Louis Pierre Dufaÿ

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A partir de documents d'archives, l'auteur a reconstitué l'itinéraire de Louis Pierre Dufaÿ, collaborateur fidèle de Sonthonax et Polverel qui ont mis en place une politique anti-esclavagiste dans un contexte particulièrement difficile de guerre raciale à Saint-Domingue (aujourd'hui Haïti). Le résultat est surprenant et très contrasté : il n'est ni le diable que décrivent les colons attachés au maintien de l'esclavage ni l'apôtre que soutiennent les abolitionnistes, même si l'abbé Grégoire le cite parmi "les hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs et Sang-mêlés".
Publié le : mercredi 1 avril 2015
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EAN13 : 9782336374093
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Kronos 80KrKronos 80 ISSN : 1148-7933KrISSN : 1ISSN : 1148-7933
Kronos 809 782917 232217 ISBN : 978-2-917232-21-7 Prix : 52 € SPM Éditions S.P.M.Prix : 52 € SPM SPMSPM9 79827998127798122793122723122723127217 Éditions S.PÉditions S.PÉditions S.P .M. .M. .M.
ISSN : 1148-7933
9 782917 232217 SPM Éditions S.P.M. SPM9 782917 232217 Éditions S.P.M.
couv. dufay.indd 1 18/03/15 10:36:29 18/03/15 10:36:2918/03/15 10:36:2918/03/15 10:36:29 18/03/15 10:36:29 18/03/15 10:36:29Livre dufay.indb 1 18/03/15 15:04:40
Livre dufay.indb 2 18/03/15 15:04:40Louis Pierre Dufaÿ
conventionnel abolitionniste
et colon de Saint-Domingue
1752-1804
Livre dufay.indb 3 18/03/15 15:04:40Du même auteur
Édition de la pièce de François Marie Bottu, La Liberté générale ou les colons
à Paris. Pièce de théâtre présentée, annotée et commentée par. Première
édition depuis 1796. Paris, SPM, coll. Kronos, 2010
Hommes de couleur,
députés des colonies à la Convention nationale (détail)
Lesueur n’a pas cru nécessaire de représenter le député blanc, ce sont les députés
de couleur qui l’ont naturellement intéressé, car ayant un intérêt évident pour le
spectateur. L’abbé Grégoire avait prédit quelques années plus tôt la présence d’un
député noir au sein du Sénat français : « Un jour des députés de couleur franchiront
l’Océan pour venir siéger dans la diète nationale, et jurer avec nous de vivre et de
mourir sous nos lois. »
Lettre au citoyen de couleur et nègres libres de Saint-Domingue et des autres îles françaises de
l’Amérique, 1791, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 53.
Gouache découpée de Lesueur.
Cabinet des arts graphiques du musée Carnavalet D16 616/Roger Viollet
Livre dufay.indb 4 18/03/15 15:04:40Jean-Charles Benzaken
Louis Pierre Dufaÿ
conventionnel abolitionniste
et colon de Saint-Domingue
1752-1804
Préface de Marcel Dorigny
Ce volume est le quatre-vingtième de la collection Kronos
fondée et dirigée par Eric Ledru
SPM
2015
Livre dufay.indb 5 18/03/15 15:04:40REMERCIEMENTS
Ce travail n’aurait jamais vu le jour sans l’accord désintéressé de mon éditeur, M.
Eric Ledru, qui a accepté la publication des multiples citations de documents in extenso
– rares et inexploités, il est vrai – et qui a passé de nombreuses heures à le lire à mes
côtés et à me prodiguer ses conseils.
Je remercie également Madame Pouliquen, conservateur honoraire des Archives
d’Outremer, qui, pour la seconde fois, a relu attentivement ce long travail et m’a aidé
à corriger nombre d’erreurs de tous ordres.
Je remercie MM. les professeurs Bernard Gainot de Paris I, et Marcel Dorigny de
Paris VIII, qui m’ont conseillé et encouragé à tous les stades de cette longue quête.
Je remercie M. le professeur Jeremy Popkin de l’Université de Kentucky, qui, alors
que je la cherchais en vain depuis longtemps, m’a apporté la certitude de ce qui n’était
pour moi qu’une probabilité, concernant la mort dans le massacre général des Français
à Haïti en 1804 de Louis Pierre Dufaÿ.
Je remercie enfin le personnel du CARAN, du CAOM, du SHD, et tout
particulièrement, MM. Jacques Dion, Thierry Pin, Pascal Gallien pour leur aide bienveillante, ainsi
que Madame Sabine Barnicaud conservatrice du Palais du Roure à Avignon, aujourd’hui
décédée.
Illustration de couverture :
Séance du 16 pluviôse an II à la Convention nationale.
Dufaÿ (levant son chapeau ?) et ses collègues Belley et Mills
y donnent l’accolade au président Vadier
Dessin de Monsiau
DR
© SPM, 2015
Kronos n° 80
ISSN : 1148-7933
ISBN : 978-2-917232-21-7
Editions SPM 16, rue des Écoles 75005 Paris
courriel : Lettrage@free.fr - site : www.editions-spm.fr
DIFFUSION – DISTRIBUTION : L’Harmattan
5-7 rue de l’Ecole-Polytechnique 75005 Paris
Tél. : 01 40 46 79 20 – télécopie : 01 43 25 82 03
– site : www.harmattan.fr
Livre dufay.indb 6 18/03/15 15:04:40À ma femme et à mes enfants
Livre dufay.indb 7 18/03/15 15:04:40Carte de Saint-Domingue
Collection particulière
Livre dufay.indb 8 18/03/15 15:04:41« Plus de liberté générale à Saint-Domingue, plus de
colonie pour la France.
Qui voudra attaquer leur liberté accordée par le bienfaisant
décret du 16 pluviôse sera vaincu. »
Discours prononcé par C. Laveaux, député de Saint-Domingue,
ele 3 jour complémentaire an V au Conseil des Anciens
« Mon propre jugement m’a convaincu que, si vous faites
tourner la base de la Révolution, des principes à la propriété,
vous éteindrez l’enthousiasme qui a jusqu’à présent soutenu la
Révolution, et vous ne mettrez à sa place rien que le froid motif
du bas intérêt personnel, incapable d’animer, qui se fanera
encore et dégénérera en une insipide activité. Mais, mettant à
part toutes considérations, c’est une chose essentielle que la
partie organique de la Constitution s’accorde avec les
principes ; et, comme cela ne paraît pas le cas du plan qui vous est
présenté, il vous serait mieux de le renvoyer à une
commission qui serait chargée de l’examiner, comparativement à la
Déclaration des droits, pour marquer les endroits où ils sont
en opposition, et préparer les amendements qui les rendent
conformes l’un à l’autre ».
Discours de Thomas Paine à la Convention
le 19 messidor an III-7 juillet 1795, Le Moniteur, t. XXV, p. 171.
« La confrontation des textes anti-esclavagistes et des textes
racistes [de Bernardin de Saint-Pierre] tire ici tout son intérêt
de ce qu’elle remet en lumière cette verité que seules sont
solides les prises de position issues du raisonnement et de
l’esprit de principes adoptées à froid pour ainsi dire. […]
Antiesclavagiste cependant ne signfie pas anti-colonialisme. ».
Yves Bénot, Introduction à son édition du Voyage à l’île de France
de Bernardin de Saint-Pierre, Paris, François Maspéro,
coll. La découverte, 1983, p. 18-19.
Livre dufay.indb 9 18/03/15 15:04:41Livre dufay.indb 10 18/03/15 15:04:41Préface
par Marcel Dorigny
Louis-Pierre Dufaÿ est un des personnages de l’histoire de la
Révolution française dont le nom est cité presque systématiquement
dans la quasi-totalité des ouvrages généraux sur la période : son rôle
lors de la fameuse séance du 16 pluviôse an II l’impose. Pourtant qui
était Dufaÿ ? Cet acteur décisif de la journée où fut votée l’abolition
de l’esclavage dans toutes les colonies françaises d’alors reste en fait
un quasi inconnu : sa biographie est soit le plus souvent occultée,
soit donnée de façon des plus fantaisistes, incomplète ou erronée
sur des points essentiels. Cette remarque s’applique tout autant aux
histoires générales de la Révolution qu’aux Dictionnaires spécialisés.
Pour s’en convaincre, une rapide série d’exemples illustrera cette
affirmation. Le Dictionnaire historique et biographique de la Révolution
française et de l’Empire, dirigé par Robinet et publié dans les années
1880, en deux gros volumes, consacre une très brève notice à notre
personnage : « greffier au tribunal et législateur, né à Paris en 1753 ;
était greffier du tribunal du Cap (Saint-Domingue) quand il fut élu,
par cette colonie, le 24 septembre 1793, membre de la Convention et
ne fut admis à y siéger que le 15 pluviôse an III. Le 4 brumaire an IV,
il entra au Conseil des Cinq-Cents et en sortit en l’an VII. » En peu
de lignes il est difficile de cumuler autant d’erreurs grossières et plus
encore d’omissions qui rendent la notice inutilisable… Au début du
eXX siècle, le Dictionnaire des conventionnels de Kuscinski, bien que
plus prolixe notamment sur la carrière prérévolutionnaire de Dufaÿ,
n’en occulte pas moins totalement la séance du 16 pluviôse en II et
l’abolition de l’esclavage sous son impulsion décisive, en fait son
« heure de gloire » dans sa carrière politique, la cause de sa notoriété.
Plus près de nous, François Furet, dans son Dictionnaire critique de la
Révolution française (1988), ne cite pas une seule fois Dufaÿ, pas plus
du reste qu’il ne pose la question coloniale, évoquée seulement à
travers la notice sur Barnave. Plus surprenante est l’absence totale de
Dufaÿ dans le Dictionnaire historique de la Révolution française, publié
Livre dufay.indb 11 18/03/15 15:04:4112 Louis Pierre Dufaÿ
en 1989 sous la direction d’Albert Soboul et de Jean-René Suratteau :
pas de notice et aucune référence dans le corps du texte, alors que
la place des colonies y est relativement importante…
Ainsi, il est clair que Dufaÿ, bien que souvent cité, est resté quasi
inconnu, ou très peu connu. Ce constat met immédiatement en relief
l’originalité et l’audace de la démarche de Jean-Charles Benzaken. En
effet, se lancer dans une biographie savante et quasi exhaustive d’un
tel personnage peut sembler un défi. La publication imposante offerte
aujourd’hui au public montre que l’auteur a su répondre à ce défi.
Le travail publié aujourd’hui est le résultat de recherches multiples au
cœur d’archives souvent dispersées, peu accessibles et dont la teneur se
révèle souvent surprenante et inattendue. Jean-Charles Benzaken s’est
d’emblée heurté à la destruction des archives de l’état civil parisien, ce
qui rend d’une extrême complexité toute reconstitution du milieu
familial et social d’un personnage profondément ancré à Paris, au moins pour
ses années de formation. Le milieu familial a été reconstitué avec autant
de précisions que possible à travers archives notariales, correspondances
privées et documents administratifs les plus divers. A l’appui de sa
démonstration l’auteur n’a pas hésité à citer in extenso les sources (les
Pièces justificatives, soigneusement numérotées) qui pouvaient éclairer tel
ou tel aspect de la vie de Dufaÿ : cette méthode, qui peut parfois dérouter
le lecteur en lui faisant emprunter des chemins détournés, présente à
l’évidence l’avantage de donner l’intégralité des sources pertinentes
pour la compréhension du personnage ; elle a été poursuivie à travers
toutes les étapes de vie et de la carrière complexes de Dufaÿ. Le lecteur
trouvera ainsi non seulement une approche biographique « classique »
du personnage, mais également un très grand nombre de documents
insérés intégralement dans le texte lui-même, documents ayant valeur
de sources. 571 notes, renvoyées en fin de volume, achèvent de donner
à cette publication une valeur documentaire inestimable.
Dufaÿ est resté dans l’histoire l’orateur qui a emporté le vote du
fameux décret d’abolition de l’esclavage par la Convention le 16 pluviôse
an II (4 février 1794) ; il a été présenté, en toute ignorance de sa trajectoire
biographique, comme un fervent adversaire de l’esclavage colonial,
victime des plus horribles dénonciations des colons. Les recherches de
J.-C. Benzaken montrent que la réalité fut beaucoup plus complexe :
avant la Révolution, devenu « habitant » à Saint-Domingue, il fut
propriétaire sucrier et par conséquent lui-même propriétaire
d’esclaves, sans émettre alors la moindre critique envers la société coloniale
esclavagiste… Rappelons que ce comportement était alors largement
Livre dufay.indb 12 18/03/15 15:04:41Préface 13
partagé dans ce monde insulaire tropical, bien éloigné des débats qui
agitaient la métropole : celui qui était libre et disposait d’un minimum
de fortune achetait ou louait des esclaves. Toussaint Louverture n’a pas
eu un comportement différent, contredisant en partie la légende qui a
été construite autour de lui par une hagiographie bien peu soucieuse des
faits historiques. Dufaÿ semble ne s’être rallié à l’abolitionnisme qu’à
partir du printemps de 1792, au contact des Amis des Noirs, puis des
commissaires civils Sonthonax et Polverel arrivés sur l’île en septembre
suivant.
Jean-Charles Benzaken a fixé trois objectifs à son travail de longue
haleine sur Dufaÿ :
- Retracer aussi fidèlement que possible ce que fut la vie d’un
personnage aussi mal connu et malmené par la plupart des auteurs
qui ont évoqué son rôle. Par cette démarche, la complexité et
l’enchevêtrement de ses intérêts devaient être mis en évidence ;
de même que ses liens d’amitiés avec Rochambeau, qui fut amené
en 1803 à commander les troupes destinées à rétablir l’ordre
esclavagiste à Saint-Domingue.
- Conduire une étude minutieuse des relations de propriétés et
d’affaires au sein du milieu colonial où il a vécu avant la Révolution
et encore à son retour sur l’île, après la fin de son mandat de député
au Conseil des Cinq Cents ;
- Quelle fut sa conception de l’esclavage et surtout de son abolition,
alors même qu’il fut conduit à jouer lui-même un des rôles
principaux dans ce processus. Un autre point important se devait
d’être évoqué : Dufaÿ, à l’extrême fin de la période coloniale de
Saint-Domingue, a-t-il eu un point de vue clair sur le processus
d’indépendance des colonies, et en l’occurrence de Saint-Domingue
même ? Ici les conclusions de l’auteur sont sans ambiguïtés :
Dufaÿ a été un adversaire résolu de ce processus conduisant à
la « liberté des colonies », à travers laquelle il voyait venir à très
brève échéance la mainmise de l’Angleterre sur les îles détachées
de la France. Son « projet colonial » n’était certes pas formulé avec
clarté, mais son schéma excluait l’indépendance.
L’ironie cruelle de la fin de sa vie, enfin connue relativement bien
grâce à ce travail recoupé avec une publication familiale récente, est que,
adversaire déclaré de l’indépendance, il s’est trouvé devoir rester dans
erle nord de l’île après le 1 janvier 1804 et la naissance de la République
Livre dufay.indb 13 18/03/15 15:04:4114 Louis Pierre Dufaÿ
d’Haïti, alors même que Rochambeau qui était resté son ami avait dû
évacuer le territoire. Ainsi Dufaÿ, risquant d’être massacré avec les autres
Blancs encore sur place, préféra le suicide, avec son épouse,
probablement au début du mois d’avril 1804.
Le livre de Jean-Charles Benzaken est ainsi une importante
contribution à la connaissance de plusieurs domaines importants. D’abord la
société prérévolutionnaire, tant à Paris qu’à Saint-Domingue, à travers
les multiples activités de Dufaÿ ; notamment ses démêlés financières
et foncières à Paris d’abord puis dans la grande colonie; puis le rôle
personnel de ce personnage dans la Révolution, depuis ses relations avec
les commissaires civils jusqu’à son élection comme député et ce qui fut
son « grand rôle » dans l’abolition de l’esclavage de février 1794 ; enfin,
les recherches de J.-C. Benzaken nous montrent la trajectoire du « héros »
du 16 pluviôse après son retour à Saint-Domingue, y compris ses projets
d’installation foncière dans le cadre d’une société où la « liberté
générale » semblait définitivement acquise.
Surtout, cette étude étant centrée sur un personnage jusqu’alors
non étudié, nous assistons à la mise à jour d’un homme infiniment
compliqué, tant dans sa vie privée que dans ses comportements publics,
et c’est bien là que réside l’art de la biographie.
Livre dufay.indb 14 18/03/15 15:04:41Avertissement nécessaire
Dans une contribution au colloque Sonthonax, intitulée « Sonthonax vu par les
dictionnaires », parue dans la RFHOM, t. 84 (1997), n° 316, p. 113, Roland Desné écrivait :
« Dans le cas d’un personnage aussi méconnu que Sonthonax cette recherche [dans les
dictionnaires et manuels] me semble s’imposer tout particulièrement, ne serait-ce que
pour essayer de comprendre comment un nom, une œuvre, peuvent s’éloigner de la
mémoire collective ».
Que dire alors de Louis Pierre Dufaÿ qui fut le bras droit de Sonthonax à
SaintDomingue pendant l’année cruciale de 1793 et qui fut envoyé en qualité de député de
la province du Nord à la Convention pour expliquer et justifier le décret de la Liberté
générale que les Conventionnels transformèrent, le 16 pluviôse an II, en décret
proclamant l’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies françaises.
La biographie, comme le remarque très opportunément Jean-Louis Donnadieu, est
par définition un genre historique très difficile. Celle de Louis Pierre Dufaÿ en est une
illustration parfaite. En effet, le chercheur se heurte d’emblée à une difficulté majeure :
la destruction de l’état civil parisien à l’époque de la Commune et les nombreuses
lacunes des archives de Saint-Domingue dans les derniers mois de l’expédition de
Leclerc-Rochambeau et au moment de la proclamation de l’indépendance d’Haïti en
janvier 1804.
Comme si cela ne suffisait pas, de par son action politique Louis Pierre Dufaÿ, qui
avait déjà tout intérêt à dissimuler un certain nombre de faits capitaux pour s’élever
dans la société, s’est heurté toute sa vie pourrait-on dire à la haine des colons qui ont
évidemment tout fait pour le dénigrer, n’hésitant pas à accentuer, à déformer la vérité
pour servir leur cause.
On comprend dès lors qu’un chercheur aussi sérieux et scrupuleux que Kuscinski
ait pu écrire dans son Dictionnaire des conventionnels, Paris, 1916 : « Les documents que
nous avons consultés sur ce personnage, tant au ministère des colonies qu’aux Archives
nationales, ainsi que des notices qu’il a publiées pour sa défense, sont tellement
contradictoires qu’il est bien difficile d’y démêler la vérité ».
Déjà dans un article paru quelques années plus tôt dans la revue Révolution française,
1891, t. 21, p. 289-306, intitulé « Les lacunes de l’état civil des conventionnels », Kuscinski
écrivait avec honnêteté : « Quand on consulte les notices consacrées aux hommes de
la Révolution dans les biographies générales, universelles ou autres, on est frappé de
l’insuffisance d’indications sur leur état civil. De dates de naissance, peu ou point. De
dates de décès, on en trouve davantage, et encore celles qu’on nous donne sont souvent,
trop souvent, erronées, sinon inventées à plaisir ». Et il concluait : « Disons en terminant
que, s’il est impossible d’espérer qu’on aura jamais toutes les dates de naissance des
conventionnels, il est cependant probable qu’on en découvrira peu à peu parmi celles
qui sont encore inconnues, une assez grande quantité pour que le nombre de nos
desiderata soit notablement réduit. Peut-être même suffira-t-il d’avoir signalé ici ces points
obscurs de l’état civil des conventionnels pour susciter, de la part de nos lecteurs, des
communications qui combleront plus d’une lacune. »
Livre dufay.indb 15 18/03/15 15:04:4116 Louis Pierre Dufaÿ
Signalons au passage que Kuscinski ne parle nulle part de Dufaÿ dans son article.
Nous pouvons offrir aux lecteurs et à la mémoire de Kuscinski le lieu et la date de
sa naissance ainsi que le lieu et la date, à quelques jours près, de sa mort.
Nous citerons chaque fois que cela sera nécessaire le document original in extenso
ainsi que sa source, afin de déjouer le plus possible les interprétations fallacieuses.
Le lecteur jugera si nous sommes parvenus à faire revivre la figure de ce personnage
si controversé. En outre, nous souscrivons à la formulation de Gabriel Debien : « La
série des aperçus généraux sur l’histoire de la Révolution qui fit de la colonie de
SaintDomingue un État indépendant n’est pas sur le point de s’achever. Tous les ans, sous
des titres divers, sont publiés des articles sur des ouvrages qui sont avant tout des
recueils de considérations. Devant l’imbroglio de la documentation inédite et la rareté
des sources publiées on préférerait des recueils de textes, mais ce n’est pas la mode du
moment. » Notes d’histoire coloniale n° 63, Les travaux d’Histoire sur Saint-Domingue,
chronique bibliographique (1957 et 1958), p. 277-278.
Ce travail cherche donc à atteinde un triple but :
- Écrire la biographie d’un acteur marquant, emblématique de la première abolition
1de l’esclavage, Louis Pierre Dufaÿ. Elle n’avait jamais été faite. Nous avons
particulièrement insisté sur sa vie à Paris avant de partir à Saint-Domingue pour la première fois,
son mariage avec une habitante sucrière. Nous avons également retrouvé la trace de
ses spéculations foncières et immobilières d’abord en France puis sa tentative de prise
de possession de l’habitation qu’il avait achetée dans le nord de l’île, en pleine guerre
raciale dirigée du côté français par celui qui a longtemps été son ami, Rochambeau. A
défaut de disposer de la date au jour près de sa mort, nous recherchons le contexte de
sa mort à Haïti à la fin du premier semestre de 1804.
- Étudier un groupe familial de colons et leurs habitations (il n’avait jamais fait
l’objet d’études auparavant) dans lequel il a évolué plusieurs années à la suite de son
mariage.
L’étude concernant les habitations de la famille proche de Dufaÿ peut paraître, aux
yeux de certains lecteurs, autonome, voire indépendante. Comme en outre, elle est
d’une lecture un peu fastidieuse, car il s’agit essentiellement de documents notariés,
ces lecteurs pourront aller directement de la fin du chapitre I à la page XXXX, et laisser
de côté l’annexe II consacrée aux papiers d’Agoult.
Nous examinons aussi le versant politique, c’est-à-dire le rôle de Dufaÿ dans les
assemblées nationales pour emporter le vote de l’abolition de l’esclavage, puis pour
la défendre.
C’est la période la mieux connue de la vie de Dufaÿ, c’est-à-dire sa vie politique, qui
s’étend de son entrée à la Convention à sa sortie du Conseil des Cinq-Cents. Mais il est
certain que plusieurs ouvrages récents, celui de Florence Gauthier, Triomphe et mort du
droit naturel en Révolution, daté de 1992, et son article « Inédits de Belley, Mills, Dufay
députés de Saint-Domingue, de Roume et du Comité de Salut public, concernant le
démanèlement du réseau du lobby esclavagiste en France », les articles d’Yves Bénot,
« Comment la Convention a-telle voté l’abolition de l’esclavage ? », ainsi que son livre
La démence coloniale sous Napoléon, celui de Jean Daniel Piquet, cité ci-dessus, ainsi que
celui intitulé L’arrestation de Sonthonax et Polverel en 1794 : Robespierre réceptionne une
dénonciation de Belley, Mills et Dufay contre un suspect, ainsi que celui intitulé Robespierre
et la liberté des noirs en l’an II, d’après les archives des comités et les papiers de la commission
Courtois, enfin le livre de Jeremy Popkin, You are all free, The Haitian Revolution and the
Abolition of Slavery, Cambridge University Press, 2010, se sont largement penchés sur
Livre dufay.indb 16 18/03/15 15:04:41Avertissement nécessaire 17
son action politique. Nous avons également largement mis à contribution les travaux
de Bernard Gainot. Voir la bibliographie pour les références complètes.
- Étudier le cas de Dufaÿ dans son positionnement face à la question de l’abolition,
c’est aussi se demander : sa position a-t-elle été commune ou différente de celle des
autres acteurs à l’époque de l’abolition, puis de la restauration de l’esclavage ?
Comme l’indique bien son titre, cette étude nous a donc permis d’étudier les deux
versants, très liés de la carrière de Dufaÿ. Tout d’abord, le versant économique, en
suivant « les liaisons d’habitations » dans l’acception la plus simple de ces termes,
c’est-à-dire les relations humaines mais aussi les mouvements de capitaux concernant
les habitations à l’intérieur de la famille de sa femme et de ses alliés, d’abord à l’époque
de son premier mariage à Saint-Domingue sous l’Ancien Régime, puis lorsqu’il se lance
pour son propre compte à partir de l’an IV. Ensuite le versant politique, déjà évoqué
ci-dessus.
Cette biographie est dans le droit fil de l’édition de la pièce de théâtre de Bottu, La
Liberté générale ou les colons à Paris, que nous avons publiée en 2010 ; elle s’intègre enfin
dans un essai de reconstitution de l’évolution, sous le Directoire et le Consulat, des
membres du premier cercle qui entouraient Sonthonax et Polverel lorsqu’ils ont donné
la Liberté générale aux esclaves à Saint-Domingue dans l’été 1793.
Livre dufay.indb 17 18/03/15 15:04:41Livre dufay.indb 18 18/03/15 15:04:41I
De la naissance jusqu’au premier départ
pour Saint-Domingue
Dans l’Avertissement que nous avons qualifié de nécessaire, nous avons
évoqué les dires et les manœuvres des colons. Il faut dès à présent préciser
que parmi les colons qui connaissent Dufaÿ et qui l’attaquent il nous semble
que l’on doive distinguer trois catégories. Ceux qui l’ont connu à l’époque
où il est arrivé pour la première fois à Saint-Domingue et où il s’est marié,
c’est le cas par exemple de Barré Saint-Venant, qui quitte d’ailleurs la colonie
erle 1 mai 1788 ; ensuite les colons qui l’ont connu au moment où il était
un familier des commissaires nationaux civils et surtout Sonthonax, par
exemple Fondeviolle et Gervais ; enfin Page et Brulley, colons du Sud de
Saint-Domingue, qui l’ont eu comme adversaire à Paris au moment du 16
pluviôse et dans les mois et années qui ont suivi. Pas un seul semble-t-il
ne l’a connu à Paris avant son premier départ pour Saint-Domingue ou
pendant la période où il a résidé à nouveau à Paris entre 1788 et 1791. Et
Clausson semble être le seul à avoir fait les recherches sur la période qui
précède son premier départ, lorsque le jeune Dufaÿ fait des dettes. Clausson
a d’ailleurs racheté la créance de la veuve Petit-Jean (voir plus loin). Voilà
certainement la raison principale, avec bien sûr la malveillance, qui fait que
les colons sont parfois mal renseignés et commettent des erreurs.
A FAMILLE DE LOUIS PIERRE, VÉRITÉS ET MENSONGESL
Son nom de famille
Et tout d’abord son nom. Kuscinski l’indique dans son dictionnaire
sous le nom de Dufaÿ de la Tour. Et c’est celui que reprendront ensuite
tous ceux qui parleront de lui.
Nous allons d’abord parler du nom Dufaÿ. Ce n’est pas en effet celui
de son père ni le sien jusqu’à sa majorité. Son père s’appelait Faÿ et c’est
Livre dufay.indb 19 18/03/15 15:04:4120 Louis Pierre Dufaÿ
ainsi qu’il signera jusqu’à sa mort. En 1760, sur le certificat mortuaire
de son fils Jean Ferdinand il est nommé Faÿ dit Dufaÿ mais il n’a pas,
semble-t-il utilisé couramment ce patronyme. Quant au patronyme de
la Tour, nous en parlons plus loin.
Fay est le véritable nom de Dufaÿ.
Sa date de naissance est le 19 janvier 1752
Acte d’émancipation de Louis Pierre et de sa sœur Suzanne.
A. N. Y 4915B
Date de naissance
L’état civil parisien ayant disparu dans l’incendie de l’Hôtel de ville
en 1871 on ne connaissait pas avec précision la date de la naissance de
Louis Pierre. Grâce à une lettre d’émancipation, datée du 28 mai 1768,
et sur laquelle nous reviendrons, nous savons qu’il est né sur la paroisse
2Saint-Eustache le 19 janvier 1752 Ainsi par exemple, les informations
que l’on lit dans la brochure de Defrance, p. 50 : « Dira-t-il qu’il était en
minorité quand il a contracté les obligations qui ont donné lieu à ces
diverses sentences ? », et dans les Notes fournies au Comité de Salut
public par les commissaires de Saint-Domingue Page et Brulley, où on lit :
« Nous prouverons que messire Duffay de la Tour, après avoir emprunté
Livre dufay.indb 20 18/03/15 15:04:41De la naissance jusqu’au premier départ pour Saint-Domingue 21
des sommes considérables, impétra la nullité de ses engagements, à la
faveur de l’extrait de baptême d’un sien frère, qui, à cette époque, était
vraiment mineur. », ces informations vont se révéler fausses.
Quant à Kuscinski, il indiquait simplement l’année 1753.
La prononciation de son nom
A propos de la prononciation de son nom, on peut lire, par exemple,
dans la lettre écrite au Haut du Cap le 13 fructidor an VI par Edouard,
echef de brigade, colonel du 2 régiment de troupes coloniales de
SaintDomingue, adressée au citoyen Laveaux, représentant du peuple : « dites
bien des choses honnêtes au citoyen représentant Dufaillit (sic) »
Ses parents
Nous savons peu de choses sur la famille du père, qui était originaire
du département des Ardennes, et plus particulièrement de trois petits
villages, celui de Nouvion Porcien, celui de Launois et celui de Viel
Saint-Rémy. Dans ce dernier, le maire, à l’époque de la Révolution, à la
fin de la Terreur, s’appelle Faÿ et écrit une lettre le 18 thermidor an II
en faveur du curé, un nommé Henri Gilles, qui avait été emprisonné
3et envoyé à Saint-Lazare à Paris de par sa qualité . Les destructions
survenues dans les archives des Ardennes pendant les deux guerres
mondiales, surtout pendant la seconde, nous privent en particulier de
l’état civil et des registres notariés concernant ces localités. Nous savons
cependant que le père de Pierre Faÿ, le grand-père par conséquent de
Louis Pierre, s’appelait Charles Faÿ, qu’il était marchand tanneur en
la paroisse de Nouvion Porcien, province de Champagne, diocèse de
Reims. Quant à la mère de Pierre Faÿ c’est à dire la grand-mère de Louis
Pierre, elle s’appelait Charlotte Lambert. Le père et la mère étaient déjà
morts au moment où Pierre Faÿ s’est marié à Paris. Nous ne savons rien
de l’ascension qui a fait de leur fils un bourgeois de Paris qui apporte
30 000 livres lors de la signature de son contrat de mariage le 4 janvier
1751 avec un très bon parti, la demoiselle Jeanne Marie Chireix.
Ce contrat de mariage nous donne la liste, très instructive, des parents
et amis présents. La voici :
« Savoir de la part du futur, de Jean-Baptiste d’Hooghe, officier
invalide, beau-frère à cause de demoiselle Elizabeth Faÿ son épouse, sœur
du futur.
Et de la part de la demoiselle future épouse, du sieur Pierre Bonvalet
maître tapissier, ayeul maternel, de M. Gilles Anne Regnier, bourgeois de
Paris, oncle à cause de défunte Nicole Bonvalet son épouse, de demoiselle
Marie Regnier, fille, cousine germaine ; de sieur Guillaume Dheulland
graveur géographe du Roi, cousin germain paternel ; de Messire Jules
Livre dufay.indb 21 18/03/15 15:04:4122 Louis Pierre Dufaÿ
François de Cotte, président du Parlement en la seconde chambre des
requêtes du Palais, de Messire Jules Robert de Cotte, écuyer, intendant
général et ordonnateur des bâtiments jardins, arts et manufactures des
bâtiments de Sa Majesté et directeur de la monnaie des médailles de
Sa Majesté ; et messire [blanc] de Cotte, chanoine de Notre Dame, tous
trois cousins issus de germain.
De Messire Jean Coulon, écuyer, conseiller du roi, substitut de M. le
Procureur général du Roi de la Cour des Aides, cousin issu de germain
paternel, de M. Jacques Morel, intendant de Madame la Princesse de
Rohan, de Jean Louis Duhenois, officier de madame la Princesse de
eRohan, de Joseph Fayard, bourgeois de Paris, de M Pierre Lencroux,
procureur au Parlement et de M. Antoine Barbery, tous amis communs
des dits sieur et demoiselle futurs époux ».
Pierre Faÿ et sa future ont réuni autour d’eux des membres de la
bonne société, la meilleure preuve sans doute pour eux d’en faire partie
et dont ils sont certainement fiers. Mais nous constatons l’absence,
apparente du moins, de parents ardennais.
L’inventaire après décès de l’épouse, quelques années plus tard, nous
donne quelques indications sur le luxe des vêtements, de la parure et de
l’argenterie du couple. La garde-robe de l’épouse est estimée 712 livres,
celle de l’époux 514.
Les bijoux sont estimés au total pour les deux époux à 1 234 livres. En
outre « déclare le sieur Faÿ que depuis la mort de son épouse il a vendu
une tabatière d‘or et une montre à boite d’or qui était à l’usage de la
défunte moyennant la somme de 500 livres qui sont les seuls deniers qui se
soient trouvés et qui sont actuellement dans les mains du sieur Faÿ. »
Enfin l’argenterie est estimée au total à 1 783 livres. Dans le même
genre d’objets, on trouve « une épée à poignée garde virole crochet et
bout d’argent, et un couteau de chasse à poignée de nacre de perle garni
d’argent ».
Voilà sans doute l’origine des goûts de luxe dont parleront les colons :
Louis Pierre Dufaÿ a donc été à bonne école et n’a fait qu’imiter son
père.
Nous sommes en revanche mieux informés sur la situation de la
famille de sa mère, grâce à deux inventaires, le premier après décès de
la mère de Jeanne Marie Chireix, inventaire daté du 27 avril 1758, et le
second lors de la mort du père. Nous allons y revenir.
Pierre Faÿ et Jeanne Marie Chireix vont recevoir de la famille de cette
dernière des biens et surtout des sommes d’argent. Ainsi, lors de
l’établissement de leur contrat de mariage, Pierre Bonvalet, maître tapissier,
donne 6 000 livres à sa petite-fille, tandis que son père Gabriel Chireix,
conseiller architecte du roi, juge général des bâtiments ponts et chaussées
Livre dufay.indb 22 18/03/15 15:04:41De la naissance jusqu’au premier départ pour Saint-Domingue 23
de France en la chambre du palais à Paris, donne au jeune couple les
meubles et autres effets trouvés chez Monsieur Chireix, après le décès
de défunte Marie Barbe Bonvalet son épouse, dans un appartement loué
rue Montmartre occupé ci-devant par le sieur Chireix pour une valeur
de 2 316 livres. Cet appartement va être celui qu’occuperont les parents
de Louis Pierre et où celui-ci grandira, avant que le père ne déménage
dans une maison rue Mondétour qui lui appartient, et qui provient de
l’héritage de sa défunte femme.
Grâce aux différents actes notariés que l’on va utiliser, nous avons pu
reconstituer le milieu familial de Louis Pierre et ainsi comparer les
informations avec celles contenues dans l’acte de son mariage, dans
l’interrogatoire pratiqué lors de son arrestation, à son arrivée à Paris, venant de
Lorient, daté du 29 janvier 1794, qui est malheureusement très succinct,
mais les réponses sont évidemment de la bouche de Dufaÿ et non des
racontars de ses adversaires. Et enfin avec les déclarations des colons.
- Et d’abord son acte de mariage : il est le fils de Pierre, brigadier des
gardes du corps du roi, écuyer, et de Jeanne-Marie Chireix.
- Tandis que, lors de son interrogatoire : « A lui demandé s’il ne
s’appelait pas marquis ci-devant, a répondu qu’il n’a jamais été marquis ni
ne s’est jamais appelé marquis étant le fils d’un bourgeois. »
De plus, « A lui demandé, la qualité de son père et où il demeurait
à Paris, a répondu qu’il était fermier des domaines et demeurait rue
4Montmartre au coin de celle du Jour »
- Le colon Barré de Saint-Venant en présence des colons Millet, Nazon
et Deraggis, - c’est d’ailleurs celui qui signe le document qu’il envoie au
5Comité de Sûreté générale - indiquait « Pierre Louis Dufaÿ, né à Paris,
paroisse Saint-Eustache, fils légitime d’un honnête marchand fripier ; ce
citoyen avait laissé une belle fortune à son fils ; celui-ci en fit un rapide
usage et fier des richesses que son père lui laissa, il se crut déshonoré
d’être né dans la classe du peuple ; il prit le titre et les airs de marquis ;
après avoir dissipé presque toute sa fortune il passa à Saint-Domingue ;
il porta dans cette colonie tout le faste d’un grand seigneur, carrosses,
beaucoup de domestiques à livrée, aiducs (sic pour heiduque), et tout
l’appareil de l’opulence, soutenue d’un prétendu grand titre qu’il disait
sortir d’un maréchal de France ». Car, selon eux, « il se disait marquis
et de la célèbre famille de La Tour Maubourg ».
Inutile de dire que, comme dans le cas de ce que dit Dufaÿ sur
luimême, il faut prendre avec grande prudence les assertions des colons
qui écrivent volontiers dans le genre des Vies privées ou les Vies
publiques, dont l’époque était si riche, mais nous verrons qu’il y a toujours,
ça et là – cela leur était nécessaire pour être un tant soit peu crédibles –,
quelques éléments de vérité dans leurs dires.
Livre dufay.indb 23 18/03/15 15:04:4224 Louis Pierre Dufaÿ
Le père de Dufaÿ, au moment de sa mort, s’était appauvri et ne
laissait plus grand-chose si ce n’est des dettes, mis à part les maisons,
au point que le premier tuteur des enfants avait proposé de renoncer
à la succession.
Le père de son beau-père était bien un riche marchand tapissier,
et dans les papiers on trouve un titre de rente de la communauté des
marchands fripiers (voir plus loin). Il y avait d’ailleurs un marchand
tapissier du nom de Pierre Dufaÿ, dans la rue Montmartre. Mais on ne
6sait pas sa parenté par rapport à Louis Pierre .
Selon Brulley (lettre datée du 11 germinal [an II ?] « Notre marquis
de Saint-Domingue était fils de l’homme d’affaires de Bignon, prévôt
des marchands. » Comme Brulley ne donne aucun détail
supplémentaire, il nous faut rester très méfiant. Dans les très nombreux papiers
qui font partie de l’inventaire après décès de Pierre Faÿ, on trouve un
titre de créance de 1 000 livres de rente sur M. Bignon [l’abbé
JeanPaul Bignon] et les grosses de quatre parties de rente sur les aides et
gabelles de 250 livres, chacun appartenant à mondit sieur Bignon… »
(Minutier central, étude LXXVII, carton 358). Nous avons en outre
trouvé dans l’étude CXVIII, carton 501, une mention de ce Bignon,
prénommé Armand Jérôme [le neveu de l’abbé, qui était également
bibliothécaire du Roi]. Ce contrat de rente en faveur de Faÿ figurait déjà dans
l’inventaire après décès de Jeanne Marie Chireix en avril 1758. Nous
avons enfin trouvé la trace d’une procuration passée le 4 fructidor an
IX, chez le notaire parisien Louis Brelut de la Grange, notaire dont
l’officine se trouvait rue Montmartre, puis rue Poissonnière, par une
veuve Bignon, née Jeanne Théophile Faÿ, qui habitait le Tremblay. Mais
nous ne connaissons pas les liens de parenté qui pouvaient exister avec
la famille Faÿ-Dufaÿ.
Tout laisse à penser que les colons, qui désiraient calomnier le plus
possible le député, coupable à leurs yeux d’avoir provoqué l’abolition
de l’esclavage, n’ont pas mené d’enquête sérieuse – peut-être n’en
avaient-ils d’ailleurs ni le temps ni les moyens –, se contentant de bribes
pour reconstituer sa vie, comme on va s’en rendre compte.
Il est temps à présent d’en venir aux faits avérés : Pierre Faÿ, dit
Dufaÿ, était un bourgeois de Paris, marié à Jeanne Marie Chireix dont
il eut trois enfants : Louis Pierre, né le 19 janvier 1752, Suzanne Sophie,
née le 13 mars 1755, enfin nous avons trouvé un acte de décès de la
paroisse Saint-Eustache concernant le dernier enfant, Jean Ferdinand,
âgé de 3 ans 9 mois, daté du jeudi 22 mars 1760, « décédé d’hier rue
Montmartre [et qui] a été inhumé au cimetière ». Cet acte nous révèle
qu’à cette date la mère de Louis Pierre était déjà décédée. Elle est en
effet morte le 8 avril 1758.
Livre dufay.indb 24 18/03/15 15:04:42De la naissance jusqu’au premier départ pour Saint-Domingue 25
Le moment de la mort de celle-ci semble être l’apogée de l’aisance
de la famille. Du moins c’est ce qui nous apparaît grâce à l’inventaire
déjà mentionné d’autant que nous avons un point de comparaison
constitué par le contrat de mariage dont nous avons parlé ci-dessus
entre le père et la mère de Louis Pierre. L’intérieur de la maison de la
rue Montmartre dans lequel a grandi Louis Pierre est cossu, sans excès
toutefois. La cave est remplie de vins, dont certains de valeur : « une
demie queue de vin rouge de Champagne et deux demi muids de vin
rouge de Bourgogne, prisé ensemble 180 livres ». La maison semble bien
meublée et les meubles de bonne qualité. Nous l’avons dit : la garde robe
du père et de la mère est bien garnie, ils ont de l’argenterie, ils possèdent
des bijoux en or et en diamants, ainsi que des montres fabriquées par
Pierre Bisson, le maître horloger ami de la famille.
L’inventaire fait également état d’une petite maison rue Mondétour
estimée 10 000 livres, mais ce n’est pas là l’essentiel. Deux facteurs
semblent indiquer un goût pour la culture. On note en effet la présence
d’un assez grand nombre de peintures, deux portraits, des dessus de
porte peints. Ce goût pour la peinture et les beaux objets semble venir
de Pierre Bonvalet, le grand-père, car on les trouve dans l’inventaire de
ce qu’il donne à sa petite-fille Jeanne Marie Chireix lorsqu’elle épouse
Pierre Faÿ. Tandis que la bibliothèque formée de deux cents livres tant
in-8, qu’in-12 et in-16, reliés en veau traitant de différents sujets
d’histoire, dont il n’existe malheureusement pas le détail, ensemble estimée
100 livres, semble être un achat de Pierre Faÿ, postérieur au mariage.
La richesse paternelle est essentiellement mobilière. Le père est un
homme d’affaires, qui apporte la somme de 30 000 livres lors de son
mariage. La maison de la rue Montmartre ne lui appartient pas. Il semble
avoir gagné sa vie comme exécuteur testamentaire mais aussi en se lançant
dans des opérations plus délicates mais plus prometteuses sans doute,
celles de la Ferme générale, et qui ne semblent pas avoir prospéré. Parmi
les effets, les créances possédées, il y a d’ailleurs une fraction d’action de la
compagnie des Indes. La propriété mobilière (une charge d’inspecteur de
police, environ 7 000 livres) et immobilière semble venir de la famille de
l’épouse, Jeanne Marie Chireix. Le grand-père maternel, Pierre Bonvalet,
époux de Nicole Suzanne Heuzard, était un marchand tapissier assez
aisé pour acheter aux demoiselles Claude et Eleonore Devarennes, filles
majeures, une maison rue Mondétour ayant pour enseigne « la petite
chaise », moyenannt la somme de 20 000 livres. Et le père de Jeanne Marie,
Gabriel Chireix, finit sa carrière en qualité de « conseiller du roi juge de
la maçonnerie à vie ». Jeanne Marie était donc un bon parti.
La mort de l’épouse semble marquer un tournant très important à
tous points de vue dans la vie de la famille. L’époux, sans doute marqué
Livre dufay.indb 25 18/03/15 15:04:4226 Louis Pierre Dufaÿ
par sa disparition, puis par celle de son dernier né Jean Ferdinand, qui
meurt en 1760, âgé de 3 ans et 9 mois, avons-nous dit, semble amorcer
un déclin de sa situation financière, familiale et physique.
Ses deux enfants vivants, Louis Pierre et Suzanne Sophie, sont
émancipés le 28 mai 1768.
7L’acte d’émancipation daté du 28 mai 1768 est l’occasion du
rassemblement des parents et amis de Pierre et des mineurs Faÿ. C’est ainsi
qu’apparaissent « Gilles Anne Regnier marchand bourgeois de Paris,
oncle maternel, Pierre Joseph Larquay bourgeois de Versailles y
demeurant ordinairement, Jean-Baptiste Fay garçon limonadier demeurant à
Paris rue du Faubourg Saint-Germain paroisse Saint-Sulpice, cousin
germain paternel, Guillaume d’Heulland dessinateur et graveur du
Roi, demeurant à Paris rue des Fossés de Monsieur le Prince, paroisse
Saint-Sulpice, cousin maternel, Louis Julien Neveux, bourgeois de Paris
y demeurant rue Taranne, paroisse Saint-Sulpice, Pierre Bisson maître
horloger à Paris y demeurant place de Sorbonne paroisse Saint-Séverin
(et dont les Fay possèdent deux montres qui figurent dans l’inventaire),
Jean-Baptiste Joseph Carquey, bourgeois de Paris, y demeurant rue
Percée, paroisse Saint-Séverin, ces trois derniers amis ».
Pierre Faÿ, qui habitait toujours Paris, mais à présent rue Mondétour,
8dicte son testament le 25 mai 1768 au notaire Leboeuf de Lebret . Ce
testament nous montre d’abord qu’il est un catholique fervent : « Lequel
après avoir recommandé son âme à Dieu et supplié sa divine majesté
de lui pardonner ses pêchés et offenses… » On y apprend également
qu’il est infirme, « indisposé de corps assis en un fauteuil », et secondé
par une gouvernante qui a toute sa confiance et à laquelle il fait le legs
de la somme de 1 800 livres en sus des gages qui lui seront dus, Marie
Anne Fabus, fille majeure. Peu de temps avant de mourir, Pierre Faÿ
quitte Paris où il liquide les meubles qui lui deviennent inutiles, pour
aller chez son neveu, François Faÿ, prêtre, curé de Launois, emmenant
sa gouvernante ; sa fille y résidera encore après son décès. Louis Pierre,
qui reçoit une pension, habite à Paris, rue Saint-Denis, paroisse Saint-Leu
Saint-Gilles. C’est à Launois que le père meurt le 13 juillet 1770. Le
premier inventaire des biens s’y fait le 15 septembre 1770 et le second à
Paris le 19 octobre 1770, en présence de Louis Pierre, mineur émancipé
qui est dit résider à Paris rue Saint-Denis, et qui signe « Faÿ ».
Lors de son mariage le 4 janvier 1751, Pierre Faÿ est qualifié de
bourgeois de Paris, alors que Pierre Dufaÿ est qualifié lors du décès de sa
femme le 27 avril 1758 de fermier des domaines du Roi. Pierre Fay « dit
Dufaÿ » était qualifié d’intéressé aux affaires du roi en 1760, lors de la
mort de son fils Jean Ferdinand. Et lorsqu’il fait son testament le 25 mai
1768, il est qualifié de bourgeois.
Livre dufay.indb 26 18/03/15 15:04:42De la naissance jusqu’au premier départ pour Saint-Domingue 27
Dans l’inventaire après décès de Pierre Faÿ à Paris le 19 octobre 1770,
on trouve l’origine de sa qualité de fermier des domaines du Roi. On lit
en effet : « Item deux pièces dont la première est un écrit dudit Depeyre
du 7 septembre 1751, contrôlé à Paris par Langlois le 14 février 1770
contenant cession par le dit sieur Depeyre au dit sieur Faÿ d’un sou
d’intérêt dans la Société de la ferme générale de Chantilly, Damartin et
9autres lieux… »
Il faut donc retenir que la famille, au sens étroit du terme, avait
connu une ascension sociale puis un déclin, sans doute expliqué par les
chagrins familiaux puis la maladie, mais aussi par les mauvaises affaires
auxquelles la société avec le sieur Depeyre cité plus haut ne semble
pas avoir été étrangères. Le maniement des affaires par son père et son
attirance pour les titres honorifiques, doit certainement expliquer
l’intérêt de Louis Pierre pour les opérations financières ainsi que ses goûts
de luxe. Le père avait donc - les papiers présentés par maître Carmen
l’ami et procureur du père lors de l’inventaire après décès en font foi -,
brassé des affaires, mais mis à part une maison, rue Mondétour, qui est
d’ailleurs un bien de sa femme, il laissait si peu d’actifs et tant de dettes
que Noel Blaise Troussard, le tuteur aux actions immobilières des enfants
mineurs émancipés, Louis Pierre et Suzanne Sophie, a reconnu, le 25
octobre 1770, « qu’il était plus avantageux aux dits mineurs d’exercer
leurs créances et actions sur la succession dudit sieur Faÿ leur père que
10d’accepter sa succession… »
Cependant, les enfants, sans doute peu satisfaits de la renonciation à
la succession, par Noel Blaise Troussard, obtiennent un transport le 12
novembre 1770 à un nouveau curateur, Denis Louis Duval, bourgeois de
Paris par une sentence du Châtelet. Lequel, à son tour, « a cédé,
transporté et abandonné aux dits sieur et demoiselle Faÿ émancipés tout ce
qui est et dépend de la succession du sieur Faÿ leur père en déduction
de leurs créances et reprises sur icelle, consentant qu’ils en fassent et
disposent comme de leurs autres biens les subrogeant à cet effet en tous
ses droits et actions pour qu’ils puissent recevoir tout ce qui est dû à la
succession du sieur Faÿ… »
Louis Pierre n’était donc pas le fils d’un riche marchand fripier, mais le
fils d’un homme d’affaires qui a pris successivement plusieurs qualités,
fermier des domaines du Roi, intéressé aux affaires du Roi, bourgeois,
en net déclin sur la fin de sa vie. Louis Pierre, s’il a vécu dans un certain
luxe dans son enfance et son adolescence, s’est en trouvé d’autant plus
géné, frustré, après avoir été émancipé, de là certainement l’envie de
retrouver l’âge d’or le plus tôt possible. Il a sans doute pensé l’avoir
trouvé après son riche mariage à Saint-Domingue, mais nous allons
Livre dufay.indb 27 18/03/15 15:04:4228 Louis Pierre Dufaÿ
voir plus loin que, là non plus, tout ce qui brille n’est pas or comme dit
la sagesse populaire.
Autre petit détail concernant cette fois la paroisse de sa naissance.
Son acte de mariage, que nous verrons plus loin, indique Saint-Eustache,
alors qu’on a la surprise de trouver sous la plume de Dufaÿ lui-même
dans la Déclaration d’âge et de mariage des représentants du peuple,
qu’il fait à la fin de la Convention : « Né à Paris, son acte de naissance
11est à la ci-devant paroisse Saint-Sulpice » . C’est un mensonge, comme
le prouve le document en illustration n° 1, contenant l’indication de
son Extrait baptistaire. Sans doute a-t-il voulu dépister les éventuels
espions des colons.
Les colons qui connaissaient mal la période parisienne de la vie de
Dufaÿ ont donc fabriqué des approximations qui sont de véritables
mensonges : ils ont mélangé, sciemment ou non, les noms, les carrières
des membres de la famille paternelle et maternelle, marchand tapissier
et hommes d’affaires. Il est même question de marchands fripiers dans
12l’inventaire après décès de Jeanne Marie Chireix du 27 avril 1758 ; ce
sont des pièces provenant de la succession des époux Chireix (les parents
de l’épouse de Pierre Faÿ). Quant à Louis Pierre, il fera comme son père,
utilisant à son gré et selon l’occasion, comme nous le verrons, en parlant
de son père et de lui-même, des qualités différentes.
Il faut parler rapidement du patronyme de La Tour que Dufaÿ ajoute
à son nom. Il est évident qu’il n’était pas le seul à pratiquer cela. Il semble
13bien qu’il ait cédé à une mode des jeunes bourgeois de l’époque . Brissot de
Warville, né le 15 janvier 1754, deux ans presque jour pour jour plus jeune
que notre personnage, en est un exemple bien connu. Mais, selon les colons,
il aurait voulu s’apparenter, sans qu’ils donnent aucune précision d’ailleurs,
à la famille très noble Faÿ, dont un de ses membres, Marie Charles César,
marquis de La Tour Maubourg, était colonel en second au régiment de
14Beaujolais et appartiendra au Sénat conservateur. Mais ce nom peut plus
simplement lui être venu à l’idée car son père connaissait une femme de La
Tour - dont nous ne savons malheureusement rien - d’après une quittance
trouvée dans l’inventaire de la succession de son père le 19 octobre 1770.
Comme plus tard pour les propriétaires des habitations qu’il achètera, il
tourne ses regards vers les gens qu’il connaît ou a connus.
A défaut de portrait, qui nous aurait renseigné sur ses qualités
corporelles, voici le signalement de Dufaÿ lors de son incarcération à Saint-Lazare,
que nous avons évoquée et dont nous reparlerons plus loin : « taille de 5
pieds, quatre pouces, cheveux et sourcils bruns, yeux idem, nez aquilin,
15bouche ordinaire, front découvert, menton rond, visage ovale ».
Livre dufay.indb 28 18/03/15 15:04:42De la naissance jusqu’au premier départ pour Saint-Domingue 29
ÉDUCATION, QUALITÉS ET DÉFAUTS
Nous allons être obligé de faire ici allusion à différents moments de
sa vie où qualités et défauts se manifestent et le lecteur s’en apercevra
au fur et à mesure de cette étude.
Nous ne savons rien de précis concernant son éducation, mais elle
a dû indubitablement être soignée et le consul de France à New York,
d’Hauterive, lorsque Louis Pierre y est de passage en 1793 avant de se
rendre en France, note dans son journal manuscrit, qui se trouve à la New
York Historical Society : « Dufay est un homme bien élevé, d’un très bon
ton et qui ne montre aucun de ces penchants d’extermination qu’on ne
cesse ici depuis tant de mois d’imputer au parti dont il va être l’organe
16à la Convention nationale » . Il est en effet bien élevé, très poli, il est
même parfois obséquieux, comme avec Sonthonax, Siéyès, Rochambeau
et Ferrand ou les généraux noirs révoltés, c’est-à-dire tous ceux qui ont
pour lui une grande importance à un moment donné de sa vie, et il se
sert volontiers de la flatterie, de l’adulation même, pour parvenir à ses
fins, et, quand il est en difficulté, il sait s’adapter aux circonstances et
17se montrer souple . Il n’hésite pas à proposer ses services à Laveaux, à
Rochambeau, à Toussaint Louverture, à charge de revanche bien entendu
(voir plus loin).
Comme nous l’avons déjà dit et comme nous aurons l’occasion de le
voir dans cette étude, il ment par omission, ou par approximation, il dit
la vérité à moitié, ce qui nous oblige à la plus grande prudence. Voici
par exemple une de ses règles de conduite, que l’on trouve dans une
lettre à Rochambeau datée de l’an V : « Pourvu qu’on arrive au même
but, au même résultat, qu’importe quel moyen l’on préfère ».
Nous ne savons rien de ses études, mais il paraît évident qu’il en
fit, assez solides au demeurant. Nous avons vu que son père possédait
une aisance financière certaine et avait une bibliothèque de deux cents
volumes et qu’il connaissait Bignon, bibliothécaire du Roi ; enfin que le
cousin maternel de Louis Pierre et Suzanne Sophie, désigné pour être
curateur aux causes et tuteur le 28 mai 1768, mais qui décède avant
octobre 1770, était dessinateur et graveur du Roi. Louis Pierre connaissait
le latin, Homère (voir plus loin la lettre de Dufaÿ à Idlinger) et les
classiques français et était par exemple capable de citer des vers de Corneille,
de Lemierre, de Racine ou de Molière comme nous le verrons, il parlait
18espagnol et le créole, du moins était-il capable de traduire le français en
créole. Tout laisse à penser qu’il a lu l’Histoire philosophique de Raynal ou
les oeuvres de Bernardin de Saint-Pierre, mais nous n’avons pas trouvé
de confidences sur ce point. Il sait faire une explication de textes, comme
lorsqu’il analyse les discours de Galbaud. Il s’exprimait avec facilité,
Livre dufay.indb 29 18/03/15 15:04:4230 Louis Pierre Dufaÿ
tant à l’écrit où il s’avère par exemple avoir de l’humour comme dans
la lettre où il se moque du général Lasalle, qu’à l’oral. Il avait en outre
une bonne mémoire, des dates comme des noms de personnes, comme
nous aurons l’occasion de le voir. Il sait, nous l’avons dit, s’attacher aux
personnes importantes, Reynaud, Roume, Sonthonax, Rochambeau…
Et il a toujours privilégié la discussion, les arrangements, en un mot la
diplomatie plutôt que l’affrontement direct. Il sait apprécier avec
sangfroid une situation politique, il sait raisonner, il sait changer d’avis sur
une personne comme ce sera le cas pour Galbaud et Lasalle, il a des
notions certaines d’économie politique : les quatre mémoires de l’an VII
que nous étudierons en sont la preuve. Ce n’est donc pas par hasard
si c’est lui que choisit Sonthonax pour être candidat à la députation de
Saint-Domingue (vide infra) et si c’est lui qui a presque toujours porté
la parole ou rédigé des lettres et brochures au nom des députés de la
partie du Nord de Saint-Domingue. Sans doute a-t-il rédigé, en très
grande partie au moins, le discours remarquable qu’il a prononcé le 16
pluviôse - dans lequel il sait choisir avec pertinence les mots justes qui
vont émouvoir les députés - même s’il est certain qu’il en ait discuté
avec Sonthonax avant son départ de Saint-Domingue, et aux Etats-Unis
avec Genet. En outre il avait sans doute pratiqué les armes, sans doute
pendant son passage dans l’armée.
Ajoutons qu’il a une bonne santé, que la vie sous les tropiques n’a
que très rarement, à ce qu’il nous en dit du moins, altéré.
Mais Dufaÿ est vulnérable parce que sa vie est une course
permanente pour se procurer de l’argent au meilleur compte. Et ces besoins
d’argent vont le pousser à rechercher des protecteurs auquel il fait une
cour éhontée, Sonthonax d’abord, puis Rochambeau ou encore Laveaux,
et à s’arranger avec la vérité, les principes. Il n’hésite pas à l’avouer, en
mettant en avant la situation de son ami le général de brigade Mirdonday,
mais c’est évidemment sa vie qu’il nous décrit par la même occasion,
dans une lettre à Rochambeau, écrite en pluviôse an V : « Je sais qu’un
homme de bien ne doit, ne peut jamais être compromis pour dire la
vérité, que ce langage est un devoir pour lui, mais dans le sens que je
veux dire ce principe doit être non pas rejeté mais modifié. Un homme
qui n’a pas de fortune, ou qui l’attend de la mort de quelque parent, qui
a une famille à soutenir, qui a besoin de son état et de son avancement est
dans la dépendance, il doit prendre garde de se compromettre puisqu’il
risque de compromettre son existence, son état. Mon ami Mirdonday est
dans ce cas. (…) Vous, Rochambeau, vous êtes indépendant, vous êtes
riche, vous êtes parvenu au plus haut grade militaire, votre existence
est assurée, votre réputation est faite et à l’abri de tous les événements,
les criailleries de la calomnie ne peuvent en rien altérer la considération
Livre dufay.indb 30 18/03/15 15:04:42De la naissance jusqu’au premier départ pour Saint-Domingue 31
que vous méritez, vous êtes libre de tout faire, mais Mirdonday doit
19marcher avec prudence et ménagement » .
Enfin il a une bonne opinion de lui-même, comme il l’écrira en l’an III
dans Un représentant du peuple calomnié à un représentant du peuple
calomniateur, et sa vie le prouve : « Je n’ai pas eu jusqu’ici la réputation d’un
homme tout à fait absurde et inepte ». C’est une affirmation qu’il répétera
en brumaire an XII dans une lettre au général Ferrand : « Au reste, mon
général, je n’ai pas tout à fait la réputation d’un homme absurde et d’un
imbécile ». Et il écrira en floréal an XI, toujours dans des circonstances
difficiles pour lui, dans une lettre adressée au général Rochambeau :
« Ces méchants hommes me donnent une bien grande idée de
moimême, puisqu’ils n’ont d’autre ressource contre moi que la calomnie.
En vérité c’est pour moi une apologie, et plus ils me calomnient plus je
m’estime ». Et un de ses adversaires colons dont il reconnaît d’ailleurs
l’intelligence, Thomas Millet, le qualifie « d’homme très dangereux »
(voir plus loin). Bien qu’il affirme n’être pas vindicatif et faire tout son
possible pour rendre service, y compris à des adversaires plus ou moins
déclarés, il sait être offensif car il ne supporte pas de se sentir humilié,
vexé par ses adversaires.
On ne peut donc qu’être d’accord avec Dufaÿ lorsqu’il a une bonne
appréciation de ses qualités intellectuelles. Sans se lancer dans une
perspective de politique fiction, on peut d’ailleurs véritablement se
demander ce qui se serait passé si la délégation composée de Boisson,
Garnot et Laforest était arrivée à Paris la première, au lieu de la
délégation composée de Dufaÿ, Belley et Mills. Et l’on peut même aller jusqu’à
dire, que se serait-il passé, au vu de leurs interventions ultérieures, si
Belley, qui néanmoins a eu une grande importance mais plus d’un point
de vue moral auprès de ses collègues de couleur que d’un point de vue
politique, et Mills, étaient arrivés seuls à Paris. Nous tentons d’aborder
plus loin le chapitre, qui nous paraît cependant important mais pour
lequel nous ne disposons que de faibles indices, des relations à l’intérieur
des groupes de députés envoyés par la colonie de Saint-Domingue au
Corps législatif, mais il est évident que Dufaÿ est celui qui a
constamment manœuvré, pris la plume et composé les discours, et parlé à la
Convention. Certes, ses collègues ont dû émettre leur jugement, être
consultés, mais rien ne prouve que cela ait été plus loin.
Avec ses bonnes qualités physiques et intellectuelles, il n’est pas
étonnant qu’il ait séduit la veuve créole qu’il épousera.
On peut ajouter deux remarques concernant le comportement, les
habitudes de Dufaÿ qui dénotent sa prudence.
Celui-ci a beaucoup changé de domiciles à Paris, sans doute par goût
et sans doute aussi pour échapper à ses nombreux créanciers d’abord
Livre dufay.indb 31 18/03/15 15:04:4232 Louis Pierre Dufaÿ
et aux colons ensuite, tout au long de sa vie. Mais lorsqu’on y regarde
de plus près, on s’aperçoit qu’il a toujours habité un périmètre assez
20restreint, et donc qu’il connaissait bien .
Seconde remarque, les gens avec qui il a fait des affaires d’argent sont
presque toujours, comme nous le démontrerons, des gens qu’il
connaissait, du fait de la proximité de son domicile (par exemple Brocq, Sibille
et peut-être Lehoc) ou qu’il connaissait par la famille de sa femme (par
exemple Trémondrie). En outre il aime bien avoir des associés, hommes,
comme Mirdonday et Sibille, ou même femmes, les deux Chanuel. Dufaÿ
se méfie, semble-t-il, de l’inconnu, et, par exemple, après s’être lancé
seul dans l’affaire Lamolère, il va vite faire machine arrière.
L’ORPHELIN LOUIS PIERRE JUSQU’À SA MAJORITÉ
Suzanne Sophie, qui est d’une famille pieuse, est restée chez son
cousin curé à Launois après la mort de son père. Elle va entrer dans
un couvent jusqu’en 1777, et, à sa sortie, elle va épouser maître Thierry
Guillaume Dufaÿ, homme de loi et avoué au tribunal de district de
Libreville pendant la Révolution, ci-devant Charleville, également
originaire de la même région que ses grands-parents, la région de
CharlevilleMézières, à une date que nous ignorons, sans doute entre mars et juillet
1777. Signalons que Thierry Guillaume n’avait pas de fortune « n’ayant
que son état pour pourvoir à sa subsistance ». C’est donc sa femme qui
lui apporte quelques biens qu’elle possède à Paris avec Louis Pierre. Le
cas de Thierry Guillaume est intéressant : en effet, pour se différencier
de son frère, Jacques Guillaume, notaire à Mézières, Thierry va prendre
le nom de Dufaÿ.
Louis Pierre, dont nous ne savons alors rien et dont on imagine qu’il
va vivre chichement, d’expédients sans doute, empruntant ça et là de
petites sommes, attend à Paris sa majorité. On peut supposer que les
difficultés concernant son héritage ont dû évoluer. Peut-être dans un
sens favorable, nous ne le savons pas.
Nous savons qu’il avait emprunté la somme de 200 livres à maître
Carmen, l’ami de son père et son exécuteur testamentaire, le 22 juillet
1770. Somme importante si l’on songe à son âge au moment de
l’emprunt, 18 ans, et à son pouvoir d’achat à la fin du règne de Louis XV,
mais qui ne pouvait pas lui suffire longtemps.
Habitué à vivre bourgeoisement, c’est-à-dire sans travailler, le jeune
Louis Pierre contracte des dettes sans doute auprès des artisans et
21marchands qui étaient en relation avec son père . Mais le jeune Louis
Pierre, qui venait d’atteindre sa majorité le 19 janvier 1777, était pressé
Livre dufay.indb 32 18/03/15 15:04:42De la naissance jusqu’au premier départ pour Saint-Domingue 33
Spécimens de quatre signatures de Faÿ en 1770, Dufaÿ en 1777,
Dufaÿ de la Tour en 1788 et Dufaÿ en 1803
Documents conservés aux Archives nationales.
Photos de l’auteur
Livre dufay.indb 33 18/03/15 15:04:4334 Louis Pierre Dufaÿ
d’avoir de l’argent et il s’est mis dans une fâcheuse situation. Aussi
est-il tout naturellement amené à contracter un premier emprunt, puis
un second, les trois maisons faisant partie de l’héritage commun avec
sa sœur servant de garantie. C’est un véritable acte fondateur de sa
nouvelle vie et à partir de ce moment là il abandonne le nom de son père
Faÿ pour prendre celui de Dufaÿ, qui lui était, comme nous l’avons vu,
en quelque sorte suggéré par le fait que son père était « dit Dufaÿ »
Voici le premier des deux actes notariés, passé dans l’étude du notaire
22Jean-Baptiste Trudon de Roissy :
« Fut présent M. Louis-Pierre Dufaÿ, bourgeois de Paris, rue neuve
Saint-Martin, paroisse Saint-Nicolas-des-Champs.
Lequel a reconnu devoir bien et légitimement à M. Joseph Archier
écuyer, conseiller du roi, lieutenant de robe courte, demeurant à Paris,
rue de la Joaillerie, paroisse Saint-Jacques de la Boucherie, en ce présent
et acceptant, la somme de 2 400 livres pour prêt de pareille somme que le
dit sieur Dufaÿ reconnaît lui avoir été présentement fait par le dit sieur
Archier qui lui a à l’instant payé la somme en louis d’argent et monnaie
ayant cours, comptés et réellement délivrés à la vue des notaires
soussignés pour employer à ses besoins et affaires et dont le sieur Dufaÿ est
content et en quitte le sieur Archier.
Laquelle somme de 2 400 livres le sieur Dufaÿ s’oblige de rendre et
payer au sieur Archier en sa demeure à Paris ou au porteur en espèces
sonnantes d’or et d’argent et non autrement, le 3 août de la présente
année fixe, à peine de soulte, pertes, dépens.
Au paiement de laquelle somme de 2 400 livres dans le délai ci-dessus
fixé, le sieur Dufaÿ a spécialement affecté, obligé et hypothéqué la
moitié indivise à lui appartenant dans trois maisons situées à Paris,
rue Mondétour, près le cloître Saint-Jacques l’Hôpital, et généralement
sans qu’une obligation déroge à l’autre, le sieur Dufaÿ y affecte, oblige
et hypothèque tous ses autres biens meubles, immeubles présents et à
venir tous lesquels biens le dit sieur Dufaÿ déclare être francs et quittes
de toutes dettes, hypothèques et substitution, déclarant en outre le
sieur Dufaÿ que la présente obligation est la première, la seule qu’il
ait contractée depuis sa majorité arrivée le 19 janvier de la présente
année. Lesquelles déclarations et affirmations le sieur Dufaÿ fait par les
présentes sous la peine de stellionat qui lui ont été expliquées et données
à entendre par les notaires soussignés, ce qu’il a dit bien comprendre,
déclare le sieur Dufaÿ que la licitation de ses trois maisons se poursuit
actuellement au Châtelet de Paris pourquoi est convenu que dans le
cas où l’adjudication des maisons se ferait et que l’adjudication serait
en état de payer le prix de son adjudication avant l’expiration du délai
Livre dufay.indb 34 18/03/15 15:04:43De la naissance jusqu’au premier départ pour Saint-Domingue 35
ci-dessus accordé au sieur Dufaÿ pour le paiement de la dite somme
de 2 400 livres, le sieur Archier pourra sans attendre l’expiration du
dit délai exiger le remboursement des 2 400 livres à l’effet de quoi il
lui sera libre de former une opposition sur le sieur Dufaÿ au [moyen?]
de lettres de ratification qui seront obtenues en la chancellerie établie
par le Châtelet de Paris par l’adjudicataire des maisons et des coûts de
laquelle opposition le sieur Archier sera remboursé par le sieur Dufaÿ
qui s’y oblige.
Et pour l’exécution des présentes le sieur Dufaÿ fait élection de
domicile en sa demeure … fait et passé à Paris en l’étude le 3 mars 1777 après
midi, et ont signé ces présentes
Dufaÿ Archier notaire illisible Trudon.
Fait expédition le 27 nivôse an 3 ».
Cette dernière mention prouve bien que les colons ont tenté à cette
époque là de monter un dossier contre Dufaÿ dans l’intention de le faire
exclure de la Convention, mais sans succès comme nous le verrons.
23Et le second, passé chez le notaire Lachaise :
« Par devant les conseillers du roi notaires au Châtelet de Paris
soussignés fut présent sieur Louis Pierre Dufaÿ, bourgeois de Paris, y
demeurant rue Saint-Maur, barrière des Amandiers, faubourg Saint-Antoine,
paroisse Saint-Marguerite,
Lequel a reconnu devoir légitimement à sieur Pierre Parain, marchand
pâtissier à Paris y demeurant rue Saint-Jacques, paroisse Saint-Benoît,
ci présent et acceptant
La somme de 4 000 livres qu’il lui a prêtée ce jourd’hui en espèces
sonnantes ayant cours, réellement délivrées à la vue des notaires
soussignés pour employer à ses besoins et affaires et dont il est content.
Laquelle somme ledit Dufaÿ promet et s’oblige de rendre et payer au dit
sieur Parain en sa demeure en cette ville dans 9 mois de ce jour à peine
de tous dépens, dommages et intérêts en mêmes espèces sonnantes d’or
et d’argent ayant cours et non en papiers billets ni effets royaux de telle
nature qu’ils soient dont le cours pourrait être admis dans le paiement
par autorité souveraine, à quoi il a renoncé expressément.
A la sûreté et garantie du paiement de ladite somme de 4 000 livres, le
sieur Dufaÿ affecte et hypothèque généralement tous ses biens meubles
et immeubles présents et à venir et spécialement sans qu’une sûreté
[illisible] la moitié indivise à lui appartenant comme héritier ? pour pareille
portion de la dite somme dans trois maisons en cette ville rue Mondétour
occupées par différents locataires produisant ensemble 3 000 livres environ
24de loyer , dont la licitation se poursuit actuellement au Châtelet de Paris
eà la requête du sieur Dufaÿ contre M Guillaume avocat en Parlement et
dame Suzanne Sophie Dufaÿ son épouse, elle force donc le sieur
compaLivre dufay.indb 35 18/03/15 15:04:4336 Louis Pierre Dufaÿ
rant et propriétaire de l’autre moitié des dites maisons par le ministère
ede M Noël procureur, laquelle moitié dans les dites trois maisons ledit
sieur Dufaÿ déclare et affirme lui appartenir et être franche et libre de
toute hypothèque, sous les peines de stellionat à lui expliquées et données
à entendre par les dits notaires, ce qu’il a dit parfaitement connaître à
l’exception seulement d’une somme de 2 400 livres par obligation au
sieur Archier ci-après nommé, déclarant que c’est la seule dette qu’il ait
contractée depuis sa majorité arrivée au mois de janvier dernier.
A ce faire est intervenu sieur Joseph Archier écuyer, conseiller du roi,
lieutenant de robe courte demeurant à Paris, rue de la Joaillerie, près le
Palais, paroisse Saint-Barthélémy.
Lequel s’est par ces présentes rendu et constitué caution et répondant
du sieur Dufaÿ envers le sieur Parain pour ladite somme de 4 000 livres,
en conséquence a promis et s’est obligé conjointement et solidairement
avec le sieur Dufaÿ pour le tout ? sans division ni désunion à quoi il
renonce au paiement de ladite somme de 4 000 livres envers le sieur
Parain dans le délai de 9 mois ci-dessus fixé faisant de cette somme son
propre fait et dette comme principal débiteur et oblige à l’effet duquel
cautionnement il affecte oblige et hypothèque généralement tous ses
biens meubles et immeubles présents et avenir renonçant même en
faveur du sieur Parain à toute antériorité d’hypothèque sur les biens
du dit sieur Dufaÿ pour raison de 2 400 livres à lui dues.
Et pour exécution des présentes les dits sieur Dufaÿ et Archier ont
élu domicile à Paris en leurs demeures sus-désignées.
Fait et passé à Paris, en l’étude, le 3 juillet 1777 et ont signé
Dufaÿ Archier, P. Parain, Lachaise
Fait expédition le 16 germinal an 8. »
Les termes des deux contrats notariés sont clairs et précis : s’il ne
peut rembourser il saura à quoi s’attendre. C’est donc à tort qu’il prétend
qu’on a abusé de sa jeunesse pour le dépouiller, lorsqu’il écrivait dans
Un représentant du peuple calomnié… : « …que j’aie été… volé dans ma
jeunesse et pendant le cours de ma minorité par des usuriers qui se sont
payés d’avance, qu’est-ce que cela fait aux colonies et à la France ? »
En outre Louis Pierre s’est heurté à sa sœur et à son beau-frère qui
avaient peut-être d’autres vues que la vente de ces maisons.
Il n’empêche, ces sommes empruntées vont être à l’origine de
beaucoup de ses ennuis financiers, qui semblent avoir duré presque toute sa
vie, d’après les expéditions de ces documents effectuées bien des années
après : en l’an III, en l’an V et en l’an VIII.
Mettre l’océan entre lui et ses créanciers serait par conséquent un
excellent remède, un beau mariage en serait un complémentaire pour
Livre dufay.indb 36 18/03/15 15:04:43De la naissance jusqu’au premier départ pour Saint-Domingue 37
mettre fin à cette situation très embarrassante. Il ira donc le rechercher
à Saint-Domingue.
Mais avant de partir, et sans doute dans le but de se constituer une
bonne pacotille, comme tous ceux qui partaient pour les îles, il a acheté
à demoiselle Elizabeth Rainville, veuve du sieur Pierre Martin Petitjean,
marchande chapelière à Paris, des chapeaux qu’elle lui a livrés au mois
de novembre et décembre 1777 pour une valeur de 2 400 livres et qu’il
n’a jamais payés. Elle l’assigne donc en justice le 18 février 1778, mais
25Louis Pierre est déjà hors d’atteinte, à Saint-Domingue .
Mais avant de l’y suivre une première constatation s’impose : Cette
première opération financière ratée, car il ne peut pas rembourser à
l’époque prévue, et cette escroquerie concernant les chapeaux nous
indiquent donc que dès son plus jeune âge Dufaÿ a eu besoin d’argent et
s’est intéressé à la spéculation, et que cette tendance, malgré ses
conséquences politiques néfastes comme nous le verrons - car les colons ont
essayé tout au long de sa carrière de le déconsidérer par ce biais -, ne
l’a pas dégoûté ; elle n’a fait, nous semble-t-il, que croître, à cause de
l’expérience coloniale à Saint-Domingue que nous allons maintenant
aborder.
Livre dufay.indb 37 18/03/15 15:04:43Livre dufay.indb 38 18/03/15 15:04:43II
Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier
possesseur d’esclaves
Il s’embarque pour Saint-Domingue, sans doute au début de 1778,
dans l’espoir de fuir ses créanciers et de faire fortune et c’est à partir de
ce moment là qu’il prend le nom de Dufaÿ de la Tour. Nous avons déjà
vu ce qui concerne le nom « de la Tour ». Dans son acte de mariage que
nous citons plus loin, il indique que son père était écuyer, ancien brigadier
des gardes du Roi. Or dans le dossier D§1 14 des Archives nationales, qui
contient les demandes de mise en liberté des détenus ardennais auprès
du représentant du peuple Charles Delacroix, nous avons eu la surprise
de trouver celle datée de Mézières, où ils vivaient, datée du 19 brumaire
e3 année de la République, d’Henri Joseph Dufaÿ et de sa femme Marie
Louise Simone Maximilienne Laroche Valentin, détenus depuis 13 mois.
Dans les considérants de la pétition on peut lire : « Considérant d’un côté
que des motifs d’arrestation du citoyen Dufaÿ est d’avoir été ancien garde
du tyran Capet [c’est nous qui soulignons] et ex-lieutenant des maréchaux
de France ; que d’autres motifs sont d’être lui et sa femme ex-nobles… »
Ainsi, si l’on en croit l’habitude qu’a Louis Pierre de se baser sur des
personnes ou des situations qu’il a personnellement rencontrées, on peut
raisonnablement penser qu’il a connu ou entendu parler, à tout le moins,
de ces ex-nobles, peut-être lointains parents, et qu’il a usurpé la qualité
d’Henri Joseph Dufaÿ pour ses fins personnelles.
Passé à Saint-Domingue en 1778, il a servi au régiment du Cap, sous
le colonel Reynaud ; il a fait la campagne de Destaing à la
NouvelleAngleterre, il a pris part au siège de Savannah (septembre-octobre 1779)
eret il avait abandonné le service, volontairement, le 1 juillet 1780. Voici
en effet ce que l’on trouve dans son interrogatoire à son arrivée en France
quelques jours avant le 16 pluviôse an II.
« Interrogé s’il n’a pas servi et dans quel régiment, a répondu qu’il
a servi dans un corps de volontaires chasseurs, qu’il a fait la campagne
du Général Destin (sic) en Amérique, ensuite au régiment du Cap puis
Livre dufay.indb 39 18/03/15 15:04:4340 Louis Pierre Dufaÿ
dans les troupes coloniales ; sitôt son mariage à Saint-Domingue pour
n’être plus dans la dépendance il a donné sa démission au régiment du
Cap et n’a plus servi que comme les autres citoyens dans les intérêts
du pays ».
Voyons à présent ce que déclarent les colons ses adversaires :
« Notes fournies au Comité de Salut public par les commissaires de
Saint-Domingue, Page et Brulley,
n° 5. Des trois soi-disant députés de Saint-Domingue, Duffay, Mils
et Belay (sic) et leur caractère politique.
Quant à Duffay, il présente un autre caractère. Ainsi que beaucoup
d’autres intrigants, messire Louis Pierre Duffay-de-la-Tour, écuyer, fils
de messire Pierre Duffay de-la-Tour, écuyer, ancien brigadier des gardes
du corps du roi, vint à Saint-Domingue dans le courant de la guerre
d’Amérique. Il courait les maisons publiques du Cap, lorsque le
gouverneur de Saint-Domingue lui donna une place d’officier dans un corps de
nègres libres, qu’il leva pour aller à Savannah sous les ordres de
d’Estaing. Au retour de cette expédition, il fut placé sous-lieutenant dans le
régiment du Cap, dont il fut bientôt chassé. Il épousa une femme qui lui
porta en mariage deux très belles habitations, qu’il dévora par un luxe
insolent ; c’est alors qu’il prit tour à tour les qualifications de marquis
et celle de baron, se disant de la Tour Maubourg, c’est alors enfin, que
sa femme ruinée par ses déprédations, ne put se soustraire aux
créanciers de monsieur le baron-marquis, que par une séparation, à laquelle
consentit monsieur de la Tour Maubourg, moyennant une pension de
quelques mille livres. » Et ils ajoutent : « Après avoir empoisonné la vie
d’une femme qui le fit nager dans l’opulence, ne porta-t-il pas la soif du
crime jusques dans cet instant où le tigre lui-même oublie sa férocité ?
Une femme qui l’avait aimé [sans doute Lefebvre Lescamela], revint à lui
après quelques jours d’inconstance ; il la cautérisa d’un flacon
d’eauforte, qui punit cette infortunée de manière à ne pas laisser à son époux
de doute sur son infidélité », p. 65-67.
La dernière partie du récit qui précède se trouvait déjà dans le
document manuscrit intitulé Récit du citoyen Barré Saint Venant, chez le
citoyen Millet, en présence des citoyens Nason (c’est certainement un
ami de Larchevesque Thibaut) et Deraggis, dans lequel il est déclaré :
« Il vécut mal avec son épouse, il se livra à la citoyenne Escaméla, [pour
Lescamela] à qui il brûla le ventre avec une bouteille d’eau forte, et donna
26à ce sujet un coup d’épée à son mari.
Cette affaire, d’autres bassesses et ce mariage l’ont brouillé avec son
régiment, d’où il fut chassé, attendu que sa femme était sœur ou
bellesœur de Filledier notaire, condamné à mort, pour avoir fait un testament
Livre dufay.indb 40 18/03/15 15:04:43Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 41
après le décès d’un citoyen, ce qui portait alors le deshonneur sur tout
27la famille » .
Comparons ces assertions avec ce que nous savons par ailleurs :
On trouve en effet Dufaÿ dans la revue faite au Cap du corps de
chasseurs volontaires de Saint-Domingue depuis sa création le 12 mars
1779, jusqu’au mois d’août au moins, en qualité de sous-lieutenant du
28premier bataillon, compagnie de Beaury . Il est indiqué qu’il avait été
précédemment surnuméraire dans les gendarmes. Il signe en qualité de
lieutenant major le 20 juin 1785 lors du mariage de la fille d’un premier
lit de sa femme Catherine Thérèse Jolly. C’est peut-être par l’entremise
d’Etienne Bichon de Racaudet, un autre militaire capitaine au régiment
du Cap, que Dufaÿ a du connaître Catherine Thérèse Jolly, la veuve
Bouché. En effet Bichon de Racaudet était marié à sa sœur, Marie Rose
Jolly.
Rien ne permet donc de justifier les assertions certainement
malintentionnées des colons concernant sa vie privée. Nous n’avons pas en effet
de point de comparaison avec d’autres témoignages. Notons au passage
que son épouse n’a jamais possédé deux habitations. Comme nous le
prouverons, les nombreux actes notariés que nous citerons plus loin,
sa femme possédait seulement une partie de l’habitation de la Grande
Rivière, mais la fille de celle-ci possédait deux habitations, celle de la
Petite Anse et celle du Camp de Louise, et la moitié de l’habitation de la
Grande Rivière, et ce au prix d’emprunts et de dettes considérables.
En vérité Dufaÿ ne semble pas avoir eu la fibre militaire et sa
démission n’a pas dû le chagriner outre mesure. En effet, à la différence de
Belley, son futur collègue à la Convention, il n’a, semble-t-il, pas joué
de rôle militaire par exemple pendant la lutte entre les commissaires
nationaux civils et Galbaud en juin 1793, lorsqu’il se retirait avec eux au
Haut-du-Cap tandis que Belley faisait le coup de feu avec les hommes
de couleur. Enfin lors de son débarquement à Philadelphie, alors que
les colons veulent physiquement lui faire un mauvais parti, il s’échappe
grâce au courage physique de sa future femme, alors que Belley soutient
leur assaut sans se démonter (voir plus loin).
Il est temps de revenir sur son mariage :
Kuscinski donne les renseignements suivants qui sont, nous allons
le voir, erronés : « Le 9 mai [1780] il s’est marié avec la veuve Jeanne,
dont la fille aurait plus tard épousé un d’Agont (sic). »
L’entrée de Dufaÿ dans le monde colonial par le moyen d’un mariage
est particulièrement importante et il faut étudier minutieusement qui
était son épouse et dans quel monde elle vivait.
Comme l’explique Pierre de Vaissière dans son ouvrage
Saint29Domingue, la société et la vie créoles sous l’Ancien Régime (1629-1789) :
Livre dufay.indb 41 18/03/15 15:04:4342 Louis Pierre Dufaÿ
« Les mariages, seul moyen qu’un officier ait de faire fortune à
l’Amérique ([note 1 dans la texte :] Lettre de M. de Javray, major au Cap, du 12
août 1732), écrit naïvement l’un d’eux. (…) Il arrive d’ailleurs un moment
où, leur fonction militaire [des officiers] nuisant à leurs occupations de
propriétaires, beaucoup préfèrent la résigner dès avant la retraite, pour
accepter seulement un grade dans la milice de leur quartier ». Ce qu’a
fait Dufaÿ était donc tout à fait courant à l’époque.
A la remarque de Pierre de Vaissière il faut ajouter celle de Gabriel
Debien : « Sans parents à la colonies, sans relations qui comptent, sans
crédit, », un tel mariage eut été très peu probable. L’appui amical de
30Reynaud de Villeverd a du être un facteur déterminant.
En ce qui concerne les remariages extrèmement fréquents des veuves
dans les Antilles, Moreau de Saint-Méry note : « …ces dispositions
aimantes (des créoles blanches) font aussi que la perte de celui auxquelles
elles étaient liées amène presqu’aussitôt un nouvel engagement. Aussi
un écrivain ([note 1 dans le texte :] M. Thibeaud de Chanvallon) a-t-il
dit, « qu’il n’est point de veuve qui, malgré sa tendresse pour ses
enfants, n’efface bientôt par un second mariage, le nom et le souvenir
31d’un homme dont elle paraissait éperdument éprise » . Et les bonnes
qualités physiques et intellectuelles de Louis Pierre, outre sa prétendue
noblesse, ont du séduire Catherine Thérèse Jolly au point que, comme
nous le verrons plus tard, elle se considérera toujours son épouse malgré
le divorce qu’il a certainement obtenu en l’an IV.
Le remariage de la veuve Bouché comme celui, plus tard de la veuve
Lefebvre, sa fille, est donc tout à fait normal selon les moeurs du temps et
du lieu. Ce sont d’ailleurs ces remariages qui rendent les liens familiaux,
dont nous parlons plus loin, extrêmement vastes et complexes.
A défaut de portrait, voici le signalement, bien postérieur il est vrai
à l’époque de son mariage puisqu’il date du seize nivôse an VIII, de
Catherine Thérèse Jolly : « Ladite citoyenne taille de un mètre 815
millimètres, cheveux et sourcils chatains et gris, les yeux noirs, nez ordinaire,
bouche moyenne, menton et visage rond ». Elle était donc beaucoup plus
grande que lui et surtout elle était beaucoup plus âgée : elle était en effet
32née le 28 octobre 1737, et avait donc seize ans de plus que lui.
CE QUE REPRÉSENTAIT LA FAMILLE DE SA FEMME
Dans le long chapitre que nous ouvrons à présent, Dufaÿ n’intervient
pas directement puisqu’il est séparé de biens avec sa femme, même si sa
présence est indispensable pour qu’il l’autorise à prendre des
engagements financiers. Ce chapitre peut donc à première vue paraître inutile
Livre dufay.indb 42 18/03/15 15:04:43Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 43
et compliqué au lecteur de la biographie de Dufaÿ. Il est cependant
indispensable car, s’il est un acteur muet, il a des yeux et des oreilles et
il s’intéresse aux mécanismes du fonctionnement de la vie économique
et sociale de la société coloniale. Il s’en souviendra toute sa vie. Et nous
espérons que le lecteur qui veut connaître la vie d’une habitation et ses
liaisons sociales y trouvera de l’intérêt car celles dont nous parlerons
n’ont jamais été étudiées auparavant.
Quant à son engagement politique ultérieur dans le camp des
antiesclavagistes il est évidemment lié, comme pour un Bernardin de
Saintpierre par exemple, à ce qu’il a vu et entendu.
Dufaÿ pénètre dans une grande famille où les liens affectifs, sans
doute, financiers, certainement, sont étroits. Si les femmes
habituellement vivent plus longtemps que les hommes, ce sont eux qui gèrent les
biens – d’ailleurs l’habitation de sa femme prendra tout naturellement
le nom d’habitation Dufaÿ –, qui dirigent les travaux, et, on le verra,
l’habitation de Catherine Thérèse Jolly, veuve Bouché, tout comme celle
de sa fille, la veuve Lefebvre, souffre d’une mauvaise gestion. Les deux
femmes en outre souffrent d’une mauvaise santé, et la future comtesse
d’Agoult ne cache pas, pour cette raison, son intention de quitter l’île
mepour venir vivre en France. La future M Dufaÿ tout comme la future
comtesse d’Agoult ont passé des accords financiers avec leurs frères, leur
oncle, les grands-parents de leurs enfants pour gérer et conserver leurs
biens. Dufaÿ est admis dans la famille à condition de faire ses preuves,
c’est sans doute une des raisons pour lesquelles son contrat de mariage
précise qu’il est séparé de biens avec sa femme. Mais l’autre raison est
une pratique courante, étant donné que les dettes sont choses normales,
afin de protéger le conjoint de poursuites. La future comtesse d’Agoult
agira d’ailleurs ainsi avec son mari. Dufaÿ essaie de s’intégrer dans cette
famille - si ce n’est sans doute en rédigeant, du moins en copiant l’Essai
sur le traitement des nègres que nous donnons en annexe, copie que nous
pouvons dater, grâce à la mention « M. de Guidy, enseigne de vaisseau »,
et que nous discuterons alors.
Dans la famille, au sens large du mot, de son épouse, tous sont ou
nobles, à des degrés divers, marquis, comte, mais aussi de très petite
noblesse il est vrai, ou chevaliers de Saint-Louis, ou capitaines et
commandants de milices. On comprend mieux pourquoi Dufaÿ, outre
ses qualités physiques (jeune, bien fait de sa personne) et intellectuelles
(beau parleur, intelligent, bien élevé), en se parant du titre de major
d’infanterie et d’écuyer ait pu intéresser et séduire la veuve Bouché.
Le monde dans lequel Dufaÿ pénètre grâce à son mariage, c’est
celui des colons royalistes, des partisans de l’administration royale, et
c’est sans doute d’ailleurs parce qu’il se prétend écuyer qu’il parvient
Livre dufay.indb 43 18/03/15 15:04:4444 Louis Pierre Dufaÿ
à y pénétrer, mais c’est aussi à cause de son appartenance supposée
à la noblesse qu’il va se heurter si violemment, après le début de la
Révolution, aux blancs patriotes – tels Page et Brulley qui, par rapport
aux Jolly, d’Agoult, Lefebvre, etc. sont des caféyers plutôt du Sud, et non
pas comme eux des sucriers du Nord – qui l’appellent « aristocrate ».
Il est en effet remarquable de constater que Dufaÿ ne sera pas le seul
député de Saint-Domingue envoyé par Sonthonax à la Convention –
ils étaient six dont deux noirs et deux hommes de couleur et un autre
33blanc –, mais c’est lui qui a concentré la haine des colons « patriotes » .
Cette haine nous semble avoir à partir de 1793 de multiples origines :
parce que Dufaÿ est un aristocrate, c’est-à-dire à leurs yeux un partisan
de l’autorité de la métropole sur la colonie, et un adversaire résolu, par
conséquent d’une quelconque forme d’assemblée générale de la partie
française de Saint-Domingue, et parce que, bien sûr, il est partisan de
l’abolition de l’esclavage, l’esclavage qui est la clef de voûte du système
économique pratiqué par les colons. C’est donc un traître par excellence.
Enfin, raison toute personnelle, il s’est attiré le mépris des parents et
alliés de sa femme parce qu’il a menti sur son appartenance à la noblesse,
et aurait tenu une conduite scandaleuse.
Page et Brulley écrivent à ce propos dans les Notes déjà citées : « Il
est encore de notoriété publique que messire Duffay de la Tour, dans
le temps où il n’avait pas encore été contraint d’abandonner
l’administration des esclaves de sa femme, ne professait pas les principes de
philantropie qu’il manifeste aujourd’hui. Dans cinq ou six années, il
dévora deux millions de richesses : combien à travers tout cela,
affranchit-il d’esclaves ? S’il nous faisait jamais une question pareille, nous lui
répondrions avec satisfaction… Notre philosophie, nous l’avons dans
le cœur ; lui, s’il y descend jamais, il y trouvera le remords vengeur du
crime.
Comment Duffay aurait-il fait le bonheur de ses esclaves ? ».
L’acte de mariage à Saint-Domingue de Dufaÿ est particulièrement
important car il nous prouve en effet qu’il prétendait être de petite
noblesse et non comme le diront avec malignité les colons, marquis. Cet
acte nous permettra aussi d’établir le nom et le milieu auquel
appartenait son épouse
Le voici :
« Le 29 mai 1780, après une publication de bans uniquement faite et
sans opposition, hier dimanche tant au prône de notre messe paroissiale
que de celle de la paroisse de Notre Dame de l’Assomption de la ville du
Cap, comme il conste par le certificat en forme du Révérend Père préfet,
Livre dufay.indb 44 18/03/15 15:04:44Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 45
Acte de mariage entre Louis Pierre Dufaÿ de la Tour
et Catherine Thérèse Jolly daté du 29 mai 1780
« De l’Acul, lesquels ont signé avec nous ainsi que l’époux et l’épouse et plusieurs autres
parents et amis (une demie ligne rayée nulle, approuvée) ». Suivent les signatures. (3 docs)
CAOM, Registre des baptèmes, mariages et sépultures de la paroisse de la Grande Rivière,
SaintDomingue, 5 MI 54
Livre dufay.indb 45 18/03/15 15:04:4446 Louis Pierre Dufaÿ
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(un
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Livre dufay.indb 47 18/03/15 15:04:4648 Louis Pierre Dufaÿ
curé de ladite paroisse en date de ce jour, signé F. Saintin préfet curé, vue
la dispense des deux autres bans, accordée par le révérend Père Saintin
supérieur de cette mission, en date du 26 de ce mois, signée F. Saintin,
comme dessus, vu aussi le consentement de [illisible] de Reynaud,
lieutenant général de Sa Majesté très chrétienne en l’île de Saint-Domingue
en date du même jour, signée De Reynaud, la cérémonie des fiançailles
préalablement faite, ont été exposés en cette église par nous, prêtre,
licencié en théologie, ancien missionnaire apostolique d’Angole et curé
de cette paroisse, Messire Louis Pierre Dufaÿ de la Tour écuyer, officier
au régiment du Cap, fils majeur et légitime de feus messire Pierre Dufaÿ
de la Tour, écuyer, ancien brigadier des gardes du Roy, et de dame Jeanne
34Marie Chireix , ses père et mère, natif de la ville de Paris, paroisse
SaintEustache et domicilié de celle de Notre-Dame de l’Assomption de la
ville du Cap, depuis plus d’un an, d’une part, et
Dame Catherine Thérèse Jolly, veuve de feu Sieur René Jean-François
Bouché, vivant commandant honoraire du quartier de l’Acul, fille
majeure et légitime de feu Sieur Jean François Jolly, vivant, officier des
milices dudit quartier de l’Acul et de dame Perrine Catherine Chaillot,
consentant par acte, ses père et mère, native de la paroisse de la
nativité de l’Acul, et domiciliée de celle-ci depuis plusieurs années, d’autre
part
Ont assisté comme témoins audit mariage savoir du côté de l’époux,
François Reynaud de Villeverd, brigadier d’infanterie, lieutenant au
gouvernement général des îles françaises de l’Amérique sous le Vent, et
commandant en cette qualité des dites îles, et Hyacinthe Louis vicomte de
Choiseul [barré], brigadier des armées du roi, ancien commandant de la
partie du Nord, inspecteur général des frontières et limites de la colonie,
et du côté de l’épouse, messieurs Charles François Jolly, commandant
du quartier de l’Acul, et Jean-Pierre Fançois Jolly, ses frères, capitaine
des dragons chasseurs du dit quartier de l’Acul, lesquels ont signé avec
nous ainsi que l’époux et l’épouse et plusieurs autres parents et amis.
Jolly Bouché, Dufaÿ de la Tour, Reynaud, Choiseuil Jolly jeune
[illisible], LeBray de Reynaud, Rey, Lescamela, Lefebvre Lescamela, De
Pernet, Faure, Herbert prêtre missionnaire curé. » Catherine Lebray
était l’épouse du comte de Reynaud et Rey, un fils du premier mariage
de sa femme, était procureur général au Conseil du Cap.
A la lecture de la qualité des personnages aristocrates ou qui se veulent
proches de l’aristocratie, qui ont assisté au mariage on comprend mieux
que pendant la Révolution Dufaÿ se soit servi de sa qualité de député
pour empêcher les colons, qui certes exagéraient puisqu’ils disaient
qu’il avait usurpé la qualité de marquis, de se procurer la copie de cet
acte conservé au dépôt des colonies à Versailles. Il est exact, d’après la
Livre dufay.indb 48 18/03/15 15:04:46Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 49
lettre lue dans la séance du 28 pluviôse an II (16 février 1794) du comité
des colons de Saint-Domingue que Page et Brulley qui ont cherché à
obtenir le certificat de mariage de Dufaÿ à Saint-Domingue n’y ont pas
réussi : « Le citoyen Fromenteau dépose aux archives de la commission
une lettre qui lui a été écrite de Versailles par le citoyen Lézan,
dépositaire des chartes des Colonies, qui lui annonce que l’expédition de la
célébration du mariage de Dufaÿ dans la colonie a été faite et envoyée
au citoyen Adet pour en faire la légalisation et qui a nié l’avoir reçue. Le
citoyen Fromenteau demande qu’il lui soit délivré une copie en forme
de cette lettre pour servir au besoin, c’est ce qui est de suite exécuté par
35le secrétaire garde des archives » .
Enfin dernière remarque qui est une sorte de clin d’œil du fils à la
mémoire de son père : il a réussi à réunir autour de lui des personnages
haut placés dans la société coloniale, des nobles, comme son père l’avait
fait pour son propre mariage…
La présence du comte Reynaud de Villeverd, gouverneur par intérim,
depuis le 24 avril 1780, et de son beau-frère, le vicomte de Choiseuil,
comme témoins au mariage de Dufaÿ s’explique par le fait qu’en tant
qu’officier apprécié par son supérieur, le colonel, il en obtenait la
bienveillante présence, tout comme le commandant de la Cérès, d’Agoult,
aura comme témoins des officiers de son bord. Il n’empêche, pour
l’épouse, cette noble présence devait être très appréciée.
Dufaÿ utilise couramment le nom et les qualités qu’il revendique.
Par exemple, dans la convention du 27 février 1788 dont nous parlons
plus loin, il prend la qualité de major d’infanterie à Saint-Domingue
et signe Dufay de La Tour. Ou encore il signe en qualité de lieutenant
major le 20 juin 1785 lors du mariage de la fille du premier lit de sa
femme Catherine Thérèse Jolly, Jeanne Perrine Bouché, veuve de M.
Lefebvre, avec le comte Charles d’Agoult, lieutenant de vaisseau. Pour
en terminer sur ce point, dans une quittance par le sieur Demont à la
36dame Dufaÿ, datée du 27 avril 1785, on peut lire : « …dame Catherine
Jolly ci-devant veuve Bouché et aujourd’hui épouse non commune en
biens de Messire Dufaÿ, habitant à la Grande Rivière… »
Arrêtons-nous un instant sur deux des témoins de son mariage.
JeanFrançois, comte de Reynaud de Villeverd, gouverneur par interim des Iles
sous le Vent, puis député du Nord de Saint-Domingue, et Choiseuil.
« Le comte de Reynaud de Villeverd est lui aussi officier. Il fit
campagne en Allemagne de 1757 à 1761, et devint, cette même année,
aide-major général. Envoyé à Saint-Domingue avec ce grade le 5 mars
1763, il fut promu colonel en 1768, commandant de Saint-Domingue en
octobre suivant, et commandant du régiment du Cap en 1772. Nommé
gouverneur des Iles sous le Vent en 1780, et maréchal de camp en 1784,
Livre dufay.indb 49 18/03/15 15:04:4650 Louis Pierre Dufaÿ
il fut élu, le 2 avril 1789, député aux Etats généraux pour la colonie de
Saint-Domingue ». Nous le retrouverons plus tard à Paris, en
pluviôse37ventôse an II.
Quant au vicomte de Choiseuil, commandant dans la partie du Nord
et inspecteur général des frontières, d’ordre du 13 mai 1776, il mourra
le 14 juin 1790.
Notons donc au passage que, le jour de son mariage furent présents
deux personnages aristocratiques, Reynaud et Choiseuil, dont Louis
Pierre à lui seul exercera les deux charges : inspecteur des frontières de la
partie française de Saint-Domingue, puis député de Saint-Domingue !
Les colons se font un malin plaisir de relever les contradictions
concernant son état civil. Voici la déposition du citoyen Deraggis, colon
français, aux citoyens membres du Comité de Sûreté générale :
« Paris 9 germinal l’an 2 de la République française Une et
Indivisible
Cette protestation était fondée (…)
Dans le numéro 3, il note « qu’il existe deux actes publics sur l’état civil
de Dufay : par son acte de baptistaire, il est reconnu roturier, et celui de sa
bénédiction nuptiale constate qu’il est noble d’origine, issu d’un ancien
brigadier des gardes de Capet, son père : il est non moins constant que
rDufay au Cap se faisait appeler M le marquis, et sa femme la citoyenne
Bouché, fille Jolly, s’appelait Madame la marquise. Or reste à savoir lequel
38de ces deux actes est le bon ? dans les deux cas, il existe un faux. »
Lorsqu’il étudie, dans sa Description de la partie française de
SaintDomingue, la paroisse Sainte-Rose improprement appelée paroisse de la
Grande-Rivière, Moreau de Saint-Méry note : « En général, les habitants
de Sainte-Rose, sans être tous riches, sont très occupés de se procurer
toutes les jouissances d’une vie que des moralistes sévères pourraient
trouver un peu épicurienne, et la fête de la paroisse est célèbre par les
amusements dont elle est l’occasion. On y aime la bonne chère et le
jeu. Il est fâcheux que ce goût de dissipation n’ait pas banni un esprit
de susceptibilité, qui rend les combats singuliers fort communs, dans
un lieu où tout le monde devrait sentir que la concorde est le premier
assaisonnement du plaisir. Cette humeur irritable et le soin de contenir
un grand nombre de gens de couleur, ont rendu difficiles les
fonctions du commandant des milices de cette paroisse, auquel l’heureux
talent de conciliateur est nécessaire, talent qui n’exclut pas le besoin de
39fermeté » .
Les dispositions épicuriennes des habitants de la paroisse devaient
donc bien convenir à Dufaÿ. Si l’on en croit Moreau de Saint-Méry,
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l’affaire du duel entre Dufaÿ et Lescamela n’était pas surprenante dans
40cette paroisse.
Dufaÿ, avec sa femme, mène une vie mondaine, comme nous en
trouvons un pale reflet dans le registre paroissial de la Grande Rivière :
il assiste aux enterrements, baptêmes et mariages des notables locaux.
Quelques exemples : il assiste, le 19 juin 1780, a l’inhumation au cimetière
de la paroisse du sieur Jean-Pierre Gabrian, âgé de 38 ans, officier des
milices de ce quartier et habitant de cette paroisse en son vivant époux
de dame Marie Jeanne Coivier, décédé sur son habitation.
Dame Catherine Thérèse Jolly, épouse de messire Louis Pierre Dufaÿ
de La Tour, est marraine de Jeanne Catherine Louise Fournier, née le 2
février 1781, et le 26 juillet suivant Louis Pierre Dufaÿ de la Tour, qualifié
d’ancien officier au régiment du Cap et capitaine à la suite des colonies,
supplée le parrain, messire François Reynaud de Villeverd, brigadier des
armées du roi lieutenant au gouvernement général de Saint-Domingue,
la marraine étant dame Catherine Thérèse Jolly, aieule maternelle de
l’enfant, au baptème d’Armand François Antoine, (qui était né le 10
novembre 1779 et avait été ondoyé à la maison), fils de feu M. Antoine
Lefebvre, habitant au camp de Louise, paroisse de l’Acul et de Jeanne
Perrine Bouché (c’est-à-dire la fille de Catherine Thérèse Jolly).
Ils assistent, vide infra, au second mariage de Jeanne Perrine, la fille
du premier lit de dame Catherine Thérèse Jolly le 20 juin 1785.
Deux autres enfin, auxquels ils ont participé :
« Le 27 août 1784 j’ai baptisé Louis Ferdinand Emmanuel né le 21
février dernier, fils légitime de sieur Jean Baptiste Grenier avocat en
parlement, habitant de ce quartier, et de dame Marguerite Lefebvre
son épouse ; il a eu pour parrain messire Louis Pierre Dufaÿ de la Tour,
major à la suite des milices de la colonie, habitant de ce quartier et pour
marraine dame Catherine Jolly épouse du dit sieur Dufaÿ, lesquels ont
signé avec nous ainsi que ses père et mère ».
« Le 18 octobre 1784, j’ai inhumé dans le cimetière, en présence de
messieurs les soussignés habitants de ce quartier, le corps de feu sieur
Pascal La Tappy, natif de illisible (Pau ?) en Béarn, maître en chirurgie,
habitant de ce quartier, décédé hier âgé d’environ 38 ans et muni des
sacrements. »
Parmi les signataires figure Dufaÿ.
C’est évidemment après son brillant mariage seulement, avec cette
habitante sucrière, une grande blanche si ce n’est par le nombre de ses esclaves
du moins par son statut social et ses relations, que Dufaÿ a pu mener la
vie noble de dissipation dont l’accusent les colons, comme nous l’avons vu
Livre dufay.indb 51 18/03/15 15:04:4652 Louis Pierre Dufaÿ
plus haut. Mais il faut aussitôt apporter un correctif de taille : il ne ruine
certainement pas sa femme dont il connaît la situation économique délicate
et dont il est séparé de biens. Les colons exagèrent bien évidemment.
meLa nouvelle M Dufaÿ fréquentait beaucoup de militaires, des
commandants de bataillons de milices, mais aussi des officiers de Marine.
C’est sans doute à cette époque, et probablement par l’intermédiaire de
sa femme, comme nous allons le voir, et peut-être également par
l’intermédiaire du comte d’Agoult, lui aussi lieutenant de vaisseau, que
Louis Pierre fait la connaissance d’Honoré de Guidy, alors lieutenant
de vaisseau. Nous allons revenir plus loin sur la personnalité de celui-ci
41qui décédera à Saint-Domingue le 15 novembre 1784 .
Ils se tiennent au courant des parutions d’ouvrages nouveaux qui
mepeuvent intéresser un habitant. M Dufaÿ souscrit ainsi un exemplaire
du livre publié au Cap, La culture du Nopal, de Thiery de Ménonville.
meM Dufaÿ et sa fille étant d’une santé fragile, la médecine les a
toujours intéréssées. Elles s’occupaient bien, semble-t-il, de la santé
de leurs esclaves. Dans les actes notariés que nous citons plus loin, et
notamment dans la procuration donnée à Lescamela, on retrouve cette
42préoccupation pour l’hôpital de l’habitation.
Il existe un petit dossier concernant la gestion de l’habitation et de
43l’hôpital de l’habitation de sa fille la comtesse d’Agoult, 1789-1790 , et
memanifestement c’est M Jolly Dufaÿ qui devait commander des
médicaments pour soigner ses esclaves. Plus tard, lorsqu’elle résidera chez son
gendre d’Agoult, elle soignera les paysans du village. Une fois arrivée
à Arpaillargues, selon les Mémoires de son petit-fils le comte d’Agoult,
elle s’occupait de la santé des habitants et leur conseillait des remèdes :
« A Saint-Domingue, habituée à soigner ses nègres et ses négresses, ma
megrand-mère [c’est-à-dire M Dufaÿ] soigna de même les habitants du
village [d’Arpaillargues]. L’expérience, un coup d’œil très sûr et
beaucoup de bonté lui valaient de véritables succès ». Par ailleurs, nous
mesavons qu’en janvier 1791 M Dufaÿ revenait à Arpaillargues des eaux
de Bagnères.
Et nous savons qu’elle désirait faire acheter des drogues par son
gendre, Charles d’Agoult, qui était à Paris, d’après une lettre du 4
décembre 1798 écrite à Mimi, sa petite-fille du premier lit.
Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait été attirée par le messmérisme
à telle enseigne qu’elle n’a pas hésité ainsi que sa fille, sans résultat par
ailleurs, à se faire traiter par le baquet du célèbre docteur, entre le 25
44juin et le 12 octobre 1784 . C’est sans doute à cette occasion qu’elle a dû
faire la connaissance de M. de Guidy, qui y était en traitement, et qui
est « mort sous le magnétisme ».
Livre dufay.indb 52 18/03/15 15:04:46Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 53
45Le colon Pillat de La Coupe , qui la connaissait bien semble-t-il, il y
avait d’ailleurs un lien de parenté lointain entre eux, écrit de Bordeaux
dans une lettre à Charles d’Agoult, qui était alors en voyage à Paris, le
me17 avril 1799, à propos de la santé de M Dufaÿ : « Madame Dufay a
une maladie qui me paraît incurable, ayant sa source dans
l’imagination, les remèdes ne font qu’y blanchir, cependant n’éprouvant ni fièvre
ni douleur, jouissant d’un appétit constant, ayant de quoi le satisfaire,
on pousse loin sa carrière avec de pareilles infirmités ». En effet elle ne
46décédera qu’en 1811.
mePeut-être est-ce à la même époque ou antérieurement que M Dufaÿ
a fait la connaissance du futur ministre de la Marine, Eustache Bruix,
ministre du 28 avril 1798 au 11 juillet 1799, qui était né dans le quartier
du Fort Dauphin, à Saint-Domingue, le 17 juillet 1759 - et que Louis Pierre
qualifiera plus tard de partisan du rétablissement de l’esclavage dans
sa lettre au général de l’armée indigène Cangé (voir plus loin). Bruix
commanda la corvette le Pivert du 12 juin 1784 au 21 juin 1786, et surtout
il fut chargé avec Puységur du relèvement des côtes de Saint-Domingue
de 1784 à 1788. Or Puységur était un adepte de Messmer et avait introduit
me son baquet au Cap, dans lequel M Dufaÿ et sa fille se trempèrent, en
47compagnie comme nous l’avons dit, de M. de Guidy, qui en mourut…
Dufaÿ et son épouse assistent naturellement au mariage, en secondes
menoces, de la fille de M Dufaÿ :
« Le 20 juin 1785, après la publication d’un ban, tant ici qu’à la paroisse
du Cap, et après avoir obtenu la dispense des deux autres, j’ai conjoint
48en légitime mariage Messire Charles comte Dagoult , lieutenant des
vaisseaux de Sa Majesté, commandant la frégate du roi la Cérès… fils
majeur, légitime, de feu Messire Charles François Dagoult et de dame
Christine Elizabeth de Bruneau d’Ornac, natif de la paroisse de
SaintChristophe du lieu d’Arpaillargues, diocèse d’Uzès en Languedoc…
r et dame Jeanne Perrine Bouché veuve de M Lefebvre, vivant major du
bataillon des milices du Cap, fille légitime de feu M. René Jean François
et de dame Catherine Thérèse Jolly. Ladite dame Perrine Bouché veuve
Lefebvre habitante de cette paroisse. Ledit mariage en présence des
témoins soussignés :
Le comte Dagoult, Bouché Lefebvre, Jolly Dufaÿ, Jolly, le marquis
de Najac, Lescamela, Dufaÿ lieutenant major, de Kersalun, Bouchaud
49baronne de Pernet de Recourt, Courvu, Ruotte, Cajetan, curé » .
Parallèlement à la cérémonie religieuse il y a un acte du notaire
50Rivéry auquel assistent :
Le marié « fils majeur et légitime de feu haut et puissant seigneur
Charles François d’Agoult de Montmaur, l’un des quatre premiers et
Livre dufay.indb 53 18/03/15 15:04:4654 Louis Pierre Dufaÿ
anciens barons du Dauphiné, et de haute et puissante dame Elizabeth
[difficile à lire]. Les amis du côté de l‘époux sont le chevalier du Grés,
colonel commandant de la partie du Nord de Saint-Domingue,
chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis demeurant au Cap, M.
de Ravel, major au régiment du Cap y demeurant, chevalier de l’ordre
royal et militaire de Saint-Louis, M. de Kersalun, enseigne de vaisseau
du roi, actuellement sur la frégate la Cérès, actuellement dans la rade
du Cap ». Et du côté de la mariée on trouve outre sa mère Catherine
Thérèse Jolly et son mari sieur Louis Pierre Dufaÿ, capitaine à la suite de
la colonie, tous deux habitant à la Grande Rivière, Jean-Pierre François
Jolly, capitaine des milices du quartier de l’Acul, Charles François Jolly,
commandant audit quartier de l’Acul, le vicomte de Choiseul, maréchal
des camps et armées du roi, inspecteur général des frontières, dame
Françoise Madeleine Bouchaud baronne de Pernet de Recourt, messire
Antoine Etienne Ruotte, écuyer, conseiller du roi au conseil supérieur du
Cap, ancien subdélégué principal de l’intendance de Saint-Domingue.
Cet acte est bien intéressant du point de vue de la qualité de ceux
qui y sont présents. Dufaÿ appose modestement au bas sa signature : il
n’est plus Dufaÿ de La Tour mais tout simplement Dufaÿ, il n’est plus
messire mais simplement lieutenant major, alors que les autres
assistants sont tous nobles et/ou ont des grades militaires bien supérieurs.
Le mariage ayant eu lieu après le séjour parisien de 1782, on peut se
demander si Louis Pierre n’a pas été obligé d’avouer son mensonge
concernant sa noblesse à sa femme et à son futur beau-frère le comte
d’Agoult, d’où plus tard son ressentiment à l’égard des officiers de
Marine en général.
Le comte d’Agoult, outre son état de capitaine de vaisseau du roi,
était lui aussi propriétaire à Saint-Domingue. Il possédait une cafétérie
dont nous allons étudier le dossier. Cela peut apparaître à première vue
secondaire ou accessoire pour une étude centrée sur le conventionnel
Louis Pierre Dufaÿ, il n’en est rien car nous verrons que Louis Pierre,
lorsqu’il enverra plus tard ses instructions à Toussaint Louverture pour
la gestion de «son» habitation au Petit Saint-Louis du Nord, retrouvera
les mêmes préoccupations et les mêmes expressions que son ex-beau
frère le comte d’Agoult.
meLes documents concernant le comte d’Agoult, le gendre de M
51Dufaÿ, appartiennent à deux ensembles différents qui se rapportent
le premier à la période qui va de son mariage à 1791, grosso modo, et le
second à l’année 1798, mais ils ont en commun d’évoquer des problèmes
d’argent dont le comte et sa famille manquaient cruellement depuis
leur arrivée à Arpaillargues. La rente de 6 000 livres que les colons
Livre dufay.indb 54 18/03/15 15:04:46Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 55
medisent avoir été servie par M Dufaÿ à son mari semble de ce fait être
une légende calomnieuse, ainsi que les dépenses ruineuses que Dufaÿ
aurait imposées à sa femme : elle avait assez de dettes comme cela. Il
est essentiellement question des biens propres de Charles d’Agoult,
une cafétérie à Plaisance, de ceux de sa femme, l’habitation du Camp
de Louise, de la Petite Anse et de l’habitation de sa belle mère à la
Grande Rivière. Il y est naturellement aussi question en filigrane de la
Révolution. Les documents que nous allons transcrire montrent, bien
qu’il ait été capitaine de vaisseau, tout l’intérêt qu’il portait à la gestion
de son habitation, en particulier de la conduite à tenir vis-à-vis de ses
esclaves. Ces réflexions nous paraissent donc d’autant plus importantes
qu’elles ont dû influer sur les idées qu’a pu concevoir Dufaÿ pour la
gestion d’une habitation.
Les dispositions du premier ensemble sont contenues dans les lettres
qu’il adresse à son gérant et à ses amis. Bien que datées de 1790-1791,
ces instructions sont à comparer avec le document, à peine antérieur, de
la main de Dufaÿ, mais évidemment pas nécessairement pensé par lui,
dont les colons se sont servis pour l’attaquer et que l’on a pu dater des
premiers temps de son mariage avec Catherine Thérèse Jolly, grâce à la
mention de M. de Guidy qui meurt au Cap avant la Révolution.
Nous nous contenterons ici d’insister sur les difficultés financières
de Charles d’Agoult mais aussi sur sa volonté d’honorer ses dettes,
renvoyant en annexe les problèmes financiers détaillés et ceux de la
gestion des esclaves :
Dans une première lettre il écrit de Paris à M. de Genton le 17 de
septembre 1790 :
« Depuis que je suis marié j’ai été toujours dans la peine et dans
l’embarras. Nous avons laissé accumuler, et nous n’avons joui de rien ; et ce
temps d’infortune se perpétuera, la dette et les intérêts s’accumuleraient
et parviendraient en ne jouissant de rien, étant toujours dans une gène
inexprimable à ruiner [manque] la fortune de ces malheureux enfants
[ceux du premier lit de sa femme] qui auraient un jour tout à [manque] et
qui seraient bien loin de la justice qu’ils me doivent pour les sentiments
que j’ai pour eux et tout l’intérêt que je leur dois ».
Et dans une seconde lettre, écrite de Paris le 9 septembre 1790 au
chevalier de Pradines de Vauroux, ayant sa procuration honoraire sur
la cafétérie de Plaisance :
« Je cherche à faire un arrangement qui me donne des forces sur mes
habitations du Cap, et qui mettent mes créanciers à même d’être payés
un peu chaque année, mais il est si difficile dans le moment critique où
nous sommes que je doute de la réussite ».
Livre dufay.indb 55 18/03/15 15:04:4656 Louis Pierre Dufaÿ
LA SITUATION ÉCONOMIQUE DE LA MÈRE ET DE LA FILLE
Il est très important de parler de la situation économique réelle
de la mère et de la fille, car le monde colonial est dominé par des
problèmes d’argent, en particulier de dettes, or Dufaÿ était venu à
Saint-Domingue pour échapper à la prise de corps pour dettes…
C’est ainsi que, déjà fort enclin à ce genre de manœuvre, qu’il avait
ratée à Paris, Dufaÿ va être à bonne école et se familiariser
complètement avec ce monde des opérations financières coloniales qu’il va
voir réaliser autour de lui par les membres de sa nouvelle famille,
d’autant qu’il semble avoir pris très au sérieux son métier d’habitant.
Cette famille est très étendue, et ils pratiquent tous à l’égard des uns
et des autres des opérations fort complexes. Enfin Dufaÿ se servira
ensuite des relations qu’il avait nouées au Cap pendant l’époque de
son mariage pour tâcher de devenir à son tour un habitant, à l’époque
de la Révolution.
Si l’on s’en tenait seulement au nombre de carreaux des
habitations, ainsi qu’au nombre d’esclaves et aux estimations, on serait
loin de la complexité de la réalité. Car pour apprécier la vérité il faut
considérer la qualité des cultures, l’âge et l’état sanitaire des esclaves
dans les ateliers ; ce sont eux en effet qui font en grande partie la
valeur des habitations et c’est ce qui explique l’opposition des colons
à l’abolition de l’esclavage – car ils pensent que leurs esclaves devenus
libres vont déserter leur habitation, ce qui ruinera le propriétaire. Il
faut aussi considérer les dettes pour les fournitures, les emprunts et
les conditions de remboursement, les alliances familiales. Et ce qui
paraissait une situation opulente peut vite devenir une situation plutôt
préoccupante.
Quoique la séparation de biens soit presque toujours la norme dans
les familles, entre le mari et la femme, dans le cas des deux femmes, et
notamment s’il y a des enfants, le mari garde un œil attentif, surtout
dans le cas de Charles d’Agoult, mais tout laisse à penser qu’il en était
de même pour Dufaÿ. Par exemple, muni de la procuration de sa femme,
Louis Pierre se rend au Cap le 18 mars 1784, et fait enregistrer devant le
notaire Bordier jeune un envoi à Baltimore d’une cargaison de 6
barriques de taffia, 4 barriques de sirop, 2 barriques et 6 quarts de citrons,
oranges ou ananas appartenant « à la dite dame Dufaÿ » chargée sur
un brigantin américain, et consignée à MM. Sollichoffer et Meissonier
52pour qu’ils la vendent.
Et comme nous l’avons déjà dit, l’habitude veut que l’habitation,
même si elle appartient à la femme, prenne le nom du mari, à partir
du mariage.
Livre dufay.indb 56 18/03/15 15:04:46Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 57
Nous allons essayer tout d’abord d’y voir un peu plus clair dans
les relations familiales et de présenter les personnages qu’il va
rencontrer par son mariage, afin d’apprécier les fluctuations de leur richesse,
souvent davantage sur la pente descendante que montante ; voir l’acte
ci-dessous du 23 septembre 1778 par exemple. Tous ces actes concernent
directement ou indirectement l’habitation qui portera plus tard le nom
de Dufaÿ. Toutefois si le lecteur ne désire pas rentrer dans les détails
des dispositions financières nombreuses et multiples que combinent
les membres de ces familles, il peut se reporter dès à présent à la page
91 et suivantes.
Les relations s’ordonnent à partir essentiellement de deux familles,
qui ne sont pas très grandes, mais qui nouent entre elles de forts liens
familiaux habituels, c’est-à-dire ceux qui concernent les baptèmes,
mariages et enterrements, mais aussi économiques, qui touchent
l’administration et la prospérité des habitations, car il faut sans arrêt faire
des réparations, acheter des esclaves, etc., et qui ont pour but d’assurer
aux enfants mineurs la transmission de l’intégralité ou l’accroissement
des biens de leurs parents. Les très nombreux actes notariés – nous ne
donnerons in-extenso que les descriptions qui concernent des habitations
des personnages directement en rapport avec Dufaÿ et sur lesquelles il
a vécu ou passé de longs moments, celles de sa femme et de la fille de
celle-ci, et que nous renvoyons aux pièces justificatives – sont là pour
en témoigner. Ces actes ont été passés, naturellement à Saint-Domingue
mais aussi en France, à Paris, ce qui montre bien les liens étroits entre
53la métropole et sa précieuse colonie .
Ces familles sont celles des Jolly et des Lefebvre, auxquelles viendront
s’ajouter, par mariage, les Roussel, le comte Charles d’Agoult, François
Lescamela ou l’écuyer Bichon de Racaudet, pour ne citer que les plus
importants pour notre étude.
LES JOLLY

- Jean Jolly, le grand-père de Catherine Thérèse, a établi une
guildiverie à l’Acul, puis s’est constituée une sucrerie, qui est la base de la
54fortune familiale .
- Jean-François Jolly, lieutenant de cavalerie et habitant à l’Acul,
épouse Perrine Catherine Chailleau dont ils ont plusieurs enfants :
Jean-Pierre François Jolly, dit aîné, Charles François Jolly, capitaine de
memilices, Catherine Thérèse Jolly, la future M Dufaÿ, et Marie Rose
Jeanne Jolly.
Livre dufay.indb 57 18/03/15 15:04:4658 Louis Pierre Dufaÿ
- Jean-Pierre François Jolly aîné, marié à Marie Cécile Elizabeth Hubinon,
a eu quatre enfants : Jean-Baptiste Vincent, Elizabeth Charlotte, Marie
Perrine et Jeanne Alexandrine, c’est cette dernière qui épouse Antoine
François Traynier.
- Marie Rose Jeanne Jolly avait épousé en premières noces Jacques Louis
Roussel, officier de milices, habitant à l’Acul, puis en secondes noces
Edme Filledier notaire du Roi au Cap Français, notaire véreux qui se
suicidera, et en troisièmes noces Etienne Bichon de Racaudet avec lequel
Pierre Louis Dufaÿ gardera plus tard quelques relations.
Passons maintenant à la famille issue de ses mariages de Catherine
me Thérèse Jolly, la future M Dufaÿ, qui a épousé en premières noces René
Jean-François Bouché, commandant du quartier de l’Acul, avec qui elle
a eu une fille.
LES LEFEBVRE
- Perrine Jeanne Françoise Bouché. Cette dernière a épousé en premières
noces René Antoine Lefebvre, dont elle a eu deux enfants : Elizabeth
55Antoinette Lefebvre, dite « Mimi » et Armand François Antoine Lefebvre
qui décédera jeune - ils étaient les petits-enfants d’Elizabeth Lacaze -,
puis, en secondes noces, Perrine Françoise Bouché épousera le comte
Charles d’Agoult, dont elle aura un fils le comte Charles d’Agoult qui
laissera des Mémoires.
C’est René Antoine Lefebvre qui possédait une habitation. Il était
le fils d’Antoine Lefebvre et d’Elizabeth Lacaze. Devenue veuve, elle
avait épousé en secondes noces Léon Saillenfert de Fontenelle,
chevalier de Saint-Louis, colonel d’infanterie, qui possédait une
habitation à la Grande Rivière et dont le frère était François Marie Auguste
56Saillenfert de Fontenelle . Ce dernier, marié à Françoise Sans, a eu pour
fille Marie Charlotte Defontenelle, mariée à son tour à Vincent Marie
Viénot de Vaublanc, le porte parole des colons au Corps législatif sous
le Directoire.
- Françoise Elizabeth Lefebvre, la maîtresse de Dufaÿ aux dires des
colons, était l’épouse de François Lescamela.
Ces liens de parenté sont directement au cœur de la vie politique et
des projets économiques de Pierre Louis Dufaÿ :
Ainsi on a vu que Catherine Thérèse Jolly était apparentée par son
premier mari à Vincent Marie Viénot de Vaublanc.
Et Louis Pierre Dufaÿ, s’il n’a pas connu personnellement et visité
leurs habitations, a certainement entendu parler de la famille Hargault,
Livre dufay.indb 58 18/03/15 15:04:46Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 59
qui était opposée à la famille Hubinon dans un différend concernant
l’habitation appartenant à Trémondrie (voir plus loin l’acte de vente de
l’habitation Le Latanier) et il tentera un temps d’acheter celle de Lamolère,
qui était apparenté à Françoise Sans.
Revenons à Elizabeth Lacaze, veuve d’Antoine Lefebvre en premières
noces, et de Léon Saillenfert de Fontenelle en secondes noces.
Elle avait eu trois filles : Elizabeth Jeanne Lefebvre, épouse du marquis
de la Lorie, Marie Catherine Julie, épouse Denoue, Marie Louise Félicité,
épouse de Maldérée.
Mais nous suivrons l’ordre chronologique afin de bien séparer
l’époque antérieure au mariage de Dufaÿ de l’époque postérieure.
AVANT LE MARIAGE
Dans l’état civil on lit par exemple à la date du 30 mars 1777, que Léon
Saillenfert de Fontenelle, chevalier de Saint-louis, colonel d’infanterie et
habitant de ce quartier, est le parrain de Rose Catherine Austende, âgée
d’environ 9 mois, fille légitime de Beon, habitant, officier de milices de
ce quartier, et de dame Marie Rose Landais son épouse, tandis que la
dame Jolly, veuve Bouché, est sa marraine. »
La lecture des nombreux actes notariés est fastidieuse pour le lecteur,
cependant, du fait de leur intérêt, nous avons choisi de ne pas renvoyer
les actes en annexes. Mais afin que chaque lecteur puisse y trouver son
bien, nous les présentons dans un caractère nettement plus petit. De
plus, chaque document est précédé d’un résumé introductif qui peut
suffire pour une première lecture.
Parmi les actes notariés on trouve le contrat de mariage du notaire
Filledier, celui là même qu’attaquent les colons pour dévaloriser Dufaÿ.
PIECE JUSTIFICATIVE N° 1
e« 27 mai 1777. Contrat de mariage entre M Filledier et Madame Roussel. Notaire
Jacques Rousselot
Par devant les notaires du roi du Cap ayant résidence au quartier de la Grande
Rivière, furent présents
eM Edme Filledier, notaire du roi au Cap Français, y demeurant rue du Morne des
eCapucins, natif de la ville de Montargis, majeur, fils de défunt M François Filledier,
greffier de la prévoté de la dite ville, et de dame Marie Anne Riché, son épouse, ses
père et mère, stipulant pour lui et en son nom d’une part
Et de dame Marie Rose Jolly, veuve de M. Jacques Louis Roussel, officier de
milices, habitant à l’Acul, ladite dame native de la paroisse, majeure, fille de défunt
Livre dufay.indb 59 18/03/15 15:04:4660 Louis Pierre Dufaÿ
M. Jean Pierre Jolly, vivant lieutenant de cavalerie et habitant à l’Acul et de dame
Perrine Thérèse Chailleau son épouse, ses père et mère, à ce présente et stipulante
pour elle et en son nom d’autre part. (…) Pour être, comme en effet seront les futurs
époux uns et communs en tous leurs biens et conquets, immeubles qu’ils ont ou
acquiéreront.
Les biens de la future épouse consistent dans les droits dans la succession de feu
sieur Jolly son père et autre qu’elle a conféré en société avec la dame sa mère, et le sieur
eJean Pierre François Jolly son frère par acte de M Cormaux notaire, le 14 avril 1774,
laquelle société contient inventaire estimatif des objets appartenant aux parties… le
futur époux a donné et donne à la future épouse la somme de 30 000 livres…
Fait et passé au quartier de l’Acul sur l’habitation établie en sucrerie de Mesdames
Jolly et Roussel et de M. Jolly, le 27 mai 1777, en présence de MM. Jean-Pierre François
Jolly, Charles François Jolly capitaine de milices, habitant ce quartier et frères de
la future épouse, Dame Catherine Jolly veuve de feu René Jean-François Bouché,
vivant commandant honoraire du quartier de l’Acul, habitante à la Grande Rivière,
sœur, M. Antoine Lefebvre, commandant du quartier de l’Acul et de dame Jeanne
Françoise Perrine Bouché son épouse, nièce, M. Nicolas Dubisson père et fils,
capitaine et lieutenant de milices, habitants aux Mornets, cousins germains et issus de
germains ».
On trouve ensuite une longue suite de témoins distingués, dont le notaire
Cormaux de la Chapelle et Estève, conseiller du Roi, sénéchal juge de paix du siège
royal du Cap »
Toutes ces lignes sont extraites du registre notarial 1564 conservé au CAOM.
L’acte suivant daté du 23 septembre 1778, est un acte familial de
mesociété entre M Catherine Thérèse Jolly et messire Léon Saillenfert
de Fontenelle qui montre bien que ces habitants sont très sensibles à
la vie économique de leur temps, car il s’agit de cultures spéculatives
d’exportation, le café et le sucre :
PIECE JUSTIFICATIVE N° 2
« 23 septembre 1778. Par devant le notaire du roi au Cap Français [Jacques
Rousselot], à la résidence de la Grande Rivière, paroisse de Sainte-Rose, furent
présents, Madame Catherine Thérèse Jolly, veuve de feu Monsieur René Jean François
Bouché, vivant commandant du quartier de l’Acul, habitante au même quartier de
la Grande Rivière d’une part
Et messire Léon Saillenfert de Fontenelle, écuyer, chevalier de Saint-Louis, colonel
d’infanterie, habitant au même lieu d’autre part
Lesquelles parties ont dit que par acte au rapport de Paris, notaire, présents
témoins, en date du 21 mai 1772, elles s’étaient associées pour le temps et espace de
9 années… que les objets conférés en ladite société consistaient en une habitation sise
en ce dit quartier de la Grande-Rivière, nègres, animaux et ustensiles… de laquelle
habitation moitié appartenant à mondit sieur Defontenelle, au nom et comme mari
et maître de la communauté d’entre lui et la dame son épouse, et l’autre moitié à
madame Bouché aux droits du sieur Lefebvre son gendre ainsi qu’il résulte d’un autre
acte reçu par Cormaux aussi notaire présents témoins le 30 novembre 1771 [l’acte
manque], qu’à l’époque de la société susmentionnée, ladite habitation était établie en
café et formait une hatte, mais qu’alors et même depuis il s’en est bien fallu que les
Livre dufay.indb 60 18/03/15 15:04:46Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 61
associés aient retiré de leurs fonds et mises les revenus et profits qu’elles auraient
dû s’en promettre, ce qui doit être naturellement attribué à la baisse du café, au peu
de valeur des animaux produits de la hatte. Que dans la persuasion que ces deux
inconvénients, loin de s’amoindrir, sont au contraire dans le cas de se faire sentir
d’une manière plus cruelle à l’avenir, vu les circonstances malheureuses des temps,
[il s’agit de la guerre d’indépendance américaine] mes dits sieur de Fontenelle et dame
Bouché pensent que ce serait de leur part une funeste obstination que celle qui les
porterait à persister dans l’entretien et exécution du susdit acte de société du 21 mai
1772 [manque], dont l’effet a si mal répondu à leur attente.
Enfin que s’étant les dites parties arrêtées à ce dernier plan après mûres réflexions
et s’occupant même dejà depuis quelques temps de son exécution par des
plantations en cannes et autre travaux capables de le rendre durable et constant, il devient
indispensable de renoncer aux clauses de l’acte primitif et de statuer sur le nouvel
établissement.
Que dans la nécessité d’opposer des moyens plus sûrs à un projet désormais
reconnu nuisible, et suffisamment instruits par l’expérience de leurs véritables
intérêts, mes dits sieur et dame ont songé à établir en sucrerie l’habitation dont s’agit,
afin que la solidité d’un pareil établissement puisse non seulement les garantir des
pertes qu’ils éprouveraient indubitablement en laissant les choses dans l’état actuel,
mais encore leur assurer des gains proportionnels aux mises et à l’industrie qui sera
employée à les faire valoir. (…) Et afin de donner une forme stable, permanente et en
quelque façon analogue à l’établissement d’une sucrerie qui exige des mises dehors
et des entreprises très considérables, les parties ont déterminé, arrêté et fait entre
elles les pactes, clauses et conditions qui suivent
Savoir
Article 1. déclarent s’associer au moyen des présentes pour raison de
l’établissement de la susdite habitation de la Grande-Rivière de la contenance de 210 carreaux
en une manufacture à sucre, conférant à cet effet en ladite société chacune des parties
le terrain composant le lot à lui échu par l’événement des procès verbal, plan et acte
de partage dressés par Paris de Saint Vallier, comme aussi les bâtiments, plantations
et vivres étant sur les terrains respectifs. (…)
Article 2. Entreront aussi en ladite société les nègres de culture actuellement
attachés à ladite habitation et iceux indivis entre mesdits sieur de Fontenelle et ladite
dame Bouché aux droits du sieur Lefebvre son gendre, suivant l’acte ci-dessus cité du
30 novembre 1771. S’en référant les parties pour ce qui peut concerner l’estimation
edes dits nègres, au procès-verbal d’estimation dressé par le même M Cormaux.
Article 3. Feront aussi partie de la société dont s’agit les autres nègres de culture
acquis en commun par mesdits sieur Defontenelle et dame Bouché pendant le cours
qu’a eu la société qui a été entre eux en vertu de l’acte du 21 mai 1772. De tous
lesquels nègres ainsi conférés en la présente société les parties ont jugé et reconnu
qu’il serait superflu de faire ici aucune désignation et estimation ne pouvant être
considérés que comme chose commune aux associés et dont la perte est
nécessairement à supporter pour moitié de la part de chacun d’eux…
Reconnaît en cet endroit madite dame Bouché être en bonne et due possession
de la négresse nommée Félicité et de sa part mondit sieur Defontenelle reconnaît et
confesse que madite dame Bouché lui a réellement compté et remboursé la somme
de 1 200 livres faisant moitié de celle de 2 400 à laquelle ladite négresse avait été
estimée dont quittance.
Article 6. Attendu qu’un établissement tel que celui qui a donné l’être à la
présente société exige des travaux et des dépenses considérables et que les premiers
Livre dufay.indb 61 18/03/15 15:04:4662 Louis Pierre Dufaÿ
ne peuvent être terminés que par un laps de temps qui soit proportionné à
l’immensité et à l’importance de l’entreprise, les dites parties entendent que ladite société
dure toute leur vie ; persuadés qu’elles doivent prolonger autant qu’il est en elles le
terme d’une association de la seule durée de laquelle peuvent résulter les avantages
qu’elle s’en promettent.
Article 7. (…)
Enfin seront encore tenus les héritiers ou ayant cause du prédécédé, de toutes
pertes, dépens, dommages, intérêts de l’associé restant pour raison du tort prodigieux
qui lui causerait nécessairement la division d’une habitation qui en cessant d’être une
manufacture à sucre deviendra presque sans valeur aucune ; et exigerait de nouvelles
plantations et par conséquent de nouveaux travaux sans espoir de lucre de la part
de l’associé restant, et seront les dits dommages intérêts arbitrés par trois habitants
convenus, sinon nommés d’office par le juge…
Article 8. Et comme Madame de Fontenelle est actuellement en France et qu’elle
ne peut quant à présent ratifier les présentes, mondit sieur Defontenelle ne pouvant
ôter après sa mort le droit à la dame son épouse de disposer comme bon lui semblera
d’un bien provenu de son chef, et étranger à la seconde communauté d’entre eux,
et sentant que si la dite dame s’abusant sur ses propres intérêts se refusant à jouir
indivisement de la sucrerie avec la dame Bouché, cette dernière se trouverait dans
le cas de la division si funeste à l’associé survivant.
Article 9 et 10. En cas de mort d’un des deux associés, la licitation donnerait un
partage à moitié.
Article 11. La gestion de l’habitation et autres objets sociaux, apartiendra à mondit
sieur Defontenelle et en absence à Madame Bouché, sans qu’ils puissent prétendre
ni l’un ni l’autre pour raison d’icelle aucun prélèvement ni dédommagement… droit
égal de résidence et de domicile sur l’habitation.
Article 17. En cas de rupture ou de changement d’état de la partie de Madame
Bouché, elle ne pourra demeurer dans la maison principale, M. de Fontenelle seul
y aura son domicile… madame Bouché choisira un endroit sur l’habitation où elle
fera construire aux dépens de la société un logement convenable. L’établissement
en poterie et briqueterie, etc., fera partie de la société ci-dessus, ainsi que les nègres
et bâtiments en dépendant.
Fait et passé sur ladite habitation et société, sise audit quartier de la
GrandeRivière le 23 septembre 1778. »
Toutes ces lignes sont extraites du registre notarial 1564 conservé au CAOM.
Les cultures sont spéculatives et à cette époque le sucre est plus
rentable que le café… L’association ne devait pas durer longtemps
car le 6 novembre 1778 le sieur Defontenelle mourait sur son
habitation… « nommant et instituant la personne du sieur Antoine Lefebvre,
commandant les milices du quartier du Camp de Louise, son beau-fils
exécuteur testamentaire »
Ces quelques lignes sont extraites du registre notarial 1564 conservé
au CAOM.
Un autre acte, festif cette fois puisqu’il s’agit d’un mariage, nous
montre que cette famille comptait, par alliance, parmi ses membres
Livre dufay.indb 62 18/03/15 15:04:46Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 63
Viénot de Vaublanc qui va jouer un rôle important au Corps législatif,
comme porte parole des colons opposés à la libération des esclaves.
PIECE JUSTIFICATIVE N° 3
« 24 août 1778. Par devant le notaire du roi au Cap à la résidence de la Grande
Rivière… furent présents
Messire Jean Baptiste d’Alcour de Belzun, conseiller honoraire au Conseil
Supérieur du Cap et habitant à la Grande Colline, quartier du Fort Dauphin, au nom
et comme porteur de procuration de Messire Vivant François Viénot de Vaublanc,
écuyer, ancien major pour le roi à Saint-Domingue, chevalier de l’ordre royal et
militaire de Saint-Louis, et de dame Catherine Perreau son épouse, de lui autorisée
à l’effet des présentes demeurant à Tours, paroisse de Saint-Pierre des Cors, ladite
procuration reçue à Tours le 4 juin dernier par Tenant notaire…
Mondit sieur Dalcour, ès dites qualités, stipulant et agissant pour Messire Vincent
Marie Viénot de Vaublanc, chevalier de Saint-Lazare, capitaine des milices du Fort
Dauphin et aide major général dudit quartier, mineur âgé de 23 ans, fils légitime de
sieur et dame de Vaublanc, demeurant à Maribaroux
Et le dit messire Vincent Marie Vienot de Vaublanc, chevalier de Saint-Lazare,
procédant sous l’autorité de mondit sieur Dalcour ès dites qualités, stipulant pour
lui et en son nom d’une part, et messire Léon Saillenfert Defontenelle, chevalier de
Saint-Louis, colonel d’infanterie, habitant à la Grande Rivière, au nom et comme
porteur du pouvoir de M. François Marie Auguste Saillenfert Defontenelle son frère,
ancien capitaine d’artillerie, de présent en France, ledit pouvoir, à l’effet de ce qui va
suivre, reçu par Beline et Nau, notaires au Châtelet de Paris le 14 septembre dernier, et
déposé le 16 janvier suivant au notaire soussigné, et encore Madame Françoise Sans,
épouse commune en biens avec mondit sieur François Marie Auguste Saillenfert
Defontenelle, demeurant sur son habitation à Ouanaminthe, quartier Dauphin, bien
et duement autorisée de M. Defontenelle, colonel d’infanterie, en vertu du pouvoir
ci-dessus daté.
Mondit sieur Defontenelle en ses noms et qualités et la dite dame Sans Fontenelle
stipulant tant en leurs noms et qualités qu’au nom de demoiselle Marie Charlotte
Defontenelle mineure âgée de 18 ans environ, fille légitime dudit sieur François
Marie Auguste Defontenelle et de la dame Françoise Sans son épouse.
Et la dite demoiselle Marie Charlotte Defontenelle demeurant avec sa mère
procédant sous l’autorité et de consentement que dit est, stipulant pour elle et en
son nom d’autre part.
Lesquelles parties ont arrêté entre elles les pactes, actes et conventions de mariage
qui suivent…
Les biens du futur époux consistent actuellement dans le tiers d’une cafétérie
sise au quartier de Vallière, de la contenance de 200 carreaux de terre sur laquelle
il y a 30 têtes de nègres, tant grands que petits, ce bien au total estimé à la somme
de 100 000 livres…
Fait et passé sur l’habitation de M. Defontenelle, colonel d’infanterie sise à la
Grande Rivière le 24 août 1778 avant midi, en présence et du consentement de messire
Jean Etienne Narp, écuyer, ancien officier de cavalerie, de dame Léon Laurent de
Fontenelle son épouse, habitant au Terrier Rouge beau-frère et sœur de la future
épouse, de Messire Jean-Baptiste de Vaublanc frère du futur époux, demeurant à
Maribaroux, de Madame Catherine Jolly, veuve de feu M. Bouché vivant
commandant honoraire du quartier de l’Acul, parent du futur époux, de demoiselle Françoise
Livre dufay.indb 63 18/03/15 15:04:4764 Louis Pierre Dufaÿ
Elizabeth Lefebvre, demeurant à la Grande Rivière, de M. Médéric Louis Elie Moreau,
avocat au Conseil Supérieur du Cap, M. Austin de Beon, capitaine des milices,
habitant audit quartier de la Grande Rivière. [Suivent des noms de personnages importants :]
Messire Nicolas Joseph Barbier, chevalier de Blinière, capitaine de dragons, aide de
grcamp de M. le général demeurant au gouvernement de haut et puissant seigneur M
Robert comte d’Argout, maréchal de camp, gouverneur, lieutenant général des Iles
57françaises de l’Amérique… »
Il résulte donc que la famille dans laquelle Dufaÿ pénètre par son
mariage était en relations avec rien moins que trois personnages très
importants de l’histoire de Saint-Domingue pendant la Révolution :
Vaublanc, Moreau de Saint-Méry, ou encore Cadusch.
Nouvel acte notarié festif car établi, le 16 janvier 1778, en vue du
mariage entre M. Narp et Mademoiselle Defontenelle.
PIECE JUSTIFICATIVE N° 4
« 16 janvier 1778. Contrat de mariage entre M. Narp et Mademoiselle
Defontenelle
Par devant notaires du roi au Cap Français à la résidence de la Grande
Rivière.
Fut présent messire Jean Etienne Narp, écuyer, ancien officier de cavalerie,
habitant au Terrier Rouge, paroisse Saint-Pierre, fils de feu messire François Narp, vivant
écuyer, et de feue dame Marie Françoise de Guillemotte du Hargouet [?], vivant
habitants audit quartier du Terrier Rouge, le dit sieur Narp majeur et stipulant pour
lui et en son nom d’une part
Et messire Léon Saillanfert Defontenelle chevalier de Saint-Louis, colonel
d’infanterie, habitant à la Grande Rivière, au nom et comme porteur du pouvoir à l’effet
de ce qui va suivre, de M. François Marie Auguste Saillenfert de Fontenelle son frère,
ancien capitaine d’artillerie de présent en France, ledit pouvoir reçu par Béline et
Nau notaires au Châtelet de Paris le 14 septembre dernier.
Et encore Madame Françoise Sans épouse commune en biens avec mondit
sieur François Marie Saillenfert Defontenelle demeurant sur son habitation à
Ouanaminthe, bien et duement autorisée de M. Defontenelle, colonel d’infanterie,
en vertu du pouvoir ci-dessus daté. Mondit sieur Defontenelle en ses noms et qualités
et ladite dame Sans Defontenelle stipulant tant en leur nom et qualités qu’au nom
de demoiselle Léon Laurent de Fontenelle, mineure âgée de 20 ans environ, fille
dudit Sieur François Marie Auguste Defontenelle et de la dite dame Françoise Sans
son épouse.
Et ladite demoiselle Léon Laurent Defontenelle, procédant sous l’autorité et du
consentement que dit est, stipulant pour elle et en son nom d’autre part.
Les quelles parties ont arrêté entre elles les pactes, accords et conventions de
mariage (…)
Fait et passé sur l’habitation de M. Defontenelle, colonel d’infanterie, sise à la
Grande Rivière le 16 janvier 1778, en présence de Madame Catherine Jolly, veuve
de feu M. Bouché, vivant commandant honoraire du quartier de l’Acul, de Madame
Jeanne Perrine Françoise Bouché, épouse de M. Lefebvre commandant du quartier de
Livre dufay.indb 64 18/03/15 15:04:47Le beau mariage et la vie de l’habitant sucrier possesseur d’esclaves 65
l’Acul, de demoiselle Françoise Elizabeth Lefebvre, demeurant à la Grande Rivière,
de demoiselle Marie Charlotte Defontenelle demeurant à Ouanaminthe, sœur de la
future épouse, de M. Vincent de Vaublanc, chevalier de Saint-Lazare, demeurant à
Maribaroux, de M. Jacques de Lacombe, chevalier de Saint-Louis, ancien officier du
régiment des gardes suisses, lieutenant colonel d’infanterie et habitant à la Grande
Rivière et de M. Antoine Lefebvre commandant au quartier de l’Acul y demeurant
et major du bataillon du Cap. »
Toutes ces lignes sont extraites du registre notarial 1564 conservé au CAOM.
Ces nobles personnages ne dédaignent pas d’être le parrain ou la
marraine d’enfants de couleur de leur quartier, comme en témoigne
cet exemple.
« Le 26 décembre 1778, j’ai baptisé Nicolas Joseph carteron, âgé de
deux ans et demi, fils naturel de Marianne Esther mulâtresse libre. Le
parrain Messire Nicolas Joseph Barbier, chevalier vicomte de Blignières
Lescot, ancien mousquetaire du roi, capitaine de dragons en France et
premier aide de camp de M. le comte d’Argout, maréchal de camp et
général de Saint-Domingue. La marraine dame Catherine Jolly, veuve
Bouché, habitante de ce quartier. »
APRÈS LE MARIAGE
Le voyage à Paris
Le registre des passagers allant et venant des colonies pour le port
de Marseille, coté F5b 2, fort mal tenu au demeurant, nous apprend que
me meM Dufaÿ de la Tour, M Boucher, veuve Lefebvre, et ses deux enfants, et
la dame Lescamela, se sont embarqués à Saint-Domingue, sans précision
de port, le 12 septembre 1781, sur le navire la Sirène, qui vogue en
direction de Marseille, mais, comme beaucoup de passagers, ils débarquent
à l’escale de Cadix et rejoignent Paris sans doute par voie terrestre. Ces
personnes sont accompagnées d’une mulâtresse et d’une négresse, sans
doute des domestiques, dont les noms sont peu lisibles. Le nom de Louis
Pierre Dufaÿ ne se trouve pas sur cette liste. On remarque cependant que
le navire le César, parti le 7 mai 1780 [pour 1781 ?] du Port aux Prince
pour Marseille, a à son bord un certain Dufaÿ de la Branche (!) et que ce
passager a débarqué à Malaga. S’agit-il de notre personnage qui a déguisé
son nom ou qui a été victime d’un copiste peu attentif ?
Leur présence à Paris en février 1782 est attestée par des actes
notariés de la première importance, destinés en grande partie à régler des
problèmes financiers, notamment ceux concernant la riche habitation de
la Petite-Anse. Dufaÿ, qui est présent avec sa femme, n’est pas
immédiaLivre dufay.indb 65 18/03/15 15:04:4766 Louis Pierre Dufaÿ
tement inquiété, semble-t-il, par ses créanciers, ce qui laisserait à penser
que le séjour parisien a dû être assez bref, alors que les actes
ci-dessous cités semblent indiquer un séjour d’un an au moins. Cependant il
se pourrait bien, avons-nous dit et sans que nous puissions l’affirmer,
que la fiction de la noblesse de Louis Pierre ait été détruite. La veuve
Lefebvre a laissé ses enfants en pension à Paris, à cette époque là, puis les
adultes seuls sont retournés à Saint-Domingue, ce qui était une pratique
58courante pour l’éducation des enfants .
Voici les trois actes, datés respectivement du 16, du 21 et du 25 février
1782, que la mère et la fille passent à Paris lors de leur séjour :
Première opération financière
Elle est le fait de Perrine Jeanne Bouché, elle est destinée à sécuriser
l’héritage des enfants du premier lit de la fille de Catherine Thérèse
me meJolly : c’est une transaction entre M et M de La Lorie et M Lefebvre ;
elle date du 16 février 1782.
Au terme de cette transaction, qui annule une vente faite au sieur
Ferrière de Bordeaux le 21 janvier 1780 par Elizabeh Lacaze, veuve de
Léon Saillenfert de Fontenelle, vente qui aurait fait passer l’habitation
de la Petite Anse en dehors de la famille, Perrine Jeanne Bouché doit
rembourser le prêt fait par les La Lorie de la somme de 150 000 livres
pour que ses enfants la gardent.
Pour payer cette somme aux La Lorie, la veuve Lefebvre s’adresse à
Cottin et Jauge, banquiers à Paris.
Cette pièce et la suivante se recoupent et expliquent dans le détail la
délicate procédure suivie pour annuler la vente faite au sieur Ferrière
de Bordeaux qui faisait perdre aux enfants mineurs Lefebvre leur
habitation de la Petite Anse.
PIÈCE JUSTIFICATIVE N° 5
meTransaction de M. et Madame de la Lorie et M Lefebvre du 16 février 1782.
e« Furent présents M Simon Hillon, avocat en parlement, demeurant rue
Hautefeuille, paroisse Saint-Cosme, au nom et comme procureur de haut et puissant
seigneur messire Charles François Camille Constantin, marquis de la Lorie, chevalier,
seigneur de Marans, D’oillon, Etran et autres lieues, capitaine de cavalerie et de haute
et puissante dame Elizabeth Jeanne Lefebvre son épouse… d’une part
Et dame Perrine Jeanne Françoise Bouché, veuve de M. Antoine Lefebvre, major
des bataillons de milices du Cap, île Saint-Domingue y demeurant ordinairement, rue
Saint-Joseph, paroisse Notre Dame, à présent demeurant à Paris rue Notre Dame des
Victoires, paroisse Saint-Eustache, au nom et comme tutrice d’Elizabeth Antoinette
Lefebvre et de Armand François Antoine Lefebvre, ses enfants mineurs et du dit
Livre dufay.indb 66 18/03/15 15:04:47

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