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Lettres à Babeth

De
610 pages
Négociant et industriel normand, membre influent de la bourgeoisie rouennaise, Pierre Nicolas de Fontenay (1743-1806) fut élu député du tiers état de Rouen aux états généraux de 1789. Convaincu de participer à la relation de l'histoire, il tint à associer son épouse en lui écrivant quotidiennement. Les quelques six cent vingt-six lettres de cette correspondance constituent une chronique vivante et personnelle des deux premières années de la Révolution.
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Pierre Nicolas Pierre Nicolas de FontenayLettres à Babeth
de Fontenay
Chronique de l’Assemblée nationale
par un Normand, 1789-1791 Lettres à Babeth
Chronique de l’Assemblée nationale
par un Normand, 1789-1791
Introduction, transcription,
mise en forme et annotation du texte
par Anne Mézin et Hugues de Boissieu
eVue de Rouen, début xix siècle.
Négociant et industriel normand, membre infuent de la bourgeoisie
rouennaise, Pierre Nicolas de Fontenay (1743-1806) fut élu député du
tiers état de Rouen aux états généraux de 1789. Convaincu de participer
à la relation de l’histoire, il tint à y associer son épouse en lui écrivant
quotidiennement. Les quelque six cent vingt-six lettres de cette
correspondance constituent une chronique vivante et personnelle des
deux premières années de la Révolution.
Anne Mézin est responsable aux Archives nationales des fonds des consulats d’Ancien
Régime et des séquestres révolutionnaires. Hugues de Boissieu est un des descendants
de Pierre Nicolas de Fontenay, actuel détenteur de sa correspondance.
Kronos 87
ISSN : 1148-7933
ISBN : 978-2-917232-35-4 Prix : 49 € SPM9 782917 232354 Éditions S.P.M.
couv. fontenayok17-a".indd 1 18/03/15 11:02:10
Lettres à Babeth
Chronique de l’Assemblée nationale
par un Normand, 1789-179101_fontenay.indd 1 18/03/15 10:59:3601_fontenay.indd 2 18/03/15 10:59:36LETTRES À BABETH
Chronique de l’Assemblée nationale
par un Normand,
1789-1791
01_fontenay.indd 3 18/03/15 10:59:36Buste de Pierre Nicolas de Fontenay par Louis Pierre Deseine (Château de Versailles)
01_fontenay.indd 4 18/03/15 10:59:37Pierre Nicolas de Fontenay
LETTRES À BABETH
Chronique de l’Assemblée nationale
par un Normand,
1789-1791
Introduction,
transcription, mise en forme et annotation du texte
par Anne MÉZIN et Hugues de BOISSIEU
Ce volume est le quatre-vingt-septième de la collection Kronos
fondée et dirigée par Eric Ledru
SPM
2015
01_fontenay.indd 5 18/03/15 10:59:37Illustration de couverture :
Une Scène de la vie publique de Pierre Nicolas de Fontenay,
maire de Rouen en 1792, par L. L. Boilly
Musée des Beaux Arts de Rouen, inv. 1874.5
Illustration de quatrième de couverture :
Vue de Rouen,
collection des Musées d’histoire de la ville du Havre
© SPM, 2015
Kronos n° 87
ISSN : 1148-7933
ISBN : 978-2-917232-35-4
Editions SPM 16, rue des Écoles 75005 Paris
Tél. : 06 86 95 37 06
courriel : Lettrage@free.fr - site : www.editions-spm.fr
DIFFUSION – DISTRIBUTION : L’Harmattan
5-7 rue de l’Ecole-Polytechnique 75005 Paris
Tél. : 01 40 46 79 20 – télécopie : 01 43 25 82 03
– site : www.harmattan.fr
01_fontenay.indd 6 18/03/15 10:59:37À Monet et Paule.
AVANT-PROPOS
La transmission des lettres écrites par Pierre Nicolas [de Fontenay] à son épouse,
sa chère Babeth [Élisabeth Ribard], sa chère amie, passe par leurs fils, Alexandre, Félix et
Jacques, puis leur petite-fille Caroline, pour se perpétuer de génération en génération
jusqu’à nous.
Pour ses enfants et leur descendance, Élisabeth a pris le soin de classer les lettres
qu’elle a reçues de Pierre Nicolas, son mari, par ordre chronologique, de les
numéroter et de les protéger en les rassemblant dans des cartons d’archives soigneusement
répertoriés.
Elisabeth écrit une lettre à ses trois fils en date du 26 juillet 1808 dans laquelle elle
leur transmet les lettres de leur père.
Dans cette lettre à ses fils, Élisabeth leur dit qu’elle souhaite leur témoigner à
travers ces lettres de l’attachement de leur père à sa famille et aussi de l’intégrité et du
zèle dont son mari a fait preuve dans ses actions.
Des Fontenay, les lettres passèrent ensuite aux Girard de Villesaison, puis aux
Salvaing de Boissieu et aux Roffignac, pour revenir chez les Salvaing de Boissieu,
voyageant ainsi de Rouen, à Louviers, puis à Paris, dans le Berry, en Algérie pour
enfin revenir à Paris, d’où Pierre Nicolas les a postées dans les années 1789, 1790 et
suivantes.
En 1808, année de la lettre d’Élisabeth Ribard de Fontenay à ses trois fils, son mari,
Pierre Nicolas, était décédé depuis deux ans ; elle-même est décédée l’année suivante,
le 27 décembre 1809.
Alexandre était né le 10 octobre 1781, Félix le 26 août 1792 et Jacques le 18 mai 1796 ;
tous les trois se sont installés à Louviers où ils sont décédés : Alexandre le 19 avril 1816,
Félix le 28 février 1832 et Jacques le 24 janvier 1874.
Alexandre avait épousé en 1811 Adélaïde Quesné, d’une famille de drapier
d’Elbeuf. La mère d’Adélaïde était une Duruflé, nom qui revient régulièrement dans
les lettres de Pierre Nicolas à Babeth.
Félix avait épousé Caroline de Laulne de Longchamp, dont la mère était une
demoiselle Pieton-Prémalé, d’une famille de drapiers de Louviers et nièce de
JeanBaptiste Decrétot. Là encore, ce nom revient régulièrement dans les lettres de Pierre
Nicolas à Babeth.
Jacques est resté célibataire.
Alexandre et Félix sont décédés jeunes, à 34 ans et à 39 ans.
Jacques est décédé plus âgé, à 77 ans, et il est resté proche de ses neveux et nièces,
notamment la famille de Félix qui vivait comme lui à Louviers.
Jusque là, les lettres étaient à Louviers.
01_fontenay.indd 7 18/03/15 10:59:378 Lettres à Babeth
Félix et sa femme Caroline eurent deux filles, Marie Julie née le 3 juillet 1826 et
Alexandrine née en 1829.
Marie Julie de Fontenay épousa le 9 août 1847, à Paris, Honoré Hippolyte Girard de
Villesaison ; ils eurent trois enfants, Jeanne Marie « Yvonne » née en 1848, Jacques, né
et décédé en 1851, et René, né en 1856 et décédé en 1887 célibataire.
Yvonne Girard de Villesaison épousa en mai 1870 Maurice de Salvaing de Boissieu,
dont la mère était une Ribard.
Par l’intermédiaire de Félix et de Jacques de Fontenay, puis de Marie Julie et
d’Honoré Girard de Villesaison, les lettres passèrent à leur fille Yvonne et à son mari,
Maurice de Salvaing de Boissieu.
Yvonne et Maurice eurent deux enfants, Germaine, qui épousa Yves de Roffignac,
eet Aymon, mon grand-père, qui épousa Germaine Lavie. Au début du XX siècle, ils
partirent s’établir en Algérie.
Yvonne et Maurice partirent avec les lettres et s’installèrent avec Germaine et Yves
de Roffignac à Cherchell en Algérie, où ils sont décédés.
Aymon et Germaine, mes grands-parents, eurent deux enfants, Yvonne et Monet,
mon père.
Après le décès de Germaine de Roffignac, sans enfants, à la fin des années 1940,
les lettres revinrent ensuite chez mon père à Paris. Et ce dernier me les a transmises à
son tour.
Hugues de Salvaing de Boissieu
Paris, novembre 2014
01_fontenay.indd 8 18/03/15 10:59:37Carton contenant les lettres.
01_fontenay.indd 9 18/03/15 10:59:37Mot de Madame de Fontenay à ses fils.
01_fontenay.indd 10 18/03/15 10:59:37INTRODUCTION
er 1Entre le 1 mai 1789 et le 23 juillet 1791, Pierre Nicolas de Fontenay a écrit six
2cent vingt-six lettres à Marie Élisabeth Ribard, son épouse . Timothy Tackett, qui s’est
appuyé sur cent vingt-neuf « témoins principaux » dans son étude consacrée à la
3mentalité des élus des états généraux de 1789 , indique que « sont inclus dans cette
catégorie ceux dont les mémoires ont été préservés, ou pour qui dix lettres au moins
ou dix notes de journal personnel ont été repérées ». Sur les quatre-vingt-sept lots de
4lettres , comprenant de dix et trois cent quatre-vingt-quinze lettres par lot, qui ont
servi à son étude, la moyenne de lettres par député est de soixante-cinq. Rien qu’en
raison de leur nombre, les lettres Fontenay forment un ensemble remarquable. Elles
ont été écrites le plus souvent à la hâte, à la fin de la séance du soir ou le matin, avant
d’y retourner, comme une sorte de journal des événements politiques extraordinaires
auxquels leur auteur prenait part :
Je t’ai écrit tous les jours mais je n’ai guère eu le tems de m’entretenir avec toi.
Le désir de satisfaire ta curiosité et celle de nos amis m’a porté à te tenir le plus
5que j’ai pu au courant de ce qui se passoit .
meM de Fontenay, qui avait bien conscience d’avoir épousé un « grand homme »,
avait numéroté toutes les lettres et les rangea dans des sortes de chemises cartonnées,
toujours existantes, ce qui témoigne de l’importance qu’elle et son mari y attachaient.
Il s’agissait d’une correspondance privée et destinée à le rester. Malgré la précision des
propos et faits rapportés, rien ne permet de dire si Fontenay prenait ou non des notes
au cours des séances. Les conditions matérielles n’y étaient pas favorables. Il semble
plutôt qu’il écoutait avec attention ce qui se disait et qu’il en restituait très fidèlement
le contenu, après l’avoir confronté avec ce qui était imprimé dans les journaux. Ses
écrits sont alertes et donnent une impression d’archives orales. Le ton y est très libre,
peu « politique » malgré une partialité tangible, car l’auteur ne cache pas ses idées
et ses sentiments. Tout au plus peut-on observer un peu de prudence dans quelques
lettres, peut-être par crainte de la censure.
1. Voir les précisions généalogiques note 14 et suivantes. Toutes les lettres de cette correspondance
ont été adressées par Pierre Nicolas de Fontenay à sa seconde épouse, née Marie Élisabeth
Ribard, à leur domicile familial, rue des Charrettes, à Rouen, sauf la lettre 624 destinée à son
frère Alexandre. Les notices biographiques en bas de page ont été rédigées en confrontant les
notices des différents dictionnaires ou ouvrages prosopographiques indiqués dans la
bibliographie et les données tirées des généalogies familiales et des registres d’état civil disponibles
sur les sites des archives départementales.
me 2. M de Fontenay rejoignit son mari du 5 au 21 août 1789, du 22 avril au 16 octobre 1790, puis
du 24 juillet au 30 septembre 1791. Les autres papiers de Fontenay qui ont été gardés par sa
descendance sont des lettres à son épouse pendant qu’il siégeait au Sénat entre 1804 et 1806.
3 TACKETT (Timothy), Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus
révolutionnaires, Paris, 1997, 366 p.
4. Soit plus de cinq mille six cents lettres.
5. Lettre 58, 29 juin 1789.
01_fontenay.indd 11 18/03/15 10:59:3712 Lettres à Babeth
Les nouvelles familiales y sont mélangées avec les informations publiques qui
constituent l’essentiel du propos. Les lettres sont plus ou moins longues, selon la
matière et le temps dont disposait leur auteur pour les écrire. Celles de la fin de la
période ne sont pas significativement plus courtes que les premières. Quand Fontenay
a été témoin direct, le récit est circonstancié, le style est rapide, presque haletant ; quand
il s’agit de rapporter des anecdotes ou des fait-divers, le ton est mesuré et l’auteur
conseille souvent à sa femme de compléter l’information qu’il lui donne par la lecture
des journaux. Jusqu’à la fin de la correspondance, il s’applique à donner son point
de vue personnel sur les événements, réformes et discussions parlementaires souvent
contradictoires. Le ton affectueux des lettres est celui d’un bourgeois bien ancré dans
sa cité, bon époux et père de famille responsable. S’ils étaient fortement centrés sur leur
famille, les Fontenay étaient aussi engagés dans des œuvres sociales, par des quêtes
pour les pauvres auprès de ses amis et relations, « je t’engage à surmonter un peu ta
1répugnance à faire des visites, […] les pauvres ont grand besoin de secours » .
Les lettres révèlent de même que, au-delà de l’action sociale, les Fontenay
s’intéressaient sincèrement à la chose publique, ce qui passait en particulier par la lecture de
2la presse. En plus de l’inévitable Journal de Normandie , Fontenay essaya toutes sortes
de publications que les circonstances multiplièrent. L’éventail était large entre Le Point
3du Jour, ou Résultat de ce qui s’est passé la veille à l’Assemblée Nationale, créé par Barère
4 5 6en juin 1789 , le Journal de Paris , L’Observateur à l’Assemblée nationale , le Courrier de
7Provence « qui est le journal de Mirabaud » et qui avait l’avantage de donner des
8 9comptes-rendus très exact, mais aussi le Mercure de France , le Moniteur universel et
10même L’Ami des patriotes , malgré les réserves que l’on pouvait y apporter :
1. Lettre 413, 26 décembre 1790.
2. Lettre 458, 9 février 1791.
3. Bertrand Barère : né à Tarbes (Hautes-Pyrénées) le 10 septembre 1755 [fils de Jean Barère, notaire
royal, premier consul et échevin de Tarbes, et de Jeanne Cataline Marrast de Nays] ; marié à
Vic-en-Bigorre (Hautes-Pyrénées) le 14 mai 1785 avec Catherine Élisabeth de Monde-Briquet
(1772-1785) ; mort à Tarbes le 13 janvier 1841 ; avocat au parlement de Toulouse, député du
tiers état de la sénéchaussée de Bigorre et un des rédacteurs de son cahier de doléances ; juge
à la cour de Cassation (28 avril 1791) ; élu des Hautes-Pyrénées à la Convention ; membre de
la Chambre des représentants pendant les Cent-Jours ; membre du conseil général des
HautesPyrénées (1834-1840).
4. Lettre 79, 20 juillet 1789.
5. Lettre 89, 30 juillet 1789.
6. L’Observateur à l’Assemblée nationale parut entre le 8 août 1789 et le 12 octobre 1790 ; il avait été
créé par Jean Félix Gabriel Faydel, né à Cahors, Lot, le 9 septembre 1744 [fils d’Antoine Faydel
et d’Isabeau Gensac] ; marié à Marianne Margonne, dont un fils ; mort à Cahors le 26 juin 1827 ;
avocat, littérateur et journaliste politique, député du tiers état de la sénéchaussée du Quercy à
Cahors ; député du Lot au Corps législatif (1810), il vota la déchéance de Napoléon et fit partie
de la chambre introuvable de 1815.
7. Lettre 114, 8 septembre 1789. Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau : né au
BignonMirabeau le 9 mars 1749 [fils de Victor Riquetti, marquis de Mirabeau (1715-1789) et de Marie
Geneviève de Vassan] ; mort à Paris le 2 avril 1791) ; élu du tiers état d’Aix-en-Provence aux
états généraux.
8. Lettre 181, 12 novembre 1789.
9. Lettre 346, 20 octobre 1790.
10. Journal fondé par Michel Louis Étienne Regnaud de Saint-Jean-d’Angély ou Regnault de
Saint-Jean-d’Angély : né à Saint-Fargeau (Yonne) le 3 novembre 1762 [fils de Claude Étienne
Regnaud, avocat, et de Marie Madeleine Allenet] ; marié en avril 1795 avec Laure de Bonneuil,
dont il eut au moins un fils, le maréchal Auguste Regnaud de Saint-Jean-d’Angély ; mort à
Paris le 11 mars 1819 ; avocat au parlement suivant le barreau de la sénéchaussée de
SaintJean-d’Angély, l’un des députés de la paroisse de Landes pour le tiers état de la sénéchaussée
01_fontenay.indd 12 18/03/15 10:59:37Introduction 13
Je ne me plains pas de ce qu’il veut nous prémunir contre des hommes dont
le patriotisme doit être d’autant plus suspect que leurs principes paroissent
plus exagérés mais je me plains de ce qu’il confond dans la haine toute la
1Société des amis de la Constitution , qui a rendu de grands services, qui par les
relations dans les provinces y répand l’esprit public et oppose aux malveillans
une digue insurmontable. […] Je me plains surtout de ce qu’il cherche à semer
des préventions défavorables à l’Assemblée et à lui créer des torts. […] Malgré
cela, il y a de très bonnes choses dans l’Ami des patriotes, et je continuerai d’y
2souscrire pour nos amis et pour toi .
Cette correspondance montre une vie sociale soutenue. Fontenay y évoquait
surtout les notables de Rouen, Elbeuf et Louviers. En plus de la famille proche comme
les Ribard et les Hurard, la parentèle formait un premier cercle : on y trouve les oncles,
tantes et cousins Grandin, Godet, Holker, Delisle, Le Vieux… Quand il ne se
confondait pas avec la famille, le monde du négoce normand en constituait un second, celui
des Decrétot, Le Breton, Delacroix, Hayet, Bourdon, Maille, Hellot, Begouën Demeaux,
Limozin, Duruflé, Midy, etc. La bonne société rouennaise formait un autre vivier avec
les Barrois d’Orgeval, Legrand de Boislandry, Thouret, Laumonier et autres Quillebeuf.
3Par ailleurs, Fontenay semblait bien connaître le duc de Bouillon . Tous ces parents,
amis et connaissances sont donc évoqués au fil des lettres, et notamment deux familles
qui se détachent nettement, les Le Couteulx et les Chailloué.
Ancienne famille de maîtres-drapiers à Rouen où ils remplirent à de nombreuses
reprises des fonctions municipales, les Le Couteulx se consacrèrent par la suite à la
banque et au commerce international. Anoblis en 1756, ils se partageaient à la fin du
eXVIII siècle entre la Normandie, Paris et même Cadix en Espagne, comme les Godet,
ancêtres maternels de Fontenay. Pour les Le Carpentier de Chailloué, les liens avaient
sans doute été noués au collège entre l’industriel progessiste de la région de Rouen et
4Jean Chrisostome de Chailloué, frère du parlementaire royaliste d’Alençon.
de Saint-Jean-d’Angély ; également fondateur du Journal de Versailles en 1789 et collaborateur
au Journal de Paris ; caché pendant la Convention ; administrateur des hôpitaux d’Italie (1796) ;
un des acteurs du coup d’État du 18 brumaire ; conseiller d’État et président de la section de
l’Intérieur du Conseil d’État ; reçu à l’Académie française (1803) ; procureur général de la
Haute Cour (juillet 1804) ; secrétaire d’État de la famille impériale (1807) ; comte de l’Empire
(1808) ; exilé par Louis XVIII après Waterloo et exclu de l’Académie française ; de retour en
France grâce à Decazes en mars 1819.
1. D’abord appelée club breton, se réunissant au café Amaury à Versailles, la Société des amis de
la Constitution s’établit dans le couvent des Jacobins, rue Saint-Honoré à Paris, lors du
transfert de l’Assemblée nationale à Paris. Le 15 juillet 1791, à la suite d’une scission du club des
Jacobins provoquée par la pétition demandant la déchéance du roi, une partie de ses membres
s’installa au couvent des Feuillants, rue Saint-Honoré, sous le nom de Société des amis de la
Constitution séante aux Feuillants ou club des Feuillants, qui disparut après le 10 août 1792.
2. Lettre 477, 28 février 1791.
3. Le prince Godefroy Charles Henry de La Tour d’Auvergne : né à Paris le 26 janvier 1728 [fils
de Charles Godefroy de La Tour, comte d’Auvergne, prince souverain de Bouillon, prince
de Turenne, duc d’Albret et de Châteauthierry, grand chambellan de France, gouverneur
d’Auvergne, chevalier des ordres du roi, et de Marie Charlotte, princesse Sobieska] ; mort à
Évreux le 3 décembre 1792 ; prince souverain de Bouillon, prince de Turenne, duc d’Albret et
de Châteauthierry, colonel général de la cavalerie, maréchal de camp, grand chambellan de
France.
4. Pierre Louis Le Carpentier de Chailloué : né à Aube (Orne) le 19 juillet 1736 [fils de Pierre
Le Carpentier de Chailloué, sieur de la Hémardière et d’Anne Marie Marguerite Le Frère de
Beauval] ; marié à Rouen le 10 mai 1775 à Marie Aglaé de Guillebon de Montmirail, dont il
n’eut pas d’enfant ; mort à Rouen le 18 janvier 1823) ; conseiller au parlement de Normandie,
01_fontenay.indd 13 18/03/15 10:59:3714 Lettres à Babeth
meLes lettres de M de Fontenay n’ont pas été conservées même si, d’après son époux,
elles l’auraient mérité. En octobre 1789, alors que l’Assemblée était sur le point de
partir à Paris, à la suite du roi, Pierre Nicolas de Fontenay indiqua à son épouse qu’il
avait voulu mettre un peu d’ordre dans ses papiers, qu’il avait relu les lettres reçues
et que certainement « un étranger auroit pris du plaisir à parcourir ta correspondance,
1ton style remarquable par la précision des idées et la propriété des expressions » .
L’homme, sa famille, son milieu
Né à Rouen le 27 septembre 1743, Pierre Nicolas de Fontenay était le fils de Nicolas
2 3Eustache de Fontenay , « généralement considéré dans le commerce » , et de Marie
4Marthe Marguerite Grandin ; le petit-fils au paternel de Jacques de Fontenay, conseiller
5au présidial d’Évreux, et de Marguerite Lartois , et au maternel de Pierre Grandin et de
Marie Marthe Poullain.
Par sa mère, il tenait à l’une des plus anciennes familles qui figuraient à Elbeuf
dans le commerce et la manufacture de la draperie. Avec l’installation dans cette ville
en 1546 de Jean Grandin pour y monter une fabrique de draps, sa descendance y prit
une place importante. Elle la conforta au cours des deux siècles suivants en
participant à l’essor de l’industrie textile et s’allia aux autres familles influentes de la ville,
tels les Flavigny, Godet, Sevaistre, Dupont, de La Rue, Quesné, Duruflé, Bourdon,
Berranger, Poullain ou Doinville. Pierre Nicolas de Fontenay se trouvait de ce fait
être apparenté à tous ceux qui comptaient dans ce riche et influent milieu industriel
normand.
erdéputé pour la noblesse du bailliage d’Alençon, élu le 29 mars 1789, qui siégea jusqu’au 1 mai
1790 ; émigé en Angleterre.
1. Lettre 151, 13 octobre 1789.
2. Né à Évreux (Eure) et baptisé paroisse Saint-Nicolas le 9 décembre 1706 ; mort à Rouen,
paroisse Saint-Vincent, le 11 septembre 1767. En 1776, les trois frères Fontenay se trouvaient
toujours en indivision du fait de la succession de leur père (AD Seine-Maritime, 276J/2, fonds
Cabanon, liquidation et partage de la succession de Pierre Nicolas de Fontenay, étude Charles
Nicolas Simon, Paris, 12 décembre 1807, l’inventaire après décès de Paris ayant été établi le
17 mars 1806). À Rouen, l’inventaire après décès fut dressé par le notaire Delabarre le 20 avril
1806. D’après la généalogie de la famille de Fontenay, d’Évreux, de M. MALLET, déposée à la
Bibliothèque généalogique de Paris.
3. GUILBERT, Éloge nécrologique de M. de Fontenay, ancien maire de Rouen, et membre du Sénat-Conservateur,
erlu les 1 et 15 mars de l’an 1806, dans les séances de la Société libre d’émulation de Rouen, par Ph. J. Ét.
Vt. Guilbert, Rouen, 1806, 19 p., p. 4 ; SEBBAN (Denis), Pierre-Nicolas Defontenay ou la bourgoisie au
pouvoir, université de Rouen, 1987, mémoire de maîtrise dirigé par Claude MAZAURIC et Gérard
LEMARCHAND ; SOUBLIN (Léopold), Le premier vote des Normands, 1789, Fécamp, 1981, ch. VI, « Deux
eindustriels du XVIII siècle, J.-B. Decrétot et P.-N. Defontenay », p. 231-241.
4. Marie Marthe Marguerite Grandin mourut à Rouen, paroisse Saint-Vincent, le 27 août 1788. Les
parents Fontenay s’étaient mariés à Elbeuf, paroisse Saint-Étienne, le 25 septembre 1741. Un
contrat de mariage avait été signé le 25 août précédent (enregistré à Rouen le 9 avril 1768).
5. Jacques de Fontenay (baptisé à Évreux, Saint-Nicolas, en janvier 1666 ; mort à Évreux,
SaintThomas, 23 janvier 1715) [fils de Pierre de Fontenay (baptisé à Évreux, Saint-Nicolas, 5 mars
1628 ; mort à Évreux, Saint-Nicolas, 31 mars 1692), greffier, et de Marie Breani] avait épousé à
Verneuil-sur-Avre (Eure), paroisse Saint-Jean, le 25 avril 1696 Marguerite Lartois (morte avant
le 29 décembre 1743) [fille de feu François Lartois et de Charlotte Harou].
01_fontenay.indd 14 18/03/15 10:59:37Introduction 15
1Pierre Nicolas avait deux frères, Jacques Eustache, qu’il appelait le « gros
2pommier » parce qu’il était sieur de La Pommeraie et sans doute un peu corpulent, et
3Alexandre , dit Alex. Il était très proche de ce dernier dont il admirait « l’abondance de
4ses idées », « la vivacité de son intelligence » et sa promptitude de répartie .
Fontenay avait épousé le 6 novembre 1770 à Rouen, Élisabeth Marguerite Thérèse
5Hurard qui mourut au bout de quelques mois de mariage. Il se remaria le 3 juin 1776
à Saint-Vincent de Rouen avec une cousine de sa première épouse, Marie Élisabeth
6 7Ribard , fille de Jean Philippe Nicolas Ribard , conseiller-échevin et juge-consul de
Rouen, et de Marie-Catherine Guillemard. Le contrat de mariage fut signé à Rouen
chez Riquier, le notaire des Ribard, le 22 mai 1776, dans le cadre de la coutume de
Normandie, la jeune épouse apportant 150 000 livres de dot et l’époux quelques biens
8immobiliers et rentes . De ce second mariage, il eut de nombreux enfants parmi lesquels
me 9 10 me 11Marthe Élisabeth (M Jacques Lézurier) , Catherine Constance (M Pierre Grandin) ,
1. Jacques Eustache de Fontenay : né à Rouen, baptisé le 19 octobre 1744 ; mort à Louviers le
24 novembre 1803 ; gendarme de la garde du roi (1776), colonel attaché au corps des dragons
en 1789, chevalier de Saint-Louis (1789).
2. Lettre 134, 28 septembre 1789. Il est aussi désigné comme le « gros frère », le « gros soldat »
ou encorre le chevalier
3. Alexandre de Fontenay : né à Rouen, baptisé le 3 février 1748 ; mort sans alliance à Rouen
le 12 octobre 1833 ; négociant à Rouen ; il fut l’un des principaux industriels français de son
époque ; il avait crée à Louviers des filatures de laine et de coton qui prirent un essor
considérable sous l’Empire avec le blocus continental ; membre du tribunal de commerce de Rouen
dès 1801, il fut élu membre de la chambre des Cent-Jours ; chevalier de la Légion d’honneur,
il était également franc-maçon : M. Ribard « m’a fait part du zèle que mon frère Alex a montré
dans tous nos troubles. Il est né trop tôt, il est dévoré du patriotisme avant d’avoir une patrie.
Il mérite bien que nous lui en donnions une. » (Lettre 82, 23 juillet 1789).
4. Lettre 254, 24 janvier 1790.
5. Née à Rouen le 2 juillet 1753 [fille de Pierre Louis Hurard, banquier, et d’Élisabeth Marguerite
Ribard] ; morte à Rouen le 30 août 1771.
6. Née à Rouen le 28 septembre 1757 ; morte à Paris le 26 décembre 1809. Parmi les souvenirs de
la famille Fontenay, aujourd’hui dispersés, figurait une miniature représentant Élisabeth de
Fontenay en robe décolletée, un king-charles dans les bras.
7. Jean Philippe Nicolas Ribard : né à Rouen le 20 décembre 1724 [fils de Jean Nicolas Ribard et
d’Élisabeth Thérèse de Sandelin] ; il avait épousé le 8 juillet 1755 à Rouen Catherine Guillemard
(née le 24 février 1736 à Rouen, morte le 21 août 1812 à Rouen) ; mort à Rouen le 27 juin 1798.
8. La jeune épouse avait reçu 100 000 livres de la part de ses parents, dont un tiers payé au
comptant à l’époux, en dot mobile, et le reste en dot, et 40 000 livres et 10 000 livres de ses
grands-oncles François Bernard et Dominique Guillemard. Pierre Nicolas de Fontenay
apportait les deux maisons de la rue des Charrettes à Rouen, n° 52 et 53 et le terrain du 55 (qui
provenait de la succession Grandin, ayant été acheté aux Hayet-Decouronne), « la moitié des
terres restant invendues de la ferme de Ceneville », moitié de 100 livres de rente au capital de
2000 livres dues par Decrétot et moitié de 400 livres de rente au capital de 10 000 livres dues
par Mademoiselle de Thurique. AD Seine-Maritime, 276J/2, fonds Cabanon, liquidation et
partage de la succession de Pierre Nicolas de Fontenay, étude Charles Nicolas Simon, Paris,
12 décembre 1807.
9. Marthe Élisabeth de Fontenay (née à Rouen le 7 octobre 1777 ; morte à Rouen le 10 novembre
1801), mariée le 24 novembre 1795 avec le banquier Jacques Catherine Lézurier (né le 3 septembre
1766 à Rouen ; mort le 21 mars 1817 à Rouen) [fils de Pierre Louis Lézurier-Genneville,
jugeconsul de Rouen, et de Françoise Le Bouvier].
10. Catherine Constance (née à Rouen le 5 mai 1780, morte à Rouen le 22 mars 1802), mariée à
Rouen le 18 avril 1796 avec Pierre Grandin (né à Elbeuf le 30 décembre 1776, mort à Rouen
le 31 juillet 1803), banquier [fils de René César Auguste Grandin, banquier, et d’Anne
Constance Sorel].
11. Les contrats de mariage des filles aînées, Mesdames Lézurier et Grandin, furent passés chez
Guillotte, notaire à Rouen. Elles reçurent chacune le dixième des parts de leur père dans la
01_fontenay.indd 15 18/03/15 10:59:3716 Lettres à Babeth
1 2 meAlexandre Nicolas , Marie Joséphine (M Ambroise Belhomme de Franqueville),
3Céleste Marie , Augustin Félix et Jacques, et d’autres enfants morts en bas-âge.
Dans sa jeunesse, Fontenay profita d’une « éducation soignée » au séminaire de
Joyeuse à Rouen, qui accueillait les fils de bonne famille, puis « fit son cours d’étude
4sous les jésuites » . À l’issue de ses études, il prit la suite de son père dans le commerce
des tissus et des fils, ce commerce consistant « à tirer du dehors les matières premières
qu’on emploie dans les manufactures, et à renvoyer chez l’étranger les étoffes
fabri5quées en France » . En d’autres termes, il importait de la laine d’Espagne et exportait
des toiles en fil de lin. Il s’y consacra jusqu’en 1783, en collaboration avec son frère
Alexandre, ce dernier s’occupant de la partie commerciale en France et à l’étranger.
Passés à l’industrie, les frères Fontenay participèrent à la mutation de Louviers
lorsque le travail du coton fut ajouté à la production traditionnelle des draps de laine
qui avait fait sa richesse. Dès 1780, ils avaient acheté au faubourg Saint-Germain, île de
la Salle du Bois, des moulins à blé et à tan en vue d’y installer leur future manufacture
6hydraulique de coton . Désormais industriels, ils figurèrent parmi les « premiers et
7des plus forts actionnaires de la filature de Louviers » , appelée usine de la Mécanique,
dont la création fut décidée en 1784. Elle fut l’une des toutes premières manufactures
8françaises utilisant le water-frame, machine qui permettait de carder et filer le coton
avec l’aide de la force hydraulique. C’était le seul moyen de « diminuer le prix de
9la main-d’œuvre […] pour soutenir la concurrence anglaise » . Les Fontenay avaient
remplacé l’un des fondateurs, Lecamus, auprès des autres associés Jean-Baptiste
forêt de Touques en Calvados, soit l’équivalent de 35 000 francs de dot.
1. Alexandre Nicolas de Fontenay (baptisé à Rouen, paroisse Saint-Vincent, le 11 octobre 1781 ;
mort à Louviers le 18 avril 1816), marié à Elbeuf le 11 septembre 1811 avec Rosalie Adélaïde
Quesné (morte à Ivry-sur-Seine le 3 janvier 1852).
2. Marie Joséphine (1783-1807) , mariée en 1807 avec Ambroise Belhomme de Franqueville
(17731851).
3. Céleste Marie de Fontenay fut baptisée à Rouen, paroisse Saint-Vincent, le 25 mars 1789. Elle
mourut en 1806.
4. GUILBERT, op. cit., p. 4.
5. GT,
6. QUESNEY (Victor), Éloge de Monsieur P.-N. Defontenay, de Rouen, par Victor Quesney, chef de
division dans les bureaux de la préfecture de la Seine-Inférieure, membre de la Société
d’Encouragement pour l’Industrie nationale, et de la Société libre d’Émulation, de Rouen, Rouen,
impr. F. Baudry, 1806, 23 p.
7. QUESNEY (Victor), op. cit., p. 5. Voir également CHAPLAIN (Jean-Michel), La chambre des tisseurs.
Louviers : cité drapière, 1680-1840, Seyssel (Ain), éd. du Champ Vallon, 1984, 302 p., p. 41, 73,
78 ; BODINIER (Bernard), « L’industrie en Révolution », La Normandie orientale en transition,
Révolution-Empire, Cahiers Léopold Delisle, t. XLVII, 1988, fasc. 1-2, p. 5-11.
8. CHAPLAIN (Jean-Michel), op. cit., p. 80 : « Dans ladite machine, tout marche ensemble d’un
mouvement égal et réglé comme celui d’une horloge. Une seule roue peut faire aller 6000 broches à la
fois et avec elles, toutes les opérations préparatoires, en sorte que cette seule roue produirait
dans toutes les machines 160 000 mouvements particuliers et différents. » (Archives nationales
de France, F//12/1339). En 1786, l’usine de la Mécanique de Louviers comptait « dix-huit
mécaniques à carder, trente-six mécaniques à filer de cinquante-huit fuseaux chacune, sans
compter les mécaniques pour filer en gros, le tout mis en mouvement par une seule roue
hydraulique » (F//12/1365).
9. CHAPLAIN (Jean-Michel), op. cit., p. 137, citation tirée de la demande de privilège faite en 1784
(F//12/1339).
01_fontenay.indd 16 18/03/15 10:59:37Introduction 17
1 2Decrétot et les frères Petou ; ils auraient déboursé 400 000 livres pour sa construction,
3après avoir obtenu le 19 octobre 1784 un privilège dans tout le royaume de France
pour une durée de quinze ans. Ils avaient fait appel à John Theakston, dit Wood, et
John Flint, dit Hill, deux « artistes mécaniciens » anglais, anciens ouvriers des ateliers
d’Arkwright à Cromford. Alexandre de Fontenay fit plusieurs voyages en Angleterre
4pour y étudier les techniques de fabrication . Pierre Nicolas de Fontenay y voyait le
moyen « de rendre à l’agriculture et aux autres arts les bras dont ils ont besoin », ce qui
5relevait d’une vue de l’esprit selon Young ; il estimait que l’usine pourrait employer
jusqu’à trois mille personnes « de l’un et l’autre sexe, depuis l’âge de sept ou huit ans
jusque dans l’âge le plus reculé et, en donnant à leur entreprise un plus grand essor,
6ils occuperont un plus grand nombre de gens de la classe des pauvres » . Ses
préoccupations philanthropiques occultèrent un effet immédiat de la mécanisation, la mise
au chômage des femmes de la campagne travaillant à leur domicile, et la
concentration dans les manufactures d’une nouvelle population ouvrière peu qualifiée, surtout
composée de femmes et d’enfants, formée à l’utilisation des machines.
7Les bâtiments de l’usine de la Mécanique furent construits en 1785-1786,
probable8ment sur les plans de l’architecte François Guéroult , et des machines furent installées
9dans leurs quatre étages . Le travail de nuit y fut organisé avant 1790. En 1804, deux
équipes de quatre cent soixante-quinze personnes chacune se relayaient jour et nuit
10pour assurer « une production ininterrompue de filés » . Cette usine était un objet
1. Jean-Baptiste Decrétot : né à Louviers le 9 mars 1743 [fils de Jean-Baptiste Ovide Decrétot
(baptisé le 2 octobre 1699 ; mort le 10 août 1771), échevin de Louviers, manufacturier en draps, et
de sa troisième épouse Marie Thérèse Lemasson (née à Darnétal ; morte le 27 décembre 1803)] ;
mort célibataire à Paris le 9 mai 1817 ; industriel en textiles à Louviers, il avait implanté sa
grande fabrique, en forme de H, rue de l’Hôtel de ville (actuelle rue Mendés-France) à Louviers,
après avoir joint à des biens-fonds de sa famille des parcelles acquises auprès des religieuses
hospitalières de Saint-Jean ; élu le 23 mars 1789 député du tiers état aux états généraux pour
erle bailliage de Rouen (Pont-de-l’Arche) ; nommé le 1 novembre 1799, par le premier Consul,
administrateur de la Caisse d’amortissement ; chevalier de la Légion d’honneur ; chevalier de
l’Empire (18 juin 1809) ; vice-président du Conseil des fabriques et manufactures.
2. L’un d’eux était Michel Georges Petou (1736-1814), échevin de Louviers.
3. CHAPLAIN (Jean-Michel), op. cit., p. 140.
4. C’est pourquoi les destructions de machines à filer du mois de juillet 1789 causèrent une vive
inquiétude aux Fontenay : « Je le suis surtout des inquiétudes que tu éprouves ainsi que mon
frère. Je crains que cela ne prenne sur sa santé. Je sais avec quelle vivacité il prend les choses,
quel zèle il avoit mis pour l’établissement des machines à filer et qu’il doit voir avec regret
retarder le bien qu’il vouloit faire. » (Lettre 80, 21 juillet 1789).
5. CHAPLAIN (Jean-Michel), op. cit., p. 165 : Arthur Young avait constaté que les régions industrielles
étaient les plus mal cultivées en France comme en Angleterre parce que « la manufacture s’étend
dans la campagne, au lieu de rester confinée dans les villes » et il invitait à aller d’Elbeuf à
Rouen ou en pays de Caux « si vous voulez voir un désert ».
6. CHAPLAIN (Jean-Michel), op. cit., p. 81-82 : F//12/1365.
7. Ils avaient la forme d’un grand T et enjambaient un bras de l’Eure. Leurs rez-de-chaussée
étaient construits avec des pierres et des briques et les étages en pans de bois. Ils disparurent
eà cause d’un incendie à la fin du XIX siècle et il n’en reste qu’une chute d’eau désaffectée. En
1799, une seconde chute d’eau située à Villette avait été convertie en filature de coton par les
« intéressés de la Mécanique ». Elle fut incendiée accidentellement en 1824. En 1829, Poussin,
fabricant à Elbeuf, acquit la société Defontenay et fit construire une manufacture de draps à
la place de l’ancienne filature. CHAPLAIN (Jean-Michel), p. 140-141, 193 (plan), 194.
8. François Guéroult (1745-1804), architecte rouennais.
9. CHAPLAIN (Jean-Michel), op. cit., p. 140.
10. CHAPLAINop. cit., p. 82.
01_fontenay.indd 17 18/03/15 10:59:3718 Lettres à Babeth
1de fierté pour Fontenay. Il engageait ses connaissances, tel l’abbé de Pampelonne en
visite à Rouen début 1791, à aller jusqu’à Louviers pour y voir la fameuse« machine à
2filer » .
3En 1787, à la mort de l’oncle Jean Holker , les Fontenay achetèrent les actions
vendues par les anciens détenteurs de « la Manufacture des velours de coton établie
4dans l’emplacement de Saint-Paul » , à Rouen, au bord de la ruine en partie à cause
du traité de commerce Eden avec l’Angleterre (1786) ; dans un deuxième temps, ils
firent l’acquisition des « eaux de Saint-Paul » situées sur des terres voisines, une
occa5 mesion à saisir . Ce ne fut pas une bonne affaire, 81 800 livres d’après M de Fontenay,
685 000 livres selon Alexandre . Fontenay n’en revenait pas du prix qu’on leur avait fait
7payer pour ces eaux , « je suis bien éloigné de désapprouver cette acquisition mais
nous l’avons payée curieusement cher » ; ne se rappelant plus « si l’on y est exposé aux
débordemens », il recommandait « en ce cas s’arranger pour que les bâtimens fussent
au-dessus du niveau des plus grosses eaux connues » ; il voulait aussi savoir s’il y avait
un bail et si la différence des prix indiqués par sa femme et son frère était « l’indemnité
8qu’on accorde au fermier » et quelle était « l’étendue du terrain » . Pendant les deux
premières années, la manufacture de velours fit des pertes mais Fontenay se félicitait
« de ce qu’il avait à ce prix conservé à sa patrie une branche d’industrie essentielle »
et « de ce qu’il avait enfin procuré du travail à des ouvriers qui auraient été sans cela
9réduits à en chercher dans les atteliers de charité » .
Les frères Fontenay prirent des participations dans d’autres affaires. Ils apportèrent
10leur concours à Descroizilles l’aîné , un chimiste reconnu qui avait adapté à l’industrie
11le procédé de blanchiment des textiles découvert par Berthollet , en utilisant l’acide
muriatique. Les tisserands, bonnetiers, teinturiers ou apprêteurs ne devaient ainsi
« plus être obligés de suspendre leurs travaux, même pendant les rigueurs de
l’hi12ver » . Fontenay trouvait « dans le seul plaisir de bien faire, la récompense d’avoir bien
1. Abbé Antoine Jacques Guyon de Geis de Pampelonne : né à Saint-Martin-l’Inférieur le
23 décembre 1754 [fils d’Antoine de Guyon de Geis, baron de Pampelonne, et de Marie Anne
de Fages de Rochemaure] ; mort à Paris le 20 juillet 1820 ; archidiacre de l’église de Viviers,
député du clergé de la sénéchaussée de Villeneuve-de-Berg (Ardèche), à la place de Charles
de La Font de Savines, évêque et comte de Viviers qui avait refusé son élection.
2. Lettre 429, 11 janvier 1791.
3. Marie Marguerite Thérèse Ribard (née vers 1728 ; morte à Rouen le 15 mai 1791). Mariée le
14 juillet 1766 avec Jean Pierre Jacques Testart ; remariée le 6 novembre 1776 avec Jean Holker
(1719-1786), catholique originaire de Stratford, venu s’établir en France en 1745, à qui l’on
attribue l’introduction en France en 1771 de la jenny, rouet amélioré qui permettait à la fileuse
med’augmenter son rendement de huit à quatre-vingts fois. M Holker était la sœur de Jean
mePhilippe Nicolas Ribard (1724-1798), le beau-père de Nicolas de Fontenay, et de M Hurard.
4. GUILBERT, id, p. 5.
5. Lettre 563, 26 mai 1791.
6. Lettre 564, 27 mai 1791.
7. La manufacture Holker ou Saint-Paul était située à l’est de Rouen, rive droite, à la hauteur de
l’actuel pont Mathilde.
8. Lettre 565, 28 mai 1791.
9. GUILBERT, id, p. 5.
10. François Antoine Henri Descroizilles : né à Dieppe le 11 juin 1751 [fils de François Descroizilles
(1727-1788), chimiste et pharmacien] ; mort à Paris le 14 avril 1828 ; auteur de plusieurs
inventions utilisées dans la chimie, la physique et les arts idustriels ; membre de l’Académie et de
la Société libre d’émulation de Rouen.
11. Claude Louis Berthollet (1748-1822), médecin du duc d’Orléans, chimiste, reçu à l’Académie
des sciences en 1781.
12. Id, p. 6.
01_fontenay.indd 18 18/03/15 10:59:38Introduction 19
1fait » . Il contribua aussi à des armements de navires ; en novembre 1789, son
beaupère proposa d’en nommer un Assemblée nationale, dont Fontenay souhaitait qu’il fût
2le présage « d’une heureuse arrivée au port » . De plus, de nombreuses mentions font
référence à des remboursements d’avances pouvant aller jusqu’à 16 000 livres qu’il
semblait avoir consenties à nombre de ses amis et relations (les Chailloué, Dumontier,
l’abbé Carpentier, etc.). Après la mort de leur mère, ils furent aussi intéressés à la
manufacture de La Villette à Louviers, celle des Grandin.
À l’époque de la correspondance, les Fontenay demeuraient dans une maison
3de la rue des Charrettes , rive droite, à proximité des quais de Seine. Les parents de
meM de Fontenay habitaient à quelques centaines de mètres, rue de la Vicomté,
également paroisse Saint-Vincent. Riches citadins, les Fontenay n’avaient pas cherché à se
faire passer pour nobles en achetant un domaine rural ou des charges anoblissantes.
Ils ne possédaient alors pas de résidence à la campagne et faisaient des séjours chez
4l’oncle Joseph Grandin dans sa propriété de La Villette à Elbeuf. Fontenay évoquait
5fréquemment « le jardin » d’Alexandre , qui devait d’ailleurs être loué par un bail
emphytéotique ; son frère en avait « encore plus de soixante ans de jouissance » et « s’il
s’en dégoûtoit par la suite », il était persuadé « qu’il le revendroit beaucoup plus
avan6tageusement » . Ce jardin se trouvait au hameau d’Eauplet de Sotteville-lès-Rouen, sur
mela rive gauche. M de Fontenay n’avait aucune difficulté à s’y rendre tous les matins
pour y nourrir sa petite Céleste. Il s’agissait vraisemblablement d’un verger en bord de
Seine et de quelques bâtiments de ferme.
À côté de ses activités professionnelles, Fontenay ne négligea pas son engagement
politique dans la cité. Successivement trésorier et administrateur de l’Hôtel-Dieu de
Rouen (1769), quartenier (1779), échevin (1782), il fut élu juge-consul de cette ville à
trois reprises « comme si, chaque fois, le Commerce eût voulu témoigner ses regrets de
ce que les réglemens de l’institution ne lui permissent pas de fixer à perpétuité sur lui
7cette magistrature temporaire » ; il était en effet entré à la chambre de commerce de
Rouen en 1774 et en fut le syndic dix ans plus tard. Au cours de ces mêmes années, il
8fut initié à la maçonnerie dans la loge de la Céleste Amitié de Rouen .
Membre de la commission intermédiaire de l’assemblée provinciale en 1787-1788,
9il y fut « chargé des dossiers intéressant l’industrie régionale et les travaux publics » .
Il participa à la rédaction du cahier de doléances de Rouen en mars 1789 puis fut élu
député du tiers de Rouen aux états généraux le 21 avril 1789. Il arriva à Versailles le
1. QUESNEY (Victor), id, p. 7.
2. Lettre 191, 22 novembre 1789.
3. La rue des Charrettes fut complètement détruite lors des bombardements de la seconde guerre
mondiale.
4. François Louis Joseph Grandin : né le 6 juin 1728 à Elbeuf ; mort le 2 mai 1805 à
Caudebeclès-Elbeuf), écuyer, prévôt de la connétablie de France à Elbeuf, marié à Caudebec-lès-Elbeuf
le 5 septembre 1775 avec Marie Catherine Hélène Huault (née le 11 janvier 1741 ; morte le
26 octobre 1808 à Caudebec) [fille de Jean Huault, écuyer, conseiller-secrétaire du Roi, receveur
du duché d’Elbeuf, et de Berthe Millet].
5. Lettre 8, 8 mai 1789 ; lettre 310, 21 mars 1790 ; lettre 351, 21 octobre 1790 ; lettre 377, 18 novembre
1790 ; lettre 413, 26 décembre 1790 ; lettre 520, 12 avril 1791 ; lettre 521, 13 avril 1791.
6. Lettre 378, 21 novembre 1790.
7. QUESNEY (Victor), op. cit, p. 5.
8. Voir à ce sujet les travaux d’Éric SAUNIER, notamment Révolution et sociabilité en Normandie au
e etournant des XVIII et XIX siècles, 6000 francs-maçons de 1740 à 1830, Rouen, 1998, 556 p.
9. À travers la Haute-Normandie en Révolution, 1789-1800, Études et recherches, ouvrage collectif
publié par le Comité Régional d’Histoire de la Révolution Françaises (Haute-Normandie),
Luneray, 1992, 448 p., « Six destins » (François BURKHARD), p. 404.
01_fontenay.indd 19 18/03/15 10:59:3820 Lettres à Babeth
130 avril et s’installa rue Saint-Louis . Fontenay était probablement déjà allé à Versailles
car il ne fit aucun commentaire sur la ville et son palais. En revanche, il découvrit
Marly et son parc avec un peu d’étonnement et beaucoup d’admiration, « on ne peut
voir rien de plus agréable en fait de jardin françois, et je ne crois pas qu’aucun jardin
anglois peut produire un effet aussi intéressant ». Il devait tempérer son éloge par une
critique sévère des dépenses somptuaires qui avaient été engagées et une désignation
méprisante du souverain, « il falloit que ce Louis XIV fut un grand bourreau d’argent
pour en dépenser autant pour une guinguette à la porte de Versailles où il venoit de
2sacrifier plus de 800 millions » .
À l’Assemblée constituante, il fit partie des députés assidus mais effacés. Il y fut
3membre du Comité pour l’agriculture et le commerce en septembre 1789 , l’un des
trente bureaux que l’Assemblée constituante avait créés dès le 2 juillet précédent pour
4mettre en œuvre son grand chantier de refondation du royaume . Il fut chargé de
présenter le « rapport sur le commerce au-delà du Cap de Bonne-Espérance », qui
permit par le vote de l’Assemblée du 19 juillet 1790 de concentrer les retours des Indes
orientales à quelques ports comme Lorient et Le Havre, afin de ne pas provoquer de
distorsion de prix sur les marchandises importées et d’éviter la fraude. Il indiqua
également qu’il était intervenu pour faire passer un amendement sur les frais des
5lettres de change venant de l’étranger, qui fut soutenu par Le Couteulx de Canteleu ,
et dont Le Moniteur fit mention. S’il n’avait pas pu obtenir « que l’exemption des droits
de timbre eût lieu pour toutes les lettres de change tirées de l’étranger, même sur celles
payables en France », il avait réussi à faire passer un autre amendement disposant que,
lorsqu’une première lettre « tirée de l’étranger, acceptée et non timbrée, ne sera revêtue
d’aucun endossement, le porteur sera dispensé d’avancer l’amende et l’accepteur seul
6pourra être poursuivi pour la payer » .
En octobre 1789, Pierre Nicolas de Fontenay avait dû prendre un logement à Paris.
Fort heureusement, il avait noué des relations anciennes et suivies avec le duc de
7Bouillon qui « nous a écrit (je dis à Messieurs Thouret , Decrétot et moi) pour nous
1. Lettre 81, 22 juillet 1789.
2. Lettre 18, 14 mai 1789.
3. Lettre 111, 5 septembre 1789.
4. Lettre 60, 2 juillet 1789.
5. Jean Barthélemy Le Couteulx de Canteleu : né le 4 mars 1746 à Rouen et baptisé le même jour
à Saint-Denis [fils de Thomas Barthélemy Le Couteulx (né le 28 février 1714, mort en 1791),
premier président de la chambre des comptes de Normandie en 1767, et de Marie Catherine
Garnier] ; marié (1) à Rouen le 13 juin 1775 à Anne Le Couteulx de Verclives (1755-1784), sans
descendance, et (2) à Farceaux le 27 septembre 1784 à Charlotte Fourmont de Sermentot (morte
en 1803), dont descendance ; mort à Farceaux (Eure) le 18 septembre 1818. L’un des dirigeants
de la banque Le Couteulx dès 1788, Jean Barthélemy Le Couteulx de Canteleu avait été élu
député du tiers-état par la ville de Rouen le 21 avril 1789 ; membre du Conseil des finances de
l’Assemblée constituante, il en fut l’un des principaux orateurs dans les domaines économiques
et financiers, et se prononça notamment pour la transformation de la Caisse d’escompte en
banque nationale, suivant un projet de Necker, et pour la création des assignats, à condition
que les émissions fussent limitées. Après la dissolution de la Constituante, il quitta Paris et se
fit oublier. Il fit partie de l’Assemblée des Anciens pendant le Directoire, puis fut membre du
Sénat. Comte de l’Empire, il devint régent de la Banque de France et pair de France sous la
Restauration.
6. Lettre 458, 9 février 1791.
7. Jacques Guillaume Thouret : né le 30 avril 1746 à Pont-l’Évêque, Calvados [fils de Guillaume
Thouret (né à Benerville-sur-Mer, Calvados, en 1712), notaire royal en 1750, et de Marie
SaintDomin] ; marié à Rouen en 1781 à Marie Rose Pélagie Quillebeuf, dont il eut un fils, Guillaume
François Antoine Thouret (né à Rouen le 16 juin 1782 ; mort du choléra à Paris le 5 juillet 1832),
avocat ; mort guillotiné à Paris le 22 avril 1794 ; député de Rouen pour le tiers état.
01_fontenay.indd 20 18/03/15 10:59:38Introduction 21
1prier de prendre un logement à son hôtel » , quai Malaquais. Il ne pouvait que s’y
trouver au calme car« Paris est si grand qu’il peut y avoir une émeute dans un quartier
sans qu’on en soit informé dans les autres » et dans ce quartier « des plus tranquilles,
[…] quelque chose qui arrive, il continuera de l’être parce que c’est un de ceux où il y
2a le moins de peuple » . Quand son épouse le rejoignit à Paris, il s’arrangea pour lui
trouver un appartement à proximité de son logement, « à l’hôtel de Nice », […] au
premier, à l’entrée de la rue Jacob, du côté de celle des Petits-Augustins, de sorte que
tu ne seras guère plus éloignée de l’hôtel de Bouillon que tu l’étois l’an passé » ; il était
« un peu plus cher que nous ne le désirions mais il faut beaucoup de lits » et d’ailleurs,
3« tous les hôtels sont pleins à Paris » .
Pierre Nicolas de Fontenay se joignit dès décembre 1789 à la Société des amis de la
Constitution qui se réunissait depuis la fin novembre chez les Jacobins de la rue
SaintHonoré, « où il y a une société assez nombreuse de députés » :
Cette société dont je te viens de parler s’assemble tous les jours où il n’y a pas
d’assemblée du soir et on y agite que des questions qui doivent être traitées à
l’Assemblée, de sorte que ceux qui y sont assidus ne s’occupent réellement que
4des affaires publiques .
Vers le mois de juin 1790, il délaissa les réunions de ce club. Il semble ensuite s’être
rapproché du club de 89, fondé le 12 avril 1790 à partir des éléments les plus modérés
du club breton qui se réunissait au café Amaury à Versailles au début de la Révolution
mais il ne le fréquentait plus en 1791 :
C’est tout à fait l’esprit du club de 89 qui, n’ayant pas su montrer du caractère ni
donner assez d’intérêt à ses discussions, s’est annulé et enrage de sa nullité. Je
n’ai pas tardé à reconnoître que l’influence ministérielle cherchoit à s’y insinuer
et je n’y vais plus que pour causer ou parcourir quelques journaux. Je ne vais
5pas non plus aux Jacobins .
6Fontenay fit aussi partie du club de Massiac . Après la fuite du roi, il s’indigna de la
proposition des Jacobins d’une « adresse pour légaliser qu’on ne veut plus reconnoître
7Louis XVI pour roi » . Il confirma qu’il y avait plus d’un an qu’il s’y était rendu parce
que « l’intrusion de beaucoup d’hommes qui ne paroissent pas faits pour en être m’en
8avoit dégoûté » .
De retour à Rouen dès la dissolution de la Constituante le 30 septembre 1791, il
fut élu le 15 novembre maire de Rouen. Il s’illustra le 25 août 1792 en faisant face à
une émeute. En novembre suivant, il fut nommé à la présidence de l’administration
départementale de la Seine-Inférieure. En juin 1793, il s’opposa au représentant en
9 10mission Carrier qui « ne put un seul moment troubler [sa] sérénité imperturbable » .
1. Actuel 17, quai Malaquais (école des Beaux-arts). Lettre 150, 12 octobre 1789.
2. Lettre 385, 8 mars 1791.
3. Lettre 612, 12 juillet 1791.
4. Lettre 223, 23 décembre 1789.
5. Lettre 465, 16 février 1791.
6. Club fondé en 1788 par les riches propriétaires des plantations de Saint-Domingue, partisans
de l’esclavage, qui se tenait dans l’hôtel de Massiac, à Pars.
7. Lettre 617, 16 juillet 1791.
8. Lettre 618, 17 juillet 1791.
9. Jean-Baptiste Carrier (né à Yolet, Cantal, le 16 mars 1756 ; guillotiné à Paris le 16
décembre1794), procureur à Aurillac, élu à la Convention, envoyé en mission en Normandie pendant l’été
1793, puis en Bretagne où il s’installa à Nantes et s’illustra par sa férocité et ses noyades.
10. GUILBERT, op. cit., p. 11.
01_fontenay.indd 21 18/03/15 10:59:3822 Lettres à Babeth
Il maintint « la Seine-Inférieure en-dehors du mouvement fédéraliste qui marqua les
autres départements normands, peut-être pour ne pas voir renaître l’opposition
royaliste » et « semble avoir voulu canaliser le pouvoir jacobin en retardant la réquisition
1des grains, en défendant ses concitoyens accusés de contre-révolution » . De nouveau
désigné maire de Rouen le 30 octobre 1793, il s’éleva contre la destruction de la statue
de Jeanne d’Arc en faisant observer « qu’il serait bien étonnant qu’un monument érigé
par un gouvernement féodal à une héroïne du tiers état fût détruit sous le règne de
2l’Égalité » . Dans le même temps, il accepta « la prestation du serment civique » et le
« vote d’un emprunt pour l’achat de grains », encouragea « à la mobilisation contre la
3Vendée » et approuva « des mesures de déchristianisation » . Il fut cependant contraint
à la démission quelques semaines plus tard, le 6 frimaire an II (26 novembre 1793), puis
arrêté et incarcéré pendant quatre mois à la prison Saint-Yon de Rouen, sur accusation
de fédéralisme et de modérandisme. Quand il « fut rendu à sa famille » à la fin de mars
4 51794 « le féroce Robespierre vivoit encore » . Encore maire de Rouen après le 9
thermi6dor, il présida aussi la Société populaire républicaine régénérée . Toujours maire après
le 18 brumaire (9 novembre 1799), il s’attaqua alors en priorité au rétablissement de la
7confiance et des finances de la commune. « Décoré d’une écharpe d’honneur » après
la visite de Bonaparte à Rouen le 8 brumaire an XI (30 octobre 1802), il fut nommé
membre du Conseil général du commerce et des manufactures (1803) puis au Sénat
erconservateur (18 février 1804). Le décret du 1 vendémiaire an XII (24 septembre 1803)
ayant intégré les « écharpes d’honneur » à la Légion d’honneur, il en fut nommé
chevalier le 8 octobre suivant puis élevé directement au grade de commandeur le 19 juin
81804. Il mourut à Paris 38, rue Cassette , à proximité de Saint-Sulpice, le 10 février
1806. Il fut probablement inhumé dans l’église Saint-Vincent de Rouen où se trouvait
9le caveau familial. Il laissa à sa famille une fortune s’élevant à 833 333,02 francs .
1. BURCKARD (François), op. cit., « Six destins », p. 406.
2. GUILBERT, op. cit., p. 11.
3. BURCKARDid.
4. Maximilien Marie Isidore de Robespierre : né à Arras (Pas-de-Calais) le 6 mai 1758 [fils de
Maximilien Barthélemy François de Robespierre (né à Arras le 17 février 1732 ; peut-être
mort à Munich, Allemagne, le 6 novembre 1777), avocat au Conseil supérieur d’Artois, et de
Jacqueline Marguerite Carraut (née en 1735 ; morte en juillet 1764), mariés à Arras le 2 janvier
1758] ; guillotiné à Paris le 28 juillet 1794 ; député du tiers état de la gouvernance d’Arras, il
intervint à de nombreuses reprises dans les débats de l’Assemblée nationale et au club des
Jacobins dont il devint l’un des principaux animateurs ; il fut aussi l’accusateur public auprès
du Tribunal criminel de Paris jusqu’en avril 1792.
5. QUESNEY (Victor), op. cit., p. 14.
6. BURCKARD (François), op. cit.
7. QUESNEY (Victor), op. cit., p. 19.
8. L’hôtel de la rue Cassette était loué pour 5000 francs par an ; Madame de Fontenay garda le
même domicile où elle s’éteignit à son tour le 26 décembre 1809.
9. Outre les 47 857,50 francs d’argenterie et de mobilier se trouvant dans les résidences de Rouen
(10 576 francs) et de Paris (37 381,50 francs) et des rentes sur Decrétot et une demoiselle de
eThurique en Calvados, Pierre Nicolas de Fontenay possédait 5/60 de la forêt de Touques
en Calvados, soit environ 210 hectares sur 3500 hectares de la forêt (d’une valeur de 355 555
francs, ce qui lui rapportait 40 944 francs par an), les trois maisons de Rouen, deux maisons
des n° 52 et 53 de la rue des Charettes et une autre au 28 de la rue Tirhuit qu’il avait acquise le
2 octobre 1793 (évaluées ensemble à 100 000 francs), ses parts dans la manufacture Saint-Paul
à Rouen (37 500 francs), et celles des manufactures Saint-Germain et La Villette à Louviers
(411 538,45 francs). AD Seine-Maritime, 276J/2, fonds Cabanon, 12 décembre 1807.
01_fontenay.indd 22 18/03/15 10:59:38Introduction 23
Avec les principaux notables de Normandie et de Rouen, Fontenay et son
beau1père figuraient en bonne place sur le tableau de Lemonnier , Hommages rendus au roi
Louis XVI par la chambre de commerce de Normandie, souvenir de la visite du souverain à
Rouen le 28 juin 1786. Ce tableau disparut lors du bombardement de Rouen en 1944.
Fontenay avait suivi la fin de son exécution avec attention et rapporta avec précision
son succès au Salon de 1789.
Dès le 21 mai 1789, Fontenay se rendit à l’atelier parisien de Lemonnier, situé dans
2le Marais à Paris , il annonça à son épouse qu’il était figuré « côté de ton bon Papa que
j’embrasse de tout mon cœur », ayant « reconnu dans l’ébauche des traits qui me sont
3bien chers » . Trois jours plus tard, il donna à « Le Monnier une séance de trois heures »
puis une autre :
Je suis de profil et en angle droit avec la lumière de sorte qu’il n’y a pas
d’ombres sur ma figure, ce qui rend la ressemblance plus difficile à attraper.
M. Le Couteulx est dans le même cas. Ton père n’est qu’ébauché mais il est
déjà frapant. Ce qui me plaît infiniment, c’est que nous sommes à côté l’un
de l’autre. Nous serons éternellement unis. C’est le simbole de nos sentimens
4réciproques .
Le 2 juin, il annonça avoir vu « la grande machine de Le Monnier pour la
chambre de commerce » pour laquelle il y avait « déjà beaucoup de choses faites » mais il
en restait tant à faire qu’il doutait « que ce tableau puisse être terminé pour le mois
5d’août » . Le 30 août, il donna « une dernière séance à M. Le Monnier », et il fut satisfait
6de sa ressemblance , et même davantage :
meUn parent de M Le Couteulx, qui a accompagné hier M. Le Couteulx chez
M. Le Monnier, trouve que ma ressemblance est parfaite. On dit que c’est non
seulement ma figure mais encore mon attitude. Je te parle souvent de cette
7ressemblance mais je sais que cela t’intéresse .
Le tableau fut exposé quelques jours plus tard, pour le plus grand plaisir de
Fontenay, d’autant que des connaisseurs en avaient « admiré l’ordonnance et le mérite
8 9de la difficulté vaincue » . Même l’illustre David s’y était intéressé, comme il lui
10révéla deux ans plus tard alors que Fontenay s’était rendu à son atelier . Ce tableau
de la chambre de commerce de Rouen était, à n’en pas douter, l’œuvre majeure de
l’exposition :
1. Anicet Charles Gabriel Lemonnier : né à Rouen le 6 juin 1743 ; mort à Paris le 17 août 1824 ;
peintre d’histoire et de genre ; prix de Rome (1772) ; agréé à l’Académie de peinture le 26
septembre 1789 avec comme tableau de réception La Mort d’Antoine ; administrateur de la
manufacture des Gobelins (1810-1816) ; chevalier de la Légion d’honneur le 27 décembre 1814 ;
il exposa au Salon de 1785 à 1814. Il participa activement à la création du musée des Beaux-arts
de Rouen. Son tableau le plus connu est Une Soirée chez Madame Geoffrin, exécuté en 1812.
2. Rue des Douze Portes, actuelle rue Villehardouin.
3. Lettre 21, 21 mai 1789.
4. Lettre 24, 24 mai 1789.
5. Lettre 31, 2 juin 1789.
6. Lettre 106, 31 août 1789.
7. Lettre 108, 2 septembre 1789.
8. Lettre 117, 11 septembr
9. Jacques Louis David : né à Paris le 30 août 1748 ; mort à Bruxelles, Belgique, le 29 décembre
1825 ; premier grand prix de Rome (1775) ; membre de l’Académie de peinture (1783) ; auteur
du Serment du Jeu de paume.
10. Lettre 578, 10 juin 1791. Fontenay allait y voir Le Serment du Jeu de paume, en cours
d’exécution
01_fontenay.indd 23 18/03/15 10:59:3824 Lettres à Babeth
J’ai été aujourd’hui au Sallon, ma bonne amie, avec M. Le Monnier. J’ai été
témoin avec plaisir des éloges qu’il a reçus pour son tableau. Il fait une
grande sensation parmi les artistes qui trouvent qu’on ne pouvoient mieux
1surmonter une grande difficulté. M. Pajou lui en a fait devant moi beaucoup de
complimens et il a très bien reconnu ma figure. J’ai trouvé que mon Papa est très
ressemblant. Peut-être bien que la ressemblance auroit été encore plus parfaite
si mon Papa avoit pu donner une séance. Quant à ce caractère de bonté, signe
certain d’une âme essentiellement bienfaisante que Dieu n’imprime que sur les
physionomies de ceux qu’il aime particulièrement, afin que toute le monde les
2aime, je crois bien que l’art ne peut pas le rendre dans tout sa perfection .
Après le Salon, le tableau fut livré à la chambre de commerce de Rouen ce qui
mepermit à M de Fontenay de l’admirer à son tour et de lui en donner son avis surtout
3en ce qui concernait la ressemblance de son père meilleure à l’atelier qu’au Salon . Il y
eut pourtant des critiques :
4J’ai vu hier Le Monnier à qui j’ai fait part de la critique de M. Descamps sur la
maigreur de ma taille. Il m’a dit qu’il falloit que M. Descamps qui ne m’a pas
vu depuis deux ans n’ai pas conservé une idée très juste de ma taille ; qu’au
surplus, il n’y avoit pas de mal que dans un portrait en buste, la carrure des
épaules et la grosseur de la taille fussent un peu dissimulées parce que sans cela
5on ne prendroit pas une idée juste de la taille, dont ne voit qu’une partie .
Lemonnier faisait partie des personnes que Fontenay aimait fréquenter. En 1791, il
suivit avec une grande curiosité l’exécution d’une autre œuvre du peintre, un grand
tableau allégorique représentant le génie du commerce et la découverte de
l’Amérique. Ce tableau, également destiné à la chambre de commerce de Rouen, avait pris du
retard, Lemonnier ayant dû céder son atelier. Dix-huit mois plus tard, Fontenay eut
enfin l’occasion d’admirer l’œuvre en cours d’exécution :
Je trouve que l’Affrique, l’Amérique, et le génie qui vole au-dessus de cette
dernière, sont trois belles choses. Le génie est bien en l’air et est un adolescent
très bien fait, et d’une figure intéressante ; mais la phisionomie de l’Amérique,
6dans l’exposition, est à mon sens une des belles choses que j’aie vues .
L’œuvre ne fut achevée qu’en juin 1791 à cause du retard pris pas son auteur, non
par manque d’assiduité « car je suis témoin que, depuis plus d’un an, il n’a pas fait
autre chose mais c’est qu’il n’a rien négligé pour sa perfection », mais parce qu’il avait
« mis à profit toutes les observations qui lui ont été faites et il m’a dit avant-hier qu’il
a remagniéré l’ouvrage et refait à neuf toute la draperie à cause d’un pli sur la jambe
7dont [on] a critiqué l’effet » :
1. Augustin Pajou : né le 19 septembre 1730 ; mort le 8 mai 1809 ; sculpteur.
2. Lettre 125, 21 septembre 1789.
3. Lettre 222, 22 décembr
4. Jean-Baptiste Marc Antoine Descamps : né à Rouen le 24 juin 1742 [fils de Jean-Baptiste
Descamps (né à Dunkerque le 28 août 1715 ; mort à Rouen le 14 juillet 1791), peintre
d’intérieur et d’histoire, installé à Rouen en 1740 où il fonda peu après une école de dessin et de
peinture qui devint rapidement très renommée] ; mort à Rouen en 1836 ; peintre, il succéda
en 1791 à son père avec le titre de directeur général de dessin et de peinture de Rouen et du
département de Seine-Inférieure, jusqu’à son incarcération en 1793 ; directeur du musée de
Peinture de Rouen en 1809, il en dressa le premier catalogue.
5. Lettre 351, 25 octobre 1789.
6. Lettre 461, 12 février 1791.
7. Lettre 539, 2 mai 1791.
01_fontenay.indd 24 18/03/15 10:59:38Introduction 25
Il a absolument fini et il doit l’expédier très incessamment. Je crois qu’on en
sera plus content qu’on ne s’y attendoit. Il me paroît très beau. Il le porte
dans ce moment-ci à Rouen parce qu’on l’a désiré et qu’il l’a promis, mais il
demandera la permission de le faire revenir pour le Sallon et je crois que c’est
une chose qu’on ne peut pas lui refuser. Il n’aura jamais une occasion aussi
importante de faire connoître ses talens et il me semble qu’il en a montré un
grand dans ce tableau. On n’a pas d’idée du tems qu’il y a employé et du soin
qu’il y a mis. Je suis bien témoin que, depuis quinze mois, il y a travaillé avec
la plus grande assiduité et qu’il n’a pas fait autre chose. Cependant, quand je
suis arrivé il y a deux ans, tout le fond étoit fini et, excepté le souverain, toutes
les figures étoient ébauchées. Je ne doute pas que ton père, qui est amateur des
beaux-arts et qui s’intéresse à l’auteur, n’appuie la demande de Le Monnier.
On sera privé pendant deux mois de ce tableau et on en sera dédomagé par la
satisfaction d’avoir contribué à la gloire d’un artiste qui ne mérite pas moins
par son honnêteté que par ses talens. Cette gloire ne peut pas être indifférente à
la ville de Rouen qui l’a vu naître, où il a pris les premiers principes de son art
1et où son exemple peut exciter l’émulation .
Le 8 juin, ce deuxième tableau fut emballé et expédié. Fontenay demanda à son
épouse d’aller le voir et de lui en donner son avis car il avait « été très goûté à Paris » et
2il croyait qu’il devrait « faire beaucoup d’honneur » à son auteur . La dernière mention
de Lemonnier date du 5 juillet 1791. Fontenay se demandait alors s’il avait « obtenu
la promesse qu’on lui rendra son tableau pour l’exposer au Sallon » et il fit état du
3« magnifique éloge de cette grande et belle composition » .
4De nos jours, le musée des Beaux-arts de Rouen conserve le tableau de Boilly d’abord
intitulé Trait de courage de M. de Fontenay, maire de Rouen, désormais appelé Une Scène de
la vie publique de Pierre Nicolas de Fontenay, maire de Rouen en 1792 : Fontenay y est
représenté ceint de son écharpe de maire, domptant l’émeute du 25 août 1792 et montrant,
par la fierté de son attitude, « un courage ferme et tranquille au milieu des vociférations
5 6d’une multitude soulevée » ; Fontenay figure aussi sur un dessin d’Isabey représentant
Bonaparte visitant en 1802 la manufacture des frères Sévène à Rouen, œuvre conservée
dans les collections du musée du Louvre. Enfin, la ville de Rouen possède à l’Hôtel de
7ville son buste en marbre blanc de même que ses clés de la ville .
Vie publique et vie privée
Pierre Nicolas de Fontenay était un homme discret et réservé. Lors de la réception
des députés des états généraux au salon d’Hercule du château de Versailles, il avait
pris le parti de ne pas se mêler aux causeurs et se rangea parmi les députés réfléchis,
8supputant « que les plus raisonnables ne disoient rien » . Chez lui, la discrétion
rejoignait la prudence, « ce que je te dis, ce n’est que pour mon frère et toi, je craindrais
1. Lettre 574, 6 juin 1791.
2. Lettre 575, 7 juin 1791.
3. Lettre 605, 5 juillet 1791.
4. Louis Léopold Boilly (1761-1845), portraitiste.
5. GUILBERT, op. cit., p. 10.
6. Jean-Baptiste Isabey (1767-1855), portraitiste et miniaturiste.
7. Le tableau d’Isabey et les clés avaient été légués par Jacques de Fontenay, le dernier fils de
Pierre Nicolas, au moment de sa mort en 1874.
8. Lettre 3, 3 mai 1789.
01_fontenay.indd 25 18/03/15 10:59:3826 Lettres à Babeth
1d’être cité et de jeter l’alarme » Il évitait donc soigneusement de se mettre au premier
plan :
Tu ne dois avoir aucune inquiétude sur mon compte. Je me borne à remplir
mon devoir et à dire mon avis en peu de mots à l’Assemblée nationale quand
on me le demande. Il n’y a pas à craindre que je sois l’objet d’aucune poursuite
particulière. D’ailleurs, comme les avis passent à l’unanimité, personne ne peut
2être en butte à une vengeance particulière .
Il s’efforçait d’être cohérent dans ses opinions. L’autorité devant être légitime et la
3nation y adhérer. Il admit par exemple sans état d’âme la levée d’amnistie de Besenval
car « l’amnistie donnée par les électeurs avoit le double tort d’être faite par des
4hommes sans autorité et de devancer l’opinion publique qui ne l’a pas confirmée » .
Et en février 1790, lors de son procès, il écrivit que, s’il n’y avait pas de charges contre
5Besenval qui n’avait eu la vie sauve que par l’intervention de Necker en sa faveur, il
n’était pour autant pas « à plaindre d’avoir été malheureux un instant parce qu’on dit
que, quoiqu’il soit fort riche, ou peut-être parce qu’il est fort riche, la misère d’autrui
6l’a toujours trouvé insensible » .
Homme sérieux et réfléchi, Pierre Nicolas savait rire de lui-même et de sa
corpulence, en se qualifiant de « gros ami ». Si ses descriptions étaient le plus souvent
précises et vivantes mais rarement amusantes, il savait manier à l’occasion le trait
d’esprit comme dans cette description d’une nouvelle voiture :
7La Rivière, M. de Lille et moi nous sommes assis dans le fond et nous n’y
étions pas mal à l’aise, ainsi elle convient aisément à six personnes, car nous
1. Lettre 12, 11 mai 1789.
2. Lettre 53, 24 juin 1789.
3. Maréchal de camp, ancien inspecteur général des Suisses et Grisons, Pierre Joseph Victor,
baron de Besenval (né à Soleure, Suisse, 14 octobre 1721, mort à Paris le 27 juin 1794) avait été
nommé commandant militaire de l’Île-de-France, des provinces limitrophes et de la garnison
de Paris en 1789. Le 12 juillet au soir, il prit la décision de retirer les troupes, ce qui permit à
la populace de piller les Invalides puis de marcher sur la Bastille. Louis XVI lui conseilla de
quitter la France mais il fut reconnu dans une auberge à Villenauxe, près de Provins, et arrêté.
Necker certifia la régularité de son passeport et le sauva de la vindicte populaire : « On sait que
M. Necker invoqué par un jeune officier que je connaissais à peine, fit changer notre marche, et
ravit aux pendeurs la proie que nous leur amenions en poste. » Necker obtint dans un premier
temps de la municipalité de Paris un ordre de le libérer mais, sur intervention de Mirabeau, le
maire de Paris Bailly revint sur sa décision et l’Assemblée nationale le reconnut coupable du
crime de « lèse-nation » ; Besenval resta trois mois en prison à Brie-Comte-Robert, fut ramené
à Paris en novembre 1789 et enfermé au Châtelet en attendant d’être jugé. Son avocat, Romain
erde Sèze, obtint son acquittement le 1 mars 1790. Mémoires du baron de Besenval sur la cour de
France, Paris, 1987, p. 500 et suiv.
4. Lettre 92, 2 août 1789.
5. Jacques Necker : né à Genève, Suisse, le 30 septembre 1732 [fils de Karl Friedrich Necker,
avocat à Custrin, en Brandebourg, citoyen de la République de Genève (28 janvier 1726), et de
Jeanne Gautier] ; marié avec Suzanne Curchod (née à Crassier, Suisse, en mai 1737 ; morte le
6 mai 1794), dont il eut une fille unique, Anne Louise Germaine Necker (1766-1817), épouse du
baron Erik Magnus Staël-Holstein, ambassadeur de Suède en France ; mort à Coppet, Suisse,
le 9 avril 1804 ; une nouvelle fois nommé directeur général des finances le 25 août 1788, il fut
remercié le 11 juillet 1789.
6. Lettre 261, 31 janvier 1790.
7. Marie Anne Julie Grandin (née à Elbeuf le 4 août 1730), tante maternelle de Nicolas Fontenay,
avait épousé en premières noces François Legrand, de Paris, dont deux enfants ; elle s’était
remariée avec Florent Delisle, qu’elle avait épousé à Rouen le 9 septembre 1788, dont elle n’eut
pas de postérité.
01_fontenay.indd 26 18/03/15 10:59:38Introduction 27
n’avions pas fait retirer deux appuie-bras qui s’enlèvent quand on veut, qui
nous faisoient perdre au moins trois places et, comme tu le sais, le derrière de
1La Rivière et le mien ne sont pas les deux plus mignons de France .
Il aimait d’ailleurs ses aises :
Quoique tu aies vu dans le Journal de Paris que le costume étoit l’habit de drap
noir, on a porté des habits du soir quand on l’a voulu. On ne s’est assujetti que
peu de jours au costume, c’est-à-dire que beaucoup lui sont restés fidelles mais
que plusieurs se sont débarrassés du manteau et des cheveux longs et que je
n’ai pas été des derniers à me défaire de cet attirail. Cependant tout le monde
2encore reste en habit noir et j’ai des raisons particulières pour ne pas le quitter
3puisque je suis en deuil .
Malgré les événement exceptionnels auxquels il prenait part, il s’efforçait de mener
une vie régulière, selon les instructions de son épouse en ne soupant pas en ville,
« nous dînons tard et nous ne soupons pas » et « quelques fois, nous mangeons un plat
de légumes et un peu de confitures, ce qui lui faisait dire qu’il ne s’était « jamais mieux
porté, je me lève toujours avant sept heures et je suis dans mon lit à onze, je déjeune
4avant de sortir » :
Il est rare que nous dînions aussi tard que nous l’avons fait samedi. Plus
ordinairement, il n’est que trois heures et demie quand nous nous mettons à
table. Je déjeune tous les jours, je prends tantôt du sirop de vinaigre, tantôt du
chocolat, suivant que je me sens disposé. Nous faisons comme tu le sais un
souper très frugal de sorte que mon sommeil n’est point troublé par le travail
5de la digestion .
Pourtant, il ne dédaignait pas les plaisirs de la table et savait s’accorder du bon
temps en partageant un bon repas avec des amis :
Nous avons fait l’école buissonnière. Nous avions grand besoin de prendre l’air.
6Nous avons été MM. Thouret, Decrétot, Barrois et moi dîner à Saint-Cloud.
Nous y avons fait un petit dîner léger : douze côtelettes, quatre pigeons à la
crapaudière, une fricassée de deux poulets, un plat de petits pois, un fromage
à la crème, un plat de fraises, quatre bouteilles de vin. Rien n’en est resté. Il est
1. Lettre 340, 19 avril 1790.
2. Le 27 avril 1789, Henri Évrard, marquis de Dreux-Brézé (né à Paris le 6 mars 1766, mort à Paris
le 27 janvier 1789), grand-maître des cérémonies (1789), avait fixé le protocole pour les
cérémonies d’ouverture des états généraux. Les députés du tiers état devaient porter des habit, veste
et culottes de drap noir, des bas noirs, avec un manteau court, de soie ou de toile, « tel que les
personnes de robe sont dans l’usage de le porter à la cour », une cravate de mousseline, « un
chapeau retroussé des trois côtés, sans ganses ni boutons, tel que les ecclésiastiques le portent
lorsqu’ils sont en habit de cour » (BNF, archives parlementaires, T1).
3. La mère de Pierre Nicolas de Fontenay, Marie Marthe Marguerite Grandin, était morte à Rouen
moins d’un an auparavant, le 27 août 1788. Lettre 18, 14 mai 1789.
4. Lettre 11, 10 mai 1789.
5. Lettre 136, 30 septembre 1789.
6. Barrois ou Le Barrois. Jean-Baptiste Robert Charles Barrois ou Le Barrois, baron d’Orgeval
(1747-1827) [fils de Jean-Baptiste Barrois ou Le Barrois (1705-1766), seigneur d’Orgeval (1740),
et de Marie Françoise Tocqueville, mariés en 1736], marié en 1790 avec Rosalie Limozin, dont
descendance. Il était le frère de Jean Charles Le Barrois de Lemmery (1755-1825), marié avec
Marie Reine David. Originaires de Bolbec (Seine-Maritime), ils étaient établis à Rouen et à
Paris.
01_fontenay.indd 27 18/03/15 10:59:3828 Lettres à Babeth
vrai que nous ne nous sommes mis à table qu’à trois heures, et qu’une petite
1tasse de chocolat que j’avais pris le matin étoit bien loin .
Sa vie restait équilibrée et son emploi du temps réglé comme du papier à musique,
du moins dans les premiers temps :
Il faut sortir tous les jours avant neuf heures et être frais, rasé et habillé. Il est
près de trois heures quand on sort de l’Assemblée. Il viendra un moment sans
2doute où il y aura de la besogne pour laquelle il faudra la préparer .
Par la suite, il assura à sa femme qu’il n’y avait « pas de jour que je ne fasse de
l’exercice » car il lui fallait près d’un quart d’heure pour se rendre à pied jusqu’à
l’Assemblée quand elle siégeait à Versailles. Il dormait bien, même sans oreiller, « en
mettant ma robe de chambre sous mon traversin ». Sa femme devait lui en envoyer un,
il oubliait toujours de le lui demander, « je n’y pense pourtant qu’une fois en
vingtquatre heures, au moment où je me mets au lit » et « cela doit te prouver que je me
porte bien car, quand on est mal à l’aise, on attache plus de prix aux commodités de
3la vie » . Lors de son séjour à Paris, en plus de ses promenades quotidiennes avec son
ami Thouret jusqu’à « la barrière qui est au bout des Champs-Élysées », il prit même
l’habitude de se rendre au concert :
Tu ne croiras pas que j’assiste toutes les semaines à un concert et que, si je ne
m’y amuse pas autant que les amateurs, je commence du moins à ne m’y pas
ennuyer mais c’est de la musique italienne, et j’avoue que si je pouvois aimer
4de la musique, ce seroit celle-là .
S’il était progressiste dans ses idées politiques, il était très réservé sur la
médecine dont il disait qu’elle n’avait « de remède que pour les maux dont on guérit
tout seul » et « si elle veut convertir les incrédules, il faut qu’elle en trouve un pour
»5 celui-là . Il ne croyait pas davantage en ses praticiens et, en mars 1791, Louis XVI
ayant été indisposé, il soupçonna ses médecins d’une duplicité assortie de finasserie
et de prudence :
Celle du Roi a donné un peu d’inquiétude mais il paroît que cela ne sera rien.
D’ailleurs, je me méfie toujours d’un bulletin signé par quatre médecins et un
chirurgien. Je soupçonne toujours qu’ils commencent par exagérer le danger en
présentant les simptomes sous le coup d’œil le moins favorable. Ils ne peuvent
pas rester tranquilles spectateurs du combat d’un bon tempérament contre
une indisposition et, comme ils ne sont pas sûrs que ce qu’ils ordonneront
ne fera pas plus de mal que de bien, ils se ménagent d’avance un moyen de
triompher si la nature est plus forte que l’art, et un moyen d’excuse si l’art finit
6par l’emporter sur la nature .
M. de Fontenay aimait la simplicité. En juin 1789, à l’occasion d’un baiser public
de Necker à sa femme, il nota que « les manières et la cordialité étrangères à ce païs
7annonçoient que la salle étoit remplie de provinciaux » . Il tutoyait son épouse qu’il
appelait « ma bonne amie ». Très attaché à elle, il commençait la plupart du temps ses
1. Lettre 44, 14 juin 1789.
2. Lettre 10, 10 mai 1789.
3. Lettre 179, 10 novembre 1789.
4. Lettre 493, 16 mars 1791.
5. Lettre 295, 6 mars 1790.
6. Lettre 488, 11 mars 1791.
7. Lettre 53, 24 juin 1789.
01_fontenay.indd 28 18/03/15 10:59:38Introduction 29
lettres en s’inquiétant de sa santé et de celles de ses enfants et proches. Il les terminait
généralement par un « adieu, ma bonne amie, je t’embrasse de tout mon cœur » et en
1l’assurant d’être « pour la vie le meilleur des amis de ma bonne petite Babeth » , aussi
2 3dénommée sa « petite prêcheuse » ou « la meilleure des bonnes amies » . En octobre
1789, son fils étant venu le rejoindre quelques jours, il se souciait de la tristesse que
pourrait ressentir son épouse :
Je t’avoue que quelque plaisir que j’ai eu voir ce petit bonhomme, qui est
charmant, je voudrois qu’il fût auprès de toi, puisque son absence est pour
toi une nouvelle privation. Quelque part que je sois, je ne vis que là où tu es ;
c’est là où est mon bonheur, où sont mes plaisirs, et je ne puis jouir de ce qui te
4manque .
Ses lettres expriment une solide affection conjugale, construite sur une relation
de confiance réciproque ; « sois sûre qu’il te dira tout ce que tu lui dirais toi-même ;
5conserve-toi pour lui », lui affirmait-il dans sa première lettre . Comme Fontenay
sortait fréquemment le soir, son épouse s’inquiétait, Paris étant si dangereux, et il la
rassurait. Quand il revenait de la place Vendôme ou de la rue de Richelieu, son trajet
était sans risque :
Les rues de Saint-Honoré, que je parcours jusqu’à celle de l’Échelle lorsque
je reviens de la première, et celle de Richelieu, sont à minuit, heure à laquelle
je me retire, continuellement parcourues par des voitures et des gens à pied.
Les approches de la demeure du Roi sont gardées par des patrouilles et il y
a sur les quais des sentinelles, de sorte que l’homme le plus timide ne peut
pas avoir d’inquiétude, et l’homme le plus audacieux oseroit encore moins en
attaquer un autre dans ce quartier-là qu’en plein jour dans d’autres quartiers.
Sois donc absolument sans inquiétude sur mon compte, ma bonne amie. Sois
certaine que je ne perds pas un instant de vue ton amitié pour moi et que je ne
6compromettrai jamais par imprudence une vie qui t’est chère .
Cependant, la séparation lui était difficile, « je t’avoue qu’il m’en a coûté de me
séparer de toi et que, si tu as versé quelques larmes, je n’étois pas loin de suivre ton
7exemple » . Il fallait donc « d’avance faire une provision de courage pour supporter ce
8retard si cela est nécessaire » . Se voulant être un homme fort, il estimait que « la raison,
l’espérance de nous revoir bientôt, pour ne nous plus quitter, m’ont fait prendre mon
9parti » et il affirmait hautement ses priorités, « ma constitution à moi est d’aimer ma
chère Babeth, puisque celle que nous voulons donner à la France est fondée sur une
10base aussi inébranlable, et faire aussi constamment son bonheur » . Il n’y a cependant
que peu de place pour la passion amoureuse, la pudeur l’interdisant :
J’espère, ma chère amie, que comme mes sentimens pour toi ne sont pas une
nouvelle, car il y a treize ans qu’ils durent, tu ne me donneras pas le ridicule
1. Lettre 3, 3 mai 1789.
2. Lettre 151, 13 octobre 1789.
er3. Lettre 1, 1 mai 1789.
4. Lettre 158, 20 octobre 1789.
er5. Lettre 1, 1 mai 1789.
6. Lettre 442, 24 janvier 1791.
7. Lettre 96, 21 août 1789.
8. Lettre 525, 17 avril 1791.
9. Lettre 96, 21 août 1789.
10. Lettre 68, 9 juillet 1789.
01_fontenay.indd 29 18/03/15 10:59:3830 Lettres à Babeth
de faire voir une lettre où je te dis encore des douceurs, ce doit être un secret
1de famille .
La santé de son épouse était l’une de ses premières préoccupations. En mars 1789,
elle avait mis au monde une petite Céleste. Fontenay s’inquiétait de la fatigue que
l’allaitement causerait inévitablement à son épouse et lui donnait des règles de conduite
en la matière :
Le parti que tu as pris de nourrir ne peut qu’être très bon pour ta santé si tu
es raisonnable, mais il peut te faire un mal irréparable, et par conséquent faire
le malheur de toute notre vie si tu ne l’es pas. En t’y prenant de bonne heure,
tu peux régler ton enfant de manière à ce que tes nuits soient tranquilles ou,
du moins, ne soient pas trop souvent interrompues. Il ne faudra pas non plus
que tu te laisses épuiser en l’allaitant trop souvent. Il faudra absolument que
tu consultes, sur la conduite que tu auras à tenir, des personnes qui ont de
2l’expérience. Tout est raisonnable chez toi, excepté ton cœur .
Cet allaitement se prolongeait toujours en mars 1790, il en était satisfait puisque
cela convenait à son épouse, « là où je craignois que tu ne trouvasses des peines, tu n’as
3trouvé que des consolations » . Pourtant, Pierre Nicolas de Fontenay pensait que cela
avait assez duré, il fallait commencer le sevrage, « il me semble que d’avance tu dois
lui donner moins à téter, afin de la préparer toi-même à un changement » car « s’il n’est
pas gradué, il peut altérer sa santé et qu’à cette santé sera attaché le bonheur de
beau4coup de personnes que tu aimes, et surtout le mien » , maxime qu’il répéta quelques
5jours plus tard . Quelques mois après, la fin de l’allaitement était engagée et leur fille
semblait avoir été placée chez une nourrice à proximité de la ville ce qui permettait à
6la jeune mère de la voir tous les matins :
Tu feras bien de laisser Céleste au jardin de mon frère, puisque tu ne lui donnes
à téter que tous les trente-six heures. Je suppose que tu pourras cesser sans en
être incommodée et il paroît qu’elle ne s’en appercevra pas. Ce sera pour toi
une petite privation car tu seras obligée d’être quelques jours sans la voir mais
il faut bien que cela arrive tôt ou tard et j’apprendrois avec plaisir que tu as
profité du moment où le froid s’est adouci et où, ce me semble, tu peux la sevrer
7avec moins de danger pour t’y déterminer .
Fontenay s’inquiétait aussi pour les autres membres de sa famille, notamment son
frère Alexandre dont il était très proche :
Il ne se ménage pas assez. Je l’avois rendu dépositaire de toute mon autorité
sur toi quand je suis parti : je te fais aussi dépositaire de tous mes droits d’aîné.
Engage-le à ménager une santé qui est chère à des personnes qu’il aime.
Dis-lui qu’il est une excellente tête mais que ce n’est pas toujours quand son
imagination est trop exaltée ; que lorsque le corps est échauffé par des veilles
et des fatigues immodérées, le jugement est moins froid et que c’est surtout par
1. Lettre 96, 21 août 1789.
2. Lettre 13, 13 mai 1789.
3. Lettre 310, 21 mars 1790.
4. Lettre 317, 28 mars 1790.
5. Lettre 325, 5 avril 1790.
6. Lettre 347, 21 octobre 1790.
7. Lettre 377, 18 novembre 1790.
01_fontenay.indd 30 18/03/15 10:59:38Introduction 31
le jugement que les citoyens, qui en sont doués comme lui, peuvent rendre des
1services à leur patrie, dans des circonstances difficiles .
Les quatorze ans de différence entre époux se traduisaient par un ton souvent
paternel. Quand sa femme l’agaçait, ce qui arrivait parfois, il s’efforçait de garder de la
modération dans ses écritures :
Mais que veut donc dire cette petite… ? Ma plume se refuse à écrire une injure,
parce que n’ayant pas les mêmes moyens de réconciliation que ma bouche,
elle croit n’avoir pas non plus les mêmes droits. Et puis il y a dans ta lettre une
phrase si aimable qu’il faut encore que je te sache gré de la mauvaise querelle
2que tu me fais, mon excellente amie .
Il s’informait de ses occupations, des personnes qu’elle avait rencontrées, des
nouvelles de la famille ou des amis qu’elle avait pu recevoir. Il lui donnait des
directives pour la gestion de leurs biens. Il lui passait des commandes, lui demandait de
lui envoyer des vêtements au changement de saison car il n’avait pas prévu que son
absence serait aussi longue : son « habit de velours de coton vert bouteille », « un
3 4habit de drap à peu près neuf » , « quelques paires de bas de soie blancs » pour éviter
d’en acheter, des bas de dessous, des culottes, du linge de maison pour lui et son
domestique :
Je t’ai demandé des draps pour moi et pour mon domestique. Tu y joindras des
serviettes ; il serait bon que j’en eusse encore deux ou trois douzaines. Mes bas
de dessous sont un peu fatigués de leur service. Si tu veux m’en envoyer, je te
5renverrai ceux qui ont le plus besoin de réparation .
Il l’entretenait de ses problèmes domestiques, se demandant s’il pouvait frotter le
6velours noir qu’elle lui avait envoyé sans s’exposer « à le gâter » , s’il fallait continuer à
lui confier son linge à blanchir parce qu’il fallait « près de huit jours pour l’aller, autant
pour le retour, le tems du blanchissage » ce qui imposerait « un plus grand nombre de
7chemises non gravées parce que je ferais blanchir ici les manchettes » . Sa malle tardant
à arriver, il se trouva obligé de s’organiser tout seul assez vite ; d’ailleurs « on y
blan8chit fort bien, on y raccomode le linge et cela nous évitera beaucoup d’embarras » . Il
lui demandait aussi de le fournir en tabac et lui renvoyait des « bouts de tabac » à faire
9 10râper « moins gros » qu’à l’ordinaire à mesure qu’elle recevait ses bouteilles vides . Il
lui commandait des victuailles, « tu nous enverras un pâté de veau piqué de jambon,
11 12et une caisse de gelée de pommes » , du cidre pour un collègue … Parfois il
s’impatientait, il n’avait pas reçu ce qu’il avait demandé, les paires de bas de soie blancs
13manquaient, il avait dû en racheter, et il n’avait plus de tabac . Mais il savait lui rendre
hommage, soulignant ses qualités qui transparaissent dans son écriture :
1. Lettre 96, 21 août 1789.
2. Lettre 525, 17 avril 1791.
3. Lettre 328, 8 avril 1790.
4. Lettre 103, 29 août 1789.
5. Lettre 154, 17 octobre 1789.
6. Lettre 375, 18 novembre 1790.
7. Lettre 25, 25 mai 1789.
8. Lettre 32, 3 juin 1789.
9. Lettre 511, 3 avril 1791.
10. Lettre 463, 14 février 1791.
11. Lettre 5, 4 mai 1789.
12. Lettre 542, 5 mai 1791.
13. Lettre 103, 29 août 1789.
01_fontenay.indd 31 18/03/15 10:59:3832 Lettres à Babeth
Je ne veux pas te faire de compliments, mais pourquoi n’entretiendrois-je pas
de mes plaisirs, celle qui sauroit seule me consoler de mes peines, si j’en avois ?
[…] Et cependant il y règne une sensibilité douce qui y attache un charme
inexprimable. Tout cela n’est pas inconciliable, puisque tu réunis à l’âme la
1plus tendre un excellent esprit .
Très attentif à conserver des relations directes avec ses enfants, il suivait avec
vigilance les progrès de leurs études et s’impliquait dans leur éducation. D’une grande
modernité, les époux Fontenay semblent avoir également pris le temps de réfléchir à
l’éducation qu’ils souhaitaient donner à leurs enfants. Ils croyaient « qu’un des moyens
du succès dans l’éducation c’est que les enfans soient bien convaincus qu’ils n’ont pas
de meilleurs amis que ceux qui, étant chargés de les diriger, sont souvent obligés de les
contrarier » ; ainsi, « avant d’être en état de céder à la raison, ils s’habitueront à céder à
2l’amitié et le sentiment de la contrainte n’affoiblit point celui de la liberté » . Fontenay
aimait leur écrire, « j’ai eu du plaisir à écrire à mes enfans par la raison que j’étois bien
3sûr de leur en faire » , et recevoir leurs lettres :
Je serois fort charmé de recevoir un mot de mes enfants. Je ne veux pas rappeler
à ma bonne aînée que je lui avois demandé une lettre il y a longtems, car c’étoit
avant que tu vinsses à Versailles. […] Je voudrois que, lorsqu’il se passe quelque
chose qu’elle a remarqué, elle m’en fît part. Elle doit être assez sûre que tout
ce qui l’intéresse m’intéresse. Elle contracteroit l’habitude de rendre ses idées
par écrit et elle est dans l’âge où il convient de commencer à prendre cette
4habitude .
Dans les lettres de ses enfants, il examinait l’écriture qui devait être lisible et
bien formée, « l’aînée a mal au doigt, ainsi je n’ai rien à dire de son écriture, mais je
trouve que celle de Constance se forme bien, ce qui me prouve qu’elle s’applique » ;
quant à celle de son fils, elle était « assez bonne pour un soldat mais il faudra qu’elle
5devienne meilleure pour un négociant » . Il tâchait de n’oublier aucun d’entre eux,
« quant à la bonne petite Joséphine, j’ai fort bien compris ce qu’elle vouloit me dire,
qu’elle m’aimoit bien et qu’elle m’embrasseroit avec bien du plaisir à mon retour », et
terminait son paragraphe par une plaisanterie dans l’air du temps, « assure-la que sa
lettre n’a point été interceptée mais que, quand elle auroit été portée au Comité des
recherches, il auroit bien jugé que c’étoit une bonne petite fille qui écrivoit à un papa
6qu’elle aime bien » . Bien sûr, le contenu de la lettre lui importait, il se réjouissait que
son fils lui fasse « part de ce qui l’intéresse, le désir de me voir, et de me faire voir
son habit d’homme », d’autant qu’il n’y avait pas « un mot à retrancher dans sa lettre »
7qui était « fort bien écrite » . Pierre Nicolas de Fontenay était encore convaincu de la
nécessité d’une bonne instruction « car il n’y a point de beau style sans clarté, et tout
ouvrage qui ne traite point des matières abstraites et qui n’est point à la portée d’une
8intelligence ordinaire est mal écrit » . De tempérament exigeant, il voulait inculquer la
rigueur à ses enfants :
1. Lettre 151, 13 octobre 1789.
2. Lettre 237, 7 janvier 1790.
3. Lettre 110, 4 septembre 1789.
4. Lettre 1
5. Lettre 215, 16 décembre 1789.
6. Idem.
7. Lettre 128, 22 septembre 1789.
8. Lettre 273, 12 février 1790.
01_fontenay.indd 32 18/03/15 10:59:38Introduction 33
Je remercie ma fille aînée de la peine qu’elle a prise de me copier le discours de
son Bon Papa, et toi de me l’avoir envoyé : j’observeroi pourtant à Marton qu’il
y a, dans la copie, des fautes d’orthographe qui n’étoient pas dans l’original. Je
l’aime trop pour lui passer cela. Elle est dans l’âge où il faut contracter l’habitude
1de l’écrire correctement, sans quoi on a beaucoup de peine à l’apprendre .
Une correspondance directe avec ses enfants était un moyen très efficace pour
former leur intelligence, ce qui était d’une grande importance pour cet homme cultivé
au fait des dernières nouveautés en matière d’éducation et d’instruction de la jeunesse.
Il désirait que son épouse leur fît apprendre la géographie car non seulement « cela les
accoutumeroit tout doucement à l’application » mais encore « cette science donne une
2petite histoire de l’histoire et on est en état de la lire avec plus de fruit et d’intérêt » . Il
fallait d’ailleurs suivre les méthodes d’enseignement les plus modernes :
Si tu avois le tems de lire quelques fois avec ma fille aînée la grammaire qui
3forme le premier volume de l’ouvrage de l’abbé de Condillac pour le duc de
4Parme , je n’en serois pas fâché. C’est le meilleur que je connoisse. Sa méthode
exerce plus le jugement que la mémoire. Elle a assez d’intelligence pour que cet
5ouvrage soit à sa portée .
Il se tenait autant que possible au fait de l’instruction de ses enfants, il était satisfait
de constater les avancées de son fils, « dans l’orthographe et dans son écriture » et s’il
lui avait « indiqué un petit nombre de fautes qu’il a faites », il se souvenait que l’année
passée « on ne pouvoit pas déchiffrer son écriture ». Cet enfant qui « en étoit
actuellement à la division » quand« sa sœur aîné en étoit à la racine carrée » venait de faire
6devant lui « une multiplication très bien » même si « elle n’étoit pas très difficile » .
Avec son fils qui l’avait rejoint à Paris, Fontenay se comporta en père attentif à son bien
être, « ton fils se porte bien. […], il a fort bien dormi », tout en notant pour les progrès
accomplis grâce à la ferme exigence de ses parents, « tout dépend de l’habitude qu’on
7fait contracter aux enfants » .
Malgré l’éloignement, il suivait les déboires domestiques de sa famille. Pour du
renvoi de la femme affectée au service de ses filles, il s’inquiéta de ses conséquences,
notamment du chagrin qu’elles en ressentiraient, tout en dissertant sur la souffrance
inévitable dans toute vie humaine, « quel est l’individu qui est né pour n’avoir pas de
chagrins ? », et la nécessité « de bonne heure apprendre à les supporter » ; d’ailleurs
son épouse serait attentive à sécher les larmes de leurs filles, « tu ne les gronderas pas
8de ce qu’elles s’affligent de cette séparation » . Il veillait encore à respecter les règles
9du savoir-vivre, même avec des parents éloignés comme les Coulons qui venaient de
1. Lettre 440, 22 janvier 1791.
2. Lettre 128, 22 septembre 1789.
3. Étienne Bonnot de Condillac (né à Grenoble, Isère, le 30 septembre 1714 ; mort à Beaugency,
Loiret, le 3 août 1780). De 1757 à 1769, il avait été le précepteur de Ferdinand de Parme (né à
erParme le 20 janvier 1751 ; mort à Fontevivo le 9 octobre 1802) [fils de Philipper I de Parme et
d’Élisabeth de France], marié le 27 janvier 1769 à Marie Amélie de Habsbourg-Lorraine dont
eril eut sept enfants, qui régna sous le nom de Ferdinand I de 1765 à 1801.
4. Il s’agit Cours d’étude pour l’instruction du prince de Parme aujourd’hui S. A. R. l’infant D. Ferdinand,..
par M. l’abbé de Condillac, publié à Parme, Imprimerie Royale, en 1775, 16 vol. in-8.
5. Lettre 128, 22 septembre 1789.
6. Lettre 573, 5 juin 1791.
7. Lettre154, 17 octobre 1789.
8. Lettre 20, 20 mai 1789.
9. Charlemagne François de Couvert, seigneur de Coulons, gouverneur de Bayeux, marié le
21 novembre 1758 avec Hélène Charlotte Aubert d’Ailly, dont postérité.
01_fontenay.indd 33 18/03/15 10:59:3934 Lettres à Babeth
perdre un fils, « tu iras aussi leur faire ta visite car il ne faut rompre avec personne, ou
du moins on ne doit pas mettre de son côté les torts de la rupture » et lui, de son côté,
1avait pris le soin d’écrire à la famille .
Les sujets de la correspondance
Les lettres sont largement consacrées aux nouvelles politiques. Les événements de
la Révolution sont un sujet récurrent. La première lettre mentionne l’émeute tragique
survenue à la fabrique Reveillon. Suivent l’ouverture solennelle des états généraux,
l’affrontement entre le tiers état et les deux autres ordres pour parvenir au vote par tête
et non par ordre, la fondation de l’Assemblée nationale et le serment du Jeu de paume,
le tout sur fond de menace populaire.
Fontenay ne fut pas un témoin direct de la prise de la Bastille car il se trouvait à
Versailles avec la plupart des députés. En revanche, il s’attarda non sans une certaine
2complaisance sur le massacre de Foullon , l’éphémère contrôleur des Finances du
312 juillet, et de son gendre Bertier de Sauvigny , l’intendant de Paris. Il fit un récit
enlevé de la nuit du 4 août. Il donne l’impression s’être laissé surprendre par les
événements d’octobre dont il attribue l’unique responsabilité au fameux repas des gardes
4en raison de « l’indécence de leur orgie » . Sont également mentionnés les troubles
en province, les catastrophes naturelles, l’affaire de l’hôtel de Castries. La mort et les
funérailles de Mirabeau, le transfert de la dépouille de Voltaire au Panthéon, la fuite
5du roi et l’arrestation de Duveyrier au Luxembourg sont encore évoqués dans les
dernières lettres.
Le second groupe de nouvelles se rapporte à la Normandie, notamment les
événements survenus pendant l’été 1789 avec la mise à sac de Rouen en juillet par
des bandits, les Carabots, et la destruction des machines textiles, métiers à tisser et
cardeuses mécaniques, accusés de provoquer du chômage. La mise en application des
réformes religieuses et l’élection du premier évêque constitutionnel de Rouen furent
1. Lettre 406, 19 décembre 1790.
2. Joseph François Foullon ou Foulon : né à Saumur, Maine-et-Loire, le 25 juin 1715 [fils de Joseph
Honoré Foullon (1684-1754), lieutenant civil de la sénéchaussée de Saumur (1733), subdélégué
de l’intendant de Tours, et d’Anne Royer]. Il épousa à Ath (Belgique) , le 18 janvier 1747, Isabelle
Eugène Josèphe van der Dussen de Kestergat, dont il eut au moins deux filles parmi lesquelles
Marie Josèphe Foullon (1747-1786) mariée en 1764 avec Louis Bénigne François Bertier de
Sauvigny (voir ci-dessous). Foullon fut massacré à Paris le 22 juillet 1789. Ancien intendant
de la guerre (1759-1771) et intendant des finances (1771-1774), Foullon fut nommé contrôleur
général des Finances le 12 juillet 1789 et démissionna le 14.
3. Louis Bénigne François Bertier de Sauvigny : né à Paris le 23 mars 1737 [fils de Louis Jean
erBertier de Sauvigny (1709-1788), intendant de Paris (1744-1776), 1 président du parlement
de Paris (1771-1774), conseiller au Conseil des Dépêches (1774), et de Louise Bernarde Durey
d’Harnoncourt (1716-1775)] ; marié en 1764 avec Marie Josèphe Foullon (1747-1786) ; il fut
massacré à Paris le 22 juillet 1789. Il était intendant de Paris depuis le 13 septembre 1776.
4. Lettre 143, 6 octobre.
5. Honoré Nicolas Marie Duveyrier : né à Pignans (Var) le 6 décembre 1753 [fils de Gaspard
Duveyrier et de Marie Madeleine de Nivelet] ; marié deux fois ; mort à Maffliers (Val-d’Oise)
le 25 mai 1839 ; avocat, homme politique et auteur dramatique. Député suppléant du tiers-état
de Paris, secrétaire de l’assemblée des électeurs de Paris. Louis XVI l’envoya en mission auprès
du prince de Condé trois jours avant sa fuite de juin 1791 mais il fut arrêté par les Autrichiens.
Emprisonné sous la Terreur, commissaire pour l’approvisionnement des armées françaises
jusqu’en 1796, administrateur général des finances à Rome puis président de la cour d’appel
de Montpellier sous l’Empire ; baron de l’Empire (1810).
01_fontenay.indd 34 18/03/15 10:59:39Introduction 35
eraussi rapportées avec force détails. Le 1 février 1791, le bruit courrait que c’était l’abbé
1Grégoire qui avait été élu, grâce aux voix des électeurs du Havre, « ce sera une des
singularités de cet événement que les habitans d’un port de mer, où il se fait des
expéditions pour la Guinée, aient nommé pour leur évêque un des plus chauds Amis des
2Noirs » . Il n’en était rien, c’était le curé de Choisy-le-Roi, l’abbé Jean-Baptiste Verdier,
« un fort honnête homme et un homme d’esprit », qui avait été choisi mais « il
barguigne pour accepter » et avait même écrit pour refuser. Fontenay se souvenait l’avoir
connu autrefois, « il a été jésuite et il a eu des bontés pour moi, lorsque je n’étois qu’un
3marmot » . Cette élection fut un véritable cas de conscience pour le pauvre élu. À la
suite des fortes pressions de Thouret et Fontenay, il finit par accepter cet honneur à son
corps défendant, exagéant « les difficultés du nouveau poste où il est appellé », sentant
« bien que la tranquillité de sa vie sera troublée » et croyant « s’immoler en comptant
4une place que tant d’autres ont désirée avec moins de vigueur pour la remplir » . Fin
février, le nouvel évêque n’était toujours pas sacré, il avait été malade, étant « d’un
tempérament délicat, il a le genre nerveux très sensible et, dans ce moment-ci, il a la
5fièvre » . Le 8 mars, l’abbé Verdier donna sa démission, ce qui n’étonna pas Fontenay
qui l’avait pressenti dès le premier jour où il l’avait rencontré avec Thouret, « c’est un
6homme faible de santé et vaporeux » .
Il fallait donc trouver un remplaçant. Fontenay aurait bien aimé que ce fût l’évêque
7de Lydda, Joseph Gobel , mais il avait été élu à Paris. L’attention des Normands se
8porta sur un élu du clergé de Lyon, l’abbé Louis Charrier de La Roche , dont il envoya
deux de ses ouvrages à sa femme :
1. Abbé Henri Baptiste Grégoire : né à Vého (Meurthe-et-Moselle), le 4 décembre 1750 [fils
de Sébastien Grégoire (mort en 1783), tailleur d’habit, et de Marguerite Thiébaut (morte en
1803)] ; mort à Paris le 28 mai 1831 ; simple curé de paroisse à Emberménil, il se fit connaître
par son Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs, couronné en 1788 par la
Société royale de Metz ; député électeur du bailliage de Lunéville, élu du clergé du bailliage
de Nancy ; membre du club breton, lié dès 1789 avec Barnave, Pétion et Robespierre, il publia
un Mémoire en faveur des gens de couleur et fut choisi comme président de la Société des amis
des Noirs en janvier 1790 ; il prêta le serment de la Constitution civile du clergé le 27 décembre
1790 et fut élu évêque constitutionnel du Loir-et-Cher ; élu à la Convention ; collaborateur du
Comité de l’instruction publique, à l’origine du Conservatoire des arts et métiers, du Bureau
des longitudes et de l’Institut de France ; membre du Conseil des Cinq-Cents jusqu’en 1798 ;
bibliothécaire de l’Arsenal (1798) ; sénateur (1801) ; comte de l’Empire (1808).
er2. Lettre 450, 1 février 1791.
3. Lettre 452, 3 février 1791.
4. Lettre 453, 4 février 1791.
5. Lettre 477, 28 février 1791.
6. Lettre 485, 8 mars 1791.
er7. Jean-Baptiste Joseph Gobel : né à Thann, Haut-Rhin, le 1 septembre 1727 [fils de Jean François
Gobel, avocat au conseil souverain d’Alsace, et de Marie Thérèse Haus] ; guillotiné à Paris le
13 avril 1794 ; jésuite, évêque auxiliaire de Bâle (1757) puis évêque in partibus de Lydda (1772), il
avait été élu aux états généraux par le clergé du bailliage de Belfort et Huningue. Il fut le premier
évêque député à prêter serment à la Constitution civile du clergé, fut élu évêque de Paris le
13 mars 1791 et sacré le 27 mars 1791 par huit évêques, parmi lesquels Talleyrand. Membre
actif du club des Jacobins, il renonça le 7 novembre 1793 à la prêtrise devant la Convention,
ce qui ne le sauva pas pour autant de la guillotine.
8. Louis Charrier de La Roche : né à Lyon le 17 mai 1738 [fils de Guillaume Charrier de La Roche
(1703-1785) et de Françoise Thérèse Duret de Grigny] ; mort à Versaille le 17 mars 1827 ; prévôt
du chapitre noble et curé d’Ainay à Lyon (1777) ; élu du clergé de Lyon aux états généraux ;
élu évêque constitutionnel de Seine-Inférieure le 24 mars 1791, démissionnaire le 26 octobre
suivant ; retiré à Lyon ; incarcéré sous la Terreur ; premier évêque de Versailles, nommé le
9 avril 1802 ; aumônier ordinaire de l’Empereur (1806).
01_fontenay.indd 35 18/03/15 10:59:3936 Lettres à Babeth
Le style en est un peu lourd, mais ces ouvrages sont d’un homme instruit et d’un
bon esprit. […] Je ne le connois pas parce qu’il s’assied toujours du côté droit de
l’Assemblée mais il est très estimé des députés de Lyon qui auroient désiré qu’il
fût nommé évêque. […] Des députés de Lyon m’en ont fait le plus grand éloge.
C’est un homme religieux, qui a des mœurs, des talens, qui appartient aux plus
honnêtes gens de Lyon, et qui a 30 mille livres de rente de patrimoine. Je crois
que, si on le nommoit, il se détermineroit à accepter. Je m’en assurerai. Le seul
reproche que lui aient fait ses ennemis, c’est qu’il étoit un peu soupçonné de
jansénisme ; mais ne le sommes nous pas tous devenus, à ce qu’on dit ? […] À
1en juger par son ouvrage, il a de la fermeté et je crois que le pauvre cardinal et
ses écrivassiers y regarderoient à deux fois avant de se jouer d’un homme qui
2en sait plus qu’eux .
3En tout cas, il fallait éviter l’évêque de Babylone, Miroudot du Bourg , car « ce
seroit un mauvais, un très mauvais choix » et il fallait « tâcher de faire un choix qui
4puisse aussi agréer les bonnes âmes » . Plus Fontenay étudiait l’abbé Charrier, plus ce
prêtre lui semblait convenir pour l’évêché de Rouen et il s’employa à soutenir cette
candidature parmi ses connaissances, « c’est un homme instruit, de mœurs
exemplaires, charitable et à portée par la fortune de faire du bien, et qui est généralement estimé
dans la patrie » et ce « choix sera tel que la médisance n’y trouvera point à mordre,
et que la calomnie elle-même sera obligée de le respecter. Même « l’ancien évêque
5 6d’Autun, l’abbé de Périgord » approuva ce choix . Le 21 mars, Fontenay rendit visite
à l’abbé Charrier pour lui proposer l’évêché de Seine-Inférieure :
1. Monseigneur Dominique de La Rochefoucauld : né le 26 septembre 1712 [fils de Jean Antoine
de La Rochefoucauld (1660-1738) et de Marie Madeleine de Michel de La Champ] ; mort à
Münster, Allemagne, le 23 septembre 1800 ; évêque d’Albi (1747), archevêque de Rouen (1759),
cardinal (1778), élu du clergé du bailliage de Rouen ; président de la chambre du clergé, il
refusa la réunion au tiers état et ne s’y résigna que sur l’ordre exprès du Roi, tout en déposant
sur le bureau de l’Assemblée une protestation énumérant les droits de son ordre. Il émigra
après le 10 août 1792.
2. Lettre 491, 14 mars 1791.
3. Jean-Baptiste Miroudot du Bourg (1717-1798), évêque de Babylone et consul général à Bagdad
(1776), un des premiers évêques constitutionnels, déclaré suspens par un bref du pape du
19 avril 1791.
4. Lettre 492, 15 mars 1791.
5. Charles Maurice de Talleyrand-Périgord : né à Paris le 2 février 1754 [fils de Charles Daniel
de Talleyrand, comte de Périgord (1734-1788), lieutenant général, et d’Alexandrine de Damas
d’Antigny (1728-1809)] ; marié à Paris le 10 septembre 1802 à Catherine Noël Worlée (1762-1835),
dont il se sépara en 1816 ; mort à Paris le 17 mai 1838 ; ordonné prêtre, agent général du clergé
(1780), évêque d’Autun (1788), député du clergé du bailliage d’Autun, il devait proposer en
octobre 1789 la nationalisation des biens du clergé ; il approuva le principe de la Constitution
civile du clergé et accepta de sacrer les nouveaux évêques ; il célébra la messe de la fête de
la Fédération au Champ-de-Mars, le 14 juillet 1790 ; s’étant démis de son diocèse d’Autun le
20 janvier 1791, il accepta en janvier 1792 une mission diplomatique à Londres qu’il fut obligé
de quitter après le 10 août ; chargé d’une nouvelle mission à Londres, décrété d’accusation
en décembre 1792 pour avoir offert ses services à Louis XVI, ce dont il tenta vainement de se
justifier, il fut contraint de quitter la Grande-Bretagne en janvier 1793 et partit en Amérique ;
rentré à Paris en septembre 1796, ministre des Relations extérieures (16 juillet 1797-20 juillet
1799) ; prince de Bénévent, grand chambellan et ministre des Affaires étrangères jusqu’en 1807 ;
ministre des Affaires étrangères pendant la première Restauration ; ambassadeur à Londres
sous Louis-Philippe, il finit sa carrière avec la conclusion du traité franco-anglais de 1834.
6. Lettre 494, 17 mars 1791.
01_fontenay.indd 36 18/03/15 10:59:39Introduction 37
J’ai été fort content de lui. Je n’ai apperçu dans lui ni pusillanimité, ni fausse
modestie, ni joie secrète qu’il auroit cherché à dissimuler. Il m’a parlé comme
un très honnête homme. Lorsqu’il a écrit sur l’affaire présente, son espérance
a été, m’a-t-il dit, que ses raisons feroient sur les autres le même effet qu’elles
faisoient sur lui-même et qu’elles ne seroient pas inutiles à la paix publique.
Il craint à présent qu’on ne lui attribue d’autres motifs. Je lui ai répondu que,
lorsqu’on devoit être jugé par l’esprit de parti, il falloit s’attendre à des injustices
mais que, lorsqu’on avoit en sa faveur son propre témoignage, on devoit peu
s’inquiéter des faux jugemens de ceux qui ne pensoient pas comme nous ; que
personne mieux que moi ne savoit qu’il n’avoit fait aucune démarche pour être
nommé au siège de Rouen et qu’il n’y avoit mis du sien que son mérite et sa
1réputation. Je l’ai embrassé en le quitant .
Le 21 mars, l’abbé Charrier envoya son acceptation à Fontenay. Thouret fut aussi
2« infiniment content du nouvel évêque » dont il fit connoissance le soir même. Fontenay
s’occupa aussi de son logement à Rouen en mettant à contribution son beau-père et son
oncle Le Vieux. Il fallut ensuite organiser le sacre qui ne pourrait se faire « que les
diman3ches et les jours de fêtes d’apôtre » . Ce fut fait début avril, après une retraite de huit jours
à l’Oratoire car le nouvel évêque était « un homme religieux et très exact observateur
des règles canoniques » et « si la circonstance du tems pascal eût été moins pressante, il
4auroit pris plus de tems pour se préparer à cette place importante » .
Cette acceptation avait soulagé Fontenay d’une grande inquiétute retrospective
parce que « les mitres » allant « pleuvant sur la tête de l’abbé Charrier », il avait aussi
« été nommé à l’évêché du Cher, métropole du Centre, c’est-à-dire à Bourges » et comme
il était « prévenu qu’on pensoit à lui dans ce quartier, […] ç’avoit été pour moi un motif
5de plus pour m’assurer de lui » . La nomination de l’abbé Charrier ne fit cependant pas
l’unanimité à Rouen et une rumeur se répandit « que la correspondance de cet homme,
à qui l’on attribuoit des ouvrages qu’il n’a pas faits, prouvoit son peu de capacité ». On
critiquait également la tournure de sa lettre d’acceptation à la municipalité de Rouen,
pourtant soumise à Thouret et à Fontenay qui l’avaient trouvée « fort bien ». Fontenay
demanda donc à sa femme de vérifier si ces bruits ne venaient pas « d’une source un
peu suspecte », de lui dire si effectivement elle avait entendu parler de la lettre
d’accep6tation « et si l’on en a été mécontent » . Il s’occupa ensuite du voyage et de la réception
du nouvel évêque à Rouen et un dîner fut organisé chez son frère auquel son épouse
7consentit à se rendre, malgré sa timidité, ce qui lui causa une véritable joie .
Les complots et rumeurs forment encore un sujet récurrent de la correspondance.
Les conspirations étaient forcément le fait des « aristocrates » qui s’opposaient à la
marche de la révolution, voire de l’étranger comme les Anglais qui auraient eu le projet
8d’envahir la France à la fin de 1789 ou des armées royalistes du prince de Condé . De
même, le vote de la Constitution civile du clergé provoqua une réaction du clergé
1. Lettre 499, 21 mars 1791.
2. Id.
3. Lettre 500, 23 mars 1791.
4. Lettre 506, 29 mars 1791.
5. Lettre 502, 25 mars 1791.
6. Lettre 519, 11 avril 1791.
7. Lettre 524, 16 avril 1791.
8. Louis Joseph de Bourbon, prince de Condé : né à Paris le 9 août 1736 ; mort à Paris le 13 mai
1818 ; prince du sang, militaire, grand-maître de la Maison du Roi, il émigra après la prise de
la Bastille et organisa une armée à Worms ; l’armée de Condé fut stationnée sur les bords du
Rhin en 1794 et 1795, puis fut placée sous le contrôle de l’Angleterre, de l’Autriche et de la
Russie qui en assurèrent l’entretien ; après la paix de Campoformio en 1797, l’armée de Condé
01_fontenay.indd 37 18/03/15 10:59:3938 Lettres à Babeth
conservateur que Fontenay déplora avec vigueur. Il regretta de même l’attentat contre
l’autel de la Patrie de juillet 1791 qui fut déjoué au Champ-de-Mars à Paris mais qui
provoqua des morts et des blessés et la proclamation de la loi martiale.
Sont enfin évoqués les premiers départs en émigration au lendemain de la prise de
1la Bastille et surtout celui de Mesdames, tantes du Roi , début 1791 :
Les tantes du Roi ne croient plus pouvoir se confesser en France en sûreté de
conscience et veulent aller à Rome. Le Roi désapprouve le voyage mais elles
veulent user de cette liberté qu’elles nous doivent et contre laquelle elles
murmurent. Elles sont prêtes à tout sacrifier à leur neveu, hormis leur âme. Si
l’on veut bien sentir qu’il est fort indifférent au bonheur public qu’il y ait en
2France deux pêcheuses de plus ou de moins, il n’y aura qu’elles d’attrapées .
Ces départs et d’autres ensuite donnèrent lieu au vote d’une première législation
sur « les absens » qui fut complétée en octobre 1791 et juillet 1792.
Un deuxième sujet concerne l’Assemblée nationale, aussi bien son fonctionnement
que ses conditions matérielles. À Versailles, les états généraux siégèrent dans l’hôtel
des Menus Plaisirs, avenue de Paris. Après les événements d’octobre 1789, l’Assemblée
nationale se transporta à Paris. La première salle se trouvait « à l’Archevêché, en
atten3dant que le Manège des Thuileries ait été disposé pour nous recevoir » . Cependant
cette solution n’était que provisoire en raison de son inconfort :
Nous sommes assez mal à l’Archevêché : la salle, quoique grande, est un peu
étroite pour nous contenir. Nous y sommes encaqués comme des harengs. Si
l’on a à parler à quelqu’un, on ne sait où le prendre. Je crains que ce mauvais
4arrangement ne nuise à l’expédition des affaires que nous avons à tracter .
Le déménagement ne s’était d’ailleurs pas fait sans mal et les papiers furent
5« confondus avec beaucoup d’autres pour le transport » . Même s’il admettait le
principe de la solidarité de l’Assemblée avec la personne du roi, Fontenay était lucide sur
ce qui la menacerait une fois qu’elle serait à Paris, sous le contrôle de la foule, et il
craignait la perte de sa liberté de décision :
Il est essentiel que l’Assemblée soit libre et, pour cela, il ne suffit pas que ses
membres ne soient pas en butte à la violence, il faut encore qu’ils aient la
conscience de leur liberté : car celui-là n’est pas libre qui ne croit pas l’être ;
il faut encore que les provinces soient persuadées que ses représentans sont
libres, sans quoi elles ne respecteront pas des décrets qu’elles croiront avoir
été extorqués. La question est de savoir si tout cela est conciliable avec une
6translation à Paris .
Les conditions matérielles n’étaient pas plus difficiles qu’à Versailles et les
fournisseurs ne manquaient pas car « partout où 1200 personnes qui ont de l’argent dans leur
bourse se rassembleront, il se trouvera d’autres personnes attentives à leur fournir des
passa en Russie où elle fut dissoute en 1801. Le prince de Condé se rendit en Angleterre et ne
revint en France que sous la première Restauration.
1. Les filles de Louis XV, Madame Adélaïde (Marie Adélaïde de France, née à Versailles le 23 mars
1732 ; morte à Trieste le 27 février 1800) et Madame Victoire (Victoire Louise Marie Thérèse de
France, née à Versailles le 11 mai 1733 ; morte à Trieste le 7 juin 1799).
2. Lettre 451, 2 février 1791.
3. Lettre 150, 12 octobre 1789.
4. Lettre 158, 20 octobr
5. Lettre 159, 21 octobre 1789.
6. Lettre 146, 8 octobre 1789.
01_fontenay.indd 38 18/03/15 10:59:39Introduction 39
moyens de le dépenser », si bien que les escaliers et les accès à la salle étaient « occupés
par des Parisiens obligeans qui nous offrent des bavaroises, du caffé, du chocolat, des
1huîtres, des cervelats, des fruits, etc. » . Cependant, il y avait quelques raisons d’être
soucieux. Le 26 octobre, un accident se produisit dans la salle provisoire ; on avait
construit « une tribune pour le public et il paroît qu’on n’a pas pris assez de
précaution » ; une travée s’effondra, « les planches qui en forment le plancher ont cédé par une
extrémité, de sorte qu’étant retenues par l’autre, elles ont formé un plan incliné et aucun
de ceux qui étoient dans la travée n’a été blessé », sauf quelques députés qui étaient
dessous, « on dit qu’il y en a deux ou trois qui le sont un peu plus grièvement », enfin la
rumeur s’empara de l’affaire et « le bruit s’étoit répandu qu’il y avoit trois cens députés
2de tués » , ce qui était faux. On décida donc de prendre des précautions pour éviter un
3autre accident « car suivant l’observation très lumineuse de M. Fréteau notre président,
4il n’est pas juste que des députés courent un risque d’être écrasés en faisant leur devoir » .
Fontenay n’avait couru aucun danger, il se trouvait au milieu de la salle… On interdit
donc l’accès aux tribunes et les conditions de travail se compliquèrent :
Notre séance a été fort bruyante et plus que je ne l’avois encore vue. Cela tient en
grande partie au local qui est fort resserré. Il en résulte que ceux qui sont mal à leur
aise, et qui sont obligés de rester debout jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une place,
font du bruit, que ceux-même qui sont assis, n’entendant plus alors celui qui parle,
en font aussi, soit parce qu’ils ne se gênent pas pour se livrer à des conversations
particulières, soit parce qu’ils crient pour demander le silence. Cet inconvénient s’est
fait sentir hier plus qu’aux premières séances premièrement parce que plusieurs,
qui s’étoient absentés, sont de retour, deuxièmement parce que les tribunes ayant
5été interdites, il a dû se glisser parmi nous plusieurs étrangers .
6Le président de l’Assemblée Camus était presque inaudible, sa prononciation
7n’était pas assez claire et il fallait avoir une voix puissante pour contrer l’acoustique des
lieux. La salle définitive fut installée au Manège, à l’angle des actuelles rues de Rivoli
et de Castiglione, tout près des Tuileries. Elle devait être disponible le 9 novembre. Elle
1. Lettre 164, 26 octobre 1789.
2. Lettre 165, 27 octobre 1789.
3. Emmanuel Marie Michel Philippe Fréteau de Saint-Just : né le 28 mars 1745 [fils de Michel
Louis Fréteau (mort en 1771) et de Marie Hélène Lambert] ; marié à Marie Perrine Josephe
Moreau de Plancy (morte en 1828), dont il eut au moins un fils ; guillotiné à Paris le 14 juin
1794 ; conseiller au parlement de Paris, député de la noblesse du bailliage de Melun aux états
généraux, rallié au tiers état.
4. Lettre 165, 27 octobre 1789.
5. Lettre 166, 28 octobr
6. Armand Gaston Camus : né à Paris le 2 avril 1740 [fils de Pierre Camus (mort en 1754), procureur
au parlement de Paris, et de Madeleine Anne Le Meunié] ; marié à Paris le 27 janvier 1766 à
Charlotte Marie de Vitry [fille de Pierre de Vitry, procureur au Châtelet de Paris] dont il eut six
enfants ; mort à Montmorency (Val-d’Oise) ou à Paris le 2 novembre 1804 ; avocat du clergé de
France, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, il se fit élire comme député du
tiers état pour la généralité de Paris aux états généraux ; archiviste de l’Assemblée nationale, il
fut à l’origine de la découverte du Livre rouge, qui contenait la liste des pensions payées par
le Trésor royal ; il fit voter la Constitution civile du clergé, fit supprimer les annates versées
à la papauté et poussa à l’annexion du comtat Venaissin ; il obtint la suppression de tous les
titres de noblesse ; élu à la Convention par le département de la Haute-Loire, il fut envoyé en
mission à plusieurs reprises notamment à l’armée du Nord où il fut livré aux Autrichiens en
1794 ; libéré fin 1795, contre la fille de Louis XVI, membre du Conseil des Cinq-Cents, il fut
nommé par le Consulat « garde des Archives générales » et fut donc à l’origine de la création
des Archives nationales.
7. Lettre 168, 30 octobre 1789.
01_fontenay.indd 39 18/03/15 10:59:3940 Lettres à Babeth
serait « plus étroite et plus longue que celle de Versailles » et Fontenay craignait « que
la voix de ceux qui seront au milieu n’ait peine à se porter jusqu’aux deux extrémités,
1 2cependant le docteur Guillotin assure le contraire » .
La tribune des orateurs se trouvait placée à une extrémité de la salle et celle du
président de l’autre côté. Les pétitionnaires disposaient d’une barre pour leurs
interventions. Une fois le déménagement opéré, Fontenay nuança ses inquiétudes.
Les députés étaient « beaucoup mieux qu’à l’archevêché » mais pas aussi bien qu’à
Versailles, à cause de la forme de la salle, et « notre auditoire est beaucoup plus décent
et ceux qui disoient qu’ils ne sont pas libres à Paris sont ou des hommes de mauvaise
3foi qui veulent le croire, ou des hommes pusillanimes qui ne le seroient nulle part » .
Un autre avantage, c’était que la salle était assez confortable, « bien close, bien
chauffée » et, aux séances du soir, « presque toujours trop chaude ». Fontenay se débarrassait
de sa « redingotte de drap ». Comme il n’y avait pas « d’antichambre où l’on puisse la
déposer », il faisait comme les autres, en ôtant « tout uniment ma redingotte avant de
m’asseoir et je la dépose sur le dossier de mon banc » :
On ne peut pas être moins sévère que nous ne le sommes sur le costume et sur
l’étiquette. On ne se gêne pas plus à côté d’un cardinal que si l’on étoit à côté du
4dernier habitué d’une paroisse, c’est presque l’image de la vallée de Josaphat .
Enfin, très vite, les députés se regroupèrent par affinité politique, « les quartiers du
clergé et de la noblesse se placent ordinairement à la droite, ceux qu’ils appellent les
« enragés » sont à gauche » et on voyait « toujours la plus grande partie d’un côté se
5lever tandis que presque tout l’autre reste assis » .
Avec sa plume acérée, Fontenay livre aussi des descriptions vivantes des
prin6cipaux membres de l’Assemblée nationale. De Rabaut Saint-Étienne , il disait que
« son stile, quand il écrit, est précis et souvent énergique ; quand il parle, son ton a
7de l’onction, sa voix a de la douceur et est un peu traînante » mais il était « au fond
un très pauvre homme qui n’a pas soutenu la réputation qu’il avoit apportée et qu’il
8 9,devoit à des ouvrages dont on dit qu’un de ses frères est l’auteur » ; Garat « un
1. Joseph Ignace Guillotin : né à Saintes le 28 mai 1738 [fils de Joseph Alexandre Guillotin (mort en
1778), avocat, et de Catherine Agathe Martin (morte en 1779)] ; marié à Paris le 14 juillet 1787 à Marie
Louise Saugrain, dont il n’eut pas d’enfant ; mort à Paris le 26 mars 1814) ; médecin du comte de
Provence, il avait fait paraître en 1788 la Pétition des six corps où il demandait que les députés du tiers
état aux états généraux fussent au moins aussi nombreux que les députés de la noblesse et du clergé
réunis et que le vote se fît par tête et non par ordre, pour lequel il fut déféré au parlement de Paris, fut
acquitté et acquit de ce fait une très grande popularité. Il joua un rôle de premier ordre au début de
la Révolution et proposa notamment de tenir la réunion des députés dans la salle du Jeu de paume
le 19 juin 1789. Il donna son nom à la machine destinée à remplacée l’épée, la potence et la roue.
2. Lettre 171, 2 novembre 1789.
3. Lettre 178, 9 novembre 1789.
4. Lettre 199, 30 novembr
5. Lettre 221, 21 décembre 1789.
6. Jean Paul Rabaut, dit Rabaut Saint-Étienne : né à Nîmes le 14 novembre 1743 [fils de Paul
Rabaut, pasteur, et de Madeleine Gaidan] ; guillotiné à Paris le 5 décembre 1793 ; protestant ;
élu député pour la sénéchaussée de Nîmes aux états généraux.
7. Lettre 19, 19 mai 1789.
8. Lettre 534, 27 avril 1791.
9. Dominique Joseph Garat : né à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), le 8 septembre 1749 [fils de
Pierre Garat (né en 1709), médecin à Ustaritz et de Marie Hiriart ou Iriart ; frère de Dominique
Garat, dit Garat l’aîné] ; marié vers 1785 avec Marie dite Rosalie Sainjal dont il eut au moins
un fils ; mort à Ustaritz, Pyrénées-Atlantiques, le 9 décembre 1833 ; dit Garat le jeune ; avocat ;
collaborateur du Mercure de France et de l’Encyclopédie méthodique et au Journal de Paris en 1789 ;
député du bailliage d’Ustaritz aux états généraux.
01_fontenay.indd 40 18/03/15 10:59:39Introduction 41
1homme de mérite et qui est dans les bons principes » , ne devrait pas jouer « un très
2 3 4grand rôle dans l’Assemblée » ; Le Chapelier était « une mauvaise tête » tandis
5 6 7 8que Volney semblait « avoir l’esprit faux » et Marat un simple « écrivailleur » .
9 10 11Si le royaliste Montlosier était forcément un « sot » et d’Éprémesnil « un pauvre
12 13pointilleux » qui n’avait plus rien sans « les arguties de la chicane » , Rhulière eut
droit à une épitaphe sévère :
1. Lettre 229, 30 décembre 1789.
2. Lettre 19, 19 mai 1789.
3. Isaac René Guy Le Chapelier : : né à Rennes le 12 juin 1754 [fils de Guy Charles Le Chapelier:
(1711-1789), bâtonnier de l’ordre des avocats de Rennes, avocat-conseil des états de Bretagne,
et de Madeleine Olive Chambon de La Jarlais:] ; marié de Marie Esther de La Marre:, dont il
eut un fils ; guillotiné à Paris le 22 avril 1794 ; avocat à Rennes, élu aux états-généraux par le
tiers pour la sénéchaussée de Rennes, fondateur du club breton, il présida la séance du 4 août. Il
donna son nom à la loi du 14 juin 1791 qui interdit toute association ou coalition entre membres
d’une même profession.
4. Lettre 42, 12 juin 1789. Cependant, un peu plus tard, il déclara : « Le nouveau président est
M. Chappellier avocat de Rennes et qui est sans contredit la meilleure tête de la Bretagne. J’ai
presque dit la seule bonne. » Lettre 93, 4 août 1789.
5. Constantin François Chasseboeuf de Volney : né à Craon (Mayenne) le 3 février 1757 [fils de
Jacques René Chasseboeuf et de Jeanne Gigault de La Giraudais] ; marié en novembre 1810 à sa
cousine Charlotte Gigault de La Giraudais, dont il n’eut pas d’enfant ; mort à Paris le 25 avril
1820 ; voyageur et écrivain, auteur du célèbre Voyage en Égypte et en Syrie pendant les années
1783, 1784 et 1785, publié en 1785 et 1787 ; député du tiers état de la sénéchaussée d’Angers aux
états généraux ; membre du comité de Constitution ; titulaire de la chaire d’histoire à l’École
normale (1794) ; en séjour aux États-Unis d’Amérique (1795-1798) ; membre de l’Institut ;
sénateur sous l’Empire ; pair de France sous la Restauration.
6. Lettre 19, 19 mai 1789.
7. Jean Paul Marat : né à Boudry, Suisse, le 24 mai 1743 [fils de Jean Marat (mort à Genève le
26 janvier 1783) et de Louise Cabrol (morte à Genève le 26 avril 1782)] ; assassiné à Paris le
13 mai 1793 ; établi à Paris depuis 1776, médecin des gardes du corps du comte d’Artois
(17761786), passionné d’expériences de physique, il s’estimait victime de persécutions de la part de
l’Académie des sciences ; il fit paraître L’Ami du peuple dès septembre 1789 et ses incitations
au meurtre lui valurent quelques semaines de prison ; le 22 janvier 1790, des affrontements
appelés « bataille des Cordeliers » se produisirent entre la municipalité de Paris et les forces
de police envoyées par elle et la population du district des Cordeliers qui voulait empêcher
son arrestation.
8. Lettre 253, 22 janvier 1790.
9. François Dominique de Reynaud, comte de Montlosier : né à Clermont-Ferrand, Puy-de-Dôme,
le 16 avril 1755 [fils de Michel Amable de Reynaud (1712-1769) et de Marguerite Agnès de
Rigaud de Malfroy] ; marié le 23 juillet 1782 à Jeanne Madeleine de Servières (morte en 1788) ;
mort à Clermont-Ferrand le 9 décembre 1838 ; député suppléant de la noblesse du bailliage
de Clermont-Ferrand, il siégea à partir de septembre 1789 ; il fut un ardent défenseur de la
monarchie et émigra fin 1791 avant de passer à l’armée des Princes en 1792 ; il se rendit ensuite
à Londres où il fonda un journal ; il se rallia à Bonaparte après le 18 brumaire.
10. Lettre 458, 9 février 1791.
11. Jean Jacques Duval d’Éprémesnil ; né à Pondichéry le 5 décembre 1745 [fils de Jacques Duval
d’Éprémesnil (1714-1764), administrateur de la Compagnie française des Indes, et d’Anne
Chrétienne François Vincent] ; marié (1) à Pondichéry à Marie Madeleine des Vaux d’Oinville
(née en 1747), dont il eut deux fils, et (2) le 22 août 1786 à Françoise Augustine Michelle Sentuary
(1749-1794) dont il eut trois enfants ; guillotiné à Paris le 23 avril 1794 ; grand propriétaire
terrien, il fut élu député de la noblesse de « Paris hors les murs » aux états généraux
12. Lettre 475, 24 février 1791.
13. Claude Carloman de Rulhière : né à Bondy (Seine-Saint-Denis) le 12 juin 1734 ; mort à Paris le
30 janvier 1791 ; homme de lettres, diplomate et secrétaire du comte de Provence.
01_fontenay.indd 41 18/03/15 10:59:3942 Lettres à Babeth
M. de Rhulière, de l’Académie françoise, est mort hier matin. Il avoit passé le
soir avant-hier au club des échecs. C’est une aristocratie remontée, dit-on, qui
l’a emporté. En ce cas, il falloit qu’il en eût une fière dose car il l’exhaloit tant
qu’il pouvoit. Il travailloit à l’histoire de la Révolution. Il étoit bien en état de
le faire mais la qualité la plus essentielle lui auroit manqué, l’impartialité ; je
ne sais pas s’il a mérité ce qu’on disoit hier de lui, non pas parmi les enragés,
mais au club de 89. En ce cas, il n’avoit pas pris de Racine à l’école duquel il
avoit cherché à se former, cette horreur du vice et cet amour de la vertu qui le
1caractérisent .
2Il accusait encore Dupont de Nemours de leur « donner un échantillon du
bavardage économique » en présentant un rapport ne présentant « rien que d’insignifiant »
3et affirmant que « ce n’est pas avec des lois qu’on pourvoira aux besoins du moment » .
Il égratignait de même les députés Camus et Fréteau qu’il qualifiait de « grands
dénon4ciateurs des abus » et d’esprits « très tordus » . Et pour les frères Lameth, il était sans
indulgence :
5 6Il y a à l’Assemblée deux Lameth, Charles et Alexandre . […] Ils parlent tous
les deux et sont dans les mêmes principes. L’aîné a plus de facilité ; et quoiqu’au
fond il soit un homme assez médiocre, comme il a des principes un peu exagérés
et qu’il met assez de mouvement dans ses discours, il produit de l’effet. Il est
vrai qu’on ne sait souvent à quels propos arrivent les morceaux qui sont le
plus applaudis mais c’est égal. Au reste, il passe pour un bon père de famille et
est un honnête homme. Il n’est pas dans les secrets, on le pousse en avant et il
marche sans savoir toujours où il va. Le cadet a plus d’esprit et surtout de celui
1. Lettre 449, 31 janvier 1791.
2. Pierre Samuel Dupont de Nemours : né à Paris le 14 décembre 1739 [fils de Samuel Dupont
(né en 1710), horloger du roi, et d’Anne Alexandrine de Montchanin (1720-1755)] ; marié le
28 janvier 1766 à Marie Louise Le Dée de Rencourt (née en 1743) dont il eut deux fils ; mort
à Eleutherian Mills, Delaware (États-Unis) le 7 août 1817 ; calviniste, économiste, protégé de
Turgot et de Vergennes, acteur important lors de la conclusion du traité de commerce de 1786
avec l’Angleterre, secrétaire de l’assemblée des notables en 1787, élu du tiers état par le bailliage
de Nemours ; membre du Comité des finances de l’Assemblée constituante.
3. Lettre 65, 6 juillet 1789.
4. Lettre 332, 11 avril 1790.
5. Charles Malo François de Lameth : né à Paris le 5 octobre 1757 [fils de Louis Charles, marquis
de Lameth (1723-1761), maréchal de camp, et de Marie Thérèse de Broglie (1732-1819)] ; marié
à Versailles le 4 avril 1784 à Anne Marie Picot (1768-1824), dont il eut une fille ; mort à Paris
le 28 décembre 1832 ; colonel du régiment des cuirassiers du Roi, député de la noblesse de la
gouvernance d’Arras ; membre du club des Feuillants ; maréchal de camp (1792), il demanda
à être mis en congé après le 10 août ; il émigra à Hambourg à la fin de l’année 1792 après avoir
fait un séjour d’un mois en prison ; revenu en France après le 18 brumaire, il servit comme
général de brigade sous le Consulat et l’Empire ; rallié à Louis XVIII, lieutenant général (1814),
député de Seine-et-Oise à la suite de la mort de son frère Alexandre en 1829, il prit en 1830 le
parti de Louis-Philippe.
6. Alexandre Théodore Victor, chevalier de Lameth : né à Paris le 28 octobre 1760, fils des mêmes
et frère du précédent ; célibataire ; mort à Paris le 18 mars 1829 ; officier de cavalerie ayant
participé à la guerre d’Indépendance américaine, attaché comme colonel au régiment de
cuirassiers en 1789, député de la noblesse du gouvernement de Péronne ; rallié au tiers état,
partisan des idées révolutionnaires et engagé dans les réformes du début de la Révolution ;
il dut se livrer aux Autrichiens après le 10 août 1792, fut emprisonné pendant trois ans et ne
revint en France qu’après le 18 brumaire ; dans l’administration préfectorale sous l’Empire, il
fut fait baron de l’Empire ; député de l’opposition libérale pendant la Restauration.
01_fontenay.indd 42 18/03/15 10:59:39Introduction 43
1de l’intrigue. Lui et Duport passent pour être les meneurs. Ils se sont associés
2 3Barnave dont les talents leur sont nécessaires .
De plus, Charles de Lameth avait tout du démagogue et avait « prouvé qu’avec de
l’effronterie on pouvoit sans talent et sans avoir une seule idée parler pendant trois
4quarts d’heure et se faire encore applaudir par les tribunes » .
Au sujet de Talleyrand, encore évêque d’Autun, qui avait scandalisé « quelques
ignorans […] d’une proposition qu’il a avancée qu’il ne pouvoit y avoir de marchés
usuraires entre les gouvernemens et les particuliers », Fontenay affirmait qu’il ne
fallait pas « un grand effort de génie pour dire qu’il y a de la disconvenance entre la
doctrine d’un homme et son habit » mais qu’il « en faudroit davantage pour réfuter
un mémoire où les principes les plus vrais sont appliqués avec autant de sagacité que
5d’esprit » . Sans le connaître personnellement, « ses amis ont d’autres principes que les
miens », il admirait l’évêque d’Autun qu’il regardait « comme un des meilleurs esprits
de l’Assemblée, c’est une justice que j’aime à lui rendre, c’est la seule chose dont je sois
6fier ; et la seule que je veuille dire sur son compte » .
7S’il faisait l’éloge d’un autre ecclésiastique, l’abbé de Montesquiou qui a « un talent
fort aimable, il a le ton d’un homme du monde dont les mœurs sont douces et l’esprit
8 9cultivé » , il était plus sévère pour l’abbé Sieyès :
C’est un esprit méthodique, un fort logicien qui tire des conséquences fort
justes de principes métaphysiques beaucoup plus propres à constituer l’empire
1. Adrien Duport : né à Paris le 24 février 1759 [fils de François Mathieu Duport, baron d’Anglure
(1718-1794), conseiller au parlement de Paris, et de Marie Madeleine de Cabanel] ; marié le
29 janvier 1782 à Amable Élisabeth Tubeuf de Blanzat dont il eut trois enfants ; mort à Gais,
canton d’Appenzell, Suisse, le 6 juillet 1798. Avocat brillant, franc-maçon influent, élu de la
noblesse aux états généraux, il constitua avec Barnave et Alexandre de Lameth un « triumvirat »
qui ambitionna de diriger le nouveau cours des choses au début de la Révolution, et fut le
fondateur du club des Feuillants.
2. Antoine Pierre Joseph Marie Barnave : né à Grenoble, Isère, le 21 septembre 1761 [fils de Jean
Pierre François Barnave (1712-1789), avocat consistorial à Grenoble, et de Marie Louise de
Pré de Seigle de Presles (1736-1804)] ; guillotiné à Paris le 29 novembre 1793 ; avocat, un des
esprits les plus brillants du Dauphiné et un des meneurs de la Journée des tuiles de 1788 lors de
l’exil du parlement de Grenoble, il publia fin 1788 un Avis aux campagnes du Dauphiné qui était
un véritable appel à la révolte ; élu du tiers état de la province du Dauphiné ; ami des frères
Lameth et de Duport, il rédigea avec eux le règlement du club des Jacobins ; il fut président
de l’Assemblée nationale du 25 octobre au 8 novembre 1790 ; en juin 1791, avec Pétion, il fut
chargé de ramener la famille royale à Paris.
3. Lettre 374, 16 novembre 1790.
4. Lettre 543, 6 mai 1791.
5. Lettre 102, 27 août 1789.
6. Lettre 113, 7 septembre 1789.
7. Abbé François-Xavier de Montesquiou-Fezensac : né à Marsan, Gers, le 3 août 1757 [fils de Marc
Antoine de Montesquiou-Fezensac, dit le comte de Montesquiou (1701-1783) et de Françoise
Catherine de Narbonne Lara (1724-1793)] ; mort à Cirey-sur-Blaise, Haute-Marne, le 4 février
1832 ; agent général du clergé, élu député du clergé pour la généralité de Paris.
8. Lettre 177, 8 novembre 789.
9. Emmanuel Joseph Sieyès : né à Fréjus le 3 mai 1748 [fils de Honoré Sieyès (1700-1782), receveur
des droits royaux et directuer des postes à Fréjus, et d’Anne Anglès (1721-1781)] ; mort à Paris
le 20 juin 1836 ; ordonné prêtre en 1772, grand vicaire de l’évêque de Chartres, il publia un Essai
sur les privilèges et surtout Qu’est-ce que le tiers état ? qui fit sensation et qui lui permit d’être élu
par le tiers à Paris. Il joua un grand rôle dans les séances du 15 au 23 juin 1789, en appelant
les états généraux à se constituer en Assemblée nationale et à proclamer la souveraineté de la
nation.
01_fontenay.indd 43 18/03/15 10:59:3944 Lettres à Babeth
de la lune ou le pays lanternois que le royaume de France. La charrette avoit
été renversée d’un côté, il la renverse de l’autre. Si son opinion faisoit fortune,
je ne sais pas de quel nom il faudroit bâtir la forme de gouvernement que nous
1établirions .
2Étant lui-même un homme de réflexion, il défendait Mounier même si ceux qui
n’aimaient « que les principes exagérés » lui reprochaient « d’en avoir de mitigés » ;
il était « certainement un des hommes de l’Assemblée qui ait le plus de mérite et de
connoissances, un de ceux qui ait le plus réfléchi sur les principes constitutifs des
gouvernemens, celui qui est le plus ferme dans les principes et qui les présente avec le
plus de courage » mais il n’avait « rien décidément dans son talent et dans sa manière
3de présenter ses idées » tout en étant «un parfait honnête homme » .
4Il était moins séduit par Malouet qui, ayant « de l’esprit, des connoissances et de
la facilité, manque d’un véritable talent et surtout d’adresse, et qui, néanmoins, s’étoit
imaginé dès le commencement qu’il pouvoit conduire l’Assemblée et lui faire adopter
des opinions plus que mitigées ou qui, s’il n’a pas eu cette intention, a donné lieu de le
5supposer » . En effet, « Malouet est un homme d’esprit et je ne suis pas de ceux qui le
regardent comme un homme de mauvaise foi, mais il est un peu envoûté de préjugés
et il a du faux dans l’esprit comme tous ceux qui ne sont pas partisans de la Révolution
6sans être de mauvaise foi » .
Son premier jugement sur Mirabeau fut sans concession. Non seulement il critiquait
son journal « dicté par un esprit désaprobateur et de cabale » qui « auroit pu avoir
quelque danger dans les circonstances présentes » car « la crainte d’être diffamé, c’est le prix
de l’opposition aux vues de l’auteur, eût gêné la liberté de quelques suffrages », mais
de plus « la consistance de Mirabaud dans l’Assemblée » était « bien peu de chose ».
Selon lui, ce qui était le plus regrettable, c’était la façon de s’exprimer de Mirabeau qui
ne convenait pas à son état de député de la nation, elle était « bien celle d’un homme
d’esprit » mais « bien loin d’être oratoire » ; de plus « le sarcasme lui échape malgré lui
et, en général, son ton n’a pas la dignité qui convient dans une Assemblée nationale »
et sa figure « très laide » s’enlaidissait encore quand il parlait « par ses grimaces et
7les contorsions de sa bouche » . Par la suite, Fontenay fut conquis par l’éloquence de
Mirabeau, qui pouvait s’élever « au-dessus de lui-même », et il n’avait de sa vie « rien
entendu d’aussi éloquent, discussion rapide, force du raisonnement, expressions
éner8giques, images frappantes, véhémence du style, il a tout réuni » . Très vite des rumeurs
avaient couru sur l’ambition de Mirabeau d’entrer au ministère, notamment quand il
1. Lettre 113, 7 septembre 1789.
2. Jean Joseph Mounier : né à Grenoble le 12 novembre 1758 [fils de François Mounier (1724-1809),
marchand drapier à Grenoble, et de Marie Catherine Priez (1737-177)] ; marié le 6 mai 1782 à
Marie Philippine Borel (1762-1795), dont descendance ; mort à Paris le 27 janvier 1806 ; député
du tiers état pour le Dauphiné aux états généraux ; avocat, auteur des Nouvelles Observations
sur les états généraux de France publiées peu avant leur réunion et bénéficiaire, de ce fait, d’un
très grand prestige au début de la Révolution.
3. Lettre 117, 11 septembre 1789.
4. Pierre Victor Malouet : né à Riom (Puy-de-Dôme) le 11 février 1740 [fils de Pierre André Malouet
(mort en 1762), notaire royal, et de Catherine Villevaud] ; marié (1) à Saint-Domingue en 1770
à Marie Louise Béhotte (morte en 1809), dont descendance, et (2) le 9 mars 1810 à Henriette
Picault ; mort à Paris le 7 septembre 1814 ; intendant de la marine à Toulon, élu du tiers-état
de la sénéchaussée de Riom, émigré en 1792.
5. Lettre 191, 22 novembre 1789.
6. Lettre 546, 9 mai 1791.
7. Lettre 19, 19 mai 1789.
8. Lettre 132, 26 septembre 1789.
01_fontenay.indd 44 18/03/15 10:59:39Introduction 45
proposa de permettre aux ministres d’assister aux séances de l’Assemblée, « avec voix
consultative », ce qui fut repoussé à cause d’un « sentiment de méfiance contre l’auteur
de la motion » ; on disait qu’il avait « une brigue pour entrer dans le ministère et pour
y faire entrer quelques-uns de ses amis ». Fontenay estimait qu’il « seroit très propre
à bien remplir cette place si les talens étoient la seule chose qu’on dût désirer dans un
1ministre » . Une motion contraire fut déposée qui aboutit au vote d’un décret stipulant
« que les membres de la législature actuelle ne pourroient accepter dans le cours de la
session aucune place dans le ministère » et Mirabeau répondit
que cette motion étoit un problème dans lequel il y avoit une inconnue, et qu’on
pourroit le résoudre en la faisant disparaître. Il a proposé pour amendement de
décréter que M. le comte de Mirabaud ne pourroit pas accepter de place dans
2le ministère .
À quelques jours de sa mort, Mirabeau parla encore à l’Assemblée mais « il avoit
bien mauvaise mine », n’étant « pas frisé » alors « qu’il a besoin de toilette pour être
3supportable » :
S’il meurt, il sera regretté des honnêtes gens de tous les partis. C’est une des
singularités de sa vie que ceux mêmes qui en pensoient le plus de mal avoient
de l’attachement pour lui […]. Ce n’est pas lui, c’est l’opinion publique qui a
fait la Révolution, mais il a contribué à donner du mouvement à cette opinion.
4La Révolution s’achèvera sans lui mais il pouvoit encore lui être utile .
Fontenay en arrivait même à excuser sa vie de débauche, de n’avoir pas eu « une
conduite plus réglée dans la vie privée, mais, avec un autre caractère, il n’auroit pas été
ce qu’il étoit » ; « homme extraordinaire », il ne pouvait pas être mesuré « avec l’échelle
commune » car « il ne s’étoit pas fait lui-même, il étoit tel que la nature l’avoit fait »,
5personne n’étant « plus irascible et qui sût moins dominer ses passions » .
Si Mirabeau le fascinait, Necker l’indisposait. Lors de la discussion du vote par
ordre ou par tête, il lui reprochait de ne pas s’être conduit « avec toute la dextérité
possible », ayant « voulu faire gagner et perdre tout le monde » ce qui mécontenta
la noblesse et l’exposa « à perdre sa popularité dans les communes » alors qu’il avait
6semblé quelques mois auparavant « encourager les prétentions du tiers » . C’était « son
7faible de croire qu’il gouvernera les hommes avec la parole » à laquelle il attribuait
8trop de force . Il le trouva proche de l’imposture lors de la publication de l’opuscule
Sur l’administration de M. Necker, par lui-même, pour lequel l’auteur « a cherché à
s’élever par la majesté du peuple à la dignité de son sujet et ce sujet est, à ses yeux, le plus
grand qui pût être offert à des méditations », étant « M. Necker lui-même » ; certes « il
n’a pas eu quelque lieu de se plaindre mais celui qui choisit les circonstances
présentes pour parler de soi, qui dans le tableau des grands mouvemens qui viennent de
se passer se rend l’objet principal et ne place le reste qu’en demi-teinte, et qui
s’imagine intéresser, est un sot, quelqu’esprit qu’il puisse avoir ». En d’autres mots, Necker
restait Necker :
1. Lettre 176, 7 novembre 1789.
2. Lettre 177, 8 novembr
3. Lettre 507, 30 mars 1791.
4. Lettre 510, 2 avril 1791.
5. Lettre 513, 5 avril 1791.
6. Lettre 35, 6 juin 1789.
7. Lettre 41, 11 juin 1789.
8. Lettre 92, 2 août 1789.
01_fontenay.indd 45 18/03/15 10:59:3946 Lettres à Babeth
Il ne se décrassera jamais de son égoïsme dont il est empêtré, qui est commun
avec bien d’autres, mais qui est un peu plus maladroit chez lui que chez la
pluspart des gens de mérite. Il se plaint qu’on ne lui ait pas fait sa part. L’histoire
la lui fera si elle ne le dépouille pas de toute sa gloire, elle le présentera comme
un homme bien au-dessous des circonstances et de l’idée qu’il a de sa personne.
Ce n’étoit pas assez pour son égoïsme d’un seul moi. Il nous apprend qu’il en
a deux, le moi actuel dont l’occupation est de brûler de l’encens sur l’autel un
1peu déserté du moi passé .
2La Fayette , autre icône de l’époque, il le croyait « bon citoyen », « lié par principes
et par intérêt au succès de la Révolution », d’autant plus qu’il n’y avait « pour lui de
gloire et de sûreté que de ce côté-là » mais il restait convaincu que « la tranquillité de
Paris ne dépend pas d’un seul homme, et le salut du royaume ne dépend pas de la
3tranquillité de Paris » .
Pendant toute la Constituante, son mentor resta Thouret, député du tiers état
de Rouen comme lui, dont il vantait la conduite mesurée et s’il parlait rarement à
4la tribune « c’étoit prudence et non impuissance » . Fontenay était admiratif de ses
talents d’orateur lors des discussions de juin 1789 au cours desquelles il avait «
développé ces idées, avec cette précision, cette netteté, cet ordre, cet enchaînement, cette
pureté de diction qui le caractérisent » ; à la fin de son discours, « la salle a retenti
d’applaudissements quoique cela fût sévèrement interdit, […] plus de cinquante personnes
ont été l’embrasser », plus personne ne voulait prendre la parole et on convint « assez
5généralement que nul n’a opiné aussi bien que lui » . Il avait un « grand talent » pour la
6discussion et « nul autre de nos orateurs ne le possède aussi éminemment » . Il
s’exprimait « avec la noble fermeté d’un homme qui méprise la calomnie et qui sait sacrifier
7 8ses intérêts au bien général » , une « force de nerfs » et une « dialectique pressante » .
9Son jugement sur Target fut plus nuancé. Alors qu’il lui reprochait de manquer
10« du tact nécessaire pour bien se conduire dans une si grande assemblée » , il exprima
1. Lettre 549, 12 mai 1791.
2. Marie Joseph Paul Yves Roch Gilbert Motier, marquis de La Fayette : né au château de Chavaniac,
Haute-Loire, le 6 septembre 1757 [fils de Roch Gilbert du Motier, marquis de La Fayette
(17371770) et de Marie Louise Julie de La Rivière (1737-1770)] ; marié à Marie Adrienne Françoise
e ede Noailles [fille de Jean Louis Paul François de Noailles, 2 duc d’Ayen, 5 duc de Noailles
(né à Paris le 26 octobre 1739 ; mort à Fontenay-Trésigny, Seine-et-Marne, le 20 octobre 1824) et
d’Anne Louise Henriette d’Aguesseau (1737-1794), mariés le 27 février 1755) ; beau-frère par
son épouse du vicomte de Noailles] ; mort à Paris le 20 mai 1834 ; héros de la guerre
d’Indépendance américaine, maréchal de camp, élu de la noblesse pour la sénéchaussée de Riom.
3. Lettre 531, 23 avril 1791.
4. Lettre 24, 24 mai 1789.
5. Lettre 45, 15 juin 1789.
6. Lettre 162, 24 octobre 1789.
7. Lettre 92, 2 août 1789.
8. Lettre 163, 25 octobre 1789.
9. Guy Jean-Baptiste Target : né à Paris le 6 décembre 1733 [fils de Jean-Baptiste Target (1693-1764),
avocat au parlement de Paris, et de Marie Madeleine Gohier d’Armenon] ; marié en 1791 à
Jeanne Louise Le Roy de Lisa, dont il eut au moins un fils ; mort le 9 septembre 1806 ; avocat,
il avait défendu le cardinal de Rohan lors du procès du collier. Élu député aux états généraux
par le tiers état de Paris, il joua un rôle important dans l’élaboration de la constitution de 1791,
fut l’un des principaux rédacteurs de la Constitution civile du clergé et l’un des organisateur de
la fête de la Fédération le 14 juillet 1790. Il refusa de défendre Louis XVI. Il termina sa carrière
au Tribunal de cassation où il fut nommé en 1797.
10. Lettre 24, 24 mai 1789.
01_fontenay.indd 46 18/03/15 10:59:39Introduction 47
sa satisfaction de le voir nommer comme président d’un des nouveaux tribunaux, tout
en reconnaissant sa conduite inconstante :
Il a eu le double tort de parler de tout et de ne plus du tout parler ensuite
mais, s’il eût cessé de prendre une part ostensible aux travaux de l’Assemblée,
il est de ceux qui y a le plus contribué dans le Comité de constitution. C’est un
1homme de bien, un excellent citoyen et un homme de grand mérite .
2L’une des bêtes noires de Fontenay fut sans contestation possible l’abbé Maury ,
ardent défenseur de l’autorité royale et orateur brillant, à qui il reconnaissait de
l’élo3 4quence et de savoir parler « en académicien » . Il l’appellait « le Mauri » et en dénonçait
l’activisme échevelé et l’insolence :
Il n’y a pas une question sur laquelle ce rhéteur ne promette de prouver et il n’a
jamais prouvé qu’une chose, c’est qu’il est hors d’état de prouver même que
deux et deux font quatre. Il a une prodigieuse facilité pour s’exprimer en bons
termes, pour arrondir des phrases ; il rencontre quelques fois des expressions
heureuses, mais il déclame et ne prouve rien. Je le trouve à cet égard le plus
5pauvre talent de toute l’Assemblée, ce qui n’est pas peu dire .
6Après avoir qualifié l’abbé Grégoire de « cerveau brûlé » , il devait revenir sur
son jugement, lui reconnaissant « une âme que l’amour du bien échauffe et peut être
pourroit quelques fois faire sortir des bornes de la prudence » et un « zèle pour les Juifs
7 8et pour les Noirs » qui lui faisait honneur . Quant à Linguet , il était peu convaincant
d’autant que « son organe est un peu cassé » et « son débit tient plus du comédien que
de l’orateur, et quoiqu’il change presqu’à chaque mot les inflexions de sa voix,
cependant comme les mêmes inflexions reviennent toujours dans le même ordre successif, il
9résulte de l’ensemble une monotonie fatigante » .
10Robespierre, qui avait « tête exagérée » mais qui pouvait à l’occasion parler « d’une
11manière fort raisonnable » , était « un honnête homme mais qui a une pauvre cervelle,
12et qui est l’ennemi de toutes les aristocraties, exceptée de celle de la besace » . Fontenay
1. Lettre 384, 27 novembre 1790.
2. Jean Siffrein Maury : né à Valréas, Vaucluse, le 26 juin 1746 [fils de Jean Jacques Maury,
cordonnier à Valréas, et de Jeanne Françoise Guille] ; mort à Rome, Italie, le 11 mai 1817 ; abbé
commendataire de la Frenade, prieur de Lihons, membre de l’Académie française (1785), député
du clergé de Péronne aux états généraux ; défenseur de l’autorité royale et orateur brillant ;
émigré fin 1791 ; évêque de Montefiascone puis cardinal, représentant le comte de Provence
à Rome ; rallié à Napoléon en 1804 ; anobli ; membre de l’Institut ; rejeté par Louis XVIII lors
de la Restauration, il finit sa vie emprisonné chez les lazaristes.
3. Lettre 163, 25 octobre 1789.
4. Lettre 479, 2 mars 1791.
5. Lettre 430, 12 janvier 1791.
6. Lettre 615, 15 juillet 1791.
7. Lettre 444, 26 janvier 1791.
8. Simon Nicolas Henri Linguet : né à Reims, Marne, le 14 juillet 1736 ; guillotiné à Paris le 27 juin
1794 ; avocat rayé du barreau en raison de son attitude déloyale et de son arrogance à l’égard
de ses confrères ; devenu journaliste, il publia la feuille hebdomadaire le Journal politique et
littéraire ; incarcéré à la Bastille (1780-1782), auteur des Mémoires sur la Bastille et sur la détention
de M. Linguet, écrits par lui-même (Londres, 1783, in-8), il défendit en 1791 devant les Constituants
l’assemblée coloniale de Saint-Domingue « contre la tyrannie des Blancs ».
er9. Lettre 509, 1 avril 1791.
10. Lettre 584, 16 juin 1791.
er11. Lettre 569, 1 juin 1791.
12. Lettre 583, 15 juin 1791.
01_fontenay.indd 47 18/03/15 10:59:4048 Lettres à Babeth
1finit par s’en méfier car il soupçonnait de vouloir « renverser la constitution » , un des
2 3rares membres de l’Assemblée nationale avec Pétion et Buzot à être toujours au club
des Jacobins en juillet 1791. Ces deux-là, il les considérait « comme d’honnêtes gens
4mais de mauvaises cervelles » . Au contraire, il avait toute confiance en Duport et il
l’écoutait avec beaucoup de plaisir, même s’il manquait parfois un peu de clarté, pas
par manque d’idées mais parce qu’il remontait « quelques fois si haut » qu’on ne savait
5où il voulait aller .
L’œuvre de l’Assemblée constituante constitue le troisième volet de la
correspondance avec de grands chantiers de réformes politiques, judiciaires, financières
et religieuses pour les plus importantes en plus de celles touchant à l’armée et à la
gendarmerie, les affaires civiles et d’Avignon.
Les réformes politiques sont largement évoquées dans la correspondance Fontenay,
que ce soit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’élaboration de la
constitution et la réforme administrative du royaume avec le découpage du
territoire en départements. La délicate et inconfortable question de l’esclavage donna lieu
à d’âpres débats entre les tenants de l’abolition pure et simple et les pragmatiques
dont Fontenay faisait partie, qui croyaient « que l’esclavage des Noirs est un outrage à
l’humanité » mais « que leur affranchissement subit seroit pour l’humanité une plaie
6bien cruelle » . Il serait en effet dangereux de priver « les François d’une branche de
commerce utile pour l’abandonner aux étrangers » et la seule solution était bien celle
évoquée par Mirabeau aux Jacobins de « prier le Roi de se concerter avec les différentes
puissances maritimes pour l’abolition de la traite, et de décréter que jusqu’alors elle
7continuera » . Consciente des retombées économiques consécutives, l’Assemblée était
en porte à faux, elle qui avait reconnu par sa fameuse Déclaration « les droits naturels
inaliénables et imprescriptibles des hommes, appartiennent à tous les hommes », la
couleur n’y faisant rien :
En général on auroit désiré que l’Assemblée nationale eût été libre de ne pas
s’expliquer sur cette question pendant le cours de cette législature car on trouve
de la disconvenance à ce que les rédacteurs de la Déclaration des droits, que
ceux qui ont dit que les hommes naissent libres et égaux, autorisent par une loi
8le trafic des esclaves .
1. Lettre 621, 18 juillet 1791.
2. Jérôme Pétion de Villeneuve : né à Chartres (Eure-et-Loir), le 2 janvier 1756 [fils de Jérôme
Pétion (1725-1800), avocat, et de Marie Élisabeth Le Tellier] ; marié à Louise Anne Suzanne
Lefebvre, dont il eut un fils ; il se suicida à Saint-Magne (Gironde) le 18 juin 1794 ; avocat,
subdélégué de l’intendant d’Orléans, à Chartres, élu du tiers état du bailliage de Chartres ;
chargé de ramener la famille royale à Paris après la fuite de Varennes ; président du tribunal
criminel de Paris ; maire de Paris (15 juin 1791) ; élu de l’Eure-et-Loir à la Convention dont il
fut le premier président.
er3. François Nicolas Léonard Buzot : né à Évreux le 1 mars 1760 [fils de François Buzot, procureur
au bailliage et présidial d’Évreux, et de Marie Madeleine Legrand] ; marié à Évreux le 28 avril
1784 à Marie Anne Victoire Baudry [fille de Pierre Baudry, directeur des forges et manufactures
de Cosne-sur-Loire] ; suicidé le 20 juin 1794 ; avocat à Évreux, député du tiers état pour le
bailliage d’Évreux.
4. Lettre 584, 16 juin 1791.
5. Lettre 615, 15 juillet 1791.
6. Lettre 208, 9 décembre 1789. Voir également BODINIER (Bernard), « Rouennais et Havrais face à
la question noire (1784-1794) », La Normandie orientale en transition, Révolution-Empire, Cahiers
Léopold Delisle, t. XLVII, 1988, fasc. 1-2, p. 13-19.
7. Lettre 1789.
8. Lettre 292, 3 mars 1790.
01_fontenay.indd 48 18/03/15 10:59:40Introduction 49
Un deuxième groupe de réformes concerna les réformes judiciaires avec la
suppression des parlements et la mise en place d’un nouveau système de juridictions, et la
réforme pénale qui créa en France le jury d’accusation.
Principale cause de la réunion des états généraux, le rétablissement des finances
publiques constitue aussi une partie importante des sujets traités. La recherche des
mesures de secours pour combler le déficit public occupa en premier lieu les députés.
On essaya d’abord de lancer en août 1789 deux emprunts qui ne rencontrèrent pas
le succès escompté. La contribution patriotique, volontaire et unique, égale au quart
erdes revenus, fut ensuite votée le 1 octobre. On décida aussi de nationaliser les biens
du clergé et des corps laïques et on vota au printemps 1790 l’émission de billets de
caisse, ou assignats, que l’État garantit sur ces biens, en leur attribuant un taux
d’intérêt de 3 %.
Le système fiscal fut reconstruit avec pour principe l’égalité devant l’impôt et la
suppression de la plupart de certains anciens impôts tels que les droits féodaux, la
dîme et la gabelle. Pour les remplacer, une taxe d’habitation fut mise en place. Les
droits d’octroi et de péage furent supprimés mais on institua un nouveau tarif
douanier ainsi que des patentes sur les anciens métiers, les médecins et les chirurgiens.
Les réformes religieuses forment une part importante de l’œuvre de la Constituante.
L’Église est omniprésente dans les préoccupations de beaucoup de députés, dont
Fontenay. Elles touchèrent non seulement les biens du clergé mais aussi l’engagement
personnel de ses membres, avec pour fondement le principe de la liberté
individuelle. Les vœux solennels monastiques furent supprimés dès février 1790 et une
Constitution civile du clergé fut adoptée en juillet suivant, remettant à l’État le soin
de l’organisation administrative du clergé. En novembre 1791, un décret imposa aux
ecclésiastiques un serment à la Constitution civile du clergé, obligatoire pour l’exercice
d’un ministère sacerdotal, qui fut sanctionné par Louis XVI en décembre suivant. Les
premières prestations de serment, telle celle de Talleyrand» et les nominations des
nouveaux évêques sont largement évoquées, de même que les troubles causés par les
opposants et la condamnation par le pape de la Constitution civile. Toutes ces
réformes religieuses donnèrent lieu à des commentaires souvent féroces dans les lettres de
Fontenay. Celui-ci était probablement croyant mais plus sûrement déiste, de cette foi
religieuse des Lumières qui reconnaissait un Dieu, Être suprême ou Grand Architecte,
quand elle ne penchait pas vers la liberté de conscience, voire l’athéisme au nom de
la raison. Il utilisait pourtant volontiers des expressions comme « Dieu soit loué »,
« Dieu veuille avoir pitié de nous », « Dieu veuille nous assister »… S’il mentionnait
les prêtres de Rouen qu’il devait avoir l’habitude de fréquenter, son anticléricalisme
était profond et assumé. Il n’aimait pas plus l’Église que son clergé et encore moins
1les moines, notamment les capucins qu’il accusait de « pourrir dans leur crasse » .
Les piques et les attaques plus ou moins virulentes parsèment donc ses lettres. Son
vocabulaire est volontiers agressif avec l’emploi de mots tels que noirs, dévots,
despotisme monacal, préjugés ou intransigeance, moine « infâme scélérat »... On perçoit sa
satisfaction à l’idée de la nationalisation des biens du clergé et des réformes
religieuses, que ce soit les vœux monastiques ou le statut du clergé séculier, dès les premiers
mois de la Révolution. Il s’amusa aussi de voir les Français conserver « leur caractère »
car « les affaires les plus graves leur fournissent toujours l’énergie de s’égayer par
des rapprochemens plus ou moins heureux » et il souligna « que la fête des morts à
laquelle le clergé doit toutes ses propriétés, puisqu’elles ont pour origine la croyance
2du purgatoire, est le jour où il les a perdues » . À l’occasion du début des travaux sur
1. Lettre 267, 6 février 1790.
2. Lettre 174, 5 novembre 1789.
01_fontenay.indd 49 18/03/15 10:59:4050 Lettres à Babeth
l’organisation ecclésiastique, il se réjouissait du « coup de coignée à l’arbre du clergé »,
1il était « léger », mais « le premier » . Il atténuait cependant ses propos en parlant par
exemple des « bons évêques ». Était-il sincère ? On ne peut le savoir mais il est certain
qu’il aimait son épouse, une fervente catholique, qu’il ne voulait pas la blesser, qu’il
remplissait ses devoirs religieux, au moins à Noël et Pâques, prenant même le temps de
2s’habiller correctement au risque de réduire le temps consacré à sa lettre vespérale .
* *
*
Pleinement conscient de contribuer à l’écriture de l’Histoire, Pierre Nicolas de
Fontenay s’enthousiasma à l’idée de construire un monde nouveau. Une « union des
ordres » qui durerait permettrait à la France de reprendre en Europe « la place qui lui
appartient » :
C’est un fait unique dans l’histoire qu’une aussi grande Révolution se soit
opérée par des petits écrits et des conversations. Jamais l’opinion n’a mieux
3mérité le titre de reine du monde .
Il croyait à la légitimité des idées nouvelles, étant convaincu qu’elles
s’imposeraient et mettraient un terme à l’ancien ordre social. Pour lui, l’éducation du peuple
était la condition du succès de la Révolution. Fontenay était en effet un éducateur,
un éducateur responsable et lucide surtout quand il s’agissait du peuple qu’il fallait
4former mais pas se contenter de l’assister . Dans le même esprit, il était convaincu qu’il
fallait concilier pédagogie et efficacité politique :
Il y a des matières délicates auxquelles il ne faut toucher qu’après avoir éclairé
l’opinion publique, et s’être assuré qu’on en sera suivi. L’abbé Sieyès a pour
maxime qu’on ne doit jamais transiger avec le principe, mais il faut aussi
5prendre garde de le compromettre .
Toutefois, s’il pensait qu’elle était bien au-dessus des intérêts personnels, il
estimait que « le propre de notre Révolution sera, j’espère, de n’avoir fait l’avantage de
1personne et le bien de tous » . Il resta royaliste, même après la fuite du roi, et déplora
le « républicanisme » de certains.
Avec le retour de son épouse à Paris jusqu’à la fin de la Constituante, on ne dispose
plus des commentaires de Pierre Nicolas de Fontenay sur les travaux de
l’Assemblée. On aurait pourtant aimé connaître son opinion sur les ultimes réformes de la
Constituante, notamment l’abolition des décorations et signes extérieurs de distinction
et de naissance (30 juillet), la fin de la discussion de la constitution, le vote de la loi
organique sur la presse (23 août) ou la promulgation du Code pénal (25 septembre).
On aurait aussi voulu vivre par lui les élections à l’Assemblée législative et la dernière
journée de la Constituante le 30 septembre 1791.
1. Lettre 267, 6 février 1790.
2. Lettre 412, 25 décembre 1790.
3. Lettre 57, 27 juin 1789.
4. Lettre 174, 5 novembre 1789.
5. Lettre 526, 18 avril 1791.
01_fontenay.indd 50 18/03/15 10:59:40Adresse
01_fontenay.indd 51 18/03/15 10:59:4001_fontenay.indd 52 18/03/15 10:59:40CORRESPONDANCE
erLettre 1 [À Paris], le 1 may 1789
Nous sommes arrivés hier soir à six heures précises, ma bonne amie. Ainsi nous
n’avons été en route que douze heures. Il est, au moment où je t’écris, six heures et
demie du matin. J’espère que tu dors et je suis bien sûr que, si tu ne dors pas, tu penses
à ton gros ami qui pensera souvent à la meilleure des bonnes amies, et qui n’y pourra
pas penser sans songer qu’il doit se conserver pour elle et éviter tout ce qui pourrait
altérer sa santé. N’aie donc aucune inquiétude sur son compte : sois sûre qu’il te dira
tout ce que tu lui dirais toi-même ; conserve-toi pour lui : une nourrice a besoin de gaîté,
il faut que notre petite Céleste soit aussi gaie que nos autres charmans marmots.
Tu as entendu parler d’une émeute qu’il y a eu dans le faubourg Saint-Antoine.
1M. Reveillon qui en a été le premier objet s’est attiré ce malheur par un propos qui ne
sembloit pas fait pour exciter une aussi grande fermentation. Il présidoit l’assemblée de
son quartier et il a proposé de demander la suppression des droits d’entrée à Paris. Alors,
2a-t-il dit, un ouvrier sera très heureux en gagnant quinze sols par jour . On a été aussi chez
un salpêtrier chez qui il y a eu beaucoup de dégât. Comme le faubourg Saint-Antoine
est très peuplé, il a fallu y faire passer deux régimens et des canons. La canaille tiroit sur
la troupe par les fenêtres, il y a eu, je crois, quelques soldats de tués, mais il y en a eu
davantage parmi le peuple et du nombre de ceux qui ont été arrêtés, deux ont été pendus
3 4avant-hier . On m’a dit qu’ils avoient eu la marque ! Tout est fort tranquille maintenant.
Nous comptons aller demain à Versailles. M. de Canteleu, qui a fait tout ce qu’il a pu
pour nous engager à souper hier chez lui, mais que nous avons refusé, nous a dit qu’il
nous y avoit donné rendez-vous à l’Œil-de-bœuf avec la députation de Dauphiné : les
5trois ordres de cette députation sont inséparables . Je ne sais si l’ouverture sera
diman6che ou lundi car j’ai déjà entendu dire l’un et l’autre .
1. Jean-Baptiste Reveillon possédait une manufacture de « papiers peints de tenture », déclarée
manufacture royale en 1784, située sur une partie de l’ancienne Folie-Titon, 31, rue de Montreuil,
edans le XII arrondissement de Paris. Reveillon avait la réputation d’être « un homme simple,
juste, adoré de ses ouvriers » (Mémoires de la marquise de La Tour du Pin, p. 98). On disait
qu’il avait cependant déjà réprimé une grève en 1787 dans une de ses fabriques.
2. Les ouvriers de Reveillon étaient payés vingt sous par jour.
3. Le faubourg Saint-Antoine fut isolé et on y envoya la troupe qui tira sur la foule et fit de
nombreux morts. Deux manifestants, qui avaient été arrêtés, furent pendus le 29 avril.
4. Il s’agit de la peine du fouet avec la marque ou flétrissure du fer chaud. Voir également ce
que rapporte le baron de Besenval dans ses mémoires, Mémoires…, p. 487-489.
5. Le 21 juillet 1788, au château de Vizille, les trois ordres du Dauphiné s’étaient réunis et avaient
décidé de refuser le paiement des impôts tant que les états généraux ne seraient pas convoqués,
de demander le doublement tiers état (ce qui fut accordé le 27 décembre) et le vote par tête et
non par ordre (qui resta en suspens).
er6. Par arrêt du Conseil du 8 août 1788, les états généraux furent convoqués pour le 1 mai 1789.
Leur ouverture solennelle se fit le mardi 5 mai 1789.
01_fontenay.indd 53 18/03/15 10:59:4054 Lettres à Babeth
On observe que, d’après le relevé des différens pouvoirs des députés de la noblesse,
la pluralité est assurée pour la renonciation aux privilèges pécuniaires. Je ne sais pas
s’il en est de même du clergé.
1Les différents ordres ici sont encore occupés à la rédaction de leurs cahiers . La
nomination des députés suivra, on en calcule qu’elle ne peut pas prendre moins de
quatre-vingts heures. Il faut compter toute la semaine prochaine. Je suppose que l’on
ne fera pas grand chose à Versailles d’ici au onze, et je pourrai bien faire un petit tour
à Paris.
J’avais envoyé le 7 avril chez M. Duhamel qui demeure faubourg Cauchoise [à
Rouen] pour lui payer 356 livres, qui joint pour la retenue (44 livres) font 400 livres,
2pour une année d’une rente qui lui était due par M. de Courances . Il étoit absent. Tu
me feras plaisir d’y faire renvoyer et de faire dire qu’on y a déjà été. Le bon M. R. [Jean
Philippe Nicolas Ribard] s’étoit plaint une fois d’un pareil oubli.
J’embrasse de tout mon cœur mon frère [Alexandre], nos enfans et tous nos chers
et bons parens.
Une chose très singulière : le président de la noblesse de Paris est un jeune homme de
3 4vingt-cinq ans, M. de Clermont-Tonnerre , et les deux secrétaires sont MM. de Tolendal
et d’Éprémesnil. Je ne doute pas que M. Thouret n’écrive à sa chère femme mais dans la
crainte qu’il ne l’oublie, tu lui feras dire qu’il jouit d’une très bonne santé.
Lettre 2 [Paris], le 2 may 1789
Nous allons partir pour Versailles, ma bonne amie. Nous y coucherons
certainement ainsi tu seras un jour sans recevoir de mes nouvelles car tu sais que les lettres ne
viennent de Versailles qu’en deux jours.
5Nous avons dîné hier chez M. de Canteleu et soupé chez M. Lorenzo . C’est un
pesant fardeau qu’un cœur trop tôt fameux. Le titre de député de Rouen jouit ici, ou
du moins dans cette société, d’une grande réputation et qu’un pauvre hère comme moi
aura bien de la peine à soutenir. Heureusement tout ce monde est bien plus empressé
à étaler son esprit qu’à connoître la mesure du nôtre, et il ne paroît que pourvu qu’on
les écoute, ils seront fort contens de nous.
e1. Depuis le XV siècle, des cahiers de doléances rassemblaient les plaintes et les demandes de
réforme afin de servir d’aide-mémoire aux députés, avec presque un caractère impératif.
2. Peut-être un Gallard de Courances.
3. Stanislas Marie Adélaïde, comte de Clermont-Tonnerre : né à Mandres (Meurthe) le 8 novembre
1757 [fils de François Joseph de Clermont-Tonnerre (1726-1809), maréchal de camp, et de Marie
Anne de Lentilhac de Gimel (1710-1776)] ; marié le 25 février 1782 à Louise Joséphine Marie
Delphine de Rosières de Sorans (1766-1832), dont au moins une fille ; assassiné le 10 août 1792 ;
élu premier député de la noblesse de Paris aux états généraux. Il était âgé de trente et un ans
à l’ouverture des états généraux.
4. Trophime Gérard, comte de Lally-Tollendal : né à Paris le 5 mars 1751 [fils de Thomas Arthur
de Lally-Tollendal, comte de Lally (1702-1766), gouverneur des Indes françaises, décapité en
1766, et de Félicité Crafton (morte en Irlande en 1761)] ; marié en 1790 à Élisabeth Halkett, dont
il eut une fille ; mort à Paris le 10 mars 1830 ; capitaine en second au régiment de
Cavaleriecuirassiers démissionnaire en 1785, député de la noblesse de la ville et faubourgs de Paris aux
états généraux, d’abord partisan de la politique de Necker et membre du Comité de constitution,
émigré en Suisse une première fois après les journées d’octobre 1789 et une seconde fois en
Angleterre après les massacres de septembre 1792 ; revenu en France après le 18 brumaire ;
pair de France sous la Restauration, membre du Conseil privé et de l’Académie française.
5. Il s’agit peut-être du révolutionnaire flamand Grégoire Philippe Laurens, dit Lorenzo, mort
le 4 juin 1794. Homme de lettres, il avait aussi été commissaire de police à Bruxelles. Émile
CAMPARDON, Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris…, t. 2, p. 453.
01_fontenay.indd 54 18/03/15 10:59:40Correspondance 55
1Nous avons vu M. de Crosne qui nous a serré la main et embrassés ; il fallait voir,
il a été enchanté de notre nomination. Comment se portent le respectable M. Ribard,
2M. Le Vieux , etc. ? Voulez-vous bien leur dire que je ne les oublie pas, etc., et puis un
3tour dans son jardin. Au surplus, il paroît que Le Machon va fort bien, il vient d’être
nommé, comme tu sais, conseiller d’État.
4 5Nous avons vu le cirque . M. de Canteleu tient du comte de La Tousche que M. le
6duc d’Orléans donneroit 100 livres pour remettre l’ancien gazon à la place, je n’en suis
pas étonné.
7J’ai vu le chariot. Tu diras à l’ami Hurard que les ressorts sont dans la caisse de
la voiture. Ce n’est pas un cerf qui la traîne. Il y a seulement une encolure de cerf
qui couvre le pivot qui fait tourner une troisième roue qui est sur le devant, et par le
moyen de laquelle on fait tourner la voiture comme on veut. Elle avance, roule, tourne,
s’arrête même en descendant au gré de celui qui la conduit.
Adieu, ma bonne amie. Tout est fort tranquille ici ; et les précautions que l’on
continue de prendre assurent la tranquillité publique. Mon adresse à Versailles sera maison
de M. Keraus, rue Saint-Louis, n° 33. Néanmoins comme il serait possible que nous en
8 ierevenions lundi, tu pourras m’écrire à Paris. Je prie M. Girardot , Haller et C de me
faire passer ma lettre. Quand je serai à port fixe, je te le marquerai.
1. Louis Thiroux de Crosne : baptisé à Paris, Saint-Merry, le 4 juillet 1736 [fils de Louis Lazare
Thiroux d’Arconville (1712-1789) et de Marie Geneviève Charlotte Darlus (1720-1805)] ; il
épousa par contrat des 16 et 17 janvier 1763 Anne Adélaïde de La Michodière [fille de
JeanBaptiste François de la Michodière, intendant de Rouen], dont descendance ; guillotiné à Paris
le 28 avril 1794 ; Louis Thiroux de Crosne fut intendant de Rouen de 1768 juqu’à sa nomination
comme lieutenant général de police de Paris le 11 août 1789.
2. Antoine Simon Pierre Le Vieux (1731-1807), ancien juge consul et échevin de Rouen, marié le
14 janvier 1766 avec Marie Madeleine Ribard (1742-1815).
3. Il s’agit sans doute d’un surnom de Thiroux de Crosne qui avait été nommé conseiller d’État
semestre le 14 avril 1789.
4. Un cirque avait été construit au milieu du jardin du Palais-Royal ; il était décoré par
compartiments en treillage et avait l’apparence d’un bosquet paré de fleurs et d’arbustes ; la salle en
était à moitié enfouie.
5. Il s’agit sans doute de Louis René Madeleine Levassor, comte de Latouche-Tréville : né à
Rochefort-sur-Mer le 3 juin 1745, mort en rade de Toulon le 19 août 1804, il commença sa carrière
dans la marine où il s’y distingua. Directeur du port de Rochefort (1783), directeur adjoint des
ports et arsenaux (1784-1787), il était depuis novembre 1788 le chancelier du duc d’Orléans.
Élu par la noblesse du bailliage de Montargis aux états généraux, il fut parmi les premiers de
son ordre à se rallier au tiers état. Il réintégra la marine en 1792 et termina sa carrière comme
commandant en chef de la flotte de la Méditerranée sous le Consulat.
6. Louis Philippe Joseph de Bourbon, duc d’Orléans : né au château de Saint-Cloud le 13 avril
er1747 [fils de Louis Philippe I d’Orléans (1725-1785) et de Louise Henriette de Bourbon,
Mademoiselle de Conti (1726-1759), mariés en 1743]. Il épousa le 5 avril 1769 à Versailles sa
cousine Louise Marie Adélaïde de Bourbon, Mademoiselle de Penthièvre (1755-1721), dont il
eut quatre enfants parmi lesquels Louis Philippe, duc d’Orléans (1773-1850), roi des Français
ersous le nom de Louis-Philippe I (1830-1848). Il fut guillotiné à Paris le 6 novembre 1793. Duc
de Montpensier jusqu’en 1752, duc de Chartes jusqu’en 1785 puis duc d’Orléans.
me7. La première M de Fontenay, née Hurard, avait deux frères, Pierre Louis Nicolas (1751-1798)
et Jean Nicolas (né en 1752) ; il s’agit probablement de l’un d’entre eux.
8. Auguste Louis Girardot ou Girardot de Vermenoux, banquier, associé de la banque Greffulhe ;
d’une famille protestante. Fils de Paul Louis Girardot de Vermenoux, banquier, et d’Anne
Germaine Larrivée ; il était le neveu du banquier Girardot de Marigny, de Marie-Jeanne
Girardot, mariée en 1756 au banquier Thélusson et de Jeanne-Marguerite Girardot, mariée en
1747 avec Jacques Moritz, associé de la banque Greffulhe.
01_fontenay.indd 55 18/03/15 10:59:4056 Lettres à Babeth
Lettre 3 [Versailles], le 3 may 1789
Nous sommes arrivés hier à Versailles, ma bonne amie, et nous nous sommes rendus
à quatre heures au sallon d’Hercule. Nous avions donné en arrivant nos noms chez le
marquis de Brézé, maître des cérémonies, où l’on nous avoit engagés à être exacts à l’heure
indiquée parce que le Roi avoit la bonté de ne faire attendre personne. Néanmoins il étoit
1plus de cinq heures quand M. de Brézé est venu nous faire ranger par gouvernement .
Les trois premiers sont l’Île-de-France, la Bourgogne et la Normandie. Cette opération
qui a duré plus d’une heure étant finie, nous avons été en file à travers une foule de
spectateurs jusqu’à la chambre du Roi que nous avons traversée. Là, M. de Brézé qui étoit à
côté du Roi appelloit tous nos noms à mesure que nous passions. Tous les Normans ont
remarqué que lorsque la Normandie a passé, le Roi avoit un air riant. M. de C. [Canteleu]
qui est resté à la porte de la chambre du Roi a remarqué, lorsque le sieur de Mirabaud a
été nommé, que Sa Majesté a montré d’une manière très marquée son mécontentement,
et que l’autre en a pâli et est devenu presque verd.
Le clergé et la noblesse avoient fait la même cérémonie le matin.
À peine avons-nous été rentrés chez nous que nous avons reçu la visite de presque
tous les députés de la Normandie. Nous comptons prendre une voiture ce matin et
2leur rendre leur visite. M. Le Brun est venu aussi nous voir, il s’est informé de la santé
de ton père.
Le Roi a annoncé au marquis de Brézé que la procession se feroit lundi matin à
neuf heures.
C’étoit une chose assez singulière que la réunion des députés de presque toutes les
provinces dans le sallon d’Hercule. Il y avoit dans le nombre beaucoup de causeurs
et il n’y avoit qu’un seul sujet de conversation, l’affaire présente. Je suppose que les
plus raisonnables ne disoient rien, c’est du moins le parti que nous avons pris tous les
3trois .
J’ai beaucoup d’empressement de recevoir de tes nouvelles et comme tu ne m’a
écrit vendredi, je ne pourrois en recevoir que demain, je crois, et j’ignore à quelle heure
on distribue les lettres de Paris. J’ai prié M. Mons, employé de MM. Girardot et Haller
et de m’adresser les lettres qui me viendront à leur adresse.
J’espère que vous vous portez tous bien mais je désire beaucoup que tu me
confirmes dans cette idée. J’embrasse mes frères, mes enfants, tes chers parens et tous nos
4amis, je ne doute pas que tu ne voies souvent M. Achard . Tu lui diras bien des choses
de ma part. S’il y a un bulletin, je ne l’oublierai pas mais auparavant je m’informerai si
l’auteur en a l’air d’être bien informé.
Je suis pour la vie le meilleur des amis de ma bonne petite Babeth.
1. Ce sont les douze anciens ou grands gouvernements : Paris et Île-de-France, Bourgogne et
Bresse, Normandie, Guyenne, Bretagne, Champagne et Brie, Languedoc, Picardie, Dauphiné,
Provence, Lyonnais, Orléanais.
2. François Lebrun, curé de Lyons-la-Forêt depuis 1780, député du clergé de Rouen aux états
généraux.
3. Les deux autres sont probablement Jacques Guillaume Thouret et Jean-Baptiste Decrétot.
4. Le Genevois Philippe Achard s’était établi rue Saint-Éloi à Rouen quelques années avant la
Révolution, en qualité de marchand-commissionnaire. De son mariage avec Jeanne Rigaud, il
avait eu un fils, Isaac Achard (né à Genève) qui épousa à Rouen, paroisse Saint-Éloi, le 10 mai
1789 Victoire Baraguey [fille de Thomas Simon Baraguey et d’Élisabeth Hayet] (voir infra).
01_fontenay.indd 56 18/03/15 10:59:40Correspondance 57
Lettre 4 [Versailles], le 3 may 1789, 10 h ½ du soir
Nous nous portons tous bien. Nous avons dîné chez M. Necker. Demain, à sept
heures, nous irons à Notre-Dame pour la procession. Mardi, l’ouverture des états. Les
1députés de Paris ne sont pas nommés, on ne les attendra pas .
2J’ai été ce soir au jeu de la Reine. Si jamais Lolo a mérité le nom de triste, c’étoit
celui-là.
Je vous embrasse tous.
J’ai profité ce matin d’un courrier pour faire partir ma lettre à Paris. Autant en
ferai-je demain, ce que j’espère, mais ne compte pas là-dessus et ne sois pas étonnée
quand mes lettres ne te parviendront que le second jour, ne sois pas inquiète non plus
si j’étois un jour sans t’écrire. Nos embarras vont commencer.
Lettre 5 Ce lundi, six heures [4 mai 1789]
Je crains, ma bonne amie, d’avoir mal fait pour avoir voulu trop bien faire. Tu n’as
pas reçu sans doute une lettre que j’ai écrite dimanche. Celle de M. de Canteleu n’étoit
3pas parvenue, celle-cy est écrite à la hâte parce que M. Le Moine qui a dîné avec nous
se charge de la faire mettre à la poste.
Nous sortons de la procession ou du moins nous avons été quittes de la cérémonie
à trois heures et demie. C’étoit un beau spectacle. Il y eut un sermon un peu long que je
pas entendu en entier, où il y avoit de belles choses, et un morceau contre les rigueurs
de la fiscalité a été interrompu par des applaudissemens. Je crois toujours que ce sera
demain l’ouverture. M. Target est le quatrième député de la vicomté de Paris.
4Le sermon par l’évêque de Nanci .
5La messe par l’archevêque [de Paris] qui officiait avec des grâces décentes.
Tu nous enverras un pâté de veau piqué de jambon, et une caisse de gelée de
pommes.
Adieu, ma bonne amie, me prends-tu pour un bavard qui aime à parler tout seul ?
Répons ou je me tais.
1. Selon Timothy TACKETT, « au moment de la convocation officielle, il aurait normalement dû y
avoir 1200 députés à Versailles. Pour diverses raisons, de nombreux députés arrivent
lentement, et les témoins estiment à 800 seulement le nombre de participants à la procession du
4 mai, dont 500 membres du tiers sur les 600 prévus. » Les cinquante-huit délégués de Paris,
Jean Sylvain Bailly à leur tête, n’arrivèrent que le 24 mai à l’Assemblée. Par la volonté du peuple.
Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, p. 27.
2. Il s’agit peut-être de Louis XVI.
3. Jean-Baptiste Lemoyne de Bellisle : né à Vernon (Seine-Maritime) le 12 juillet 1716 [fils de
Jean-Baptiste Lemoyne de Bellisle (1660-1736), président au grenier à sel de Vernon, maître à
la chambre des comptes de Rouen, et de Geneviève Marguerite Le Roux (1694-1771)] ; marié
à Paris lle 27 avril 1745 à Émilie Hélène de Palerne (1726-1800), dont il eut trois filles ; mort à
erParis le 16 juin 1791 ; chancelier garde des Sceaux de Louis Philippe I , duc d’Orléans ; député
de la noblesse du bailliage de Chaumont-en-Vexin.
4. Anne Louis Henri de La Fare : né le 8 septembre 1752 [fils de Louis Joseph Dominique, marquis
de La Fare (1722-1793), officier de cavalerie, et de Pauline Henriette Gazeau (morte en 1824)] ;
mort le 11 décembre 1829 ; évêque de Nancy de 1787 à 1817, député du clergé de Nancy aux
états généraux.
5. Antoine Éléonor Léon Le Clerc de Juigné : né le 2 novembre 1728 [fils de Samuel Jacques Le Clerc
de Juigné (mort en 1734), colonel d’infanterie, et de Marie Gabrielle Le Cirier de Neuchelles
(1706-1763)] ; mort à Paris le 19 mars 1811 ; archévêque de Paris depuis 1781 ; président de
l’assemblée du clergé (mars 1789) ; député du clergé pour Paris aux états généraux ; émigré
en 1791.
01_fontenay.indd 57 18/03/15 10:59:4058 Lettres à Babeth
Lettre 6 Ce mardi soir [5 mai 1789]
J’ai reçu à la fois deux [de] tes lettres, ma bonne amie, je commençois à trouver ton
silence un peu long. Je ne sais si tu as reçu une lettre que je t’ai écrite dimanche et qui
1a été envoyée chez M. de Villedeuil pour profiter d’un courrier. Il y avoit aussi un mot
pour mon frère.
Enfin les états généraux sont ouverts. J’ai assisté à cette assemblée que suivant
l’expression de M. Necker dans son discours « nul de nous ne peut contempler sans
une émotion respectueuse ».
L’appel a commencé à neuf heures et demie et n’a fini qu’à midi et demi. Alors
2le Roi est entré magnifiquement vêtu , accompagné de la Reine et des princes de son
sang, à l’exception du duc d’Orléans qui est un des députés. À côté du trône du Roi
étoit un fauteuil à bras pour la Reine qui ne s’est assise qu’après le discours de Sa
Majesté, lequel a duré cinq à six minutes et a été interrompu par des applaudissemens.
3Ensuite le garde des Sceaux a nazilloné je ne sais quoi pendant une demi-heure et il
n’a été entendu de personne. Puis M. Necker a commencé la lecture d’un rapport de
l’état des finances. Elle a été finie par un de ses secrétaires. Ce dernier discours a duré
plus de deux heures et demie, et il contient tant d’objets différens que l’attention se
4fatiguoit à les suivre, et qu’il me seroit [difficile] d’en rendre compte .
Les anticipations sur les revenus de cette année sont, ce me semble, de 172 millions
et de 90 millions sur les revenus de l’année prochaine. Néanmoins le déficit des
revenus publics pour subvenir aux dépenses publiques n’est que de 56 millions.
Nous l’avons rencontré au sortir de la séance, il nous a demandé ce que nous
pensions de son discours et il nous a dit qu’il alloit le donner à l’impression.
L’Assemblée étoit magnifique. On dit qu’il y avoit trois mille spectateurs, toute la
cour et à peu près 1200 députés.
1. Pierre Charles Laurent de Villedeuil (né le 11 octobre 1742) [fils de Pierre Joseph Laurent de
Villedeuil (1713-1773) et de Suzanne Josèphe Darlot (née vers 1718 ; morte en 1745)] ; il épousa
Marguerite Françoise Nicole d’Agay (1758-1813), dont descendance. Il mourut à Paris le 28 avril
1828. Directeur de la Librairie (14 janvier 1784), intendant à Rouen (1785-1787), contrôleur
général des Finances (3 mai 1787-28 août 1787), il était secrétaire d’État de la Maison du Roi
depuis le 25 juillet 1788 et fut démis le 19 juillet 1789. Il partit en Angleterre fin juillet 1789,
revint à Paris de mai 1792 à janvier 1793, se retira en Écosse et ne revint qu’en 1814, pour
repartir pendant les Cents-Jours et ne revenir définitivement en France que lors de la seconde
Restauration.
2. « Le Roi portait le costume des cordons bleus, tous les princes de même, avec cette différence
que le sien était plus richement orné et très chargé de diamants. Ce bon prince n’avait aucune
dignité dans la tournure. Il se tenait mal, se dandinait ; ses mouvements étaient brusques et
disgracieux, et sa vue, extrêmement basse, alors qu’il n’était pas d’usage de porter des lunettes,
le faisait grimacer. Son discours, fort court, fut débité d’un ton assez résolu. » Mémoires de la
marquise de La Tour du Pin, p. 99. Voir également MARMONTEL, Mémoires, p. 645 et suiv.
er3. Charles Louis François de Paule de Barentin : né à Paris le 1 juillet 1738 ; mort à Paris le
30 mai 1819 ; garde des Sceaux du 14 septembre 1788 au 3 août 1789. Le baron de Besenval en
fait le portrait suivant dans ses Mémoires (p. 484) : « On choisit pour garde des Sceaux M. de
Barentin, premier président de la cour des aides : manière de mannequin qu’on affubla d’une
simarre. »
4. Le marquis de Bombelles rapporte de la manière suivante le long discours de Necker : « Enfin
est venu le tour de M. Necker qui, contre toute règle, et empiétant sur tous les autres
départements, a tenu l’Assemblée par trois heures de lecture. Au bout d’une petite demi-heure, la
voix du grand homme s’est enrouée ; il y avait un lecteur tout prêt, dont l’organe était plus
avantageux. Le discours a été applaudi avant d’être entendu. Bientôt, il a fatigué les intrépides
partisans de M. Necker. Les trois ordres ont été mécontents… » Cité dans Histoire et dictionnaire
de la Révolution française…, p. 35. La marquise de La Tour du Pin est plus concise (Mémoires…,
p. 99) : « Le discours de M. Necker, ministre des Finances me parut accablant d’ennui. »
01_fontenay.indd 58 18/03/15 10:59:40Correspondance 59
Demain, nous entrons en fonctions, il ne sera question que de la vérification des
pouvoirs.
1Nous avions eu la veille la procession . Tout le monde s’étoit rendu à la paroisse de
Notre-Dame. Nous avons tous passé par le chœur et nous avons salué le Roi et la Reine
qui étoient dans les deux stalles du curé et du vicaire. Nous nous sommes rendus à la
paroisse de Saint-Louis ayant tous un cierge à la main. L’archevêque de Paris a officié
et l’évêque de Nanci a prononcé un sermon où il y avoit de belles choses, mais qui étoit
un peu long car il a duré près d’une heure et demie.
Ceux qui ont pu jouir du spectacle de la procession ont trouvé qu’il étoit très beau
mais les spectateurs en formoient pour nous un très intéressant.
Il y a eu aujourd’hui dans l’Assemblée beaucoup de « Vive le Roi » poussés de la
part du tiers et à la fin des « Vive la Reine » qui nous ont valu deux révérences
profondes de Sa Majesté.
Ce que je te marque n’est pas bien intéressant c’est jusqu’à présent tout ce qui s’est
fait.
Les députés du Dauphiné paroissent déterminés à ne plus se séparer et à quitter
2l’Assemblée si l’on veut opiner par ordres . J’espère que leur exemple ne sera pas suivi.
Il est à croire que la noblesse et le clergé ne voudront pas opiner par tête, du moins
d’abord, mais il y a les [manquant]. J’espère qu’ils s’exécuteront pour le sacrifice
pécuniaire. Le noble principe « point de privilèges pécuniaires, point de noblesse » ne jette
3pas ici un beau coton et les deux auteurs faisoient dans plusieurs endroits du discours
une fichue mine.
Je t’écris bien à la hâte et avant de me coucher. Je me porte bien. Je ne sais si
4M. Chauvel écrira à sa femme. Fais-lui dire qu’il se porte très bien. Sois tranquille sur
notre compte. L’accès de notre salle est plus facile, il y a eu beaucoup d’ordres et puis
la bagarre est passée.
On croit que les troubles de Paris avoient été suscités. J’en doute. Au surplus tout
meest bien tranquille. Je ne sais quand j’écrirai. J’ai vu un moment M. et M de Lille. Je
vous embrasse tous.
Lettre 7 [Versailles] le 6 [mai 1789]
Je me porte bien, ma bonne amie, ainsi que mes trois collègues. Nous nous sommes
assemblés hier. Nous n’avons pas procédé à l’acte préliminaire à toute autre opération,
la vérification des pouvoirs, parce que les deux premiers ordres s’étoient assemblés
5dans leurs chambres, et que nous les avons attendus à nos places . Le clergé et la
1. La procession du Saint-Sacrement, le 4 mai 1789, à laquelle assistèrent le Roi, la Reine, la cour
et les trois ordres.
2. Voir la justification qu’en donne l’abbé MORELLET dans ses Mémoires, chapître 18, Suite des
principes sur la composition des assemblées nationales, p. 286-296, et sa conclusion : « On n’en
perdit pas moins les mois de mai et de juin 1789 en débats presque ridicules, et qui doivent
surtout nous faire gémir aujourd’hui, quand nous nous rappelont, instruits par cette cruelle
expérience, la marche rapide des révolutions, et que nous nous disons à nous-mêmes que ce
tems précieux eût suffi peut-être encore pour sauver notre malheureuse patrie. »
3. « Jeter un vilain coton » ou sous la forme ironique « jeter un beau coton » se dit d’un homme dont
la réputation est ruinée ; par extension, expression qui souligne le discrédit d’une opinion.
4. Chauvel : famille de négociants armateurs du Havre.
5. « Les ordres se sont assemblés aujourd’hui dans leurs chambres respectives (le tiers dans la
grande salle de l’hôtel des Menus où avait eu lieu, la veille, l’Assemblée générale des trois
ordres ; le clergé et la noblesse au premier étage, le clergé dans l’aile gauche et la noblesse dans
l’aile droite). Le tiers état est resté inactif parce que ses instigateurs veulent que la vérification
01_fontenay.indd 59 18/03/15 10:59:4060 Lettres à Babeth
noblesse ont nommé des commissaires pour cette notification entre eux. Il paroît que
1l’opinion des communes (car M. de Mirabaud ne veut pas qu’on dise le tiers état) est
que cette opération doit être faite par des commissaires nommés par les états
généraux, c’est-à-dire que par trois ordres réunis. Je dis, il paroît, car on n’a pas délibéré. Il
y a eu seulement pour amuser le tapis une vingtaine d’indécis qui sont couchés tout
à plat. Nous avons perdu une journée, nous en perdrons encore quelques-unes. Il n’y
a pas grand mal à tout cela. Il me paraît qu’en général M. de Mirabaud a déplu. Il
faut les laisser aller. Personne de la Normandie ne s’est mêlé de la conversation. Il y
a beaucoup de provinces qui se sont montrées aussi sages. La noblesse a nommé des
commissaires pour la vérification et s’est ajournée à lundi. Le clergé les a fait hier dans
son assemblée et nous, comme je t’ai dis, nous n’avons rien fait.
Nous avons dîné hier en picnic vingt-huit Normans ensemble. Il n’en manquoit
que huit pour que la députation fût complète.
Adieu, ma bonne amie, je t’embrasse et je vous embrasse tous.
La députation de Paris n’est pas encore faite.
Quelle différence du 8 may de cette année à celui de l’année dernière ?
Ce 7 may, sept heures du matin.
Je n’ai pas encore vu M. de Chailloué que quand je l’ai rencontré ; ç’a été
avanthier, le nécessaire fait. Il se porte bien. Quoique probablement nous ne ferons rien
aujourd’hui, je n’ose m’absenter.
Lettre 8 [Versailles] le 8 may [1789]
Je suis persuadé, ma bonne amie, que tu auras reçu mercredi deux de mes lettres,
car je n’ai pas manqué un seul jour à t’écrire, c’est ou la première ou la dernière action
de ma journée.
La nouvelle que tu me mandes, et que mon frère me fait confirmer, m’étonne moins
qu’elle ne l’auroit fait si on n’en avoit pas parlé depuis longtems. Je désire que le prince,
me 2que la future et que M de Banastre ne s’en repentent pas.
Je suis bien sûr que tu auras eu plus de plaisir à te promener dans le jardin de
mon frère que je n’en ai à parcourir les jardins immenses de Versailles. Il faut (ceci
entre nous) être témoin de ce qui se passe pour se faire une idée de la déraison qui
jusqu’à présent préside à notre assemblée ; il est vrai que plusieurs gens de mérite qui
y sont n’ont pas encore parlé. M. Thouret n’a dit mot. M. Rabaud de Saint-Étienne (le
propriétaire foncier) n’a pas ouvert la bouche. Plusieurs autres avec qui j’ai conversé
et qui sont en état de bien développer leurs idées gardent également le silence. On
des pouvoirs se fasse les trois ordres assemblés, et que les ordres du clergé et de la noblesse
paraissent vouloir se vérifier chacun entre eux comme cela eut lieu dans les précédentes tenues
des états généraux. » BOMBELLES, cité dans Histoire et dictionnaire de la Révolution française…,
p. 35-36. Voir Lettre 9, ci-dessous.
1. « Le nom de communes que le tiers avait pris, et le nom de classes qu’il donnait aux deux
premiers ordres, annonçait qu’il ne voulait plus entre eux et lui de distinction de grades : ainsi,
pour la noblesse et le clergé, plus de milieu à prendre ni de délai à obtenir. Il fallait ou se réunir
au tiers, comme ils l’ont fait depuis, ou, après vérification des pouvoirs faite en commun, se
retirer chacun des deux ordres de son côté, se constituer l’un et l’autre partie intégrante des
états généraux… », MARMONTEL, Mémoires, p. 654. Il s’agit d’une analogie avec la chambre des
communes britanniques ou chambre basse du Parlement.
2. Marie Françoise Henriette de Banastre (née à Évreux (Eure) le 6 février 1775 ; morte à Rouen le
3 mai 1816) épousa le 23 mai 1789 à Évreux (au château de Navarre, paroisse
Saint-Germain-deNavarre) le prince Godefroy Charles Henry de La Tour d’Auvergne, veuf de Louise Henriette
Gabrielle, princesse de Lorraine.
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