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Les tours du destin

De
358 pages

L'héroïne de ce roman autobiographique a vu le jour en 1949, dans une banlieue de Zurich, à savoir dans la partie germanique de la Suisse. Il s'avère que sa vie va être tout sauf un long fleuve tranquille, à commencer par son enfance: elle a commis le « crime » de naître, bien qu'elle n'ait pas été désirée... Ce que sa mère n'est pas prête à lui pardonner... Plus tard, l'existence de la jeune Linda ne va pas être plus douce : ce sera le parcours du combattant pour survivre. Les lecteurs vont ainsi découvrir une Suisse bien loin de l'image idyllique que bien des gens s'en font... C'est aussi l'histoire rocambolesque d'un amour passionné qu'elle éprouve pour un jeune Français, amour qui va être contrarié en raison d'un climat politique hostile...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-67660-3

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

 

Quand tu as perdu ton soleil, ne pleure pas,
Car tes larmes t’empêcheront de voir les étoiles.

(Proverbe arabe)

Préface

Ce livre couvre les premiers vingt-trois ans de ma vie qui a été tous sauf un long fleuve tranquille…

J’ai ressenti le besoin d’écrire ce roman autobiographique sous une forme peu usuelle, en utilisant le « vous ».

1

Votre nom est Linda Meier, et vous êtes née le 25 mai 1949 dans une banlieue ouvrière de Zurich, en Suisse. Vous êtes l’aînée d’une fratrie de trois, vos sœurs, Claudia et Stefanie ont respectivement deux ans et six ans de moins que vous. Votre famille habite au quatrième étage d’un petit immeuble HLM, dans un logement si étriqué que vous êtes obligée de partager la chambre avec vos cadettes, malgré vos différences d’âges, ce qui est loin d’être une sinécure. En effet, vous devez être constamment sur le qui-vive par rapport à vos objets personnels, souvent détériorés par les deux petits monstres, et vous souffrez cruellement d’un manque de calme et de tranquillité pour lire et faire vos devoirs. Vous donneriez cher pour avoir une chambre rien que pour vous, comme votre amie Ester, qui est fille unique.

Vos sœurs sont toutes deux brunes. Par ailleurs, votre cadette est le portrait craché de son père, elle a les mêmes yeux marron en forme d’amande et des pommettes saillantes comme lui, alors que la benjamine tient plutôt de votre mère dont elle a hérité la forme du visage et ses yeux de chat. Quant à vous, vous avez tout du « vilain petit canard » du conte d’Andersen : vous détonnez complètement au milieu de votre famille, étant la seule blonde aux yeux bleus, dissemblance qui n’a pas manqué de vous intriguer durant toute votre enfance – et pas seulement vous… !

Votre père se prénomme Ed, et il est cantonnier à la ville de Zurich. Il exerce un boulot pénible et ingrat, et l’obligeant à se lever tous les jours aux aurores.

En temps normal, il doit commencer son travail à six heures tapant mais, en cas de chute de neige, il lui arrive d’être mobilisé déjà à quatre heures du matin pour déblayer les routes. Son seul moyen de transport pour se rendre sur son lieu de travail est le vélo, et cela quelles que soient les conditions météorologiques, les tramways ne circulant qu’à partir de sept heures. Dans ces années-là, peu d’ouvriers possèdent une voiture.

Combien doit-il être très frustrant pour lui de devoir se contenter d’un travail purement alimentaire… alors qu’il a véritablement des mains en or et aurait été doué pour bien des métiers manuels et artistiques, si seulement il avait pu faire un apprentissage. Mais, malheureusement, il n’avait pas eu cette chance. Etant l’aîné d’une fratrie de six dont le père avait déserté le foyer, il s’était trouvé dans l’obligation d’être soutien de famille dès la fin de la scolarité obligatoire.

Toutefois, Ed accepte philosophiquement son sort sans se plaindre, sauf quand il souffre du dos, après avoir porté des charges très lourdes.

Puisqu’il commence à l’aube, il termine déjà à 16 heures et, en règle générale, il rentre de suite. En revenant de l’école, vers cinq heures, vous le trouvez alors allongé sur le canapé du salon, où il essaie de compenser son manque de sommeil par un petit somme réparateur.

La plupart du temps, il passe ses week-ends devant son chevalet, qui est installé en permanence au salon, près de la baie vitrée. Lorsqu’il se met à peindre, il oublie tout ce qui l’entoure. Enfin il peut exprimer sa créativité, car c’est un ARTISTE, un vrai de vrai, malheureusement méconnu, comme la plupart des grands de leur vivant !

Il pratique avec beaucoup de talent le fusain, la peinture à l’huile et au couteau. Ses sujets sont principalement des animaux et des paysages. Parfois, selon son humeur, il s’adonne aussi au modelage et à la sculpture sur bois.

Vos parents forment en apparence un si beau couple que les gens se retournent sur leur passage :

Votre père, un beau ténébreux, très brun, grand, mince et à la démarche féline, ressemble de manière frappante au célèbre acteur américain, Grégory Peck, ce qui lui vaut, de la part de ses collègues, le surnom Grég. Il a aussi une belle voix chaude et bien timbrée.

Quant à votre mère, elle s’appelle Gina. C’est une magnifique brune élancée, très typée, avec de grands yeux verts et de longs cheveux noirs bouclés.

Gina est très coquette. Couturière de métier, elle s’est crée une garde-robe de princesse, et son armoire est bourrée à craquer de coupons de tissus de toutes sortes en prévision des tenues qu’elle compte encore à se confectionner. Et le placard du corridor est rempli de chaussures à talons hauts de toutes les teintes.

Contrairement à votre père, elle a la chance de pouvoir se lever tard, sans que cela porte à conséquence par rapport à son travail, puisqu’elle fait de la couture à domicile. En semaine, elle n’est donc rarement debout avant neuf heures, même lorsque vous avez l’âge d’aller à l’école maternelle. C’est à vous de vous chauffer votre lait, bien que vous arriviez tout juste à la hauteur de la cuisinière électrique…

Avec ses longs cheveux noirs, ses grandes créoles en or et sa manière de se vêtir, votre mère a tout d’une gitane. De surcroît, afin de mettre en valeur sa taille de guêpe, elle adore porter des jupes à volants et aux couleurs flamboyantes. C’est aussi une séductrice née, au tempérament de feu…

Votre père l’a épousée par amour – tandis qu’elle n’a contracté cette union avec un ouvrier que sous la contrainte sociale – pour échapper à la honte de se trouver fille-mère. En son for intérieur, elle a toujours considéré ce mariage comme une mésalliance et, frustrée, elle ne se gêne pas de dénigrer son époux à longueur de journée auprès de tous ceux qui veulent bien l’écouter.

Toutefois, son principal souffre-douleur c’est Vous !

– Tout est de ta faute. A cause de toi, j’ai dû me rabattre sur ce prolo et ainsi sacrifier tous mes rêves. Si toi, tu n’avais pas été…

Combien de fois n’avez-vous pas entendu ses récriminations ! Quelle immense douleur et quel sentiment de culpabilité de se savoir responsable des malheurs de sa mère par le simple fait d’exister… !

Vous cachez votre souffrance et essayez de vous racheter auprès d’elle par mille petites attentions, et en vous comportant en enfant modèle et docile, dans le vain espoir qu’elle finisse un jour par vous aimer…

Dans cette incessante quête d’amour et de reconnaissance, vous allez jusqu’à casser votre tirelire rouge en forme de cochon pour pouvoir organiser une petite fête d’anniversaire pour elle, alors que vous êtes à peine haute comme trois pommes et obligée de solliciter l’aide de votre voisine de palier pour confectionner un gâteau. Vous vous êtes donné beaucoup de mal pour préparer un beau buffet sur la table du salon : Le gâteau, sur lequel vous avez planté des petites bougies ; des petits canapés au jambon que vous avez garnis avec des rondelles d’œufs durs et des cornichons ; et une carafe de sirop de grenadine.

Evidemment, pour cette grande occasion, vous avez sorti la belle vaisselle : de la porcelaine blanche aux bordures dorées. Vous avez aussi mis des jolies serviettes en papier blanc, sur lesquelles vous avez dessiné des cœurs coloriés en rouge.

Une fois vos préparatifs achevés, vous vous mettez avec vos sœurs à la fenêtre pour guetter votre mère. Vous brûlez d’impatience qu’elle rentre du travail et puisse admirer vos prouesses. D’avance, vous imaginez sa joie et son étonnement…

Mais, une fois de plus, vous recevez une douche écossaise : Votre mère n’apprécie pas votre surprise – bien au contraire ! Son irritation va encore en augmentant lorsqu’elle apprend que vous vous étiez fait aider par votre voisine de palier. Elle considère que cela la met dans la position de se sentir redevable envers cette dernière…

Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Quoi que vous déployiez comme effort, durant votre enfance et aussi plus tard comme adulte, aux yeux de votre mère vous êtes et vous resterez celle qui a fait son malheur et, consciemment ou inconsciemment, elle vous en voudra toujours pour cela…

Heureusement, il y a vos merveilleux grands-parents pour faire un peu la contrebalance ! Plus tard, ils vous apprendront que, jadis, ils s’étaient proposés de vous élever, mais que votre mère avait refusé par orgueil, et par peur du « qu’en dira-t-on ».

En effet, votre mère, égocentrique et vaniteuse, veut toujours avoir le beau rôle auprès de la parenté et des amis. Et, la plupart du temps, elle y parvient, car c’est une manipulatrice hors pair, qui maîtrise aussi à la perfection l’art de la victimisation, en diabolisant son mari. Elle passe pour une mère aimante et entièrement dévouée à ses enfants et une épouse martyre. Pourtant, Dieu sait combien c’est faux…

Vous souffrez énormément de son rejet affectif et de ses agressions verbales fréquentes. Piètre consolation : parmi ses trois filles, vous n’êtes pas sa seule tête de turc, Claudia en prend aussi régulièrement pour son grade.

– Tu es aussi idiote que ton père !

Cette violence vise évidemment son conjoint qu’elle cherche à dénigrer et, à défaut, se reporte sur celle de ses filles qui lui ressemble physiquement le plus.

Ed supporte stoïquement le caractère acariâtre de son épouse. Au début de son mariage, fou d’amour pour elle, il lui avait trouvé mille excuses. Puis, au fil du temps, descendu de son petit nuage et confronté à la dure réalité, il s’abstient de répliquer par égard pour ses enfants, lorsqu’elle cherche à le provoquer en présence de ses filles.

C’est un père sévère. Vous vous faites toute petite lorsqu’il prend sa grosse voix, chose qui arrive si vous laissez traîner vos affaires dans le salon – il déteste le désordre – ou si vous vous baladez avec des godasses toutes crottées.

Mais, contrairement à votre mère, il n’est jamais partial, il traite ses trois filles de la même manière.

Si votre père évite de répondre aux agressions verbales de son épouse en votre présence, votre mère ne perd généralement rien pour attendre. Il s’explique avec elle, quand vous êtes couchées. Combien de fois, à travers les cloisons, vous entendez la voix de votre père tonner et les jérémiades et les insultes de votre mère.

Par ailleurs, bien des soirs, c’est Ed qui déclenche une scène de ménage… précisément chaque fois, lorsque de bonnes âmes lui rapportent qu’il porte de nouvelles cornes…

En effet, si Gina réussit à faire passer son mari pour le grand méchant loup auprès de sa famille, il n’en est pas de même pour ses voisins… qui ne sont pas tous aveugles et muets.

Il faut dire que votre mère ne fait preuve d’aucune discrétion en ce qui concerne ses relations extraconjugales, vous êtes bien placée pour le savoir puisque, lorsque votre père effectuait son service militaire annuel obligatoire, elle ne s’était pas gênée pour recevoir le soir l’un de ses amants dans votre propre appartement, alors que vous et vos sœurs étaient présentes. Certes, Claudia et Stefanie étaient encore trop jeunes pour saisir les tenants et les aboutissants, mais pas vous…

Et il y a aussi toutes ses amourettes de vacances… En effet, pratiquement chaque été, vous et vos sœurs partez seules avec votre mère dans les Grisons, Ed n’obtenant que rarement ses congés annuels pendant cette période, ce qui arrange bien votre mère. Ces quelques semaines passées loin de son mari représentent pour elle une bouffée d’oxygène, l’occasion rêvée pour s’éclater… ! Les noms de certains de ses nombreux flirts vous trottent encore dans la tête. Entre autres, vous vous rappelez très bien d’un certain Guido, de nationalité italienne, portier dans un hôtel, comme aussi d’un beau ténébreux conduisant une jeep rouge. Evidemment, c’est vous, l’aînée, qui êtes chargée de veiller sur vos petites sœurs, lorsque votre génitrice à mieux à faire… En guise de remerciement, vous avez régulièrement droit au même chantage affectif.

– Si tu tiens quelque peu à ta mère, ne t’avise surtout pas de piper mot à ton père, que ce soit sur mes sorties ou mes amis. Tu le connais, il est tellement vieux jeu et jaloux comme un tigre qu’il en ferait toute une histoire.

Evidemment, vous ne voulez pas que votre mère se fasse disputer. Par conséquent, vous gardez le silence sur ses aventures extraconjugales, ce qui vous place dans une situation cornélienne par rapport à votre père. Vous vous sentez affreusement coupable envers lui… !

Si Gina cherche à s’éviter les foudres par rapport à ses flirts de vacances, sa vanité prend le dessus sur toute prudence lorsqu’elle a l’occasion de mettre plein la vue à tous ces prolos du quartier, auxquels elle se sent si supérieure…, comme ce fameux jour où, vêtue de ses plus belles toilettes, elle se fait promener dans le quartier en Bentley, au vu et au su de tout le monde. Les langues vont évidemment bon train, mais pour elle, ce moment de gloire vaut bien une dispute avec son mari… sauf que cette fois, c’est VOUS qui allez trinquer et faire les frais de la sexualité débridée de votre mère… !

En effet, le lendemain, votre amie Ester vous informe, toute gênée, les yeux gonflés de larmes, que ses parents ne l’autorisent plus de vous côtoyer, justifiant leur décision avec le dicton « telle mère, telle fille ». Vous pourriez dévergonder leur fille…

Vous pleurez toutes les larmes de votre corps, profondément affligée par cette nouvelle et en même temps révoltée de cette injustice. Vous n’avez rien fait pour mériter d’être traitée ainsi, vous êtes une fille sérieuse ! Votre seul tort, c’est d’être la fille de Gina…

Pour la première fois, vous éprouvez un profond ressentiment envers elle. Et vous n’êtes qu’au début de vos peines…

En effet, quand vous avez quinze ans, un nouvel homme fait son apparition dans la vie de votre mère. Elle le rencontre lors d’un spectacle d’enfants, auquel vous et vos sœurs participez et qui a pour but de collecter des fonds pour le « Pestalozzi Dorf », un village d’enfants, qui accueille des orphelins du monde entier.

Il s’appelle Jules. C’est un bel homme, grand, brun, bien bâti, avec des épaules carrées, un visage énergique comme taillé à la serpe et un nez en bec d’aigle. Psychologue d’enfants de profession, mais ayant appris le métier de menuisier, il prête main forte au montage et démontage des décors et encadre les jeunes artistes.

Jules a douze ans de moins que votre mère, mais paraît plus vieux que son âge. Pour Gina, la rencontre avec lui bouscule toute son existence – c’est le coup de foudre – elle voit en lui son alter ego – l’homme qu’elle attendait depuis toujours ! « Je le veux et je l’aurai – et pas seulement pour une nuit – il m’épousera ! » Elle s’en fait le serment !

A première vue, cela semble plutôt mal engagé ! Elle est obligée d’en convenir, en analysant lucidement la situation :

– Pour commencer, il y a le fait qu’elle soit déjà mariée, ce qui est un obstacle de taille. Elle sait qu’Ed s’opposera à toute demande de divorce, jusqu’à ce que ses filles soient élevées. Sur ce point, il a toujours été catégorique. Il tient à ce que ses enfants puissent grandir dans un foyer composé des deux parents, chance que lui n’a pas eue.

– Qu’elle soit la mère de trois gamines encore mineures – elle est consciente que ce serait pour beaucoup d’hommes une bonne raison pour prendre leurs jambes à leur cou. Toutefois, en ce qui concerne Jules, ce « handicap » sera au contraire un atout maître qui pourra lui servir de prétexte pour le voir souvent… en faisant appel à lui en sa qualité de psychologue d’enfants… ! Pour la suite des opérations, elle fait confiance en ses qualités de séductrice… Ce ne devrait pas être trop difficile de le mettre dans son lit ! Elle sent obscurément que Jules doit être assez inexpérimenté avec les femmes.

– Evidemment, le plus difficile dans l’histoire, ce sera de se faire épouser par lui. Elle ne peut pas lui donner des descendants, étant donné qu’elle s’est fait ligaturer les trompes après la naissance de Stefanie… Si seulement elle avait su… !

Gina décide de faire momentanément abstraction de ce dernier point, qui n’est pas encore d’actualité. On verra le moment venu ! Une chose après l’autre…

Avec méthode, lentement mais sûrement, telle une araignée, elle tisse sa toile. Pour commencer, elle demande à Jules fréquemment des conseils par rapport à l’éducation de ses filles, ce qui fait que l’homme devient un hôte régulier de votre maison, même quand Ed est là. Votre père ne trouve rien à y redire, puisque Jules vient pour vous et vos sœurs…, ce qui est effectivement le cas, du moins au tout début… mais pas pour très longtemps… !

Claudia et Stefanie se réjouissent toujours beaucoup de ses visites, car il leur consacre du temps et il est à leur écoute. Vous aussi, vous aimez discuter avec lui, car il se montre plus ouvert que votre père sur bien des points. Probablement, parce qu’il est plus proche de votre génération et qu’il a reçu une éducation différente.

Toutefois, il ne vous a pas échappé que votre mère a des desseins sur Jules, même si elle s’efforce de le cacher. Mais jamais, au grand jamais, vous n’auriez pu imaginer ce qui va se produire quelques semaines plus tard… !

C’est une journée pluvieuse de novembre. Vous avez été obligée de quitter l’école avant la fin des cours, parce vous êtes brûlante de fièvre – sans doute, avez-vous attrapé la grippe. A peine arrivée chez vous, alors que vous vous trouvez encore dans le vestibule en train de déboutonner votre manteau, on sonne avec insistance à la porte. En regardant par le judas, vous distinguez deux messieurs en costume de ville. Interloquée, vous leur ouvrez. L’un deux vous tend un bristol : « Police criminelle ! Votre père est-il à la maison ? »

Stupéfaite, vous secouez la tête en signe d’assentiment et pointez votre index en direction du salon : « Je pense que oui. Il doit être en train de faire un petit somme, » finissez vous par articuler.

A votre ahurissement, les deux hommes vous écartent sans ménagement et pénètrent dans votre logement sans y être invités. Ils entrent dans le salon et se dirigent tout droit vers le canapé sur lequel votre père dort.

Réveillé par le bruit des voix et sentant une présence, il ouvre les yeux. L’un des inspecteurs lui brandit sa carte de visite sous le nez : « Police, veuillez nous suivre ! »

Votre père les regarde abasourdi, puis il se lève, blême. Vous le voyez partir, encadré des deux policiers. C’est la dernière image que vous garderez d’Ed pendant des années. Elle vous poursuivra pendant longtemps et hantera votre sommeil…

Extrêmement choquée, vous vous précipitez hors de votre appartement. Vous descendez les quatre étages comme un zombie et dehors vous courrez, comme si vous aviez le diable aux trousses, tout droit devant vous et sans but, sur le trottoir qui mène vers le bourg.

Soudain, un homme sort en courant du café-bar que vous venez de dépasser et happe votre bras : « Linda ! » C’est Jules.

– Viens !

Il vous tire à l’intérieur de l’établissement où vous découvrez votre mère, tranquillement assise devant une tasse de café.

En voyant le regard de connivence qu’ils échangent, vous comprenez qu’ils ne sont pas étrangers à ce qui vient d’arriver à votre père… Aussitôt, vous en obtenez confirmation.

– Nous ne savions pas que tu serais présente, s’exclame votre mère, comme pour se justifier.

– Mais pourquoi la police a-t-elle emmené papa ? Cette question est un cri de désespoir.

Jules vous regarde avec compassion et met le bras autour de l’épaule de votre mère, d’un air protecteur.

– Parce qu’il a fait quelque chose de très mal – il a violé Claudia ! Ta pauvre mère n’avait pas d’autre choix que de le dénoncer auprès des autorités… Gina acquiesce d’un signe de tête en reniflant, un mouchoir en papier à la main avec lequel elle essuie une larme de crocodile.

– Ce n’est pas vrai – je ne vous crois pas !

C’est un cri. Des sanglots vous secouent et des larmes ruissèlent de vos yeux. Vous regardez les deux acolytes d’un air incrédule.

– C’est pourtant la stricte vérité !

Jules vous regardant droit dans les yeux, poursuit.

– Etant donné les circonstances, nous jugions préférable d’éloigner tes sœurs temporairement. Ce matin, je les ai donc conduites chez ma mère en lui expliquant la situation.

Il regarde sa montre et se lève.

– A ce propos, il va falloir que j’aille les rejoindre.

Vous et votre mère, vous vous levez également et le suivez. Jules vous raccompagne jusqu’à l’entrée de votre immeuble, avant de prendre congé.

Quelques minutes plus tard, vous voilà seule avec Gina dans votre appartement et vous pouvez enfin poser à votre mère la question qui vous brûle les lèvres. En la regardant bien en face, vous n’y allez pas par quatre chemins.

– Maman, peux-tu me jurer que tu n’es pour rien dans tout cela, que tu n’as pas tout simplement inventé cette histoire pour pouvoir te débarrasser d’un mari devenu gênant ?

Le visage de Gina devient rouge écarlate et ses yeux vous lancent des éclairs.

– Comment oses-tu parler à ta mère ? De toute façon, tout cela ne te regarde pas, Ed n’est même pas ton père !

Et vlan ! C’est la deuxième bombe de la journée… ! Vous regardez votre mère ébahie.

– Alors, si je comprends bien, tu m’as raconté des bobards toutes ces années, en prétendant que tu avais épousé Ed à cause de moi. Tu m’accusais de t’avoir gâché ta vie… ! Et moi, j’ai tout gobé et culpabilisé…

– Non, je ne t’ai pas menti, j’ai simplement omis quelques détails… ! Je me suis effectivement mariée avec Ed, parce que j’étais enceinte de toi – sauf que ce n’était pas lui le père…

– Tu appelles ça un détail… ?

– Je n’ai pas à me justifier auprès de toi ! Pour ta gouverne, sache qu’Ed était parfaitement au courant de la situation, je ne le lui ai rien caché. D’ailleurs, comment j’aurais pu ? Quand nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire de sa mère, j’étais déjà au cinquième mois de ma grossesse, ressemblant à une baleine. Cela ne l’a pas empêché de tomber amoureux de moi au premier regard, et nous nous sommes mariés deux mois plus tard. Il a tenu à ce que ce soit avant ta naissance, voulant ainsi m’éviter la honte d’être fille-mère et à toi d’être cataloguée comme bâtarde.

– C’était plutôt généreux de sa part – pour le remerciement qu’il a eu… !

– Ne sois pas insolente !

Vous vous mordez la lèvre. Vous avez du mal à vous abstenir de riposter et de dire à votre génitrice qu’il n’y a que la vérité qui blesse… Mais, vous savez que ce n’est pas le moment de la braquer encore d’avantage, si vous voulez avoir une chance qu’elle réponde à vos questions !

– Alors qui est mon vrai père ?

– Cela ne te regarde pas ! De toute façon, il est mort ! dit-elle méchamment, les lèvres pincées et vous fusillant du regard.

Vous insistez.

– Dans ce cas – montre-moi au moins une photo de lui ! Le visage de Gina se ferme.

– Je n’en ai jamais eue ! De toute façon, il te suffit de te regarder dans une glace – tu es son portrait craché ! Chaque fois que je pose mes yeux sur toi, tu me rappelles ce salaud qui a bien voulu de moi dans son lit, mais qui a refusé de m’épouser après m’avoir engrossée. Soudain, je n’étais plus assez bien pour lui ! Quel salopard !

Les yeux de votre mère crachent des flammes. Visiblement, elle lui en veut à mort. Personnellement, vous ne vous sentez pas le droit de porter un jugement sur votre géniteur, sans connaître sa version des faits. Il avait peut-être tout simplement réalisé… un peu tard, certes… à quel genre de femme il avait affaire et ne voulait pas aliéner sa vie pour elle.

– Maman, dis-moi au moins son prénom ! De quelle nationalité était-il ? J’ai le droit de connaître mes origines !

– Il s’appelait Heinz, né en Allemagne, de mère allemande et de père suisse. Ses parents, fervents opposants au régime nazis, n’ont pas voulu que leur deux fils soient enrôlés, ils les ont donc envoyés en Suisse, où j’ai rencontré les deux frères à l’occasion d’un bal.

– Quel était le métier de mon père ?

– En Allemagne, entraîneur de chevaux – il a gagné d’ailleurs plusieurs médailles. En Suisse, par contre, dans la période après-guerre, il n’y avait pas de débouchés dans ce domaine, ce qui l’a contraint à changer de profession. Il a suivi un stage de reconversion pour devenir carreleur. Maintenant, assez parlé de ce minable, je ne veux plus revenir sur ce sujet !

Et elle se ferme comme une huître. Il n’y a plus rien à en tirer, ni ce jour, ni les mois et années à venir…

Après le départ d’Ed, beaucoup de choses changent dans votre vie de tous les jours. Entre autres, vous avez enfin une chambre pour vous toute seule ! Ce miracle est dû au fait que Gina ne travaille plus comme couturière. Par conséquent, son ancien atelier a pu être transformé en chambre de Claudia et Stefanie, à condition d’y mettre deux lits superposés. En fait, étant devenue soutien de famille, Gina a pu bénéficier d’un stage de recyclage à la poste débouchant sur un emploi de factrice.

La voilà en pleine euphorie : Un nouveau métier, un nouvel et jeune amant, la liberté retrouvée – votre mère nage dans le bonheur ! Et vous, vous êtes pour la première fois amoureuse…

Il s’appelle Eric, nouvellement arrivé dans votre classe. De taille moyenne, une tignasse blonde comme les blés, les yeux rieurs couleur azur, c’est un éternel boute-en-train au charme irrésistible. Tout son être vous fascine : son physique de jeune premier, sa gaîté, son raffinement dans les manières et dans le langage. Vous planez, vous rêvez jour et nuit de lui, votre cœur bat la chamade dès que vous l’apercevez. Vous vous consumez les jours de congés scolaires et durant les vacances, car sans lui, la terre vous semble dépeuplée…

De nature pourtant assez timide, vous faites tout pour attirer son attention. Lorsque votre idole lance l’idée de jouer une pièce de théâtre lors de la fête d’école, vous passez une nuit entière à écrire un scénario, que vous lui soumettez le lendemain matin. Vous vous êtes inspirée d’un de vos livres favoris – il s’agit évidemment d’une histoire d’amour !

Vous vous faites tout un film. Dans votre esprit, vous vous voyez déjà monter avec lui sur les planches – évidemment, vous dans le rôle de sa bien-aimée – et vous l’entendez vous déclarer sa flamme…

Eric est enthousiaste.

– Bravo, Linda, tu m’épates ! J’ignorais que tu avais de telles capacités ! Tu as fait un super boulot, nous allons jouer ta pièce !

Vous rougissez jusqu’aux oreilles. Enfin, il vous regarde…

Eric, en tant qu’organisateur né, ne perd pas de temps. Tout excité, il rassemble immédiatement autour de lui les élèves intéressés par un tel projet. Puis, ensemble, ils procèdent au casting.

Il est décidé à l’unanimité qu’Eric jouerait le principal personnage masculin, étant donné que ce rôle lui ira comme un gant… guère étonnant, puisque vous avez écrit la pièce pour lui… Il sera également le metteur en scène. Pour le rôle d’Elianor, vos camarades choisissent la belle Béatrice, et non pas vous. Vous éprouvez un immense dépit à l’idée qu’une autre donnera la réplique à votre idole…

Vous ne monterez pas sur les planches…, vous êtes reléguée au poste d’assistante d’Eric, chargée de l’aider à confectionner les costumes et à fabriquer les décors. C’est plutôt frustrant pour vous… jusqu’à ce que vous découvriez que cette fonction comporte finalement bien des avantages insoupçonnés…, comme ceux de pouvoir passer vos après-midi de congé avec et chez Eric, et cela pendant plusieurs semaines ! Quel bonheur !

Fils d’un magnat de l’industrie et de la finance, sa famille fait partie du gratin de Zurich. Ils possèdent une très belle villa avec parc et piscine dans un quartier résidentiel et emploient des domestiques aussi bien pour entretenir la maison que pour les extérieurs. Cela représente un monde de différence avec le modeste cadre de vie qui est le vôtre. Vous vous sentez terriblement intimidée.

Heureusement, Eric sait vous mettre à l’aise.

Puis, arrive la fête de l’école, qui a toujours lieu le dernier jour d’école avant les grandes vacances. Ce jour-là, les parents assistent aux derniers cours de leur progéniture et peuvent ainsi se rendre compte des progrès de leurs enfants. Votre classe terminera cette année la session en produisant le spectacle.

Vous vous levez le matin, toute fiévreuse – pourvu que la pièce soit un succès, vous vous êtes tous tellement investis !

Généralement, le jour de la fête de l’école, tout le monde se met sur son trente et un, aussi bien les élèves que leurs parents. Grand-père vous a offert pour cette occasion une magnifique paire de chaussures vernies de couleur noire. Vous êtes aux anges – pour une fois, vous aussi porterez des souliers neufs et à la mode ! La plupart du temps, vous devez vous contenter de « finir » les vieilles godasses d’une cousine plus âgée, lorsqu’elles sont devenues trop petites pour elle, nonobstant qu’elles soient souvent encore trop grandes pour vous et de toute façon pas du tout adaptées à vos pieds qui sont bien plus étroits que ceux de votre cousine. Mais, vous devez faire avec, bien que cela vous oblige à traîner les pieds, ce qui ne vous donne pas une jolie démarche. Mais, aujourd’hui, ça va être différent, avec vos nouvelles sandales…

Toute joyeuse, vêtue de votre plus belle robe, vous vous dirigez vers le placard pour les enfiler. Votre regard se fige devant l’étagère vide – elles ont disparus… !

Votre sang ne fait qu’un tour : Claudia ! Cela ne peut être qu’elle, votre petite peste de sœur ! Quelle garce ! Rageusement vous serrez les poings. Si vous la teniez…

Vous lui en voulez à mort… et encore d’avantage à vous-même d’avoir manqué de prudence… Connaissant votre cadette, vous auriez du prendre vos précautions en cachant vos précieuses chaussures, étant donné que ce n’est pas la première fois que Claudia vous joue un tour !