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MADAGASCAR

De
200 pages
Cet ouvrage rassemble les mémoires d'un personnage de l'Océan Indien, né, dit-on, sous des astres favorables dont le parcours singulier aura marqué de son empreinte le destin de la Terre de ses Ancêtres. Les faits et les événements se succèdent, rapportés avec simplicité, non sans quelque vivacité.
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:Jv1émoires au fir des temps

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L'Harmattan, 2002

ISBN: 2-7475-3582-7

Raymond William Raben1ananjara

9W.adagascar
9VLémoires au

fir des temps

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

AVANT PROPOS
e dernier Samedi d'Octobre (1999), le ciel rémois est d'un bleu d'azur. Comme le temps a ses caprices! L'été dans sa splendeur semble revenu. Il se marie à l'automne qui, avec ses couleurs d'or et de tendresse, donne un air de fête à la Nature épanouie. Une atmosphère propice à la réflexion et à l'inspiration. Aussi me suis-je promis, avant la nuit qui s'annonce, de commencer l'écriture de ce que je crois être aussi un devoir de mémoire. Il s'agit à vrai dire d'une autobiographie. Mais celle-ci n'est pas l'histoire d'une vie dans sa linéarité habituelle ou commune. Elle ne s'attache pas aux dates. Elle ne chemine pas de A à Z. Elle est marquée par la discontinuité dans le temps et la fantaisie des sujets. En cela imiterais-je Montaigne! Ce qui pourrait conduire à imaginer que le personnage est quelque peu singulier. Chacun en jugera. Tout écrit est comme une bouteille à la mer. Un jour, il tombera sous des yeux inattendus. Le lecteur le découvrira. TI aura le droit de livrer son sentiment, de 5

C

manifester sa sympathie ou son indifférence. Tel est le destin de toute œuvre. Cet ouvrage a un autre caractère. Ici et là, il a une allure intimiste. Face aux circonstances les plus diverses d'une vie qui s'étale sur plus de quatre-vingt quatre ans il y eut des réactions et des impressions. Ce sont celles qui sont souci d'être authentique sans complexe ni forfanterie. Aussi pêle-mêle des faits sont évoqués, des sentiments exprimés, des idées avancées. Le tout pour aboutir, en quelque sorte, à un portrait de soi-même. Sans l'audace ou l'illusion d'y avoir réussi.

rapportées - non pour plaire ou déplaire -, mais avec le seul

6

Le Signe des Poissons (manuscrit .Turc, 1582)

Né le 05 mars 1917 à Antananarivo Poissons - Ascendant Lion

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TITRE PREMIER

Sur la Terre des Ancêtres

MA MERE M' A DIT

M-

a Mère m'a dit:
«Vous êtes né un mercredi}».

Sous le ciel de l'Imerina, le soleil commençait à décliner à l'horizon, dispersant dans l'azur le feu de ses rayons.

C'était, disait-on, le salut des Dieux lares au nouveau venu. Et ma Mère d'ajouter: «Une étoile ceignait votre front». Alors ce fut, dans la famille, une joie immense et le sujet de mille interrogations. Que signifiait cette marque insolite? Quel destin le Seigneur parfumé a-t-il voulu annoncer? Ce ne fut pas une naissance ordinaire. Partout, dans la maison, des bougies furent allumées. Aussitôt, à Alasora et en Imamo2, la nouvelle fut répandue. C'était un événement! Le grand-père décida: «Ce petit-fils (le troisième après lefils aîné et la fille cadette) portera le prénom du Père, William. Mais le sien propre sera Raymond». Pourquoi? Ce ne fut point pour rappeler les sept comtes de Toulouse ou saint Raymond de Penafort. Simplement pour symboliser l'amitié Il

entre Madagascar et la France, comme William celle de Madagascar et du Royaume Uni. Raymond3 était le prénom du Président de la République française de l'époque, l'illustre lorrain qui fut un homme de courage et de conviction et conduisit son pays à la victoire. Référence qui ne fut certes pas dictée par la vanité. Ce grandpère avait aussi une conviction: la nécessité de prendre exemple sur les meilleurs. TIfallait toujours être panni les premiers. Ainsi fut-il à la fois planteur de cultures tropicales dans ses vastes domaines de la Côte Est, exploitant minier, riziculteur, éleveur, négociant en tissus. A lui seul, il formait, en quelque sorte, un conglomérat. A la tête d'une grande fortune, il fut un homme de bien. Son histoire personnelle est hors du commun. Son Père Rainibemananjara était le chef des Menalamba (le mouvement de la Résistance nationale contre la conquête coloniale en 1896) dans son terroir d'Ambohitsilaizina dans l'Imamo. TI n'était pas à son aise sous la férule paternelle. Aussi fut-il accueilli de l'autre côté de la montagne à Ambohiborina où il fut adopté par son oncle et sa tante: le couple Rainivelomaso et Ratsaraibe. Coupeur d'herbe pour les chevaux dans sa prime jeunesse, son rêve était de tenter sa chance à Antananarivo, la capitale. Ses parents adoptifs lui offrirent une obole qu'il a su faire fructifier de la manière que l'on sait. La mort le surprit en pleine activité. Sur la route d'Antsirabe à Ambositra, il fut atteint par une apoplexie foudroyante. On 12

ramena son corps - nuitamment - à la maison de la rue Amiral Pierre à Ambatonakanga. TIfut déposé discrètement dans le salon, derrière le grand canapé, au pied du mur orné d'une tapisserie représentant les Pyramides d'Egypte. Le cercueil ouvert était planqué dans ce coin comme pour le cacher à l'abri de la curiosité. Je m'y suis rendu en catimini et c'est là que je l'ai revu pour la dernière fois, lui dont je fus, à vrai dire, le préféré et avec qui je partageais.. au premier étage -le grand lit laqué de noir aux pommeaux dorés. Une autre image est restée vivace dans ma mémoire: celle de la cérémonie d'adieu qui lui fut réservée par les Autorités administrantes. Membre de l'Ordre de la Légion d'Honneur, il eut droit aux honneurs militaires. Une compagnie de soldats rangés sur l'esplanade qui donne sur l'entrée de la maison lui présenta les armes. On sonna le clairon aux morts. Puis le cercueil fut posé sur un char et transporté jusqu'au Temple aristocratique d'Ambohitantely, au sommet de la Place d'Andohalo où jadis la Reine s'adressait à son peuple. Après la cérémonie religieuse, le corps fut porté au tombeau à Ambohiborina auprès de ses parents adoptifs et non à Ambohitsilaizina où sont les Ancêtres de la branche paternelle. Ce qui me cause quelque embarras, écarté que je suis entre le désir de «réconcilieD>les morts (le père et le fils) et de respecter l'affection que lui a réservée son père adoptif sans lequel, assurément, il n'aurait pas réussi son aventure exceptionnelle. Je crois avoir trouvé la solution de sagesse. Comme ma Mère doit retrouver son époux qui repose à Ambohiborina, ici sera 13

le lieu privilégié où toute la Famille de la lignée paternelle se retrouvera rassemblée. Ambohitsilaizina ne sera pas pourtant abandonné. Le site vient de faire l'objet de travaux importants. Des fouilles ont été entreprises. On a dégagé une sépulture à caractère archéologique et historique. La mémoire de Rainibemananjara - mort au combat avec ses partisans - sera honorée avec faste, le moment venu. Les enfants ne furent pas admis à la phase de l'inhumation. Plus tard, ils ne purent pas non plus assister au changement de linceul qui eut lieu nuitamment à Tanjombato dans la salle du rez-de-chaussée de la grande maison en brique, laquelle, après le partage des biens, reviendra à ma tante Rasoamananjara. Du temps de mon Père, on se rendait plusieurs fois par an en pèlerinage à Ambohiborina. On y allait pour fleurir le tombeau et pour assister aux offices du petit temple rural. On prenait les repas dans la vaste demeure aux boiseries précieuses. Plus tard, cette maison ancestrale sera saccagée par un triste sire, un petit bureaucrate originaire d'Arivonimamo. Il s'amusa à voler les matériaux (briques, pierres, tuiles, etc.) pour construire un peu plus loin une ferme. Il ne profita pas longtemps de ses rapines sacrilèges. Le Dieu des Ancêtres l'a puni: il est mort brûlé vif dans l'incendie qui ravagea, de fond en comble, le bien mal acquis. Je suis revenu sur les lieux au mois de Septembre 1998. Plus rien! L'herbe avait tout envahi. Imaginez ma tristesse! A cet instant me vint, soudain le souvenir d'Olympio4. 14

Mais, en ces mêmes lieux et peu après, j'ai éprouvé une immense satisfaction: l'apparition d'une personne inattendue. Il est vrai. qu'à la campagne perdue dans l'isolement, une sorte de téléphonie sans fil relie mystérieusement les gens. Ce jour-là, nous ne fûmes pas annoncés. Nous vînmes à l'improviste. Mais les villageois voient tout, sentent tout. Ils ont le flair des êtres qui vivent au milieu de la Nature. Ainsi notre présence fut-elle aussitôt reconnue. Peu après notre arrivée en automobile, quelques personnes sont venues nous saluer près du tombeau où nous étions rassemblés. Dans le lointain, une silhouette apparut. Elle clopinait légèrement. Mais elle arriva. Surprise! Qui donc était cette vieille femme aux yeux vifs, au visage buriné, maigre dans son ample robe de coton rayé? Je ne l'ai pas reconnue. Mais, elle, elle m'a reconnu. Dans un grand geste d'affection, elle est venue m'embrasser. J'étais son enfant, son petit enfant qu'elle berçait et qu'elle portait sur son dos, enveloppé dans son lamba 5. - C'est Molina! C'est Molina! Ton doux regard n'a pas changé! Je te vois aujourd'hui. Tu repartiras, je ne te reverrai plus. Je suis vieille... 0 ! Dieu parfumé, bénissez ce fils! Elle pleurait à chaudes larmes, blottie dans mes bras. L'assistance partagea notre émotion. Esther6 dit: - Mama Rangory, votre fils reviendra.

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Et je suis revenu l'année d'après, un mois de Décembre pour participer au mariage d'une nièce. - Où est Mama Rangory, ai-je demandé à un inconnu venu à notre rencontre par une curiosité intimidée. C'était Ra-Michel, le gardien de l'espace jouxtant notre propriété. - Je travaille pour Madame Emma qui est votre parente. Voyez, je suis en train de faire des trous pour planter des eucalyptus... Je fus surpris et inquiet. Il intervenait à cinquante mètres du tombeau de mes Parents. Ma réaction fut vive: - Surtout pas d'eucalyptus dont les racines tentaculaires vont aller jusqu'au tombeau, ce serait une profanation. Voyez déjà sur lefaite du tombeau ce sapin qui y a poussé d'un mètre au moins. Que je n'oublie pas. Je vous demande d'enlever ce sapin sacrilège et les pousses de goyavier sur les côtés. Et surtout, dites à Madame Emma que je m'oppose fermement à la plantation d'eucalyptus non loin du tombeau. Du reste, je la verrai à Tananarive la semaine prochaine avant mon retour en France, si vous voulez bien me confier son adresse. Ra-Michel - un brave homme originaire de Fandriana d'après
sa confidence

- n'était

pas à l'aise. Il se défendait d'avoir pris

des initiatives. TIobéissait seulement aux ordres reçus de sa patronne. Je n'ai pas attendu. Dès le lendemain, je suis allé à Ankatso à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines où Emma serait Secrétaire principale, selon les indications du gardien. Je l'ai vue effectivement. Elle semble avoir compris par la fermeté de ma voix, qu'en la matière il n'y avait pas de

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compromis. Je fus heureux d'avoir fait la connaissance d'une parente imprévue. Marna Rangory a quitté le hameau. Plus que centenaire, elle était trop âgée pour rester seule. Son fils l'aurait conduite auprès des siens dans la région du lac Itasy. En mon for intérieur, je me suis dit: «Mama Rangory tenez bon. Vous êtes le témoin de mon enfance, attendez, il faut que je vous revoie». En écrivant ces lignes, l'émotion m'envahit, des larmes me viennent. Quel drôle de bonhomme suis-je!

J. Mercredi, Alarobia en malgache et en arabe. 2. Terroir d'origine de la Monarchie malgache. Imamo, ancienne et importante principauté dans la région de Tananarive. 3. Poincaré Raymond (1860-1934), Président de la République française (1913 -1920) 4. Victor Hugo - La légende des siècles - Tristesse d'Olympio. 5. Lamba - sorte de tissu en soie ou en coton porté par les femmes selon la tradition vestimentaire. Les hommes le portent aussi selon leur style propre. 6. Belle-sœur, épouse de mon frère Guy.

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LA COLLINE Aux PINTADES

L

a Colline aux pintades se dresse entre la Ville Haute où trône le Palais de la Reine et la Ville Basse où s'étale la plaine d'Analakely et de Mahamasina baignée par le lac d'Anosy. Elle lève sa silhouette, d'un côté, sur Ambohijatovo qui annonce la colline de Faravohitra et, d'un autre côté, sur la Butte d'Ambohitsirohitra. A l'époque coloniale, une rue y a été tracée qui porte le nom d'un prestigieux marin, l'Amiral Pierre. A vrai dire, c'est la voie principale qui relie le quartier administratif et commercial au quartier historique que l'on aborde par la rampe d'Ambatovinaky. Vers le milieu de cette rue étroite, entre Antaninarenina et le carrefour des Quatre Chemins, des escaliers de pierre conduisent à la maison du poète J.J. Rabearivelo et au temple d'Ambatonakanga. Plus haut encore, on arrive à un nouveau palier. Là était la maison de mon grand-père. A l'entrée, à gauche, un jardinet dominé en son milieu par un énorme oranger et à droite, un petit arbre étrange aux trois 19

fleurs de différentes couleurs ( telo tsy miova ) où venaient butiner une myriade de bourdons et d'abeilles. Avec ses colonnades et ses vérandas du rez-de-chaussée et de l'étage, le style de cette maison rejoignait l'architecture commune. Tout à côté, vers le fond de l'allée unique bordée par une balustrade, une autre maison était vouée à la location. Même petit jardin, quelques arbres fruitiers. Cette maison avait une issue vers l'immeuble en contrebas, qui faisait partie du même patrimoine grand-paternel. C'est là, que j'ai donc vécu, depuis mon enfance jusqu'au moment où mon Père décida de nous conduire en France pour y poursuivre nos études. Le prétexte de son propre voyage était l'Exposition coloniale du Bois de Vincennes placée sous l'égide du maréchal Lyautey qui avait servi dans le sud de Madagascar et au Maroc. Sa noblesse de caractère et son ouverture d'esprit lui avaient valu l'estime des Malgaches et une flatteuse réputation. Il m'est déjà arrivé de raconter notre manière de vivre dans cette maison. Agréablement meublée selon le style de l'entre deux-guerres, elle comportait quatre pièces principales. A l'entrée, à gauche, un salon où l'on distinguait, en particulier, une grande glace sur-pied, un splendide piano Pleyel, une tenture égyptienne, un tapis épais et cossu, un mobilier en bois précieux.

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