Ma terre, mon Kef et mes Keffois

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Un roman retraçant mes mémoires marquées par quarante ans d'histoire, de secrets d'époque et de vie communautaire des différentes ethnies ayant participé à la richesse économique, sociale et culturelle du Kef, situé au nord ouest tunisien et ce, sous le protectorat français. Un récit passionnant plein d'anecdotes sur les rites tunisiens : la fête de la circoncision, la préparation de la mariée à sa nuit de noce, le paranormal, l'art et la culture keffois.


Publié le : vendredi 19 février 2016
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EAN13 : 9782334071383
Nombre de pages : 188
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ISBN numérique : 978-2-334-07136-9
© Edilivre, 2016
Préàmbule
Le présent livre répertorie mes mémoires marquées par plus de quarante ans d’histoire et de secrets d’époque sur la terre, la ville et les citoyens du Kef. La terre et la ville du Kef qui font partie du nord ouest tunisien sont situées à 45 kms des frontières Tuniso-Algériennes et à une distance de 89 kms du village algérien de « Souk Ahras ». Cette dernière position géographique qui a favorisé des déplacements de population dans les deux sens, a favorisé entre Keffois et Algériens, sur une période de 40 ans, une approche commune de vie et de coutumes hybrides. Ayant conçu et rédigé cet ouvrage en fonction de mes propres souvenirs d’une part, et sur divers témoignages d’époque d’autre part, je prie les lecteurs qui avaient un pied dans le passé et notamment dans l’histoire du Kef que j’appelle mon petit pays, de pardonner les éventuelles erreurs ou confusions qu’ils pourraient relever dans cet ouvrage qui représente un condensé de lettres, aux élèves, aux universitaires et à tous les lecteurs, sur les multiples aspects humains, spirituels et culturels d’une des petites communautés urbaines de la Tunisie profonde d’antan.
Materre, mon Kef et mes Keffois
En termes poétiques, ma terre est en amont, en limons, en plaines, en collines, en rivières, en épis de blé et de prospérité, en vergers, en cyprès et en peupliers. Cette terre, éternellement vivante, s’exprime par les vents d’hiver, par la pluie, par les torrents, par l’éclair, par la neige, par la grêle et par les tourbillons. Ma terre fut durant l’ère préhistorique le premier espace d’apparition des hommes du « Néandertal » et de « l’homo sapiens » et en matière d’histoire humaine, une des terres qui avaient connu à travers les ethnies, six grandes civilisations ; les puniques, les romains, les numides, les byzantins, les arabes et les ottomans. Cette terre du Kef, riche en anecdotes et en histoires, m’incite à parler et à révéler tant de choses sur ses vérités. Le Kef est ma terre et ma ville natale, mon foyer familial, mon milieu social et mon environnement culturel. J’y avais respiré l’air des buissons et des fougères, affronté des épisodes neigeux, subi des nuages de grêle et pardessus tout y avais contemplé à travers ses stratus brumeux, la splendeur de son arc en ciel. En dépit des aléas climatiques, le Kef où j’avais accompli quelques années d’enseignement primaire et y avais acquis les vertus familiales et les moralités civiques, est une cité urbaine de sérénité et de bonheur. La conjugaison des facteurs physiques et sociologiques, qui ont contribué à la genèse de ma personnalité et font de moi, un Keffois corps et âme. Les événements que je rapporte ne sont que des partielles vérités, sur la terre et la médina du Kef, restées plus de cinquante ans, anecdotiques et mystérieuses. La surface intérieure de la ville est de 25000 hectares dont 45 hectares sont situés à l’intérieur des remparts de la médina. Il faut souligner que, malgré son statut de ville à faible densité démographique de plus de 45000 habitants, le Kef a sa préhistoire, son passé, ses mésaventures, ses légendes, ses superstitions, ses anecdotes, ses coutumes, ses traditions et ses mystères qui méritent, pour évoquer et élucider l’histoire de cette petite ville, une large vulgarisation. Ce qu’il faudrait souligner, c’est que, plus de deux siècles, le nord ouest de la Tunisie, auquel le Kef appartient, est riche en événements, en histoires et en cultures. Malheureusement cette région n’avait bénéficié d’aucune attention susceptible d’en faire émerger les spécificités, au sein du patrimoine culturel tunisien. Bâti en altitude, sur une énorme plate forme du mont « Eddyr », le Kef favorise à cette hauteur une large vision sur les plaines de Sidi Bou Meftah, du Zaafrane, du Dehméni et à l’horizon, sur celles du grand Lorbeus. Réchauffés par un soleil de plomb, animées par un chant de cigales et éclairées par une pleine lune d’été, ces champs qui s’étendent à perte de vue et qui totalisent une superficie de 20 000 hectares environ, représentent la richesse tellurique et l’épine dorsale de l’économie verte locale. En dépit de son environnement agraire, le Kef, parfois en topographie plate, parfois en collines et parfois en paysages rocheux, se prête notamment par son majestueux mont « Eddyr », à d’exceptionnelles prises de vues rappelant par sa variabilité topographique, la somptuosité du paysage espagnol de l’Almeria. En ce temps, les colons qui achetaient des fermes, ne pouvaient, faute de route à proprement parler, y accéder par voiture et que pour s’y rendre, la plupart d’entre eux enjambaient un cheval. Les gros colons qui avaient une influence sur le pouvoir et notamment sur le département des travaux publics de la ville, avaient bénéficié d’une route spécialement aménagée, conduisant directement à leurs fermes. Ce privilège mécontenta les petits terriens
dont mon père Béchir, plus en colère que les autres, sur les passages aménagés et qui phagocytèrent de larges tronçons de terres cultivables. Béchir, un des rares à avoir obtenu le C.E.P certificat d’études primaires, parlait correctement le français. Pour cette raison, désigné par le cheikh Ghézayiel, chef de la circonscription rurale, il avait la charge de présenter, auprès du ministère de tutelle, les doléances et contestations régionales sur les lopins de terre transgressés sans autorisation préalable. Comme le citoyen autochtone était durant la période coloniale, de second ordre, sa plainte présentée, resta sans effet. En dépit de sa vocation agricole, ma terre fut, au cours des années 1800 et selon quelques uns de nos aïeuls, un espace d’errance et de liberté pour les lions du mont Eddyr. Cette information qui tournait dans toutes les langues avait été confirmée par ma grand-mère paternelle Zohra, laquelle informée, par la sienne qui mourut à l’âge de 110 ans lui révéla avoir vu de ses propres yeux, des félins en liberté. L’historien français, Henri Dunant, qui avait parlé en ce temps, de la pullulation des fauves, révéla quant à lui que la terre du Kef était une véritable faune et écrivit à cet égard, en 1858 : « C’est au Kef qu’on trouvait le plus grand nombre de lions non seulement de toute la régence, mais peut être de toute l’Afrique ». En raison de cela, rapporte le livre de Camille Mifort intitulé « Vivre au Kef », les citoyens d’antan, menant aux lions une guerre d’extermination, accédaient à leurs tanières pour en emporter les lionceaux. Le Bey de l’époque, me raconta grand mère Zohra, saisi de l’abondance et de la dangerosité des fauves, recommanda aux tribus locales de ne se nourrir que de viande de lions. Par suite de la traque continuelle de ces animaux, notamment par les armes à feu, le dernier d’entre eux tomba en1863, dans un champ d’oliviers, situé dans la périphérie de la gare ferroviaire de la ville du Kef. Hormis les données historiques relatives à l’environnement régional, le présent ouvrage porte sur les péripéties de mon enfance, sur ma vie privée, sur mon environnement familial et d’une façon exhaustive, sur les mœurs, les coutumes et les modes de vie de la société Keffoise des années trente à cinquante six. Durant mon enfance, j’avais une première passion, la narration. J’aimais écouter, au coucher, les belles et motivantes histoires qui stimulaient mon imagination et me permettaient de passer, aussitôt, dans les bras de Morphée. Cette passion, culturelle en elle-même, est héritée de mes arrières parents et devint, par l’effet de l’habitude, quasi incontournable, dans mon hygiène de vie. La narratrice n’était pas des fois d’humeur à me raconter quoi que ce soit. Mais j’insistais auprès d’elle au point de devenir agaçant. Alors que la pulsion de la mémoire finissait par rejaillir en elle, elle cédait volontiers à mes caprices. Mon second plaisir, la participation au jeu collectif au ballon dans l’impasse de « Sidi Brahim » où les garçons de mon âge venaient, sans se soucier, ni de la distance qui les sépare de leurs domiciles ni du temps imparti à la distraction, animer dans un bruit infernal, l’impasse de la mosquée. Ma troisième passion, le football professionnel J’aimais regarder jouer « L’Olympic » du Kef. J’appréciais les performances corporelles et techniques de son capitaine d’équipe, Kouddir Kaddour et admirais le talent de l’excellent Azouz, le gardien de but. Mais cela n’était qu’un spectacle de dimanche, encore faut-il que je sois accompagné par mon père, pour m’y rendre. Le stade de la Mhalla qui manquait de gazon était poussiéreux, favorable aux chutes et aux blessures mais cela ne décourageait pas les joueurs qui défendaient, malgré tout, les couleurs de l’Olympic. C’était alors la véritable passion d’un football exempt de motivations d’ordre matériel. Je me souviens et c’était une unique fois, qu’un militaire français, grand amateur de football, prit place à côté de mon père. C’était le caporal Boisset, un homme sympathique et agréablement bavard. Ayant apprécié le talent du paternel, à converser dans sa langue, il nous proposa de visiter à l’issue du match, la caserne de la Kasbah. C’était un honneur et une grande marque de confiance. A notre arrivée, les soldats qui devaient diner au son de la trompette, à six heures, se mettaient à table. Pris en sympathie et gracieusement invités au réfectoire de la caserne. Nous nous sommes mis, volontiers à table, parmi les militaires sans qu’aucun d’entre eux ne se demandât pour quelle raison deux autochtones étaient parmi eux. C’était alors, pour nous, parmi plus d’une centaine de militaires, un régal aux frites chaudes,
servies à profusion et accompagnées de salamis de dinde. Un inoubliable souvenir dans un bastion où personne n’osait s’aventurer. L’amitié avec le caporal ne se termina pas là, puisqu’il nous assura, à notre départ, de sa protection, en cas d’éventuelle agression militaire ou policière, ce qui fut, à une époque où l’on ne s’y attendait jamais, une singulière mesure de réjouissante sympathie. Excepté les compétitions de football qui me défoulaient toutes les deux ou trois semaines, je passais le plus clair de mon temps, à la maison. Mon oncle paternel, Mohamed Salah, pléthorique et sanguin, ressemblait à Bismarck l’artisan de l’unité allemande. Mais il portait des séquelles de variole au visage et souffrait d’une insuffisance rénale qu’il traitait lui-même d’une fort étrange manière. Il s’allongeait sur une natte que son épouse avait garnie au préalable de quelques poignées d’orges chauffés, faisant rouler son bassin à la surface, en guise de sédatif de douleur. Mais sa souffrance, récidivait. Mon oncle était infirmier chez le Docteur Baysse, omnipraticien de la ville. Mon père Béchir, de taille moyenne et de teint mat, était standardiste aux PTT et par la suite, assistant du Docteur Débauchez, médecin militaire. Les deux frères partageaient, par héritage, la même maison. Ils étaient inflexibles sur la limitation de ma liberté et de celle de mon cousin Salem. Entendant nous préserver de ce qu’ils appelaient les « polissons » de rue, susceptibles de nous dévergonder, ils s’accordaient à nous faire assigner, la plupart du temps, à domicile. Comme nous ne pouvions contrarier les décisions de deux hommes qui s’imposaient et nous faisaient peur, nous restions enfermés, en proie à l’ennui et à la frustration, alors que les jeunes de notre âge s’amusaient en toute liberté. Ma grand-mère Zohra, fille du doyen des « Meddeb » (instructeurs dans les écoles coraniques appelées Madrassa), Ammar El Asli, était docile, humaine, généreuse et s’attirait par autant de qualités, la sympathie de son entourage. Elle m’aimait plus que Salem, lequel, en pleine fougue de jeunesse, éprouvant, par manque de loisirs appropriés, le besoin de dépenser son énergie, improvisait des distractions bruyantes, voire agaçantes et qui perturbaient la quiétude de la famille et des personnes âgées. Parmi ses plaisirs, il lui arrivait de déchainer, d’une sadique façon, quelques têtes des volailles en liberté dans la cour de la maison, ciblant, notamment les coqs, à qui il en voulait, pour leur dérangeant chant matinal. Il arrivait qu’un ou deux gallinacés stressés et désemparés par une course affolée, pénétraient dans la chambre de ma grand-mère et y perdaient, sous l’effet d’une stressante poursuite de complaisance, des duvets accompagnés d’émissions excrémenteuses. Ce vacarme qui exacerbait la colère de mère Zohra, sur le point d’effectuer sa troisième prière du jour, attira à l’encontre de Salem, l’aversion d’une grand-mère intransigeante sur la propreté et la discipline. La seconde passion de Salem, la lecture des séries d’illustrés, « Pecos Bill et les indiens », « L’intrépide Rouvière », « Tarzan et Jane » « Blek le Roc », « Zembla » lesquels, prohibés par son père, sous prétexte de l’empêcher de se consacrer à ses leçons, étaient mis hors de sa portée. Poussé par le désir de s’identifier aux différents héros des feuilletons et ne souhaitant pas s’attirer les foudres de son père, il fit des sanitaires, sa discrète salle de lecture. Zohra, octogénaire, légèrement tatouée à la pointe des joues, portait une longue soutane traditionnelle en laine peignée communément appelée « mélia » qu’elle rattachait à son buste, par un ruban artisanal soyeux, une couverture de tête, en épaisse toile de Tafta, taillée en angle aigu, appelée « Goufia » et des babouches en cuir souple de chevreau. Narratrice de vocation, elle aimait entretenir, de ses légendaires anecdotes, les personnes dont elle appréciait la compagnie et j’en étais, pour être le plus choyé des garçons. Pour raconter un événement ou une histoire, elle prenait place à même le sol sur une peau de laine de mouton et se faisait offrir, avant de narrer quoi que ce soit, un verre de thé noir, fort concentré, car disait-elle euphorique, le tannin fluidifie l’esprit et stimule les méninges. Alors qu’elle prenait la parole, personne ne se permettait de l’interrompre, puisque, prenant à cœur l’évocation d’événements fascinants, elle s’évertuait à en illustrer, dans une incroyable suite d’idées, les mystères et les secrets. Cette fermeté de caractère, soulignait en elle, une certaine notoriété par laquelle elle s’imposait et se faisait respecter. Un soir alors que je m’ennuyais, elle
m’interpela à l’écoute d’une de ses quasis invraisemblables histoires. Pour prêter convenablement l’oreille et me concentrer sur son merveilleux langage, je posais ma tête sur son genou. Elle me raconta une anecdote qui tournait dans toutes les langues et qui confirmait une fois de plus, la mystérieuse coexistence entre l’homme et les lions. Ce fut alors l’extraordinaire histoire de « Sabra » avec le « Seigneur » des plaines : « Un fauve, séduit par la beauté d’une fille, l’épousa et la fit bénéficier de sa protection et de sa générosité. Jusque là disait la légende, le lion et son épouse vivaient dans la sérénité. Comme de coutume, l’épouse devait rendre, après un an de mariage, visite à ses parents, pour s’enquérir de leur état de santé, elle se fit accompagner par son mari lequel, entendant la laisser en intimité avec les siens, s’en sépara aussitôt. Cependant, curieux de savoir ce qui se passerait entre son épouse et les membres de sa famille, le lion s’était discrètement blotti contre le mur extérieur de la maison pour écouter les impressions que sa femme livrait sur ses nouvelles conditions de vie. L’épouse fort satisfaite, insista sur la générosité du lion mais en dénonça la fétide et gênante odeur de bouche. Tombée dans les oreilles du seigneur des plaines qui, blessé dans son honneur, sa dignité et son orgueil, quitta les lieux, les larmes aux yeux. Le lendemain alors que « Sabra » l’épouse du lion regagnait la tanière conjugale, le lion atteint dans son amour propre et vexé d’avoir été humilié, pour sa puanteur buccale, passa à la vengeance. Décidé à dénoncer l’ingratitude de son épouse « Sabra » et à travers elle, la perfidie des êtres humains, demanda à sa conjointe, sous l’effet de la colère, de lui saigner le front, à coups de hache, manière de se punir pour sa générosité et sa dévotion envers elle et que si elle ne le ferait pas, il jura de lui briser instantanément les cotes. Prise de peur et sitôt qu’elle fit, le roi de la jungle, sanglant mais stoïque, lui fit savoir dans un langage héroïque et incisif que « Si ma blessure venait, quelque soit son atrocité, à cicatriser un jour, celle que tu m’avais provoquée par ta mauvaise langue, ne disparaitrait jamais et resterait gravée, dans ma mémoire pour la vie ». Au terme de ces paroles, le lion, décidé à finir sa vie conjugale dans l’honneur et la dignité des seigneurs, brisa, d’un foudroyant coup de patte, le dos de Sabra. Au terme de cette merveilleuse narration, mère Zohra me fit des recommandations de moralité préconisant que, « pour aimer et se faire aimer, pour respecter et se faire respecter, il ne faut jamais dénoncer les défauts du conjoint quand ceux-ci toucheraient à son amour propre ». Et c’est ainsi qu’elle m’apprit, malgré son ignorance, mais par son appartenance à sa noble origine marocaine de la « Séguia El Hamra » autrement dit Le Fleuve Rouge, à être discret sur les défauts et les vices des miens et de ceux d’autrui, car disait elle, « la perfection en tous domaines, n’appartient qu’à l’exclusive image du seigneur de l’univers ». Côtoyant de près cette extraordinaire octogénaire, j’avais appris tout d’elle, comme si je buvais à la fontaine. Je mesurais, chaque fois, son exceptionnel talent de révéler des aspects, voire des vérités qui n’aient été dites par personne. Pour cela et sans qu’elle le sache, elle était précurseur d’une sociologie d’avant-garde. Marqué de vestiges romains, mon Kef est composé de rues sinueuses et d’impasses dont la plupart, exigües, rappellent par leurs escaliers rocheux et escarpés, la robustesse des ouvrages de l’antiquité romaine. Quelques tronçons de rue sont munis de rampes en pierres et de trottoirs en gros pavés, potentiellement accidentels. A la moindre inattention, il m’arrivait de dégringoler sur les pavés échancrés et de souffrir de sanglantes écorchures, aux genoux. Les petits bourricots de transport ne s’en tiraient que difficilement, certains y perdaient un fer de sabot, d’autres y enfoncent parfois, les pattes avant et que de ce fait, tout transit par ces lieux ne garantit aucun passage en toute sécurité. Le tronçon de « Zeguayeg Annegueni », autrement dit « mini impasse », est le lieu le plus exigu où deux passants, en transit, colleraient, l’un à l’autre. Cette millénaire topographie, montre à quel point une partie de la médina était compacte ramassée sur elle-même et quasi impraticable. Ce tronçon de route qui serpente à travers la médina avait provoqué la chute de nombreuses personnes. Je me souviens d’un homme qui, courant derrière un délinquant qui lançait des pierres contre la porte de son domicile, trébucha sur le pavage et plongea, ventre à terre. Ces tricentenaires sentiers
qui ont défié le temps, donnent l’impression qu’on en était tantôt à Rome, tantôt à Byzance. Il convient de rappeler dans ce contexte, que le sol Keffois, cacherait encore, par conviction d’historiens et de paléontologues, davantage de trésors archéologiques. A l’extérieur de la ville, au niveau du tronçon terminal qui mène à la gare ferroviaire, se trouve la « fontaine de l’armistice », appelée « Ain Essolh ». Cette fontaine qui n’a rien de romain, représente un monument extra urbain auprès duquel je prenais souvent attache. Construite par l’architecte italien Baltazar Viscuglia pour le compte de la municipalité qui commémorait la fin de la guerre de 1914-1918, « Ain Essolh » est un ouvrage cossu, doté d’une bouche d’émission d’eau autour de laquelle est dressé, à hauteur d’un mètre du sol, un hémicycle de protection. Ce point d’eau est un lieu d’arrêt pour de nombreux passants et quelques personnes cherchant à écourter dans la quiétude et la fraicheur, la dimension temporelle de la journée. Site de thème à eau, lieu de rafraichissement, d’escale et de repos, la fontaine est Située à sept kilomètres de la ville. De par son emplacement, au milieu d’une forêt d’oliviers, elle m’incitait à une longue halte d’oxygénation et de désaltération. L’eau y est froide, cristalline et étanchait agréablement la soif. Mon cousin Salem, blond, aux joues roses, par hérédité maternelle, était le beau garçon de la famille. Mais, il n’était pas heureux gardant en mémoire, l’attristant souvenir de la disparition de sa petite sœur « Jamila » qui était, comme, son nom l’indique d’une beauté, hors du commun, privilégiant beaucoup plus, un phénotype angélique qu’une ordinaire physionomie humaine. Deux personnes de notre entourage, à vocation profondément mystique, impressionnés par ses traits de visage, nous signifièrent que Jamila ne pouvait continuer d’appartenir au monde physique pressentant qu’elle réintégrerait, bientôt, l’univers métaphysique des anges. Comme si cette sinistre prédiction allait se concrétiser, la petite mourut d’une « hydrocéphalie ». Pour dissiper son malheur et purger sa peine d’avoir perdu une sœur en début de floraison, Salem, tenant à s’intoxiquer à hauteur de son désarroi, périclita dans l’anxiété et le tabagisme et se mit aux « Surfines », un tabac communément appelé « ARTI », fortement dosé en nicotine. Pour griller à l’abri des yeux et notamment, à l’insu de son père, quelques cigarettes, il m’accompagnait à la fontaine. Mon oncle qui ne comprenait rien au désarroi et à la peine de son fils, le fouettait chaque fois qu’il le surprenait, une cigarette entre les doigts. Chaque soir alors qu’on rentrait de la promenade, le bourreau collait son nez contre ses doigts, si jamais une odeur de tabac s’en dégageait, pour lui donner la preuve de son addiction au vice et de sa récidivante désobéissance à ses ordres. Mon second cousin, « Sadok », blond, sanguin et d’ossature robuste, était lui aussi, victime des tracasseries paternelles. Alors qu’il était adolescent, son père l’empêchait de fréquenter les garçons de son âge. Cependant, Sadok, plus rebelle que son frère et récalcitrant aux consignes paternelles, quittait la maison pour rejoindre, quoi qu’il en soit, ses amis de quartier, mais cela ne s’arrêtait pas là, Md Salah qui entendait l’empêcher de réitérer ses évasions, l’enchaina sauvagement au sommier de la chambre à coucher. Révolté par cette démentielle punition, Sadok se détacha du gigantesque sommier à la force des bras, escalada le mur intérieur du domicile, accéda au toit, dégringola par gravitation sur les pavais de l’impasse Sidi Brahim et disparut, pour quelques semaines. Par La brutalité du père qui semblait être un bourreau d’enfants, la vie en famille ressemblait à un enfer. Mohamed Salah était craint par sa femme qui se gardait de l’apprivoiser trop souvent, quant à moi qui lui en voulais pour avoir maltraité mes deux cousins, j’évitais sa compagnie. Quelques années plus tard, Salem avec lequel j’avais vécu ma jeunesse, décéda, me laissant au cœur la tristesse d’avoir perdu un cousin âgé de quarante ans et qui n’avait profité ni de sa jeunesse ni plus tard, de sa vie conjugale. Bien que résigné à la fatalité et à la cruauté de la vie, j’avais cependant du mal à supporter cette disparition et que pour cette raison, la fontaine de l’Ain Essolh, auprès de laquelle on prenait, conjointement attache, me laissa en mémoire, le plus triste souvenir de ma vie. Ainsi va irrésistiblement la vie, ainsi se succèdent le bonheur et le malheur, ainsi tournent, au gré des vents, les orages et les intempéries et ainsi tourne et tournera, la roue du destin.
Hormis les alinéas du destin, mon Kef était, en ce temps, aussi cosmopolite que les grandes villes. Les juifs, les maltais, les italiens les espagnols et quelques civils français, coexistaient dans la citoyenneté et le respect et que de ce fait, aucune altercation de n’importe quelle nature que ce soit, n’avait opposé ni entrainé des conflits culturels ou idéologiques entre les ethnies. Les autochtones, enclins, par culture et tempérament au civisme et au respect d’autrui, les traitaient sur le même pied d’égalité. La plupart des français, misanthropes vis-à-vis des autochtones, occupaient des logements situés dans la périphérie d’« El Haouareth ». Je me souviens de maître « Kalm » un huissier qui habitait au premier étage d’un petit immeuble érigé à proximité du tribunal civil. La fenêtre du logement, n’étant pas hermétique, laissait échapper une odeur de tabac de pipe que maître Kalm porté sur l’usage du « Clan », faisait propager hors du domicile, c’était le commissaire « Maigret », de l’époque. Le quartier français, relativement huppé, mais figé et sans âme, n’attirait, par manque de promiscuité, personne. Mais, en dépit de cela, les Keffois qui côtoyaient les autres ethnies menaient avec elles, une vie harmonieuse qui justifiait cinquante ans d’avance, la réflexion de Saint Exupéry « si tu diffères de moi, mon frère, tu ne me lèses pas, tu m’enrichis ! ». A part les liens de la citoyenneté qui entretenaient les relations sociales, la ville fut entre les années 1930 et 1945, un centre intellectuel et religieux qui avait favorisé notamment la présence d’une communauté juive de plus de six cent personnes domiciliées à la « Hara », où habitait ma famille. Les plus anciens juifs de la ville venaient en partie de Djerba, dont l’histoire en fait remonter la venue, à la destruction du temple de Salomon. Les jeunes d’entre eux, nés au Kef, étaient par leur mode de vie, autochtones, à part entière. Les amitiés qui liaient les deux ethnies étaient telles que les musulmans et les juifs habitaient à la même rue, voire, à la même impasse. « Ali ben Aoun » qui enseignait le coran à la mosquée de « Sidi El Baccouch », nous recommandait de ne jamais nuire à ceux-ci et de les respecter en tant que personnes humaines. Dans ce climat de sérénité, la pratique de la religion, dans l’église, dans la mosquée et à la ghriba, ne gênait personne et n’exacerbait aucune forme de racisme ou de xénophobie et que de ce fait, la vie en société était, de part et d’autre, communautaire et paisible. A part les petits conflits dus aux facteurs humains, tels que les harcèlements psychologiques ciblant quelques filles, les disputes sur des priorités d’accès à un établissement public ou les disputes banales entre voisins, le Kef était une ville calme où il faisait bon vivre. Mis à part les facteurs sociologiques et culturels, la ville était sur le plan professionnel et économique, active. Grâce notamment, aux multiples activités inhérentes aux récoltes saisonnières. A cette époque, certains terriens dont les parcelles sont situées aux alentours du Kef en l’occurrence à Bahra, Abida, au Dahmani et aux Zouarines sont les riches autochtones dont les zones d’exploitation totalisent, selon les chiffres obtenus par métrages à la chaine, une superficie de 20 000 hectares environ. Quelques autres propriétaires, cherchaient à débusquer des nappes phréatiques et à faire convertir leurs parcelles, en cultures maraichères. Pour cela, un vétuste mais ingénieux procédé, était pratiqué par une personne habilitée dans la détermination des points d’eau. Originaire de la ville de « Jendouba », l’explorateur utilisait un procédé aussi curieux qu’étrange à savoir une tige d’olivier qui faisait office d’indicateur intuitif de zones susceptibles de renfermer une nappe aquifère. Si la fameuse tige, effectuait à un certain endroit, une rotation sur elle même, une forte présomption d’existence d’un milieu hydrique, incitait le prospecteur à y ordonner des travaux de sondage. C’est de cette manière qu’une génération de puits artésiens apparaissait, particulièrement, dans les Zouarines. Outre cela, par conventionnelle mesure de charité, mais surtout, par devoir sacré, chaque cultivateur était tenu de participer, à la fin de la récolte annuelle, à la rescousse des défavorisés et accorder une charité calculée en dixième ou « achor » sur le niveau de son acquis agricole. J’avais moi-même assisté à la distribution de l’achor qui couvrait durant six mois, les besoins en blé des nécessiteux, en privilégiant les malades, les orphelins et les handicapés car ceux-ci, disait le doyen des meddeb, sont prioritaires sur les autres. L’agriculture régionale est d’autre part soumise à des contraintes géoclimatiques et que si
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