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Leur guerre préférée

De
320 pages
De 1935 à 1945, ce récit entremêle deux guerres. Il y a la grande, la vraie, celle des combats de 40/45 qui fauche des millions de vies humaines. Et puis l'autre guerre, la petite, la mesquine. Celle-là ne tue pas avec des armes mais à coups de mots qui dévastent les coeurs et ravagent le quotidien. Et, d'une guerre à l'autre, se déroule sous nos yeux le destin de Lorenzo et Claudia, un jeune couple pris au piège des conflits intimes et des tourmentes de l'Histoire du XXe siècle. D'autres pourraient juste survivre. Eux se battront pour la liberté.
Voir plus Voir moins

LEUR GUERRE PRÉFÉRÉEGraveursdemémoire
JacquesFRANCK,Achille, deMantesàSobibor,2011.
PierreDELESTRADE,Labelle névrose,2011.
Adbdenour Si Hadj MOHAND, Mémoires d'un enfant de la
guerre.Kabylie (Algérie):1956–1962,2011.
Émile MIHIÈRE, Tous les chemins ne mènent pas à Rome,
2011.
Jean-Claude SUSSFELD, De clap en clap, une vie de cinéma
(Récit),2010.
Claude CROCQ, Une jeunesse en Haute-Bretagne, 1932-1947,
2011.
Pierre MAILLOT, Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène,
2010.
GeorgesLEBRETON,Parolesdedialysé,2010.
Sébastien FIGLIOLINI, La montagne en partage. De la Pierra
Mentaàl’Everest,2010.
JeanPINCHON,Mémoiresd'unpaysan (1925-2009),2010,
FreddySARFATI, L'Entrepriseautrement,2010.
ClaudeATON,Ruedescolons,2010
Jean-Pierre MILAN, Pilote dans l'aviation civile. Vol à voile et
carrière,2010.
Emile JALLEY, Un franc-comtois à Paris, Un berger du Jura
devenuuniversitaire,2010.
AndréHENNAERT,D'uncombatàl'autre,2010.
PierreVINCHE, Àlagauchedupère,2010,
Alain PIERRET, De la case africaine à la villa romaine. Un
demi-siècle auservice del'État,2010.
Vincent LESTREHAN, Un Breton dans la coloniale, les pleurs
desfilaos,2010.
HélèneLEBOSSE-BOURREAU,Unefemmeet sondéfi,2010.
Jacques DURIN, Nice la juive. Une ville française sous
l'Occupation (1940-1942),2010.
CharlesCRETTIEN,Lesvoiesdeladiplomatie,2010.
Mona LEVINSON-LEVAVASSEUR, L'humanitaire en
partage.Témoignages,2010,
DanielBARON,Lavie douce-amèred’unenfant juif,2010.
M.A. Varténie BEDANIAN, Le chant des rencontres.
Diasporama,2010.DANIÈLECHINÈS
LEURGUERREPRÉFÉRÉE
Ombresetlumièresfamiliales.1935/1945
L’Harmattan)7-0-?.7:?7=’
-’38:#>9:A !3>A%:35A,8(*/,16<"B2"##D
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©L'HARMATTAN,2011
5-7,ruedel'École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-54700-1
EAN:9782296547001ÀSimonet Raoul«Laviedechaquehommeestuncheminverssoi-même,
l’essaid’un chemin,l’esquissed’unsentier.
Personnen’estjamais parvenuà être entièrement lui-même,
chacun,cependant,tendàledevenir,l’undansl’obscurité,
l’autredans plusdelumière,chacun commeil peut. »
HermannHessePremière PartieLalettrecachetée
«Detoutefaçon,tout va tropvitedansles premiersinstants… »
PhilippeRaulet
Enmars1944,àParis,letempsesttrèsfroidetilaneigé.
C’est presque une fatalité, tous les hivers de guerre sont plus rudes
que ceux des temps de paix. On n’ypeut rien. C’est une accumulation de
calamités les unes sur les autres: le froid sur la faim, la faim sur la peur,
lapeursurl’absence,l’absencesurledésespoir.
Chez nous au 4, les clefs sont dans la serrure. Comme ma mère est
vissée sur son tabouret de travail, elle gagne du temps en restant assise
quand quelqu’un vient à la maison. Ne viennent que les patrons avec
lesquelselletravaille etmesgrands-parents:lesGerbinietlesBeccari.
On frappe, ou on sonne, et on rentre sans attendre de réponse.
L’habitudeestprise.
Il a frappé, d’abord doucement, deux petits coups secs et puis encore
deuxcoups.Mamèreaentendu.Elledit:
-Entrez!
Elle l’a dit une fois, d’abord distraitement et puis sans réponse l’a
répété, unpeuinquiète. Elle pensequec’estsûrementlebottier Dolinqui
1vient chercher sa paire de tiges . Les chaussures ne sont pas prêtes. Dolin
va devoir attendre, assis sur une chaise derrière l’établi de ma mère et il
parlerasansarrêt.
C’est assommant ces gens qui jacassent sans pause, qui ont peur du
silence, qui colmatent les trous du temps, pour exprimer un fatras de
chosesinsignifiantes,ouinintéressantespourlesautres.
1Latige,ouencoreempeigne, estledessusdelachaussure.Lui Dolin, c’est sur son frère qui est un peu simplet, sur les clientes
quinesontjamaissatisfaites,surlaruequiestmalfréquentée…
Mon père appelait ces gens qui parlent beaucoup: les bouches
inutiles. Je crois qu’il avait emprunté cette expression au théâtre de
SimonedeBeauvoir.
Mamèrerépète:
-Entrez,maisentrezdonc!
Derrière la porte, personne ne bouge. Alors, elle finit par se lever. Ce
n’est sûrement pas Dolin. Il connaît les habitudes. C’est pénible ce temps
qu’elle perd, quand les gens sont timides ou réservés ou trop bien élevés,
ou pas encore au fait des habitudes de la maison. Ils l’obligent à se
déplacer.
Dans l’entrée, elle s’apprête à ouvrir la porte. De l’autre côté, quelque
chose résiste, une main qui freine l’ouverture, et une voix qui dit
doucement:
- Claudia, n’aie pas peur, n’aie pas peur ma chérie, c’est moi, Enzo,
oui,c’estmoi,jetedis.N’aiepaspeur…
Ma mère sent qu’elle va chanceler, c’est sûr, cette voix, la sienne,
celledemonpère,elle l’areconnue.Elle l’entend,elle n’ycroitpas,c’est
trop beau, un rêve, une hallucination … Elle tire vers elle la poignée qui
résisteencore.Ellenecomprendpascequisepasse.
Lui,del’autrecôtédelaporte,ilcraintdelâcherlapoignée.:
Ellevaêtresaisiedelevoirets’évanouir.Alors,ilmurmureencore:
-C’estmoiClaudia,jesuisrentré,jesuislà.N’aiepaspeur…
Au bout d’un millier de secondes de plomb, avec d’infinies
précautions, il pousse lentement devant lui le battant de la porte, pour
entrerdanscetappartementdontiln’ajamaisfranchileseuil.
-C’estmoiClaudia,jesuisrentré,jesuislà.N’aiepaspeur…
Mon père est là, devant ma mère. Il est aussi grand et aussi large que
l’ouverturedesdeuxbattantsdelaporte.
Il estaussibeauquelorsqu’ellel’avupourladernièrefois,quatreans
plus tôt, en avril 40, à Dieulouard, quand ils se sont aimés deux nuits et
qu’ils ont conçu Génio. Un peu amaigri, mais moins qu’elle ne le
redoutait. Elle le regarde sans bouger. Bouger, c’est à coup sûr tomber,
foudroyée par l’émotion. Alors lui, il s’avance, il n’a qu’un pas à faire.
Sesbrasserefermentsursoncorpsetlasoulèvent.
Il va la broyer, elle le sent. À force de la serrer si fort, son corps va
absorberlesien. Ill’étouffedebaisers.Ellevacille,selaisseemporterpar
unevaguedéferlanteetfermeles yeux.
14Une étreintequidurel’éternité.
Quand il la repose enfin sur le parquet, il la regarde de partout en la
faisantpivotersurelle-même:
-Tues plusbelle qu’avant,encoreplusbelle, monpetitamour…plus
qu’avant…plusquedansmesrêves.
Ma petite femme, je te jure, je rêvais toutes les nuits de toi, et le
matin au camp, je décrivais aux copains la belle femme qui était la
mienne. Je leur parlais de tes cheveux et de tes lèvres et de ce rouge
baiserquit’allaitsibien.
Y’en avait un, Rémi, un Parisien comme moi, il disait tout le temps:
«Tu as de la chance, Gerbini, de revoir ta femme dans tes rêves. Moi,
j’ai beau fermer les yeux, prendre ma tête dans mes mains, je ne vois
même plus son visage… Rien qu’un trou noir. J’entends sa voix, certains
mots qu’elle prononçait, mais son visage… le néant… Je n’ai même plus
dephoto…»C’étaitterriblepourmoidevoircetypepleurer.
De nouveau, il la prend dans ses bras. Respire son cou, s’approche
lentement de sa bouche, de cette haleine aimée, ressurgie tout à coup
intacte dans sa mémoire. Il l’embrasse avec la passion de l’homme qui a
tellementrêvédecebaiserduretour.
Elle,peuàpeu,areprissesespritsetditdoucementens’écartant:
-Attends…Attends,jeveuxtemontrerquelquechose.
Pendant qu’elle se dirige vers la chambre, il regarde autour de lui,
interrogelesilencedel’appartement:
- Lesenfantsnesontpaslà?OùestSandra? Etoùestmonfils?
- Sandraest à l’école,ta mère est partie livrer des tiges et elle a
emmenélepetit.
Elle se hisse à la hauteur d’une étagère de l’armoire et en retire un
livredePrix.Undeces trèsbeaux ouvragesàtranchedoréeetcouverture
decartoncouleurcarmin.
Mon père le reconnaît, c’est le Prix de ses onze ans, le Prix de l’Ecole
de la République, La Petite Fadette de George Sand, décerné à l’issue de
saseuleannéedeclasseenFrance.
À la fin de l’année scolaire, il avait été félicité par le maître,
encouragéàpoursuivredes études,enraisondesesfacilités:
- Il faut que tu continues, Lorenzo, ce serait dommage de t’arrêter
maintenant.
15Mais, quand le maître s’était déplacé chez mes grands-parents pour
tenter de vaincre leurs réticences, mon grand-père Maurizio avait refusé
énergiquementdelatête,etdittelunmoulinàparolesenrayé:
-Cen’étaitpaslapeinedevousdéranger,non,cen’étaitpaslapeine.
Commeilauraitditàundémarcheuràdomicile:
- Non, merci bien, on a besoin de rien, rien du tout. Passez votre
cheminetlaissez-noustranquilles!
Maurizio pensait que les études étaient inutiles pour faire un bon
ouvrier comme lui et ramener rapidement de l’argent à la maison. Il ne
voyaitpoursesfilsqu’unseuldestin:celuidutravailmanuel.
Le maître avait insisté, argumenté, face aux deux parents aussi sourds
l’un que l’autre: son élève Lorenzo était doué, il avait appris le français
en peu de temps, et en un an de scolarité, venait d’obtenir son Certificat
d’Etudes. Il pourrait bénéficier d’une bourse et d’autres aides de l’Etat.
Il, lui le maître, s’engageait à le recevoir le soir pour lui donner un coup
demainafindefaciliterlesdevoirsetlesleçons…
MaisMauriziohochaitlatête,obstinément.
La main sur la poignée de la porte,au moment de quitter mes grands-
parents, le maître avait regardé Lorenzo son meilleur élève, avec un voile
de tristesse et un léger haussement d’épaules plein de lassitude, qui
semblaitexprimersondécouragement:
- Il n’yarienàfaire!
Ma mère revient dans l’entrée de l’appartement avec le livre de Prix.
Monpèrelereconnaît,saitcequ’ilcontient.
En 1939, avant son départ à la guerre, il y a glissé une certaine
enveloppe blanche, fermée, scellée au dos avec un cachet de cire rouge,
rond,aussi épaisqu’uneolive.
La lettre porte le tampon de la poste. Elle est restée propre dans le
livredePrix.Pasdetache,pasderature.
Sur le dessus de l’enveloppe, écrits de la main de mon père, à l’encre
violette,unnometuneadresse:
*9;3-5!41$2’,), +945;:9
#&84!575=<%0<65==5
/<-;".(!5;
16L’écriture est fine, élancée, régulière, les lettres fermes et bien
formées. Pas d’hésitation dans la calligraphie de mon père. Il semble
s’êtreisolépour écriredanslecalmeetladéterminationpersonnelle.
Ma mère prend la lettre bien à plat sur samain ouverte, la désigne
etladirigeverslapoitrinedemonpère:
- Qu’est-ce que c’est ça? Ouvre! Ouvre-la!Je veux savoir.
Pourquoi as-tu écrit cette lettre, adressée à toi-même? Pourquoi?… Et
pourquoil’as-tu écritejusteavantdepartiràla guerre?…Çafaitplusde
4ansqu’elleestdanslelivre?...Non? Etpourquoilacire?...
Aufuretmesure,savoixdevientdeplusenplusblanche.
Mon père s’approche, pose deux doigts sur les lèvres de ma mère.
Il touche les mots et les mots s’interrompent… Prenant la lettreavec
précaution, il la retourne. La vue du cachet de cire intact ébauche un
légersouriresursonvisage:
- Je savais, Claudia, que tu ne l’avais pas lue. Pendant des années, je
mesuistorturéàl’idéequetulalirais.
À la guerre, tout le temps, au stalag, dans les fermes allemandes, à
Rawa, je te voyais enlever la cire… déchirer l’enveloppe… trembler en
lisantlecontenu.Touslesdétailsd’unfilm étaientlàbienenplace…
Je te voyais pleurer, crier de rage en découvrant la vérité, déchiqueter
la lettre, réduire le papier en confettis. Je voyais des larmes qui peu à peu
séchaient sur tes joues, j’entendais ton cœur qui martelait une décision
irrévocable.
Monpèrebaisselatête,etplusbas:
- Tu l’aurais lue, Claudia,… Tu ne m’aurais jamais pardonné…
Jamais…
Ma mère est sans voix.Atterrée. Même sous la plus intense torture,
aucunsonnepourraitsortirdesabouche.
La lettre cachetée se dresse à présent comme un rempart entre eux.
Elleparalyselajoiedesejeterdenouveaudanslesbrasl’undel’autre.
Sanshâte,monpèreprendlamaindesafemme,cherchesonregard:
- Je le savais, Claudia. Tu aurais lu cette lettre… Tu ne m’aurais
jamaispardonné…
Brûle-la. Ça, c’est le passé. Ne cherche pas… À quoi bon,
maintenant… Je ne peux pas effacer ce que j’ai fait. Aujourd’hui, ce qui
compte, c’est toi et moi et nos enfants,et la vie qui ne sera plus la même.
Jetelejure…
Onvaêtreheureuxmaintenant…Brûle-la. Faisvite.
17Dans la petite bassine en émail blanc, qui sert à notre toilette du soir,
ma mère a posé la lettre, lentement, comme un automate, après une
longuehésitation.
Avant d’approcher l’allumette, elle a regardé encore une fois mon
père.Pourêtresûre.
-Brûle-la,a-t-ilrépété.
En se consumant, les morceaux de papier se sont tordus et la cire,
aprèsavoirfondu,aprisl’apparenced’unpetitmorceaudeboiscalciné.Lepoildansl’œuf
Jem’appelleSandraGerbini,
Jesuisnée en1937,
37ruedelaChapelle àSaint-Ouen
DépartementdelaSeine.
Aumomentdema naissance,magrand-mère
Emiliaavait37ans.
Jusqu’à20ans,j’aivécurueGermainPilon.
Mesgrands-parentsvivaientau20,
MatanteBianca au24,
MatanteMilena au23etnousau4.
Onn’apasoccupétoutelarueànoustous,
Maisc’esttoutcomme.
Bien sûr, enyréfléchissant, ni vous ni moi ne pouvons rien faire de
cesdonnées.J’aijusteenviedelessignalerpourcommencer.
Autantvouslediretout desuite: chercher le poil dans l’œuf étaitune
des nombreuses expressions imagées d’Emilia, ma grand-mère
maternelle.
Elle définit bien le climat de mon enfance, les disputes de mes parents
entre eux, les affrontements entre mes grands-parents et mes parents, la
guerre entretenue par mes quatre grands-parents… Tout cela pendant 28
ans.
Commesurleschampsdebatailles,lescombatssanguinairesdesmots
cessèrentfautedecombattants,quandmonpèreestmorten1964.
19À cette date, certains Capulets et Montaigus de ma famille avaient
encore des armesen réserve.Mais lesprotagonistesne surent pasquoi en
faire quand les victimes en première ligne, mon père et ma mère, furent
anéantis,l’unfauchéparlamort,l’autre écraséeparlechagrin.
Après la mort de mon père, il restait de la haine dans les paquetages,
mais ceux qui voulaient encore s’en servir ne trouvèrent plus
d’adversairesdevanteux.
J’ai souvent pensé que si ma mère et mon père avaient moins aimé
leurs parents respectifs, s’ils avaient su se préserver, prendre de la
distance, faire front ensemble contre leurs géniteurs, si nous avions
habitéloindesgrands-parents,ilsauraientpuêtreheureux.
Enfin heureux… Avec des bonheurs simples de gens simples, qui ont
des enfants et les élèvent bien, avec les ambitions du cœur et des
convictionsmilitantesexaltantes.
Mais les membres de ma famille vivaient à quelques mètres les uns
des autres. Quand passagèrement, ce ne fut pas le cas, à cause de
l’éloignement géographique, certains s’arrangèrent pour gommer celui-ci
etserapprocherauplusvite.
Chercher le poil dans l’œuf: autant dire chercher la bagarre. À propos
de tout et de rien, pour un oui pour un non, comme aurait dit Nathalie
Sarraute.
Ouvrir les hostilités. Asséner des mauvais coups à celui qui ne s’y
attend pas. Blesser, gratter la plaie pour la faire saigner et l’empêcher de
guérir.Chercherlapetitebête,lachatouiller,l’envenimer,lafaireenfler.
Chercher querelle à l’autre dans une débauchede mauvaise foi, de
méchancetés gratuites, de propos qui font mal, avec le dessein de toucher
auvif,dedéstabiliser.
Et au final, déclencher le feu d’artifice de la violence verbale et
pourquoipas,physique.
Des étincelles de mots qui partent comme des fusées incontrôlables
dansuncielnoir,irrattrapables,inscritesdansl’horizon,ineffaçables.
Ahuris, abasourdis, assommés par le bruit et l’inattendu, on les
regarde passer, on se protège comme on peut avec les bras au-dessus de
latêteetl’échine courbée.Ellesvousretombentdessus,encorebrûlantes,
elles endommagent la peau, ouvrent des brèches dans la chair, sentent la
poudre,donnentlanausée.
20Elles ne s’éteignent pas ou mal. On croit que c’est fini. C’est juste un
entracte.Çarepartira.
Il m’a fallu du temps pour comprendre ce qui animait les êtres de ma
famille.
Certains aujourd’hui me paraissent plus des jouets de destins
malheureuxqueréellementhabitésparleMal.
Ilm’afallucomprendreetpardonner.
Comprendre avec le temps. Pardonner fut plus long et demanda plus
de volonté, de sagesse, de paix intérieure. Ce qui est beaucoup plus
difficile que ce que prétendent les prêcheurs de bonnes paroles
lénifiantes,négligeantlatourmenteindélébiledessentiments.
Pardonner, oui, peut-être, sûrement même, au prix d’efforts, de
compromis intimes avec ce qui a bataillé en moi durant tant d’années:
lesargumentsdecondamnationetceuxdel’indulgence.
Mais où sont à présent ceux qui ont fait du mal à leurs proches? Au
fond de leur tombes froides, ils ne peuvent plus répondre de leurs actes,
ni s’amender en reconnaissant leurs erreurs, allons, disons-le sans haine:
leursfautes.
Je leur pardonne et veux écrire pour témoigner de ce gâchis, dû à
l’ignorance, à la rudesse et à la sauvagerie de nos origines. Et aussi
évoquer ce terreau de ma prime enfance grâce auquel et contre lequel je
mesuisconstruite.
J’aime, j’aimerai toujours la Sicile, c’est mon creuset, mon berceau
d’amour,leparfumnostalgiquedemavie,macoquilledeBotticelli.
Mais, il a manqué à la vie de ma famille, à cause de nos origines, un
peu de polissage, un peu de vernis déposé sur l’âpreté naturelle. Alors,
alors oui, la vie aurait été … autre, mais ce n’est pas de cette vie
imaginairequejeveuxvousentretenir,maisdelavraie.
Ce que j’écris sur ma famille est vrai. Vrai pour la sincérité. Faux
peut-être à cause de l’approximation et de certaines inexactitudes. Je
n’exclus pas de me tromper parfois. Je bricole ce que je peux avec
l’oublieuse mémoire, le mélange de mes souvenirs, ceux de mes proches
encorevivantsetmessentimentsàl’égarddetous.
21La frontière entre le Vrai et le Faux est insaisissable, autant dire
inexistante. Ma mémoire tient lieu de juge de paix et régente aujourd’hui
cequ’ilconvientderetenir.Quatrepointscardinaux
«Ilditqu’ildoit avoirsa part.Il ditqu’onn’écritpassi rienn’estlàà nous
astreindre, àdésirersans cessequ’undû luisoit versé.»ChristianGarcin
Comme tous les enfants du monde, j’ai eu quatre grands-parents. Ils
étaient nés à Catane en Sicile, à quelques rues les uns des autres. Issus
d’une même ville, ils n’avaient en commun que cette origine
géographique.Pourlereste,leurSicilianitén’était quediversité.
Sicilianitérimeavec dignité, fierté,vanitéet docilité.C’est àdire avec
Luigi,Emilia,MaurizioetMaria.
La dignité, c’était mon grand-père maternel Luigi. Un homme doux,
plus souvent dans les nuages que les pieds sur terre. Un philosophe,
pacifique, bon jusqu’à l’innocence. Son enfance et sa jeunesse à Catane
avaient fait de lui un homme cultivé, modeste, aimant les autres, les
rapportshumainscourtoisetfréquents. Il était incapabledefairedumalà
unemoucheet…encoremoinsàunepoule.
Pendant la guerre, mon oncle Martial avait réussi à acheter une poule
vivanteaumarchénoiret s’était empressédel’apporterchez mesgrands-
parentsmaternelsoùtoutelafamilleavaittrèsfaim.
Emilia s’apprêtait à lui tordre le cou, comme elle l’avait vu faire dans
son enfance par son frère aîné, à Catane. Elle se réjouissait à l’avance
d’offrir à sa famille un repas de fête, dans cette période de vraie disette
alimentaire.
23Mais Luigi s’était opposé à ce massacre avec une véhémence
inhabituelle chez lui. Il s’était emparé de la poule, l’avait longuement
caressée comme pour lui signifier qu’elle venait d’échapper à un sort
cruelet, énergiquement,l’avaittransportéesurlebalcon.
Très vite, il lui avait construit un abri avec des planches, du carton
enduit de goudron etun perchoir. Surlesoldu balcondutroisième étage,
il avait disposé un peu de terre qu’il allait chercher de temps à autre dans
le square des Abbesses, afin que les petites pattes aient l’illusion d’un
vraipoulailler.
Le corps de la poule s’étoffa, le rendement de ses œufs était aléatoire,
puis elle se fit vieille. Depuis longtemps, Emilia avait renoncé à faire
cuire un jour la volaille, respectant on ne sait pourquoi l’attachement de
Luigi, qui tous les matins sur le balcon, par tous les temps, donnait à sa
poulettedupaintrempédansl’eauouquelquesfeuillesdesalade.
La gallina était apprivoisée, réclamait presque à heures fixes sa pâtée
avec son bec tapant sur le carreau de la chambre. J’étais petite, cette
locataire me faisait peur. Mon grand-père Luigi m’en disait le plusgrand
bien, chaque fois qu’il revenait avec l’œuf qui m’était destiné. Mais rien
n’yfaisait. Elle m’inspirait des craintes et sa présence sur le balcon ne
facilitaitpaslesjeux.J’étaistoujoursauxaguets.
La fierté, c’était Emilia, ma grand-mère maternelle. Elle
s’enorgueillissait des talents de Luigi, son mari, de la beauté de ses filles,
de son balcon fleuri de géraniums admiré par les passants de la rue
Germain Pilon et d’un don de rebouteuse qu’elle devait certainement à sa
propremère.
Et surtout, elle crânait de ne rien devoir à personne. Depuis son
arrivée en France, en 1923, elle avait gagné en indépendance tout ou
presque tout ce qu’une femme de son époque pouvait conquérir. Elle se
moquait du qu’en dira-t-on, de la désapprobation scandalisée dont elle
pouvaitfairel’objetdanslacommunautésicilienneàcertainsmoments.
J’en veux pour exemple, sa coupe de cheveux à la garçonne en des
temps où la femme sicilienne, même à Paris, ne renonçait pas à son
chignon. Anecdote qu’elle me raconta souvent avec une fierté largement
affichée.
Emilia pouvait être courageuse et fière jusqu’aux limites de la
provocation.
24À Catane, dans son enfance, sa famille avait touché le fond de la
misère. Elle s’en souvint toute sa vie. Le peu d’aisance que l’existence à
Parisluiprocura,ainsiqu’àsafamille,luiparutleparadis.
Pendant la guerre, comme on le verra par la suite, ce fut aussi la reine
duculotetdeladébrouillardisepouracheterchaquematin aumarchédes
Abbessesdequoinourrirsafamille.
La vanité, l’insolente assurance, c’était Maurizio dit Riccio. Mon
grand-père paternel. Il était assez bel homme malgré sa taille moyenne.
Imbu de sa personne, il se trouvait beau et d’une allure irrésistible. Ses
certitudesnelequittaient jamais:
-J’airaison,etvouslesavezbien!
C’était sans conteste un bon ouvrier de pied, sobre, grand travailleur,
matinal, taciturne et secret. Quand il était assis derrière la vanghitta, il ne
levait pas la tête de la paire de chaussures qu’il réalisait, tant qu’il n’était
pasparvenuàla findela commande.Dansla corporationdela chaussure
deluxe,il étaitappréciéetnemanquaitpasdetravail.
Dehors, son travail terminé, il arpentait les rues du quartier des
Abbesses, regardait, observait, se postait au coin du Rendez-vous
Montmartrois,enhautde larueGermainPilon,le regard fixésur cequ’il
pouvait apprendre au sujet de mes autres grands-parents, entrait dans le
bureaudetabac,jouaitauxcoursesetachetaitsescigarettes.
De retour chez lui, derrière son établi, tout en rangeant ses outils sur
la vanghitta, comme on aligne des soldats de plomb, il se livrait à des
cogitations silencieuses. Le plus souvent, elles débouchaient sur des
projets malsains. Homme froid et maître de lui-même, je ne l’ai jamais
vus’emporter.Desmotscyniquessuffisaientàtoucheretenvenimer.
Tant qu’il le put, il se servit de malveillance pour atteindre les
Beccari, Luigi qu’il traitait de lâche sans pantalon, et Emilia qui n’était à
ses yeuxqu’unefemmetroplibre.Endeuxmots:unedévergondée.
Pour lui, Luigi n’était pas un homme, en tout cas, pas un vrai: il ne
fumait pas, n’avait pas de maîtresse, sortait exclusivement avec sa
femme, ne goûtait pas le plaisir des cartes au Rendez-vous Montmartrois,
n’aimaitpaslescoursesdechevaux.
Maurizio était doublement jaloux de Luigi, marié à Emilia, (dont il
aurait bien aimé faire sa maîtresse) et qui lui était largement supérieur
dans le métier de la chaussure. Il était ouvrier de pied uniquement, alors
que Luigi était un créateur qui, non seulement possédait les sept métiers
delachaussure,maisraflaitdesPrix Internationaux.
25S’ajoutait, sans doute aussi, le complexe d’une certaine ignorance
culturelle qu’il enrobait de suffisance, compensant sa dévalorisation
intérieurepardescomportementsarrogants.
Le peu de culture et d’ouverture d’esprit, dont il faisait preuve dans la
viedetouslesjours,nes’expliquaitpasparsesorigines.
Il était issu d’une famille de la bourgeoisie catanaise, dans une fratrie
de cinq enfants, juste après une sœur aînée brillante, puis suivi d’un autre
garçon et de deux filles. En tant que premier fils, avait-il été l’objet
d’attentes parentales démesurées et irréalistes? Avait-il déçu dans
l’enfance par des comportements de garnement ? Fut-il particulièrement
différent des autres enfants au point de susciter d’incessantes
comparaisons défavorables? Ecrasé par sa sœur aînée? Raillé par le
garçon et les filles qui le suivaient? Aucune de ces hypothèses ne
l’emporte. Sa prime jeunesse recèle bien des mystères. Il était sans doute
levilainpetitcanardd’uneportéedecygnesplutôtbiennés.
Les autres frères et sœurs de Maurizio firent de solides études et des
carrières honorables comme leurs parents, dans la politique, la
magistrature, les hautes administrations. Lui n’apprit pratiquement rien à
l’école et se retrouva, par hasard, apprenti chez un cordonnier de Catane,
avantdes’engagertrèsvitedansl’armée.
La docilité dans le couple, c’était Maria, ma grand-mère paternelle.
Elle venait d’une famille très pauvre de pêcheurs. Sa mère avait donné
naissance à trois filles sans père, avant de rencontrer un brave homme
aveugle qui éleva les enfants comme les siens. Malgré l’affectueuse
bonté de son beau-père, Maria se considéra toute sa vie comme une
bâtarde.
Emilia, mon autre grand-mère, ne manquait pas de le lui rappeler de
manière allusive, quand elles se disputèrent en permanence, après le
mariagedemesparents:
-Moi,aumoins, commara,jesaisquiestmonpère!
Emilia n’était ni une sainte ni un modèle de charité. Elle savait
décocher des flèches acérées à ceux qui l’attaquaient et même aux
autres!Ellevisaitjuste,làoùellesavaitfairemal.
26Maria ne fréquenta pas l’école. Durant toute sa vie, lire et écrire
demeurèrent des compétences interdites. Quand elle était petite, tandis
quesamère etsessœurs aînéesfaisaientdesménages etdescourseschez
les bourgeois de Catane, elle restait à la maison et assistait son beau-père
danssesactivitéslimitées.
Parlantdesesjeux d’enfantplustard,elle meracontaqueverssix ans,
elle s’amusait à tirer les sourcils broussailleux de son beau-père assoupi
sur son lit. Mais aussi, que jamais celui-ci ne la gronda une seule fois de
l’avoir privé de son sommeil. Les paupières de ses yeux vitreux
semblaient s’animer. Il se levait et comprenait que la petite s’ennuyait. Il
l’attirait près de lui et lui racontait une histoire de sa propre enfance, du
temps où il pouvait encore courir avec ses frères sur les rochers, au bord
demer.
À l’ombre des vieux rafiots du port, le beau-père de Maria rafistolait
et consolidait des filets de pêcheur. Maria l’accompagnait, respirait
l’odeur âcre et forte de la mer toute proche, s’asseyait près de lui et
guidait ses mains vers les trous des cordages. Les filets de pèche
revenaient enchevêtrés d’algues, de morceaux coupants de coquillages et
de débris de bois. Le sel et l’eau avaient malmené les mailles.
Patiemment,l’aveugleréparaitlesoutragesdelamer.
Pour Maria, les heures étaient interminables. Mais elle tira de cet
ennui l’amour des coquillages qu’elle ramassait sur la plage et près
desquels elle collait son oreille. Le bruit de la mer, l’enchantement
restitué par la nacre, la berçaient. Et elle patientait jusqu’à ce que la voix
del’aveuglelaramèneverssamodestecontributionjournalièreauprèsde
lui.
À l’adolescence, elle fut placée dans la journée chez un bottier de
Catanepourapprendrelemétierdemécanicienneenchaussures.
Plusieurs ouvriers de pied livraient chaque semaine les chaussures
terminées et s’attardaient dans la boutique. L’un d’eux, Maurizio, un peu
plusjeunequelesautres,regardaitavecinsistancelesrondeursnaissantes
et le joli minois de Maria. Elle feignait de fixer son ouvrage tout en se
sachantobservéeparcejeunehommequiluiplaisait.
Sansdoutecemanège amoureux fut-ilrapportéà lamèredeMariaqui
décidapromptementderetirersafille decelieudangereux etdela garder
àlamaison.Ma grand-mèren’appritdoncaucunmétier.
27Pour seule distraction, elle se promenait le soir dans les rues de son
quartier misérable d’A Chivita, entre les murs des immeubles assommés
parlachaleurdujouràpeineestompéeetquelquefoissurlagrandeplage
deCatane.
Ses sœurs aînées, loin de former une escorte sûre, favorisaient les
rendez-vous de Maria et de Maurizio. Bientôt, il fallut marier les
tourtereaux,lesrondeursdeMariaayantprisdel’ampleur.
Les jeunes mariés ne reçurent en cadeau de noces que colères et rejets
delapartdelafamilledeMaurizio. Epouser une fille d’A Chivita
représentait un déshonneur pour les Gerbini, une tache qu’il fallait laver
au plus vite en refusant de recevoir Maria, cette fille d’une banlieue
populaire dont on ne voulait même pas prononcer le nom. Maurizio, par
cette incartade matrimoniale, avait failli au proverbe sicilien: «Prends
de la terre sur le fumier de ta maison et si tu ne le trouves pas, achète-le
à prix d’or. » On n’était pas du même monde, pas de la même classe
sociale. Il convenait de les tenir à l’écart, elle, cette Maria, Maurizio qui
s’étaitmésallié,etleurprogéniture, lepetit Lorenzo.
Assez vite lassé de sa jeune femme après la naissance d’Eugenio, son
secondfils,MauriziopartitàGênesoùuncompatriote,rencontrépendant
laGrandeGuerre,luiavaitdécrochéunbontravail etunsalaireattractif.
Maria ne fut pas dupe. Derrière cet éloignement, il y avait, à n’en pas
douter, une histoire de femmes. Ne sachant pas comment exprimer sa
rancœur à cet homme volage qui ne se souciait pas de donner des
nouvelles, elle traversait Catane certains jours et jetait des pierres sur le
balcondupremier étagecossuoùvivaientlesparentsdesonmari.
Elle souffrait. Une nuit, seule et malheureuse, elle se lacéra les seins
avec la pointe d’un couteau. Le fait-divers fut relaté dans le journal local.
Maurizio rentra précipitamment de Gênes, offrant en partage à sa jeune
femmeunetenaceinfectionvénérienne.
Aprèsune période d’accalmie,ildécidadepartir gagnersavieàParis.
Illaissafemmeet enfantsàCatane,nonsans avoirfaitlapromesse deles
appelerbientôtprèsdelui.Lepassage Davy
«Onnerestepasdansle mariagepourlesraisonsquinousy ontamenés:
mêmelorsqu’elless’yprolongent,d’autresl’ontenvahi.»HervéBazin
En 1925, mon grand-père Gerbini arrive en France tout seul et dans
ses lettres promet à sa famille de la faire venir prochainement. Il promet
longtemps, diffère le regroupement en invoquant des raisons
économiques, envoie quelques mandats à Catane. Sa femme et ses deux
fils, recueillis parles parentsdeMaria,viventplutôtmal cetteséparation.
Lesressourcessontmaigres.
Un jour, Maria trouve un papier dans la boîte aux lettres. Illettrée, elle
ne peut le lire. Elle pense qu’il s’agit d’un laissez-passer envoyé par
Maurizio. Un feu vert pour Paris. Elle attend ce moment avec tant
d’impatience qu’elle y voit de la part de son mari un signe
d’encouragement et d’autorisation de départ. Maria ne manque pas
d’espoir.ElleestsûrequeMauriziodésirelessiensauprèsdelui.
Crédule, ayant réussi à réunir dans sa famille le prix des trois billets,
elle part pour la France avec ses deux fils âgés de dix et huit ans. C’est le
grand dénuement. Ils n’ont pratiquement rien, quelques maigres effets
dansunevaliseencarton malficelée.
Dans le wagon qui les emmène loin de leur terrenatale, les garçons se
conduisentenpetitsadultesresponsables, éventent levisage rougideleur
mèreàl’aided’unjournal.Auxarrêtsdansles gares,ilsdescendent surle
quaiprendredel’eau.Mariasouffredelachaleuretdelasoif.
29Personnen’aprévenuMauriziodel’arrivéeinopinéedessiens.
À la gare de Lyon, sous une pluie battante, les trois voyageurs non
attendus montent dans un taxi parisien. Lorenzo l’aîné, qui comme sa
mère et son frère cadet ne parle pas un mot de français, tend au chauffeur
le bout de papier sur lequel est notée l’adresse du domicile paternel:
c’est le verso d’une enveloppe reçue à Catane sur laquelle Maurizio
notaitsonadressed’expéditeur.
Les deux garçons regardent fiévreusement le trafic et sont surtout
impressionnés par les moteurs d’autobus qui, à l’avant des véhicules,
ressemblent à des groins d’animaux. Le trajet dans les rues de la capitale
française est interminable. Il se peut que le chauffeur ne suive pas le
parcours le plus direct pour arriver passageDavy, près de la porte Saint-
Ouen!
Le taxi s’immobilise devant le petit immeuble parisien où loge
Maurizio. Quand les trois occupants en descendent, ils n’ont même pas
d’argent français pour régler le prix de la course. Que des lires! Dont le
chauffeur bien entendu ne veut pas! Le ton monte, le chauffeur se fâche,
ouvre la portière, s’engouffre dans l’entrée de l’immeuble et tape sur le
carreaudelaconcierge:
- C’est ici Maurizio Gerbini? Oui?… bon, très bien, veuillez me
régler le prix de la course… Vous vous débrouillerez avec ces
rastaquouères, ils n’ont que de l’argent italien. Je n’en veux pas de leurs
lires… Payez-moi, je suis pressé!Ah! C’est sûr, j’aurais mieux fait de
meméfieravantdeleschargerdansmontaxi!
La concierge de l’hôtel Davyest une brave femme. Elle connaît
Maurizio Gerbini, pas beaucoup il est vrai, car il ne rentre pas souvent
chezlui,maiselleneveutpaslaissercespauvresgenssurletrottoir.
Le regard de Maria est hébété. De malaise, elle en a oublié de
reboutonner son chemisier mouillé de sueur et sa gorge apparaît comme
livréeàl’impudeur.
Lesgarçons portent sur le visage les marques de l’inquiétude et ne
pensent pas à s’abriter de la pluie sous la porte cochère de l’hôtel. Leurs
vêtements légers d’Italie sont à présent trempés. Lorenzo serre
maladroitemententresesjambeslavalisequisegondole.
Bientôt, le chauffeur ressort de l’hôtel, un peu calmé par la somme
verséeparlaconciergeet continuedemarmonner:
-Desritals!CommesiàParisonmanquaitd’étrangers!
30Ce soir-là, Maurizio en rentrant à l’hôtel, d’abord sidéré par la
présencedesafamilledanslecouloir,reprendvitesesesprits.
Il déclare à Maria qu’elle n’a rien à faire en France, qu’il va la
reconduire elle et les enfants à la gare dès le lendemain. D’ailleurs, dit-il,
elle le voit bien, on ne peut pas dormir à quatre dans cette minuscule
chambred’hôtel.
Les garçons supplient. Le plus jeune, Eugenio, s’élance vers son père
etseserrecontrelui:
- Non, papa… Non, garde-nous avec toi, c’est toi notre papa… Tu
nous as beaucoup manqué, pas vrai Lorenzo?Dis-lui comme on était
malheureuxlà-basàCatanequandilestparti…
Le frère aîné, le visage fermé, serre les dents et se contente de
confirmer par un hochement de la tête. Il a dix ans et déjà une certaine
maturitéquantàl’analysedessituationsdelavie.
Et puis, il sera toujours le fils chéri, partisan de sa mère, qu’elle soit
défendable ou non. Face à son père, ou contre lui, il apprendra peu à peu
ànepasl’estimerbeaucoup.Justeàleredouter.
Lui, Lorenzo, il a déjà compris confusément que les trois voyageurs
sont des indésirables, gênants pour l’existence de célibataire de son père.
Ce qu’il ignore comme les deux autres, ce sont les incartades paternelles.
Car, c’est encore un homme à femmes, Maurizio, à Paris comme à
Gênes, où il était parti travailler en laissant une première fois sa famille.
De ce séjour à Gênes, en plus des gonocoques, il avait ramené à Catane
desdettesdejeu.
Dans la chambre d’hôtel parisien, devant le refus de son mari de les
garder auprès de lui, Maria se jette sur le lit et pleure. Loin de pouvoir
s’arrêter, elle pleure de plus en plus bruyamment. C’est une femme
simple,sansretenue,totalementdésespérée.
Les sanglots de sa femme affolent Maurizio qui pense au voisinage de
l’hôtel. Àcontrecœur,ilcèdeetlance:
- Tais-toi, ça va… On s’arrangera. Zitta! Zitta!Silence! Ce n’est pas
lapeined’ameutertoutlequartier!
D’une chambre d’hôtel, on passe bientôt à la location d’un deux-
piècesetlafamillereconstituée,malgrélacolère deMaurizio,commence
àvivoteravecunsalaired’ouvrierdepied.
31À Paris, Maria éleva ses deux fils selon les principes de la mère
méditerranéenneetsurtout…àl’instinct.
L’aîné, Lorenzo, son fils chéri, fut toujours son préféré et elle ne se
cacha pas pour lui accorder des faveurs refusées au cadet Eugenio.
Certes, en termes de nourriture et de vêtements, elle ne marquait aucune
différence entre les garçons. La distinction était plus subtile et ailleurs:
elle éprouvaitunorgueilgrandissantàvoir Lorenzodevenirunpetitcoq.
Quand il fut en âge de courir les filles, elle manifesta une fierté toute
personnelle, comme si la collection de conquêtes amoureuses relevait un
peu de son éducation. Le tableau de chasse de son fils s’inscrivait en
résultats tangibles de ses actions journalières. L’accès à la virilité, sa
maîtrise, ses manifestations, tels des faits d’armes glorieux, ma grand-
mèreprenaitsoindes’en gargariserauprèsdesesproches.
Elle reproduisait avec son fils un schéma plein de contradictions
qu’elle connaissait bien: être fière d’avoir à ses côtés un mari volage et
parallèlement,ensubirlesconséquencesdésastreuses.
Ce qu’elle inculquait à son fils aîné, jour après jour, par ses attitudes,
tenait en peu de mots. Il n’était pas nécessaire de les exprimer. Ils
s’imprimaientdanslesactes:«Lesfemmes, çase prend, çasejette !»
Lorenzo, dans sa jeunesse, intégra le modèle paternel, les paroles
maternelles et prit sans embûche la digne succession de son père
séducteur.
Avec Eugenio, les attitudes de Maria furent maternelles, sans plus.
Elle n’avait qu’un projet limité pour lui: qu’il entre en apprentissage,
comme cela avait été le cas pour Maurizio, possède un métier pour
subveniràsavied’adulteetsafuturefamille.
Quant à la manière dont il se comporterait avec les femmes, elle, pas
plus que Maurizio, n’entrevoyait de filière particulière. Il cheminerait
commebonluisemblerait.
Les deux frères, qui s’adoraient, connurent une jeunesse disparate.
Trois points communs les rapprochaient: le goût du travail et de l’effort
(à douze ans, ils étaient déjà apprentis), la passion du sport: le vélo,
l’athlétisme,lanatationetl’amourinconditionneldeleurmère.
Pour le reste, ils se différenciaient beaucoup. L’aîné, mon père, le
beau gosse, jouait les Don Juan de fin de semaine dans les différents bals
où il pouvait draguer des filles. Son frère, lui, passait discrètement ses
journées dans l’atelier de fourreur où il avait été embauché et le soir
rejoignaitlestadedeSaint-Ouen.
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