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Les roses de Tighérine

De
166 pages
Revenir en Algérie en touriste, quarante ans après les "événements", c'est-à-dire près d'un demi-siècle après la guerre d'Indépendance et au moment où s'ouvre, au début des années 1990, une période troubles pour la nation et l'Etat algériens : on peut rêver, sans doute, d'un temps plus propice à la villégiature ! Dans un hôtel de Souk-Ahras, entre la réalité d'aujourd'hui et l'évocation de ces lointaines années 1950, les souvenirs de celui qui fut l'un de ces "jeunes appelés du contingent maintenus sous les drapeaux au-delà de la durée légale".
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Les roses de Tighérine

Du même auteur Pénélope ou Le hussard démonté, Mon Village, 1988. De Bourgogne} un inventaire des fiertés, 1.C.I., 1993. Le Guide du Charolais et du Brionnais, La Manufacture, 1994. Le Jardin de Lodi, Horvath, 1996. Au Pays du miel, Flammarion, 1998. L'Abécédaire du miel, Flammarion, 1998. Paris, Hazan, 2001. L}Agenda de lafemme, 2002, Hazan, 2001. L'Abécédaire dufoie gras, Flammarion, 2002. Un si bel été, L'Harmattan, 2008. En collaboration Limousines} La Manufacture, 1986. Le Grand Livre desfruits et légumes, La Manufacture, 1996. Le Charolais, La Manufacture, 1996. L'Abécédaire de Citeaux et du monde cistercien, AncrIFlammarion,1998. L'Abécédaire de l'Ecole de la France, AncrIFlammarion, 1998. Sur des chemins de traverse} interviews de Paul Bernardin, L'Harmattan, 2007.

Paul Vannier

Les roses de Tighérine
La guerre d'Algérie) quarante ans après

L' Hemattan

(Q L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.ft

ISBN: 978-2-296-09894-7 EAN : 9782296098947

1 - Donc, nous n'irons pas plus loin que SoukAhras ?.. C'est Laurent qui conclut ainsi la discussion. Il est près de minuit. Dehors, sur la place, un seul lampadaire est encore allumé. Le chien, qui aboyait dans la cour de l'immeuble voisin, s'est tu. Aucun bruit ne monte de la rue maintenant déserte. Tout au long de la soirée, Pierre a bien essayé dernier baroud d'honneur! - de plaider pour la poursuite du voyage. Mais il a fini par se rendre aux arguments de sa femme et de ses deux amis. Continuer serait déraisonnable, risqué, dangereux peut-être, et sûrement sans agrément pour aucun d'entre eux. C'est peu dire qu'il est déçu. C'est lui qui était à l'origine de ce voyage, c'est lui qui en avait émis le projet, qui en avait parlé à Laurent et à Clara. C'était l'année précédente, en Tunisie, précisément le jour où ils visitaient les oasis de montagne de Chébika et de Tamerza. Avec une émotion qu'il n'avait pas voulu montrer, Pierre avait retrouvé, à mesure qu'ils approchaient de cette dernière bourgade, des paysages semblables à ceux qu'il avait connus en Algérie: falaises d'ocre cariées, longues laisses de pierrailles parsemées d'arbustes gris, roches délitées, qui semblaient coupantes, mais qui s'effritaient sous les pas en craquant comme du verre. Et c'était le même ciel blanc bleu, voilé d'un peu de brume de chaleur, et la piste défoncée lui rappelait celles qu'il avait tant de fois parcourues entre Guentis, Ras el Euch, Djeurf, Négrine, Ferkane...

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Tandis que sa femme et ses amis visitaient un marabout, en haut du village, il s'était retrouvé seul, un moment, à contempler la grande plaine parsemée de plaques brillantes, comme recouverte de sel, qui s'étendait vers l'Ouest, au-delà de la frontière, en direction de Tighérine. Tighérine, liée pour lui, à tout jamais, au souvenir d'Elisabeth. Tighérine, si proche, si lointaine... Sans doute durant la guerre d'Algérie, les deux oasis tunisiennes de Chébika et de Tamerza avaient-elles servi de bases arrière et d'étapes aux bandes de rebelles venant d'Algérie. La palmeraie de Tighérine, à vol d'oiseau, n'était pas distante de plus de cinquante kilomètres: en auto, en camion, on pouvait l'atteindre en moins d'une heure. Mais les formalités douanières pour passer de Tunisie en Algérie étaient devenues aujourd'hui si compliquées qu'il n'y fallait pas songer. Les coudes appuyés sur un muret, Pierre était demeuré un long moment immobile, à scruter ces vastes étendues de sable et de rocailles, comme si, dans l'air tremblé, il espérait voir surgir la silhouette perdue de son amie. Comme si, après quarante ans, quelque signe, quelque trace eût encore pu demeurer de son improbable passage dans ces oasis. Au retour de leur périple en Tunisie, les quatre amis s'étaient retrouvés plusieurs fois pour préparer leur voyage. Très vite, il leur était apparu que le printemps serait la meilleure saison pour se rendre dans le Sud Constantinois et les premières oasis. - Ce n'est tout de même pas la traversée du désert de Gobi, ni la Vallée de la mort, avait plaisanté Laurent. Non, ce n'était ni le désert de Gobi ni la Vallée de la mort, mais, passé le col du T anerga, au sud de Tébessa, la route se changeait en une mauvaise piste - il était peu probable qu'entre temps elle ait été goudronnée

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des plateaux de caillasse qui annonçaient le désert: Bir el Ater, sur la route de Tighérine, voulait dire « le dernier puits ». Aussi, bien qu'ils se fussent toujours refusés à imiter ces touristes qui, la Méditerranée franchie, se déguisent en pilotes du Paris-Dakar - ils en avaient croisé plusieurs groupes en Tunisie -, ils avaient dû se résoudre à louer un véhicule tout-terrain, et à se munir de chèches et de lunettes noires, en prévision d'éventuels vents de sable. Les préparatifs du voyage ne s'étaient pas faits sans difficulté. Les vols Paris-Annaba étaient peu fréquents et irréguliers, les agences de location de voitures semblaient dépassées par les problèmes d'assurance, et les offices de tourisme locaux, ou ce qui en tenait lieu, ne donnaient, concernant les hôtels, l'état des routes et des pistes, que des indications peu précises, et au compte-goutte. La jeune nation algérienne, comme on aimait à l'écrire dans les journaux de France, traversait, en ce début de l'année 90, l'une des périodes les plus troublées de son histoire. Les premières manifestations de l'intégrisme islamique, la récession et le chômage, la corruption qui gangrenait les plus hautes sphères d'un pouvoir politique usé jusqu'à la corde - pour reprendre les termes mêmes des informations dont la presse française se faisait l'écho, sans toujours éviter les clichés les plus éculés - créaient, dans ce pays, une situation chaque jour un peu plus tendue. A croire certains articles alarmistes, on était à la veille d'une guerre civile. Mais peut-être convenait-il de se défier du catastrophisme médiatique qui était de mise de ce côté-ci de la Méditerranée, dès qu'il était question de l'Algérie. Après beaucoup d'hésitation, les quatre amis avaient pris la décision

- et traversait

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de tenter ce qui, après tout, n'était peut-être pas une aventure. Pourtant, dès les premiers pas hors de l'avion, ils avaient ressenti un malaise qui n'avait fait que croître au fil des heures. Les douaniers, le personnel de l'aéroport, les employés de l'agence de location de véhicules - tous masculins, pas une seule hôtesse aux guichets - s'étaient montrés particulièrement revêches ou avaient fait preuve d'une mauvaise volonté évidente Tout au long de cette première journée, les signes de ce qu'ils ne voulaient pas encore appeler de l'hostilité, n'avaient cessé de se multiplier. Regards fuyants des passants, qui se détournaient pour ne pas avoir à fournir un renseignement, silence des paysans, rencontrés au hasard d'une halte sur le bord de la route, et qui, brusquement, fouettant leur bourricot, reprenaient leur chemin sans même répondre à leur salut. Même les enfants semblaient les fuir. Ceux qui s'enhardissaient à venir rôder autour de la Land Rover étaient vite rappelés à l'ordre par quelque grand frère et disparaissaient en courant. Où étaient les petits cireurs délurés que Pierre avait connus à Tébessa, qui promettaient de donner à vos chaussures, quand bien même vous portiez des Pataugas de toile, le brillant de « la glace di Paris» ? Les mêmes gamins que ceux rencontrés à Douz ou à Tozeur, en Tunisie, l'année précédente, et qui se précipitaient pour réclamer « ri donnes stylo bille ?» ou « une pièce de vingt centimes, pour que mon frère, il puisse continuer ses études» ? Comment les Algériens avaient-ils pu oublier à ce point leurs traditions d'hospitalité? Quel contraste avec l'accueil réservé à Christine et à Pierre, lorsqu'ils étaient venus passer des vacances à Tipasa, peu de temps après l'Indépendance! Un peu gêné, et voulant peut-être se délivrer d'un reste de mauvaise conscience, Pierre

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s'était cru obligé d'avouer alors aux jeunes employés du Club de vacances avec lesquels ils avaient vite sympathisé : «La première fois que je suis venu dans votre pays, c'était avec un fusil... » D'un geste de la main, et en souriant, comme si cela n'avait plus d'importance et méritait d'être oublié, ses interlocuteurs avaient balayé cette évocation du passé. Avec la même simplicité, et la même gentillesse, les jeunes filles qui travaillaient à la cafétéria et dans les boutiques, leur avaient parlé de leur vie d'étudiantes, des espoirs qu'elles mettaient dans l'Algérie moderne, malgré les difficultés, pour les femmes, de s'affranchir du poids des traditions familiales et religieuses. Pierre se rappelait en particulier cette petite hôtesse à la tignasse rousse, aux yeux bleus très pâles, qui, les ayant pris en amitié, restait le soir après son travail à bavarder avec eux devant un verre de thé à la menthe. - Moi, je suis kabyle, je ne porte pas le voile. Et aucune femme dans ma famille, ni dans mon village. Mais, pour les autres Algériennes, c'est une coutume ancestrale. Un peu comme le deuil, chez vous. Il faut comprendre. Si ta

mère meurt - elle s'adressait à Christine - tu mets une
robe rouge pour aller à son enterrement? .. . Pour ce que les quatre voyageurs avaient pu en voir au long de cette première étape entre Annaba et Souk-Ahras, les Algériennes de l'Est Constantinois étaient loin, manifestement, de s'être libérées du carcan des traditions. Les rares silhouettes féminines entr' aperçues le long de la route ou dans la traversée des villages étaient, pour la plupart, enveloppées de voiles, de la tête aux pieds. Quant aux hommes, visages fermés, regards durs ou fuyants, ils semblaient avoir perdu l'habitude de sourire.

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- C'est bien simple, avait murmuré Clara - ils venaient de quitter la terrasse d'un café, où les hommes, attablés devant leur narghileh ou leurs rangées de dominos, avaient détourné les yeux à leur arrivée - j'ai le sentiment que le seul fait d'être une femme est ici une faute impardonnable, et marcher dans la rue, la pire des inconvenances. Habillées comme nous le sommes, Christine et moi, nous n'avons pourtant rien de très sexy. .. . Connaissant l'extrême sensibilité des musulmans à toute forme d'élégance vestimentaire, c'est-à-dire, pour une femme, au seul fait de porter un vêtement qui ne dissimule pas entièrement le corps, signe manifeste, à leurs yeux, d'une volonté diabolique de séduire les passants, Christine et Clara avaient opté pour des tenues discrètes, vestes et pantalons sans formes ni couleurs, à l'exclusion de toute robe ou jupe qui aurait laissé voir un petit bout de jambe ou de genou. Elles avaient même prévu des casquettes et des foulards, la chevelure féminine étant, comme chacun sait, l'une des armes préférées de Satan pour induire les hommes en tentation... L'autre surprise de cette première journée sur le sol algérien avait été la découverte de la pauvreté, dont les signes semblaient se multiplier à mesure que la route descendait vers le sud. Maisons aux crépis lépreux, routes au revêtement écaillé, truffées de nids de poules, et sur lesquelles bringuebalaient des autos et des camions aux carrosseries déglinguées et rafistolées, aux moteurs à bout de souffle, trottoirs encombrés de détritus, de cartons éventrés, bétail famélique derrière des clôtures effondrées où s'accrochaient des lambeaux de plastiques et de papiers... Et, partout, des gosses en haillons, des groupes d'hommes désœuvrés: l'impression générale

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était celle d'un pays prostré, frappé de léthargie, figé dans une hébétude poussiéreuse et sans espoir. Même les vêtements des hommes et des femmes semblaient avoir perdu toute couleur, comme taillés dans les mêmes étoffes brunes ou bistre. - C'est encore pire qu'il y a quarante ans, avait dû reconnaître Pierre. - Attention J avait fait remarquer Laurent. Evitons les jugements hâtifs et définitifs fondés sur des impressions fugitives. Les bas-côtés de la route qui va d'Annaba à Souk-Ahras, ce n'est pas toute l'Algérie. L'Est Constantinois n'a sans doute jamais été la région la plus prospère de ce pays. Et nous n'avons pas traversé de grandes villes. Juste quelques misérables villages. Et puis, ce qu'on pourrait appeler la voirie n'a jamais été le truc des gens du Sud. Rappelez-vous les rues et les places de certains quartiers de Tunis ou d'Athènes! Quant à l'attitude des populations à notre égard... se promener dans un quatrequatre d'aventuriers, ce n'est peut-être pas le meilleur moyen d'entrer en relation avec les autochtones.. . - Mon mari parle d'or... N'empêche! On est loin du pays de Cocagne... Assis à croupetons sur les lits - l'hôtelier n'avait pu leur proposer que cette chambre commune, alors que son modeste établissement était loin d'afficher complet -, les quatre amis, longuement, ont échangé leurs impressions. C'est Christine qui a peut-être résumé leurs sentiments, au soir de cette première étape, qui sera la dernière: - C'est triste de renoncer à ce voyage... Mais les raisons pour lesquelles nous devons le faire le sont plus encore. Elle pose la main sur l'épaule de Pierre : - Tu es déçu?... Il n'a pas répondu.

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A vrai dire, Pierre ne sait plus s'il est déçu ou soulagé. Certes, ce voyage, il y songeait depuis plusieurs années, c'est lui qui l'avait souhaité, non comme un impossible pèlerinage, mais plutôt comme un dernier adieu, un ultime hommage à la mémoire d'Elisabeth. Les deux plants de rosiers soigneusement empaquetés avec leur container qu'il a voulu emporter sont là pour en témoigner. Geste naïf, dérisoire, et même assez ridicule, comme il n'est pas loin de le penser, malgré les protestations de Christine et de ses amis. A mesure qu'approchait la date du départ, il avait senti grandir en lui une sorte d'appréhension. Il savait bien qu'il ne retrouverait aucune trace de son séjour, aucun vestige des installations militaires: comment les célèbres baraques Filiod auraient-elles pu résister au soleil, au vent? Tout, sans doute, avait été détruit, récupéré ou recouvert par le sable. Même les pistes, les mechtas1, les djebels2, tout ce paysage qui lui était devenu familier, il le découvrirait tellement différent des images pourtant si nettes qu'il pensait en avoir gardées. Il lui semblait aujourd'hui que ses souvenirs étaient devenus flous, comme ces mirages bleus qui tremblaient sur l'horizon, loin, là-bas, vers le sud, en direction des chotts dont, certains jours, on croyait voir miroiter les étendues blanchâtres. Mais ce voyage, c'était aussi, pour Pierre, le plaisir de faire découvrir à sa femme et à ses amis ce pays où il avait passé près d'un an, et qu'il souhaitait tellement revoir, et visiter enfin sans ressentir la peur à chaque pas. Il se faisait une fête de leur faire découvrir Tébessa, derrière ses remparts de pierres rouges, l'antique Théveste, avec sa basilique où saint Augustin, disait-on,
1 Mechtas: fermes ou hameaux. 2 Djebels: collines, massifs montagneux.

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était venu prêcher, et dont il restait un imposant champ de ruines - à moins que les figuiers de Barbarie ne l'aient entièrement envahie - le col du T anerga, les mechtas d'Elma el Abiod, l'oued El Halaïll, avec ses huit cents mètres de falaises bleues tombant à pic sur des buissons de lauriers roses, la palmeraie de Tighérine, bien sûr, et, au retour, les sources chaudes de Hamamm Meskounine. Pierre replie la carte sur laquelle il suivait du doigt l'itinéraire projeté. - Je ne vais pas vous détailler à nouveau les richesses touristiques de ce pays. L'époque, à l'évidence, n'est pas à la villégiature... En plus des désagréments, il serait même inconvenant, après ce que nous avons vu aujourd'hui.. . Finalement, ce qui a précipité leur décision, c'est l'incident survenu quelques heures plus tôt, alors qu'ils revenaient du restaurant. Après cette première journée un peu éprouvante, le souper s'était passé dans la bonne humeur. Certes, le menu était modeste et, aux dires de Laurent, qui avait dû batailler avec une cuisse un peu coriace, le poulet qu'on leur avait servi avait dû être, au temps de sa jeunesse, la mascotte du premier maquis algérien. Un attroupement les attendait à la porte de leur hôtel. Il y avait là une trentaine d'hommes, jeunes et moins jeunes, silencieux, serrés les uns contre les autres. Apparemment, ce n'était pas le «quatre-quatre des aventuriers» garé le long du trottoir qui les avait attirés. Certains même lui tournaient le dos. - Qu'est-ce qui se passe? a demandé Pierre sur un ton qui se voulait désinvolte. Un murmure a parcouru la petite foule. A quelques pas, un policier contemplait la scène avec indifférence. Laurent se préparait à lui demander les raisons de ce rassemblement quand, d'une ruelle qui

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débouchait sur la place, vêtu d'une kechabia en lambeaux et qui lassait voir ses mollets bruns couverts de plaques de crasse, un vieillard, le turban à moitié dénoué, avait surgi en gesticulant, un gourdin à la main. - Les infidèles ne sont pas les bienvenus! Et les Croisés ne doivent plus fouler le sol de notre terre sainte! . . . Il avait encore marmonné quelques mots en arabe, des insultes vraisemblablement, ou des malédictions, et il avait disparu en brandissant son bâton. Le policier n'avait pas bronché. Il s'était contenté de saluer le vieil homme en s'inclinant légèrement lorsqu'il était passé devant lui. Les vieillards et les fous n'étaient-ils pas vénérés dans les pays musulmans? Comme si les paroles qui venaient d'être prononcées exprimaient les pensées de chacun, les hommes s'étaient écartés pour laisser entrer les quatre voyageurs et s'étaient éloignés. Laurent avait cru voir l'un d'eux, un jeune barbu en djellaba blanche, se retourner et cracher dans leur direction. Interrogé sur les raisons de cette manifestation qui, visiblement, n'avait rien d'improvisé, l'hôtelier s'était contenté de hausser les épaules et de murmurer: «Ce sont les frères... » Laurent se lève, ouvre la porte-fenêtre qui donne sur un petit balcon. La nuit est tiède. Un peu de vent balance la cime des palmiers qui bordent la place. - Tout de même, l'allusion aux croisades !... Fallait-il signaler à notre imprécateur que nous n'avons pas
participé au sac de Jérusalem, en 1099, je crois?

...

- Cela montre que cette vieille blessure n'est pas encore cicatrisée. En dépit, ou plutôt à cause de l'épisode colonial. - Eh bien! S'il faut tout reprendre à partir de Godefroy de Bouillon!

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