Ma dernière année de classe

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Être seul instituteur pendant trente ans dans une école de hameau n’est pas anodin ; cela relève d’un véritable choix de vie, mais on n’aime jamais impunément, on ne se donne jamais sans se brûler un peu... ou beaucoup.

« J’ai toujours pensé que mon but premier était de rendre les enfants heureux en classe, pourtant ce sont eux qui m’auront apporté le plus de bonheur, le plus d’amour. Chacun de leurs sourires, chacun de leurs mots gentils m’a fait grandir, a donné tout un sens à ma vie. J’ai cherché dans les livres et dans l’écriture, des choses compliquées, presque inaccessibles, comme l’épanouissement de l’être, son efflorescence, pourtant chaque matin, des bouquets d’enfants me les apportaient et je ne m’en apercevais pas... »

Ces pages sont le témoignage brut des dix derniers mois d’un moment exceptionnel de mon existence, ma dernière année de classe dans une école pas tout à fait comme les autres...


Publié le : mercredi 7 octobre 2015
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EAN13 : 9782366521436
Nombre de pages : 199
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AVERTISSEMENT

Août/septembre

Octobre

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Déjà paru chez le même éditeur

Editions TDO

 

 

Editions TDO

ISBN 9782366521436

Photo de Couverture : Louis Raynaud©

 

www.tdo-editions.fr

MA DERNIÈRE ANNÉEDE CLASSE
Jean-Pierre Grotti

AVERTISSEMENT

Lorsque j’ai écrit ce journal, je n’ai jamais pensé un instant qu’il serait publié un jour.

Je venais de finir mon troisième roman Juliette d’Estignan, je n’avais pas encore été édité, je n’avais pas d’autres projets.

Le soir de la rentrée, machinalement et parce que je DOIS écrire, j’ai raconté cette première journée à ma façon, avec mon cœur. J’ai recommencé le deuxième soir puis le troisième, le quatrième…

Ceci pour insister sur le fait que ces textes traduisent mes sensations, mes sentiments au jour le jour. Ils sont à la fois totalement subjectifs et spontanés, c’est à dire sincères. Ils n’ont été écrits en aucun cas pour donner la moindre leçon, indiquer la moindre piste, me donner en exemple ou me mettre en valeur.

Certains passages paraîtront ridicules, exagérés, moralisateurs, contradictoires, faux. Ils le sont certainement comme peuvent l’être nos cris de cœur tout au long des dix mois d’une période exceptionnelle de notre existence.

Ne voyez donc dans ces pages qu’un témoignage brut – brutal – de ma dernière année de classe.

À travers mes émotions et le fouillis de mes sentiments, je serais ravi si vous y trouviez ici et là, brillant comme une pépite, quelque éclat de votre enfance ou de votre expérience.

C’est mon vœu le plus cher.

 

 

 

 

à Nino

Août/septembre

Vendredi 28 août

J’ai beau me répéter « C’est la dernière rentrée, la dernière fois », rien ne change vraiment.

Après trente-cinq années passées dans cette toute petite école à une classe, du Languedoc, le premier jour, j’ai toujours la même angoisse, la même incertitude.

Par bonheur, j’ai tout de suite rencontré des yeux auxquels m’accrocher. Aujourd’hui, c’étaient ceux d’une fille tout pleins de droiture, d’envie de savoir et de rouerie féminine.

À chaque moment de la journée, je me suis appuyé sur eux et ils n’ont jamais cillé. Pendant la récréation, elle est venue s’asseoir à côté de moi. Nous n’avons pas parlé. Avec les enfants, deux regards et un sourire suffisent pour se comprendre.

 J’ai une classe équilibrée composée de dix Cours Moyen première année (CM1) et de neuf Cours Moyen deuxième année (CM2). Les filles, treize sur dix-neuf élèves, sont largement majoritaires ; il va y avoir mille papotages, mille disputes, mille bouderies, mais aussi de la douceur, de l’amour, beaucoup d’amour.

 Attention, il s’agit d’un amour fait de respect de l’autre et totalement vide de toute connotation sexuelle. Les pédophiles n’aiment pas les enfants, ils leur refusent toute humanité. Ils les assassinent physiquement parfois, moralement toujours. Je les hais.

Pourquoi cette mise au point ? Sûrement parce qu’elle me paraît nécessaire dans cette époque de suspicion et de doute.

 

Je donne les emplois du temps ainsi que les premières règles de vie de la classe, la plupart les connaissent déjà par ouï-dire, notamment la plus importante à leurs yeux :

« Vous pouvez aller boire ou satisfaire vos besoins sans me le demander, mais jamais pendant une leçon, ni quand l’un d’entre vous est déjà sorti. »

Ils prendront connaissance des autres plus tard, au fur et à mesure de leur application.

 

J’observe les nouveaux, les CM1. Parmi eux, une fille est signalée en échec scolaire. J’ai discuté un peu avec elle. Elle ne se fait déjà plus aucune illusion sur ses capacités. Pour elle, les études classiques seront – sont – pénibles, dévalorisantes et vaines. Cette fatalité m’attriste et me révolte. À onze ans, la voie peut-elle être déjà irrémédiablement tracée ?

Les mauvais résultats ne sont pas toujours une preuve d’inintelligence ; ils peuvent avoir de nombreuses causes, dont plusieurs comme l’environnement ou la maladie n’ont aucune relation avec le quotient intellectuel. Un bon système scolaire devrait être capable de récupérer ce type d’élève dit faible. Nous en sommes fort loin.

 

À seize heures, nous sommes allés reconnaître la pinède de Java. Première bataille de pommes de pin – en Languedoc, on dit des pignes –, premières courses en liberté dans le bois, premières peurs de se perdre, premières égratignures… Tous attendaient ces moments avec impatience, ils en ont tant entendu parler par leurs cousins, leurs amis, leurs frères, parfois même leurs parents.

Moi j’avais peur de boiter en revenant – mon arthrose ne dort que d’un œil –, mais non, c’est à croire que la présence des enfants me donne des forces. Java, bataille de pignes, mots magiques pour tous les élèves passés et présents de l’école.

Lundi 1er septembre

Mon école est verte. Tout un côté de la cour est adossé au vieux mur du cimetière. N’allez pas croire pour autant que cela lui donne une note lugubre. Au contraire, dans les villages du Languedoc, ces lieux ne sont jamais tristes. Ils dessinent des oasis de cyprès, de pins, de fleurs et d’ombre au cœur de vignes sagement alignées et de collines sèches et rocailleuses.

Il n’est pas rare que quelque rossignol y niche et, lorsque sa voix s’élève dans la clarté tremblante du crépuscule, on pense que mourir ici de la même façon que l’on dit vivre ici ne doit pas être trop douloureux.

Le cimetière du hameau est resserré sur lui-même comme si les gens qui habitaient pressés les uns contre les autres vivants avaient voulu rester groupés une fois morts. Il sent les choses vieilles, les bouquets fanés, les amours perdues, les époques disparues.

Il n’y a pas trop d’enterrements : les nouveaux sont rares, ceux qui sont là sont des habitués… Les tombes portent des noms connus et ce sont toujours les mêmes vieilles gens qui apportent les mêmes fleurs convenues, cueillies dans leur jardin endormi au bord d’un puits mystérieux et serein.

 

Dans la cour de l’école trône un pin magnifique aux grandes branches à l’écorce flamme. Derrière lui, toute une haie de vieux cyprès vert foncé, raides comme des hussards, monte une garde paisible et désabusée. Des lianes vigoureuses, fruits de la passion et jasmin, partent à l’assaut du préau.

 

La classe toute vitrée s’allonge au fond de la cour et derrière elle apparaissent déjà la colline et la garrigue. C’est une pièce toute en longueur, claire et chaude, suffisante pour une vingtaine d’élèves… Au-delà, il faut se serrer.

En entrant, on bute sur la seconde rangée des tables des CM2 toutes occupées par les garçons. Les cinq filles sont installées devant, en arc de cercle autour du tableau mural. Les dix CM1 sont eux aussi disposés en deux arcs de cercle qui tournent le dos aux grands.

Comme tout un côté est vitré, les murs restants sont occupés par les tableaux, les cartes, un calendrier, quelques posters et les armoires. Le coin ordinateur en retrait et sombre permet aux utilisateurs de se retirer un peu de l’animation de la classe.

J’ai placé mon bureau contre un mur, face à la baie, entre les deux sections. Comme je ne m’y assieds jamais pendant les cours, sa position n’a aucune importance.

C’est une classe ordinaire pourtant je m’y sens bien et, je crois, les élèves aussi ; question d’atmosphère sans doute. Chaque enfant qui entre le matin ou l’après-midi apporte son sourire ; dix-neuf sourires, cela fait beaucoup de lumière et beaucoup de joie. À moi de tout garder, de tout entretenir, de tout empêcher de s’éteindre sous le flot des « Il faut ».

Mardi 2 septembre

Ce matin, j’ai regardé entrer les enfants dans la classe. Tous sont dignes d’amour, tous ont les yeux brillants d’étoiles. De la discrétion d’Élisabeth à l’exubérance de Claire, de la tranquillité ordonnée d’Agnès à la droiture de Jean en passant par la pagaille sympathique de Max ou le désordre inventif de Lucien, tous ont quelque chose qui m’accroche et me séduit.

Pourquoi certains restent-ils au bord du chemin ? Pourquoi naît-on si différents les uns des autres ? Y a-t-il une grande loterie dans l’espace ? La chance de naître blanc et en France, de ne pas être handicapé, d’avoir des parents présents, de dormir à l’abri, de manger à sa faim, d’aller à l’école, d’apprendre…

Peut-on rêver du jour où le sexe, la couleur de la peau ou le lieu de naissance n’auront aucune importance ? Non ? C’est trop demander ? Alors, il faut baisser la tête, croire ce que les notables et les spécialistes nous déclarent, gagner le plus d’argent possible puisque posséder rend heureux et aller au bout de nos petites vies en oubliant les autres.

Non, ce n’est pas possible ! Surtout, ne pas se résigner, surtout continuer à espérer. Seul, l’espoir peut soulever des montagnes et des peuples. Il est comme le rire des vagues sur la plage ; évanescent, mais toujours recommencé, il fait s’écrouler les châteaux.

 

La classe se met en ordre de travail. Les CM1 parlent souvent trop fort quand je ne suis pas avec eux. Il faudra rectifier cette tendance en douceur. Il me semble que Simon qui ne prononçait pas un mot va mieux, il est plus souriant, plus détendu.

 

On est allé à la petite pente de la mort. Encore un mythe ! Il s’agit d’un versant de colline un peu raide que les enfants descendent en courant. Il suffit de les regarder se lancer pour les connaître. Il y a le fonceur et le timoré, l’agile et le lourdaud, celui qui a confiance en lui et celui qui en manque.

J’observe surtout les filles, car elles sont directement confrontées aux garçons. Elles le seront toute l’année ; en éducation physique et en sport, je ne fais aucune différence entre les élèves. C’est d’autant plus facile qu’à cet âge, elles sont souvent plus déliées et plus fortes que les garçons.

Pour le moment, elles sont là, au bord de la descente – du gouffre – hésitantes, tremblantes de peur, mais aussi d’envie, accrochées à une maigre branche de chêne vert ou de laurier-tin. Elles se lancent soudain, je les rattrape au vol. Quelle victoire ! Quelle fierté !

C’est le troisième jour de classe, ils ne me connaissent pas, mais les anciens leur ont dit que… Alors, ils se jettent vers moi, ils savent déjà que je ne les abandonnerai pas. Moi je capitalise cette confiance qu’ils me donnent maintenant, je la garderai tout au long de l’année.

Commentaire d’Aline :

« Ici, on fait plein de choses bien ! »

En revenant, on passe devant le cimetière qui jouxte l’école et je lui déclare :

— Tu vois c’est là qu’on enterre tous ceux qui se sont tués en descendant la pente de la mort !

— Ah bon ! Il y en a beaucoup quand même ! fait-elle et son visage s’obscurcit.

Je lui avoue très vite qu’il s’agit d’une plaisanterie. Elle est soulagée, elle rit… mais pas trop.

Chantal s’est fait une égratignure au genou ; je dois désinfecter la plaie. Théâtral, je brandis une fiole en m’exclamant :

— De l’alcool à deux cents degrés !

Elle sourit petitement de son beau visage de poupée. Je prends la compresse, l’imbibe, toute la classe retient son souffle. Tous attendent avec une gentille cruauté les éventuels cris de douleur.

Rien ! La blessée assure même que cela ne fait pas du tout mal ! Déception générale.

 

Barbara me jauge ; elle me regarde comme un comédien, ce que je suis d’ailleurs. Assise au premier rang, elle m’observe. Moi je poursuis le spectacle, en représentation six heures par jour et je ne m’en lasse pas. Jouer la comédie, c’est ce que j’adore dans ce métier. J’aurais tant aimé faire du théâtre… Encore un chemin que je n’ai pas su – pas pu ? – prendre.

Jeudi 4 septembre

Bonne journée marquée par les corrections du contrôle de mathématique dont les résultats dans l’ensemble sont plutôt bons. On est allé courir dans la pente de la mort, la grande, la vraie. Personne n’est tombé, mais tous étaient très fiers de l’avoir descendue.

L’escalade de la paroi de l’autoroute est bien plus périlleuse. Il y a eu quelques égratignures. Anne qui n’était pas loin de pleurer a bravement résisté à l’envie… et à la douleur.

Au retour, je les ai autorisés à emprunter le tunnel, une buse d’une trentaine de mètres de longueur qui sert à l’évacuation des eaux de pluie.

« Les autres le font, il faut que je le fasse ! ».

Presque tout le monde s’engage dans le conduit… sauf moi. J’ai bien trop peur de me coincer, je suis claustrophobe. Conséquence logique et bénéfique pour tous : seuls, les volontaires tentent l’aventure.

À 18h30 réunion d’information pour les parents. C’est l’un des rares moments de l’année durant lequel j’éprouve l’impression de répéter toujours les mêmes paroles que les années précédentes. Je leur dis :

— Vous êtes responsables de vos enfants ! Aimez-les ! Aidez-les ! Intéressez vous à ce qu’ils sont, à ce qu’ils font !

Je parle aussi de bonheur, d’épanouissement et de respect…

Les parents me font confiance quant aux activités que je propose à leur progéniture. Ils s’inquiètent plutôt sur le contenu purement scolaire de l’année. Je les rassure, leur certifie que le programme sera totalement fait et même révisé. On m’interroge sur les dictées… J’explique que dans mon esprit, il s’agit plus d’exercices de concentration que de tests d’orthographe. Il n’empêche, ils se font déjà du souci pour les futures notes.

Cette année, nous partirons faire une semaine de voile à Port-Leucate. En juin, la mer est bleue, fraîche et presque vide, un paradis !

J’oubliais… au retour de la pente de la mort, Marianne a glissé sa main dans la mienne. Anne a fait de même, j’étais un peu gêné, mais je les ai gardées. Je suis très maladroit dans la gestion des signes d’affection, peut-être parce qu’ils me touchent jusqu’au fond du cœur. J’hésite toujours entre le refus et l’acceptation. Dans les deux cas, je me sens mal à l’aise et coupable.

Ce que j’aime chez les enfants c’est leur spontanéité, l’absence totale de calcul dans leurs sentiments. Les filles m’ont pris la main, elles avaient envie d’être en contact avec moi. Comme c’est doux, comme c’est fort une main d’enfant. Rien au monde ne l’est autant.

C’est ce genre de lien qui me manquera peut-être l’an prochain… Sûrement ?

Vendredi 5 septembre

Je n’arrive pas à distinguer dans ma journée de travail des choses intéressantes, dignes d’être racontées. Je suis devenu aveugle et sourd, la routine évidemment. Il me faudrait des yeux neufs, des oreilles neuves, des narines neuves…

Alors, je verrais, j’entendrais, je sentirais…

Je verrais toutes ces boîtes multicolores et ces trousses coca ou jean, posées sur les tables, ces cartables boursouflés à demi-ouverts semblables à des bouches édentées, ces photos étalées, ces stylos multicolores et ces longs crayons mous, ces mèches de perles patiemment alignées, ces bonhommes filiformes dessinés sur l’ardoise, ces papiers furtivement jetés d’une table à l’autre, ces sourires ou ces grimaces échangés.

J’entendrais ces rires étouffés, ces soupirs, ces murmures, le grincement incessant des pieds de chaise sur le sol, ces courses, ces cris ou ces chansons pendant les récréations,

Je sentirais le matin cette odeur de produit nettoyant et d’eau de javel, les parfums sucrés des filles, les arômes des bonbons et même les fermentations de sueur à la fin des journées chaudes.

Je serais plus attentif aux mille ruses et malices qu’inventent à chaque instant les enfants pour soulever un peu le couvercle qui les écrase. Je réagirais plus vite à ces doigts timidement levés qui sont des appels au secours ou simplement des actes de présence. Je donnerais plus souvent la parole aux timides, aux humbles, aux mauvais…

 

Aujourd’hui, première grande leçon. Chaque vendredi matin, elle traite d’histoire, de géographie ou de biologie. Elle est appelée ainsi parce que le résumé que les enfants doivent copier au tableau, puis illustrer et étudier chez eux est relativement long (environ demi-page d’un cahier de travaux pratiques).

Je sais bien qu’on ne travaille plus de cette façon, mais, paresse ou incompétence, je continue. Il est trop tard pour me remettre en question. Je le reconnais, ce n’est pas bien…

 

En éducation esthétique, Luc était complètement abattu dans un coin. Il m’a expliqué qu’il s’était réveillé à trois heures du matin et qu’il n’avait pas pu se rendormir. Que se passe-t-il dans la tête d’un garçon de dix ans ? Quels spectres viennent le hanter ?

En début d’après-midi, j’ai organisé ma première séance de théâtre. Je leur ai demandé de choisir un thème : au restaurant, les fantômes, une dispute, seul dans la maison, la sorcière, et cetera. Cinq groupes se forment sous mon autorité et s’isolent pendant dix minutes pour inventer et répéter une saynète qu’ils viennent ensuite interpréter devant la classe.

Aline m’a surpris. Sur scène, elle était à l’aise, décontractée. Elle a bien joué. Elle a oublié qu’elle était une mauvaise élève. Les autres qui l’ont applaudie ne s’y sont pas trompés. Peut-être par ce biais retrouvera-t-elle un peu de sa confiance perdue ?

 

La classe se construit aussi pendant ces séances du vendredi après-midi ; on écoute l’autre, on ne juge pas, on ne critique pas. Il n’y a ni bons, ni mauvais ; chacun joue totalement, de tout son être, son rôle, sa vie.

Lundi 8 septembre

Grosse journée de travail avec plusieurs contrôles : expression écrite, lecture, science et dictée. La terrible dictée qui effraie tout le monde à commencer par les parents. Peut-être est-ce dû à une certaine sacralisation de l’écrit ? Savoir lire et écrire, la mission première de l’école publique !

J’ai créé ce texte pour que les élèves se concentrent sur l’accord des verbes avec le sujet ainsi que sur la marque du pluriel des noms :

Le soleil brille toujours aussi fort. Le ciel est toujours aussi bleu. Il fait toujours aussi chaud. Les hirondelles tracent des lignes au-dessus de nous. Pourtant, quelque chose a changé : la couleur des matins, la teinte des feuilles, le regard des enfants peut-être…

L’été s’en va doucement pour faire rire et crier ailleurs d’autres gens et d’autres oiseaux. Nous, on reste ici. On a encore la tête pleine de lumière, mais on sait déjà que le temps du travail est revenu.

Jean remarque :

— Il y a des répétitions de toujours !

— Oui, je l’ai fait exprès pour faire joli.

— Ah bon ! s’étonne-t-il mais je sens bien qu’il n’est pas convaincu.

Nous avons joué au rugby avec les foulards. Chacun en a un accroché dans le dos, il suffit de l’arracher pour que le joueur soit considéré comme plaqué. C’est un bon jeu d’initiation pas du tout violent.

La partie ne s’est pas très bien passée ; je dois mieux équilibrer les forces. Si une équipe écrase l’autre, la moitié de la classe ne va pas apprécier la séance. La principale source de motivation pour un enfant – la seule ? – c’est la réussite. Et nous, ne sommes-nous pas comme eux ? Allons-nous de gaieté de cœur affronter les situations qui nous posent problème ?

Nous avions tout de même grand besoin de sortir donc, cette séquence en plein air nous a fait du bien.

 

 Je me demande ce qu’il reste de ces journées trop remplies pendant lesquelles je passe le temps à faire avancer mon monde. Pas grand-chose sûrement ! Trop de mots, de signes, de consignes. Il faut faire cela, il faut finir ceci… Nous faisons et nous finissons, mais je serai certainement obligé de recommencer demain.

 

Est-il suffisant d’aimer les enfants pour être un bon instituteur ? Je ne le pense pas, il s’agit d’une condition nécessaire, mais pas suffisante. Qu’ai-je appris à l’issue de trente-sept ans de carrière ? Qu’il faut du temps, beaucoup de temps… Que chacun a besoin de grandir à son rythme, qu’il ne sert à rien de vouloir précipiter les choses.

Qu’est-ce qu’un bon enseignant ? Celui qui suit à la lettre toutes les réformes et directives du ministère ? Celui qui parcourt tout le programme demandé ? Celui qui permet au maximum d’enfants de comprendre ses leçons ? Celui qui veille à ce que chacun s’épanouisse ?

J’exerce mon métier le mieux possible non pas parce que j’aime ce que je fais mais pour les enfants. Pour eux, je suis très ambitieux, je rêve que je peux les aider à s’ouvrir, à se libérer, à devenir ce qu’ils sont comme dit Nietzsche. Accessoirement, aussi, je ne veux pas qu’ils soient désorientés et dépassés au collège.

Je les dresse avec amour et respect, mais cependant, je les dresse. Je me situe juste après le père, juste avant le patron.

Le pire, c’est que lorsqu’on élève quelqu’un avec amour, on lui enlève même la possibilité de se révolter ou, tout au moins, on rend sa révolte plus douloureuse, plus culpabilisante. Je le sais et ça me gêne.

Vendredi 12 septembre

Semaine de quatre jours ou pas, le vendredi, les enfants sont excités. Il y a dans la classe, un vent de nervosité qui provoque là une dispute, ici des paroles à voix haute, un cri, des larmes… Moi, je réprime mollement, je suis fatigué. Ce sont des après-midi difficiles pendant lesquels il faut élever la voix, menacer, punir même…

 

Ce matin, en science, je leur ai parlé de l’univers, des étoiles, des planètes… Vaste et belle leçon qui entraîne toujours des questions sur les origines, la vie ailleurs. Je suis persuadé qu’elle existe, le monde est trop grand pour qu’il en soit autrement. Je le leur dis tout en ajoutant qu’il n’y a pas d’être vivant sur Mars.

Simon qui s’est bien débloqué me contredit vigoureusement :

C’est pas vrai Jean-Pierre ! Hier à la télé, ils ont dit que Jennifer était une chanteuse qui venait de Mars !

J’ai tenté de lui expliquer que c’était une façon de parler, je ne suis pas sûr de l’avoir convaincu. Il préfère penser que son idole est une extra-terrestre.

Je ne sais pas si je suis arrivé à leur faire sentir la vastitude de l’univers, peut-être suis-je resté trop scolaire.

 

On a commencé les enquêtes aujourd’hui. Chacun inscrit sur son ardoise deux ou trois thèmes qu’il aimerait traiter. On en retient cinq et les élèves choisissent. J’interviens pour équilibrer les groupes, apaiser les tensions, désigner un responsable, toujours un CM2.

La première étape – peut-être la plus formatrice –, est consacrée à la collecte des documents à la fois sur les livres et sur Internet. Quelle pagaille ! Quel bruit ! Je les laisse faire, je n’interviens qu’à leur demande ou en cas de conflit. Je m’efforce de le faire le moins possible, c’est tellement important de développer leur autonomie, leur esprit d’initiative et leur confiance en eux…

 

Enfin, tout cela rentrera dans l’ordre peu à peu. Rentrer dans l’ordre ! Quelle drôle d’expression ! Je pense : l’ordre règne à Santiago.

Rentrer dans l’ordre, rentrer dans les ordres, tiens, tiens ! Amusant non ? Pas sûr !

L’ordre en lui-même est stérile parce qu’il exclut l’illogique, la fantaisie, l’imagination, le rêve, tout ce qui fait l’homme.

La vie jaillit toujours des amas, des fermentations, du chaos.

Vendredi 19 septembre

Aujourd’hui, matinée vendanges. À neuf heures, nous sommes partis à travers vignes voir la machine à vendanger au travail. Nous avons ensuite rendu visite à une équipe de vendangeurs. Les élèves ont posé leurs questions et écouté les réponses avec intérêt. Ils ont coupé quelques grapillons, en ont mangé beaucoup.

C’est étonnant comme le visage et le caractère des adultes s’adoucissent au contact des enfants. C’était à qui donnerait les meilleurs raisins, ferait la réponse la plus complète ou prêterait le premier son sécateur. Le petit homme que nous avons été ne disparaît jamais complètement, il suffit souvent de peu pour le ressusciter.

La visite de la cave les a passionnés d’autant plus que les ouvriers se sont gentiment – eux aussi ! – prêtés au jeu. Deux heures riches, pleines. Bien sûr, les enfants n’ont ni tout écouté, ni tout compris, ils se sont lancé quelques grains de raisin, mais ils ont tous appris quelque chose…

J’ai découvert avec stupeur et tristesse que certains de ces petits Languedociens n’avaient jamais vu de comportes. Moi, je m’y balançais dedans… il y a longtemps.

L’enseignant ne fait jamais assez sortir les enfants… Je crois que si j’avais exercé ce métier en ville, je serais parti en visite chaque jour !

 

Je suis un peu ennuyé par la relation très forte qui unit deux filles. Cette amitié me gêne parce qu’elle me semble totalement déséquilibrée. L’une dirige, l’autre suit. Dans ces cas-là, je connais d’avance qui va perdre, qui va souffrir…

J’aimerais dire à celle-là de ne pas se laisser faire, de réagir, mais je sais que c’est inutile. En fait, personne ne peut rien pour elle ; la libération vient toujours de soi.

L’après-midi a été difficile. Après la sortie du matin, j’ai eu du mal à les ramener sur un travail purement scolaire. L’enseignement que nous leur donnons est si peu naturel, si abstrait, si éloigné de toute base vitale. Les chatons, les chiots, les lionceaux jouent et apprennent en même temps les comportements nécessaires à leur survie.

Nous disons aux enfants  :

— Travaille sinon quand tu seras grand, tu seras chômeur !

Comme ils n’ont que des notions très sommaires de durée et de temps, cette menace ne les touche pas. Combien de fois certains m’ont demandé si j’étais déjà né alors que je leur parlais de Louis XIV ou de la révolution de 1789…

Eux ne s’imaginent pas du tout quand ils seront grands, ils croquent le présent et cela suffit à leur bonheur. L’avenir que nous leur dessinons ne les intéresse pas. On peut les comprendre non ?

Mardi 23 septembre

Journée difficile dans la mesure où j’ai été obligé de jouer le rôle du bourreau inflexible et froid. Je n’aime pas cette pièce. Quelques élèves pourtant ont besoin d’être tancés, bousculés dans leur confortable nonchalance. Je me dois de le faire très vite même si je ne suis pas un bon secoueur.

Quand je pêche, il m’arrive souvent de relâcher les poissons. Je ne supporte pas de les entendre agoniser dans le panier. Quel plaisir de les voir transpercer l’eau comme des flèches vives quand je les libère.

Je relâche aussi les élèves que j’ai punis. Eux n’agonisent pas en classe, mais je les sens si pleins de projets, si pleins d’envies, si pleins d’impatience. Soudain, cette récréation dont ils sont privés leur apparaît comme la plus belle, la plus merveilleuse des choses. Alors, je pardonne. Quel plaisir de les voir jaillir dans la cour comme des flèches vives quand je les libère.

Parfois, lorsque je suis en colère, je condamne, mais je ne suis pas rancunier, j’allège les peines ou je les transforme de telle manière qu’elles deviennent presque un jeu. Certains ont sûrement besoin de plus de rigueur, mais je ne suis pas fait pour ça. Et puis, des chiens de garde, ils en trouveront assez toute leur vie… peut-être même dès l’an prochain au collège…

Je suis trop compréhensif, trop affectueux envers ces petits d’hommes attachés – ligotés – à leurs études. Je me dis toujours qu’il faut qu’ils soient le plus possible insouciants et heureux enfants parce qu’après, la vie est si dure… Vieilles idées soixante-huitardes certes, mais qui m’ont aidé à me construire et qui m’accompagneront jusqu’au bout du chemin.

 

Nous sommes sortis dans la garrigue, nous en avions besoin. Il y a des moments où je sens que la nervosité et la lassitude emplissent la classe, des moments où malgré toute leur bonne volonté, les enfants n’ont plus envie de travailler.

Quand nous quittons l’école, c’est une libération pour eux et pour moi. Le bonheur parfois consiste juste à franchir le portail, à courir, à sentir le vent fouetter le visage avec au-dessus de la tête le ciel vide, immense et bleu comme une mer figée.

Avec eux, les joies sont toujours brutes, simples, irréfléchies. Ce sont des rayons de soleil qui vous éclairent soudain et qui peuvent disparaître aussi vite qu’ils vous ont illuminé.

Ce soir, ma femme est venue nous rendre visite à la fin de la classe. Tous l’ont embrassée puis Claire a insisté pour me faire un baiser à moi aussi. Je n’ai pas osé refuser. Aussitôt j’ai dû embrasser tous les élèves qui étaient encore présents. Toujours cette peur obsessionnelle du contact physique avec les enfants.

Être droit, juste, irréprochable, avoir toujours comme ligne de conduite la rectitude d’un fonctionnaire du service public, quelqu’un qui ne faillit jamais et sur lequel les gens doivent pouvoir toujours compter.

Quel programme ! Quelle fierté !

 

Depuis la chute de Marianne, je n’ose plus les faire escalader ou descendre la petite pente de la mort… Bientôt je vais recommencer ; ils le demandent tous et je ne me sens pas capable de les priver plus longtemps de cette dangereuse joie.

 

Je viens de relire ces notes écrites lors de ce mois de septembre et je prends conscience que j’essaie d’établir avec chaque élève une relation autre que scolaire. Je veux nouer entre nous un lien de confiance, d’affection et de respect. Les enfants ont besoin de se sentir aimés, estimés. Comment pourraient-ils donner le meilleur d’eux-mêmes s’ils étaient malheureux en classe ?

Je sais que ce point de vue peut choquer bien des enseignants, mais j’ai toujours fonctionné ainsi et je ne pourrais pas agir autrement parce que je suis resté un enfant. Moi aussi pour bien travailler j’ai besoin d’être aimé. Je n’ai jamais été, je ne serai jamais un robot pédagogique.

Vendredi 26 septembre

Comme les semaines passent vite ! D’un vendredi à l’autre, il me semble souvent qu’il n’y a qu’un pas, un tout petit pas. Est-ce la répétition des tâches qui donne cette impression ou bien l’intensité du travail en classe ? Ce n’est pas, en tout cas, parce que c’est ma dernière année ; ceci je l’ai déjà ressenti dans le passé.

Le vendredi est une journée agréable et pénible. Agréable bien sûr puisque c’est le jour de l’art plastique, du conseil de classe, du théâtre, de la bataille de pignes. Pénible, car les enfants sont fatigués et donc excités, nerveux, instables. Le dressage est dur, constant. On met sur leurs petites épaules une pression énorme. Même si c’est avec le sourire, on appuie tout de même fort et, en fin de semaine, tous ont besoin de soulever le couvercle.

La leçon d’histoire, « la Société française au XVIIIe siècle », a été bien suivie. Ils ont écouté, posé des questions ; c’était bien. Ceci est – évidemment – une appréciation toute personnelle.

Il y a des moments pendant lesquels la classe est silencieuse, attentive. J’ai alors l’impression d’apporter vraiment quelque chose aux enfants. Il faut aussi pourtant se méfier du silence, il peut-être aussi signe d’endormissement ou d’incompréhension. Il n’y a que l’expérience et les contrôles qui permettent de connaître notre degré réel d’efficacité.

 

Le conseil de classe s’est bien passé, les enfants se sont accoutumés à son fonctionnement. Nous allons dans le foyer qui jouxte la cour, nous nous asseyons en cercle à même le carrelage. Je nomme un responsable de séance chargé de donner la parole aux intervenants. Moi aussi, je lève le doigt pour demander l’autorisation de parler.

La première partie est libre, chacun raconte ce qu’il veut, interroge qui il veut ou se plaint de qui il veut.

Le droit de réponse est garanti.

J’oriente la deuxième partie en choisissant un thème qui va permettre de discuter de question de morale ou de société : le mensonge, le racisme, la loi du plus fort, la solidarité…

Les enfants se livrent, se rassurent entre eux, partagent leurs expériences. Je me souviens d’une séance l’an passé au cours de laquelle un élève avait évoqué une dispute entre ses parents avec cris, pleurs et menaces de divorce. Aussitôt, comme s’il avait ouvert une porte jusque-là fermée à clef, une forêt de doigts s’était dressée. Tous avaient voulu raconter leur scène de ménage, exorciser leur peur.

La saynète qui suit est souvent directement inspirée du thème du conseil de classe.

 

J’ai rencontré le père d’un élève que j’ai grondé et nous avons discuté devant lui de son attitude en classe et à la maison. Debout contre sa table, l’enfant avait un petit sourire : il était content que nous parlions de lui mais inquiet pour la suite…

Justement, à suivre…

Mardi 30 septembre

La bêtise du jour : une CM2 a crevé son stylo bille dans sa bouche à force de le mâchouiller. Résultat, j’ai passé toute la récréation de dix heures et demie à lui laver la langue avec une éponge. Nous nous sommes bien amusés.

Elle a un très beau sourire, ce sont ses yeux qui rient, ses yeux sombres soudain, qui se mettent à briller et qui l’éclairent entièrement. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup peut-être parce que les adultes la trouvent pénible, comédienne, provocatrice. Oui, elle a tous ces défauts, mais elle est tellement… enfant ; c’est à dire naturelle, sauvage, incroyablement égoïste et généreuse.

 

Nous sommes allés courir vers seize heures ; je sentais que l’eau commençait à bouillir dans la marmite, dans la leur et… dans la mienne. Nous sommes partis pour une vingtaine de minutes et bien sûr nous sommes restés dehors presque quarante. Course : un peu d’endurance puis de la vitesse.

Anne est venue me voir alors que nous revenions en classe.

— Pas vrai que je suis ta chouchou ?

— Toi ? lui ai-je répondu, non, tu es ma ouch-ouch !

— Tu es méchant ! a-t-elle crié en me sautant dessus.

Jeu, jeu, c’est par ce biais que nos relations se construisent et je ne m’en lasse pas.

Je n’ai pas l’impression que l’école me manquera. Par contre, je suis convaincu que les enfants me lavent l’âme. Il me suffit de rentrer dans la classe, de les voir arriver souriants, gentils, heureux de me voir, pour qu’aussitôt toutes mes idées noires se dissipent. Ce sont eux mes antidotes contre mon côté sombre qui a souvent tendance à grossir démesurément.

Qui fera couler l’eau et le savon dans ma tête quand je ne les verrai plus ?

Au fait, je viens de passer mon dernier mois de septembre en tant qu’enseignant. Le dernier de ma vie ! Combien d’actes ai-je déjà faits pour la dernière fois de ma vie ? Je n’aime pas tourner la tête pour regarder derrière moi. Je déteste jauger mon passé – le passé – certainement parce que je suis un insatisfait chronique.

Je n’irai jamais danser au bal des commémorations.

Je préfère me demander quelles actions, quelles œuvres vais-je encore réaliser que je n’ai jamais accomplies.

Juillet

Jeudi 1er juillet

Grand vent, grand ciel bleu et grand soulagement de partir et de ne revenir que juste au moment des adieux, vendredi après-midi. Il y a trop d’attentes, trop d’impatiences qui mûrissent dans le vase clos de la petite école. Je n’en peux plus de regarder les aiguilles de la pendule ronde au-dessus du tableau.

Il est temps que le temps passe…

8h30, tout le monde est là. Les parents sont présents eux aussi, heureux pour leurs enfants. Nous chargeons les sacs de couchage et les tentes dans un quatre-quatre. Chacun ne garde avec soi que le petit sac à dos pour la bouteille d’eau.

9h10, démarrage de l’expédition. Un bonjour à Marie-France en passant et en route. Par chance, le petit orage d’hier soir a rafraîchi l’air ; il ne fait pas trop chaud, c’est le temps idéal pour marcher.

11h30, nous arrivons à l’abbaye de Fontfroide après avoir parcouru près...

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