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Madagascar : le sang d'une colonie

De
229 pages
Dans ce récit passionnant, l'Histoire prend corps à travers la vie d'un couple mixte : Marc, jeune Français, photographe et correspondant d'un journal de l'île de la Réunion, et Cimandefa, jeune femme malgache, étudiante en medécine. En même temps que leur histoire d'amour, nous découvrons l'histoire de la conquête et de la colonisation, et plus particulièrement la réalité de la vie à Madagascar de 1939 à 1947.
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NOTES DE L'AUTEURE

Ce livre n'a pas la prétention d'être un livre d'Histoire mais seulement un rappel des grands événements survenus dans un pays qui a été totalement oublié de la France et des Français après sa difficile accession à l'Indépendance et surtout après le coup d'Etat militaire de 1972. J'ai voulu toucher un plus large public que ne le ferait un livre d'Histoire, en mêlant fiction et réalités historiques. J'espère, par ailleurs, que ce livre donnera aux lecteurs qui ne connaissent pas ce pays, l'envie de le découvrir et d'aller à la rencontre de ce peuple si accueillant et non violent par nature, même s'il a connu de « justes » révoltes à certaines périodes de son Histoire. Enfin, j'ai voulu surtout « balayer » l'idée préconçue suivante, à savoir qu'avant la colonisation dite civilisatrice, ce pays n’avait aucune structure politique, sociale, militaire ou commerciale, mais n'était qu'un vaste territoire habité par plusieurs tribus indépendantes les unes des autres. Une telle conception est erronée. En 1895, lors de la guerre déclarée par la France à Madagascar, ce pays, qui avait connu une succession de plusieurs rois et reines, était un royaume dirigé par une reine de la dynastie « Hova », entourée d'une cour. Il était gouverné par un Premier ministre, défendu par une armée régulière et organisée bien que réduite et peu expérimentée à mener des combats aussi sanglants que ceux menés par les conquérants de la colonisation. Des garnisons appelées « rova » étaient disséminées sur l’étendue du pays et ce dernier a très longtemps signé des traités avec les grandes puissances étrangères, surtout anglaises et françaises, avant de devenir une colonie. Enfin, Madagascar n'est nullement sorti de la « Préhistoire » grâce à la grande civilisation colonisatrice. Si ce pays n'avait pas été victime de la colonisation forcenée, il aurait connu un autre développement selon ses propres conceptions, spécificités ou sensibilités. Or, qui peut affirmer qu'un autre destin n'aurait pas été meilleur pour ce peuple ? Quel autre chemin de civilisation aurait suivi la Grande île ? 7

Au commencement, Dziny, Fille du Soleil et de l'Horizon, S’ouvre à l'Océan, C'est-à-dire à l'Ombre. Ils enfantent le premier homme Fait « d'ombre et de lumière » Mais aussi de vie et de mort.

MYTHE MALGACHE DE LA CREATION

Ce livre est dédié à ma mère qui m’a transmis son intérêt constant pour Madagascar, ainsi qu’à toutes les personnes qui désirent soit en découvrir l’histoire, soit en retrouver le souvenir, sans avoir à lire de multiples ouvrages historiques et thèses parfois trop difficiles ou trop longues et dont je m’abreuve volontiers.

Discours de la Reine Ranavalona III
Le 30 octobre 1894

« Moi, RANAVALONA III, par la grâce de Dieu et la volonté du peuple, reine de Madagascar et protectrice des lois de mon pays, voici ce que je vous dis, peuple : Dieu m'a choisie pour être la maîtresse de ce pays et de ce Royaume, mais je ne suis pas seule à assumer la responsabilité qui vous incombe aussi bien qu'à moi ; aussi faut-il que je vous fasse connaître l'état de mes négociations avec les Français. A son arrivée à Tananarive, l'envoyé du gouvernement Français a déclaré qu'il était venu pour régulariser nos relations et il a demandé une audience au Premier ministre. Ayant le plus grand besoin d'améliorer nos rapports, j'ai consenti à ce que le Premier ministre le reçoive dans mon palais, à Antranovola, mais ce n'était pas l'amélioration de nos rapports qu'il a entretenu, c'est un nouveau traité qu'il a cherché à nous faire accepter et que je vais vous faire connaître. D'après les cinq articles qu'il voulait me faire accepter – ce qu'à Dieu ne plaise – c'était ceux qui administraient et gouvernaient ce royaume, notre patrie, où ils voulaient le tiers de notre pays et, comme nous refusions, il y a eu la guerre. Maintenant, ils veulent tout Madagascar ; c'est toute l'île qu'ils cherchent à régir et à gouverner. J'ai refusé ! Et je vous en avertis, Peuple ! »

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1 PARIS, MAI 1958
Dans les rues de Paris, Siarana, une jeune Malgache de seize ans, marche derrière des banderoles parmi une foule de manifestants, au rythme de leurs revendications. − Liberté pour les prisonniers politiques ! Liberté pour les prisonniers politiques ! crie la foule. La jeune fille avance en début de cortège, lorsque sa voisine de droite s'approche et lui hurle quelques questions : − Comment t'appelles-tu ? − Siarana !... Et toi ? − Leila !... Mon père est un prisonnier politique !... Et toi ? − Je défile pour la libération des prisonniers politiques de mon pays ! Trois de nos députés sont incarcérés, puis retenus en France depuis 1948 ! − De quel pays es-tu ? − De Madagascar ! − Où sont-ils incarcérés ? − Dans le sud de la France ! L'un aux Baumettes, un autre à Grasse, le troisième à Calvi, en Corse ! − Je n'en ai jamais entendu parler ! − Pas étonnant ! Personne, en France, ne s'est intéressé à eux! C'est tout juste si l'on sait où se trouve Madagascar ! − Après la «manif», je vais retrouver des amis dans un bistrot sympa ; veux-tu venir ? − D'accord, répond Siarana. − Tu me raconteras ainsi l'histoire de ces députés, continue Leila. − Et toi, tu me raconteras ce qui est arrivé à ton père, crie joyeusement Siarana. Siarana et Leila se lancent un sourire complice et se serrent les coudes pour hurler : − Liberté pour les prisonniers politiques ! Vers dix-huit heures, Siarana et Leila finissent de plier les drapeaux de slogans et les posent à l'arrière d'un camion prévu à cet effet. − Voilà, nous avons terminé ! Es-tu toujours d'accord pour venir retrouver mes amis ? 15

− Oui ! Avec plaisir, répond Siarana. Est-ce loin ? − A deux stations de métro, mais je préfère y aller à pied ! « Chez Georgette », petit bistrot du 5ème arrondissement de Paris, Leila et Siarana sont installées autour d'une grande table en compagnie d'étudiants qui se sont rassemblés pour commenter leur journée de manifestation et parler de leurs revendications politiques du jour. − As-tu vu les flics ? demande l'un d'eux. − Qui ne les aurait pas remarqués, répond un autre. − Ils étaient des centaines ! − Il y en avait à chaque coin de rue, prêts à charger ! − C'est très mal vu de réclamer la liberté de prisonniers politiques ! La plupart des gens confondent prisonniers politiques et criminels... − Très juste ! On peut revendiquer l’indépendance sans être criminel, anarchiste ou comploteur contre l'Etat ! − Qu'est-il arrivé à ton père ? demande Siarana à Leila. − Il a été soupçonné d'avoir indirectement participé à l'insurrection de la « Toussaint Rouge » en 1954 en Algérie, mais il est innocent ! Il n'a participé à rien ! Par contre, il est vrai que, par la suite, il a été entraîné de force dans une action organisée par le F.L.N. mais il n'avait pas le choix ! Le FLN tue chaque musulman qui est favorable à la France, aussi mon père, plutôt que d'être torturé et mutilé, s'est rangé de leur côté, mais une seule fois ! Il a voulu nous protéger, nous, sa famille !... Moi, je sais que son cœur est « Messalite » et qu'il n'est pas un assassin ! Mais Siarana est ignorante de la question algérienne. − Messalite ? interroge-t-elle. − Oui ! Il est du parti indépendantiste et modéré de Messali Hadj ! Or, un jour, il a été dénoncé et accusé de coopération avec le F.L.N., puis fait prisonnier. Depuis, nous n'avons plus de nouvelles de lui et les militaires ne veulent rien nous dire. Mon père n'a jamais été un rebelle et encore moins un assassin ! Il ne milite pas pour une Algérie française, mais il n'est pas non plus un fellagha ! Les fellaghas sont des assassins ! Mon père, lui, réclame une indépendance en coopération avec la France et non la tête des Français ! − Ce que tu me dis de ton père est un peu analogue à ce qui est arrivé aux trois députés de Madagascar. Ils ne croyaient pas possible la participation politique des Malgaches au pouvoir local en conservant le statut de colonie française et réclamaient l'indépendance. Ils avaient créé un parti politique modéré, le M.D.R.M. qui, devenu trop populaire, risquait de faire accéder Madagascar à une indépendance trop rapide, ce 16

qui aurait empêché la France de prendre ses dispositions pour partir la tête haute et de protéger ses ressortissants et leurs investissements. Aussi, lors de l'insurrection de 1947, ils ont servi de prétexte pour saper toute velléité politique indépendantiste. Le gouvernement les a aussitôt accusés sans preuve... − Que sont-ils devenus ? − Les députés Raseta et Ravoahangy ont d'abord été déportés sur une île des Comores, puis en Corse avant de bénéficier récemment d'une libération anticipée. Ils sont actuellement en résidence surveillée à Cannes. Le député Rabemananjara a, tout d'abord, été transféré à Marseille, à la prison des Baumettes, puis libéré avec l'interdiction de quitter le territoire français ! − Les autorités françaises craignent probablement des révoltes comme en Algérie, si toutefois ils autorisaient leur retour au pays, fait remarquer Leila. − C'est possible ! Cependant, ils ont toujours œuvré pour que la population garde son calme, répond Siarana. − Oui, mais il y a toujours des extrémistes qui démolissent le travail et les recommandations des modérés, affirme Leila. − En effet, leurs opposants ont confondu leur modération avec une collaboration, confirme Siarana. Après un instant de silence, Siarana observe les amis de Leila assis autour de la table. Etudiants pour la plupart, ils discutent des derniers événements d'Algérie et tentent de refaire le monde. − Et tes amis, pourquoi manifestent-ils ? − Pour nous soutenir ! Bientôt, ils seront en âge de faire leur service militaire, aussi, avec les récents problèmes des généraux et la démission de Coty, s'intéressent-ils aux événements d'Algérie et aux revendications des indépendantistes dans les colonies ! Siarana lance un coup d'œil sur sa montre et se lève d'un bond. − Il faut que j'y aille sinon mon père risque de s'inquiéter. Je ne lui ai pas dit où j'allais ! − Je vais faire comme toi ! Je suis fatiguée et, moi, c'est ma mère qui m'attend. − Tu as de la chance car la mienne ne m'attendra plus jamais, elle est morte lorsque j'étais enfant. − Elle te manque ? demande Leila sur un ton de compassion. − Oui ! Beaucoup !... Mais je ne sais pas grand-chose d’elle parce que mon père déprime dès que je pose une question à son sujet... − Et il ne te reste plus du tout de famille ? 17

− Mon grand-père maternel est mort en prison à Madagascar ! Ma grand-mère, ne l'ayant pas supporté, est décédée quelque temps plus tard. Il me reste un oncle qui est resté au pays mais il est complètement abattu par dix années de prison ! − Et du côté de la famille de ton père ? − Sa mère est morte. Il a des frères très gentils mais nous n'avons pas beaucoup de relation. L'un d'eux s'est porté volontaire pour partir à Madagascar lors de la répression de 1947 et est tombé amoureux d'une métisse malgache, mais il était déjà fiancé en France, aussi a-t-il fait le choix de repartir. Les deux amies se quittent après s'être embrassées.

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Premiers colons – Avant la conquête

Soumission malgache à Gallieni devant l'école Myre de Vilers

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Tunnel d’Ambohidahy 20

2 CIMANDEFA
Marc, un homme d'environ quarante ans, est assis dans sa cuisine devant un coca-cola et lit un journal, lorsqu'il entend le bruit d'une clé actionner la serrure de la porte d'entrée et tourne la tête. Il se lève et se dirige vers un petit couloir où Siarana se débarrasse de sa veste. − Ah ? Tu es déjà rentré ? dit-elle. − Je suis arrivé depuis une heure environ ! Et toi ? … Où étais-tu ? Tu rentres bien tard ! − Il y avait une « manif » sur le boulevard Saint-Germain, pour demander la libération des prisonniers politiques, répond Siarana. Ensuite, ma voisine de défilé m’a invitée à aller dans un café. Elle se laisse glisser sur une chaise de la cuisine. − Je suis fourbue ! déclare-elle en déposant son sac et son trousseau de clés sur la table. Marc a remarqué la grimace de révolte contenue sur les lèvres de sa fille en évoquant la manifestation. − Ils ne tarderont plus à retrouver leur liberté, fait observer Marc. − Tu sais bien que même si l’indépendance leur est accordée, elle ne sera effective qu'en 1960 et ils peuvent obliger les députés à rester en France encore deux années alors qu'ils sont amnistiés ! − Siarana, reprend Marc tendrement, l'amnistie n'est pas la reconnaissance de leur innocence !... Mais tu as raison, ils ne seront probablement pas libérés avant que le gouvernement français mette tout en place pour les élections. − Crois-tu qu'ils vont organiser un gouvernement fantoche ? − Fantoche ? Non, puisqu'il y aura forcément des élections ! Mais, à mon avis, la France a déjà choisi le Président qu'elle soutiendra et elle fera tout pour qu'il devienne populaire. C'est dans son intérêt politique, stratégique et financier. Les politiciens comptent probablement sur le fait que les Malgaches seront heureux d’élire un Président pour la première fois de leur Histoire, quel que soit le Président qui leur est proposé pourvu qu'ils votent et qu'il y ait un gouvernement malgache. − Alors, ce ne sera pas un vrai vote mais une manœuvre politique ? − Mais si, s’impatiente Marc. Il sera élu lors de vraies élections. Et il sera fortement soutenu par la France ! Mais ce n'est pas cela qui est gênant, car, si la France se met enfin à aider réellement les Malgaches à se prendre en main tout en les soutenant économiquement, c'est une 21

bonne chose. Non ! Ce qui est regrettable, c'est de n'avoir rien fait pour écouter leurs revendications et prévenir les événements en 1947 quand les autorités en place avaient la possibilité de le faire, et surtout d'avoir exercé une répression meurtrière et criminelle après avoir incarcéré, sous des prétextes grossiers et fabriqués de toutes pièces, des personnes qu'elles savaient innocentes. Pourquoi ne pas les avoir relâché quand il en était encore temps et avoir refusé de participer au destin de leur pays plutôt que de lancer une répression sanglante ? Que de victimes pour, finalement, être obligé de leur donner l’indépendance qu'ils réclament très justement ! Mais les aidera-t-on enfin à choisir librement leur destinée, ou alors, la France cherchera-t-elle à l’influencer en vertu de ses intérêts propres et à menacer de les abandonner dans le cas où ils n'obéiraient pas ? − Crois-tu que s'ils libéraient, maintenant, les députés incarcérés, le M.D.R.M. (Mouvement Démocratique de Rénovation Malgache) pourrait redémarrer ? − Peut-être ! Et ils n'en prendront pas le risque ! C'est pourquoi ils continuent à les garder au chaud dans les prisons que sont leurs résidences surveillées de Cannes … Ils jouent la prudence ! Mais j'ai bien peur que la répression violente n’ait lavé des mémoires les idées politiques courageuses qui étaient celles des députés emprisonnés et des membres de leur parti. Il ne faut pas oublier toutes les tortures qu'ils ont subies ! − Il leur serait facile de s'échapper d'ici, suggère Siarana. − Ils seraient vite repérés et rattrapés ! De plus, ils n'auraient pas d'avenir ! − Crois-tu qu'actuellement ils ont un avenir ? demande-t-elle sur un ton légèrement agressif que Marc fait mine de ne pas remarquer. − Qui sait s'ils n'intégreront pas le prochain gouvernement malgache ? Peut-être attendront-ils les élections, puis repartiront-ils chez eux pour soutenir le nouveau gouvernement en place ? C'est leur seul moyen d'agir sur la politique de leur pays… même si les grandes orientations politiques lui sont soufflées par la France. − Je trouve, quand même, que tout cela est du gâchis ! Briser la vie politique d'hommes modérés pour qu'ils se retrouvent, quinze ans plus tard, à la place qu'ils réclamaient et obtiennent l'indépendance qu'ils demandaient... Tout cela est un peu écœurant !... A la « manif », mon amie algérienne m'a expliqué que, sous le gouvernement du général de Gaulle, les musulmans étaient maintenus dans une pauvreté bien plus importante que pendant la période de Vichy. Les indigènes étaient 22