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Ma vie va vers l'Asie

De
180 pages
De l'enfance à l'âge mûr, voilà quelques moments de vie particulièrement marquants, premiers souvenirs, débuts à l'école, rêves d'avenir, essais de réflexions philosophiques, engagement politiques, aventures de cœur, voyages. En parallèle, un parcours vers l'Asie, d'un Orient à l'autre : Palestine, Turquie, Iran, Sri Lanka, Vietnam, Laos, Chine, Indonésie, autant de pays qui vont rythmer ce chemin d'initiation.
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Couverture 1. Turquie. Istanbul : vue de la ville depuis le 19e étage du Mercure Hôtel -aquarelle, 1997, 35×50 cm. Couverture 2. Chine. Hongkong : vue de Kowloon depuis le 33e étage de l’immeuble de Swire Properties -aquarelle, 2005, 25×35 cm.

- L’auteur
Né en 1951 à Versailles, professeur, Nicolas Rousseau vit et travaille actuellement près de Neuchâtel, en Suisse. Très jeune déjà, il s’intéresse à la littérature et à la philosophie, ainsi qu’à l’histoire des civilisations. Titulaire d’un doctorat ès lettres, il a étudié les idées sur le langage que développent des auteurs des Lumières tels Condillac et Diderot. Il pratique lui-même diverses formes d’écriture puisqu’il a notamment publié deux recueils de textes poétiques, D’un mot d’amour la mort (Paris, Editions Saint-Germain-des-Prés, 1990) et Ce beau désert du monde (Genève, Slatkine, 1998). Il puise une large part de son inspiration dans les divers déplacements qu’il entreprend, et qui l’ont déjà conduit à visiter plusieurs régions d’Afrique ; en témoignent ses récents livres De l’Adrar au Tagant. Itinéraires mauritaniens (Paris, L’Harmattan, 2002) et Au soleil du Mali, (Paris, L’Harmattan, 2006), ouvrages tous deux illustrés par peintre suisse Aloys Perregaux. Entre-temps, cela toujours en collaboration avec le même peintre, il a encore publié un récit de voyage consacré à l’Iran, Petits tableaux persans. Je t’écris d’Iran (Paris, L’Harmattan, 2005). Son dernier livre s’intitule Mosaïque africaine, un ensemble de portraits préfacé par Jean Ziegler (Paris, L’Harmattan, 2007).

- L’illustrateur
Né en 1938, Aloys Perregaux vit et travaille également dans le canton de Neuchâtel. Il s’est vite voué à la peinture ; auteur d’une thèse de doctorat sur Charles Lapicque, il est connu pour ses talents d’aquarelliste et compte de nombreuses expositions à son actif. Lui aussi nourrit son art en voyageant. Parmi ses récentes publications, Aquarelles nord-africaines (Hauterive, Editions Gilles Attinger, 2000) et Aloys Perregaux. L’espace de la couleur (Lausanne, Editions Vie Art Cité, 2003), un ouvrage publié à l’occasion de la rétrospective que le Musée des Beaux-Arts de Neuchâtel a consacrée à l’ensemble de son oeuvre. Ses derniers thèmes d’inspiration, il les a notamment trouvés en Orient (l’Egypte et la Turquie, Hongkong, Bali).

Je dédie ce livre à ma famille, et en particulier à mes trois enfants, Guillaume, Antonin et Morgane, qu’il aidera peut-être à comprendre pourquoi leur père les a si souvent quittés pour voyager en Asie. Les divers séjours que j’évoque ici s’étalent entre 1986 et 2006. Les faits qu’ils relatent renvoient tous à des expériences vécues.

1. Le passé me résiste
Ma vie va vers l’Asie. Bien sûr que je suis né en France, mais de mes premières années, je ne retiens qu’un très vague souvenir, et chaque fois que j’essaie de me les rappeler plus précisément, rien ne vient. Rien ? Si, quelques impressions, quelques images, toutes liées à des sensations concrètes : des parfums de fleurs mouillées, des vues de ciels nuageux ou de lacs agités, des saveurs de fruits mûrs, des bruits de trains et de bateaux, les caresses d’un vent tiède sur mon visage. C’est après coup que je ramène tout cela à des paysages asiatiques ; durant ma jeunesse, j’ai peu voyagé, mes parents menaient une vie très sédentaire, d’autant plus qu’à l’époque, s’embarquer vers des destinations lointaines coûtait cher. Ils ne pouvaient que s’offrir des vacances sur la Côte d’Azur ou en Bretagne, et encore ! Sans doute que l’âge venant, je perçois ma petite enfance comme un monde de plus en plus lointain, voire fantastique, celui de miniatures persanes, d’ombres chinoises, d’estampes japonaises. Comme si elle ne pouvait se concrétiser que dans l’univers le plus irréel qui soit ! L’un de mes plus anciens souvenirs ? Les feux d’artifice lors d’une fête de nuit au château de Versailles. Chaque fois que j’y repense, je m’imagine en train d’assister à un cortège du nouvel an vietnamien, pétards assourdissants, dragons qui ressemblent aux animaux fantastiques du bassin de Neptune, figurants grimés qui auraient pu accompagner le Roi-Soleil, je les vois comme des courtisans déguisés en mandarins lors de telle ou telle majestueuse réjouissance. J’ai même souvent fantasmé sur ma naissance. Serais-je venu au monde déjà doté d’une vie antérieure ? Non pas que je croie à quelque transmigration des âmes... Mais peut-être que certains de mes ancêtres sont partis vers l’est, et que j’en 9

aurais gardé une certaine réminiscence ? Les Européens ont longtemps trouvé là leur espace d’expansion, ils pouvaient le pénétrer facilement, à pied ou à cheval ; je sais aussi qu’un de mes aïeux a vécu en Nouvelle-Calédonie, que mon propre grand-père y est enterré. Et puis, toute notre culture ne nous ramène-t-elle pas au Moyen-Orient ? Depuis des générations, ma famille vivait dans le respect de la religion ; tout petit déjà, j’ai appris que Jésus-Christ veillait sur mon destin, qu’il s’était sacrifié pour nous à Jérusalem, et j’avais alors un peu tendance à peindre ses prophéties aux couleurs de son pays : nous irions bientôt séjourner dans des oasis de verdure, y vivre d’amour et d’eau fraîche, sans autre souci que celui de laisser venir à nous des petits enfants aux pieds nus. Parfois, je cherche même à m’imaginer le nourrisson que je fus. Sûrement un bébé semblable à tous les autres, passant le plus clair de son temps à dormir ou à téter, à vagir au fond de son berceau tel un petit jésus dans sa crèche. A consulter les rares photographies qui me restent de cette époque, je ne remarque vraiment rien qui ait pu attirer l’attention sur moi, petits membres potelés, frimousse un peu fripée, une poignée de cheveux raides au sommet du crâne. Un être qui me paraît si étranger que là encore, je le crois sorti d’un autre monde. Je pense ainsi à ces nouveau-nés que les femmes du Laos tiennent serrés contre leur dos, enroulés dans un tissu de couleur, seule dépasse leur petite tête chauve qui ballotte de droite à gauche au rythme des pas réguliers de leur mère. Je songe encore à ces gigantesques pouponnières dont le gouvernement chinois s’est si longtemps glorifié, avant qu’il commande aux familles de ne faire plus qu’un seul enfant. Et je ne peux oublier ces slums des grandes villes indiennes où pullulent les bambins en haillons, avec parfois des mouches autour des yeux. 10

Une image plus forte encore, celle de ce minuscule bébé qu’une jeune mendiante entourait de ses bras dans une ruelle du vieux Delhi, plutôt sa sœur que sa maman, il avait le nez pincé, les paupières fermées, le front bleuâtre, à se demander s’il respirait encore. C’est du reste en Asie que j’ai particulièrement remarqué combien les deux extrémités d’une vie peuvent se rejoindre. Là-bas, certains vieillards semblent se ratatiner bien plus vite qu’ailleurs, leur visage se plisse à l’extrême, leurs doigts se recroquevillent, ils passent leurs journées à téter leur pipe en regardant tomber les pluies, sans beaucoup parler, leur corps perdu dans un grand fauteuil d’osier. Leur dépouille tiendra dans un cercueil miniature. A peine né, serais-je donc déjà mort ? Pas si vite. Comme chacun, j’aimerais vivre aussi longtemps que possible, faire du yoga, me nourrir de plantes qui améliorent ma longévité, recourir aux médecines traditionnelles chinoises ; la grande vieillesse ne m’effraie pas, pour autant qu’elle m’épargne de graves infirmités. Ces centenaires dont je viens de parler, qui me dit qu’ils n’ont pas atteint une rare sérénité d’esprit, une conscience plus aiguisée de l’évanescence des choses ? Les tragédies de l’histoire les ont peu changés, elles ont passé, ils demeurent. C’est peut-être cette vérité qu’ils pourraient m’apprendre, à moi dont la première jeunesse s’est aussi déroulée dans une époque marquée par la mort : le monde sortait à peine de la guerre la plus destructrice qu’ait jamais connue l’humanité, (une guerre dont mes parents parlaient fréquemment), l’Inde et l’Indonésie se remettaient tout juste des horribles plaies de leur décolonisation, l’Etat d’Israël se créait dans la douleur, la Chine venait de se livrer corps et âme au pouvoir de Mao, la Corée n’en finissait pas de saigner, les Français peinaient contre le Viêt-minh, les Américains venaient de priver l’Iran de sa liberté... 11

Vous me direz que je reconstruis ma petite enfance au gré de mes pensées d’adulte ; en cette période d’après-guerre, je devais plutôt vivre dans la plus parfaite insouciance ! Oui, tous ces événements du début des années 1950, je ne les ai connus qu’à distance, comme s’ils se passaient dans un autre monde. De cette époque, je garde surtout des souvenirs de paix, jeux tranquilles, siestes réparatrices, promenades en famille dans la nature, bref, des journées sans relief, et qui se ressemblaient beaucoup. Tout ce que je me rappelle de plus précis, c’est en fait ce que mes proches m’ont rapporté. Rien d’original : quelques mots d’enfant, quelques belles bêtises, de solides petites peurs, par exemple celle que m’inspiraient les pommes de pin. Mais comment parler de son passé lointain sans être tenté de meubler ces pages blanches qu’il nous offre, de conférer rétrospectivement à sa vie une trajectoire qui se tienne ? En l’occurrence celle d’un cheminement vers l’est, là où chaque jour le soleil se lève. Eh oui ! Petite consolation face au temps qui passe sans retour, j’aime penser que plus mes jours avancent ainsi vers le soir, vers l’Orient, plus ils me rapprochent d’un nouveau matin. Les vertus du décalage horaire...

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2. Je rêve à un ailleurs
Comme presque tous les petits enfants, j’ai très tôt rêvé de voyages. Non pas que mes parents m’aient imposé une vie confinée, dont je n’aurais pu m’évader que par l’imagination, je crois plutôt me souvenir qu’ils me laissaient une certaine liberté ; et c’est justement elle qui aura stimulé mes désirs de dépaysement. Plus vous sondez votre proche environnement, plus vous souhaitez en savoir davantage. Des rues sans fin, des cours sombres, des caves fermées, des terrains vagues, des bosquets en désordre, des fabriques désaffectées, autant de paysages qui ont attisé mon envie de leur chercher un prolongement. Sûrement parce qu’émanait d’eux une certaine monotonie, trait particulièrement propice à la rêverie. Peut-être aussi qu’ils dégageaient tous un certain mystère : pour un petit garçon qui ne connaît encore rien du monde, tout peut se révéler étrange. Cette large avenue qui finit dans la campagne, vers quel pays mène-t-elle ? Qui habite cette grande maison aux vitres cassées, aux volets clos, à la cheminée bancale ? Que cache cet immense mur recouvert de mille graffitis et contre lequel il est défendu d’uriner ? Comment survivent tous ces chiens errants ? D’où viennent tous ces ouvriers aux cheveux crépus qui s’agglutinent le soir dans les brasseries ? Bref, vous commencez à vous dire que le réel va au-delà de ce qu’il vous montre, vous imaginez maintenant d’autres rues, d’autres maisons, d’autres jardins, d’autres visages. Mais à l’âge que vous avez, difficile de savoir en quoi va consister ce nouveau monde ! Vous commencez tout juste à apprendre à lire, vos parents ne veulent pas la télévision, ils estiment qu’elle remplirait votre esprit d’images inutiles. La solution ? S’évader de votre quotidien en surexploitant tout ce que lui-même vous offre. 13

J’ai aimé entrouvrir les portails d’entrepôts abandonnés, arpenter ma ville jusque dans ses banlieues les plus reculées, regarder à travers les interstices des palissades de chantier, scruter un buisson jusqu’à en percevoir les moindres détails, la fine nervure des feuilles, les creux de chaque branche, les minuscules insectes qu’il peut héberger. J’ai même passé des heures à observer comment se débrouillent les escargots, j’en rassemblais plusieurs dans un gros cageot tapissé d’herbe, je suivais leur chemin de bave, j’étais notamment fasciné par le balancement délicat de leurs toutes petites cornes. Tout cela me comblait assez pour que je ne souhaite pas de distractions plus dépaysantes, je n’en voulais nullement à ma famille de ne pas projeter de longs voyages. Quand je me remémore ces moments, j’en viens presque à penser que j’avais déjà atteint là une certaine sagesse ; celle de ces vieux Orientaux qui passent leur existence à explorer leur petit jardin aux mille recoins, un univers dont jamais ils ne se lassent, aussi riche à leurs yeux que le vaste monde. Certains de mes amis actuels n’en reviendront pas : tout jeune, je me méfiais même des voyages. Avant le départ, votre esprit commence déjà à se sortir de la réalité ; le voilà projeté dans l’avenir, accaparé par toutes les images dont votre futur périple ne cesse de l’encombrer. Bref, vous n’êtes pas encore parti que vous ne pensez à plus rien de concret, sinon à tout ce que doit contenir votre valise. Ces quelques jours de préparatifs vont vous faire manquer le dépaysement le plus fort qui soit, celui que peut apporter un regard reposé, tout entier concentré sur le moment présent. Et pendant le voyage, que de choses à avaler d’une seule traite ! Quand je voyais défiler le panorama à travers la vitre du train qui emmenait ma famille en vacances, je ressentais comme une nausée. J’attendais impatiemment les arrêts dans les gares ; tout reprenait une allure normale, je pouvais alors réveiller mon imagination, la laisser filer au gré de paysages 14

devenus enfin maîtrisables : une micheline toute rouillée, qui n’a certainement pas quitté son hangar depuis la guerre, des bancs de métal vert que blanchissent les crottes d’oiseaux et où s’enroulent quelques tresses de lierre, une salle d’attente aux murs recouverts d’affiches touristiques multicolores, un passage à niveau dont la barrière ne descend que par à-coups. Arrivé à destination, j’éprouvais encore le même vertige que durant le trajet : des villes animées, des maisons neuves, des sites surencombrés, je désespérais d’apprivoiser tout cet environnement nouveau, surtout sachant que notre séjour ne durerait pas. Seul le spectacle de la mer m’offrait de quoi renouer avec mes rêves : ce ressac régulier, ces vagues qui semblent quasi immobiles, cet horizon plat et vide, tout cela me rassurait. Je retrouvais là un univers à la fois stable et recomposable en permanence, celui des petits buissons de mon quartier. Je me régalais aussi des détails de tel coin de plage, bouts d’algues, débris de coquillages, bulles éparses, trous de sable où vont s’enfouir mille animaux mystérieux. De là vient peut-être mon goût pour les bateaux. D’abord de minuscules radeaux que je confectionnais à l’aide de bois mort, puis ce modèle réduit de voilier que je faisais voguer sur toutes les flaques d’eau disponibles. Enfin, un petit canot à moteur, il allait naviguer jusque dans la baignoire de notre appartement. Plus tard, quand je me suis essayé à la peinture, le tableau qui m’a occupé le plus longtemps représentait une barque échouée sur un rivage désert, là peut-être où certains de mes ancêtres avaient débarqué un jour. Bien sûr, je n’avais aucune idée des mers qui me faisaient ainsi bourlinguer, ni des continents qu’elles pouvaient relier. Je pressentais seulement que d’autres mondes existaient, plus vastes encore que ceux dont je m’étais inspiré jusque-là, plus passionnants peut-être. A ce moment de mon existence, tout rêve restait donc possible. 15

Les plages de l’Atlantique auraient pu me faire fantasmer sur l’Amérique : le débarquement de Normandie, les grosses décapotables, le chewing-gum, les héros de Walt Disney, les guerres entre les cow-boys et les Indiens, tous les enfants de mon âge évoluaient d’ailleurs dans un univers dominé par les Etats-Unis. Quant au littoral de la Méditerranée, pourquoi ne m’a-t-il pas conduit très tôt à rêver d’Afrique ? J’avais déjà compris que s’étendaient là-bas des savanes remplies de gigantesques arbres et d’animaux extraordinaires, des villages où vivaient des tribus aux coutumes mystérieuses ; sans compter que sur le chemin de l’école, je côtoyais régulièrement des ouvriers algériens, leur musique descendait des H.L.M. jusqu’à la rue, et le long du trottoir oeuvraient des Noirs, le balai à la main. Pourquoi me suis-je plutôt intéressé à l’Asie ? Peut-être parce que j’ai pu me la représenter plus facilement, sans que mon imagination doive encore franchir trop de mers, elle qui aimait se nourrir de paysages familiers.

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Turquie. Istanbul : l’église Saint-Sauveur-in-Kora -dessin au stylo feutre, 2002, 23×17 cm.