MA DERNIERE POMME

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Sans trop se prendre au sérieux, l'auteur fait un saut périlleux arrière et nous fait revivre huit années de son enfance (1940-1948), à une époque où ses parents instituteurs exerçaient dans un village des bords de la Saône, limitrophe de la Bresse, non loin de Tournus. Un passé discontinu, au gré de ses souvenirs, jaillit sous sa plume : de Préty et son école à Bissey-sous-Chruchaud, lieu de vacances et de vendanges, où le père du narrateur est né. Chronique allègre et détaillée de la vie d'un garçonnet dont la mémoire retient une série d'anecdotes et d'enseignements qui marquèrent son parcours.
Publié le : vendredi 1 avril 2011
Lecture(s) : 127
EAN13 : 9782336250236
Nombre de pages : 228
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Madernièrepomme©L’HARMATTAN,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54394-2
EAN : 9782296543942PierreREGENET
Madernièrepomme
DePRÉTY àBISSEY
Chroniquesenculottecourte
L’HarmattanGraveursdemémoire
JacquesFRANCK,Achille, de Mantes à Sobibor,2011.
PierreDELESTRADE, La belle névrose,2011.
Adbdenour Si Hadj MOHAND, Mémoires d'un enfant de la guerre. Kabylie
(Algérie) : 1956 –1962,2011.
ÉmileMIHIÈRE, Tous les chemins ne mènent pasà Rome,2011.
Jean-ClaudeSUSSFELD, De clap en clap, une vie de cinéma (Récit),2010.
ClaudeCROCQ, Une jeunesse en Haute-Bretagne, 1932-1947,2011.
PierreMAILLOT, Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène,2010.
GeorgesLEBRETON,Paroles de dialysé,2010.
Sébastien FIGLIOLINI, La montagne en partage. De la Pierra Menta à
l’Everest,2010.
JeanPINCHON, Mémoires d'un paysan(1925-2009),2010,
FreddySARFATI, L'Entreprise autrement,2010.
ClaudeATON, Rue des colons,2010
Jean-PierreMILAN, Pilote dansl'aviation civile. Vol à voile et carrière,2010.
Emile JALLEY, Un franc-comtois à Paris, Un berger du Jura devenu
universitaire,2010.
AndréHENNAERT, D'uncombat à l'autre,2010.
PierreVINCHE,À la gauche du père,2010,
Alain PIERRET, De la case africaine à la villa romaine. Un demi-siècle au
service de l'État,2010.
Vincent LESTREHAN, Un Breton dans la coloniale, les pleurs des filaos,
2010.
HélèneLEBOSSE-BOURREAU, Unefemme et son défi,2010.
Jacques DURIN, Nice la juive. Une ville française sous l'Occupation (1940-
1942),2010.
CharlesCRETTIEN,Lesvoiesdeladiplomatie,2010.
Mona LEVINSON-LEVAVASSEUR, L'humanitaire en partage. Témoignages,
2010,
DanielBARON,La vie douce-amère d’un enfant juif,2010.
M.A.VarténieBEDANIAN,Le chant des rencontres. Diasporama,2010.
Anne-Cécile MAKOSSO-AKENDENGUE, Ceci n’est pas l’Afrique. Récit
d’une Française au Gabon,2010.
MichelineFALIGUERHO, Jean de Bedous. Un héros ordinaire,2010.
Pierre LONGIN, Mon chemin de Compostelle. Entre réflexion, don et action,
2010.
ClaudeGAMBLIN, Un gamin ordinaireen Normandie (1940-1945),2010.Àmesparents,masœur.
Àceuxquinousontaimés.
ÀJean-Jacques,
dontlesconseils (souventsuivis…)
m’ontaccompagné toutaulong
demonretourversl’enfance.
Et,
àMaman Lachaud,
dontlesencouragements
n’ontpasmanqué
pouralleraubout duChemin."Lesouvenir estleseulparadis
dont nousnepuissions être expulsés.»
(Jean-PaulRichter,
"LaLoge Invisible")CLIN D’ŒIL
Lorsque mon ami Christian m’a offert "La Première Gorgée de Bière"
de Philippe Delerm, j’ai (tout en savourant la lecture de cet ouvrage) hurlé
de jalousie: il avait réalisé ce que j’imaginais, alors, devoirêtre le récit de
mon enfance ! J’était coiffé sur le poteau par bien meilleur que moi, alors
que depuis de longues années je concevais déjà, dans ma tête, le canevas
d’une sorte de chronique en culotte courte, relatant mes souvenirs
d’enfance dans mon village natal, à la fois bourguignon et bressan, de
Préty. En somme, à l’inverse du "Lièvre et la Tortue" de notre bon La
Fontaine,leplusrapideavait gagné !
J’ai donc encore un peu laissé traîner les choses, jusqu’à ce que la re-
traite me donne l’occasion d’yrevenir et d’essayer de bâtir un récit qui
tiennelarouteetpuisseêtrelu,aumoinspar mon entourage familial…
Letemps étaitenfinvenu pourmoideretourneren enfance.
910LECHEMIN
Encore une fois, dans ma tête, je refais le chemin : montée de la rue
Bourgeoise, la ferme des Cavet, le plateau des Pendants, le grésillement
des transformateurs avant la descente sur Lacrost, la levée de Saône, toute
droite avec ses rails du chemin de fer régional, le pont de pierres, Tournus,
les quais de Saône où habitait Mémé Chacourt, le magasin de monsieur
Thibert, tailleur de son état,l’immense abbaye, le restaurant Le Terminus,
la gare duPLM, la petiteroute à droite qui mènechez Faucillon et ses dogs
Danois, le tunnel sous les voies ferrée, la Nationale 6, la descente du Jon-
chet vers Boyer, Sennecey avec, au centre, la route en direction de l’ouest,
Laives et son grand mur de pierres, sa chapelle sur les hauteurs, ses pla-
tanes à la sortie du village, la digue jusqu’au pont sur la Grosne, le château
de la Ferté, aussi mystérieux que celui d’Yvonne de Galay, avec son allée
ombragéequin’enfinitpas,laforêtrafraîchissante,lechêneetlasourcede
nos pique-niques, là où chante le coucou et pousse le muguet, les sentes
qui filent sous les futaies de droite et de gauche, le petit étangqui semble
surnager au-dessus de la route…, stop, stop, stop, crie le lecteur, mais je
continuecarc’estmonchemin…
La Coudre et ses virages, la plaine qui s’allonge jusqu’à Buxy, les col-
lines au loin, déjà couvertes de vignes, le passage de la Ligne de Démarca-
tion avant le tunnel sous la voie du chemin de fer, la remontée vers le res-
taurant Girardot, la marbrerie, le cimetière, le vieux collège où Papa a
commencé ses études, les Ravaux et les pointes effilées de ses toits
d’ardoise grise, la plongée des Cremoux, les tournants au milieu des aca-
cias, les grands peupliers du bas de la combe, le pont sur la Couramble, la
cave coopérative de briques rouges, et, à droite, au bout du village qui
n’apparaît pas encore, la maison de Mémère Annette, chaudement éclairée
par le soleil couchant que bientôt le Mont Brogny va avaler dans ses hauts
prés peuplés de vaches blanches, le chemin d’une enfance, le chemin des
vendanges,le chemindu tempsd’avant,lechemindubonheur.
1112MamanJULIETTE
- Jeannnnnnnnnn !…
D’aussi loin que je me souvienne, cet appel
prolongé de Maman cherchant Papa raisonne
encore à mes oreilles, comme si c’était hier.
Mais où était-il donc ce papa que l’on devait
ainsiappeler àtue-têtepourqu’ilapparaisse?
Né à la campagne au début du siècle dernier,
il en avait sans doute gardé un solide atavisme,
lui qui, à l’époque, n’était pas un garçon à res-
ter au nid, mais plutôt à s’échapper vers des
activités de plein air : rôder dans les vignes,
ramasser les escargots, pêcher les guernoyes
(grenouilles), ou tirer les chats avec son arbalète rustique et ses flèches en
baleinesdeparapluie,quesais-jeencore?
En cette année de drôle de guerre, où mes premiers souvenirs
s’impriment dans ma mémoire, il n’yavait que bien peu de choses à faire à
la maisonet aucune télévision n’était encore venue fixer les mâles devant
le petit écran. La maison était le domaine de la femme, de la mère, de Ma-
man. Même après la classe, après son travail d’institutrice, de maîtresse
comme l’appelaient les écoliers, elle devait encore accomplir certaines
tâchesau foyer.
Pourtant, nous avions une jeune bonne, quasi à demeure toute la jour-
née; en tous cas c’est le souvenir que j’en ai. Mais Maman (que nous ap-
pelions M’man), très perfectionniste, laissait rarement à d’autres le soin de
tenir la maison et de faire la tambouille. Lucienne, puis Georgette, avant
Germaine, était là pour allumer le feu, faire les lits, préparer les légumes,
mettre en route la lessiveuse, étendre le linge, parfois repasser, mais ceci
13était déjà un peu délicat… La délégation de responsabilité n’étant pas son
fort,lesfinitions étaient,leplussouvent,menéesà bienparMaman.
Je n’ai été dans sa classe que trois ans : CE1, CE2 et CM1. Ensuite, il
fallait traverser le jardin et aller chez Papa qui, lui, enseignait du CM2 jus-
qu’au certificat d’études avec préparation à l’entrée en sixième des lycées
etcollèges.
À l’Ecole des Filles, qui, en fait, était mixte, géminée comme on disait
alors, la salle de classe de Maman était bizarre : toute en longueur, sur un
côté du bâtiment principal, l’estrade au milieu du long pan, les plus petits à
droite,leCE2aucentreetleCM1à gauche.
À droite de l’estrade, surélevée comme dans toutes les salles de classe
de l’époque, au bout du tableau noir, était le coin des bonnets d’âne. Les
fenêtres latérales étaient tellement hautes qu’il était impossible aux petits
que nous étions de voir quoique ce soit d’autre que le ciel, souvent bleu
dansmessouvenirs.
Tout cela sentait la craie par manque d’aération manifeste, malgré les
fréquentes missions de secouage de torchon qui rythmaient nos heures de
classe. Les porte-manteaux, tous à notre hauteur, se trouvaient, comme de
nos jours, dans le couloir d’accès aux salles de classe. L’habillement
n’étaitpastrèsvarié,lablousegrise(nonimposée)presquede rigueur,sauf
pourlesfillesquipréféraientlajupeetlecorsageoulablousedefantaisie.
Maman se démenait donc, dans ce milieu quelque peu confiné, pour
nous apprendre les premiers rudiments de notre éducation scolaire. Rude
tâche quand il faut gérer trois niveaux, fussent-ilsceux d’élèves en bas âge,
et même si - nous étions en milieu rural - l’auréole de l’instituteur existait
encore. Et puis Maman ne tolérait pas le désordre, ni le bruit d’ailleurs, et
il valait mieux être sage et attentif à ses directives plutôt que chahuteur et
indiscipliné. Maman avait besoin de calme pour fonctionner et elle ne se
lâchait pas comme l’on dit maintenant, sauf à l’extérieur, quand nous
étionsenfamille,entrenous,etencore,avecbeaucoupdemodération.
Safonctiond’institutrice, omniprésente en elle,impriméesans doutepar
la nécessité de travailler (orpheline à 11 ans, j’y reviendrai) et par le pas-
sage en École Normale d’Instituteurs – on y formait à l’époque de vrais
pédagogues – l’aura marquée toute sa vie. Perfectionniste, elle avait le
souci de bien faire les choses, mais était aussi rongée par la peur de mal
faire… Ce grand écart permanent n’était pas sans conséquence sur son
comportement etsurson estomac...
Car il faut bien le dire, Maman avait en permanence mal au foie. Cela
ne l’empêchait pas de faire de la bonne, voire excellente, cuisine, mais elle
14n’en profitait guère. Pour elle,son eau était celle de Saint-Yorre, le vin lui
était interdit, le café également, et les gâteaux et autres friandises étaient
réservées aux enfants et à son Jean de mari. Instable dans sa tête, Maman
avait donc aussi des instabilités gastriques que venait tempérer notre aspi-
rine nationale (UPR), sans laquelle elle aurait sans doute eu beaucoup de
malàbienvivre.
Pour réguler ces maux, la ville de Vichy était
devenue, avant guerre, un lieu de passage obligé
durant les longues vacances d’été. Chaque an-
née, Papa y conduisait Maman faire sa cure de
trois semaines. Nous ne faisions pas partie du
voyage, effectué avec la Peugeot 301 décapo-
table que Papa avait achetéeau milieu des an-
nées trente, à Monsieur le Préfet de Saône-et-
Loires’ilvousplait !
Nous, ma sœur Mimi et moi, n’avons décou-
vert ce lieu de cure et de villégiature que beau-
coup plus tard, après la guerre. Maman y faisait
toujours des séjours, mais moins fréquents, les
vacances en famille ayant pris le dessus sur ses besoins évidents de lutte
contrelestress etlesmaladiesdefoie.
Maman n’était pas sportive. Grande (1, 68 m), elle n’avait pas l’aisance
naturelle de son corps et laissait à Papale soinde nousreprésenter dans ce
domaine encore peu prisé du français moyen. Mais Maman était élégante.
Taille fine et élancée, elle portait bien les jupes et le tailleur. Tout comme
le chapeau, surtout le bibi des années trente, et, quelques fois, le fichu
quand nous allions en Saône distante de moins d’un kilomètre de Préty.
Son rôle alors était de préparer le panier de victuailles, les serviettes et ha-
bits de rechange, et de faire en sorte que nous ne manquions de rien pour
assurer la réussite de cette échappée campagnarde et balnéaire. Je me rap-
pelle l’avoir vue en maillot de bain, mal assurée sur les galets des berges
de la rivière, toujours prête à se rattraper dans les bras de son mari pour ne
pastomber.
Des troubles de la vision, mal corrigés par des lunettes qu’elle ne portait
pas souvent, étaient à l’origine de ce manque de stabilité sur des sols mal
dégrossis.
Maman, née sous le signe de la Balance, manquait donc d’assurance et
d’esprit de décision et cela se traduisait aussi dans son comportement lors
de ses achats de chaussures ou de vêtements: nous savions par avance que
15toute emplette faite la veille était remise en question le lendemain et qu’il
faudrait revenir chez le marchand pour en changer. Maman souffrait de
cette indécision, c’est sûr, mais cela faisait partie de son personnage ; ni
elleninousn’ypouvions rien,ilfallait vivreavec.
En plus, elle avait peur des serpents. Une véritable phobie. Il n’était pas
question de lui en montrer un, vipère, couleuvre, orvet ou boa, en vrai ou
sur le papier. Imaginez la panique lorsqu’un jour, croyant saisir une cein-
ture au fond de notre tente, elle s’empara par mégarded’une… couleuvre !
Elle partit en courant à travers le camping et Papa eut beaucoup de mal à
luifaireretrouverla raisonetson équilibre.
Maman portait surtout la robe, à petits pois, pied-de-poule ou en tissu
Vichy, rarement uni. Elle la portait bien, toujours ceinturée, et avec élé-
gance. Mais les occasions de se faire belle n’étaient pas légion, surtout
pendant la guerre. Et même le jour du Seigneur, comme nous n’étions pas
croyants, la nécessité de s’endimancher n’était pas obligatoire. Maman ne
se mettait donc sur son 31 qu’aux occasions de festivités locales: fêtes de
fin d’année, fête du Saint-Patron régional, fête des enfants à Noël ou en fin
d’année scolaire. C’était l’occasion pour elle de se poudrer, de se passer un
peu de rose aux joues et de rouge aux lèvres, et de sentir bon comme nous
disions. Je ne l’ai jamais vu porter le pantalon, même pendant la débâcle,
après la guerre ou plus tard ; pour elle, c’était un attribut définitivement
masculin.
Maman chantait et elle chantait juste. Son père (mon grand-père Pierre
que je n’ai pas connu, mort en 1920 des suites de blessures et du gazage
des soldats durant la guerre de 14/18, batelier et pêcheur sur la Saône à
Tournus) était musicien, non pas de métier, mais de loisir; ce qui l’avait
amené à inculquer l’amour de la musique et du chant à ses trois filles,
Maman étant la seule apparemment à avoir retenu la leçon. Elle chantait
bien et à toute occasion, seule ou en famille; ses morceaux de bravoure,
elle les chantait en public, à l’occasion de ces fêtes de village si peu fré-
quentes, mais si impressionnantes pour notre jeune âge. Je garde en moi
cette vision très précise de Maman sur l’estrade de la Salle des Fêtes de
Préty, chantant a cappella les chansons de l’époque et plus particulière-
ment "Les Roses Blanches"*, interprétée à l’époque par Berthe Sylva, mor-
ceau pour lequel elle avait manifestement une grande prédilection. Elle
aimait bien aussi"Parlez-moid’Amour"chantéealorspar LucienneBoyer.
__________
* Texte en annexe (1)
16Dans ces moments là, Maman s’évadait ; elle n’était plus sur l’estrade
mais ailleurs, peut-être dans son enfance à elle, pensant non pas à sa ma-
man, mais à son père disparu prématurément et dont elle était très fière.
Elle quittait l’estrade sur un petit nuage, toute étonnée d’avoir eu ce culot
dechanterenpublic,quitteàrecommenceràlapremièreoccasion.
Nous aussi, Mimi et moi, étions fiers de cette maman qui avait l’audace
de se produire devant tout le monde et qui recueillait les applaudissements
detouteunesalle.
Après la guerre, elle chantait moins souvent mais fredonnait encore
toutes ces chansons d’antan qu’elle aimait, en cuisinant, en repassant le
linge, en tricotant des pulls, des chaussettes ou des mitaines, en ravaudant
tel ou tel habit défraîchi ou déchiré. Maman aurait bien voulu que nous
apprenionslamusique et lechant ;unpiano estmêmevenuunjourdécorer
la maison; mais ni moi ni ma sœur n’en avions le goût ; ce sont des talents
qui ne s’imposent pas; nous étions des campagnards, très éloignés des
leçons de solfège et des cours de chant. Nos domaines à nous c’était
l’espace, le jardin, les bois, la nature et les animaux domestiques, sans ou-
blier les copains et les copines. N’étant pas bridés à la maison, une fois nos
tâches quotidiennes effectuées, nous pouvions nous évader dans les fermes
avoisinantes. Papa et Maman pouvaientdormir sur leurs deux oreilles :
personnene feraitdemal aux enfantsdesinstits duvillage.
Ceci dit, mes rapports filiaux avec Maman étaient complexes. Durant
ma petite enfance, j’ai du être câliné à l’excès. Pour elle, j’étais son fils
avec un grand F, le seul sur lequel elle puisse exprimer, en public ou dans
l’intimité, sesbesoins évidentsdetendresse. Enprenant consciencetrèstôt
de cet attachement, je n’ai pas su répondre à ces marques bien compréhen-
sibles d’amour maternel. Etais-je déjà trop réservé et peu enclin aux effu-
sions? Sans doute. Ce n’est que beaucoup plus tard que je m’en suis rendu
compte,sanspouvoirréparer,effacer,les tracesde cettefroideattitude.J’ai
du être un sale garnement, égoïste à l’excès, en aucun cas attentif à mon
environnement affectif et ayant horreur des démonstrations d’amour, pour
lesquelles mon cœur n’était pas encore formaté. Je n’ai à l’évidence pas su
jouir de l’instant présent, de mon entourage familial on ne peut plus tolé-
rant, de la douceur des bras d’une mère qui ne demandait qu’un peu de
tendresse, elle qui m’avait nourri au sein durant plus d’un an. Dans ce
premier âge, je n’ai pas aimé Maman autant qu’elle le méritait, et elle en a
sans doute secrètement souffert. Honte à moi. Et aujourd’hui, je ressens
comme un manque de ne pas l’avoir aimée comme il se devait. J’aimerais
17pouvoir la câliner et voir un sourire de bonheur illuminer son visage. Mais
ilesttroptard,définitivement.
Il est vrai que les grandes effusions filiales n’étaient pas de mise à la
maison. Ni en public, ni entre nous. Papa était d’une nature très réservée
sur ce plan, et bien que peu avare de marques
de considération et d’amitiés envers autrui, il
considérait sans doute qu’en famille l’amour
filial allait de soi et n’avait pas besoin de dé-
monstrations complémentaires, me rappelant
cette phrase terrible d’un grand homme dont
le nom m’échappe: «- Madame, je vous
aime, et tenez-vous le pour dit… ». Bien heu-
reusement les attitudes ont beaucoup changé
depuis, en direction d’une affirmation fré-
quente et renouvelée des sentiments entre
parentsetenfants.
Maman était belle et sensible à l’excès, hé-
ritage de sa mère, notre Mémé Chacourt. Un rien la perturbait et il ne fal-
lait pas trop souvent sortir de la routine quotidienne, sous peine de pleurs
incontrôlables.
Ainsi était Maman, très soumise à Papa, très soucieuse de bien faire,
peu sûre d’elle-même, à la recherche d’un équilibre entre une famille qui
lui devait beaucoup et une profession qui l’habitait jusqu’au bout des
ongles. D’où, peut-être, cette aversion enfantine, chez moi, pour le métier
d’enseignant…
18PapaJEAN
Papa (Pap’) était, lui aussi, instituteur. Né à
Bissey-sous-Cruchaud sur la Côte Chalonnaise,
de parents vignerons, il avait échappé à sa desti-
née viticole pour plusieurs raisons. Second d’une
fratrie de trois garçons, il était jeune encore lors-
que la guerre de 14/18 s’est terminée, trop jeune
pour remplacer son père rescapé des évènements
de Salonique, mais suffisamment instruit et
éveillé pour aller au-delà du certificat d’études.
C’est Raymond, son frère aîné qui reprit en main
la vigne et la serpette, suivi plus tard par son
cadetMarcel.Papa alladoncau collège de Buxy,
puisàl’ÉcoleNormaled’InstituteursdeMâcon.
Le hasard voulut qu’il débutât sa carrière à Tournus, non loin de chez
lui, sur les bords de la Saône, et logeât chez les demoiselles Bessard dans
une villa bourgeoise en bordure de rivière, villa dénommée La Folie. Une
mauvaise typhoïde, heureusement surmontée, l’amena à pratiquer des acti-
vités physiques pour se fortifier. Ainsi, débuta-t-il une carrière locale de
rugbyman (sport alors très en vogue dans la région) au poste de trois-quarts
centre. Il devint même capitaine de l’équipe de Tournus à la fin des années
20. Il y noua de solides amitiés et se frotta également au gratin de la bour-
geoisie tournusienne par le biais du tennis et des demoiselles Bessard. En
effet,lestadedeTournus étaitàl’époqueinstallésurlesprés inondablesde
la rive droite de la Saône, au nord de la ville, entre La Folie et l’usine à
gaz, dont les effluves empestaient cette partie pourtant très ventée de la
ville. Un court de tennis existait sur les dépendances de La Folie. D’autres
furent construits à proximité (c’était le temps des Mousquetaires…) au
Petit Pré, près du terrain de rugby. Mon père s’y essaya et devint rapide-
19ment un très honnête joueur que ses partenaires appréciaient pour son fair-
playtrèsbritannique.
En jouant au rugby, il fit la connaissance d’Hyppolite Boulard qui de-
vait rester l’ami de toute une vie; ce joueur intrépide et très offensif, vi-
sage à la Mermoz, cheveux noirs et bouclés, plus connu sous le nom de
Polyte, trouvait grâce auxyeux de tous par son entregent, et de toutes, par
son allure conquérante et sa beauté ; Polyte ne faisait pas que jouer au rug-
by. Avec un partenaire aussi téméraire que lui, Jean Vermot, il faisait de
l’acrobatie sur moto. C’est à ce titre d’ailleurs qu’il était le plus admiré du
public.
Papa était un inconditionnel de Polyte. Il admirait
en lui le fonceur déterminé, le cascadeur émérite, le
sportif talentueux, voire son succès auprès des
femmesqueséduisaitsonnon-conformismeforcené.
Un jour, Polyte, en grande tenue de gentleman,
vient nous voir à Bissey depuis Lacrost son lieu
d’habitation, dans sa voiture décapotable. Après la
forêt de La Ferté, il traverse un peu vite le village de
La Coudre, manque un virage et se retrouve sur… un
tas de fumier!Imaginez le tableau, notre bel Adonis
les pieds dans le purin, faisant tracter son véhicule pour l’arracher aux
bouses de vaches! On a bien ri dans la famille, lui un peu moins. Aventure
désopilanterestéegravée dansnosmémoires…
Mimi et moi connaissions bien Polyte car il venait souvent à la maison ;
il était comme un oncle tout à fait à part ; il nous dépassait par ses attitudes
si différentes de celles de Papa ; nous le considérions comme quelqu’un
d’imprévisible, à la limite d’éphémère, comme un beau papillon qui un
joursebrûleraitlesailes aux pharesdelarenommée.
ÀmanominationauCamerounen1971,nousretrouvâmesPolyte etson
épouse installés à Douala. Devenus importateurs de fleurs, ils y tenaient
une sympathique boutique à l’enseigne de La Côte d’Azur. Toujours aussi
fringant, notre Polyte était encoretrès sûr de lui et de son destin ; toutefois,
très nostalgique du passé, il gardait précieusement dans un dossier, qu’il se
plût à nous montrer, les photos et articles des années trente où il jouait au
rugbyetfaisaitl’acrobateavecsoncopainJeanVermot.
Mais revenons aux années d’avant guerre. Papa s’était acheté un skiff
monoplace avec lequel il pratiquait l’aviron sur les très beaux plans d’eau
delaSaône,àl’amontet àl’avalde Tournus.
20Lorsque Papa et Maman furent nommés à Préty, le skiff reprit aussitôt
du service et trouva naturellement son garage sur les poutres du préau de
l’Écoledes Filles.
En fin d’après-midi, après la classe, Papa attrapait à la hâte ses affaires
de tennis et filait en Saône, tirant le skiff sur un attelage à roulettes. Il re-
montait le courant sur deux kilomètres, accostait en face de La Folie, et
faisait sa partie de tennis. Il
yretrouvait le notaire du
coin, Me Miot, le fabricant
de chaises Jean Faucillon
(ancien sprinter, champion
de Bourgogne des 100 et
200 mètres plat dans les
années 1920, il donna son
nom au stade du Petit Pré en fin des années 40), le minotier de Cuisery,
Henri Cochard, le patron des peintures Bouvet, et ses copines de toujours,
Marguerite (Guite) et Jeanne Bessard (Tante-Jeanne) anciennes proprié-
taires du château de La Folie (la crise de 1929 était passée par là et La Fo-
lie ne leur appartenait plus …). Le retour au bercail se faisait à la brune,
toujours en skiff, cette fois dans le sens du courant, jusqu’au débarcadère
dePréty, unesimpleplagedecailloux blancsaumilieudesajoncs.
Le tennis se jouait en tenue blanche, pantalon et jupe de toile, polo et
chemisier type Lacoste, chaussures sans talon, blanches elles aussi. Seule
Guite portait parfois le short, ce qui paraissait tout à fait incongru ; cette
excellente joueuse (elle fut championnede Bourgogne et 4/6 au classement
national d’après guerre) pouvait se le permettre : elle était issue de la bour-
geoisielocaleet, àcetitre,noncritiquable…
Je vous parle d’un temps que je n’ai pas connu, si
ce n’est par photos interposées, et suite également aux
discussions entre amis de la famille, et aux observa-
tions faites plus tard lorsque je me suis mis,moiaussi,
àtaperdanslapetiteballe.
L’un de mes premiers vrais souvenirs remonte à
juin 40. Après la débâcle, au coursde laquelle l’armée
française s’est éparpilléedans tout le sud de la France,
l’armistice permit aux soldats non prisonniers et dé-
mobilisés de rentrer chez eux. Papa était de ceux-là.
En juin 40, il avait atterri (à bicyclette) dans le Lan-
guedoc, non loin de Pézenas, chez des français libres
21dunomdePaulignan.
Le retour à la maison se fit en quelques jours, toujours à bicyclette, sur
la rive droite du Rhône, via Nîmes, Lyon, Mâcon et Tournus. J’ai gardé de
cet instant le souvenir d’un homme qui tenait Maman dans ses bras, au
pied du lit de leur chambre. Vision fugace : j’avais en effet tout juste
quatreans.
Papa se rasait au rasoir mécanique à lame mince et amovible, dit encore
rasoir de sûreté, système très répandu à l’époque. Pourtant un barbier était
installé dans le village, mais bien peu yrecouraient. Je revois Papa interca-
lant chaque semaine une nouvelle lame entre le manche à vis et la plaque
de maintien. J’ignorais l’existence du rasoir à lame rentrant dans le
manche, communément appelé sabre ou encore coupe-chou. Outre le ra-
soir mécanique, je revois le bol rempli de mousse, le blaireau (connaissant
l’existence de l’animal du même nom, je ne voyais aucun rapport entre la
brosse à barbe et le plantigrade carnivore), la serviette autour du cou, et LE
miroir au-dessus de l’évier. Je dis LE miroir car c’était le seul à notre por-
tée, et encore, à condition de grimper sur une chaise. Quant à la glace de
l’armoire de la chambre des parents, nous ne pouvions y accéder que
chaussures enlevées, à l’aide de patins disposés à l’entrée du salon, ce qui
n’était pas pratique du tout et placé sous haute surveillance de Maman.
C’est dans ce salon que l’O-Cédar, la Tête de Loup et la brosse à reluire
étaientleplusemployés.
Cette dernière était une brosse à pied que l’on passait avec vigueur pour
astiquer le parquet. Cette brosse est une relique de notre enfance: elle est
encore dans notre villa de Tourrettes, et me sert très souvent pour astiquer -
àlamain-mesobjetsafricains!
Pour en revenir au rasoir, quelque chose me tarabustait : j’entendais dire
que l’on pouvait se faire très mal avec cet instrument, se couper profondé-
ment, s’ouvrir les veines, ou, pire encore, se faire trancher la gorge! Hor-
ribles choses que je ne pouvais qu’imaginer à une époque où il n’yavait
pas de télévision à la maison et pas de cinéma dans le village, donc aucun
film d’horreur dans notre tête. Je cherchais donc à comprendre comment
on pouvait bien trancher la gorge de quelqu’un avec un rasoir comme celui
de Papa… Je n’eus la réponse que plus tard, en allant chez mon premier
coiffeur,un certainmonsieurDevert.
Donc, Papa m’intriguait beaucoup lorsqu’il faisait sa toilette. Davantage
encore lorsqu’il se brossait les dents. Car il avait un don particulier : il
pouvait les enlever! En cachette, j’essayais d’en faire autant, tirant de
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