Lettres d'ailleurs

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Incarcéré depuis 2008 à la prison de Yaoundé et alors que son procès a débuté depuis un an, JM Atangana Mebara sort de son mutisme et a choisi de publier des lettres adressées aux siens, à des amis ou à des personnalités. Il témoigne de cette vie faite d'humiliations, de moments d'incompréhension, de doute, mais fait aussi le récit ciselé des circonstances l'ayant mené en prison.
Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782296478244
Nombre de pages : 322
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LETTRES D’AILLEURS
Dévoilements préliminaires d’une Prise
de l’« Epervier » du Cameroun COLLECTION « PENSÉE AFRICAINE »
dirigée par François Manga-Akoa


eEn ce début du XXI siècle, les sociétés africaines sont secouées
par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la
vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les
Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société
qu’est la famille, les valeurs et les normes socioculturelles
s’effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de
rendre compte de leur raison d’être aujourd’hui.
L’histoire des civilisations nous fait constater que c’est en période
de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur
d’euxmêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les
menacent. Pour relever ce défi dont l’enjeu est la vie et la nécessité
d’ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection
« PENSEE AFRICAINE » participe à la quête et à la création du
sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.


Dernières parutions

Pontien BIAJILA IFUMBA, L’Existentialisme chez Gabriel
Marcel, 2011.
Brice POREAU, Extension de la théorie de la reconnaissance.
L’exemple du génocide rwandais, 2011.
Charles Jean Marie MINYEM, Descartes et le développement,
2011.
Thierry AMOUGOU, Le Biyaïsme, Le Cameroun au piège de la
médiocrité politique, de la libido accumulative et de la
(dé)civilisation des mœurs, 2011.
Koffi Célestin YAO, Création en contexte, Une pratique
plastique aux croisements des cultures, 2011.
Berthe, LOLO, Schizophrénie, autrement…, 2011.
Berthe LOLO, Les maladies mentales : logique et construction
des signes et des symptômes, 2011.
Jean Claude ATANGANA, Bilan philologique de l’Esquisse
d’une théorie de la pratique de Pierre Bourdieu : étude
comparée des éditions de 1972 et de 2000, 2011.
Elie DRO, La part de l’ombre dans la peinture. La poïétique du
suspens, de l’Afrique à l’Occident, 2011. J-M. ATANGANA MEBARA








LETTRES D’AILLEURS
Dévoilements préliminaires d’une Prise
de l’« Epervier » du Cameroun



Préface du Cardinal Christian TUMI








L’Harmattan
























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55812-0
EAN : 9782296558120 SOMMAIRE
PREFACE ........................................................................................... 7
AVANT-PROPOS ............................................................................ 13
Chapitre I. Lettre à ma fille Armelle Olive.................................... 21
I. Genèse de l’Affaire Ministère public contre ATANGANA
MEBARA, OTELE ESSOMBA Hubert Patrick et Autres ...... 28
II. Des recommandations et orientations possibles ................... 44
C hap i tr e I I. Lettre à Messieurs les Professeurs Victor
ANOMAH NGU et Joël MOULEN ................................................ 57
I. Au service de l’État................................................................... 64
II. Les « vraies-fausses » accusations.......................................... 95
Chapitre III. Lettre à Monsieur François MATTEI................... 155
I. Le premier voyage de l’Albatros ........................................... 164
II. La fin de la location de l’Albatros........................................ 167
Chapitre IV. Lettre à Monseigneur Joseph AKONGA ESSOMBA
.......................................................................................................... 173
Chapitre V. Lettre à MAMAN...................................................... 193
Chapitre VI. Lettre à Monsieur AMADOU ALI, Vice-Premier
Ministre, Ministre de la Justice..................................................... 217
I. Avant-propos........................................................................... 223
II. Quelques constats .................................................................. 231
Chapitre VII. Lettre à toutes les personnalités sous la menace de
l’épervier ......................................................................................... 251
I. Dès les premières rumeurs sur l’envoi des services du
contrôle supérieur de l’État dans la structure que vous dirigez,
que vous avez dirigée ou qui vous emploie............................... 251
II. Au niveau de la police judiciaire.......................................... 256
III. Enfin à la prison................................................................... 258
IV. Au plan humain.................................................................... 264
POST-SCRIPUM............................................................................ 271
ANNEXES....................................................................................... 277 PREFACE
Je n’ai pas de doute que les lecteurs qui ouvriront ce livre pour le
parcourir, seront à la fois « étonnés » et « surpris », de lire une préface
de la main du Cardinal Christian Tumi, Archevêque Emérite de
Douala !
« Etonnés » et « surpris », non par le fait de commettre une préface
à un ouvrage,-il n’est pas le premier du genre-, mais plus
particulièrement à celui-ci compte tenu de la personnalité de son
auteur et des circonstances dans lesquelles il l’a rédigé.
Je me souviens de commentaires à la fois amusants et
interrogateurs de la presse écrite, et des observateurs des procès de
personnes arrêtées dans le cadre de l’opération dite « épervier »,
quand je me suis rendu au tribunal à Yaoundé, pour aller saluer le
ministre Atangana Mebara qui passait en jugement. Le fait d’y être
allé a été vu comme une reconnaissance de l’innocence du prévenu,
et/ou une façon d’embarrasser les juges chargés de l’affaire
« Albatros ». A-t-on pensé un seul instant, que je suis prêtre et évêque,
et donc pasteur. Qu’il ne m’appartient pas de juger et de condamner
qui que ce soit avant que la justice n’ait prouvé en quoi la personne est
coupable ou innocente.
C’est avec joie que j’accepte d’écrire cette préface, car je reste
convaincu que Dieu utilise toutes les circonstances de la vie pour se
révéler à ses enfants. Si tu es saisi par Dieu au milieu d’une génération
qui ne connaît pas Dieu, n’aie point d’épouvante, de honte ni
d’orgueil. Mais atteste, en homme libre, la grâce qui t’est faite.
Les hommes se sont étonnés pendant des siècles qu’il y ait
quelques esprits forts pour oser prétendre que Dieu ‘’ne leur disait
rien’’. Désormais on s’étonnera qu’il y ait des êtres inexplicablement
possédés par la passion de Dieu. Comme les premiers étaient autrefois
vilipendés par une société qui se prétendait croyante, ces derniers
seront traités avec commisération par une société communément non
croyante.
L’auteur de cet opuscule reconnaît courageusement que c’est en
« homme et homme libre » qu’il ne peut s’abstenir de rapporter des
« faits susceptibles de contribuer aux débats qui traversent notre
société, même seulement la petite communauté carcérale. »
7C’est aussi en homme libre, en pasteur soucieux d’avoir une justice
équitable pour tous dans notre pays, que j’accepte de répondre à la
demande de Jean-Marie Atangana Mebara d’écrire cette préface.
Comme le lecteur aura l’occasion de le découvrir, cet opuscule est
l’expression de la foi de son auteur. Il a mis le temps de son
incarcération à profit pour réfléchir, méditer, et léguer aux générations
futures l’expression de cette foi. Nous ne sommes faits que d’amour,
disait sainte Catherine de Sienne. Nous sommes incessamment
comblés de grâces par Dieu dans le Christ, mais nous en vivons sans
les vivre pour ce qu’elles sont, nous nous les incorporons à l’étourdie
sans les reconnaître, nous les faisons nôtres en ignorant qu’elles ne
cessent d’être de Dieu. La prière, la lecture ont fait émerger peu à peu
l’auteur de cette grossièreté, elles ont affiné son sens intérieur et l’ont
appliqué à discerner la présence et l’action, autour et au fond de lui,
du Père des lumières d’où provient et descend comme dit saint
Jacques « tout don excellent, toute donation parfaite » (Jac 1, 17).
Aussi la moindre grâce que nous nous trouvons capables de vivre
comme grâce, c’est-à-dire en l’éprouvant en tout notre esprit comme
don gratuit du Dieu vivant, représente-t-elle une expérience d’une telle
nouveauté et d’une telle intensité qu’elle peut bouleverser notre âme et
la livrer au Seigneur. C’est l’expression de cette grâce que l’auteur
met entre les mains du lecteur.
« Lettre à ma fille ARMELLE OLIVE », est un récit à la saint
Thomas More qui, de sa prison, enfermé à cause de ses convictions
religieuses et du refus de cautionner le divorce et le remariage du Roi
Henri VIII, accepta de mourir sur l’échafaud, non sans avoir laissé à
sa fille, une lettre pathétique pleine de conseils d’une grande élévation
spirituelle.
L’auteur a un but à atteindre : faire comprendre à sa fille, les
raisons de sa descente aux enfers. Lui expliquer les difficultés de la
vie et comment l’affronter malgré les trahisons et autres accusations
sans fondement qui pèsent sur lui.
Toujours dans le souci de laisser à sa fille ce qu’on pourrait
peutêtre appeler un « testament spirituel », l’auteur appelle sa fille au sens
du pardon pour ceux qu’il aurait offensé dans ses multiples fonctions,
mais donne son pardon à ceux qui lui ont aussi fait du mal.
Ce temps d’épreuve a été pour lui, un temps où il a développé
particulièrement l’humilité et la compassion pour le genre humain.
L’ouvrage, composé de sept (7) chapitres, dont les quatre derniers
sont des lettres ouvertes à quelques personnalités : François Mattei,
8journaliste français, Auteur de l’ouvrage LE CODE BIYA, publié en
2009 ; Mgr Joseph Akonga, (à l’époque où l’auteur écrit, encore
Secrétaire Général de la Conférence Episcopale des Evêques du
Cameroun) ; à sa Maman (décédée à 79 ans) ; à Monsieur le Ministre
de la Justice et enfin à toutes les personnalités que menace
« l’épervier ».
En écrivant à sa fille qui est encore jeune, l’ancien Secrétaire
Général de la Présidence de la République pense à tous les jeunes,
plus particulièrement à ceux qui croupissent en prison pour des
peccadilles, et pense travailler un jour à leur réinsertion harmonieuse
dans la société.
Dans un style littéraire d’une clarté extraordinaire et d’une
simplicité touchante, on est pris par le récit qui se lit comme un
roman. L’ancien petit séminariste de Mbalmayo, a bien maîtrisé ses
leçons de grammaire et l’art de bien conter les événements de
l’histoire de sa vie !
C’est ainsi que dans un souci de clarté et franchise, nous
parcourons avec passion, la version des faits que la justice lui reproche
depuis son incarcération le 06 août 2008, à la prison centrale de
Yaoundé à Kondengui, sur l’affaire dite « ALBATROS », l’avion
présidentiel. Une affaire qu’il a trouvée déjà en cours à sa nomination
comme Secrétaire Général de la Présidence de la République.
Cette affaire prend une bonne partie de l’ouvrage. Les conclusions
des enquêteurs contre lui sont partiales et semblent obéir à des
consignes de l’ombre pour accabler à tout prix toutes les personnes
impliquées dans l’achat de l’aéronef présidentiel. Les versions de chef
d’inculpation décrites dans le livre sont parfois surprenantes et
contradictoires. Dans cette partie du récit - la plus longue de l’opus -,
le lecteur tenu en haleine par le récit si touchant, peu parfois être
« fatigué » par la répétition des mêmes faits, quoi que cela soit dit
intentionnellement, au fur et à mesure que le récit progresse, pour en
saisir les différentes versions et rebondissements.
L’effort de l’auteur est de mettre à la disposition de sa fille, des
lecteurs et autres amis, les dossiers pour lesquels il est détenu à
Kondengui. Devant les faits tels qu’ils se sont passés, il se dit en toute
conscience, qu’il est innocent.
L’ouvrage se termine par une série des Lettres à adresser à
quelques personnalités, à commencer par le journaliste François
Mattei, Auteur du livre « LE CODE BIYA », où l’auteur de la
« LETTRE A MA FILLE… » explique au journaliste français qu’il a
9écrit des choses tendancieuses sur le dossier qu’il reconnaît lui-même
« complexe ». Ce qui ne l’a pas empêché d’affirmer, sans avoir mené
une enquête préliminaire digne de ce nom, des choses qu’il aurait
mieux fait, pour son honneur de vérifier. D’après lui, les ministres et
autres fonctionnaires de l’Etat incarcérés pour cette affaire, sont
coupables !
La deuxième lettre, adressée à Mgr Joseph Akonga, salue l’amitié
et la relation qui lient les deux hommes comme un grand frère à un
petit frère. Il ne manque pas de dire sa reconnaissance pour tous ces
prêtres, religieux et religieuses qui se dévouent au service des
prisonniers à Kondengui. Il souligne tout en le regrettant, les
manœuvres des autorités de la prison pour éconduire les évêques et
autres prêtres, venus rendre visite aux détenus d’une « certaine
catégorie » ! Il souhaite aussi, pour plus de proximité avec les
prisonniers, que la Conférence Episcopale ait une Aumônerie
nationale sous la charge d’un évêque pour mieux superviser le travail
qui pèse souvent sur l’un ou l’autre prêtre individuellement auprès de
détenus.
Toutefois, l’auteur s’interroge sur le silence de la Conférence
Episcopale face aux interdictions, voire aux humiliations infligées à
certains prélats qui ont fait le déplacement à Kondengui, mais à qui on
a expliqué que leur visite était tout naturellement indésirable ! Dans le
souci de voir l’Eglise jouer son rôle de défenseur des droits de
l’homme, l’auteur cite abondamment les textes du magistère de
l’Eglise, les Documents Conciliaires et autres Déclarations des
Evêques du Cameroun sur la mission de l’Eglise et le respect des
droits fondamentaux de l’être humain.
La troisième lettre est adressée à sa chère Maman, décédée
quelques années avant son incarcération. Emouvante, pleine
d’affection sincère, cette lettre révèle le soulagement de l’auteur de
savoir qu’au moment où il subi les affres de la prison, sa maman
observe tout cela de l’autre côté de la vie. Elle n’aurait pas supporté de
vivre toutes ces humiliations et cette longue incarcération où l’on
cherche encore à comprendre ce qui les justifie.
La quatrième lettre est adressée au Ministre de le Justice du
Cameroun à qui il témoigne sa reconnaissance pour avoir proposé et
fait voter la Loi sur le nouveau Code de procédure pénale. Ceci dit,
l’auteur ne peut s’empêcher de dire son grand étonnement et son
indignation devant la violation constante du secret de l’instruction par
le même Ministre qui se permet de tenir publiquement des propos
10laissant croire que les prévenus de l’affaire « ALBATROS » sont
coupables ! Quelle violation de la Loi pour laquelle on s’est tant
battu !
La cinquième et dernière lettre est adressée à toutes les
personnalités que menace « l’épervier ». L’auteur leur donne quelques
informations et des conseils de sagesse et de prudence à suivre. Le
tout dans un style plein d’humeur et de foi, surtout quand il appelle les
uns et les autres à penser à se réconcilier avec les membres de leur
famille, la chose la plus chère au monde.
Peut-être que la sixième et la dernière serait celle que le lecteur
écrira à sa propre conscience !
+Christian Cardinal TUMI
Archevêque Emérite de Douala
11AVANT-PROPOS
Voici un livre-surprise qui vous est proposé.
Surprise pour moi, son auteur, qui n'ai jamais planifié de publier
ces notes sous la forme d'un ouvrage !
Surprise sans doute pour la plupart de mes proches, qui
connaissent ma pudeur et mon faible penchant à exposer ma vie, mes
difficultés, surtout en public !
Surprise aussi vraisemblablement pour mes adversaires, qui
m'imaginaient suffisamment défait, moralement et
psychologiquement, avec un cerveau cabossé !
Surprise enfin pour mes geôliers et leurs mandants, qui se
demanderont (et enquêteront sans doute sur) comment ai-je pu écrire
un livre sans qu'ils aient pu s’en rendre compte !
À eux, je veux dire que s'il est aisé d'emprisonner un corps, il est
impossible d'incarcérer un esprit, une âme. Heureusement d'ailleurs
que les esprits peuvent s'évader ! Sinon, on aurait à gérer dans ces
lieux de détention, des situations de désespérance inimaginables.
À mes geôliers en particulier, à qui leurs mandants pourraient
demander des comptes, je demande pardon pour les inconvénients que
pourrait leur causer cet opuscule. Mon intention n'était pas de créer un
problème à qui que ce soit. D’ailleurs, il sera difficile d’établir sous
quelle administration ces notes ont été rédigées. Et puis, si on ne
m’avait pas jeté en prison, je n’aurais certainement pas eu le temps et
la matière pour écrire ; alors qui serait plus responsable qu’un autre ?
L'histoire de ce livre est pourtant simple. Pour occuper mon temps,
en attendant d'être autorisé à recevoir la visite de mes proches, j'ai
décidé de mettre sur papier la chronique de ce qui m'arrivait, de ce que
je vivais depuis le 1er Août 2008, pour ma famille, au cas où...
13Puis, quand trois mois après mon incarcération, il m'a été permis
de rencontrer les miens, je me suis rendu compte qu'il était encore
difficile de parler de tout cela sans laisser percevoir les émotions
diverses qui animaient les uns et les autres.
Alors j'ai poursuivi mon œuvre de chroniqueur de cette aventure.
Les rencontres avec mes enfants, traversées par toutes sortes de
sentiments et de ressentis, m'ont définitivement orienté vers la forme
épistolaire de ces chroniques. Les enfants avaient besoin, plus que les
adultes, de réponses aux nombreuses questions qu'ils n'arrivaient ni à
me poser, ni à poser à mes frères et sœurs, par pudeur ou peut-être par
crainte d'entendre des choses difficiles.
Durant les premiers mois de ma détention, les médias nationaux et
internationaux, sans doute alimentés par des sources officieuses, ont
rendu compte des faits, d'une manière qui m'a paru au moins
parcellaire, sinon partiale. J'ai pensé que les uns et les autres avaient
besoin d'autres faits, complémentaires, parfois contradictoires,
provenant d'autres sources. J'ai choisi de profiter des pièces du dossier
auxquelles nous avons eu accès, dès le début de l'instruction, plus de
sept mois après mon incarcération.
Et enfin quelques lectures, quelques faits dont j'ai été témoin dans
cette prison m'ont interpellé, comme homme et comme citoyen, et
m'ont inspiré certaines correspondances, pour participer à des débats
de société, actuels ou à venir.
À l'intention de mes frères et sœurs, je n'ai pas pu résister à la
tentation d'écrire à notre mère, la très regrettée Olive NGONO, pour
lui parler de ce que je vivais, de ce que ma famille vivait et vit encore
avec moi. Ce fut sans doute la lettre la plus difficile à écrire, à tous
égards. Nos enfants et petits-enfants découvriront ainsi notre famille,
et surtout un de ses piliers.
Le choix de compiler toutes ces lettres et de les publier sous la
forme d'un livre date de la fin 2010, début 2011.
Je sais que les « bien-pensants » pousseront des cris d'orfraie,
s'étrangleront d'hypocrites indignations, et finiront par décréter une
14fatwa contre ce « traître » qui sera accusé "d'avoir pris la plume contre
le régime".
Si l'histoire de ce livre ci-dessus rappelée ne permet pas d'atténuer
leurs ardeurs meurtrières, j'affirme que ce modeste opuscule n'est pas
un livre contre X ou Y. Je n'ai voulu ni ne veux engager aucun combat
contre personne, à travers ce document. Il n'est pas non plus un
mémoire de défense ; je sais bien que la Justice n'est pas rendue par
l'opinion publique.
Comme homme et homme libre, je ne peux pas m'abstenir de
rapporter des faits susceptibles de contribuer aux débats qui traversent
notre société, même seulement la petite communauté carcérale.
Comme homme et homme libre, je crois de mon devoir d'émettre aussi
mes opinions et idées, de les partager avec d'autres hommes et femmes
que j'imagine libres, surtout dans leurs têtes. Pour en débattre et non
pour nous combattre ! Un jeune, ancien détenu, a écrit sur son blog,
ces mots tellement pertinents : « La liberté c'est être libre avec soi,
libre dans sa tête. Le monde autour peut être une prison... Etre libre
avec soi c'est ne pas s'imposer soi-même la prison, et ne pas laisser
les autres vous l'imposer. » (Derisis)
Pour leur part, les puristes de la langue et de la littérature française
ne manqueront pas de s'interroger sur ce genre. Je leur dirai, en guise
de réponse, que je ne suis pas ce qu'on appelle un homme de lettres.
Mais j'ai aussi lu les Lettres persanes de Montesquieu, en classe
de seconde ; et le genre, roman épistolaire m'avait marqué
positivement. Plus récemment, déjà ici en détention, j'ai eu le privilège
et le plaisir de lire l'ouvrage commis par le Député français Julien
DRAY, L'EPREUVE, publié en 2009. Cet homme politique, entrainé
dans un engrenage judiciaire, a choisi de parler à certains de ses
concitoyens sous la forme épistolaire. Je dois avouer qu'il m'a
beaucoup inspiré, tant dans la forme que dans le fond.
Parce que l’Avant-Propos est généralement l’espace le plus usité,
pour remercier ceux qui ont aidé ou contribué de quelque manière à la
production de l’ouvrage, c’est avec émotion et plaisir que je
m’acquitte de ce devoir.
15Avant tout et par-dessus tout, je dois d’abord rendre grâce à mon
Seigneur et mon Dieu, à qui je dois tout ; « par Lui tout a été fait, et
rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans Lui. » (Prologue de
l’Evangile selon saint Jean). Rien ne peut me faire oublier que c’est
Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob que ma fervente mère,
Olive NGONO, nous a laissé, à moi et mes frères, comme héritage
principal : je devais, en tout temps et en tout lieu, placer toute ma et
ma confiance totale en Lui.
Dans les circonstances présentes, qu’il me soit permis de dire
comme JOB, « Nu je suis sorti du sein maternel, nu j’y retournerai.
Yahvé avait donné. Yahvé a repris. Que le nom de Yahvé soit béni ! »
(Job 1, 21/23). Et comme le psalmiste, je peux aussi conclure, « le
Seigneur est vrai en tout ce qu’il dit, fidèle en tout ce qu’il fait. Le
Seigneur soutient tous ceux qui tombent, il redresse tous les
accablés. » (Ps 144).
À ce stade, je tiens à remercier ici de manière particulière, les deux
personnes, les deux amis qui m'ont accompagné tout au long de cette
aventure, encouragé et soutenu de leurs commentaires, observations et
suggestions, après lecture de chaque chapitre. Elles se reconnaîtront.
Le titre de ce recueil m'a été inspiré par l'une de ces deux personnes.
J'ai aussi une dette de gratitude vis-à-vis des quatre autres
personnes qui se sont donné la peine de lire et de relire la mouture
achevée du document. Elles m'ont adressé des suggestions et/ou des
corrections qui ont permis d'améliorer la forme de cet opuscule.
Malgré ces suggestions, je reste le seul à blâmer au cas où seraient
dénichées des choses blâmables. D'ores et déjà, j'assume le choix de
parler de certaines choses, ici ou là, soit avec quelque gravité
émotionnelle, soit avec une légèreté de ton et langage qui pourrait
surprendre.
Il me faut dire un grand Merci à ma famille. À tous les membres
de ma famille, à qui je dois tant depuis mon incarcération, à qui je dois
en particulier d'être encore libre dans ma tête : mon épouse Marie
Brigitte, si impressionnante de solidité morale et psychologique, de
fidèles attentions et d'affection ; ma fille Thérèse Hervée, constante
dans sa sensibilité et son émotivité, à mon fils Olivier Charles et à son
16épouse Sandrine, si près de moi en ces moments, malgré la distance ; à
tous les autres, Armelle, Luc-Francis, Yolande, Nancy, Kevin et
Marie-Aline.
Merci à mes deux sœurs, Marie Thérèse et Marie Josèphe, pour
qui mon calvaire judiciaire aura constitué une épreuve très difficile, un
coup de poignard dans le cœur, mais qui auront su conserver leur
dignité et le sens élevé de la famille.
Merci à mes frères de sang : M. NDONGO, MOS et MEB'S dont
je suis si fier. À Charles, mon ami et frère, si courageux et fidèle, ainsi
qu’à ma petite tante Patou, j’adresse mes profonds remerciements.
Je pense également à mes petits-enfants, Maeva, Olivier, Jalia
Maria et John-Mary, que je n'ai pu voir qu'à quelques occasions, au
parloir de la prison. Un jour ils comprendront pourquoi leur
grandpère n'a pas toujours pu leur manifester tout l'Amour dont il aurait
voulu les combler et qu'ils méritent.
À mes parents, frères et sœurs MEBARA KONO, en particulier les
révérendes Sœurs Mère Yohanna, Pauline, Blandine, Claire et
Scholastique, la regrettée Sœur Marie Madeleine, Monsieur l’Abbé
NAMA Janvier, Messieurs FOUDA Martin, ESSOMBA JP, Louis
ESSOMBA, Jean-Paul EKANI, ZIBI, EBODE MINSANGA, les
dames Juliette MEBARA, Jeannine TSANGA, et surtout les deux
inséparables Marie Thérèse, que rien, ni le climat ni leur état de santé,
rien n'a pu dissuader de venir me rendre visite, je dis aussi Merci,
d'une manière toute particulière. Mes frères Simon-Pierre, Bessala et
ma sœur Hermine partagent aussi cette gratitude. Que tous ceux qui ne
verront pas leur nom ici me le pardonnent ; qu’ils le mettent sur le
compte d’une mémoire parfois infidèle ; ils auront, j’en suis persuadé,
droit à la même rétribution de Dieu et la même gratitude des hommes
que ceux dont les noms auront été cités.
C’est l’occasion pour moi de rendre un hommage mérité à mon
oncle et mon avocat EKANI Denis, qui a été à mes côtés sans faille,
du début de cette affaire jusqu’à sa disparition en avril 2009. Qu’il
repose en paix !
17Tous mes frères et sœurs de souche Mvog-Ebode, si généreux et
fidèles en amour familial ont tout autant droit à des remerciements
spéciaux, avec à leur tête notre roc Joseph AFANA KEDE.
Mes nièces et neveux, aussi attachants les uns que les autres,
méritent aussi toute ma gratitude.
À ces amis fidèles, qui ont bravé toutes les mises en garde et les
menaces, venant parfois de l’Etranger comme Victorine, Félicité,
Edmond, Nicole et Séraphine, pour m'apporter leur soutien et leur
affection, ici ou au tribunal, ainsi qu'à tous ceux qui, dans la discrétion
imposée par leur statut, n'ont manqué aucune occasion pour
transmettre ou démontrer leur solidarité, à moi-même, à mon épouse
ou à ma progéniture, je rends un hommage sincère et dis un grand
Merci. J’ai une pensée spéciale à ce niveau pour les religieuses de la
congrégation des Filles de Marie de Yaoundé, et en particulier à la
Mère Séraphine Stéphanie, la Mère Anne-Marie, la Mère
MarieClaire, Sœur Jacques-Françoise, Sœur Lucie ; je ressens la même
reconnaissance émue pour André, Elie, Victor, Alexis, Esther, ML et
Daniel, pour la famille BOL ALIMA, les MISSI, les MOULEN.
À Hubert, mon jeune compagnon d'infortune, si admirable de
droiture, de dignité et de courage.
Aux membres de ma belle-famille TOM, (dans l’arrondissement
d’OKOLA), qui ont encadré leur fille et sœur d'une affection soutenue
et sans faille et qui m'ont souvent rendu visite, j'exprime ma profonde
gratitude: DOMY, DEMKO, J-C, Gérard, John, Yvon, Achille,
Marguerite, Honorine, Angela. Je dois mentionner ici de manière
particulière ma belle-sœur Dominique qui, malgré le lourd handicap
provoqué par un grave accident le 25 décembre 2007, a tenu à venir
me voir dans mon lieu de détention, sur sa voiturette électrique; j'en
reste encore ému aujourd'hui.
Merci également aux membres des familles de la très regrettée
Gisèle Odile et de Marie-Antoinette, qui ont partagé ma vie.
C'est à tous ces proches que je dois d'être toujours libre dans ma
tête. Je le dois aussi à tous ces frères, sœurs et enfants de vie, ces
amis, anciens collaborateurs et compagnons, avec qui j’ai partagé
18quelque chose, un jour ou pendant des années, avec qui j’ai essayé de
développer ou de mettre en œuvre un projet, et qui m’ont témoigné,
même une seule fois, leur estime et leur soutien.
À tous ces jeunes, enseignants ou étudiants rencontrés sur les
campus de nos universités ou à l’étranger, je dis aussi Merci du fond
du cœur pour leurs nombreuses marques de soutien. Je leur redis que
rien, pas même mon incarcération, ne doit perturber votre « droit de
Rêver et votre Devoir d’espérer ».
À Florent, qui m'a régulièrement alimenté de documents
pertinents, je dis également un grand Merci. Il en est de même de toi,
qui a largement contribué à la mise en forme de ce texte, et surtout de
ses annexes, sans rien demander ; tu as choisi de rester anonyme, mais
je sais que tu te reconnaitras.
Je suis persuadé que comme moi, les uns et les autres ont aussi
découvert, à travers cette épreuve, à quel point la Famille est précieuse
et irremplaçable, pas seulement la famille génétique ! Et à quel point il
faut rester uni, malgré les incompréhensions, les divergences, les
malentendus et les crises passagères.
À tous, je demande également pardon pour leur avoir imposé, au
travers de ce calvaire judiciaire que je subis, toutes ces humiliations,
contrariétés et difficultés dans la vie. Ils savent tous que si j'en avais
eu le choix, j'aurais opté de continuer à œuvrer pour leur bien. Je leur
réaffirme que je suis innocent de toutes les accusations portées
aujourd’hui contre moi.
En publiant ces lettres, j'ai le sentiment de partager avec le lecteur
quelque chose, peut-être même une certaine intimité, l'intimité de ce
monde à part, cet Ailleurs où je me trouve depuis trois ans.
Je n'ai aucun ressentiment, je n'éprouve aucune rancœur vis-à-vis
de personne. Au contraire, j'essaie chaque jour, malgré les
humiliations, malgré les frustrations et parfois les injures, de me
donner les raisons de cultiver ma paix et ma joie intérieure.
19Sainte Thérèse de Lisieux a affirmé, il y a un peu plus d'un siècle :
« La joie intérieure réside au plus intime de l'âme ; on peut aussi bien
la posséder dans une obscure prison que dans un palais ».
Puisse la lecture de cet opuscule procurer à chaque lecteur, la paix
intérieure qui est la mienne en ce moment.
20Chapitre I. Lettre à ma fille Armelle Olive
En prélude à ce que je veux te dire, voici quelques mots qui ont
été écrits par un jeune homme, du nom de KEITH M. KEITH, qui
m’auront marqué et que j’ai pensé pouvoir t’inspirer aussi, toi et
d’autres qui m’êtes liés par le sang ou par le cœur.
The Paradoxical Commandments
by Dr. Kent M. Keith
People are illogical, unreasonable, and self-centered.
Love them anyway.
If you do good, people will accuse you of selfish ulterior motives.
Do good anyway.
If you are successful, you will win false friends and true enemies.
Succeed anyway.
The good you do today will be forgotten tomorrow.
Do good anyway.
Honesty and frankness make you vulnerable.
Be honest and frank anyway.
The biggest men and women with the biggest ideas can be shot down
by the smallest men and women with the smallest minds.
Think big anyway.
People favor underdogs but follow only top dogs.
Fight for a few underdogs anyway.
What you spend years building may be destroyed overnight.
Build anyway.
People really need help but may attack you if you do help them.
Help people anyway.
21Give the world the best you have and you'll get kicked in the teeth.
Give the world the best you have anyway.
La version française est reproduite ci-après:
Les dix commandements paradoxaux
1. Les gens sont déraisonnables, illogiques et égocentriques.
Aimez-les quand même.
2. Si vous êtes désintéressé, les gens vous prêteront des motifs
égoïstes et calculateurs.
Soyez désintéressé quand même.
3. Si vous réussissez, vous gagnerez de faux amis et de vrais ennemis.
Réussissez quand même.
4. Le bien que vous faites aujourd'hui sera oublié demain.
Faites-le bien quand même.
5. L'honnêteté et la franchise vous rendent vulnérable.
Soyez honnête et franc quand même.
6. Ceux qui voient grand peuvent être anéantis par les esprits les plus
mesquins.
Voyez grand quand même.
227. Les gens aiment les petites gens, mais préfèrent suivre les puissants.
Luttez pour les petites gens quand même.
8. Ce que vous avez mis des années à bâtir peut être détruit du jour au
lendemain.
Bâtissez quand même.
9. Les gens ont besoin d'être secourus, mais certains se retourneront
contre vous
si vous les aidez.
Aidez-les quand même.
10. Si vous donnez au monde le meilleur de vous-même,
vous risquez d'y laisser des plumes.
Donnez le meilleur quand même.
NGONO, ma chère et adorable fille,
Cela fait plus de trente et six (36) mois que j’ai été incarcéré à la
Prison Centrale de Kondengui à Yaoundé.
Je n’ai toujours pas été jugé. Je suis toujours en détention
provisoire, alors que la loi camerounaise, en l’espèce le Code de
Procédure Pénale, prévoit que la détention provisoire ne devrait pas
excéder 18 mois.
J’aurais voulu dresser pour toi un bilan de ces trois ans derrière les
barreaux. Mais un bilan c’est souvent à la fin d’une étape, et j’ignore
quand l’étape actuelle prendra fin.
23Alors, disons que j’ai choisi de te faire le point à toi ma fille,
Armelle Olive, pour toi-même, pour tes frères et sœurs, pour la
famille, mes frères et sœurs, pour tous ces enfants que j’ai « eus », au
travers des fonctions que j’ai occupées ou du fait de certains actes
posés, à titre personnel, à leur endroit, pour mes amis et proches et,
aussi pour prendre date.
Au moment où j’entreprends de faire ce point, M. ANGOULA
DIEUDONNE, environ 65 ans, ancien Directeur au Ministère des
Postes et Télécommunications, condamné il y a une décennie à quinze
ans de prison, dans ce qu’on a appelé « l’Affaire MOUNCHIPOU »,
mon ancien partenaire de tennis ici à Kondengui, s’est éteint il y a
quelques semaines, foudroyé, semble-t-il par une méningite.
Il y a quelques mois, c’est MOUTAPEN, autre joueur de tennis qui
nous a quittés après une partie de tennis avec M. OTELE HUBERT.
Quelques temps auparavant, c’est mon « père » et ami, qui fut mon
Ministre à la Fonction Publique, André BOOTO A NGON qui s’en est
allé, après environ un mois d’hospitalisation ; puis ce fut autour de M.
KALTJOB AARON RAYMOND, ancien haut Fonctionnaire des
Finances, ancien Directeur Général de banque de nous quitter
brutalement.
Il faut dire que les soins médicaux ici ne sont pas automatiques. En
dehors de M. MOUTAPEN, mort pratiquement sur le court, tous les
autres ont été transférés dans les hôpitaux publics, souvent en
désespoir de cause, passant ainsi de vie à trépas quelques jours à peine
après avoir été évacués.
La procédure ici veut que la personne malade en détention
provisoire, qui souhaite bénéficier de soins à l’extérieur, adresse une
requête au Procureur de la République, sous couvert du Régisseur de
la Prison. Ce dernier, à la réception de la requête, la transmet au
médecin de la Prison pour qu’il émette son avis. C’est après cela que
le régisseur, si l’avis du médecin est favorable, répercute la requête au
Procureur. Si vous n’organisez pas le suivi de votre requête, il peut se
passer plusieurs jours, plusieurs semaines voire plusieurs mois entre le
moment où vous la déposez au secrétariat du Régisseur, et le moment
où elle vous revient revêtue de la décision du Procureur.
24Et la décision de cette autorité ne constitue pas la fin de la galère.
En effet pour nos « cas », il faut ensuite que le Régisseur s’assure,
avec le commandant de l’Unité de Police Spéciale, le GSO ou la
Gendarmerie, qu’ils ont des éléments disponibles pour escorter vers
les hôpitaux, ceux des détenus pour lesquels le Procureur a demandé
au Régisseur de prendre des mesures de sécurité appropriées. Quand
l’Unité Spéciale sollicitée n’a pas la logistique nécessaire ou les
éléments disponibles pour cette mission, vous pouvez encore attendre
plusieurs semaines.
Le pauvre médecin de la prison, le Dr NDI FRANCIS, tellement
dévoué pour tous les détenus, sans discrimination, tellement apprécié
par les détenus, est incapable, compte tenu des règles de
fonctionnement de cette prison, de prendre une décision d’évacuation
d’un malade vers les hôpitaux ayant les équipements nécessaires pour
prendre en charge certaines pathologies.
Ce médecin m’a prescrit, il y a plus de deux mois, des examens que
je n’ai pas pu faire, plus d’un mois après l’accord du Procureur, à
cause, a expliqué le Régisseur, de l’indisponibilité du GSO.
Tu comprends, ma fille, ma petite Maman, que je ne veux pas
quitter ce monde à la sauvette, sans te laisser ce petit document ; au
cas où je devrais m’en aller comme mes codétenus sus-cités, ceci
constituera ma part de vérité, sur cette partie de l’histoire de ma vie.
Et si le bon DIEU décidait de m’octroyer encore quelques temps sur
cette terre, j’ai pensé utile de rassembler mes idées, avant que les
souvenirs ne s’estompent ou ne prennent d’autres colorations.
Tu pourras le faire lire à tes frères et sœurs et à vos enfants, mes
petits-enfants.
À toi ma NANOU,
Je voudrais d’abord te dire un grand MERCI, pour avoir fait le
choix de rester auprès de moi, même quelque temps seulement, alors
que tu aurais pu partir vers d’autres cieux, après mon incarcération.
25Merci d’être venu si régulièrement me voir en prison dès que ce fut
devenu possible, malgré les difficultés et les complications auxquelles
tu as souvent été confrontée. L’Intendant de Prison MINKADA dira
de toi un jour qu’il n’a jamais vu un enfant aussi fidèle à son père. En
moyenne tu es venu me voir au moins cinq jours sur sept, parfois deux
fois dans la même journée.
Merci ma petite Maman pour tant d’Amour.
J’imagine tout ce que tu as dû subir, ce que tu as dû surmonter
comme allusions et propos infâmants ou vexatoires, comme
provocations, comme conseils d’« amis » et de parents te
recommandant de penser à ton avenir, et de partir chercher ta vie
ailleurs, surtout après que tu aies été refusée pour un stage
d’intendance de la Marine en France, par le Ministère de la Défense
du Cameroun. Peut-être même t’a-t-on laissé entendre que ta sécurité
était ou serait menacée si tu restais au Cameroun.
Malgré tout, malgré l’abandon, le lâchage de quelques anciens
« amis », ceux qui se souvenaient de ta date de naissance et qui te
souhaitaient régulièrement Bon Anniversaire quand ton père était
encore au « pouvoir », tu as décidé de rester à côté de lui. Cela m’a
rappelé le jour des obsèques de ta mère, quand, âgée seulement de
neuf ans, tu me tenais par la main, je veux dire quand je puisais dans
ta petite main, la force de tenir face à cette terrible épreuve.
Au début de mon séjour ici, nos rencontres étaient lourdes ; on
n’osait pas aborder les sujets délicats ; on n’osait même pas parler de
l’affaire, mon affaire ; tu étais tellement révoltée, et moi plutôt enclin
à cacher mes émotions et mon trouble intérieur, pour ne pas t’affaiblir.
Et puis, à force de nous voir, nous avons commencé à parler, de
tout, à rigoler ensemble des histoires de prison que je collectionnais.
Et nous sommes redevenus amis. Quand un jour passait sans te voir, je
m’inquiétais.
Tout ceci expliquera peut-être à certains pourquoi tu es celle à qui
ce mot est adressé : il y a des choses qu’il n’y a que toi qui peut
comprendre, parce que, dans une certaine mesure, tu as vécu cette
26épreuve avec moi ; tu pourras, mieux que d’autres, expliquer ces
choses aux autres, avec tes mots ou avec vos mots.
Je sais que pour toi, c’est un étrange destin que tu vis : orpheline de
mère à neuf ans, te voici privée de ton père à 23 ans. Cette nouvelle
séparation, tu ne la comprends pas ; comment quelqu’un qui a sacrifié
sa famille pour son travail peut-il être traité de la sorte ?
Ce petit document vise aussi à te fournir quelques clefs de lecture
pour essayer de comprendre cet imbroglio.
Dans un premier temps, je vais te rappeler, dans cette lettre qui t’ai
destinée, comment tout ça a commencé et, ensuite je te donnerai
quelques indications, quelques orientations possibles, au cas où…;
ceci constituera la première partie.
Dans la seconde partie, je te joindrai quelques courriers que tu
voudras bien transmettre ou remettre à leurs destinataires. J’ai
notamment fait des courriers à quelques compatriotes, notamment les
anciens ministres, les Professeurs Victor ANOMAH NGU et Joël
MOULEN, devenus mes amis, qui m’ont surpris par de nombreux
témoignages d’attachement fidèle, ensuite à Monseigneur Joseph
AKONGA, que tu connais bien, (actuellement Secrétaire Général de
la Conférence Episcopale Nationale) ; il y a deux autres
correspondances, adressées respectivement à un journaliste français,
nommé François MATTEI, et, enfin au Ministre de la Justice du
Cameroun ; quant à la dernière lettre, tu pourras la remettre à un
journaliste de ton choix, pour publication.
Avant ces lettres, j’ai essayé de parler à MBOMBO, ta MBOMBO,
ma mère ; je peux te dire que ce ne fut pas facile ; mais cela m’a fait
beaucoup de bien. Ce courrier-entretien avec ma mère, tu pourras le
déposer sur sa tombe, au village, ou le remettre à tonton MEB’S, il
saura quoi en faire.
27I. Genèse de l’Affaire Ministère public contre ATANGANA
MEBARA, OTELE ESSOMBA Hubert Patrick et Autres
Sans vouloir remonter en déluge, je crois que l’on peut situer le
début de cet imbroglio judiciaire au dix–neuf (19) mars 2008. Ce jour
là en effet, je reçois chez nous, en fin de matinée, la visite du
Directeur-Adjoint de la Police Judiciaire, accompagné du Délégué
Provincial de la Sûreté Nationale du centre et du commissaire de
sécurité publique du quartier BASTOS.
Après les civilités d’usage, le Directeur-Adjoint me tend un
document officiel, signé du Délégué Général à la Sûreté Nationale, M.
MEBEE NGO’O Alain, et adressé au Directeur de la Police des
Frontières et au Délégué Provincial de la Sûreté Nationale du Centre.
Ce document, un Message–Porté, ordonne à ces responsables, « sur
hautes instructions de la Présidence de la République», de procéder au
retrait des passeports de Messieurs ABAH ABAH Polycarpe,
ATANGANA MEBARA Jean-Marie et OLANGUENA AWONO
Urbain, ce Message porté prescrit également à ces responsables de
nous informer que nous ne pouvons sortir du département du
MFOUNDI que sur autorisation du Délégué Général à la Sûreté
Nationale. J’avais été prévenu de cette visite et cette information la
veille, par une âme de bonne volonté, ce qui m’a permis de gérer avec
calme et courtoisie ces visiteurs et leurs informations.
À ma question de savoir si je pouvais avoir une copie du document
qu’on venait de me faire lire, (afin de garder la preuve que mon
passeport m’avait été retiré officiellement par la Sûreté Nationale), le
Directeur-Adjoint de la police des frontières me répondit que j’avais
raison de vouloir avoir une copie de ce document mais qu’il n’avait
reçu d’instruction dans ce sens, et que pour le moment il allait rendre
compte de ma demande.
Alors je lui remis le passeport diplomatique que venait de me
délivrer en novembre-décembre 2008, le nouveau Ministre des
Relations Extérieures, Monsieur EYEBE AYISSI que vous appeliez
« tonton Henri », quand il me fréquentait encore.
28J’aurais pu objecter à ces émissaires du Délégué Général à la
Sûreté Nationale que ce passeport m’avait été délivré en application
d’un décret présidentiel régissant le passeport diplomatique ; ce texte
dispose en effet que les anciens ministres des affaires étrangères ou
des relations extérieures, ont droit au passeport diplomatique
permanent, ainsi que leurs conjoints et les enfants mineurs.
J’aurais pu objecter que les restrictions à ma « liberté de circuler »
ne pouvaient être édictées que par une instance judiciaire en vertu des
textes nationaux et de conventions internationales notifiées par le
Cameroun. Mais j’avais compris que cela ne valait pas la peine, que ce
serait peine perdue. J’avais été informé, préalablement, que mes deux
autres compagnons d’infortune (avaient déjà remis leur passeport
(ordinaire) « sans façon ».
Je remerciai les émissaires du Délégué Général à la Sûreté
Nationale et les raccompagnai à la porte où je leur dis au revoir en
serrant la main de chacun. Je remarquai qu’avant de prendre la main
que je leur tendais, le Directeur-Adjoint de la Police des Frontières et
le commissaire de la sécurité Publique du quartier Bastos, portèrent
d’abord leur main droite, pomme ouverte et doigts tendus, à leurs
béret, en signe, je crois du respect qu’ils croyaient sans doute me
devoir encore. Seul le délégué provincial de la sûreté National
s’abstint de ce salut (dit militaire). Pourquoi ? Je ne le saurais
peutêtre jamais, d’ailleurs quelle importance, quand on sait qu’un retrait de
passeport présage, en général dans notre pays, d’une procédure
judicaire !
Quelle importance ce salut pouvait-il encore avoir, maintenant que
je ne pouvais plus me rendre à notre village NKOMEKOUI, distant de
vingt ( 20 ) Kms de Yaoundé, et séparé du département du MFOUNDI
de seulement neuf ( 9 ) Kilomètres ?
Je prenais alors la mesure de la gravité de ce qui avait conduit à une
telle décision, de la part du Président de la République, dont j’étais
encore, quelques mois plus tôt, le principal collaborateur.
Je passai quelques appels téléphoniques à des « amis » bien placés
pour essayer de comprendre. Tous semblaient aussi abasourdis que
moi ; ils ne purent me fournir aucune clef de lecture satisfaisante.
29L’un de ces correspondants, généralement bien informé, me promit
une visite le lendemain. Dans la soirée, quand mon épouse rentra du
travail et vous autres, de la FAC ou du collège, je vous mis au courant
de la situation.
De fait en fin de matinée du 20 mars, il arriva et fut installé au
boukarou, où je le rejoignis tout de suite. Je lui relatai de nouveau les
évènements de la veille. Puis, prenant l’air grave, (lui qui était
toujours souriant), il me dit à peu près ceci « Monsieur le Ministre
d’Etat c’est grave ; on t’a accusé chez « ton père » que toi et tes amis
ABAH et OLANGUENA vous avez soutenu, voire organisé les
émeutes de la fin du mois de février 2008. Je peux te dire que le
Président a considéré ces émeutes comme une tentative de
déstabilisation ; il est très en colère et tu sais comment il frappe quand
il est en colère. Je te conseille d’écrire à « ton père » rapidement si tu
n’as rien à voir avec les évènements de février ».

Je lui racontai comment j’avais vécu ces émeutes, à la maison
évitant de sortir ou même d’aller au village ; je lui dis aussi comment,
au plus fort des évènements à Yaoundé, je reçus à la maison, à la
véranda devant ta chambre, mon cousin ZANGA Nicolas et un de ses
amis BASSA, comment je leur prodiguai des conseils, dans le sens
notamment de ne pas soutenir les mouvements de violence, parce
qu’on ne sait jamais comment ça se termine. Mon visiteur de ce 20
mars 2008 me réitéra d’écrire rapidement au Président de la
République. Je le remerciai de sa visite et de son conseil. Je le
raccompagnai et pris congé de lui.
Je revins à la maison et m’enfermai dans mon petit bureau que tu
connais, pour réfléchir et agir. Moi qui avais pensé depuis la veille que
c’est l’histoire de l’avion présidentiel, dit « L’ALBATROS », qui
avait été ressuscité, j’étais très surpris que l’on puisse aussi
m’impliquer dans les émeutes de février 2008. Je n’en revenais pas. Je
me triturai les méninges pendant de longues minutes pour essayer de
retrouver un propos que j’avais tenu, un acte que j’aurais posé et qui
aurait pu conduire à m’associer à ces évènements malheureux, je n’en
trouvai point. Alors je pris du papier et mon stylo à encre, pour écrire
à Monsieur PAUL BIYA, Président de la République.
En résumé et en essayant de ne pas révéler le contenu d’une lettre
adressée à cette très haute et importante personnalité, je lui expliquai
30que je n’étais associé, ni de près ni de loin à ces évènements, que je ne
pourrais soutenir des actes ou des actions de violence, surtout celles
visant à la déstabilisation des institutions. Je pense avoir ajouté que
j’étais disposé à me soumettre à toutes enquêtes, même conduite par
des services extérieurs pour établir mon innocence face aux
accusations portées contre moi au sujet des évènements de février
2008.
La lettre manuscrite fut cachetée et une personnalité, qui m’avait
toujours témoigné beaucoup d’estime, vint prendre le courrier pour le
faire porter à son haut destinataire, qui se trouvait alors dans son
« Village » à Mvomeka’a.
Une semaine plus tard mon visiteur du 20 mars téléphona, pour me
demander s’il pouvait me voir rapidement le lendemain matin ; ce à
quoi je répondis par l’affirmative. Il arriva en fin de matinée le jour
convenu, soit le 28 mars 2008 ; à peine fûmes-nous assis qu’il me dit
«ton père a reçu la lettre que tu lui as envoyée ; il me charge de te dire
de rester tranquille, si tu n’as rien à te reprocher ». Il me dit qu’il
devait rapidement repartir. Je le remerciai de sa visite et surtout du
message que j’estimais rassurant. J’en parlai à mon épouse Marie
Brigitte et aux enfants d’un certain âge, notamment à Olivier à Paris.
Je les rassurai autant que me l’avait permis le message du Patron.
Trois jours plus tard, le 31 mars 2008, vers 6h15 du matin, je reçus
un appel téléphonique d’un ancien proche collaborateur, m’informant
que le ministre ABAH venait d’être arrêté, et que ses informateurs lui
avaient dit que l’équipe chargée de l’opération était en route pour
interpeller le ministre OLANGUENA ; et qu’après l’équipe devrait
venir me prendre. Il me renouvela son fidèle attachement et son
admiration. Je le remerciai.
Je me retrouvais seul, mon épouse étant partie à la messe ce matin
là comme elle le faisait tous les matins (c’était déjà son habitude avant
notre mariage). Je fis rapidement ma toilette, je m’habillai, puis je
passai quelques coups de téléphone, notamment à mon fidèle Ami et
grand-frère Charles, et à mon frère cadet MEB’S je crois aussi que
j’informai Olivier. J’essayai de prier sans grand succès. Mais je
m’assurai que j’avais un chapelet dans la poche du veston que j’avais
enfilé, tout comme ma carte d’identité.
31Puis je me mis à attendre, guettant tantôt par les fenêtres de notre
chambre à coucher donnant sur la cour et les rues avant et latérale,
tantôt par la fenêtre du dressing donnant sur la cour et la rue arrière,
histoire de voir si la maison était déjà encerclée par les éléments de
l’unité spéciale de la police, le Groupement Spécial d’Opérations
(GSO), chargée de cette opération.
Vers sept heures moins cinq, le portail arrière fut ouvert ; je courus
jeter un coup d’œil. Je fus rassuré quelque temps en voyant entrer la
voiture de ma femme, sans escorte, je la vis descendre de voiture,
souriante et je me dis que le GSO n’était pas encore là. J’avais peur
qu’ils viennent me prendre au moment où je devais déposer les
enfants à l’école (Nancy au collège Vogt, Kevin au collège de la
Retraite et Marie Aline aux Coccinelles).
Un peu après sept heures quinze, mon ancien collaborateur me
rappela pour me rendre compte que le ministre OLANGUENA avait
déjà été arrêté, chez lui mais que selon son informateur, je ne figurais
pas sur la liste des personnalités à arrêter, en tout cas ce jour-là.
Il ne m’est pas possible de décrire tous les sentiments et sensations
contradictoires, par lesquels je suis passé dans les minutes qui ont
suivi cet appel de mon fidèle ancien collaborateur : soulagement et
inquiétude (et s’il n’avait pas la bonne information ? Et si on lui
cachait la vérité ?)
Et puis vers 8h30, les proches ont commencé à appeler ; ma sœur,
la si attachante Marie Thérèse MBETOUMOU est arrivée. Elle m’a
informé qu’il y avait beaucoup de gens en contrebas de la maison, à la
jonction de la route venant de la résidence de l’Ambassadeur de Côte
d’Ivoire et celle rejoignant la résidence de l’Ambassadeur de RFA et
passant derrière notre maison. Ces gens, m’a alors révélé ma sœur
semblent être des journalistes venus voir comment je devais être
arrêté ; ils étaient munis qui d’appareils photos, qui de cameras … je
lui ai demandé si elle avait vu un dispositif policier particulier ; elle
m’a répondu non. Alors j’ai commencé à espérer, à croire que mon
fidèle et discret collaborateur avait probablement la bonne
information.
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