Lettre à un auditeur : l'Afrique à petits pas

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Voici le témoignage d'un attachement profond et réciproque, entre une voix de radio et des millions d'auditeurs du continent africain. Cette expérience insolite de grand reporter, toute entière consacrée à l'importance de la santé dans le développement, invite à découvrir l'Afrique à petits pas. Pendant 30 ans, sur l'antenne internationale de RFI, Colette Berthoud a déroulé le fil d'Ariane saisi un jour de 1973 au Cameroun. Il s'agit aussi d'une réflexion personnelle destinée aux jeunes que cette carrière attire.
Publié le : mardi 1 novembre 2005
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EAN13 : 9782296415256
Nombre de pages : 310
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Lettre à un auditeur : l'Afrique à petits pas www.librairieharmattan.com
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harmattanl@wanadoo.fr
ISBN : 2-7475-9319-3
EAN : 9782747593199 Colette Berthoud
Lettre à un auditeur :
l'Afrique à petits pas
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
FRANCE
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Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa — RDC ITALIE BURKINA FASO
1053 Budapest HONGRIE La piste s'élance parmi les herbes fauves. Le vent de la course les
fait ployer et onduler comme des vagues. Je suis un lion, un tigre,
une panthère sortie de la savane... Je cours, je cours de plus en
plus vite, une frénésie, une force irrépressible me jette en avant,
les herbes deviennent floues, voilà que je m'envole ! J'étais donc
un oiseau... Je monte par paliers, lourde, si lourde puis bientôt si
aérienne, si légère ! Etrange sensation d'entre vie et mort. Me
voici comme à chacun de mes voyages semblable à cet oiseau qui
me causa un jour de mes sept ans une telle répulsion : il
émergeait d'un livre de contes animé par des languettes, avec des
pattes de lion, un pelage de panthère, des ailes d'aigle, une tête de
tigre et des défenses d'éléphant. Ainsi suis-je à chacun de mes
périples africains ce drôle d'animal hybride ni tout à fait d'en
haut, ni tout à fait d'en bas, parfois si terrestre, d'autres fois si
aérienne. Si je n'avais cette hantise de revenir bredouille, sans
éléments pour faire mes émissions, j'aimerais me laisser porter
par la rencontre avec l'autre, sans avoir rien préparé, rien connu à
l'avance. Souvent, quand j'arrive quelque part en Afrique, je me
fais le reproche de n'avoir pas assez anticipé la mission, mais
quand tout s'achève, je sais intimement que la petite part de
découverte, d'aventure que je laisse s'installer dans mes
reportages participe aussi de leur spontanéité, de leur désir
d'approcher au plus près des réalités.
7 L'Afrique, le soir, à la sortie de l'avion glacé, c'est un peu le
retour au ventre chaud de ma mère. J'en éprouve comme le
foetus les balancements, les bruits sourds, les sensations moites,
les battements du coeur, les faims, les somnolences, les odeurs, la
soif et l'angoisse solaire qui vous étreignent la gorge, qui vous
troublent l'esprit. J'ai pensé parfois y mourir de détresse,
d'abandon, de tristesse mais aucun autre continent ne m'a à ce
point possédée depuis l'enfance.
L'Afrique ! A ce seul mot mon coeur bat. Surtout n'y touchez
pas ! Elle n'appartient qu'à moi ! Je ne permets pas qu'on la
blesse, qu'on la tourmente, qu'on la déforme, qu'on la vilipende.
L'Afrique n'appartient qu'à elle-même. Pas plus à moi qu'aux
autres étrangers, c'est vrai, mais par le coeur je lui suis si
intimement liée que j'en ai conçu sans doute quelque suffisance.
Qu'on me le pardonne ! C'est qu'elle m'a donné tant de signes
d'amour, l'Afrique ! Nul ne saura jamais exprimer à quel point
nous nous sommes aimées. Personne n'y a jamais rien compris,
pas même moi.
Pour oser accoucher de ces quelques lignes, j'ai comme au temps
de mes grands reportages en plein stress, aidé ma pudeur de
quelques verres de bière blonde. Je le sais, ça ne se fait pas mais
je suis une pudibonde qui n'aime pas s'exposer nue au grand
soleil sous le regard des autres.
Quand me manquait soudain l'inspiration qui fulgure et rend
votre papier palpitant, insolent, sur l'antenne où vous le lancez,
j'ose l'avouer, j'ai tâté de ces mixtures de houblon, le temps d'une
déraison, d'une chronique à l'autre bout du monde.
Etrangement, à chaque fois que je cédais à ces tentations, on me
trouvait excellente plus que de raison.
8 Mais à vous proposer ce périple à travers trente années de
divagations africaines, faudra-t-il que je m'alcoolise à chaque
page ? Je n'y suis pas décidée car je ne cherche pas à vous séduire
par ces récits palpitants de ceux qui voyagent plus dans leur tête
que dans leur corps. Je voudrais seulement vous mettre en éveil
afin, comme on dit dans ma Bourgogne natale, que l'eau vous
vienne à la bouche en lisant ce parcours atypique de journaliste,
si peu classique car bien éloigné des thèmes qui font recette dans
les librairies.
L'Afrique se vend mal. Qu'importe ! Je n'ai pas envie de vous la
vendre mais de vous la donner telle que je l'ai reçue avec ses
plaies à panser puisque j'avais choisi cette étrange voie, le
journalisme de santé, pour aborder, sur RFI, ce continent qui
cumule toutes les calamités.
Pourtant ce n'est pas la maladie mais l'être humain qui, au cours
des trente années passées, a retenu toute mon attention au point
d'en oublier le temps. Le temps qui passe et vous dit un beau
jour qu'il est temps d'aller voir ailleurs si j'y suis encore, si je sais
faire autre chose que d'écouter l'Afrique.
9 I Il était une voix
Je suis entrée chez vous la respiration courte, la voix mal assurée.
Vous avez dû être un peu surpris par ce timbre de gamine qui
prétendait vous apprendre ce qu'est la malaria, comme si cette
maladie des tropiques avait encore un quelconque secret pour
vous.
Mais pour moi, tout était insolite. Je découvrais un trio infernal,
l'insecte, le parasite et l'homme, liés par une impérieuse
nécessité : se développer ! Un univers inconnu, tragique et
fantastique à la fois, s'ouvrait tout à coup sous mes pas parce que
j'avais, un jour de printemps propice aux illusions les plus folles,
décidé de me faire peur devant un micro.
Une fois franchi le seuil mythique de la Maison de la Radio, avec
cette belle assurance qui caractérise les timides, j'avais eu quelque
peine à me décider à frapper à cette porte grise aussi avenante
que celle d'une prison. Une inscription, Afrique Inter, désignait
aux rares connaisseurs l'un des derniers vestiges de l'ancien Poste
colonial français, une radio en ondes courtes inaugurée par le
Maréchal Lyautey, au cours de l'Exposition coloniale de 1931. Je
n'étais pas encore née.
Quarante-deux ans plus tard, un jour d'avril 1973, c'était un
programme quotidien de quelques heures destiné au continent
noir qui, en dehors de cette concession, se voyait octroyer
généreusement nos annonces d'embouteillages circulatoires, les
cours de la bourse et toutes les fantaisies d'un programme
radiophonique parisien, celui de France Inter. Après un premier
reportage d'essai au cours duquel je découvris que la malaria et le
11 paludisme ne faisaient qu'un, je fus admise dans ce petit cercle
qui fonctionnait en vase clos. On n'y était pas exigeant sur les
capacités vocales. Même si je ne savais pas la poser, il paraît que
j'avais "une voix", c'était déjà bien... Qui plus est, on la trouvait
plutôt "marrante" pour faire passer des sujets rébarbatifs.
On ne se bousculait pas pour postuler à Afrique Inter. D'ailleurs,
qui connaissait à Paris cet embryon de radio en dehors des
militaires, des missionnaires, des anthropologues ou des
coopérants de retour d'Afrique ? Là-bas, paraît-il, nous étions
très écoutés. Ce n'était pas le cas à Paris où Afrique Inter,
diffusée sur ondes courtes, était inaudible. Aucune
reconnaissance immédiate ne venait flatter l'ego.
Mais moi, l'air de rien, je réalisais le rêve de mes dix ans :
découvrir l'Afrique ! Mieux ! Je le doublais d'une autre vanité
enfantine : « Parler dans le poste ! »
J'avais été bercée par la TSF dès l'enfance : "la Famille Duraton,
Sur le Banc, Reine d'un jour," puis initiée plus tard à ma vie de
jeune mère au foyer par "Le passe-temps des dames et des
demoiselles", rendez-vous quotidien du Poste Parisien annoncé
par la Petite musique de nuit de Mozart et la douce voix de
Danièle. J'en répercutais certains jours les informations copiées à
la hâte à mes voisines au cours de réunions de quartier où se
vendaient des instruments de cuisine en plastique increvable.
Certaines apportaient une recette de gâteau ou l'expérience d'un
nouveau produit ménager, moi je les informais sur les derniers
conseils des pédiatres, spécialité encore trop luxueuse pour la
plupart d'entre nous, le médecin de famille faisant d'ailleurs
parfaitement l'affaire en ce temps-là.
12 Telle avait été mon université, un apprentissage sauvage des
connaissances médicales au fur et à mesure qu'elles sollicitaient
ma curiosité Mariée très jeune, aussitôt mère et à quatre reprises,
j'avais pour seul diplôme, à l'âge où les jeunes filles sortent de
leurs études universitaires, mon bagage de mère de famille, vécu
au jour le jour avec tous les égarements d'une débutante car,
pour cette profession-là, il n'existe aucune formation, aucune
école. Tout juste le souvenir, déformé par le prisme de l'enfance,
de la manière d'agir des parents inconsciemment reproduite,
parfois rejetée.
Bien des années plus tard, j'évitais encore d'évoquer mes
connaissances hétéroclites difficilement acquises en raison de la
brièveté d'une scolarité abrégée l'année du Bac, faute de moyens
financiers. Mais en revenant au monde du travail, après l'entrée
en maternelle de Christophe, le petit dernier, j'avais d'instinct
couru vers le rêve d'être journaliste grâce aux hasards d'un
placement comme stagiaire sténodactylo dans un quotidien
parisien. On m'avait affectée au service du courrier des lecteurs.
Un jour, la journaliste qui signait du prénom Béatrice un petit
billet à la "Une" du quotidien, remplaça son papier par l'une de
mes lettres, sous sa signature. J'en conçus une telle fierté que mes
prétentions d'autrefois remontèrent illico à la surface.
Il me semble que l'on qualifie souvent de "hasard" des
phénomènes mal identifiés. Etait-ce vraiment hasard ou
prédestination d'avoir été propulsée dans un quotidien où j'avais
si peu de chances de me voir admise sans ce stage providentiel ?
Et s'il était écrit quelque part que je devais devenir journaliste
contre vents et marées ? A l'âge de onze ans, quand je remontais
du catéchisme à Saint-Bénigne, avant de me rendre à l'école, je
m'arrêtais régulièrement dans le hall de La Bourgogne républicaine et
dans celui du Bien Public, place Darcy, à Dijon, afin de
13 contempler les photos en noir et blanc des reporters et lire les
légendes qui les accompagnaient. J'éprouvais en ces lieux la
même fascination que dans la salle de cinéma où, pour rien au
monde, je n'aurais voulu manquer les actualités qui précédaient
toujours le film.
J'avais la plume sur l'aile, comme on disait dans mon entourage,
c'est-à-dire une facilité innée à me lancer dans d'incessants
projets, une vraie fringale de découvrir d'autres pays, d'autres
gens. Je possédais aussi quelque aisance à exprimer mes
sentiments par l'écriture. Par la voix, c'était une autre affaire ! J'ai
toujours manqué de confiance en moi. Ma chance, j'en suis
intimement persuadée, tenait surtout à l'initiation précoce à la
lecture que je devais à ma mère. Je lisais couramment dès l'âge de
cinq ans. Mes jeux préférés avec elle étaient la lecture à haute
voix, la dictée et la récitation de poésie.
Par le truchement du bouche à oreille, et grâce aux conseils
bienveillants d'un vétéran du métier, je me dirigeai vers la presse
écrite féminine : le Petit écho de la mode m'accueillit sans difficulté.
J'écrivais des témoignages sur la vie de famille dont l'humour
semblait plaire. J'étais lancée en douceur dans un univers
inconnu qui, en ce temps-là déjà, se laissait difficilement pénétrer
sans diplôme et surtout sans réseau.
Le monde de la radio fut une autre découverte : je croyais
comme la plupart des auditeurs que les entretiens étaient réalisés
en direct avec la présence réelle des invités. La table de montage
et la paire de ciseaux pour "nettoyer" les interviewes me
laissèrent perplexe. Par chance, à Radio France, la corporation
des techniciens de la fonction publique était intransigeante en ce
14 temps-là : le journaliste n'avait pas le droit de "monter" lui-même
ses reportages. Sans aucune formation, j'en aurais été bien
incapable.
J'appris ainsi aux côtés d'hommes chevronnés l'art des ciseaux de
coiffeur qui rend tous les orateurs excellents et le discours fluide,
qui bannit le bégaiement et les redites. Quand je dus finalement,
quelques années plus tard, prendre à mon tour les ciseaux —
économies obligent, désormais nous devions monter nous-
mêmes nos émissions — je connus des soirées harassantes.
Au reportage de terrain succédait le moment du choix crucial —
et désormais solitaire — de la petite phrase. Je me disais que tôt
ou tard, elle me vaudrait des problèmes si jamais la personne
interrogée se voyait réduite à aussi peu de temps. Ne risquait-elle
pas de me juger malhonnête ? J'ignorais alors que le narcissisme
moderne — se contempler "sur" les ondes et non plus dans
l'onde — est assez partagé. Le plaisir qu'il procure nous absout de
nos insuffisances journalistiques.
Mais il y avait d'autres écueils : je coupais souvent la bande trop
court et faute d'avoir laissé du souffle à mon interlocuteur, le
mot était "avalé". Il me fallait réparer l'erreur. Je recollais le
morceau prématurément jeté dans la poubelle, difficilement
retrouvé parmi les déchets, mais à l'envers parfois, et tout à coup
une langue étrangère insolite s'intercalait sur la bande-son. Il ne
restait plus qu'à décoller le ruban et à le remettre dans le bon
sens. Sans compter nos machines obsolètes, une récupération du
vieux matériel de Radio France, dont le freinage brutal entraînait
de superbes chandelles. La bande s'envolait littéralement en l'air
et, retombant sans que l'on ait le temps d'intervenir, s'entortillait
autour du support jusqu'à devenir étroite comme de la ficelle.
15 S'ensuivait alors un véritable jeu de patience : pas d'autre solution
que de démêler l'écheveau et de couper les morceaux abîmés,
d'où la nécessité de retrouver une autre issue dans le propos.
Mes pauvres enfants et leur père ne me voyaient guère rentrer la
veille de l'émission car je quittais généralement la Maison de la
Radio bien après minuit, les épaules lourdes, pour arriver en
voiture quarante kilomètres plus tard et reprendre le train de sept
heures du matin. Ce fut une période de grands tourments : ma
mission de mère de famille n'était pas convenablement assumée
même si les enfants bénéficiaient de la présence de leur père.
L'émission passait en direct à huit heures trente, je ne pouvais
courir le risque d'éventuels embouteillages routiers.
De drôles d'idées m'assaillaient dans mon train de banlieue. Je
me disais : « si je rencontre un Noir, ça va marcher ». Si je n'en
voyais pas, j'étais angoissée. Curieuse superstition ! Aujourd'hui,
le train d'Evry, à la même heure, ne transporte plus que quelques
rares autochtones, la plupart des voyageurs sont Africains du
Nord ou originaires de l'Afrique subsaharienne.
J'avais intégré tout à coup un monde farfelu bien éloigné de celui
dans lequel je vivais. Toutefois, par certains aspects, cet univers
de la radio que je tentais d'apprivoiser ne m'en rappelait-il pas un
autre, pas si lointain ? Etait-ce réminiscence inconsciente de mon
périple scolaire à l'école privée ? Je ne sais, mais je ressentais en
studio la même atmosphère qu'en la chapelle sombre de mon
pensionnat Notre-Dame des Anges à Dijon où j'avais aimé les
moments de recueillement dans l'odeur entêtante et quelque peu
sensuelle des lys et de l'encens. Il régnait dans les studios du
direct une quasi mysticité à laquelle nos invités contribuaient un
tantinet en entrant avec précaution, sans parler, pour ne pas
troubler l'officiant ou plutôt... le journaliste à l'antenne. La petite
16 lampe rouge à la porte du studio n'était-elle pas semblable à celle
qui atteste à l'église de la présence du Saint-Sacrement dans le
tabernacle, intimant respect et silence ?
Plus tard, je découvrirai que les mandarins les plus intimidants,
les plus cassants dans leur service, perdaient en ces lieux
beaucoup de leur superbe et devenaient ainsi plus accessibles.
Cette petite brèche dans leur personnalité souvent arrogante me
les rendait plus humains et j'usais, en ces moments-là, d'une
complicité de ton que je ne me serais jamais permise en d'autres
lieux.
Quand je m'entendais, dans une sorte de dédoublement
schizophrène, lire mes lancements d'émission devant ces pontes,
je pensais intimement faire figure de simplette. Avec le temps,
j'apprendrai que ces préambules souvent les désarmaient en leur
démontrant qu'on attendait surtout d'eux qu'ils soient des
pédagogues et non des puits de science prêts à noyer l'auditoire
de leur savoir. Somme toute, j'excellais à faire l'âne. Je crois que
l'auditeur, lui, se retrouvait dans ma soif d'apprendre et de
comprendre. Et que dire du luxe insolent qui m'était offert : à
mes questions les plus diverses, j'allais directement chercher la
réponse chez les plus grands spécialistes, les plus renommés. Seul
le journalisme vous autorise un tel toupet. Les refus de coopérer
à mon émission étaient rares.
Au sein de la Maison de la Radio, la rupture d'avec ma vie banale
de femme au foyer me faisait ressembler peu ou prou à la
Bécassine de mes livres d'enfance, s'étonnant de toutes ses
rencontres. Un matin, dans les couloirs, je croisai Moussa, un
stagiaire sénégalais, accompagné d'un vieil homme en boubou
blanc brodé, très digne. Le jeune homme se précipita vers moi et
me dit :
17 — Colette, aide-moi, je t'en prie, c'est urgent, il me faut avant
onze heures un local vide tourné vers l'est.
Stupeur passagère, les astreintes du monde musulman nous
étaient moins familières qu'aujourd'hui. Il ne restait plus que trois
minutes. J'abrégeai ma réflexion et l'air très convaincu, je les
introduisis dans une toute petite cellule de montage ouvrant sur
la Tour Eiffel. Le vieillard avait tout juste la place pour
s'agenouiller sans se cogner à la table de montage.
— L'Est, c'est bien par-là ? me demanda encore Moussa inquiet.
Je n'osai le détromper, la pièce était orientée plein sud. Tant pis
pour la Mecque, Allah me pardonne !
Je découvrais aussi des personnages incroyables tel Amédée,
producteur mégalomane qui, chaque soir, ramenait dans le
bureau que nous partagions à six, des hordes de musiciens
hétéroclites, dénichés ici ou là, tous plus chevelus, nattés,
bariolés, empanachés de boubous extraordinaires les uns que les
autres. A le voir vêtu comme un camelot, on l'imaginait mal
fréquenter les quartiers rasta de la capitale et pourtant il s'y faisait
passer pour un grand producteur de radio, offrant quasiment la
gloire à toutes ses recrues. Son studio, en direct s'il vous plaît,
était une vraie cour des miracles. Les artistes débarquaient vers
dix-sept heures, porteurs d'instruments étranges. Je n'aurais
jamais imaginé que l'expression de la musique puisse passer par
des formes d'instruments aussi divers. L'air se raréfiait, on
s'arrêtait d'exister pour les contempler. Et comment faire
autrement ? Le bureau n'était pas extensible.
Certains de ces artistes sont-ils devenus célèbres comme il le leur
promettait ? Je ne sais, mais lui, Amédée, à trop côtoyer les
18 forces irrationnelles de l'Afrique où il avait fini par s'expatrier
comme correspondant, semblait avoir perdu son équilibre
mental.
Je l'ai revu, un de ces derniers étés, ou plutôt il fit irruption
comme s'il était parti la veille dans le studio où j'achevais une
émission. L'homme était hagard, amaigri, mal fagoté dans ses
vêtements. Il me suppliait presque :
— Toi qui connais tant de psychiatres en relation avec l'Afrique,
donne-moi vite une adresse, aide-moi à prendre rendez-vous, je
t'en prie, je suis envoûté par une Zaïroise. Elle me poursuit de sa
sorcellerie !
Il tombait bien : j'avais quelque temps plus tôt réalisé une
émission avec Tobie Nathan, ethnopsychiatre très en vue. Je
l'appelai et lui demandai s'il pouvait secourir un confrère... un
peu spécial. Amédée réapparut quelque temps plus tard, il allait
beaucoup mieux. J'en conclus que Nathan ne manquait pas de
savoir-faire, même avec les autochtones.
Parmi les journalistes d'Afrique Inter, un grand nombre avait
travaillé en Afrique. J'étais l'une des rares, en 1973, à ne pas avoir
foulé ce continent. Une situation qui allait s'inverser avec le
temps, puisque aux yeux des plus jeunes de mes confrères, je
faisais partie, en ces dernières années, de ceux et celles qui
avaient la plus grande connaissance du terrain. Je n'ai jamais été
envoûtée comme l'était Amédée mais, étrangement, je suis
devenue amoureuse de tout un continent. L'Afrique
inconsciemment me ramenait à l'enfance, j'y trouvais de
multiples résonances et singulièrement cette fierté de prouver
qu'on existe malgré la pauvreté ; je m'apercevais qu'elle n'avait
jamais cessé de me talonner, de m'aiguillonner cette obscure
19 sensation d'injustice. Est-ce le sort imparti aux enfants uniques
qui n'ont pas la chance de pouvoir partager leurs découvertes,
leurs craintes, avec leurs frères et soeurs et qui renferment en eux-
mêmes leurs émois ? Tout ce que j'ai vécu pendant mes
premières années s'est gravé profondément dans ma mémoire,
les bonheurs comme les grandes tristesses. Ainsi j'avais engrangé
avec une incroyable acuité les affronts et les offenses que
rencontraient les miens parce qu'ils appartenaient à un milieu
ouvrier. Je voulais sans cesse faire la démonstration que mes
parents n'étaient pas de petites gens sans intérêt, ce que tendait à
nous faire accroire le propriétaire de la maison en nous menaçant
sans cesse de nous expulser.
Un dimanche que passait sur le trottoir d'en face, le petit
troupeau des pensionnaires de Notre-Dame des Anges
emmenées en promenade par la soeur auxiliaire, je me hâtai de
parader du haut du mur de mon clos afin que mes compagnes
me voient bien et s'imaginent que cette immense propriété
derrière moi était celle de ma famille. Tandis que certaines me
faisaient de grands signes de la main, attirant sur ma personne
l'attention de tout le groupe, je me sentis déborder d'une
satisfaction intense, quelque peu risible. Elles ne se doutaient pas
toutes ces filles du gratin dijonnais et parisien que la maison
émergeant du bosquet était celle du "proprio". J'avais été admise
dans cet établissement scolaire plutôt huppé grâce à l'attribution
d'une bourse d'études exceptionnelle dans ce milieu, mais tout
me démontrait que mes compagnes possédaient une aisance à
laquelle je n'avais pas accès : le vêtement, les voitures des
parents, leurs maisons et jusqu'à leur façon de s'exprimer avec
élégance. A cette saison, par chance, notre modeste chalet se
cachait sous les lilas. Je n'avais pourtant aucune raison d'en
rougir, il était coquet avec son perron festonné et sa balustrade,
un tantinet évocateurs de ce fameux style colonial que j'ai tant
20 admiré depuis à Grand Bassam, en Côte d'Ivoire. Perdu dans les
grappes mauves odorantes au printemps, je le trouvais plein de
romantisme, malgré l'absence d'eau courante et même
d'électricité dans les premiers temps de notre emménagement (il
nous fallait pallier le manque de lumière par une lampe à
acétylène à l'odeur âcre détestable).
Dans l'immédiate après-guerre, se loger était devenu trop difficile
pour les couples de condition modeste, avec un seul enfant, qui
ne pouvaient prétendre à aucune priorité. Nous allions demeurer
quinze années dans ce chalet dénué de tout confort, bâti pour les
seuls loisirs estivaux des propriétaires. Ils nous l'avaient concédé
gratuitement exigeant de mon père, en contrepartie, l'entretien de
leur vaste propriété, surplombant la Nationale 5, à la sortie de
Dijon : "le clos des roches" ! Une cloche au bout de son fil de fer
annonçait les visiteurs. Une grande partie de ma personnalité
s'est forgée dans cet univers où je vivais en sauvageonne, les
enfants de ma génération étant peu nombreux dans le quartier.
Quand il fallut quitter ces lieux tant aimés, parce qu'un
relogement en immeuble nous était enfin attribué, je sortais de
l'adolescence. J'ai embrassé tous les troncs d'arbre avant de partir
comme si je quittais des copains. Depuis je n'ai jamais pu
supporter d'habiter en appartement.
Du haut de mon repaire, je m'en suis raconté des histoires ! Elles
avaient toujours pour cadre les villas cossues du quartier Victor-
Hugo que je repeuplais de familles nombreuses dont chaque soir
je réinventais la saga avant de m'endormir. A plat ventre dans les
hautes herbes, l'été, je me bâtissais des palais en rabattant
l'avoine folle. Ce fut une enfance très solitaire dans ce quartier
extérieur à la ville qui ne prenait vraiment vie que durant les mois
d'été, quand la chaleur attirait les Dijonnais au bord de l'Ouche
pour s'y rafraîchir. Ma meilleure amie d'école, Chantal, m'y
21 retrouva, plus tard, pour d'interminables lectures au bord de la
rivière. Un ceil sur les garçons, l'autre sur le livre, bronzage et
plongeons dans l'eau froide suffisaient à occuper, l'été, nos
journées d'adolescentes. Depuis ce temps, un lac a noyé tous mes
paysages.
La solitude de ces jeunes années vient de me rattraper, elle ne
m'a vraiment lâchée qu'un temps très bref, celui d'élever ma
petite famille (nombreuse !) et de tisser par-delà la Méditerranée
tous ces liens insolites créés par la radio.
***
Quelques mois après mes débuts de pigiste à Afrique Inter,
j'allais vous rencontrer pour la première fois au Cameroun, vous,
l'Auditeur, et découvrir ce geste qui m'avait tant émue : tête
inclinée sur le récepteur appliqué contre votre oreille, avec une
patience infinie, vous captiez à toute heure du jour et de la nuit,
religieusement, entre le pouce et l'index, nos ondes courtes
françaises, souvent parasitées, chuintantes.
J'en avais conçu pour vous, d'emblée, une admiration sans
bornes qui s'accompagnait bizarrement d'un sentiment de honte
pour la qualité sonore si défectueuse qui vous parvenait, comme
si j'en avais été responsable !
Notre rencontre était inévitable, il fallait que s'accomplisse le
vieux rêve ! Maman avait tellement fantasmé sur ces tropiques
contemplés au cinéma le dimanche, en noir et blanc, dans les
films de Bette Davis et Dorothy Lamour ! Le soir, souvent, dans
22 notre chalet au toit percé, mal chauffé, elle et moi nous nous
imaginions déjà dans un hamac, sous les cocotiers, mollement
balancées par les alizés, sur la terrasse de l'une de ces maisons à
balustres semblable à celles de La Mousson... J'avais de la peine
ensuite à m'endormir. Ce ne fut qu'un rêve parmi tant d'autres.
Très casanier, mon père, soudeur à l'autogène, ne voulut jamais
s'échapper des entrailles des locomotives qu'il réparait pour le
, bien qu'il en ait eu l'opportunité ; une compte du PLM 1
éventuelle promotion ne l'intéressait pas du tout, pas davantage
l'idée séduisante de participer au lancement d'un chemin de fer
au Congo, ce qui nous aurait assuré à tous les trois, outre
l'aventure tropicale, une vie meilleure, sans privations.
Dans cette possible prédestination africaine, il y avait eu aussi les
religieuses missionnaires de l'école Alix à Dijon, annexe de
Notre-Dame des Anges, qui rentraient épisodiquement de
l'Afrique Occidentale Française, l'AOF, toutes jaunes d'hépatite.
Elles incitaient chaque année les élèves à vendre des timbres,
marron, verts ou bleus, afin disaient-elles de les « aider à
convertir ces petits sauvages qui adorent des bouts de bois ».
J'avais acquis par ma boulimie de lecture une certaine vision de
l'Afrique, mâtinée de Paul et Virginie, de Mowgli et de Robinson
Crusoé, mes titres préférés, en somme rien de proprement
africain.
Il n'est pas étonnant que le premier contact avec vous fût alors si
étrange, rien ne ressemblait à l'Afrique telle que je me l'étais
représentée à travers les livres et les récits de voyageurs.
L'exotisme à la douanier Rousseau n'était pas au rendez-vous.
Une vitalité incroyable surgissait au contraire de ces villes
Paris Lyon Marseille, compagnie des Chemins de fer français précédant la
SNCF.
23 africaines encombrées de vieilles voitures rafistolées, au pot
d'échappement fumant noir. Une population très jeune
déambulait, des flots de musique jaillissaient des baraques de
guingois tout au long des rues. Je vous découvrais pauvres,
certes, mais incroyablement gais, bien loin des clichés
Misérabilistes qu'on donnait de vous au Nord.
***
Evina, plantureuse et dynamique Camerounaise, la première vous
m'aviez donné la mesure de l'accueil à l'africaine. Nous nous
étions rencontrées à Paris à l'issue d'un congrès sur la famille.
Coïncidence, quinze jours plus tard je partais pour mon premier
reportage africain, au Cameroun précisément.
A Yaoundé, au pied de la passerelle de l'avion d'où, encore
incrédule, je me vis descendre telle Ava Gardner, la jambe en
valeur et la mèche au vent, un groupe de femmes en pagnes
colorés, à l'effigie du Président Ahidjo, dansaient en l'honneur
des sommités politiques et scientifiques débarquant au
Cameroun. Tout à coup, tandis que je prenais pied sur le tarmac,
mon nom fut clamé : « C000leetteeu ! Bienvenue ! Afrique Inter
bienvenue ! »
Evina ! A la tête de l'association des Femmes camerounaises,
vous m'aviez accordé le même accueil qu'aux éminents
mandarins qui s'en venaient au congrès, qu'à la Secrétaire d'Etat
à la santé Marie-Madeleine Diénesch, accompagnée du Monsieur
Afrique de l'époque, un dénommé Jacques Foccard.
24 En quelques secondes, je devins le noyau statique d'une vingtaine
de créatures déchaînées. Les autres journalistes n'eurent pas droit
au même traitement, ils étaient inconnus sur ce continent. Je
ressentis une certaine euphorie devant leur mine éberluée. Voilà
qui me vengeait tout à coup du mépris dont m'accablaient en
temps ordinaire ces journalistes médicaux de la presse parisienne.
Pensez donc ! Non seulement je parlais à des nègres, mais sur
ondes courtes ! Combien de fois ne me l'avait-on pas fait sentir
par des remarques désobligeantes, parfois proférées en pleine
conférence de presse, comme s'il y avait une honte à s'intéresser
à ces populations.
Il est vrai que mes questions dans ces années soixante-dix
faisaient taches parmi les autres. C'était toujours :
— Pourquoi ces médicaments ne sont-ils pas disponibles en
Afrique ?
Ou encore :
— Que fait-on quand on habite un pays dépourvu de toute
technologie de pointe ?
Elles suscitaient des rumeurs de désapprobation ironique dans
l'assemblée médiatique qui se voulait souvent plus docte que le
corps médical en face d'elle.
Un jour, un grand pédiatre qui avait le vent en poupe avec son
franc-parler, le professeur Alexandre Minkowsk?, prit ma
défense en déclarant que j'avais tout à fait raison de poser ces
questions, qu'il y avait là un vrai problème dont il faudrait bientôt
se soucier. Ce chef du service de la Maternité Port Royal à Paris
2 Le Mandarin aux pieds nus, Editions du Seuil, 1975.
25 qui a contribué activement à la baisse de la mortalité des
nouveau-nés en France, fut par la suite l'un des premiers
se risquer au micro, en direct, sur RFI. médecins "importants" à
Il ne faut pas se cacher que, pour beaucoup de nos interlocuteurs
de haut niveau, se déplacer pour aller s'exprimer sur une radio en
ondes courtes, entendue de la seule Afrique, n'était pas
mirobolant. Les sommités préféraient généralement que les
journalistes viennent à elles recueillir l'entretien avec le
magnétophone, réservant leur auguste présence à des médias plus
prestigieux : la télévision ou la radio nationale. Je mesure à cette
aune tout le chemin parcouru en trente ans. Désormais
l'audience et la crédibilité accordées à RFI dans le monde
audiovisuel lui permettent de jouer dans la cour des grands, sans
complexe.
Une fois passée la séance inaugurale d'un congrès qui se voulait
pompeusement culturel et scientifique, l'événement — qualifié d'
"exceptionnel" par le chef de l'Etat camerounais venu en
personne — se transforma vite en farce touristique. Débarrassés
des ridicules couvre-chefs qui les coiffaient et des robes rouges à
pattes d'hermine froissées par la valise qui leur donnaient un faux
air de Guignol au jardin du Luxembourg, les joyeux mandarins
de la Faculté, doyens en tête, n'eurent d'autre objectif altruiste
que de bénéficier d'un tourisme gratuit, qui avec sa maîtresse, qui
avec sa légitime. C'était le temps où les congrès médicaux
conjuguaient encore relents post-colonialistes et volonté affichée
de traiter à égalité médecins du Nord et médecins du Sud.
Il ne resta bientôt plus qu'une pincée de conférenciers, un peu
plus motivés ou moins en vue que les autres, pour poursuivre le
congrès face aux jeunes médecins camerounais. Chaque jour
ceux-ci revenaient assidûment glaner quelques bribes
d'information sur cette "grande" médecine à laquelle ils avaient
26 été formés dans nos facultés. Faute de moyens au retour pour
acheter livres et revues médicales, ils n'en recevaient plus aucun
écho, à l'exception des démarches empressées de l'industrie du
médicament, pas chiche celle-là en documentation colorée, sur
papier glacé, vantant des produits pharmaceutiques pas toujours
adaptés aux pathologies locales. Les représentants de commerce,
quelque peu directifs, n'hésitaient pas à influencer les
commandes par des promesses de voyage, entre autres
cadeaux... La carotte ! Cette méthode maffieuse faisait
également fureur dans les maternités pour inciter les équipes
médicales à détourner les futures mères de l'allaitement au sein
au profit des boîtes de lait condensé suisse hors de prix, donc
fortement délayées par les mamans pour économiser le produit.
Plus grave encore, elles utilisaient le plus souvent des eaux non
stérilisées pour allonger le lait. Je découvrais l'impensable : la vie
de nourrissons passée par pertes et profits pour le plus grand
bénéfice de l'industrie. Et, pendant ce temps-là, la mortalité par
maladies diarrhéiques venait — selon l'OMS 3 — en seconde place,
derrière le paludisme.
Ce fut mon premier dossier "chaud ". Les rumeurs du scandale,
encore trop lointaines, ne parvenaient guère à émouvoir l'opinion
publique internationale. Des pédiatres — pas assez nombreux —
travaillant dans certains pays africains, dénonçaient cependant la
baisse dramatique de l'allaitement maternel due notamment aux
stratégies commerciales agressives, aux manipulations
publicitaires et aux pratiques de corruption de la firme Nestlé
auprès du corps médical local. On disait aux femmes noires :
« Voyez les blanches, elles n'allaitent plus, elles préfèrent le lait en
poudre bien meilleur pour leur enfant ».
3Organisation Mondiale de la Santé.
27 Les premiers témoignages de ces médecins intègres avaient
trouvé un écho dans mon émission, on ne pouvait douter de leur
bonne foi. Le sujet apparaissait épisodiquement dans d'autres
médias mais toujours traité avec circonspection, tant la firme
suisse semblait hors de tout soupçon. Jusqu'au jour où une
organisation britannique, lear on Want, allait confirmer ces
allégations en publiant une brochure réunissant les résultats des
recherches pédiatriques en Afrique En Suisse, le groupe de
`Nestlé tue travail "Tiers Monde" traduisit le volume et l'intitula :
des bébés". Un titre électrochoc qui allait réveiller la presse
internationale et nationale, Le Monde en tête, auquel tous les
autres médias emboîtèrent le pas. L'industriel porta plainte. Un
juge bernois condamna le groupe "Tiers Monde" pour
diffamation : l'accusation portée était selon lui trop violente.
Néanmoins, le tribunal se déclara choqué par les stratégies
publicitaires et commerciales de Nestlé. En 1977, une puissante
coalition d'associations de consommateurs, d'églises et de
groupes tiers-mondistes lança le boycottage des produits Nestlé
aux Etats-Unis. Celui-ci durera jusqu'en 1984. La firme y perdra
deux milliards de dollars. 4 Je suivis passionnément ce combat en
donnant la parole, chaque fois que l'occasion s'en présentait, aux
protagonistes de la lutte.
mes débuts en dénonçant sur l'antenne d'Afrique J'ai tremblé à
Inter de pareils comportements. Allait-on me croire ? Ma voix
me semblait sans portée face à ces puissances économiques qui
à la justice. Elle l'était, en effet. J'ai vite réussissaient à échapper
compris que la dénonciation d'un scandale par quelques
journalistes isolés n'avait guère d'impact : les coupables ont
intérêt à faire le mort ou à traiter ces accusations par le mépris.
En revanche, quand toute la presse se mobilise comme un seul
) 4 Voir le Réseau International d'Action pour la Nutrition Infantile. (wwww.ibfan.org
28 homme et jette l'opprobre sur les comportements maffieux, la
bagarre commence vraiment. Certes les accusés deviennent
hargneux, menaçants, mais si l'accusation est fondée il n'y a rien
à craindre. Le scandale des laits en poudre fit couler en son
temps beaucoup d'encre. Ce fut, plus tard, un vrai motif
d'encouragement pour moi d'avoir été parmi les premiers
journalistes à mobiliser l'opinion publique. Enfin des langues
s'étaient déliées, on ne pouvait plus ignorer la situation. La
grande Organisation Mondiale de la Santé, qui aurait dû être
vigilante, reprenait tardivement à son compte le refrain et
appelait, dans un moratoire, l'industrie des laits et produits de
substitution pour les bébés à faire preuve de plus de conscience.
De là à penser que de tels comportements ont été définitivement
bannis, cela mériterait sans doute de nouvelles enquêtes.
***
En ces Journées médicales de Yaoundé, à la faveur de l'intimité
créée par l'interview, une fois le micro débranché, je percevais
chez vous, mes interlocuteurs camerounais, la déception d'une
rencontre manquée entre ces distingués professeurs aussi vite
envolés qu'apparus après leur petit tour de piste. Tant de
questions vous agitaient qui restaient sans réponse dans votre
dénuement.
Certains d'entre vous me disaient tout l'espoir que faisaient naître
mes informations sur Afrique Inter, une affirmation qui, loin de
me faire sauter de joie, me troublait infiniment. Elle reposait sur
un énorme malentendu. J'avais encore tout à apprendre, je
29 n'avais aucune connaissance médicale, comment pouvait-on
compter sur moi avec autant de confiance ? Bien sûr, je m'étais
contentée de sourire du propos, d'avouer que je n'avais
réellement d'autre ambition que celle de poser les questions de
Monsieur ou Madame tout-le-monde afin de combler ma propre
ignorance. Mais ma réaction passait pour de l'humilité, non pour
un aveu d'impuissance.
Vous, mon Auditeur des antipodes, si vous saviez combien de
fois j'ai tremblé à l'idée d'avoir peut-être mal interprété les
réponses que me délivraient les médecins par téléphone. Sans
doute, ils s'efforçaient aimablement de m'éclairer mais trop
souvent le message demeurait incompréhensible car leurs
explications se voulaient d'une extrême rigueur scientifique afin
de ne pas déchoir devant leurs pairs lorsqu'on les entendrait à la
radio. Je devais souvent faire appel à plusieurs interlocuteurs
pour vérifier que j'avais bien compris. Nous avons tous fait des
progrès au gré des années car les médias ont manifesté un tel
engouement envers l'information médicale que les médecins ont
été de plus en plus souvent sollicités et confrontés à notre
ignorance. De mon côté, le temps aidant, leur langage m'apparut
moins hermétique. Ainsi, j'étudiais la médecine dans le désordre,
dans l'anarchie de l'actualité. Curieuse et passionnante école.
Dès 1980, la rédaction en chef de Radio France Internationale
sollicita de plus en plus souvent mon intervention dans les
flashes d'information, quand sortait "la" dépêche annonciatrice
de miracle : un vaccin contre le paludisme, un médicament pour
faire voir les aveugles ou pour faire marcher les paralytiques... Et
je n'exagère même pas.
Plus la nouvelle était saugrenue, plus la Rédaction s'excitait
dessus. Cependant, on me reprocha assez vite de "dégonfler "
30 l'information en la ramenant à de plus justes proportions ou de
n'être pas assez rapide car je me refusais à reproduire la nouvelle
telle quelle, dans l'heure qui suit son apparition, si je ne l'avais
pas dûment comprise et certifiée auprès de diverses sources
fiables. N'allais-je pas la délivrer au monde entier, tout de
même ? On peut se risquer à raconter des blagues en politique, la
duperie et le mensonge n'y sont-ils pas monnaie courante ? Mais
donner de faux espoirs en matière de santé ou affoler à propos
d'une possible épidémie est trop grave pour se permettre un
manque de sérieux. Je n'avais certes pas suivi les cours d'une
école de journalisme mais j'étais imprégnée de la déontologie de
certains confrères chevronnés que je trouvais estimables.
Ces premiers échanges au Cameroun, en 1973, allaient être, je ne
m'en doutais guère, l'extrémité d'un fil d'Ariane que je ne
lâcherais pas de sitôt. J'ignorais qu'il me ligoterait insidieusement
trente années durant, au risque de ne savoir plus rien faire
d'autre... Jusqu'alors, j'adorais écrire des petites nouvelles, des
poésies, des chansons et voilà qu'un invisible licou me forçait
désormais à suivre une route pleine d'aspérités. Je m'intéressais
aussi au cinéma pour lequel j'avais une mémoire d'éléphant, à la
littérature, à la mode. Toutefois, personne n'attendait mes
lumières dans ces domaines qui avaient déjà leurs spécialistes. Le
journalisme médical était assez nouveau, peu nombreux étaient
ceux qui osaient s'y frotter en dehors de quelques vieux barbons
jaloux de leurs prérogatives ; rassemblés en association très
sélective, ils se prenaient au sérieux à force que d'aller, tous les
mardis, rue Bonaparte, frotter leur fond de culotte sur les bancs
de velours rouge et griffonner des notes sous les dorures de
l'Académie de médecine aux côtés de sommités du monde
scientifique. D'où le rejet par certains d'entre eux de cette novice
que j'étais et qui posait des questions primaires aux conférences
de presse. Peut-être vivaient-ils mal ma présence parce que leur
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