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Lettres d'Ani Sara aux enfants du Togo

De
191 pages
Après plusieurs rencontres et séjours au Togo, un jour les jeunes de Kara commencent à écrire avec Ani sara "la Blanche", comme ils la nomment, en français, leurs espérances et leurs attentes. C'est la relation de cet échange qu'elle nous livre là à travers ces lettres qui explorent l'interculturalité.
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Lettres aux enfants du Togo d'Ani Sara" la Blanche"

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06286-3 EAN : 9782296062863

Dominique

DIETERLÉ

Lettres aux enfants
d'Ani

du Togo
"

Sara "la Blanche

L' HARMATTAN

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions

Mamadou KOULIBAL Y, Leadership et développement africain,. les défis, les modèles et les principes, 2008. Sylvie BREDELOUP, Brigitte BERTONCELLO, Jérôme LOMBARD (éds), Abidjan, Dakar: des villes à vendre? La privatisation made in Africa des services urbains, 2008. Gansa NDOMBASI, Le cinéma du Congo démocratique. Petitesse d'un géant, 2008. René MANlRAKIZA, Population et développement au Burundi, 2008. Appolinaire NGOLONGOLO, L'immigration est-elle une menace pour la France ?, 2008. Lydie Akibodé POGNON, Valeurs du travail et processus psychologiques de l'absentéisme. Revue de la question et perspectives africaines, 2008. C. DILI PALAI, K. DINA TAÏWE (dir.), Culture et identité au Nord-Cameroun, 2008. Graham CONNAH, Afrique oubliée. Une introduction à l'archéologie du continent, 2008. Ghislaine N. H. SA THOUD, L'Art de la maternité chez les Lumbu du Congo. Musonji, 2008. Seyni MOUMOUNI, Vie et œuvre du Cheik Uthmân Dan Fodio (1754-1817). De l'islam au soufisme, 2008. Boubacar BA, Agriculture et sécurité alimentaire au Sénégal, 2008. Pierre KAMDEM, Le Mouvement associatif de la diaspora camerounaise. Enjeux et perspectives, 2008. C. DILI PALAI, D. PARE (sous la dir.), Littératures et déchirures, 2008.

Pour Gildas et Gaël

« L'éducation

est la pratique de la liberté» Paolo Freire

Préface
Par Paul Taylor

Ce court texte d'une trentaine de 'Lettres' s'adresse initialement aux jeunes que Dominique Dieterlé a rencontrés quand, comédienne et metteuse en scène, elle travaillait avec son association Aïxos au Togo en animant des ateliers d'écriture et des activités théâtrales. C'est un écrit qui allie des expressions de bonheur à des bonheurs d'expression, mais il n'était pas facile à faire éditer. Ce n'est ni un récit de fiction, ni un texte discursif ou scolaire, ni un journal de route ou un récit linéaire d'expérience. Un texte, disons, joyeusement inclassable mais que le lecteur doit explorer lui-même afin de savoir pourquoi. Explorer, comme voyager, comme découvrir, comme rencontrer. Oui, c'est peut-être cela, un écrit d'une rencontre, simplement et authentiquement humaine. Le lecteur y trouvera la beauté que ces mots laissent entendre, et sera envoûté par les descriptions d'un pays que l'on reconnaît par ses couleurs, ses odeurs, ses sons, sa richesse culturelle ainsi que par sa pauvreté sociale et économique toujours excoloniale. Un texte intimement poétique, mais sans complaisance, qui est sensiblement la mise en mots du regard d'une femme. Un texte qui, se distançant des regards et des discours touristiques, s'écrit de l'intérieur d'une expérience partagée, passionnément

et humblement, malgré toutes les différences d'âge, de sexe, d'origine, de couleur, de langue et d'appartenance culturelle. Dans la confiance de cette rencontre vécue, Dominique Dieterlé partage ses réflexions avec des jeunes Togolais. Elle est, sans vouloir l'être, l'Ani Sara, la femme blanche. D'antan ce mot se référait aux colonisateurs qui, s'ils n'étaient pas militaires, étaient pour la plupart, médecins ou missionnaires. Dans plusieurs langues africaines, est appelé « Anisara », un Nazaréen, autrement dit, un chrétien, un disciple du prophète de Nazareth. Dans ce livre, et dépourvu de ce sens religieux, l'Ani Sara connote les carrefours de familiarité et d'étrangeté où se construit cette rencontre; entre une femme, blanche, française, et des jeunes adultes, noirs, togolais; entre une langue coloniale récemment adoptée et des langues maternelles millénaires; entre un pays riche et celui qui est censé être «en voie de développement» ; entre un monde forgé par les nouvelles technologies, la science et l'individualisme, et un autre monde plutôt communautaire, marqué par l'oralité, la tradition, et la sagesse. À travers ces Lettres aux jeunes Togolais, on découvre un pays d'Afrique aussi étrange que reconnaissable. À travers la finesse de ses observations, la sagesse de ses réflexions, la tristesse et la joie qu'elles respirent, le lecteur est invité à partager cette rencontre comme aventure humaine.

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Dans un deuxième temps, et au-delà de cette rencontre togolaise, Dominique Dieterlé parle à nous tous parce qu'elle témoigne, au travers d'expériences personnelles particulières, des conditions dans lesquelles nos autres rencontres interculturelles peuvent être réalisables. On s'aperçoit que, même si une telle rencontre semble totalement insolite, et malgré d'éventuelles souffrances, elle n'a besoin que de désir, de joie de vivre, pour avoir lieu. Peut-être toute rencontre humaine est interculturelle? Le voyage est souvent un apprentissage, comme un quelconque apprentissage peut être aussi un dépaysement. Les questions au cœur de ces Lettres ont leur place dans tout échange pédagogique visant la sensibilisation à l' interculturel. Elles dépaysent, tout doucement. Je vous assure, chers lecteurs: ce n'est pas une histoire que l'on raconte... Paul Taylor Centre de Recherche en Education,

Apprentissages et Formations - Rennes 2

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Je ne sais pas dire les histoires...
12 octobre

Je ne sais pas dire les histoires et je ne sais pas les écouter. Je n'ai pas vécu cette part d'enfance. Je ne suis pas même certaine de les aimer. Ces histoires inventées pour des enfants qui les écouteraient bien sagement, le soir à la chandelle. Parce que mes histoires furent très vite les livres, que j'ai toujours su lire, ou presque. Seule, bien entendu. Il m'en revient une pourtant, de très loin, que mon arrière-grand-père racontait quelquefois. Le soir, au coin d'une fenêtre, la lumière est triste, il rentre de son travail - lequel? - qu'il exerce encore à quatre-vingt ans passés. On a juste fini de manger la soupe de la grand-mère. C'est un jeudi. Dans ce récit la matière de 1'histoire a sans doute

moins d'importance - si je l'avais lue, je l'aurais
trouvée sans intérêt - que la parole d'un homme vieux qui se penche sur une enfant issue de lui. D'autres fois, je l'ai entendu dire des fables, ou des ritournelles parlées en langue d' oc, le «patois auvergnat» comme on disait alors. Incompréhensibles aux enfants. Par un fait exprès. Et ponctuées de rires d'adultes.

C'étaient la voix et les sons qui comptaient. Et même encore mieux que cela: l'adresse. Je te parle, je te raconte, je te fais rire, je te fais peur. Je te dis et tu entends ces mots inconnus qui viennent d'une profondeur de temps. Qui viennent des morts, de ma mémoire secrète, de mon intimité et que j'ai toujours sus. Cela que touchent les contes, transmission qui ne passe pas par l'écriture mais par la parole offerte, à moi seule. Le vieux parlait pour moi, je recueillais sa voix et ses mots, sans savoir qu'ils me disaient la force vitale d'un amour parlé de génération en génération. Je ne peux pas inventer de nouveaux contes. Il y manque l'épaisseur du temps, les morts qui sont derrière et qui parlent à travers. Je n'ai pas raconté d'histoires à mes enfants. Je leur ai lu des livres. Je vous dis cela parce que je n'ai ni l'envie, ni la capacité d'inventer une histoire. Je voudrais vous transmettre seulement un peu de cette parole intime qui me vient de loin et qui passe les générations. J'ai franchi la barrière, je suis arrivée à cet âge-là. Parce que je suis désormais la première. L'aînée d'une fratrie orpheline qui doit passer le flambeau d'une parole éteinte. Autre lumière qu'on ne voit pas. Celle qui me brûle quand je la garde en moi et qui éclaire le chemin à suivre lorsque je l'éloigne de mon corps.

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Mes fils sont là, qui n'ont pas encore de fils. Puis j'ai gardé bien enfouie la fracture des origines, celle qui vous fait un beau jour inventer que vous n'êtes pas l'enfant de vos parents, et qui n'est pas toujours une invention. Le père de mon père, ignoré, toujours plus beau que le vrai. Mes fils alors sont si nombreux. La génération n'est pas seulement biologique. Elle se donne le droit d'être imaginaire, en arrière, et aussi, devant. Deux fils blancs, issus de moi. Ailleurs, tant d'enfants noirs, assis sous le manguier. Silencieux et denses parmi les bruits aigus de la ville alentour. Cercle de chaleur et d'attention où ma parole lointaine, pour une fois doit s'écrire et se poser, là-bas, sur l'aile d'un oiseau migrateur. Voilà que je vous parle, non d'une histoire imaginaire, mais de mon histoire, forcément . .. ImagInaIre. Voilà que j'écris ces lettres pour vous, qui ne sont pas les « nouvelles fraîches », mais l'épaisseur de ma mémoire qui se pétrit avec votre présent, aussi profondément chargé de votre mémoire à vous, qu'étranger à ma propre vie. Pont fragile jeté sur l'espace et le temps, parce que c'est en vous, d'une totale différence d'âge, de peau, de sexe et de quotidien que je me reconnais le mieux et que je suis saisie.

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Négatif vous êtes de mon existence, et négatif je suis de votre légende. Mais c'est peut-être, c'est sans doute, j'en fais le pari, la même photographie. C'est pourquoi à vous seuls, je peux raconter ce qu'aux autres si proches je n'ose pas dire. Il y faut la distance. Il y faut une confiance absolue qui ne s'appuie sur aucune communauté, sur aucune filiation: que celle de s'être reconnus, choisis, acceptés sans raison aucune, sans autre besoin que celui de sa propre exigence. De quoi alors allons-nous parler? Je voulais parler de vous, à vous, et je parle de vous, à moi. Et surtout de moi, à vous. Je vous parle du retour, mes mots s'écoulent, ils résonnent sur votre vie de cymbale, ils rebondissent sur le dur métal de vos existences en étincelles jaunes. Et reviennent Ce pourrait être un combat, ce sera musique. Nous pourrons chanter ensemble le murmure d'un fleuve qui nous irrigue de loin en loin. Et votre silence à vous - forcément de là où je suis, je parle seule - sera le terreau qui habille les rives, sera le lit de cailloux où glissent des eaux troubles. Car les mots ne seront pas clairs, ils auront la force terreuse de votre rivière, chargée de pluies, de poissons grisâtres, d'herbes et de dangers cachés. Ainsi va la vie. Ainsi la parole. Ainsi ce que nous sommes. Eau blanche et latérite en tourbillons d'espérance et de colère. Les deux ensemble. Inséparables. Nécessaires.

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Le noyau de mon étrangeté
13 octobre

De Defale à Mango l, vous connaissez la route: succession de crevasses et de fondrières où des centaines de camions, jour et nuit, accentuent encore un peu plus la défection de cet axe international. De Lomé à la frontière burkinabaise: carcasses brûlées, titans aux essieux brisés, accidents et pannes irréparables ont semé sur la piste une trace de métal rouillé, un travail de socs batailleurs qui témoignent de la lutte engagée entre des forces antagonistes, et l'indifférence à la souffrance des chauffeurs qui doivent transiter jusqu'au Sahel par la porte togolaise. Dans le bus surchargé, un homme pérore depuis deux cents kilomètres, la femme en face de moi a un regard fermé, inhabituel en ces circonstances. Forces hostiles déclarées contre moi. Le chauffeur tout puissant s'arrête à Mango pour un temps indéterminé. Je suis assise dans la poussière, tache livide et incongrue, creusant rageusement le sol d'un bâtonnet de cure-dents. Les petites marchandes ne se sont pas approchées, elles me regardent en coin, d'un peu
1

Village et vUle du Nord Togo distants d'environ 90 kilomètres

-

La

route qui les relie a été refaite en 2006

loin. Je suis refermée sur le noyau de mon étrangeté, à mille lieues de ce pays où tout à coup je ne sais plus me sentir bien. Avec une angoisse de larmes que je ne veux pas montrer au regard des curieux. Si j'étais en ce moment chez moi, je voudrais ici, bien sûr. être

Dites-moi, vous qui le savez peut-être: cette peau blanche est-elle si gravement malade? De quel droit suis-je là, à parler pour vous, à sortir sans vergogne mes billets de cinq mille pour acheter vos tendresses et vos sourires? Que vous donneriez pour bien moins. Pour rien. Ne croyez pas que j'ai peur. Peur de vous, peur d'être seule, peur d'être moi au milieu de vous. Dans ce pays, je n'ai jamais eu peur. Honte, peut-être? Est-ce même si sûr? Depuis toujours je voulais vous écrire. Je ne vous connaissais pas alors. J'écrivais des mots qui n'avaient pas de sens, pas d'objet, pas de destinataires. Ecrire pour soi. Pour quoi? J'écrivais des lettres à des amoureux, un jour perdues dans le désamour. Mais sur la terre sèche de Mango, j'écris, avec indignation, des signes indéchiffrables qui me torturent jusqu'à la nausée. Je m'arroge le droit de laisser sur votre terre une trace épuisante d'humiliation et de regret. Je vous parle dans le vide d'une distance que vous ne mesurez pas.

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Pourtant, demain à Ouaga2, au moment où se lève un nuage fauve de tempête sur la foule de la station, un enfant noir se jette dans mes bras. Nous regardons, main dans la main, la pluie tropicale frapper les tôles, et nous ne pouvons pas parler. Vacarme. Emotion. Nécessité de se taire. Ce sera l'un d'entre vous. Ma main sera lavée et ma bouche osera vous sourIre. Nous sommes remontés dans le bus. De Mango à Dapaong3, le crépuscule descend sur une terre plate, calmée, verte encore des pluies du matin. Non, je n'ai pas peur de votre nuit, ni de vos routes calcinées, ni de vos langues que je ne comprends pas, ni des génies, ni des rivières, ni des sorciers, ni de vous, petits frères. C'est de moi que j'ai peur. De vous capturer dans le filet de mes mots arrangés, de vous trahir, de vous glacer sur mes papiers trop lisses, de ne pas savoir, de ne pas pouvoir, de ne pas faire confiance assez à la main tendue de l'Afrique.

Un autre jour. J'ai pris le zem4 jusqu'au nord de la ville. Kara. Je l'ai traversée à pied, lentement, redescendant chez vous, vers le sud, au-delà de la rivière. Je partais le lendemain.
2
3

Ouagadougou: capitale du Burkina Faso Dapaong : ville la plus septentrionale du Togo 4 Ou « zed» : taxi moto, moyen de transport populaire très usité au
Togo et au Bénin.

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En traversant les rues brouillées de larmes, je me faisais la promesse, impossible à tenir, de ne jamais revenIr ICI. Karas. Les deux syllabes métalliques claquent un air de cacecas6. Kara-sud7. Mon village de maïs ravinés, de cases écroulées par la violence des pluies. V otre village, qui ne m'appartient pas. Vous me dites que je suis chez moi. Débarquant même à deux heures du matin, à peine attendue, je trouve toujours quelqu'un, qui connaît un ami, qui va réveiller un autre, qui me trouve un lit pour dormir, qui me sourit toujours, à n'importe quelle heure. Votre village où je me perds encore, même au bout de quatre ans, dans les sentiers de roche, où des enfants chantonnant m'appellent « Ani sara» que je ne reconnais pas d'année en année, où, peut-être, on siffle sur ma route des couplets moqueurs que j'ignorerai toujours. Je voudrais comprendre votre langue, mais où serait le mystère? Où se nicherait l'illusion? Comment méconnaître le statut de ma différence? Devrais-je me fondre dans le paysage? L'un d'entre vous m'a écrit: « Je rêve que tu serais une femme noire... » Enigmatique espérance que je ne cherche pas à décoder.
5

6 Sorte de castagnettes en fer que les femmes Kabyè utilisent pour s'accompagner dans leurs danses et leurs chants
7

Kara: troisième ville du Togo à 430 kilomètres au nord de Lomé.

Kara-sud: la communauté de J'ethnie des Kotokolis est majoritaire 18

au sud de la rivière.

Je ne me fondrai pas. Cela n'est pas. « Ani sara », « la Blanche ». Plus qu'un surnom, un état définitif qui me sépare de vous. Mais qui m'a permis de vous rencontrer. Qui vous a permis de m'approcher, de me toucher curieusement. Qui m'a permis de vous aimer autrement que vous aiment vos mères. J'ai parcouru d'autres villages, d'autres lieux; d'autres amis m'ont accueillie, chez vous, tout près de chez vous, et ailleurs, un peu partout sur les chemins de mes vagabondages autorisés (ce que pour vous, ils ne sont pas). J'ai posé là un sac, trop lourd pour être rapporté, trop léger pour servir à un autre voyage. Ne revenant pas, même, je serais ancrée chez vous, navire fantôme d'un improbable port d'attache. De Trévignon à Aneho Même océan Et même vague À l'âme. Encore plus proche que la mer, il y a ce reflux de la bouche qui scande les marées de nos mots. Pas seulement les miens: ceux dont vous m'avez fait l'offrande, je ne les trahirai pas. Je vous ai dit: « Si je ne vous avais pas aimés, si vous ne m'aviez pas aimée, si nous ne nous l'étions pas dit, je ne serais pas revenue. » Me voilà emportée désormais dans un courant plus puissant que celui de la solidarité, de l'aide ou de la 19