas nécessairement dans ce regard rétrospectif, car la mémoire peut se montrer parfois très subjective, occulter, transformer, enjoliver ou au contraire noircir, atténuer ou bien forcer le trait. J’ai seulement voulu exprimer ici ma vérité sur notre vie commune, sur notre naufrage commun.

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