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Lettres de Clairvaux

De
174 pages
Un détenu américain, d'origine africaine, un étranger comme beaucoup de détenus en France aujourd'hui, condamné pour une affaire de drogue à une longue peine décrit les conditions de détention de janvier 1999 à 2005. A travers ces lettres, il témoigne de la vie pénitentiaire dans cette maison centrale.
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Lettres de Clairvaux
Correspondance I d un prisonnier

Donna Evleth

Lettres de Clairvaux
Correspondance d un prisonnier
I

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusi on. harmattan@wanadoo. harmattan 1@wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-05028-0 EAN:9782296050280

INTRODUCTION

E 25 janvier 2006, un article paraît à la une du journal Métro à Paris. Titré "Dix détenus demandent à subir la peine de mort," l'article présente une lettre du 16janvier adressée par dix détenus de la centrale de Clairvaux (Aube) "à ceux de l'extérieur affirmant que la peine de mort est abolie". Les dix hommes, qui ont tous passé en prison de 6 à 28 années, y écrivent: ''Nous, les emmurés vivants à perpétuité du Centre pénitentiaire le plus sécuritaire de France..., nous en appelons au rétablissement effectif de la peine de mort pour nous... "Assez d'hypocrisie! Dès lors qu'on nous voue en réalité à une perpétuité réelle, sans aucune perspective effective de libération à l'issue de notre peine de sûreté, nous préférons encore en finir une bonne fois pour toutes que de nous voir crever à petit feu... " Suivent les noms des dix signataires. Le garde des Sceaux doutait de la sincérité des détenus, et leur a répliqué par une boutade: "Si on les prenait au mot, combien se présenteraient ?" Puis, interrogé par la presse, il a parlé un peu de la prison de Clairvaux. L'AP rapporte que la lettre des dix détenus de la centrale de Clairvaux (Aube) réclamant le rétablissement de la peine de mort pour eux-mêmes ne constitue pas «une interpellation» qui incite le garde des Sceaux Pascal Clément à faire changer le « traitement carcéral» dans cette prison qu'il a qualifiée d'« humaniste ».

Interrogé en marge d'un déplacement à Colmar, le ministre de la Justice a estimé sur France Info qu'il s'agit d'une «manipulation ». Le reportage ajoute: "Pour lui, Clairvaux est une prison « tout à fait standard» et ce qui se fait de «plus humaniste au niveau mondial ». Clairvaux est «une centrale qui offre des activités toute la journée, soit d'emploi, soit de sport », a insisté M. Clément, rappelant que les détenus le souhaitant ont droit à des parloirs « tous les jours» et « tous les week-ends »." M. Clément a pris la peine cependant de visiter Clairvaux en personne le 30 janvier, accompagné d'une douzaine de journalistes, pour "répondre" encore aux dix signataires de la lettre du 16janvier. On a fait le tour de la Centrale: une cellule type (9 m2) désertée par son occupant; la bibliothèque; la buanderie; la salle de douche; l'atelier où des détenus fabriquent des chaussures pénitentiaires; le terrain de sport; la salle de gym; l'infirmerie; la salle de cours; les cabines de fouilles avant l'accès au parloir. Si le fameux détenu Carlos a essayé d'interpeller le ministre pendant le trajet, la presse n'a fait aucune mention d'une conversation entre le ministre et ce détenu ou n'importe quel autre détenu, surtout entre lui et les dix signataires de la lettre du 16janvier. A la fin de la visite, le garde des Sceaux se félicitait: les conditions de détention sont "décentes" et pour ce qui est de la longueur des peines, on ne fait pas pire en France que les pays VOISIns. "Ce n'est pas de décor ou d'aménagement de bâtiment qu'il est question," rétorque Gabriel Mouesca, président de l'Observatoire international des prisons (OIP) et lui-même ancien détenu qui est sorti en 2001 après dix-sept ans derrière les barreaux. "Il s'agit de ce temps qui tient de l'éternité, qui ne s'écoule pas, qui est humainement insupportable." C'est "ce temps qui tient de l'éternité", qui fait l'essentiel du monde des longues peines. Mais ce n'est pas le seul problème. Gabriel Mouesca va un peu vite en besogne quand il prétend qu'il n'est pas question de décor ou d'aménagement. Il y a bien

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une ambiance particulière dans les prisons, surtout dans les
centrales hautement sécuritaires comme Clairvaux.

Le garde des Sceaux a visité cette prison une seule fois. Il a vu ce qu'on a bien voulu lui montrer. Il n'a parlé à aucun détenu. Cependant il "connaît" Clairvaux, "humaniste", avec des conditions "décentes". Avec une seule visite, et sans rencontrer aucun des détenus, il a cru saisir cette ambiance dans

laquelle les détenus baignent tous les jours. Mais il n'a rien dit de la violence qui peut surgir à n'importe quel moment. Ni des suicides. Ni des fous. Ni des problèmes des banlieues ou de l'extrémisme islamiste, transportés dans les prisons. Ni de la répression, souvent très dure. Tout ce qui fait partie de l'ambiance quotidienne. Un détenu, autrefois à Clairvaux, a connu tout cela, et a confié ses observations à ses cOITespondants pendant 6 ans, de janvier 1999 à janvier 2005. On trouve ici ses lettres à quatre de ses cOITespondants principaux, dont trois étaient aussi ses visiteurs réguliers pendant toutes ses années à Clairvaux. Ce sont Donna et Earl Evleth, des Français d'origine américaine habitant Paris, Lars Bakker, un jeune Hollandais, et Frances Pritchett, une Américaine habitant les Etats-Unis. Il a fait la connaissance de ces personnes par l'intermédiaire d'un ami américain, après son aITestation et incarcération. Ils ont voulu bien l'aider. Ce détenu, qui s'appelle Bob Benomar (le nom et le prénom ont été modifiés), est un étranger, comme beaucoup de détenus en France aujourd'hui. Arrêté en 1994, il avait été condamné en 1996 à 18 ans de réclusion criminelle pour une affaire de drogue. Après avoir passé 5 ans dans deux maisons d' aITêt, Osny et Fresnes, il est venu à Clairvaux pour purger le restant de sa peine. Au moment de son aITestation, il avait 30 ans, et un casier judiciaire vierge. Il ne parlait pas un mot de français. Bob, un grand (191 cm) Noir, est né en 1963 dans un pays de l'Afrique de l'Ouest, près de la capitale, dans une famille nombreuse. Sa mère, née dans la même région, était chrétienne. Son père, né dans un autre pays ouest-africain, était musulman et a voulu que Bob soit élevé dans sa foi, ce qui a été fait, bien 7

qu'il soit allé aussi pendant quelque temps à une école privée chrétienne (protestante). Orphelin de père dans son enfance, il a été aidé, ainsi qu'un de ses frères, par un Noir américain de Los Angeles, qui travaillait pendant quelque temps en Afrique dans un programme d'aide qui s'appelait Outreach Africa. Ce Noir a amené Bob et un de ses frères, tous les deux adolescents, à Los Angeles, où ils vivaient avec lui et sa famille, et où ils sont devenus des citoyens américains, mais sans renoncer à leur nationalité africaine. Bob n'a jamais perdu le contact avec ses racines africaines d'ailleurs, à cause de sa mère, un frère et des soeurs qui continuaient à y habiter. Bob est allé au lycée à Los Angeles, où, malgré des difficultés au début avec la langue (en Afrique il parlait surtout des langues africaines, le hausa et l'ashanti), il est reçu au bac. Il est allé à New York en 1989 où il a commencé des études à l'université, mais il a dû y renoncer à cause des difficultés financières. Pour gagner sa vie, il est devenu coursier. A New York, il avait les intérêts d'un Américain de son âge: le sport, surtout le football, la musique (parmi ses artistes préférés, Harry Chapin et Crosby, Stills, Nash and Young). Il lisait Ie journal populaire de New York, le New York Daily News. Mais Bob avait une grande passion, voyager. Il aimait connaître des gens de milieux différents. Il avait beaucoup de correspondants, de l'Australie au Japon en passant par la Grande-Bretagne, auxquels il écrivait, une pratique qu'il allait continuer en prison. L'argent qu'il économisait de son travail comme coursier servait à payer ses voyages, surtout en Europe, en Italie, puis en Espagne, où il a rencontré une jeune femme espagnole d'origine africaine. Il est tombé éperdument amoureux d'elle, ils avaient pensé se marier au mois de juin 1994, et monter une petite affaire d'articles de sport. Mais un mois plus tôt, à fin du mois de mai 1994, Bob a été arrêté en France comme membre d'un réseau international de drogue. Car Bob, insouciant et aussi naïf, n'a pas fait assez d'attention à son choix d'amis. C'est surtout le cas d'une jeune femme blanche américaine, de la bonne bourgeoisie mais en révolte contre sa famille, rencontrée dans un restaurant à New 8

York qu'il fréquentait comme coursier, qu'il aidait à trouver un appartement; et d'un Noir de l'Afrique du Sud, un adepte de la secte rastafari dont l'idéologie est basée sur une réinterprétation de la Bible orientée vers l'Afrique, l'ami d'un ami qu'il ne connaissait que par téléphone mais avec lequel Bob, né d'un père musulman et d'une mère chrétienne, a dit qu'il voulait explorer des idées religieuses. Il s'est engagé avec ces gens qui étaient aussi des trafiquants de drogue, il est venu les rej oindre à Paris. Pourquoi y venait-il, puisqu'il savait bien ce qu'ils faisaient? Il ne l'a jamais expliqué très clairement. Il a dit seulement qu'il avait cru que s'il ne portait ni vendait la drogue par lui-même, il n'était pas impliqué dans leur trafic. Et c'étaient des gens différents de lui, dont la différence l'aurait séduit. Ses belles illusions se sont envolées quand il a été arrêté et a fini par être jugé avec ses complices en cour d'assises spéciale, où il a écopé 18 ans, sans le droit d'appel à l'époque. Et à cause de la longueur de cette peine, il a été envoyé pour la purger à Clairvaux, une maison centrale dont le nom même fait frissonner. Un drôle d'endroit où se trouver pour Bob, lui qui était toujours non-violent et de nature plutôt observateur que participant aux actions. Ayant beaucoup de temps et aussi beaucoup d'observations à partager, Bob a écrit beaucoup de lettres pendant ses six années à Clairvaux. Dans ces lettres, il décrit les conditions de détention, le désespoir, le danger, les autres détenus, sa propre psychologie pour faire face à cette épreuve. Ce qui suit, ce sont des extraits de ces lettres, les passages qui décrivent les conditions de détention et les détenus dans cette prison "humaniste". Ces lettres ne prétendent pas être une étude sociologique, mais comme dans de telles études, il y a des thèmes qui se répètent: les peines qui deviennent de plus en plus longues; la répression qui devient de plus en plus dure; le manque de programmes d'éducation et de travail pour les détenus; les difficultés grandissantes pour obtenir la libération conditionnelle; la présence oppressante d'une population de fous (un reportage télévisé de mai 2003 affirmait que 45% des 9

détenus à Clairvaux étaient des malades mentaux); les désespérés qui finissent par se suicider; la violence, toujours prête à surgir à l'improviste, à n'importe quel moment, et qui se traduit par des bagarres entre détenus, des "mouvements" de détenus qui finissent en affrontements avec les surveillants, des
incendies, et même deux mutineries en 2003.

A travers ces lettres que j'ai traduites de l'anglais, on note aussi une lente détérioration des conditions de détention à Clairvaux pendant ces années: moins de travail pour les détenus, moins de rencontres avec les autres, plus de fouilles systématiques, plus de temps passé seul dans les cellules. Le point culminant de cette détérioration est arrivé en 2003 avec la fermeture des portes des cellules, autrefois ouvertes pendant la journée, après les deux mutineries. Pour comprendre l'importance de ce changement, et son impact sur les condamnés aux longues peines, on n'a qu'à comparer les mots des premières lettres de Bob écrites en janvier 1999, et les mots d'un surveillant à Clairvaux cité dans un article paru dans le journal Libération du 3 mai 2003, qui se trouvent joints aux lettres. Pourtant les conditions de vie dans les prisons sont connues depuis longtemps. Il y a des articles dans les journaux. Il y a des rapports. Mais ce sont comme des instantanés. Ces lettres, écrites par un détenu ordinaire d'une centrale "dure", sont plutôt comme un film des misères et désespoirs de ceux qui sont condamnés à "ce temps qui tient de l'éternité" dans l'ambiance
délétère de cette centrale de haute sécurité.

Les lettres parlent d'elles-mêmes. Je n'ajoute aucun commentaire, aucune analyse, seulement des notes d'explication de temps en temps et des extraits de la presse pour
les mettre dans leur contexte. Dans la traduction de ces lettres,

j'ai essayé de rester fidèle à l'expression de leur auteur. C'est une histoire qui doit être racontée par celui qui l'a vécue seul.

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1999
14 janvier 1999. Aux Evleth Me voici à Clairvaux après le transfert de Fresnes. On est venu pour me dire de préparer mes affaires en vue du transfert hier, mercredi 13 janvier. On ne m'a donné que 15 minutes. Heureusement j'avais déjà fait une partie de mes bagages car je connais bien l'enfer des transferts en prison. J'étais prêt à temps et puis on m'a envoyé à la cellule de transit à la 2e division à Fresnes. Mes bagages ont été envoyés directement à la fouille. Je me suis trouvé dans une cellule avec 5 autres. Aucun de nous n'avait l'autorisation de garder ses affaires avec lui. Question de sécurité, je suppose. La cellule de transit n'a pas vu un balai depuis des lustres. Elle ressemble à la cave d'un immeuble désaffecté. Les saletés sont à la hauteur des chevilles. Le matelas al' air d'être venu de la décharge. Les lits superposés, bien que faits en acier, se sont affaissés et ressemblent aux hamacs. C'est comme s'ils s'étaient affaissés pour s'adapter aux matelas, très usés par le flot ininterrompu de détenus. L'année dernière, de décembre 1997 à décembre 1998, plus de 30,000 détenus sont passés par Fresnes. J'ai pu le calculer en comparant mon numéro d'écrou (875158) à celui d'un mec qui est arrivé en décembre 1998. Son numéro d'écrou est 905110. Je me demande combien de détenus sont incarcérés dans les prisons de la France. Je crois que c'est plus que les soixante mille dont on parle. Sans nos couvertures, nous ne voulions pas nous allonger sur ces matelas. Nous avons décidé de passer assis la nuit. Deux mecs que je connais depuis Osny étaient panni les cinq que j'ai rencontrés dans la cellule. Nous avons passé la nuit en parlant de tout, les prisons, la justice, le football, la politique et bien sûr

le scandale de Clinton (avec Monica Lewinsky). La nuit est passée assez rapidement. A 5 heures, le surveillant est venu pour nous dire de faire nos préparatifs pour partir. Nous lui avons dit que nous étions prêts quand il voudrait. Il nous a amenés à la fouille. Là-bas, chacun devait défaire puis refaire ses bagages, se soumettre encore une fois à la fouille, etc. Quand nous en avons enfin terminé avec toutes ces procédures, il était 8h3O. On nous a menottés d'une façon bizaITe, très "acrobatique", l'un à l'autre, avant de nous mettre dans l'autocar. L'autocar est parti de Fresnes à 9h pile; aucun de nous ne connaissait notre destination. Quand nous avons vu le panneau annonçant "MELUN" sur l'autoroute, quelques-uns ont cru que nous allions au C.D. de Melun. Mais un vieux qui n'avait pas pipé mot pendant toute la nuit nous a informés que nous allions à Clairvaux. "Comment sais-tu que nous allons à Clairvaux ?" on lui a demandé. "Parce que j'étais là avant mais on m'a envoyé à I'hôpital à Fresnes, il y a quelques jours, pour une opération." A Fresnes se trouve l'hôpital pénitentiaire - les détenus l'ont baptisé "l'hôpital vétérinaire", Tout le monde était content de savoir que nous allions à Clairvaux et pas à Melun. J'étais perplexe. "Qu'est-ce qui ne va pas à Melun ?" je lui ai demandé. "Les surveillants sont tous des lepénistes et ils font de leur mieux pour embêter les détenus qui ne sont pas français (qui ne sont pas blancs)." Les hommes avec moi étaient tous des Arabes sauf le vieux, qui est corse. Il nous fallait trois heures pour aITiver à Clairvaux. Nous roulions très lentement à cause de la pluie. Je ne pouvais pas voir grand-chose, mais je ne crois pas qu'il y avait grand-chose à voir, d'ailleurs, puisque c'est la campagne, des champs couverts de neige. L'autocar a quitté l'autoroute et après le péage nous avons traversé un petit village et voici la prison: on ne peut pas la 12

rater. L'autocar a tourné à gauche puis à droite et voilà la porte de la prison de Clairvaux. C'est curieux, la poste est contiguë à la prison. En arrivant, on nous a fait porter nos paquets à l'intérieur puis il a fallu encore une fois les défaire, nous soumettre à la fouille et aux photos. On nous a attribué un numéro d'écrou. Nous étions arrivés à Clairvaux à midi, quand toutes les
formalités ont été terminées, il était 18h.

On nous a amenés aux cellules d'arrivants. Nous y resterons pendant sept à douze jours pour "observation" (encore une fois), nous dit-on. Si on est sage, on quitte la cellule d'arrivants après 7 jours, sinon, c'est après 12jours. La cellule d'arrivants était propre, avec chauffage et eau chaude. Les surveillants apportaient la nourriture (Note: le plus souvent, la nourriture est apportée par d'autres détenus qu'on appelle Hauxis". Dans les prisons, tout le monde mange dans sa cellule. ). Ce soir nous avons mangé de la salade et des spaghettis, du pain et une orange. Je ne sais pas si on nous a donné cette nourriture pour compenser les trente heures depuis notre dernier repas. Clairvaux, comme toutes les autres Centrales, est dans un vieux château (Note: Bob se trompe ici, c'est une ancienne abbaye, transformée en prison en 1805), mais on l'a aménagé pour pouvoir fournir des conforts modernes comme le chauffage et l'eau chaude. Je la trouve - jusqu'ici - mille fois mieux que Fresnes. On nous a dit que nous rencontrerions le chef et le directeur lundi. A ce moment, je poserai des questions concernant les possibilités pour l'éducation et le travail, et aussi sur les règles pour le courrier, les journaux et le parloir. Je ne verrai pas grand-chose de Clairvaux avant de quitter la cellule d'arrivants. Je vous dirai comment elle est plus tard. Pour le moment, tout ce que je peux dire, c'est que je suis très content d'avoir quitté Fresnes. J'étais tellement traumatisé par cet endroit. Et la cellule de transit à la 2e division a aggravé ce traumatisme. Je crois qu'ils mettent les détenus dans cette 13

cellule pour leur dernière nuit pour les inciter à être sages dans leur prochaine prison. Autrement... 19 janvier 1999. Aux Evleth On m'a envoyé aujourd'hui à ma nouvelle cellule. Je suis content de ne pas devoir attendre toute une semaine. Je m'ennuyais fort dans la cellule d'arrivants, comme tout le monde, d'ailleurs. La seule raison pour laquelle personne ne se plaint, c'est qu'on a vu et vécu pire à Fresnes. Cependant quelques hommes sont déjà devenus fous et on les a emmenés; je ne sais pas où. Le "BS" dans mon adresse signifie B-Sud. C'est le deuxième immeuble au milieu. Les cellules sont propres mais très petites. Ma plus grande déception, cependant, est d'apprendre qu'il me faut me soumettre à six mois encore d'observation avant de pouvoir mettre mon nom sur la liste d'attente pour un travail. Vraiment; je ne comprends rien. Je suis déjà en prison depuis presque cinq années et ils croient qu'ils n'ont pas eu assez de temps pour m'observer. Le CNO devrait fermer ses portes. (Note: le CNO, le Centre National d'Observation, se trouve à la prison de Fresnes. Il accueille uniquement les détenus condamnés à dix ans ou plus. Ces détenus y restent six semaines et ont des entretiens avec des travailleurs sociaux, médecins, psychiatres, psycho-techniciens, psychologues et membres du personnel de surveillance. Ils s'attachent à construire avec chaque détenu un projet d'exécution de peine et fournissent aux établissements qui le recevront des analyses et observations approfondies sur sa personnalité et ses perspectives d'évolution. Patrick Mounaud, Carnets de Prisons. Albin Michel, 1997.) Jusqu'ici les surveillants ne sont pas méchants. Ils m'ont donné les formulaires à remplir par ceux qui veulent avoir le permis de visite. Je vous les enverrai dans ma prochaine lettre. Merci de votre visite ce premier samedi. C'était une bonne surprise. Je n'avais parlé à personne depuis jeudi de cette semaine, et si je n'avais pas pu vous parler ce samedi, je serais

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resté seul jusqu'aujourd'hui. La cellule d'arrivants est dans la partie ancienne de la prison et chaque détenu y est seul, seul dans les douches, seul dans la promenade. Quand on n'a rien à faire, on a le sentiment que le temps s'est arrêté. J'espère que maintenant c'est la fin de cette torture psychologique. J'ai posé des questions sur la possibilité de recevoir des journaux et des livres. On m'a dit qu'il me faut contacter l'institutrice pour l'arranger. Je vous ferai connaître les règles quand on me les aura expliquées. Pour des vêtements, je dois dire à l'avance au Chef ce que vous allez m'apporter. J'ai assez de vêtements pour le moment, mais j'ai besoin de deux serviettes de bain. Ils ne les fournissent pas ici. C'est une autre sorte de capitalisme. 20 janvier 1999. A Lars J'ai quitté la cellule d'arrivants après cinq jours seulement, et je suis maintenant avec la population générale de Clairvaux. Les cellules sont trop petites, mais cela m'est égal; je suis tellement content d'y habiter seul. Les portes des cellules sont ouvertes entre 9h et 11h45. On déjeune (dans les cellules) à 12h15, puis les portes sont encore ouvertes entre 14h et 18h30. On dîne à 19h. Il n'y a pas de petit déjeuner. Le terrain de sports est grand, la moitié d'un terrain de foot. Il y a aussi une salle de gym bien équipée. On peut prendre une douche deux fois par jour si on le veut; c'est ce que je fais maintenant pour me rattraper après les douches une fois par semaine à Fresnes. La nourriture est mangeable. Evidemment c'est plus facile de faire la cuisine pour 180 détenus que pour 3000. Il n'y a pas beaucoup de détenus ici parce que cette prison avait une très mauvaise réputation comme la prison la plus sinistre de France. Mais tout a changé depuis quelque temps. Beaucoup de gens ne savent pas que la partie qui se trouve dans l'ancienne abbaye est fermée et qu'on a construit des
immeubles neufs.

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J'ai rencontré un mec que je connaissais au CNO qui s'appelle WC. Il m'a donné une carte téléphonique. J'ai essayé de téléphoner à tout le monde, mais je n'ai pas réussi. Je ne sais pas où je me suis trompé. Les détenus sont cool avec moi. WC a déjà fait connaître sa réputation comme le mec le plus méchant de tous. Et parce que WC me connaît, cela veut dire (pour eux) que je suis moi aussi un type très méchant. C'est absurde. De toute façon, si des mecs comme WC sont un cauchemar dans le monde libre, en prison, ils sont bien utiles. Personne ne les mécontente; même les surveillants font de leur mieux pour leur faire plaisir. Je ne vois WC que de temps en temps, mais il veut me fréquenter parce qu'il veut pouvoir lire les revues Ebony que je recevais. (Note: Ebony est une revue américaine spécialisée, pour les Noirs. WC, un Noir de la banlieue, a été condamné à 15 années pour meurtre. ) 23 janvier 1999. Aux Evleth Ma cellule mesure exactement six pieds par douze pieds. C'était pareil à Osny, mais nous étions deux dans la cellule. Etre seul dans cette cellule ne me gêne pas parce que j'ai vu pire à Osny et à Fresnes. C'est le tour joué à nous par le système. Vous êtes présumé innocent et l'on vous traite comme de la merde, vous êtes condamné, vous allez au C.D. ou à la Centrale et l'on vous traite mieux. Ici on ne passe pas beaucoup
de temps en cellule

- sauf

pour les D.P.S., bien sûr. (Note:

D.P.S. signifie Détenus Particulièrement Signalés. Ce sont les politiques, les détenus très dangereux, etc. Ils ont un régime particulier. ) On peut aller aux sports ou à la promenade. Il y aurait d'autres activités comme la musique, la peinture et des cours de français et d'anglais, mais pour y participer il faut payer des frais de 50 francs par mois. Je crois que je vais payer le mois prochain pour pouvoir participer aux activités et aussi pour pouvoir utiliser la machine à laver.

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L'eau du robinet me donne des douleurs à l'estomac et la diarrhée, j'ai donc acheté un réchaud électrique (268 francs) et un cafetier (30 francs) pour faire bouillir l'eau avant de la boire. Je ne sais pas si l'eau est contaminée de la source, ou si c'est à cause des tuyaux rouillés. La plupart des anciens ici sont des Basques ou des Corses. Nous nous sommes entretenus avec eux, ou plutôt ils se sont entretenus avec nous. Ils sont ici depuis très longtemps (20 - 30 années), mais ils sont pleins de bon sens. Ils nous ont expliqué que cet endroit était autrefois très mauvais et qu' il leur fallait se battre pour arracher les privilèges dont nous profitons aujourd'hui, comme les 2 heures 1/2 heures de parloir tous les jours, le téléphone et autres privilèges essentiels comme le travail et les sports. Ils nous ont dit que des amis payaient cher pendant l'émeute au commencement des années 90 à Clairvaux qui a apporté les changements qui ont créé l'ambiance calme actuelle. Ils nous ont avertis : "Tout ce que nous voulons, c'est un respect réciproque des uns pour les autres. Il ne faut jamais donner prétexte aux surveillants de vous abuser . Avec chaque problème, il faut s'adresser aux surveillants collectivement et de façon professionnelle. Il ne faut pas crier; il ne faut pas cogner sur la porte." Ils ont aussi instauré un système d'entraide pour les détenus qui n'ont rien. Tous les anciens qui le veulent ont du travail et ils ont mis de côté 10 francs chacun pour acheter le strict nécessaire pour les arrivants. Moi, je ne fume pas; ils m'ont donc acheté du sucre, du savon, du café et du lait pour m'aider jusqu'au mois prochain. Ils nous ont dit qu'ils ne veulent pas qu'on vole aux autres. La personne qui vole est bannie des sports pendant un mois, jusqu'au moment où elle fait ses excuses à celui à qui elle a volé. Ils n'avaient pas un air méchant, mais plutôt "professionnel" . Ceux qui ont pris la perpétuité réelle sans possibilité de libération conditionnelle nous appellent, nous autres arrivants,

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