Ma vie sauvage

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Enlevée, abandonnée dans la jungle, une enfant est sauvée par des singes capucins. Pendant plusieurs années, elle vivra avec eux, en oubliant tout du monde des hommes.

En 1954, dans un petit village d'Amérique du Sud, une fillette est kidnappée et abandonnée au tréfonds de la jungle colombienne. Après des jours d'errance, elle découvre une communauté de singes capucins qui tolère sa présence, sans se soucier de son existence. Elle les imite, apprend leurs cris et leurs gestes, mais ne parvient pas à établir un vrai contact. Un jour pourtant, alors qu'elle manque de mourir, l'un des vieux singes vient à son secours... et ne la quittera plus. Commence pour Marina une vie étrange et aérienne dans les dangereuses hauteurs de la canopée, auprès de sa nouvelle famille. Cinq années sans voir un seul être humain.
Jusqu'à ce qu'elle soit arrachée à ce monde sauvage... Capturée par des chasseurs, elle est vendue à une maison close. Devenue esclave domestique, elle réussit à s'évader pour rejoindre un gang d'enfants des rues à Cúcuta. Après l'enfer vert, l'enfer humain montre un visage plus cruel encore. Mais Marina finira par vaincre tous les obstacles que la vie peut lui opposer, pour trouver l'amour et la liberté.

Entre L'Enfant sauvage et Le Livre de la jungle, un récit extraordinaire, une histoire de résilience exceptionelle.






Publié le : jeudi 22 octobre 2015
Lecture(s) : 26
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221140833
Nombre de pages : 258
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Titre original : The Girl with No Name. The Incredible True Story of a Child Raised by Monkeys
© Marina Chapman et Lynne Barrett-Lee, 2013 Traduction française : Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2013
En couverture : © Alanah M. Torralba / epa / Corbis et © Jad Davenport / Getty Images Photo d’auteur : © John Chapman
ISBN : 978-2-221-14083-3
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À María Nelly et Amadeo (Forero) et en souvenir de l’amour de Maruja
Préface de Vanessa James
Du plus loin que remonte ma mémoire, le premier souvenir que je garde de ma mère est celui de son visage éclairé d’un sourire malicieux. Elle se tourne vers mon père qui conduit la voiture : « John, arrête-toi là ! Je dois descendre. » Sans dire un mot, il jette un œil dans le rétroviseur et entreprend de se garer sur le bas-côté. Il a l’air de savoir ce qui va se passer, contrairement à ma sœur Johana et moi. De ma fenêtre, j’observe le soleil se coucher sur le paysage du Yorkshire. Le crépuscule donne à l’imposant taillis qui borde la route l’apparence d’une rangée de soldats prêts à conquérir la campagne qui s’étend à perte de vue. Ma mère sort de la voiture avec impatience, saute par-dessus la broussaille et disparaît dans la nuit. Je ne peux quitter des yeux le massif d’arbustes, j’échafaude dans mon esprit d’enfant mille scénarios justifiant cet arrêt : qu’est-elle allée faire ? Enfin j’aperçois l’éclair noir de sa chevelure ébouriffée. Elle escalade avec précaution le taillis, en tenant quelque chose dans les mains. Bientôt perchée sur les épaules de ces soldats touffus, elle balance ses petits pieds dans le vide, puis saute avec agilité à terre et regagne son siège, essoufflée. Elle tourne vers nous un visage rayonnant : « Je vous ai trouvé un nouveau copain, les filles ! » Sur ses genoux, apeuré, s’agite un grand lapin sauvage. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Mopsy. Ce souvenir n’est qu’une anecdote parmi d’autres et, après avoir côtoyé son tempérament aussi imprévisible qu’excentrique pendant une vingtaine d’années, rien ne me surprend plus à son sujet. Lorsqu’elle a commencé à me parler de son enfance, elle m’a souvent répété : « Ce que j’ai vécu n’a rien d’incroyable, en Colombie. Interroge les enfants des rues, tu entendras mille histoires comme la mienne. » Dans les années soixante, meurtres, drogues et abus d’enfants se fondaient dans le paysage d’une Colombie mutilée, celle qui a vu grandir ma mère. Ce qu’elle a traversé lui paraît presque anodin. En revanche, aux yeux de la jeune fille anglaise que je suis, une enfance pareille est inconcevable. Vous allez certainement vous demander pourquoi elle a attendu cinquante ans pour raconter son histoire. En vérité, elle n’a jamais eu l’intention de le faire, car la célébrité ne l’intéresse pas. Fonder un foyer a été son unique ambition, et elle est aujourd’hui comblée par sa maison et sa famille. Ce livre est né de mon initiative. J’ai commencé à prendre des notes il y a quelques années, afin de conserver la mémoire de ma mère qui s’altère avec l’âge. J’avais aussi besoin de comprendre ce qu’elle avait vécu avant de nous avoir, Johana et moi. Parvenir à démêler le labyrinthe de ses souvenirs m’a donné du fil à retordre. Un jour, nous nous sommes assises autour d’un café pour entamer une conversation qui a duré deux ans, avant de nous décider en avril 2007 à mener une enquête en Colombie. En relisant mes notes au terme du voyage, je me suis aperçue que nous avions un beau livre. Si jusqu’ici il n’avait jamais été question de publier son témoignage, trop d’opportunités se présentaient désormais pour écarter cette possibilité plus longtemps. C’était avant tout notre dernière chance de retrouver sa famille. Bien qu’elle ne soit qu’un nom sur la liste interminable d’enfants portés disparus à travers le monde, ma mère pouvait devenir un symbole d’espoir pour tous les parents qui vivent dans l’angoisse. Nous pouvions enfin créer des associations dévouées aux causes qui nous étaient chères, comme la SFAC (Substitute Families for Abandonned Children – Familles de substitution pour enfants abandonnés), consacrée à trouver des familles d’adoption aux enfants abandonnés, et la NPC (Neotropical Primate Conservation – Protection des primates en zones néotropicales), défendant la protection des singes tropicaux. Par-dessus tout, le témoignage d’une femme démunie triomphant de tant d’épreuves saurait, du moins nous l’espérions, donner aux plus désespérés la force de persévérer. On me demande souvent comment ma mère nous a révélé son passé. À vrai dire, il n’a jamais été question de nous réunir autour d’elle, un soir, pour écouter son histoire. C’était tous les jours qu’un détail la ramenait à la jungle : une gousse de vanille traînant sur la table de la cuisine avait le pouvoir d’ouvrir en elle les portes d’un monde magique dont j’étais le témoin muet. J’adorais voir son visage s’illuminer à la vue d’une photo d’arbre ou de fleur, je la suivais, essoufflée, lorsqu’elle courait les marchés à la recherche d’une espèce de bananes dont les singes raffolaient.
Ses actes, surtout, parlaient pour elle. Notre éducation a été marquée par son tempérament sauvage, lequel a suffi à nous informer sur ses origines. Sa vision peu banale de la pédagogie a nourri plus d’un commentaire. Mais comment lui reprocher ses excentricités ? Elle n’a fait que s’inspirer de son propre modèle, une bande de singes capucins. Ma sœur et moi sommes cependant formelles à ce sujet : ces créatures devaient être les parents les plus drôles, les plus ingénieux et les plus tendres du monde ! Il est difficile de parler de nos excursions sans évoquer des escalades dans les arbres entre filles, tandis que papa récoltait à nos pieds des échantillons d’écorce et de mousse qu’il jugeait dignes d’intérêt. Impossible de passer outre les mille fois où nous nous sommes perdus sur des chemins défendus et des sentiers cachés, désireux de voler au secours d’animaux en détresse. Nos petites aventures se terminaient toujours gaiement, par des steaks que ma mère faisait griller sur notre barbecue portable, un engin qui nous suivait partout et résistait même à la neige. Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à suivre un chemin balisé lorsque je me promène… Je ne rentre jamais de mes escapades sans une brindille dans les cheveux. Notre vie quotidienne était ponctuée de rituels particuliers. C’est seulement aujourd’hui, deux ans après avoir quitté la maison, que je réalise à quel point nos habitudes pouvaient paraître choquantes. Nous avions, par exemple, une façon toute ludique de passer à table. Maman, installée sur une chaise, un bol de porridge sucré sur les genoux, nous faisait asseoir à ses pieds. « Vous en voulez ? » demandait-elle, non sans malice. « Alors vous savez ce qu’il vous reste à faire, les filles ! » Et nous de nous égosiller, en chœur, en poussant des cris simiesques. Heureusement, les services sociaux n’ont jamais eu l’idée de frapper à la porte ! Après le dîner, nous passions des heures à nous décoiffer les unes les autres, farfouillant nos chevelures. C’était une activité très relaxante, une manière merveilleuse de passer le temps qui nous apportait, à la longue, un agréable état ébriété. Le jour où notre école fut frappée d’une épidémie de poux, ce fut une consécration dans nos carrières de fouilleuses de têtes. Avec nos animaux domestiques, la seule règle de mise était de les laisser gambader en plein air toute la journée. Ma mère ne supportait pas de les voir en cage. Notre jardin et ceux des voisins furent donc vite envahis par nos lapins, sinon par nos oiseaux, qu’il était délicat d’aller récupérer. N’étant pas douée pour la lecture, ma mère ne m’a jamais lu d’histoires pour m’endormir. Elle m’en a inventé un certain nombre, en revanche. Elle avait le chic pour créer des contes merveilleux à partir de mes plus grands défauts, comme ma paresse ou mon indolence. En plus de me passionner, ses récits m’ont donné de sérieuses leçons de vie. Il lui aurait été insupportable de laisser ses lacunes porter atteinte à l’accomplissement de notre éducation… Celle qu’elle n’avait jamais eue.
Si la Colombie a subi de nombreuses transformations ces quarante dernières années, et compte aujourd’hui parmi les pays émergents d’Amérique du Sud, il n’en était rien dans les années cinquante. En 1948, la politique de répression mise en place par le gouvernement fut accueillie par une décennie de guerre civile appeléeLa Violencia. Meurtres, viols, tortures et prises d’otages devinrent le quotidien des populations dans un pays étouffé par l’insécurité. La rançon de cette période de l’Histoire se chiffre en centaine de milliers de morts, dont beaucoup d’enfants innocents. Ma mère aurait pu être de ceux-là. À la naissance de Johana, il lui était impossible de céder le bébé au soin des infirmières, car l’hôpital demeurait pour elle l’endroit où l’on substitue des enfants handicapés aux enfants sains, où l’on arrachait les nouveau-nés à leurs mères pour les revendre. En 1997, une étude a révélé qu’un tiers des enlèvements mondiaux avaient lieu en Colombie. Aujourd’hui encore, les kidnappings sont monnaie courante dans le pays, et une émission radiophonique intitulée « Las voces del secuestro » –La voix de l’enlèvement– s’y consacre depuis plus de trente ans. De minuit à six heures du matin, les ondes délivrent sans interruption les messages d’espoir et d’amour que des milliers de proches laissent à leurs disparus. Pour chaque enfant victime de l’injustice humaine, ma mère est la preuve vivante que l’existence n’est pas réduite aux circonstances qui la gouvernent, si violentes soient-elles. Car c’est bien d’une enfance déchirée qu’elle tient la force, la générosité, l’empathie, mais aussi la nature indomptable et farouche qui animent la femme qu’elle est devenue. Maman ne nous laissait jamais trop longtemps nous morfondre. Peu avare de son énergie, elle préférait nous donner de la force. Je l’entends encore me dire : « Redresse-toi, saute du lit, fais le mieux du peu que tu as, remercie la vie de te l’avoir donné, et passe à autre chose ! »
Un rien suffit à l’émerveiller, de l’air qu’elle respire au jour qui se lève sur son plus grand bonheur : être mère, grand-mère, épouse et amie. C’est avec la joie qu’elle m’a transmise que je souhaite aujourd’hui rendre voix à une femme d’exception, dont le récit est sans commune mesure. Elle s’appelle Marina. Elle est ma mère, et mon héroïne.
Vanessa James, avril 2013
Prologue
Je m’apprête à vous raconter l’histoire de ma vie. La plus simple des choses, pour commencer, serait de me présenter. Mais, pour moi, il n’y a rien de plus difficile au monde. Lorsque nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, nous avons l’habitude de lui donner notre nom. Un usage qui nous permet de nous identifier les uns les autres, et auquel je réponds volontiers. Je dis que je m’appelle Marina, mais ce n’est pas le nom que mes parents m’ont donné. C’est celui que je me suis choisi, à l’âge de quatorze ans environ. Mon vrai prénom, comme tout ce qui se rattache à ma petite enfance, s’est perdu au fil du temps. Tous ces précieux détails qui fondent une identité et qui sont donnés à chacun d’entre nous ont, pour ma part, sombré dans l’oubli. Qui étaient mes parents ? Que faisaient-ils ? Je n’en sais rien. Je ne me souviens pas de leur visage, leur silhouette même m’est inconnue. Aux mille questions qui m’assaillent, je n’ai aucune réponse. Où habitions-nous ? Comment vivions-nous ? Ai-je des frères et sœurs ? Où sont-ils maintenant ? Se rappellent-ils de moi ? Étais-je aimée ? Étais-je heureuse ? Quand suis-je née ? Qui suis-je ? Pour le peu que j’en sais, je suis née dans les années cinquante au nord de l’Amérique latine, sans doute au Venezuela ou en Colombie. Si l’on m’interroge, je réponds que je suis colombienne, car c’est le pays où j’ai passé le plus clair de ma jeunesse. Mes seuls souvenirs d’enfance sont assez flous et relativement insignifiants. Comme celui de ma poupée noire, par exemple. Je revois encore sa chemise de nuit à frous-frous ornée de rubans rouges, je me souviens de sa peau douce et les cheveux crépus qui encadraient ses traits délicats. Une machine à coudre me revient aussi en mémoire. Elle était décorée d’inscriptions dorées et posée près d’une chaise couverte de tissus de couleur. Des robes que ma mère confectionnait ? Je n’en saurai jamais rien. Au souvenir d’un trou creusé dans le jardin, qui nous servait de WC, j’en déduis que nous étions pauvres. Je garde aussi l’impression d’une activité intense, d’allées et venues continuelles, de cris d’enfants animant le village. Je me souviens particulièrement bien de l’extérieur de la maison. De la porte d’entrée partait un petit chemin de briques rouges qui traversait le jardin jusqu’au portail près duquel se trouvait un coin de terre cultivé, où je suis sûre d’avoir passé des heures à cueillir des légumes. De là je garde mon plus vif souvenir : celui d’une voix qui m’intime de rentrer à la maison, ordre auquel je ne manque pas de désobéir. Chaque fois que cette scène me revient, j’ai l’impression d’être sur le point d’entendre mon vrai nom, celui que l’on crie pour me dire de rentrer. Et pourtant il m’est impossible de le saisir, c’est une torture. Lorsque je fouille au plus profond de ma mémoire, je revois passer de rares voitures, deux ou trois fois par jour, et me revient une même image, des adultes qui descendent le sentier sinueux d’une montagne puis peinent à le remonter, les bras chargés de grands bacs d’eau. Encore aujourd’hui, mon cœur serré à la vue des montagnes me fait penser que j’ai dû vivre dans les hauteurs. Et c’est tout ce dont je peux me souvenir, je ne sais rien de plus. Car, un jour, ma vie a basculé à jamais.
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