Les trois étoiles de la ceinture d'orion

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À plus de quarante ans, le narrateur, Allemand né à l'époque d'Adolf Hitler, apprend que son père qu'il n'a jamais connu est un officier soviétique fait prisonnier de guerre. Avec cette révélation, il réalise que tout ce qu'il croyait quant à son identité, ses origines, sa conception de la vie n'était que mensonges.
Par crainte pour leur vie et aussi pour des motifs politiques, les membres de sa famille ont été contraints, à l'époque du IIIe Reich, d'inventer de toutes pièces une histoire qui les protégerait des menaces nazies. En effet, c'est non seulement son père mais aussi sa mère et les parents de cette dernière qui risquaient d'être cloués au pilori, envoyés en camp de concentration, voire exécutés pour « souillure de la race ».
Le narrateur brise les mensonges et tabous et décide d'enquêter. Il arrive à la conclusion que son père, qui avait été fait prisonnier par les Allemands, a été très probablement accusé par Staline de collaboration et déporté dans un des camps de la mort de Sibérie du Nord. Au début des années 70, l'auteur rencontre un ami, dans Berlin Ouest encore entouré par le Mur. C'est le début d'une vie commune pour les deux hommes. Ce n'est que bien plus tard, lors de la chute de l'Union Soviétique, qu'ils apprendront que leurs grands pères respectifs se sont combattus sur le même front lors de la grande offensive à l'Est.
À la même époque, à l'occasion de la chute de l'Allemagne de l'Est, le narrateur se découvre en Ukraine un demi-frère, le fils aîné de son père disparu…


Jürgen Benecke est né en 1944 à Dresde, a passé son enfance à Wittenberg, la ville de Martin Luther. Il a fait des études de germanistique, de musique et de théâtre à Cologne. Depuis 1975, il vit à Berlin. Il écrit depuis 2000.


Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999994499
Nombre de pages : non-communiqué
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1.
LA MORT
2003
Jamais il n’avait poussé un tel cri. Un caillot venait de boucher une artère de son cerveau, provoquant une douleur fulgurante. Les fonctions vitales étaient atteintes. Au deuxième cri, je me suis levé de mon fauteuil, interdit, et c’est inquiet, à pas hésitants, que j’ai pénétré dans la chambre. Il était enfoncé dans son fauteuil, grimaçait de dou-leur, les yeux fixant le plafond. Comme quelqu’un que la mort avait touché, il s’écria: – Qu’est-ce qu’il m’arrive?Je passais mon bras sous son épaule, pendant qu’il cherchait à retrouver de l’air. J’étais terrorisé: – Mais qu’est-ce que tu as, mon lapin?– Je ne sais pas, répondit-il. Ses yeux écarquillés ne restaient pas en place. – Respire, respire profondément. Il faut que tu respires, s’il te plait. Son «oui» me sembla plus calme. Tout en le soutenant, j’arrivais à attra-per le téléphone. Ma décision d’appeler les secours sembla l’apaiser. Comme pour me rassurer, il murmura: – Ça va déjà mieux. – Tu es sûr? – Oui. Et avec ce oui, sa tête retomba sur son épaule. Ses yeux bleu-gris devinrent fixes. Et c’est dans mes bras qu’il cessa prati-quement de respirer. Il venait de sombrer dans le coma.Tremblant, mais d’une voix relativement assurée, j’ai appelé l’ambulance, tout en le serrant dans mes bras. Les lèvres de Fred étaient devenues flasques, mais j’essayais coûte que coûte de le réanimer en lui faisant du bouche-à-bouche. C’était un peu comme si je l’embrassais sauvagement. Mais cet air que je lui insufflais ressortait en sifflant. Il était inconscient, sa respiration était devenue complètement chaoti-que. Subitement, je réalisais que notre vie commune ne serait plus jamais comme avant.
Sargon, notre fils, était rentré à la maison en toute hâte. J’avais réussi à le joindre sur son portable, alors que l’ambulance, toute sirène hurlante et gyro-phare allumé, pénétrait dans notre rue à la vitesse d’un escargot. Lorsqu’il
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arriva dans l’entrée, Fred était étendu sur le sol, inconscient, sous assistance respiratoire. Les ambulanciers nous firent sortir sans ménagement. Je les en-tendis maugréer à propos de la corpulence de Fred qui leur compliquait la tâche. Désemparé, Sargon me prit dans ses bras. Mais mes yeux, ma bouche et ma gorge étaient sèches, comme le lit d’une rivière tarie. Plus aucune larme ne coulait.
Nous avons rendu visite à Fred de nombreuses fois cette nuit-là, et le len-demain matin, et l’après-midi, et le soir, et la nuit suivante. Mais il ne devait jamais sortir du coma. Il était en soins intensifs. Doucement, nous lui murmurions à l’oreille que nous l’aimions, nous caressions ses tempes argentées, nous embrassions déli-catement ses lèvres desséchées entre lesquelles s’échappait, au milieu des tuyaux d’intubation, une haleine fétide. Les yeux embués de larmes, nous lui assurions qu’il n’existerait aucun endroit dans l’infini que notre amour ne pourrait pas atteindre. Mais nous ne savions pas si ce message lui arrivait encore ici, sur terre, ou déjà dans cet infini inconnu… – Il n’y a plus d’espoir, murmurai-je doucement en contemplant Fred, in-conscient. L’infirmière me prit la main et secoua la tête. «Non, plus vrai-ment», répondit-elle. Et Sargon, notre petit trésor, se détourna et pleura dans son mouchoir. Nos retours à la maison se déroulaient par des nuits glaciales, qui sentaient la neige. Jupiter brillait de tous ses feux, et les rossignols sanglotaient. Le mercredi après-midi, Fred rendit son dernier souffle. J’arrivai quelques secondes trop tard et trouvai le corps de mon ami, de mon chéri, encore chaud. Alors que j’embrassais ses lèvres et que je fermais ses yeux, je sentis son corps se refroidir rapidement. Sargon entra dans la chambre. Sargon, notre trésor, qui ne pouvait croire que son grand amour nous avait quittés pour tou-jours. Nos larmes se transformèrent en torrents de Babylone. Nous tombâmes à genou et priâmes, désemparés, ce Dieu que nous nous ne connaissions pas mais qui avait permis cela. Jamais de ma vie je n’avais vu un homme mort, un cadavre. Fred était le premier, blanc comme de la cire et maintenant complètement froid. Nous lui fîmes de longs, très longs adieux. L’écran de l’appareil de contrôle derrière le lit affichait un gros chiffre, fixe: 0. A partir de maintenant, je serai seul avec Sargon. L’époque où nous bril-lions dans le ciel, tels les trois étoiles de la ceinture d’Orion, l’époque de Fred, était terminée.
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2.
LES DEUX PÈRES
1941
Jamais Alfred le Vieux, natif de Schwarzenbach-an-der-Saale, petite ville de Bavière, n’aurait pu s’imaginer que le destin l’enverrait un jour dans l’immense Russie. C’était la guerre. «La grande guerre pour la patrie», comme on avait alors coutume de le dire alors en Union Soviétique, et comme on l’appelle encore aujourd’hui, même si l’Union Soviétique n’existe plus. D’une manière inattendue, Alfred, alors sur le front de l’Est, avait obtenu une permission de dix jours pour passer des vacances au pays, dans sa petite ville bavaroise de Schwarzenbach-an-der-Saale. «Tu vas voir, m’est avis qu’on ne se reverra pas de sitôt», avait-il déclaré à Frieda, sa femme, alors que se terminaient ses dix jours de repos. Le garçon, qu’il avait eu avec elle, avait bien grandi, malgré les privations de la guerre. Mais aucun des deux ne savait que dans le ventre de Frieda poussait déjà leur deuxième enfant, fruit de la dernière nuit torride d’Alfred avant son retour sur le front de l’Est. Un ca-deau d’adieu en quelque sorte. L’absence d’Alfred le Vieux dura longtemps. Le cadeau d’adieu était âgé de sept ans lorsque son père revint, fatigué et usé, des camps de prisonniers soviétiques. Le fils aîné était déjà bien séduisant du haut de ses quinze ans. Il faisait tourner les têtes, non seulement des filles, mais aussi de ces femmes que la guerre avait transformées en veuves éplorées. Le deuxième fils, conçu pendant la permission, découvrit ce père fatigué et usé. Ils restèrent étrangers l’un envers l’autre. Un an avant la fin de la guerre, Frieda avait mis au monde son deuxième enfant, toute seule. Elle l’avait baptisé du nom de son prisonnier de père, Al-fred. Ce n’est que bien plus tard qu’Alfred le Jeune, alors étudiant à Berlin, choisira le diminutif du prénom paternel, Fred. Juste avant sa dernière permission, Alfred le Vieux avait vécu, sur le front de l’Est, la grande boucherie qu’avait été la bataille de Kharkov. Une légère blessure lui avait sauvé la vie. Pour cela, il avait été décoré de la croix de fer, et plus tard d’une autre médaille qu’en raison de l’hiver glacial, on avait sur-nommée la «médaille de la viande congelée». La guerre avait fini par lui sourire. Sa blessure lui avait en effet permis de ne plus monter au front, et il avait été affecté à un camp de transit, derrière les lignes, où il était chargé d’accueillir et de trier les prisonniers ennemis.
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A cette époque, un officier ukrainien de l’armée soviétique nourrissait une certaine sympathie pour les Allemands. Pas spécialement pour Hitler, mais dans la mesure où il fallait choisir entre deux maux, ne fallait-il pas mieux préférer l’Allemagne sous Hitler plutôt que l’Union Soviétique sous Staline? Ce que nous savons en tout cas de Petr Sergejevitch Tkatschenko, officier soviétique, c’est qu’il était issu d’une famille traditionnelle, bien pensante, chrétienne, bref de la bonne bourgeoisie ukrainienne. Et surtout antistali-nienne. Petr Sergejevitch Tkatschenko, tout juste âgé de vingt ans, avait été fait prisonnier par les Allemands. Il venait donc d’être évacué vers le camp de transit, derrière la ligne du front, et répondait poliment aux questions des offi-ciers de la Wehrmacht, peut-être même à celles d’Alfred le Vieux, de Schwar-zenbach-an-der-Saale, petite ville de Bavière? Avec ses cheveux blonds et courts, ses fossettes craquantes, Petr était un beau garçon. Il venait de cette lointaine Ukraine, quelque part entre Kharkov et Taganrog, là où commence la steppe, d’un de ces petits villages cosaques qui peuplent les îles du fleuve Dniepr. Né tout juste après la grande révolution d’octobre, il avait grandi à l’écart à la fois de la pauvreté du moment et de l’euphorie de la révolution. La maman de Petr était originaire de Mer Noire. Elle portait le nom grec de Xenia et avait été élevée dans la tradition d’une famille bien pensante. Le dimanche, maman Xenia chantait de sa voix cristalline les cantiques de la liturgie orthodoxe. Etant le plus jeune des fils, Petr avait le droit d’accompagner sa mère à l’église. Son frère aîné, qui portait déjà l’uniforme du Komsomol, l’organisation de la jeunesse communiste, n’avait pas ce droit. Les Komsomolets en effet ne prient pas. Petr avait fait des études brillantes à la célèbre école des cadets de Toula et était devenu officier de l’Armée rouge. Il y avait appris quelques rudiments d’allemand, la littérature et la philosophie allemandes. Il y avait aussi lu et étudié les grands auteurs classiques allemands sur la conduite des guerres. Il jouait également très bien de la guitare, et par les belles et chaudes après-midi d’été, revêtu d’une chemise de sport et d’un pantalon de lin, il chantait avec ses amis:
«Hei, dolinoju, hei shirokoju kosaki idutj!»
Comme ses camarades, Petr portait l’uniforme des officiers soviétiques avec l’insolence de la jeunesse. Lorsque, le soir, il se retrouvait avec les jeunes officiers et les Komsomolets, c’était pour célébrer quelque chose que cette jeunesse révolutionnaire d’à peine vingt ans n’avait pas hérité de l’ancien
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monde russe: le tango de la jeune Union Soviétique. Conquérir des bras fémi-nins était chose facile pour Petr. Il devrait de toutes les manières épouser une de ces filles pour le meilleur ou pour le pire. Certes, rien n’était fixé, mais c’était inévitable pour un citoyen soviétique. Mais pour l’instant, il préférait vivre dans le présent, sans se poser de questions. Le tango que Petr réclamait sans cesse à l’orchestre n’était pas une chanson d’amour, mais un tango in-croyablement sensuel, le «tango de l’amitié»:
«Mon ami, lorsque tu me caresses Avec ton regard tranquille et doux Le monde rayonne de nouvelles couleurs Et le ciel tremble et gronde
Après les rires, je partagerai la douleur De la séparation d’avec toi. Laisse moi prendre ta main Bientôt je serai loin d’ici Notre tendresse et notre amitié Nous uniront à travers le monde Nous procureront une passion et une patrie Et nous rendront plus heureux que l’amour»
… wesselja tschass i blj raslukij…
La voix sensuelle, vibrante et palpitante du chanteur enveloppait Petr qui en perdait presque la raison. Les deux bras entourant les épaules de ses cama-rades, la casquette d’officier renversée sur la nuque, il écoutait, ivre de bon-heur… Si la guerre n’avait pas éclaté, il aurait terminé ses études et serait proba-blement devenu professeur. Mais c’était la guerre. En violation de tous les traités, l’Allemagne d’Hitler avait envahi l’Union Soviétique. Et Leira était tombée enceinte! Leira Nikolajevna, que Petr avait faite mère en s’abandonnant au moment présent, n’était pas du tout la femme qu’il lui fallait. C’était une communiste convaincue et une stalinienne inconditionnelle… Mais Staline n’avait pu em-pêcher le petit moment d’inattention lors de leur nuit d’amour à tous les deux… En catastrophe, juste avant de partir au front, il avait fallu se marier. Ainsi, l’enfant était assuré d’avoir un père, qui plus est un officier de l’armée soviétique. «Il faudra que tu le mettes au monde sans moi», avait-il expliqué à Leira Nikolajevna, en caressant son ventre arrondi. Et il avait senti l’enfant bouger, cet enfant qu’il ne connaîtrait jamais.
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Alfred le Vieux, ce simple soldat responsable du tri et de l’acheminement des prisonniers de guerre ennemis, et le prisonnier Petr Sergeijewitsch Tkats-chenko, officier de l’armée soviétique, auraient sans aucun doute pu se ren-contrer lors de la bataille de Kharkov. De fait, ils se faisaient face, chacun de son côté. Ce n’est que plus tard qu’Alfred le Vieux, qui entre temps était de-venu père à Schwarzenbach-an-der-Saale, fut fait prisonnier dans un camp soviétique, alors que Petr Sergeijewitsch Tkatschenko, également devenu père dans la ville ukrainienne de Kharkov, était évacué en Allemagne comme tra-vailleur forcé.
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