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Les sans-amour

De
463 pages
En juin 1941, l'armée allemande débute les opérations sur le front de l'est. Dès novembre, plus de deux millions de Soviétiques ont déjà été faits prisonniers. Mais l'avancée des armées du Reich se poursuit, avec, pour objectif au sud, l'Ukraine. L'offensive sur Kharkov a lieu au printemps 1942. Olga a seize ans lorsque, sur convocation, elle doit partir pour "aider le Grand Reich dans son effort de guerre". Voyage interminable dans un wagon à bestiaux. Le froid, la faim, la promiscuité. Destination : Hameln, dans un camp de travail à l'est de l'Allemagne. Au programme : douze heures quotidiennes d'affilée devant une machine à fabriquer des rivets. Mais derrière les barbelés, deux baraques de prisonniers de guerre, les KG. Des Belges et des Français. Ce sont eux les "Sans-Amour", comme ils se nomment eux-mêmes. Ce sont elles, les "chéries du camp", ces jeunes filles de l'Ukraine soviétique prisonnières du IIIème Reich. Adapté par Hélène Coupé, sa fille, le journal de captivité d'Olga nous touche par sa vérité, sa fraîcheur, sa pureté en dépit de la réalité des temps sombres traversés.
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Les Sans-Amour
Journal de captivité d'une jeune Ukrainienne en Allemagne nazie

Olga BARBESOLLE Hélène COUPÉ

Les Sans-Amour
Journal de captivité d'une jeune Ukrainienne en Allemagne nazie 1942-1945

L' Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Collection Mémoires du XXe siècle Dernières parutions
Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir. L'enfance de l'un des derniers « maillons de la chaîne », 1933-1945, 1999. André CAUSSAT, utka. Du ghetto de Varsovie à la liberté retrouvée, G préface d'André Kaspi, 1999. Willy BERLER,Itinéraire dans les ténèbres. Monowitz, Auschwitz, Gross-Rosen, Buchenwald, récit présenté par Ruth Fivaz-Silbermann, préface de Maxime Steinberg, 1999. Jean-Varoujean GUREGHIAN, Golgotha de l'Arménie mineure. Le Le destin de mon père. Témoignage sur le premier génocide du xxe siècle, préface de Yves Ternon, 1999. Saül OREN-HoRNFELD,Comme un feu brûlant. Expérimentations médicales au camp de Sachsenhausen, témoignage, préface de Thierry Feral, 1999. Daniel KLUGER (avec la collaboration de Victor SULLAPER),Vigtor le Rebelle. La résistance d'un Juif en France, récit biographique, préface de Henry Bulawko, 1999. Claire JACQUELIN, la rue d'Ulm au Chemin des Dames. Histoire De d'un/ils, trajectoire d'un homme. (Correspondance, 1902-1818). Hélène COUPE,OLGABARBESOLLE, Sans-Amour ou le journal de Les captivit éd'une jeune Ulcrainienneen Allemagne nazie

En couverture:

les FranFaU et les Belges dN camp de travail de Ha1lleln

(ô L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8843-9

CHAPITRE 1

28 mars 1942 Ils ont convoqué les femmes à neuf heures précises. Comment savoir l'heure? Depuis qu'ils occupent la ville, nous n'avons plus de radio; c'est la clarté du jour qui nous sert de pendule. Les prenùères lueurs filtrent à travers un ciel qui ne promet rien de bon. TIest temps d'y aller. Dernier regard vers la rue Kropivnitski, dernier regard vers ma maison. Maman et moi marchons côte à côte, les yeux rivés sur les glaçons suspendus aux corniches. Les toits semblent si bas, les habitations si tristes, tassées sous une neige sale, à peine fondue. J'ai une boule énorme en travers de la gorge. Je me retiens de toutes mes forces pour ne pas pleurer. J'aimerais tellement lui dire quelque chose de réconfortant! Les mots restent coincés. Maman aussi, se tait. Les recommandations, maintes fois elle me les a répétées. Nous sommes nombreuses, ce matin, à remonter la rue Volodarski. La voie n'en finit pas. Maman porte mon bagage. Je n'ose la regarder: sa figure amaigrie, ses cernes gris foncé, son dos voûté me font mal. Elle a pris tant d'années, depuis ces derniers jours I Je sais à quoi elle pense. Qui l'aidera? Qui la soutiendra, quand je ne serai plus là ? Léonid, mon cadet? Il n'a que quatorze ans. Qui d'autre, alors? Une rue sur la gauche, nous y voilà. Colossale, écrasante, grouillant d'uniformes verts et noirs, la gare de Kharkov, assaillie par une multitude de femmes en détresse. Je voudrais que le temps s'arrête. Rester ainsi, sentir sa main rêche d'avoir tant travaillé, pourtant si douce, si rassurante; garder pour toujours la main de maman, que je serre désespérément dans la tn1enne. 7

Je tente un coup d'œil furtif vers son visage. Que de chagrin, dans ses pauvres yeux! Pas le courage de m'y attacher davantage. S'il faut partir, partons; mais vite. - Promets de nous écrire, dit enfin maman. Le courrier sera bientôt rétabli. Ne nous oublie pas! - Bien sûr, mamotchka, je vous le promets! - Fais bien attention aux courants d'air. Ne te mets pas à côté de la fenêtre! Surveille tes affaires, tu n'en as déjà pas trop! - Oui, mamotchka... A la porte d'entrée, deux hommes en vert vérifient les convocations. Maman présente la mienne, simple bout de papier portant un cachet. Les policiers nous font signe de passer. J'aperçois au dehors une fille qu'il me semble connaître. J'hésite... Oui, c'est elle, mon amie d'école! Je cours à sa rencontre, laissant maman clouée avec ma valise, devant l'un des piliers gigantesques qui soutiennent le toit. Léna a à peine changé. Nous nous jetons dans les bras l'une de l'autre. - Ne me dis pas qu'ils t'ont convoquée! Ce n'est pas possible! Qui va garder les petits? - Maintenant, on ne se quitte plus! lui fais-je, pour toute réponse. Léna n'est pas seule: n'ayant pas d'enfants en bas âge, sa mère et sa tante partent également pour les "travaux obligatoires". Comme je les envie, toutes trois, de ne pas être séparées! Mais la présence de maman est indispensable à mes frères et sœurs et je bénis le ciel qu'elle ait échappé à la convocation. Dans le hall, la foule des femmes, qui s'enfle, qui s'enfle. On pleure, on geint, on s'interpelle. Il faut crier pour se faire entendre. De temps en temps, un uniforme traverse la cohue qui se rabat en silence pour libérer le passage. Onze heures passées à la grande horloge. Une voix de basse nous enjoint de ramasser nos baluchons et de nous diriger vers le quai nOl. Les bagages regroupés à la hâte, nous suivons le flot. Les grandsmères redoublent de cris et de lamentations. On sanglote. On se bouscule. - Mais quel diable vous emporte? hurle une énorme baba, comme nous descendons l'escalier. Vous êtes donc si pressées de partir en enfer? Attendez de voir ce que l'on vous réserve!

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- Rassurant! dis-je à Léna, laquelle enfonce machinalement ses ongles dans la paume de ma main. Soudées l'une à l'autre, encadrées par nos mères, nous nous retrouvons sur une voie déserte. Devant le quai voisin, un convoi de marchandises autour duquel s'affairent de nombreux soldats et policiers. - Attendez quelques instants, déclare un interprète, le train va arnver. Les minutes passent mais le train ne vient pas. Maman renouvelle ses recommandations. Je l'écoute d'une oreille distraite. Réponds: - Mais oui, mamotchka, certainement! Une heure que nous sommes là, immobiles et les pieds gelés. Léna et moi décidons de faire quelques pas. Nous nous faufilons au milieu des groupes, demandant à droite et à gauche où l'on nous emmène. Pas de réponse. J'aperçois une fille de ma rue, plus âgée que moi. Nous la saluons sans nous attarder. Il faut rejoindre nos mères, elles s'inquiètent sûrement. - Achtung ! (Attention !) Le train entre en gare J Nous reculons. Bruit de ferraille et d'essieux grinçants. Un train de marchandises, celui-là même qu'on préparait sur l'autre voie, avance lentement. S'arrête à notre niveau. - Bon sang! Et le nôtre? quelques femmes. Quand est-ce qu'il va venir? s'écrient

- Nous en avons assez de grelotter comme des malheureuses! Les "uniformes", cependant, continuent de s'agiter autour du convoi. Pourquoi cette manœuvre? Soudain, un ordre bref. Les wagons à bestiaux s'ouvrent. La voix de basse, de tout à l'heure:
Trouvez-vous une place! - Quoi ?! Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas pour nous! Les mères protestent: - Les vauriens! Les scélérats! - C'est dans ces engins pour cochons pauvres enfants ?! qu'ils embarquent nos

- Montez!

- Schnell! (Vite !) hurlent les uniformes. Montez! 9

Je prends la main de maman. Un soldat se tient de chaque côté de la porte coulissante. Au milieu du plancher, couvert de paille, un poêle, rien de plus. - Montez I crient les deux Allemands. - Comment voulez-vous qu'on monte? C'est trop haut I Le premier se poste alors dans l'encadrement de la porte, hissant chaque fille par le bras, tandis que le second, descendu sur le quai, la pousse aux fesses sans ménagement. Mais c'est à moi de monter. Je serre maman très fort. Je ne sais quoi lui dire. Elle est trop bouleversée. Elle profère, me bénissant: - Que Dieu te garde, ma petite fille ! Et puis, dans un soupir : - Si au moins je savais combien de temps nous allons être séparées! La mère et la tante de Léna promettent à maman de veiller sur moi. Nous nous étreignons une dernière fois. Nous voilà embarquées toutes les quatre, et nos noms, inscrits sur une liste interminable. Les coins du wagon ont été pris d'assaut. Léna et moi trouvons toutefois deux minuscules places contre la cloison. Je pose ma valise à plat pour me réserver un carré de plancher et me précipite à la porte pour voir maman. Son visage est baigné de larmes. Cette fois, j'éclate en sanglots. - Comment allons-nous tenir là-dedans? Ce n'est pas possible! Les soldats, en effet, ne laissen t de charger des filles. - On va crever! C'est déjà plein à craquer! - Ne vous en faites pas, vous aurez plus chaud! - Et celle-là, regardez-la I Elle emporte sa musique avec elle! Une blonde à l'allure de garçon se dirige vers notre wagon avec une guitare. - Plus de place! C'est complet! - Y en a marre! On m' dit ça à chaque wagon! Ce coup-ci, je monte! La voix de basse, à nouveau: les gens restés sur le quai doivent évacuer la gare. De grosses larmes roulent le long de mes joues. J'agite une dernière fois la main vers maman. Elle s'éloigne. C'est fini...

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L'un des soldats en faction près de la porte passe à l'appel. L'autre donne les instructions dans un russe écorché:

- Pas de nourriture aujourd'hui I Demain matin, vous aurez droit à quelque chose de chaud. Vous avez pensé à emporter une gamelle? Vous avez été prévenues I Quand je pense au mal que mes parents se sont donné pour me dénicher un tel ustensile! Il a fallu fouiller le grenier de Babouchka, de fond en comble. Hélas, elle est si pitoyable, ma gamelle, que je n'ose la montrer.
- Pensez à faire vos besoins à chaque halte. Le train ne s'arrêtera pas pour vous I Mais la sentinelle ajoute, nous désignant deux grandes boîtes de conserve posées à côté du poêle: cas d'urgence, voici. Silence ébahi, puis rire général, tandis que le collègue s'en va rejoindre un groupe d'uniformes rassemblés auprès de notre voiture. L'Allemand revient au bout d'une demi-heure, avec un sac de jute rempli de bois. le poêle, dit-il, pour le soir I - Vous allez nous accompagner jusqu'en Allemagne? une femme.

- En

- Pour

demande

- Jawohl ! - Alors, s'exclame la fille à la guitare, si j'ai envie de pisser, il va falloir que j' vous montre mes fesses ?I

- On en a vu d'autres! rétorque le plus vieux. Les deux échangent quelques mots et éclatent d'un rire gras. Coup de sifflet. Nous sursautons. Nouvelle attente. Des minutes qui n'en finissent pas. Nous restons figées, la poitrine dans un étau. Enfin une rude secousse, laquelle nous jette à la renverse. Et le grincement sinistre des roues et des essieux. - Cette fois, c'est pour de bon I Le train s'ébranle. Les plus âgées se signent, le temps d'une prière. Les plus jeunès laissent couler leurs larmes. Une chanson triste nous parvient d'un autre wagon. Des femmes reprennent en chœur: "Kharkov, je ne te reverrai plus jamais. Jamais, ma ville chérie, je ne te reverrai..."
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Puis le silence, pénible. visage entre ses mains; entrouverte. Elle regarde soupire. Tout à coup, une

Chacune avec sa peine. Une fille cache son une autre, les yeux secs, fixe la porte si loin! Comme la plupart, je renifle et voix, comme un murmure:

"Toi mon pays, mon pays natal, Laboureur éternel et hurlement, Tu es comme la Volga sous un saule. Tu baisses la tête." Les pleurs ont cessé d'un coup. Je lève la tête: les visages sont crispés; les poings, serrés sur un bout d'étoffe, une lanière, un objet qui traîne... Les deux soldats s'appuient au battant de la porte. Ahuris, ils nous observent, nous, Russes et Ukrainiennes, saines et robustes, malgré des mois de privations. On commence à bouger. On se lève, se frictionne, piétine, se rassied. Léna et moi ne bronchons pas. Assises sur notre mallette, nous parvenons tout de même à détendre nos jambes. La mère et la tante de ma copine d'école sont debout, adossées à la paroi du wagon. Une fille aux cheveux sombres rompt le silence: soldat, comment tu t'appelles? - Franz. - Et ton copain? demande-t-elle en allemand, tandis qu'elle se faufile avec agilité pour rejoindre son interlocuteur. dit ce dernier. Lequel ajoute: - Vous avez froid? - Que non! J'ai même l'impression qu'on va pas tarder à étouffer I s'exclame la brune, en se pinçant le nez. Et se tournant vers nous: - Vous trouvez pas que ça commence à dauber? - T'as raison, répond la fille à la guitare, ça coince drôlement J Qu'est-ce que ça va être cette nuit I Les groupes se forment. Les discussions s'engagent. J'aimerais y prendre part, seulement il y a trop de bruit.

- Eh,

- Karl,

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On roule, avec la même lenteur. Un filet d'air glacial pénètre par la porte entrouverte. On s'arrête. Et l'on repart. Il faut constamment vérifier le matériel.

Le jour baisse. Le ciel gris se confond avec la plaine.
Les soldats s'occupent du poêle. Une fumée épaisse envahit le wagon. Nous voici en proie à une toux tenace ainsi qu'à d'insupportables picotements aux yeux. Franz ouvre la porte en grand. Activé par l'air frais, le bois s'enflamme, encore timide, puis s'embrase en un feu vivace qui captive nos regards. Une bonne chaleur nous enveloppe. La faim, cependant, commence à nous tenailler. On sort de son baluchon sa fortune alimentaire et l'étale sur ses genoux. Le menu est à peu près le même pour toutes: galettes à base d'épluchures de pommes de terre, de betteraves gelées et de son. Les plus nanties ont emporté des croquettes. Quant aux soldats, ils s'ouvrent deux boîtes. Une bonne odeur de viande aux haricots emplit aussitôt le wagon. D'aucunes chuchotent: - Ils pourraient quand même nous en donner un peu! Quelle cruauté! Deux filles se faufilent jusqu'à eux. - Montrez-nous ce que vous mangez! dit la première. Conserve allemande? - Non 1russe 1 - Laissez-nous-en un peu, juste pour goûter. - Gut! (C'est bon I) Prenez Ie reste 1 Les deux filles se pourlèchent, raclant la moindre miette avec le dos de l'ongle, sous le regard amusé des sentinelles. - Vous n'avez pas honte! s'écrient les mères. Vous n'avez donc aucun amour-propre? Le train s'arrête de nouveau en rase campagne. - Descendez et allez pisser pour la nuit! commandent les soldats. Nous nous précipitons pour nous soulager dans la neige. Aucune ne tient à jouer les prolongations: l'air est glacial. Les Allemands nous aident à remonter. Coup d'œil à gauche, coup d'œil à droite, pas une ne s'est égarée dans la nature.

13

L'obscurité est totale. Karl allume un reste de bougie et jette une bûche dans le feu. A la lueur vacillante de la flamme, nous nous préparons pour la nuit. Gênées par le manque d'espace, nous retrouvons nos langues: on se chamaille, on se lamente. Soudain, quelques accords, tristes et langoureux. Silence total, enchantement. Hélas, notre musicienne, paralysée, lâche sa guitare. - Pourquoi est-ce que tu t'arrêtes? C'est tellement beau! La guitariste, crinière blonde en bataille, reprend sa mélodie. Fascinés, les soldats regardent ses doigts agiles courir le long du chevalet. Mais à peine notre compagne manifeste-t-elle quelques signes de fatigue, voilà les uniformes extirpant de leur poche leur musique. Blottie contre Léna, je ne pense plus à rien. La fatigue l'emporte. Les harmonicas, à bout de souffle, expirent, repris par le chuintement des roues, qui, maintenant, jouent les berceuses. Calme complet. A peine perturbé par les ronflements des filles et les passages brutaux sur les aiguillages. A force de nous tourner et de nous retourner dans tous les sens, Léna et moi finissons par trouver une position convenable pour somnoler. La mère et la tante veillent sur mon sommeil, remontant de temps à autre la vieille veste de fourrure qui me sert de couverture et que j'ai mise à l'envers, afin d'avoir plus chaud. Néanmoins je me réveille: j'ai la jambe et le bras droit complètement engourdis. Je frotte mes membres avec vigueur. Mon sang recommence à circuler. Je me tourne de l'autre côté et m'assoupis à nouveau malgré les relents qui emplissent le wagon. Le petit matin. Courant d'air glacial. J'ouvre un œil: dans le coin opposé, un groupe fonnant un demi-cercle. En sortent deux femmes, une boîte de conserve à la main, qui se précipitent vers l'entrebâillement de la porte pour en vider le contenu. - Aux suivantes I A qui le tour ? Ma copine d'école et moi, nous nous regardons, médusées. Léna enfonce ses ongles dans ma chair. Je comprends la honte et la gêne qu'elle éprouve, à l'inverse des soldats, qui suivent la scène d'un air blasé.

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- Tu te rends compte, me souffle-t-elle, elles n'arrivent même pas à se retenir ! Le froid qui pénètre par les portes grandes ouvertes finit de réveiller les plus endormies. Nous sommes bourrées de courbatures. Nous avons faim. Nous demandons aux soldats d'allumer le feu. - Pas question! On entre bientôt en gare! En attendant ce "bientôt", lequel tarde à venir, les filles harcèlent Franz et I<atl de questions indiscrètes. Les deux gars se laissent tarabuster sans protester. Enfin le crissement des freins. Le train s'arrête le long d'un quai qu'investissent sur-le-champ de nombreux uniformes. La gare semble importante, il doit s'agir de Kiev. - C'est ici qu'on va nous donner à manger? - Je ne sais pas, répond Karl. Je vais aux ordres! Nous trépignons d'impatience: - On en a marre de rester plantées! - Franz, laisse-nous sortir. S'il te plaît! - Pas l' droit! grommelle le soldat. Que personne ne bouge! I<atl revient au pas de course: - Préparez vos gamelles! trompette-t-il. On vous apporte à manger. La distribution n'en finit pas. Il y a bien trois ou quatre wagons avant que ne vienne notre tour. C'est maintenant que j'apprécie ma gamelle: moche, mais grande. La babouchka qui me sert la soupe n'en laisse tomber une goutte à côté. Certaines, avec leur gourde neuve, ont perdu le quart ou la moitié de leur ration. Or la mélasse tient au ventre et surtout, elle est chaude! Mais l'on nous dit soudain de passer aux toilettes. Deux rangées d'hommes en vert nous font une haie d'honneur. La procession est obligatoire. Nous en profitons pour nous dégourdir les jambes. Notre wagon se trouve en face de l'entrée de la gare. Des grandsmères à l'air accablé y vendent du thé bouillant ou des graines de tournesol. L'une d'entre elles clopine droit sur nous. Comme elle s'approche de la porte à glissière, restée béante, nous lui crions: - Eh I Babouchka ! Qu'est-ce que vous vendez là ? - Des croquettes de pommes de terre, toutes chaudes! TIn'yen a pas beaucoup!

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- Approchez! C'est combien? - Bah, c'est que... J'aimerais mieux autre chose que de l'argent! - Quoi alors? - N'importe. Tout est bon. Vous savez bien qu'on ne peut rien acheter avec des kopecks! - Prenez ce peigne, grand-mère. - Voilà une bobine de fil. - Tenez, un cahier pour écrire à votre fils ! - Une broche, mémé, ça vous va ? En cinq minutes, la vieille, comblée, a liquidé le contenu de son panier. Mais les autres babas de s'approcher à leur tour, et la mère de Léna, de troquer quelques épingles contre une demi-cruche de thé,

dont elle m'offre un verre entier. C'est si bon, ce liquide brûlant qui
vousréchauffelecorps! Léna et moi échangeons alors un couteau pliant contre trois verres de graines de tournesol, de quoi nous occuper encore un bon moment... Le train s'est remis en marche. La nuit tombe sur la plaine qu'on devine à perte de vue. Franz et I<arl ont allumé le poêle qui répand une lumière douce. Le bruit des roues, monotone et saccadé, nous enveloppe à nouveau d'une triste torpeur. - Eh ! Les filles! C'est pas l' moment de dormir, il est même pas sept heures! - Si on chantait? Allez, Guitare, joue quelque chose! La musicienne s'exécute sans se faire prier. Nous reprenons en chœur les refrains. Des danseuses d'occasion ont improvisé une estrade en échafaudant les valises. L'atmosphère se réchauffe. Les soldats, toutefois, ne semblent pas apprécier nos voix criardes. Ils sortent leur harmonica pour couvrir nos chansons. - Arrêtez ce charivari, les filles. Laissez jouer les Allemands! s'écrie la brune. - C'est pourtant le folklore de chez toi! - Peut-être, mais écoutez comme c'est beau! - Qu'est-ce que c'est? - Lili Marlen! répond I<arl. - Qui est-ce? - Une belle artiste.

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Des gémissements nous parviennent d'un coin du wagon. Une fille se tord sur le plancher en se tenant le ventre. - Elle a des coliques! - Manquait plus que ça ! - Quand est-ce que le train s'arrête? - Pas tout de suite, s'énerve Karl. - Diable! Passez-lui la boîte! La fille refuse, enfouissant le visage dans ses mains. Les plus âgées s'écrient: - Allons, ne sois pas ridicule! Ça arrive à tout le monde! La malheureuse fond en larmes, mais se résout tout de même à utiliser le récipient de fortune. - Eh, Karl! C'est pour toi! rigole l'une des jeunes, tendant la boîte au soldat. Vide-la. - Ach, nein ! Schweinerei ! (Ah, non! Quelle cochonnerie !) Un mastodonte de fille s'empare alors du "cadeau", qu'elle dépose aux pieds de Franz. - Dégrouille! lui crie- t-elle. Ouvre la porte! Nous retenons notre souffle. Quelle impertinence! Mais l'autre, comme si de rien n'était, se saisit de la boîte, entrebâille la porte, balance la chose à la volée, puis se remet à souffler dans son harmonica jusque tard dans la soirée. Crampes, courbatures. Courants d'air glacial. Bouffées d'air chaud et humide. Odeurs nauséabondes. C'est ainsi que nous passons une deuxième nuit de train. Mine grise. Nous avons mal à la tête et la gorge irritée. Nous ignorons où nous sommes. Toujours les mêmes bourgades, impossibles à reconnaître. Rien que des ruines, rien que des cendres. Partout, des monceaux de gravats calcinés et une fumée opaque. Pas une âme qui vive. Léna et moi partageons les dernières graines de tournesol. Quelques filles raclent des miettes au fond de leur sac. Franz et Karl n'osent manger. - Qu'est-ce qu'ils attendent pour nous donner quelque chose? - Comment voulez-vous qu'on sache? répond Franz. Patientez un peu!

17

- Facile à dire ! Vous vous en fichez, vous, qu'on crève avant d'arriver! Les deux gars ne bronchent pas. Trop absorbés par leur nouveau boulot. - Karl, demande une rondouillarde, tendant au soldat la conserve qu'elle vient de remplir, vous vous sentez pas rabaissé, d'accomplir cette corvée?

- Fichtre! On préfère vider la pisse que s' faire casser la gueule au front! Avec vous, au moins, on peut plaisanter! Léna et moi ne voulons toujours pas recourir au procédé répugnant. Dieu merci, le jour commence à poindre. Nous avons droit à un arrêt prolongé. Karl et Franz nous autorisent à descendre du train. Nous nous bousculons pour sortir la première et offrir nos fesses nues aux champs de neige fondue, sous le regard indifférent des deux sentinelles. Franz hisse jusqu'au plancher la fille qui vient de l'interpeller. Elle lui demande:
- Quand est-ce qu'on arrive? - J'en sais rien. - Si seulement on avait un peu d'eau pour s' laver! Tu parles d'une civilisation!

- Pas

de civilisation en temps de guerre Jrétorque Karl. Franz renchérit:

- Nous aussi, on est sales J - Sauf que ça a pas l'air d' vous

déranger des masses J

Lvov. On nous distribue une soupe, mélange de chou et de millet.

- Les criminels! s'indignent les plus âgées. lis ne nous donnent à manger qu'une fois par jour, et en plus c'est de la pourriture!
- Calmez-vous J dit alors une jeune femme douce et posée. Rien ne sert de vous énerver! Vous n'y changerez rien! Maintes vérifications. Nous devons attendre. Nous en profitons pour aller remplir nos gamelles et nous laver un peu. Les malades restent dans le wagon. Pas question qu'elles mettent le nez dehors. C'est Franz en personne, qui leur apporte leur ration. 18

Malgré la soupe encore tiède, les filles continuent à claquer des dents. C'est d'un bon feu, dont elles auraient besoin, mais il est interdit d'allumer le poêle quand le train est en gare.

- Vivement qu'on reparte I s'impatiente Franz. J'en ai assez de piétiner. Je vais aux renseignements. Le voici qui revient quelques instants plus tard, des cachets à la ma1n. - On va partir! annonce-t-il. Tenez, voici pour les grippées. Vous avez de l'eau, pour avaler ça ? Nous le regardons, interloquées.
- Ma parole, remarque une fille, notre compagrue les a rendus humains! Le train a repris sa marche. Karl et Franz ont rallumé le poêle et sorti leur harmonica. Léna s'est rapprochée de moi et me chuchote à l'oreille nos vieilles histoires d'école, quand c'était le bon temps au Palais des Pionniers... Il fait gris, il pleut. L'eau dégouline à travers le toit. La fille à la guitare dort dans son coin pour oublier sa faim. Inutile de demander aux soldats quand nous allons arriver, ils ne le savent pas plus que nous. Ils ont rangé leur instrument. TIsont l'air épuisé. Le paysage défile à travers la porte entrebâillée. On se croirait chez nous: les champs, à perte de vue, les maisonnettes en brique rouge, les bouleaux dénudés. La Pologne n'est plus qu'à quelques kilomètres. Nouvelle secousse. Le train s'arrête. On nous fait descendre avec notre bagage. Les préposés aux wagons encadrent les groupes. On nous dit de marcher. Mes pieds et mes jambes me font mal. Ma valise, bien que petite, me tire sur le bras. Le chemin n'en finit pas. Notre long cortège s'immobilise tout de même. dirait une prison! Regardez ces miradors! - Y a pas d' soldats! C'est bizarre... - TIssont peut-être à l'intérieur ? 19

- On

- Bandes d'idiotes, s'écrie une "mama", vous ne comprenez pas que c'est pour nous, ce baraquement? Avec des barbelés, par-dessus le marché! Nous voici entassées sur des lits à trois étages. Je demande à Léna: - Qu'est-ce qu'ils vont faire de nous? TIs préparent quelque chose! Liza et Lydia, la mère et la tante de ma copine, s'efforcent de nous rassurer. Mais elles ne savent rien. Heureusement, entrent Karl et Franz. - Calmez-vous! déclarent-ils. Y a pas d' quoi avoir peur: on vous prépare un autre train. Demain, vous partez pour l'Allemagne. Courage, les filles! Dernières paroles des deux sentinelles. Les Allemands retournent dès ce soir en Russie pour ramener d'autres femmes. C'est étrange, nous regrettons leur départ. Avant la nuit, nous avons droit à une espèce de pâtée liquide. Nous l'avalons sans protester, déjà contentes d'avoir de quoi nous mettre sous la dent. L'estomac rempli, nous sombrons dans un profond sommeil. Deux heures de l'après-midi. On nous distribue une soupe. Les barbelés ont attiré des curieux. Nous échangeons quelques mots avec ces derniers. Nous apprenons que nos interlocuteurs manquent également de tout. Ils sont venus troquer du pain ou du saucisson contre de menus objets. Nous déballons ce que nous avons: l'important, c'est de manger. Tard dans la nuit, nous repartons pour l'Allemagne, mais cette fois, dans de vieux wagons pour passagers. Long soupir d'une locomotive fatiguée de sa course. Nous entrons en gare. Le comité d'accueil de Braunschweig se prépare à nous recevoir : devant chaque wagon, deux uniformes noirs. Nous attendons les ordres. Silence bientôt déchiré par un beuglement: "Raus l" (Dehors !) Nous ramassons notre bagage et nous dirigeons vers la porte. 20

En moins de cinq minutes, nous nous retrouvons groupées le long du quai. Je regarde mes compagnes: elles sont livides. Une demi-heure plus tard, un coup de sifflet strident Nous voilà en rang, deux par deux, traînant baluchon ou valise jusqu'à la sortie. Une foule de curieux, surtout des femmes, nous souhaitent la bienvenue: - Russische Schweine ! (Cochons de Russes I) - Russland kaputt 1(La Russie est fichue I) - Sales communistes! Au travaill Des gosses nous crachent au visage, d'autres nous bombardent de proj ectiles. D'aucunes protestent: - Sales Boches I Devraient plutôt nous r'mercier d' venir partager leur merde 1 Je reconnais la voix. C'est Guitare; elle marche devant nous. Nous avançons péniblement. Les cailloux continuent de voler, les immondices, de pleuvoir, et les filles, de pleurer. Une jeune de notre groupe hurle en allemand: donc, qui est-ce qui l'a voulue, cette guerre? Un habit vert fonce sur l'effrontée, lui administre une gifle. Léna, les yeux exorbités, serre ma main très fort.

- Dites

- Surtout, ne dites rien, murmure Liza, avancez I Nous arrivons à destination: cinq baraques sinistres, entourées de barbelés.
Voici plus d'une heure que nous piétinons dans la cour centrale où l'on nous a rassemblées. Derrière les fenêtres des bâtisses du fond, des visages nous observent avec curiosité. Enfin, escortée par deux officiers de la Gestapo, une fille plutôt jolie sort d'un bâtiment austère. Au-dessus de la porte principale, un panneau blanc, imposant, que dévore, noir, menaçant, un effrayant KO~DANTUR. Les trois s'approchent. La belle se présente:

- Fraulein Galina, votte interprète. Appelez-moi "Fraulein Galina". Mais surtout pas "Galina". Je suis "ces messieurs", poursuit-elle, ponctuant chaque battement de cils en direction des uniformes. Je
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"Fraulein" ou au service de syllabe d'un travaille avec

application. Je vous conseille d'en faire autant chez vos futurs patrons. Elle s'adresse alors à l'un de "ces messieurs". Lequel déplie une feuille. Prend la parole. "Fraulein" traduit: - Défense de sortir des baraques sans en avoir reçu l'ordre. Défense de s'approcher des portes et des grillages. Défense de parler aux occupants des autres baraques... Après les interdictions, les obligations: toujours en rang. Obéir aux ordres... Galina égrène maintenant le chapelet des sanctions, tout manquement à la règle étant sévèrement puni. La litanie tertIÛnée, nous assaillons l'interprète: - Mais pourquoi nous enferme-t-on ainsi? - Qu'est-ce que nous avons fait pour qu'on nous traite comme des criminelles? - Dites-nous la vérité. Où nous emmène-t-on ? - Calmez-vous, répond Galina, laissez-moi vous expliquer. Vous êtes ici dans le centre de regroupement des déportés russes. On va vous tester et vous examiner. Après le "triage", on vous enverra dans une usine ou bien chez un particulier, soit dans une ferme, soit chez un commerçant. Les demandes pleuvent, on ne vous gardera pas longtemps. En attendant, nous devons accomplir quelques formalités. Nouveau battement de cils à l'attention des officiers. Celui qui n'avait rien dit jusqu'alors lui enjoint de nous conduire à nos baraques. On nous laisse libres de choisir notre chambre. Toutes les mêmes, véritables clapiers bourrés de lits à deux ou trois étages, en bois blanc. Nous pouvons également choisir nos compagnes. C'est sur Guitare, que Léna et moi jetons notre dévolu. Nous ne la quittons d'un pouce. Liza et Lydia suivent en maugréant: elles détestent le bruit. L'installation ne dure que quelques instants. "Fraulein" s'affaire autour de nous, sans toutefois quitter des yeux les uniformes. Quatre heures de l'après-midi. Munies de notre gamelle, nous reformons un rang. Galina et son escorte ouvrent la marche, direction les cuisines. On nous donne à chacune une grosse louche de soupe peu ragoûtante mais épaisse, et 22

- Sortir

surtout, un petit morceau de pain. Pas question cependant de savourer ce butin avant que toutes les filles de la baraque n'aient été semes. Un policier nous reconduit jusqu'aux chambres. Comme les autres, je concentre mon attention sur ma gamelle déjà froide. C'est le seul repas de la journée, nous dit-on. Ce repas est une messe. Une communion de femmes et de filles qui, pendant des mois, ont espéré, prié pour un morceau de pain, d'un vrai pain comme celui d'aujourd'hui... Après manger, nous nous sentons mieux, mais l'ennui prend le dessus. - Qu'est-ce qu'on peut bien faire? pleurniche Léna. C'est mortel J Tu n'as rien à me raconter? Discussions, lamentations. Guitare demeure en rettait. Soudain elle se lève, prend son instrument et commence à fredonner un air mélancolique, suivie aussitôt par une jeune, puis une autre, plus âgée. En quelques secondes, la voilà encerclée. - Elle est formidable, cette fille ! s'enthousiasme Léna. - Tu sais comment elle s'appelle? - Non, va lui demander I me dit-elle. - Je n'ose pas. On dirait un garçon. Regarde comme elle est attifée! - Elle porte une Kossovorotka. Et alors? Elle a des boucles blondes à faire rêver I Allez I Essaie 1 Je m'approche, prenant mon courage à deux mains. Bredouille: - Dis-moi... tu sais... nous avons fait le trajet dans le même wagon, et nous ne connaissons même pas ton nom... - Tu parles d'une affaire J Pouviez pas l' demander? Quelles nouilles IJ' m'appelle Anna. Anka, pour les intimes. Me voilà soulagée. Anka me semblait plus terrible que cela. Du reste, je l'avais mal regardée. Ses yeux bleu pâle sont d'une infinie douceur. La porte s'ouvre sur Galina, qui nous annonce: - Interdiction de sortir des baraques avant demain matin. Couchez-vous tôt. Vous passerez à la douche à sept heures précises, juste avant la visite médicale. De toute façon, on vous coupe la lumière à vingt heures.

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- Fraulein GaIina I appelle une fille. - Pas Ie temps I Demain I La chambrée est songeuse. Chacune gagne sa place. Certaines se grattent la tête, d'autres frissonnent. TIfait excessivement froid. Léna se couche contre moi. Elle a envie de parler. - Pourvu qu'on reste ensemble I Comment faire? - Réfléchis. TIn'y a aucune raison qu'on nous sépare. Primo, nous sommes toutes les deux en bonne santé. Secundo, si tu prends l'ordre alphabétique, ton nom vient juste après le mien. - Si ça pouvait être vrai I Et puis, je n'ai pas l'intention d'être chaperonnée en permanence par ma mère et ma tante I Mais elle reprend: - Qu'est-ce qu'on pourrait bien faire? - Ecoute: GaIina est une ordure. Tu n'as pas remarqué son manège? Tu as vu comme elle se pomponne? A mon avis, c'est pas la mer à boire... TIme reste du parfum et de la crème pour le visage. Elle les trouvera à son goût. Avant mon départ, Lionia (mon frère Léonid) m'a offert deux pots de crème, cadeau d'un voisin qui se les était octroyés lors de la mise à sac de Kharkov par les nôtres, juste après l'arrivée des Allemands. Je chuchote à nouveau à l'oreille de Léna : - Et toi, tu as peut-être un petit truc à lui donner ? - Je vais voir dans mon sac, murmure-t-elle, escaladant le lit. Elle ajoute: - Faut pas que maman me voie I Cette dernière ainsi que sa sœur occupent l'étage inférieur de nos lits superposés. Léna fait trop de bruit. Elle va réussir à éveiller les soupçons. Je lui glisse: - T'en fais pas. Ce que j'ai suffira. Monte I Liza nous rappelle à l'ordre, justement: - Les enfants I TIest l'heure de dormir I Et Lydia, de renchérir : - Cessez vos bavardages I Soyez sages I Trop fatiguées pour résister aux injonctions des mamas, nous obtempérons. Nous apprécions en outre notre matelas de paille: s'étendre de tout son corps, allonger, plier, étirer ses jambes, les sentir bien vivantes, après ces dernières nuits, quel bien-être I

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Tambourinements contre la porte. Aboiements répétés: - Aufstehen 1(Debout tout le monde I) - Quoi? Déjà le matin ? J'ouvre un œil. J'ai du mal à réaliser où je suis. TIne fait pas tout à fait jour. A moitié endormie, je traîne en m'habillant. Je ne suis pas la seule. - Remuez-vous! rouspète Galina. N'allez pas mettre les chefs en colère, ça pourrait vous coûter cher ! Le gardien s'égosille: - Raus ! Nous nous précipitons vers la sortie. - Mettez-vous en rang! reprend le roquet. En avant! Suivez-moi! Notre cortège, interminable, avance vers un bâtiment situé à l'écart du baraquement. On nous fait entrer par groupes de trente. On vérifie nos noms, nous introduit dans une vaste salle, puis on nous dit : - Déshabillez-vous! Enlevez tout! Je m'exécute, la mort dans l'âme. Jamais je n'ai paru nue devant qUlconque. Nous attachons nos affaires avec des ficelles qu'on a mises à notre disposition. Un numéro est assigné à chaque baluchon. TIs'agit de ne pas l'oublier: c'est lui qui nous permettra de récupérer nos vêtements, après la désinfection de ces derniers. Nous entrons dans une seconde salle, sorte de bain turc, comme on en trouve chez nous. On nous distribue du savon et des éponges. - Allez 1 Au travaill Et lavez-vous la tête 1 crie une femme de setV1ce. Sur ce, elle nous baragouine quelques mots en russe qu'elle accompagne de gestes pour mieux se faire comprendre. Léna, non moins cramoisie que moi, ne me lâche d'une semelle. Ce qui me gêne surtout, c'est la présence de sa mère et de sa tante. Ce serait plus facile, si je ne les connaissais pas. Je fixe le pommeau de la douche, et puis mes pieds, tâchant de me trouver une contenance. Au bout de quelques minutes, fatiguée de loucher sur mes orteils, je dis à ma copine: - Après tout, qu'est-ce que ça peut faire? Nous sommes toutes pareilles 1Pas vrai ?

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Une fois lavées, la peau rougie et ramollie, l'on nous fait passer dans une salle plus petite. - Débarrassez-vous de vos poux! aboie une seconde femme de service, tandis qu'elle me met un peigne fin entre les mains. Nous protestons: - Quels poux ?! - Passez le peigne... Vous allez voir... Attention, vous n'en avez qu'un pour deux. Je commence... Ô horreur J Les petites bêtes grouillent dans tous les sens! - Prenez votre temps, reprend la Teutonne, fière de son effet. Frictionnez-vous ensuite avec ce liquide. Les commentaires fusent: - Mais d'où elle vient, cette vermine? - Bah! On l'a chopée dans leurs wagons dégueulasses ou dans leurs gares pourries! - C'est parce que nous sommes affaiblies! - Quand c'est la guerre, les poux rappliquent! - Surtout quand on a faim. Souvenez-vous, en 32, on en était bourrés. Puisque l'on a vu pire à cette époque-là, à quoi bon s'alarmer ? Nous nous appliquons donc, deux par deux, à extraire chaque intrus, chaque lente, nous arrachant jusqu'aux cheveux, afin qu'il ne reste dans nos têtes plus aucune trace de cette calamité. La rondouillarde (celle qui a interpellé les soldats sur leur propreté) demande à la préposée: - Dites, ça va durer longtemps, leurs conneries? - Ce n'est que le début Jrépond la bonne femme, d'un ton bourru. - Fichez le camp au diable J Mais l'on entend: - Faites entrer le premier groupe! Au fond de la salle, une table qui n'en finit pas. Derrière, une rangée de Teutons, d'âge mûr, assis confortablement. Un plus jeune les rejoint. L'air qu'il arbore ne présage rien de bon. Nous défilons, l'une derrière l'autre, à plusieurs reprises. Les Inquisiteurs ne laissent rien passer. La moindre anomalie décelée ou subodorée, la file s'immobilise. Nous attendons alors que la malheureuse, mortifiée, ait été regardée sous toutes les coutures.

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Je veux rentrer sous terre. Je tremble de la tête aux pieds à l'idée que l'un de ces doigts horribles puisse me désigner pour me faire subir une telle humiliation. Ce n'est pas tout: les "suspectes" sont mises à l'écart pour un second examen, cette fois "approfondi"... Nous quittons la salle. Je bénis le Ciel et mes parents de m'avoir conçue, malgré mon kilo neuf cents à la naissance, saine et robuste. On nous dit alors: - Pas terminé! En rang par trois! Et la même voix, désagréable: - Espacez-vous! Les bras en l'air IJambes écartées I Nous voilà à peine alignées, en larmes de nouveau, qu'un homme fait irruption dans la pièce. C'est le "jeune". Ge l'ai vu sortir à la fin de la visite médicale.) TI porte une espèce de gros vaporisateur. S'arrête devant chaque femme. Le voici en face de moi. TI brandit la machine à hauteur de mes aisselles et contre mon pubis. L'actionne par deux fois. Me vient alors l'envie terrible de mourir, puis celle, irrésistible, de lui crever les yeux. - Ds n'ont pas honte de traiter nos enfants de la sorte I s'indignent les mamas. Le Boche repasse dans les rangs. Le liquide puant dégouline le long de ma peau. J'ai les yeux qui me brûlent. L'air est irrespirable. J'éternue, tousse, suffoque. Les autres ne vont guère mieux. On nous dirige enfin vers la salle où nous sommes arrivées ce matin. Nous devons attendre encore une demi-heure. Chacune s'ingénie à trouver le coin le moins exposé aux regards d'autrui. Arrivent nos baluchons. Bousculade. Je cherche mon numéro. Me trompe. Fouille à nouveau. Tire le bon. Je m'habille à la hâte. - Ce coup-ci, c'est terminé, soupire Léna, comme l'on nous fait sortir. La matinée est déjà avancée. Décrassées, dépouillées, nous nous sentons légères. Surtout soulagées. Apparaît "Fraulein". C'est le moment de toucher notre ration de soupe. La mélasse est infecte, comme celle d'hier, mais elle tient au corps. Ce soir, nous aurons du pain. Belle consolation en perspective. En fin d'après-midi, Léna revient à la charge: - Qu'est-ce qu'ils vont faire de nous? Tu crois qu'on va rester ensemble?

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- T'en fais pas. Tu te rappelles ce que je t'ai dit ? Aie confiance. - C'est pour toi que je m'inquiète. Moi, j'ai ma mère et ma tante! - Bon, cesse de te tracasser. Viens plutôt par ici. Anka se tient au milieu d'un groupe de filles. Elle accorde sa guitare, tendant l'oreille vers le ventre de l'instrument. Les sons semblent lui convenir. Elle entonne une chanson que nous reprenons toutes.
! Je traîne sur ma paillasse. Je bâille, m'étire, pousse du coude Léna, laquelle dort encore. Les habits verts nous rappellent à l'ordre: ! - Dépêchez-vous! piaille Galina. On nous accompagne aux robinets pour faire un brin de toilette. On nous distribue ensuite un morceau de pain et une boisson qui n'a du café que le nom. Dehors, le soleil a déjà fait son apparition. Nous en apprécions les premiers rayons en attendant qu'on nous appelle. Le bureau de la Kommandantur est bientôt bourré d'hommes assez âgés, les "Herren" Qes Messieurs). Ces derniers sont arrivés ce matin pour nous sélectionner. "Fraulein", en maîtresse femme, n'en finit pas de s'agiter. Voilà qu'elle passe devant nous, accompagnée de deux "patrons". TIs pénètrent dans l'une des baraques du fond et en ressortent aussitôt, suivis de quelques Russes, valise à la main. Nos compatriotes s'en vont travailler dans des fermes. Petit à petit, les groupes s'amenuisent. Les "Adieu l'' et "Bonne chance l'' roulent à travers la cour. J'ai la gorge nouée, et de nouveau, cette fichue impression qu'on arrache une partie de moi-même. J'entends soudain mon nom, puis celui de Léna. On appelle sa mère, mais également sa tante.

- Aufstehen

-Aufstehen

- Dieu

soit

loué I soupire

Liza.

Nous

voilà

toutes

ensemble

I

Remercions Galina I

- Que le Seigneur lui prête vie et bonne santé! renchérit Lydia. Léna et moi avons à peine le temps d'échanger un sourire complice qu'on nous présente un petit homme trapu, habillé en civil, presque chauve, l'air jovial et le regard bleu franc.
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- V oici Herr Drayer, votre interprète Melas Werk, à Hameln.

et responsable

de l'usine

Conduites par notre nouveau guide, nous sommes environ quarante à regagner la gare de Brunswick. Nous avons droit à un vrai train de voyageurs. Les Russes montent néanmoins dans un wagon spécial. Nous voilà reparties. Nous roulons depuis peu. Déjà Drayer annonce: - Préparez-vous! Nous arrivons dans quelques instants! Trois quatre secousses. Le train s'arrête. Coup de sifflet du petit homme, qui crie : - Nous y sommes! Descendez! Schnell ! A mesure que nous reformons le cortège sur le quai de la gare, montent les exclamations: - Regardez comme c'est beau! TIY a de la verdure partout! - La Providence veille sur nous! - Que Dieu nous protège! se signent les plus âgées. - Nous irons à pied, déclare l'interprète. L'usine n'est pas loin. Des maisons propres et cossues, agrémentées de jardins impeccables, à peine en fleur, longent la route. Des badauds s'arrêtent pour nous regarder passer. lis ne disent rien. Je leur trouve l'air triste. Je dois me tromper. Pourquoi le seraient-ils? Ne leur emmène-t-on pas de quoi les aider ? C'est à cet instant, seulement, que je prends consci~nce de ce qui nous arrive. Jusqu'à présent, je n'en ai guère eu le temps. Trop de peine... Trop d'émotions... - Dire que nous allons travailler pour aider les Boches à gagner la guerre! Tu te rends compte, nous allons contribuer à détruire notre pays I Tu admets ça, toi? Mais Léna me répond avec le plus grand calme: - C'est ça, la guerre. Nous sommes là pour aider nos ennemis à la faire contre nous. Je demeure sans voix. Tant de soumission I Tant de résignation I J'en ai froid dans le dos... Liza, alors, de tempêter : - Arrêtez de penser à ces choses I Chto boudiet, ta boudiet J (Advienne que pourra I) Lydia, aussitôt, d'opiner du bonnet:

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- C'est ainsi I Dieu l'a voulu I Maisons et jardins me paraissent tout à coup tellement moins beaux, moins gais, que les fouillis de notre Ukraine.
MELAS WERK. Les grosses lettres peintes en rouge crèvent le mur, unmense. - On ne croirait jamais une usine I - Belle façade, certainement. Mais qu'y a-t-il derrière? Drayer s'impatiente: - Vous aurez le temps de faire plus ample connaissance avec les lieux tout à l'heure. TI faut d'abord aller déposer les affaires dans les chambres. Ce n'est pas loin. A peine deux cents mètres. C'est parti pour l'installation. Après avoir longé la grande bâtisse, nous traversons des rails qui coupent un immense dépôt de charbon, dépassons une scierie, bifurquons à droite, puis empruntons une allée bordée de maisons. Bizarres, ces constructions. TI est vrai qu'elles sont encore loin... et qu'il fait plutôt gris. Nous arrivons... Nos sens ne nous ont pas trompées... Baraques grises et noires, entourées une fois de plus de barbelés. - TIy a erreur! Ce n'est pas pour nous! - Nous ne sommes pas des bêtes! - Attendez que je vous explique I bafouille l'interprète. V ous aurez .d'ici peu une maison convenable. Nous avons été pris de court I Nous n'avons pas eu le temps de vous construire des logements. Croyez-moi, ce n'est que provisoire. - Dites donc, crie une fille, en montrant les clôtures de fils de fer, c'est ça que vous appelez la Grande Allemagne? - Vous n'avez pas honte pour votre pays? hurle une deuxième. Et Anka : - Vous croyez qu'on va bosser pour vous? Pas besoin d' dormir pour rêver ! - Taisez-vous! murmure une mama. C'est un Allemand! TI n'est pas différent des autres I Sur ce, arrive un vieux policier, un gros passe-partout rouillé à la main. L'uniforme ouvre la porte. Nous demeurons interdites. Une vaste pièce, obscure, bourrée de litières à deux étages, serrées les unes contre les autres, laissant juste le passage pour la moitié d'une cuisse... Pas d'armoire... Une unique fenêtre aux vitres opaques 30

donnant sur des barbelés et sur une baraque, semblable à la nôtre, mais plus longue et plus sombre encore... - Entrez! crie Drayer. D'aucunes éclatent en sanglots. L'interprète n'est pas fier. - Calmez-vous IJe vous le répète, ce n'est que provisoire f - Deux fois qu' vous l' dites I Commence à bien faire... C'est de nouveau Guitare. Je me réjouis de la compter parmi nous.

- Bon! reprend Drayer. Choisissez votre lit! Nous avons du travail sur la planche. Et si vous avez faim, il ne faut pas manquer le semcee Faciles d'accès, les couches inférieures vont aux plus âgées. Tout le monde veut évidemment être à portée de la fenêtre. Quelques éclats de voix, et les plus culottées l'emportent. Chaque lit fait office de couchage et de rangement à la fois. Nous y accrochons notre manteau. Ensuite, la valise. Certaines la rangent au pied, d'autres à l'intérieur; les plus méfiantes, à la tête. Nous n'avons pour literie qu'un matelas de paille recouvert de jute, et pour couverture, qu'un bout de tissu grisâtre. Il faut que je change de robe. Je fouille dans ma mallette. A mon plus grand étonnement, j'en tire une paire de petits draps blancs que maman a dû glisser avant mon départ.
Je jette un coup d'œil autour de moi, en quête de parures semblables. Je n'aimerais pas être la seule à posséder un tel trésor. Mais la voix de l'interprète, nerveuse et incisive: - Vous ne croyez tout de même pas qu'on va vous offrir un service spécial !

- On veut juste se rafraîchir f Où est-ce qu'on se lave, dans ce taudis ? - TI Y a un robinet, de l'autre côté! Mais si vous voulez faire une vraie toilette, c'est à l'usine, que vous trouverez des douches. Les lamentations reprennent: - C'est bien beau, l'usine, mais c'est ici qu'on veut se laver, pas ailleurs! - C'est tout ce que vous avez à nous proposer? quarante? Drayer suffoque. Rubicond, il bégaie:
31 Un robinet pour

- Mais puisque j... je vous dis qu... que c'est en attendant d'avoir mieux I Et puis, en voilà assez de v... vos remarques. Si vous ne vous goo.grouillez pas, j'... j'... j' vous laisse tomber ! Nous éclatons de rire.
- Herr Drayer, demande Anka, tout à coup radoucie- par l'émotion du guide, dites-nous un peu qui habite dans la baraque d'en face. Français, répond le bonhomme, rasséréné. jeunes? Des vieux? - Vous les verrez vous-mêmes, au déjeuner. - Je m' demande bien à quoi ils ressemblent I - On est en sécurité, les filles! s'écrie la rondouillarde à l'air déluré. Des hommes à nos côtés, on peut pas espérer mieux !

- Des - Des

- T'appelles ça la sécurité? rétorque une brune, plutôt mince. Avec les barbelés autour, y sont pas près d'accourir, tes Français! Tandis que courent les conversations, chacune a déjà déballé ses robes, son maquillage et se fait une beauté. Drayer, au bord de la crise de nerfs, piaffe, réitère ses menaces, mais parvient à nous mettre dehors. Nous empruntons le chemin de tout à l'heure, ce coup-ci, en sens inverse. Nous ne regardons plus le paysage, nous avons trop le trac. Pensez donc, nous allons paraître devant des étrangers! Nous croisons des Allemandes. Nos appréhensions s'estompent quelque peu: les Teutonnes ne sont guère différentes de nous, hormis les rouleaux sur la nuque, les crans sur le front ou encore les chignons tout en boucles dont elles parent leur tête. - Vous en tirez, des tronches I ricane la rondouillarde. vos frisettes? - T'as - Des
Rapport à pas vu nos tifs? répond la brune. TIs sont tout raplapla! rouleaux, on en a eu, mais de sacrés compresseurs! attendant, soyez heureuses, les p'tites bêtes sont kaputt !

En

- Elle a raison, ajoute la jeune femme douce, à l'air intello. Nous n'allons pas plonger dans le désespoir à cause de ces futilités. - Avancez donc! houspille Drayer.
Cinq minutes plus tard. Nous voici devant la MELAS WERK. Notre guide échange quelques mots avec des hommes en vert puis nous introduit une à une, par la porte du Contrôle. 32

Deux groupes de bâtiments imposants nous barrent le chemin : les ateliers. Devant les "Hallen" A, C et F, s'étendent de grandes pelouses au gazon vert tendre, entourant des parterres de rosiers en boutons, impeccablement taillés. - C'est incroyable! Quelle perfection! - Regardez ces lignes! Et ces couleurs! Drayer se fâche à nouveau: - Arrêtez vos palabres, nous sommes assez en retard I - Comprenez, Herr Drayer! Tout ça... c'est magnifique! Laisseznous admirer! - Vous admirerez plus tard! Suivez moi! Personne, ni dans l'allée, ni dans la cour. Nous revenons sur nos pas. Nous empruntons un escalier, à droite du bâtiment principal. Nous commençons à grimper. Chaque marche accentue notre émoi. Devant nous, une salle immense, bourrée de monde. Réfectoire, mais aussi salle de spectacle, puisque nous sommes entrées par des coulisses. Nous dépassons une scène. Léna est écarlate. Anka et la rondouillarde ne disent mot, pétrifiées comme nous toutes par l'épreuve que nous allons subir dans quelques secondes. Une allée centrale sépare en effet plusieurs rangées de tables et de chaises entièrement occupées, excepté sur la droite, où des couverts tout neufs, en inox brillant, attendent leurs destinataires... Nous respirons un grand coup. Pénétrons dans le parterre. Le cliquetis des fourchettes et des couteaux cesse aussitôt. Seule une grosse mouche collée à un carreau, bourdonnant désespérément en quête d'air frais, ramène le silence à des proportions rassurantes. Des centaines de paires d'yeux sont braquées sur nous. Dans chaque prunelle, la même stupeur: c'est ça, les Russes? Je m'attendais à autre chose! Drayer revient des cuisines. On lui a intimé l'ordre de nous faire asseoir. En guide émérite, il commente: - A gauche, en face de vous, les Français. Tous portent un bleu de travail. - C'est quoi, cet énorme KG ? demande une fille. Pourquoi leur at-on collé ça dans le dos? - Voyons I Cela signifie "Kriegs Gefangen" I Ce sont des prisonniers de guerre!

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- Exactement

- Alors,

ce sont eux, nos voisins? I Mais taisez-vous. Vous poserez vos questions plus

tard I Deux Walkyries arrivent vers nous, poussant un chariot chargé de je ne sais combien de piles d'assiettes creuses et d'une énorme marmite de soupe dans laquelle plongent deux louches non moins gigantesques. Le service est rapide. Nous faisons passer les assiettes. Une fille chuchote: - Vous avez vu leur soupe? Mes enfants! Puis une autre: - C'est de la vraie crème! Les assiettes fument, pleines, odorantes. - Depuis combien de temps, murmure Liza, n'avez-vous pas mangé une chose pareille? La soupe au lait ressemble à de la crème anglaise. Elle sent bon la vanille. Aucune n'ose cependant plonger sa cuiller dans son assiette. Drayer accourt : - Mangez I Ne la laissez pas refroidir I - Comme cet homme est gentil avec nous I nous glisse la tante de Léna. Aucun doute, c'est un saint! Le bruit des cuillers aidant, les langues se délient: - Si ça pouvait être comme ça tous les jours I - Taisez-vous, les Français nous regardent I Coup d'œil vers la gauche. Les KG sont juste à notre niveau. lis nous sourient. Nous leur rendons leurs politesses. Plus loin, des Polonais, des Hollandais et aussi des Allemands. Eux aussi, nous observent. Les Walkyries repassent avec la marmite: - Qui en veut? Quelle question I Tout le monde en reveut J Mais ces yeux rivés sur nous, à l'affût de la moindre maladresse... Nous n'osons tendre notre assiette. Aussi, la femme la plus âgée du groupe, Maria Pétrovna, se dresse-t-elle de toute sa hauteur. Et faisant signe aux Teutonnes qu'elles peuvent nous servir, déclare: - N'ayez pas honte, les filles. Vous avez besoin de vous retaper. Nous ne connaissons pas ces gens. Nous n'en avons que faire. On vous donne à manger? Prenez!

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Tandis que mes voisines lampent la crème, je déguste par toutes petites gorgées pour faire durer le plaisir. Tout tressaille: au fond de mon assiette, le visage d'un bébé exorbités, à la bouche tordue. Je laisse tomber ma cuiller dans ce qu'il me reste Impossible d'avaler. J'ai tellement mal au cœur.

la mienne à coup, je aux yeux de soupe.

Cela ne fait que quelques mois. J'ai l'impression qu'il y a une éternité. Les Allemands progressent. Les hommes valides ont été mobilisés. Les femmes sont dépassées par le trop-plein de travail. Personne pour conduire les tracteurs et les camions. Ce sont des champs entiers de pommes de terre et de betteraves laissés en plan. Les combats aux portes de Kharkov. Tous ces blessés, et tous ces morts. L'angoisse, les provisions qu'on stocke. L'entrée des Teutons dans la ville. Deux jours après, la naissance de Micha. L'occupation. Les réserves qui s'épuisent. Et à la fin de l'automne, plus rien à manger. C'est à cette époque-là que Lionia et moi commençons à assurer le ravitaillement. Maman allaitant le bébé, elle ne peut s'en charger. Nous partons à pied, tous les deux. De la neige jusqu'aux genoux, nous ratissons la région dans un rayon de plus de vingt kilomètres. Le gel a rendu la terre aussi dure que la pierre. Nous ne sentons plus nos mains; nous avons mal au dos et la tête qui tourne. TInous faut deux bonnes heures pour extraire du sol une douzaine de ces betteraves abandonnées. Cela ne nous effraie guère, même si le thermomètre affiche moins vingt degrés. Une fois rentrés à la maison, nous récupérons l'intérieur des tubercules, seule partie encore comestible après qu'on a arraché l'écorce gelée. TI suffit de penser au moment délicieux que nous partagerons en famille pour que disparaissent douleurs et courbatures... Cependant notre périple n'en est pas terminé pour autant. TIs'agit de rentabiliser le voyage. Nous passons la nuit dans le premier village qui se présente à nos pas. Nous tombons souvent sur des gens complaisants qui nous invitent à partager leur repas et nous cèdent ensuite un coin de leur pièce pour dormir. Nous leur offrons en échange des babioles. Nous leur rendons en outre quelques services: 35

un peu de couture par-ci, de raccommodage par-là, une coupe de cheveux, pourquoi pas? Ce qui nous intéresse par-dessus tout, c'est de marchander. Combien d'objets et de vêtements avons-nous pu troquer, contre de la farine, du grain, du lard, des pommes de terre I Les jours fastes, il nous arrive de repartir avec un morceau de volaille et, parfois, une demi-douzaine d'œufs! Maman, faute de lait, cesse de nourrir Micha. Elle prend alors le relais de nos expéditions. Elle s'en va longtemps. Trop longtemps. Je me retrouve chaque fois à la tête de quatre gamins et d'une grandmère malade, lesquels me réclament à manger à cor et à cri. Jamais llonia ne me laisse seule. Nous sommes toujours ensemble pour affronter les hurlements du bébé. Micha se tord. Je deviens folle. Obligée de coucher le petit contre ma poitrine, pour le réchauffer. il cherche le bout de mon sein. il s'endort en tétant. Mais au bout d'une heure, hurle de plus belle. J'essaie de le calmer, en lui donnant du jus de nos betteraves gelées... - Mange, alia. On t'en a remis. Pourquoi pIeutes-tu ? - Rien, c'est Micha... Je pense... - Mange donc. C'est le destin, nous n'y pouvons rien. - Je n'en veux plus. Finis ma part. Léna repousse mon assiette et pose sa tête sur mon épaule. Je pleure doucement, elle aussi. La voisine d'en face nous interpelle:

- Les filles, tenez-vous I Léna rougit et me pince le bras. Quelques Français, interloqués, nous dévisagent.
Dehors, une marche de Schubert, légère. Le soleil irradie sa lumière bienfaisante, égayant les toits des bâtiments. Des promeneurs se hasardent dans l'allée centrale, mains dans les poches ou cigarette aux lèvres. Le calme et la sérénité baignent la cour, étouffant le bruit des machines qui jamais ne s'arrêtent. Comment est-ce possible qu'on fabrique des engins de guerre dans un cadre pareil ? La sirène retentit. Drayer annonce:

- Nous commencerons son atelier.

la visite quand tout le monde aura regagné

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Des ouvriers, hommes et femmes, nous emboîtent le pas, nous détaillant de la tête aux pieds.

- V oiei la Halle A, commence Drayer, en maître des lieux, que nous suivons par groupes de deux ou trois. Le bâtiment est énorme: trente mètres de long sur à peu près autant de large. Partout, des dizaines de bêtes en métal s'activant dans un bruit assourdissant, que notre "saint homme", comme le surnomme Lydia, essaie de couvrir en s'égosillant.
- A gauche, derrière le grillage, l'atelier d'outillage. On y fabrique des pièces de précision... lei, on contrôle les bougies... Maintenant le carré réservé aux tours... Là, les automates... Sapristi! Qu'est-ce que ce jargon? Découpage, fraisage, alésage... Que de mots compliqués! Lesquels, hélas, ne trouvent nulle résonanèe en mon esprit. Je regarde mes compagnes: l'interprête parle pour les murs. Je décroche pour de bon. Je n'ai jamais rien compris à la mécanique. Ce n'est pas aujourd'hui que j'en ferai l'effort. TI y a du reste plus intéressant... Je pousse Léna du coude et lui montre les habits des ouvrières qui besognent à leur machine. J'ai rarement vu une telle abondance de détails. Nous traversons un couloir qui longe la Halle B avant de gravir un escalier qui nous conduit à l'atelier C. Perchées sur de hauts tabourets, des femmes contrôlent à la chaîne les pièces travaillées. Ça n'a pas l'air fatigant. Me conviendrait plutôt... Halle D, temple de la métallurgie, antre du diable. Des hommes faméliques, en pantalon rayé, surveillent la coulée du métal en fusion. Les flammes toutes proches lèchent leur visage rougi.

- Ce

sont les prisonniers

politiques, explique notre guide. Des

policiers les surveillent jour et nuit.
La dernière Halle, la F. Renferme des machines trop compliquées pour que j'en demande l'utilité. Herr Drayer annonce que nous allons passer une deuxième visite médicale. De "triage", demain, à la première heure.

- Encore I Y en a marre I
- TIfaut bien qu'on vous affecte quelque part I En attendant, vous avez quartier libre jusqu'au dîner.

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Retour au baraquement. On nous donne la permission de prolonger la promenade dans la zone des trois cents mètres. Pour un peu, nous embrasserions l'interprète. Un chemin de terre battue nous conduit au bord d'un canal qu'empruntent des péniches venant de la Weser pour rejoindre le Hamel. Nous ayant aperçues, quelques KG en uniforme kaki cessent leur travail. Le policier qui les surveille ne semble pas moins surpris: il en oublie de les réprimander... Quelques minutes plus tard. Assise sur sa paillasse, chacune s'occupe de sa tête. Eh oui! au dîner, il nous faudra de nouveau paraître devant les étrangers. En quelques secondes, voici le dortoir transformé en institut de beauté, avec pour juges, de minuscules miroirs de poche, et pour arbitres, les voisines les mieux averties. Nous procédons à une inspection méticuleuse et méthodique. Les moins pourvues supplient les mieux loties de leur concéder quelque rouge à lèvres, crème ou poudre qui leur redonnera un semblant de fraîcheur. - Quelle idée de vouloir être belle à tout prix I me chuchote Léna. Je sors de mon sac de toile le second pot de crème que Lionia m'a offert. On me l'emprunte aussitôt. Mais lorsque je vois, avec effroi, mon bien circuler de fille en fille, et se vider, chaque fois, avec la même vitesse, j'en saisis l'importance. Je saute de mon lit et arrache farouchement mon trésor des mains de la harpie qui est en train de s'octroyer le reste. - Si on s'en mettait? me souffle Léna. - On peut toujours essayer ! Coup d'œil à droite, coup d'œil à gauche. D'où elles se tiennent, Liza et sa sœur ne peuvent nous apercevoir. Nous nous badigeonnons le visage et les mains. Pas moins de deux couches. - Qu'est-ce qu'on est bêtes! pouffe Léna, les joues roses et luisantes. Comme si on allait les embrasser! La coiffure rajustée, une jolie robe sur le dos et les chaussures étincelantes, nous attendons. Herr Drayer vient nous chercher. L'air est frais, nous hâtons le pas. 38

Ce coup-ci, nous sommes les premières à pénétrer dans la salle des fêtes. Nous ne restons pas longtemps seules: la sirène retentit. Le réfectoire se remplit par vagues successives. Les hommes ralentissent le pas à hauteur de nos tables et nous dévisagent l'une après l'autre. Mais le bruit des cuillers rappelle à l'ordre ceux qui s'attardent. Bientôt, chacun comme chacune a le nez plongé dans son assiette. La soupe est bonne, épaisse, aux légumes frais. Le repas terminé, nous restons là, à bavarder. Les KG sortent. Nous évacuons la salle en dernier. Destination: notre "maison", avec l'interdiction d'en sortir. Des Français marchent dans la cour qui sépare leur baraque de la nôtre. D'aucuns s'a.r.rêtent devant la fenêtre où nous nous pressons. TIs entament la conversation. Nous ne percevons de leurs discours qu'un âpre charabia. - Que cette langue est difficile! - Et peu engageante! - De toute façon, vu le peu de temps qu'on va passer ici, pas la peine de s' casser la tête! Les hommes se font nombreux. TIs veulent qu'on s'échange nos noms. - Moi, Jacques I annonce un beau brun, bien bâti. - Moi, Charles! dit le second, un grand gaillard. Pierre, Robert, André, d'autres encore, défilent ainsi. A nous de nous présenter, maintenant:

- Ïa, Lida ! (Je suis Lida I) débute la rondouillarde, avec un aplomb pas possible.
- Ïa, Uda I dit alors la brune qui se lamentait ce matin, à cause de ses cheveux. Les Français rient parce qu'elles portent le même nom.

- Ïa, Olga, dis-je timidement. Les syllabes écorchées d'un côté comme de l'autre se perdent dans un fou rire général. Nous voulons cependant en savoir plus. Je demande, dans un allemand rudimentaire: - Vous venez d'où? Comme par hasard, ils viennent tous de la capitale. Paris I Qui n'a pas vu "Les lumières de la ville", sur les écrans de nos faubourgs ?
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Quant à nous, la question ne se pose pas: toutes, nous venons de Kharkov, et les Français n'en ont jamais entendu parler... A la fenêtre, on se dispute. Les plus audacieuses ne veulent en aucun cas céder un pouce de leur territoire. De l'autre côté, les Français sont tout aussi agités. Ne nous envoient-ils pas des chocolats par-dessus le grillage? Les friandises sont les bienvenues: nous en avons perdu le goût depuis au moins huit mois. Nous partageons jusqu'aux miettes, que nous laissons fondre doucement sous la langue... Une sentinelle fait rentrer les prisonniers pour l'appel. TI est grand temps de se préparer pour demain. Nous réquisitionnons les moyens du bord: ciseaux, limes à ongles, pinces à épiler... - Prête-moi ta robe, me demande tout à coup la sans-gêne qui m'a vidé les trois quarts de ma crème. Pas le temps de formuler ma réponse. La mère de Léna a déjà pris les devants: - Jete le défends. Cette fille, tu ne la connais pas. Et puis, il n'est pas convenable de porter les affaires des autres. Je n'insiste pas. Maman aurait dit la même chose. Les aînées ont du mal à nous convaincre d'aller nous coucher. Avant de m'endormir, je range mes jolis draps dans ma mallette. Je meurs d'envie d'en habiller ma paillasse. Mais la peur du ridicule l'emporte. Hameln, deuxième jour

Six heures du matin. Herr Drayer nous réveille. Les plus courageuses, évidemment les plus âgées, se lèvent les premières et procèdent à une toilette rapide. C'est plus tard, que les choses se compliquent. Nous nous disputons "le Robinet", jouant des coudes dans les côtes des voisines, donnant force coups dans tous mollets ou chevilles qui se présentent. Notre guide reste planté devant nous. Ne nous quitte des yeux. Le "saint homme" sait cependant mettre ses ouailles à l'aise: - Ne vous occupez pas de moi: je suis votre papa I Tout au moins... pourrais l'être... Sachez que j'ai des petits-enfants I N'ayez pas peur, je ne vous regarde pas I

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Intervient alors Nadia, une belle brune qui se tient toujours aux côtés de l'interprète, lo.rsqu'il nous .rend visite: - C'est vrai, les filles. Nous devrions l'appeler "Papa". TI est si gentil avec nous! Sur ce, elle décoche à l'interprète un baiser si gourmand, si sonore, que nous en restons coites. - Non mais! Elle est amoureuse de lui, ma parole! grogne Liza. - Et elle ne le connaît que depuis hier I soupire Lydia. TIn'y a plus de jeunesse! Huit heures, l'infirmerie. Assisté d'une aide-saignante, le médecin nous attend. Un rapide coup d'œil à chacune, une simple croix apposée en face de notre nom (inscrit sur une liste établie au préalable à Brunswick), et voici la visite terminée. - Nous allons monter prendre un petit déjeuner, annonce Drayer. Ensuite, vous irez travailler. - Comment allez-vous nous répartir? demande alors Nadia. - Vous le saurez dans un instant. Pour le moment, allez vous restaurer. La grande salle est remplie de monde. Nous trouvons chaque assiette pourvue de quatre minces tranches de pain noir, deux fourrées au fromage, deux au saucisson. Du pain I Tandis que l'une des Walkyries, baptisée par nos soins "Grosse Rouquine", nous sert un liquide au goût de chicorée, nos voisins de gauche nous saluent, nous indiquant avec force mimiques que nous sommes en beauté. Nous leur prodiguons maints sourires. Mais notre guide nous entraîne au-dehors. La liste à la main, commence: - J'appelle pour la Halle A... S'ensuit un chapelet de noms, lus avec rapidité. Je, retiens mon souffle. - J'appelle pour la Halle B... Je tremble. Mon cœur bat à tout rompre. - Pour la Halle C... Quelques noms. J'asphyxie. J'entends alors: - Mokroussova Olga. Je n'en crois pas mes oreilles. C'est mon nom, oui, mon nom I Pour l'atelier même où je voulais être affectée I Je remercie la Providence et pousse un long soupir de soulagement.

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C'est alors que quelqu'un me pince très fort dans le dos. Je laisse échapper un cri. Je me retourne: c'est Léna, qui vient d'entendre son nom. Le "saint homme" nous conduit à l'atelier A. Nous présente à nos chefs.

- Heil Hitler J - Heil Hitler J (Il va falloir qu'on s'habitue... Si c'est leur façon de se dire bonjour...) Puis il nous mène à la Halle C.
- Heil Hitler J
J (Le pire, c'est qu'il faut tendre le bras J Si maman me voyait !) La chaîne s'immobilise. Assises devant un tapis roulant, des Allemandes nous regardent, les yeux écarquillés. Le chef nous indique nos places. Drayer nous abandonne. Je me trouve à côté d'une blonde, très maquillée. - Heil Hitler J - Heil Hitler! Et ça recommence. (Mon dieu J Que j'ai du mal J) Elsa, ma voisine, me sourit et me montre ce que je dois faire. TI s'agit de contrôler des pièces d'acier à l'aide d'un instrument rudimentaire et de les remettre, une fois vérifiées, sur le ruban. Le travail est dans mes cordes: pas compliqué et plutôt amus'ant, compte tenu du tabouret tournant sur lequel je suis installée. Malheureusement, Léna se trouve à l'autre bout de la chaîne. Midi. La sirène retentit. Je trouve que la matinée a passé plutôt vite. Au réfectoire, nouveaux bonjours, nouveaux sourires.

- Heil Hitler

- Quel

bonheur, d'être tombées ici ! - C'est quand même bizarre! On n'a pas de pain avec la soupe I - Les Fritz ne mangent pas de pain le midi I - N'importe comment, c'est déjà bien qu'on en ait le matin I - Dis donc, où est passée ta mère? - Sûrement aux... 42

Léna n'a pas le temps d'achever sa phrase. Qui voyons-nous arriver, du fond de la salle, en long tablier descendant jusqu'aux pieds? Quatre Ukrainiennes, les plus âgées du groupe, après Maria Pétrovna. Parmi elles, Liza et sa sœur. La première vient vers nous.

- Vous n'allez pas me croire, les enfants. Imaginez: pendant que Herr Drayer répartissait les postes et que nous autres, étions occupées à débarrasser les tables, le cuisinier est venu, en personne, nous annoncer qu'il nous gardait aux cuisines! Elle jubile. Lydia aussi. Pensez donc! Plus de soucis à se faire pour la pitance du trio !
Après le déjeuner, détente dans les jardins. Les haut-parleurs diffusent un air typiquement "Outre-Rhin". - Léna J Tu te souviens? gym JDis-moi ce que c'est J C'est là-dessus, que nous faisions la

- J' sais plus. Peu importe. Ecoute, plutôt. TI y a tellement longtemps que nous n'avons entendu de vraie musique J TInous faut hélas regagner notre poste... Je me rappelle alors que cette marche est de Strauss. Six heures. La baraque. Ma copine d'école me dit:

- Bah, ce n'est pas aussi dur qu'on - En plus, ça fait passer le temps. - Et puis c'est gai I

le prétend J

- Ne parlez pas trop vite, nous interrompt Liza, nous tendant à chacune une des tartines qu'elle a rapportées de l'usine. Vous risquez de déchanter ! Tandis que les "grandes" se refont une beauté en attendant le retour des voisins, Léna et moi grignotons en cachette notre supplément. Liola doit en faire autant, sa mère travaille également aux CU1Sttles. Les KG apparaissent dans la cour. Nous investissons la fenêtre. Nouvel échange de politesses, dans le même charabia. Et les friandises de pleuvoir également par-dessus le grillage. En guise de remerciements, nous leur proposons une chanson. L'idée ne leur déplaît pas. Anka prend sa guitare et nous donne le la. Les Latins réclament "Les yeux noirs". Comment se fait-il qu'ils 43

connaissent la chanson ? Voilà qu'ils se mettent à en fredonner l'air J Leur sentinelle les observe d'un œil amusé. C'est maintenant aux garçons, d'être surpris: - Vous connaissez Tino Rossi? Fières de les épater, nous entonnons: - "I plio sou la routa, da la now jigouta... " Mais les Français s'esclaffent. Nous ferons mieux la prochaine fois. ..

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CHAPITRE 2

10 avril 1942 Une semaine que nous sommes à Hameln. Les jours se suivent et se ressemblent. Dans la journée, travail et repas à l'usine. Le soir, réunion à la fenêtre, échanges avec les voisins. Les filles de la Halle C avons de la chance: commençant à huit heures et finissant à dix-huit, nous nous levons plus tard que les compagnes travaillant dans les autres ateliers. Robert, un vieux policier à la retraite, a néanmoins du mal à nous tirer du lit. TI nous est pratiquement impossible de nous retourner, à plus de quarante dans la pièce. Aussi, les nerfs à vif, nous nous accrochons pour un r1en. Chaque fois que nous rentrons de l'usine, nous harcelons Drayer avec la même question: - C'est pour quand, ces nouveaux logements? - Vous voyez? bredouille-t-il, plissant les yeux en direction de bâtiments qu'on finit de construire. C'est pour vous. - Quoi?! Ces cages à lapins? C'est ça que vous appelez des logements? - Mais vous y serez bien! répond l'interprète. Vous verrez, vous aurez des chambres toutes neuves, toutes propres. Avec des douches! J'écoute à peine. A quoi bon protester? TIs sont les maîtres. Je marche en silence, à côté de Léna. J'ai le cœur gros. Cela fait trois jours que je la surprends en train de dévorer des morceaux de pain. J'ai la sale impression d'être de trop, au sein de sa famille. Le pire, c'est que je ne sais quelle attitude adopter. Lorsque maintenant nous rentrons de l'usine, je me faufile jusqu'à la fenêtre. Cachée par les autres, je ne la vois pas. Elle peut donc s'empiffrer en toute tranquillité. Je me demande tout de même ce qu'elle a dans la tête. Quand je la prends sur le fait, c'est moi, qui rougis. Pas elle. Je 45

retourne alors à mon lit. J'observe, à l'instar de ma traîtresse de copine, ce qui se passe dans le dortoir. Je m'efforce de paraître naturelle, acceptant jusqu'au morceau de pain qu'elle me tend, avec lequel, bien sûr, je manque de m'étouffer. La nuit, je pleure doucement. Que ces femmes n'aillent pas s'imaginer que je veux leur ôter le pain de la bouche! Nous mangeons suffisamment à Melas Werk... 12 avril Deuxième jour de repos. TI n'y a pas de service au réfectoire, le dimanche, pour le petit déjeuner. Drayer est venu chercher des volontaires pour ramener le café et les tartines de l'usine. Nadia l'accompagnait. Elle ne le quitte plus. Les mamas ne se sont pas privées de lui lancer des sarcasmes: - Regardez cette lèche-bottes! En voilà une tenue I - Quelle honte! TIpourrait être son père! Nadia n'a pas relevé. Au contraire. Elle s'est pendue au bras de son "Papa", histoire de narguer un peu plus les cancaneuses, et l'a embrassé sur la joue. Puis assistée de deux filles, elle nous a distribué l'ersatz de café ainsi que le pain. Comme toutes les tranches n'avaient pas exactement la même épaisseur, d'aucunes ont crié à l'injustice. - La prochaine fois, a-t-elle rétorqué, vous aurez droit à une balance. Vous n'allez tout de même pas vous crêper le chignon pour dix grammes I Midi, la grande salle. Les Français n'ont pas lésiné. Tous rasés de près et les cheveux collés à la brillantine... Pas un pli sur les vestes ni les chemises kaki. Certains ont sorti la cravate. Nous échangeons des regards admiratifs. TIs nous offrent de la bière brune. Nous leur envoyons des baisers. Quant à la soupe, elle est exquise. Nous avons même droit à un gâteau, sorte de galette feuilletée, saupoudrée de sucre. Quatorze heures environ. Drayer en tête, nous partons vers l'est. Nous longeons l'usine Kaminski. On y fabrique des moteurs pour avions. Nous voilà bientôt en pleine campagne. De beaux pommiers en fleur égaient la petite clairière où nous nous reposons un instant.

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