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Lettres de loin en loin

De
122 pages

Une femme, un homme : elle est blanche, il est noir. Elle est française, il est Haïtien. Tout les sépare sauf un désir commun, à travers une correspondance, de confronter sans détours leurs histoire respectives, au passé et au présent, pour vérifier la solidité de l'amitié qui les lie. Enjeux de sexe, de race, de classe, de pouvoir, de mémoires : en cartographiant sans complaisance les vastes territoires de la différence, ces lettres tracent un chemin fragile dans la nuit de l'incompréhension et de la violence inarticulée où s'abolissent tous les dialogues.


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couverture

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

“Qui de vous ou de l’Haïtien m’écoute et me comprend ?

Qui de moi ou de l’Etrangère vous parle et se défend ?

 

2004 : bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, ouverture d’une période dite de transition démocratique, et arrivée sur l’île d’une mission des Nations unies. Un an plus tard, c’est la rencontre entre deux individus que tout oppose : un écrivain haïtien qu’on dit engagé, athée et libertaire. Une française, employée des Nations unies, qui a d’autres croyances.

Entre eux, contre eux, une Histoire reçue en héritage et des visions du monde peut-être irréconciliables, dont témoigne la correspondance qu’ils entretiennent alors.

Confrontés au grand et universel malentendu dont la différence fait le lit, se heurtant, à leur corps défendant, aux limites de l’échange, qu’ils poursuivent avec une obstination généreuse et ce courage qu’il faut pour demeurer soi-même, affrontant leurs altérités respectives, au risque du conflit, dans un dialogue toujours plus périlleux à mesure qu’il s’émancipe des lieux communs pour s’approcher d’une réalité impossible à désigner par des mots confortables et qui ne changeraient plus, les deux correspondants construisent au fil de ces lettres surprenantes, dérangeantes, la médiation fragile d’une parole audacieuse qui confère enfin sa vérité à l’expérience humaine de leur rencontre.

Agée de trente-cinq ans, Sophie Boutaud de la Combe vit actuellement, avec son mari et sa fille, en Haïti, où elle occupe, depuis 2006, le poste de porte-parole de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH).

 

Ecrivain, poète, intellectuel engagé, Lyonel Trouillot, écrit (en français et en créole) et vit à Port-au-Prince, en Haïti. Toute son œuvre romanesque écrite en français est publiée par Actes Sud.

Photographie de couverture : © image100/Corbis

 

ŒUVRES DE LYONEL TROUILLOT

DEPALE, pwezi, en collaboration avec Richard Narcisse, éditions de l’Association des écrivains haïtiens, Port-au-Prince, 1979.

LES FOUS DE SAINT-ANTOINE, roman, éditions Deschamps, Port-au-Prince, 1989.

LE LIVRE DE MARIE, roman, éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1993.

LA PETITE FILLE AU REGARD D’ÎLE, poésie, éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1994.

ZANJ NAN DLO, pwezi, éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1994.

LES DITS DU FOU DE L’ÎLE, Editions de l’île, 1997.

THÉRÈSE EN MILLE MORCEAUX, Actes Sud, 2000.

RUE DES PAS-PERDUS, Actes Sud, 1998 ; Babel no 517, 2002.

LES ENFANTS DES HÉROS, Actes Sud, 2002.

BICENTENAIRE, Actes Sud, 2004 ; Babel no 731, 2006.

L’AMOUR AVANT QUE J’OUBLIE, Actes Sud, 2007.

 

© ACTES SUD, 2008

ISBN 978-2-330-09157-6

 

Sophie Boutaud de la Combe

Lyonel Trouillot

 

 

LETTRES

DE LOIN EN LOIN

 

une correspondance haïtienne

 

 
ACTES SUD
 

Le cœur n’a qu’une seule bouche

 

Extrait du poème de Paul Eluard,

Jeunesse engendre jeunesse.

 

Pour elle et lui, et les autres.

 

N’y a-t-il pas, hélas, de bonnes raisons d’avoir confiance ?

 

VIRGINIA WOOLF,

Lettre à un jeune poète.

 

Nous ne nous sommes pas reconnus dans le silence, nous ne nous sommes pas reconnus dans les hurlements… Nous nous sommes regardés dans le miroir de la mort. Nous nous sommes regardés dans le miroir du sceau insulté, du sang qui coule, de l’élan décapité, dans le miroir charbonneux des avanies.

 

HENRI MICHAUX,

La Lettre.

AVERTISSEMENT

 

Au moment de la rédaction de cette correspondance Sophie Boutaud de la Combe n’occupait pas encore le poste de porte-parole de la Mission des Nations unies en Haïti. La rencontre, l’échange pouvaient donc avoir lieu, de personne à personne. Le jeu caché dans le “je” pouvait être mis en mots, en scène. Mise en mots, mise en image, retour de miroir. Rien n’est donc plus vrai ni plus faux que l’indice biographique. Chaque voix disant sa vérité tout en constituant ce qu’on pourrait appeler un personnage. D’où la plongée permanente à la fois dans la mémoire et l’imaginaire. Ce qui peut faire qu’il ne s’agisse pas simplement de deux individus se donnant la réplique au nom de leurs ancrages dans le réel mais aussi d’un théâtre intime, chacun y tenant à la fois pour l’autre le rôle de l’adjuvant et de l’opposant.

 

SOPHIE BOUTAUD DE LA COMBE et LYONEL TROUILLOT

OUVERTURE

 

Gestatrice du commencement j’ai toujours écrit.

Enfants terribles de ma bouche les mots m’en ont fait vivre, et croire et taire pour finalement, à cette île arrachée à l’âpre, radeau fier tant bahuté, m’arrimer.

Côte-d’Ivoire, Mali, Israël. J’écris pour tous ceux que je n’ai pas croisés. Pour ces visages camaïeux qui font virer le gris au bleu. De ces regards qui vous bousculent, vous balancent leur réalité comme un je t’aime.

Soudan, Timor, Palestine. Nul pays d’infortune ne m’est un pays tiers : j’écris parce que Haïti.

Enfin, de moi à vous : transhumance de celle que je suis venue enraciner, j’écris pour m’arracher à ma condition d’étrangère. A moi. A tout.

J’écris des mots qui m’appellent, des mots qui sinon resteraient orphelins. J’écris de cette fertilité de mère qui a du mal à croire que ces mots sont les siens.

LETTRE SUR TA BEAUTÉ

 

La première. Car ce qui fut au commencement n’était ni l’aube ni la pierre, ni les monstres ni les cratères. Au commencement, le rien, il y eut tant de ratages. Ecrire fut quelquefois le pari du failli. Mon pays, mes amours, tout mourait dans ma bouche.

Quelle correspondance entre l’homme et l’absence ?

Bien sûr il n’y eut pas que la mala hora, j’aurais pu ne jamais t’écrire, voire te conter les joies de ma petite histoire. Connais-tu l’expression “la belle amour humaine” ? Naïvement, d’où qu’elle vienne, souvent à mes dépens, j’ai toujours cru que la beauté était porteuse d’humanité.

Réelle ou inventée, je t’écris parce que tu es belle. J’écris à la beauté ma lettre d’espérance. Mais si les mots parlent trop mal pour donner corps à la poésie, alors nos lettres seront tristes.

J’écris pour te toucher. Et dans ma peur physique de ne pas te toucher.

DE NOS SENS

 

On croise souvent les gens avant de les connaître. De vous je ne savais rien. Choisissant de vous écrire et d’en lire le retour passionné, je matérialise aujourd’hui la distance qui sépare nos corps autant que nos idées. Depuis, je vous ai lu. J’entends aussi. Il est, même en littérature, des jouisseurs et des chatouilleurs de vertu qui s’hypnotisent dans la poursuite de leurs appétits. Je n’ose pourtant croire que votre talent n’ait d’autre objet que de coucher des femmes sur des lits de papier.

LE CHANT DU MONDE

 

Je confesse la vanité non de vouloir vous posséder mais de vouloir défendre votre cause.

Appétits, dites-vous ? Le mien importe peu mais le vôtre, Madame…

Et puis, de la Psychologie de masse du fascisme aux défilés carnavalesques, tout ne ramène-t-il pas à ça ?

Quel mal y a-t-il à vous dire : “Je vous ferais l’amour, Madame qui passez, Madame si tu voulais, on irait à l’hôtel.”

LETTRE SUR ÇA

 

Un corps. Minuscule. Avec ma peau pour seul refuge. Un corps. Des milliers de cellules. Chair humaine. Sang. Sel. Mon corps. Piège ridicule pour évadés des îles Sous-le-Vent. M’ouvrir. Suer. Jouir. Miel. Suc.